JEAN MORÉAS ET PAUL ADAM

LE THÉ
CHEZ
MIRANDA

PARIS
TRESSE ET STOCK, LIBRAIRES-ÉDITEURS
8, 9, 10, 11, Galerie du Théâtre-Français
PALAIS-ROYAL

1886
Tous droits réservés

Les auteurs et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la librairie) en Juillet 1886.

OUVRAGES DE JEAN MORÉAS:

LES SYRTES.

LES CANTILÈNES.

OUVRAGES DE PAUL ADAM:

CHAIR MOLLE.

SOI.

Pour paraître prochainement:

LES DEMOISELLES GOUBERT
MŒURS DE PARIS
par
JEAN MORÉAS ET PAUL ADAM

3694.—ABBEVILLE, TYP. ET STÉR. A. RETAUX.—1886.

Il a été tiré de cet ouvrage sur papier de Hollande dix exemplaires numérotés à la presse.

Première Soirée

C'est l'hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.

Quartier Malesherbes.

Boudoir oblong.

En la profondeur violâtre du tapis, des cycloïdes bigarrures.

En les froncis des tentures, l'inflexion des voix s'apitoie; en les froncis des tentures lourdes, sombres, à plumetis.

C'est l'hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.

Dehors, la blancheur pacifiante des neiges.

Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'aplatit et se renfle,—facétieuse.

Et des émanations défaillent par le boudoir oblong, des émanations comme d'une guimpe attiédie, d'une guimpe attiédie au contact du derme.

Le jour froid des lampes filtre et se réfracte. Le jour des lampes se réfracte en la profondeur violâtre du tapis aux cycloïdes bigarrures; il se réfracte contre les tentures sombres, à plumetis.

Au-dessus du sofa brodé de lames, dans son cadre d'or bruni, un PAYSAGE: Perse stagne la mare; les joncs flexueux où des engoulevents volètent, la ceignent. A gauche, des peupliers que le cadre étronçonne, et tout au fond, par les ciels dégradés, dans la grivelure argentée de leurs ailes éployées, un vol tumultueux de grèbes.

En face du sofa brodé de lames, sur un meuble bas, pentagone, que des télamons supportent, de hautes feuilles de parchemins vêtues de poult-de-soie blanc, aux agrafes d'un métal précieusement oxydé, s'étalent.

Et ce sont là devis et contes, devis et contes futiles et sentencieux, écrits pour l'agrément de la Dame par ses deux sigisbées.

C'est l'hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.

Dehors, la blancheur pacifiante des neiges.

Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'aplatit et se renfle,—facétieuse.

… Miranda, toute droite, à l'aise en une sorte de canezou d'escot aux passements de jais et de soie écarlate, verse du thé de ses mains bien fardées.

AMOURETTE

I

Aux Tuileries, contre la terrasse qui longe la Seine, elle se tient assise, en brodant. Et se détache à peine sa toilette sobre sur le vert noir du lierre.

Paul Doriaste est revenu là pour lui découvrir les imperfections peu visibles, mais décevantes, qu'elle doit avoir. Ainsi espère-t-il esquiver la hantise d'elle. Chose bête: il a soumis plusieurs jours son tympan aux cacophonies des musiques militaires afin de la voir. Cette élégance de dame à médiocres revenus, la plus discrète et délicate des élégances, le charme. En paysanne, en grande mondaine, en mystérieuse courtisane, en bourgeoise lettrée, il l'a décrite déjà, au cours de plusieurs nouvelles qu'il fit pour son journal, le Sphinx. Elle accapare son esprit; il la désire, et il ne l'aura point.

Cela se devine tout de suite qu'il ne l'aura point. Elle est honnête fatalement par sa blondeur tendre d'anémique, la matité du teint pur, la tendance à rester clapie très longtemps dans la même attitude.

Elle le regarde venir. Sur l'orbe de son œil levé une nacrure luit, humide, puis se voile des cils baissés vite. Et cette luisance le pénètre, se darde par ses entrailles qui frémissent. Il la veut. Sans doute elle n'osera se livrer; mais ce geste du regard est certainement un aveu d'amour. Ou non, peut-être. Aux sourires des gens semblent bizarres son costume de sportsman, ses bottines pointues et ses culottes collantes; à elle aussi pourquoi ne paraîtrait-il point ridicule. Une simple curiosité peut-être incita la moqueuse à l'examiner. Et tout désir se dissipe en lui. Il se résout à rentrer. Intimement un spleen l'abat.

Le possède depuis quelque temps un besoin de femme, pas un besoin charnel, mais une envie de frôler des jupes, de laisser, en une infiniment douce caresse, ses lèvres effleurer l'odorant duveteux d'un épiderme de blonde, de sentir sous ses doigts l'incurve et plastique roideur du corset, à travers la soie.

Le manque de cette satisfaction le rend veule, presque malade. Davantage l'obsède son scepticisme. Il s'échafaude en la cervelle des plaidoiries également probantes pour des principes contradictoires. Des dégoûts lui affluent. Il prévoit tout à l'heure, chez Sylvain, devant l'absinthe, ses camarades nantis de raisonnements pareils. On déversera sans trêve de pessimistes radotages. Et puis il regagnera son logis en discutant le suicide; ou bien, dans quelque boudoir public, il ira s'anuiter et accroître, par le contact de chairs urbaines, la regrettance du rêve féminin qu'il veut oublier. Rien autre en but. Lassitude d'être.

Au reste, pourquoi ne point tenter cette aventure,—distrayante, qui sait? S'arrêterait-il à la crainte d'échouer? Non. L'insuccès dans ce genre de tentative indique seulement une erreur sur la minute propice, une inaptitude à graduer ses paroles selon l'inintelligence de la femme. Aurait-il honte de ne pas réussir là où triomphe la bêtise suprême des lieutenants et des coiffeurs?… Le dépit s'en offrirait bizarre à étudier sur soi.

Et Paul Doriaste repasse devant elle. Un autre regard le trouble encore. Une bestiale envie d'étreindre le surexcite… Il se décide. La pâleur lui resserre la peau, son cœur bat; mais comme il s'estime brave de l'effort qui l'amène près elle! Il s'assied; et, bien qu'elle feigne une complète indifférence, il espère.

Elle demeure toujours immobile, comme malicieuse dans sa pose énigmatique. Elle pense,—devine-t-il: S'il se montre impertinent je le remettrai à sa place; et s'il n'ose pas c'est un sot. Ce le tracasse fort de comprendre cette pensée. Il remarque les dessins de la broderie qu'elle achève: une fleur, une étoile, une rosace dans un cercle, et puis une fleur, une étoile…; ça recommence ainsi indéfiniment. Un bout de jupon frais qui dépasse la robe laisse évoquer le linge de dessous et le corps. Oh! si ce teint se retrouve sur la poitrine autour des pointes roses, et entrevu par les vides de la guipure!… Et l'odeur chaude qui émanera, nourrissante presque. Son minuscule soulier vernis tout plat semble ne rien contenir jusque la bouffette de rubans qui lace. Par-dessus se courbe un renflement gras, linéaire dans un bas uni et violâtre.

Et les lois conventionnelles qui entravent la sincère et brusque manifestation de l'amour?… Quels imbéciles préjugés!…

Une balle crasseuse roule vers la chaise de Doriaste. Apparaît le propriétaire: un baby, un gnôme bouffi, chancelant, hâve, chevelu de jaune clair, et qui fixe le chroniqueur de ses gros yeux lactescents. Doriaste ramasse le jouet, car la voisine, tout de suite, a coulé l'œil vers l'enfant. Lui le caresse et lui parle, sûr que l'instinct de maternité la tiendra forcément attentive à leur mimique et à leurs dires. Il tarabuste l'enfant lourd, ballonné d'étoffe blanche, et dont la laideur l'irrite. Il lui serine des inepties que le petit répète en bégayant et bavant. Tout à coup le mioche de pleurer à sanglots.—«Monsieur, prie-t-elle, mais laissez-le donc;… viens, va! mon petit garçon.»

Elle a chanté, cette voix, sur une inflexion parisienne impérieuse, donnant la sensation d'avoir été perçue lors de querelles. Et, cependant qu'il conduit à la dame le pleurnicheur, il ne trouve rien de spirituel à énoncer, tant l'absorbe la désillusion de son ouïe. Au hasard, il lâche, avec un espoir de pitoyante réponse:—«Madame, vous aurez sans doute plus de chance que moi! je fais pleurer tous ceux que je veux aimer…»

Elle sourit, moqueuse.

C'est une grue, juge Doriaste. Le subit intérêt pris à ses paroles dénonce l'envie de se livrer; et la façon rapide dont elle l'exprime décèle que cette envie lui est coutumière. Il s'enhardit avec, déjà, la prévision d'un souper, d'une baignoire de petit théâtre. Justement il garde en poche les vingt louis de ses derniers articles. Et, tout en calculant la dépense probable de cette fredaine, il conte à la jeune femme l'histoire d'une maîtresse suicidée, bien convaincu qu'elle n'y veut croire, mais pensant la flatter par la peine qu'il se donne.

Silencieuse, elle essuie de son fin mouchoir les joues de l'enfant, puis elle l'embrasse. Doriaste pousse alors un profond soupir tout en s'avouant à lui-même cette comédie ridicule. Elle hausse les épaules. Ce qui le froisse: elle l'ennuie à la fin avec ses manières! Il débite des sottises, soit; mais les femmes sont si nulles. Pour varier il la complimente. Il lui déclare comment sa toilette, harmonisée par un art dilettante, la désigne l'amie de goût que l'on rêve. Il décline sa position sociale, comptant sur ce titre d'homme de lettres pour la fasciner. Elle, pâlie un peu, se lève, s'en va.

Ne point s'opposer à son départ? le jeune homme estime excellente cette tactique. A la regarder filant parmi la foule badaude, avec sa taille svelte qui s'érige hors le gonflement de la jupe, il la trouve plus désirable encore et son esprit s'opiniâtre à imaginer tout ce corps sans robe, sur un lit. La lumière qui se filtre par la verdure tendre des marronniers s'en vient voluter autour de ses formes que la marche ondule. Et l'œil de Doriaste longtemps vise l'épaisse torsade blonde où se contourne toute la chevelure qui monte dans le faîtage du chapeau.

Il la suit. Bientôt il marche à côté d'elle et il prie qu'on l'excuse, et il proteste que seule une attirance mystérieuse et invincible l'attache à elle. Comme elle ne répond, gardant l'immutable indifférence de ses yeux froids, l'impassibilité de sa peau mate, Doriaste cite son nom bien connu et interroge si elle lit quelquefois le Sphinx: les cinq derniers articles, il les a consacrés à décrire l'image d'elle.

Et elle s'étonne d'entendre sa voix chevroter pendant qu'il dit cela. Et ce chevrotement la pénètre, lui secoue le cœur. Subitement, elle stationne et déclame cette phrase qu'elle a vue quelque part:

—Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne serez que mon ami, rien que mon ami.

Au désir d'héroïne dramatique il accède, devenu stupide de bonheur parce qu'il la flaire, parce qu'il calque du regard ses formes proches, elle consentante. Il ajoute à son serment:

—Jusqu'au jour où vous-même m'en relèverez.

—Jamais, cela.

La face du chroniqueur s'étire en un sourire triste, amer, incrédule. Vers la grille elle reprend sa route. Lui, à mots émus, confesse sa présente extase. Muette, elle l'écoute, la bouche gaie, pourtant.

A l'appel de sa main, un cocher blanc dirige près elle son fiacre. Et Doriaste:

—Laissez-moi vous accompagner.

—Non, je ne suis pas libre… je suis mariée.

—Quand vous reverrai-je.

—Vous avez bien su me trouver; vous le saurez encore, à moins que l'oubli…

—Oh! non. Me direz-vous comment vous vous appelez, afin que…

—Supposez que je m'appelle… Marceline…; oui, Marceline…

Du fiacre où elle s'installe en tapotant ses jupons, elle a pour Doriaste un franc regard, très long.

Et la voiture cahote, jaune, par les rosâtres grisailles de la vesprée.

En vain le journaliste espère-t-il qu'elle soulèvera le voile capitonné qui ferme le judas dans le panneau du fiacre… Rien.

Marceline? Marceline! songe-t-il, prénom cher à la littérature bourgeoise. Le père, il l'imagine ingénieur, ou sous-chef, ou magistrat, honnête homme certes, grand lecteur du Temps et des discours académiques, et croyant aux destinées du pays. Sans doute il psalmodiait le soir, sous la lueur cuivreuse de la lampe, les phrases sentimentales de George Sand, devant sa femme, et, par-dessus la nappe, ils se serraient la main. A la suite d'une telle lecture Marceline a dû être conçue dans un lit d'acajou linceulé de cretonne bleue.

II

Premier rendez-vous au concert.

Sur la scène, un violoniste enlève les symphonies de Max Bruch, du coude, de la tête, avec des mouvements de lutteur agile; et le gaz crûment inonde son habit noir, ses cheveux noirs.

Paul Doriaste se mélancolise à percevoir ces sonorités fuyantes, et qui, lentement, reviennent. A son côté, Marceline se serre parmi l'entassement d'un public nombreux. Et il la sent très loin de lui comme une impassible vision. La rectitude de cette pose où pas une flexion ne s'affaisse, le vague de ce regard qui flotte par le lustre, et se fixe aux pendeloques que les feux décomposés teintent de lueurs joaillières, tout cela semble cacher une âme mystérieuse, intangible. Il lui en veut d'avoir accepté ces relations platoniques. Une comédie qu'elle joue là; une comédie qui, lui, l'absorbe et l'agace. Voici qu'il n'entend même plus Max Bruch. Elle finira, cette femme, par lui tuer le sens artistique.

Derrière leurs pupitres, les musiciens s'étagent en face, adossés au décor: figures communes, épanouies dans l'évasement des faux-cols; corps tassés dans les fracs larges, dans les bosselures des plastrons blancs. En bas, les choristes femelles avec les taches claires de leurs collerettes sur la terneur minable des corsages. Dans le haut, tout à fait, le timbalier s'amplifie en allures pontifiantes, tandis que le cymbalier ne cesse de faire reluire son binocle et le replacer sur sa face qui sue. Et ce monde s'encastre entre les cuivres énormes, s'accoude à l'acajou de contrebasses, s'enrage sous les cordes des harpes monumentales. Des toiles peintes et défraîchies, du plafond que traverse une ligne d'usure, les torchères saillent, le lustre pend. Seules dorures.

Vibre une note isolément, comme le pleur prolongé d'une vierge, et Doriaste conquis ne remarque plus rien. La mesure s'active, et s'alanguit tout à coup, râle. Comme un sanglot alors, et puis de cristallines notes ruissellent, et des notes, et encore. Il en sourd des soupirs, des étirances lamentantes, de spasmatiques arpèges. Tantôt l'harmonie se pâme humide, s'expire. Puis elle s'élance avec de déterminés vouloirs, des violences de rut. Les cordes des violons craquent comme des soieries et hocquètent comme des gorges jouissantes. D'une accalmie douce, murmurée, surgit une sautillante phrase qui croît. Elle domine, triomphe en une impudique danse. De lentes ondulations l'enserrent par une spirale qui monte et s'évase. Les dièzes reluisent comme des gemmes, des gemmes qui parent une chevelure longue, une chevelure qui se dénoue et flotte dans un aboutement de gammes. Et s'évoque la toute-puissante femme. Il est une mugissante mesure pour le fauve des aisselles, une mesure plane pour le front pur, une note coulée pour la gouttelante améthyste qui pendeloque sur le front, deux mesures ronflantes pour les seins arrondis; ensuite une rapide infinité de sons qui disent tout, décrivent tout et le clament: ce sont les cassures de gaze d'or autour des hanches, et le galbe recourbé des bras sur la tête qui se renverse, et le poli du ventre avec les mystiques profondeurs du nombril, et les yeux, pastilles d'encens où fulgure une minuscule étincelle. Le rythme s'exaspère. La Salomé bondit avec un éclat de trilles et un scintillement de pierreries. Les croches se dardent comme des diamants et se fluidifient en collier comme une rivière d'ambre sur la poitrine. Deux notes brèves saillissent comme les escarboucles des seins.

Et Paul Doriaste ne perçoit plus que les multiples voluptés d'un corps féminin harmonique en danse harmonieuse. Il y voit la nudité de Marceline; il se retient pour ne pas l'étreindre. Et, par la salle, les bravos croulent, rebondissant sur les banquettes écarlates.

—C'est délicieux, émet-elle: toutes ces notes s'épanouissent comme les fleurs d'un jardin féerique.

Elle a dû composer cette sentence avec un extrême soin, pendant toute une moitié du morceau. Le chroniqueur s'enrage à l'entendre, il se contente d'affirmer:

—Parfaitement, madame.

Lamoureux, le chef d'orchestre, gravit l'estrade. Il inspecte le public à travers la luisance de son binocle, avec un lent tournoiement de sa carrure pesante. Levant l'archet, il fait signe.

Du Wagner: le premier acte de Tristan et Yseult. La gigantesque rumeur d'un océan enfle par les cordes, hurle dans les cuivres, se lamente dans les contrebasses, s'écroule avec le choc grave de la grosse caisse, avec l'éclatante sonorité des cymbales. Et, par un moutonnement de notes minimes, la vague rétrogradante bruisse. Les tonalités énormes et balbutiantes de la grande mer s'épanchent dans l'ampleur de cette phrase musicale toujours reprise, toujours elle-même et jamais identique. Cela institue d'immenses perspectives d'eau verte montuant sous un ciel froid, quelque chose de terrifiant et de squameux; et l'inopinée chanson du mousse se déverse des hunes pâles: sensation de l'humain infime perdu dans l'immensité du large.

Doriaste, très empoigné, abandonne sa rancune contre le béotisme de Marceline. Un instant, à peine, le gagne un dédain pour l'écrivaillerie sentimentale dont elle copie les piteuses héroïnes. Ailleurs l'emporte un rythme.

Fatiguée de s'être tenue si longtemps roide, Marceline fléchit vers le dossier de son fauteuil, et un reflet rouge, le reflet d'une tenture de loge se pose dans sa pupille bleue. A la contempler, Doriaste ressent un nouvel afflux de désirs. Une chaleur parfumée l'imprègne et affadit sa rage. Marceline s'affaisse toujours en courbes molles. Il a bientôt de sa jupe dans les jambes. Entre sa taille et le dossier du fauteuil il glisse la main. Ce lui procure une sensation d'exquis énervement effleurer le tissu un peu rêche du corsage. Elle ne bouge, elle ne parle, elle ne se meut. Vaniteuse joie du jeune homme qui suppose acquiescente cette immobilité. Mais à la fin du morceau, levée brusquement, elle profère:

—Adieu, par votre faute.

C'est comme un soufflet sur la joue de Doriaste, une leçon qu'elle donne. Et tout son mépris pour cette bécasse platonique s'exhale en une populacière injure murmurée, qu'il entendit naguère sur le boulevard et dont la gouailleuse intonation l'obsède:

—Hé va donc, morue!

Jusque la dernière note du concert, il se soûle d'harmonie. Il s'avoue soulagé de ne l'avoir plus là, elle.

III

Au Sphinx, dans la salle de rédaction, Paul Doriaste narre en plaisantant son duel du matin.

—Mais pas du tout; je sais à peine comment cela se fit. Vergex s'est reculé: il avait une grande égratignure là, au biceps. Alors j'ai abaissé mon épée.

—Et en refrain, une gibelotte délicieuse.

—Où ça?

—A la Cascade, parbleu. Le patron m'a dit qu'il allait faire installer une salle de pansement entre la cuisine et les closets. J'ai vu le plan.

—Il est fumiste ce Doriaste! Et vous êtes amis tout de même.

—Je ne pense pas. Nous ne nous saluons plus.

Un monsieur très chauve s'exclame en déposant un journal sur la table drapée de vert.

—Eh bien, il va être content Caufières.

—Le témoin de Vergex? interroge Doriaste.

—Lui-même. Je ne sais si c'est une coquille ou une méchanceté de Macette, dans le compte rendu de l'Éclair on a supprimé l'a de son nom. Voyez.

—Cufières, Cufières, ça fait Cu-fier. Elle est mauvaise celle-là.

—Du coup, sa maîtresse va le lâcher.

—Il a une maîtresse?

—Oui, la baronne de Terse. Elle ne lui pardonnera pas ce ridicule.

—Il couchait avec?

—Dame, une maîtresse?… généralement! Il prenait ses repas chez elle. C'est un garçon pratique, ça lui économisait les restaurants.

—Ah! il couchait… Eh oui! je suis bête, répond Paul.

Et l'image de Marceline qu'il n'a vue depuis le concert se dresse en sa mémoire, vision maligne insaisissable. De ce regret il construit une chronique.

—Monsieur, vient lui dire le garçon, tandis qu'il achève un paragraphe, il y a une dame pour vous dans le salon.

Elle, debout devant une croquade de Forain, et sa toilette sombre l'enveloppe de plastiques roideurs.

L'émotion rend Doriaste tout tremblant, et, pour éviter à Marceline l'embarras de parler:

—Que vous êtes bonne! Vous vous intéressez donc à moi!

—J'avais craint qu'il ne vous fût arrivé quelque malheur.

—Vous ne m'en voulez plus alors?

—Si.

L'humidité profonde de son regard mire le visage du jeune homme.

—Je m'en vais, maintenant, dit-elle.

—Moi aussi, je m'en vais. Me permettez-vous de vous accompagner?

—Oh! non. D'abord je craindrais de vous déranger; et puis, si j'étais vue…

Et le ton de ces paroles prouve qu'elle se soumet à lui, repentante. Il commande en cachette un coupé de remise. La conversation butine sur des banalités vagues; et il exerce son esprit à inventer de quelconques traîtrises qui la puissent mettre en ses bras. Ils descendent. Dans la rue Drouot étroite, où le monde grouille, elle n'ose s'arrêter longtemps pour se défendre de monter en voiture. Près elle un vieux monsieur bougonne contre les gens qui obstruent la voie publique. Doriaste, doucement, l'amène jusque sur les coussins.

—Ce n'est pas bien, fait-elle.

Au capitonnage elle s'adosse, les yeux perdus en quelque infini souvenir.

Du duel, il parle. Peu à peu elle lui sert de discrètes exclamations. Il invente des détails, il énumère des dangers. Insinuant que le vrai motif de cette rencontre n'est pas celui publié par les gazettes, il se pose en redresseur de torts, il lâche ses indignations contre la canaillerie de certaines gens. Puis il se piédestale sceptique, rassasié de vie, de choses, d'êtres. Un moment, Marceline lui a rendu ses croyances, les bonnes pensées qui retrempent et encouragent. Mais, après son abandon, il a requis ce duel, voulant la mort. Sur le terrain, quelque chose, subitement, lui prédit qu'elle reviendrait, et il s'est défendu pour pouvoir l'aimer, l'adorer, lui poser un baiser.

Elle le laisse prendre si froidement qu'il se reproche l'avoir pris. Et cependant il questionne si elle l'aime un peu. Très bas, elle affirme «oui». Et sa main, sa longue main gantée se crispe sur les doigts de Doriaste.

Devant la maison du chroniqueur le coupé s'arrête. En gentilhomme heureux, il donne un louis au cocher; et cette crainte le harcèle: la blanchisseuse n'a peut-être point rapporté les serviettes fines.

Mais déjà, dans la lumière blonde du soleil automnal, Marceline s'éloigne grave.

Lui murmure: «Ah! non, pas de lapin, ma vieille!» Comme il l'a rejointe, comme il la supplie, elle révèle son mari, courageux militaire, officier de la Légion d'Honneur. Le tromper serait lâche tant il se confie en elle; Paul Doriaste, un galant homme, ne voudrait pas cette forfaiture. Toute rose elle s'anime, parlant haut presque. Les grands mots «honneur», «paroles engagées», passent entre ses lèvres avec des sons sévères, superbes.

Il est convaincu; il l'estime pour ces reproches. Il prévoit vilipendé, moqué ce mari, un brave homme. Et c'est en lui une déchirante lutte entre son amour paroxysé par le goût du baiser conquis, par les longs frôlements en voiture, et l'hésitation à commettre une infamie. Mais s'impose l'idée soudaine qu'elle blague peut-être, que tout cela est manège pour accroître la valeur de sa défaite. Alors il ruse:

—Oui, vous avez raison. Un ange comme vous ne peut pas tromper; et pourtant vous m'aimez et je vous aime comme on ne le saurait dire.

L'un l'autre ils se crispent encore leurs mains enlacées; et, de cette partielle étreinte, un énervement délicieux jaillit jusqu'au fond de lui-même. Elle, pour ne pas pleurer, regarde fixement au loin, devant. Rue pâlement ensoleillée; trottoirs gris perle, propres; l'activité calme de la grande ville dévale avec les passants muets. Si régulièrement palpite le tapage qu'il semble la respiration d'une personne saine, et un vent doux caresse la peau, met une légère ondulance aux bâches rayées des boutiques. Sur le visage mat de Marceline deux larmes qu'elle essuie vite.

Lui, très ému, ne doute pas maintenant que ses protestations ne soient sincères. Irrévocablement il l'aime.

—Tenez, demande-t-il, je vous jure d'être raisonnable. Mais je voudrais vous voir chez moi, Marceline, vous voir une seule fois dans le cadre de mon intérieur. Il me semble qu'ensuite votre image y demeurerait toujours. Sans cesse je l'y pourrais adorer et je serais heureux. Votre souvenir revêtirait auprès de moi une forme plus réelle. Vous seriez comme un délicat fantôme, chérie, visible toujours et vous laisseriez une ombre parfumée de vous sur les choses que vous auriez touchées. Et vous seriez là, jusque ma mort, pour me garantir des désespérances. Venez, voulez-vous?

Elle s'arrête de pleurer. Des gens qui marchent la dévisagent avec des mines pitoyantes ou ironiques. Elle s'en trouve confuse et se laisse conduire.

IV

Dans la pièce tendue de mauve, elle s'assied triste. A peine effleure-t-il le baiser de Doriaste vers ces lèvres chaudes. Elle se laisse enlacer. Ils restent ainsi longtemps sans dire, lui, s'imprégnant d'elle. Il songe que cette femme il la doit avoir, que son honneur de mâle serait compromis s'il ne manifestait pas sa virilité. Peu à peu, il approche son visage de celui de Marceline et multiplie les baisers, de minuscules baisers qui pleuvent. Elle s'étire, comme prise d'un malaise et vainement se débat sous l'étreinte triomphante. Par saccades sa gorge gonfle le drap bleu du corsage. Des tiédeurs en émanent qui pénètrent l'amant, font vibrer ses reins et ses entrailles, tendent jusqu'à sa gorge, voluptueusement. Elle ne le repousse plus et s'abandonne. Les baisers secouent leurs épaules. De la robe dégrafée les seins s'érectent et renflent la peau blanche. Il la possède.

Le soleil tamisé par la soie des rideaux épanche une clarté mauve. Marceline, les yeux fermés, la bouche tordue, tressaille, et elle brise les cordons de ses vêtements et elle force les agrafes. Puis nue divinement. Et lui la broie dans son étreinte; il mord ces mâchoires qui râlent.

C'est, avec des sanglots, une lutte cruelle de leurs corps, des embrassements et des chocs comme s'ils se voulaient confondre jusqu'aux moelles. Ils s'aiment infiniment.

Sonnent les argentines heures, rieuses.

Les lèvres de Marceline exhalent une odeur de violette.

Au soir. Un dernier rayon roule dans les ors pâles de la chevelure épandue et les membres épars de l'amante s'ombrent d'ambre.

V

Tous les jours elle vient chez lui pour aimer.

Et cette liaison se raffine de senteurs discrètes de linge sobrement dentellé, sans ostentation de faveurs bleues ou roses.

D'elle, cependant, Paul Doriaste ne possède que l'extérieur; il en ignore l'intime psychologie. On dirait qu'elle tâche à paraître une créature d'âme banale. Devant les questions qui la sonderaient, elle se dérobe et s'efface. Jamais elle ne compte une aventure marquante qui permette d'induire une croyance sur son esprit. Surtout elle s'offre très bonne. Elle a pour le chroniqueur de simples éloges qui flattent délicatement et pour quelques prosateurs modernes qui la délectent, elle-même se défend de soutenir une opinion littéraire ou artistique. Tout ce qu'il désire, elle l'aime. La vie des boulevards, l'après-midi, l'amuse. Aux courses, la correction anglaise des équipages, les gestes secs des sportsmen, les faces impassibles des Parisiens cachant des angoisses, des joies, des navrances devinables, tout ce luxe de passions et de choses la captive. Par contre, lui répugne la semi-familiarité des restaurants; elle abhorre ces hommes qui la fixent en mangeant aux tables voisines ou crient des théories par pose, pour lui plaire. Doriaste et son mari, c'est là, semble-t-il, ses uniques affections.

Le mari de Marceline, un noble de légende. Il fut bénédictin. En 1870 il quitta le froc et s'engagea. Par ses relations, par son mérite, il atteignit de hauts grades. Elle qui, jusque leur rencontre dans un salon, voulait vivre fille, l'aima, l'épousa. Aujourd'hui elle déplore ne pas l'avoir accompagné en Afrique. Elle prévoit des catastrophes s'il vient à savoir…

Mieux qu'il ne la connaît, Doriaste s'imagine le mari, tant elle en parle, et il garde au fond de soi une respectueuse pitié pour le malheur de ce noble, qu'il cause.

Maintes fois, la silencieuse Marceline se laisse glisser près Doriaste et, toute blanche, la figure encadrée par ses lourds cheveux blonds, à genoux sur le velours violet du divan, elle s'immobilise, les yeux vagues humant la lumière. Et, dans la pièce mauve, parmi les vieilles guipures aux tons fauves, sous les plats de cuivre rouge qui retiennent des lueurs dormantes dans leurs ciselures, la jeune femme apparaît à son amant comme la frêle réalisation des mystiques donatrices que peint Memling dans les panneaux de ses triptyques.

VI

Ils vont, calmes de bonheur, parmi la foule active. Au loin, l'Opéra assis dans les brumes rosâtres se révèle encore par les dorures qui, de place en place, s'irradient. Et la double file des lampadaires en bronze s'allonge, s'étrécit dans la perspective crépusculaire.

Paul Doriaste, tout au charme des féminilités frôlantes, s'abandonne au bercement vague des réminiscentes rêveries. Contre son coude, le sein de sa maîtresse palpite.

Ils doublent l'angle du boulevard. En teintes sobres s'harmonisent le miroitement limpide des étalages, les vêtements des promeneurs, les feuillages des arbres. Par delà les équipages glissent avec la fuite brillante de leurs lanternes, des gourmettes et les luisances noires des voitures. Jusqu'aux mors, les steppers arrondissent leurs jambes grêles.

—Marceline! clame subitement une voix impérieuse.

Le chroniqueur se retourne. Une colère l'a surpris… Mais, aussitôt, il réprime la semonce qu'il voulait servir à l'interrupteur de leur joie. Ce monsieur sec, brun, aux moustaches aiguës, ce monsieur ombré d'un chapeau gris, sans doute, c'est le mari. Il a pris le bras de la jeune femme et, tout bas, il répète:

—C'est votre amant, n'est-ce pas?

Et Doriaste sort à peine de son angoisse hébétée pour livrer sa carte en échange de celle offerte.

Et puis Marceline jetée dans une voiture; le monsieur parlant au cocher, s'installant, reclaquant la portière; et le fiacre perdu dans l'enchevêtrement des fiacres; le chapeau blanc du cocher perçu seul longtemps encore, jusque là-bas, dans le fouillis des fouets minces.

VII

En la bienheureuse caresse des draps frais, Doriaste repose ses membres raidis par trois heures successives d'escrime. La clarté discrète qui choit de la veilleuse en verre bleu, pose sur le divan où gît la chemise de soie qu'il endossera demain matin pour se battre. Des mélancoliques lueurs.

Et il vérifie par mémoire s'il n'oublia aucune des courses à faire dans cette circonstance, des emplettes. Cette affaire lui coûtera encore cent francs. Ses calculs, qu'il les fasse et refasse, atteignent inévitablement ce total.

Jusque la fin du mois il sera contraint à vivre chichement. En somme, il dépensa beaucoup pour cette liaison: dîners et fleurs, parties de campagnes et théâtres, voyages et voitures de remise, duel. Il eût à ce prix entretenu trois grisettes pendant le même nombre de semaines. Mais que d'heures exquises passées avec elle, si aimante et si douce! Elle doit bien souffrir en ce moment aux amers reproches de son mari. Cette supposition l'attendrit: toute la journée il y songea tristement. Marceline s'évoque en visions délicieuses de charme et de bonté; et ces visions se dissipent et renaissent… Ou bien, qui sait, peut-être, la finaude a-t-elle déjà reconquis l'époux, et lui la supplie-t-il, en larmoyant, de l'aimer. Car elle est forte en volonté, même son amant, jamais ne put connaître ce qu'elle pensait…

Si le mari le blesse elle aimera davantage celui qui aura versé son sang pour elle: et la charmeuse blonde s'exaltera en faveur de la victime. N'est-ce pas un premier duel et son auréole de bravoure qui la conquit. Au contraire, s'il blesse le mari, elle l'aimera pour son triomphe. Oh! la logique des femmes, comme il la connaît.

Machinalement, sous les couvertures, il refait du poignet, du pouce, les feintes apprises. Sans doute l'adversaire aura le jeu sec de l'armée et l'épée théorique. Par ce dégagé il lui joindra la poitrine, le ventre par cet autre. Et s'il commet la sottise de se découvrir par un coupé, on lui ménage certaine riposte…

Puis, défile le rappel de ses combats d'honneur, Cluseret faillit le transpercer il y a deux ans… Si le mari de Marceline le tuait? Non, c'est une chose rare ces accidents. D'ailleurs, il aura mené joyeuse vie ces cinq dernières années. Que de maîtresses, mes enfants, que de cocus et quelles noces!…

La mort? Le nirvana sans doute, le complet repos des phénomènes. Ou, avenir terrifiant, une multitude de petites existences, d'êtres minuscules qui naissent de la décomposition; et la mort ce sera la vie infiniment multiple, avec toutes les douleurs, atténuées pourtant, et mises au point psychologique de ces larves. Quelle destinée: des joies et des désespoirs de microbes!

La mort, est-ce la négation absolue? L'inconcevable, alors? Car, si l'absolu se pouvait concevoir, il s'établirait un rapport entre lui et le concevant, c'est-à-dire que l'absolu serait relatif, proposition contradictoire. Oh! stupidité immense des hommes.

Penser que la philosophie officielle raisonne encore dans son ineptie béate, sur l'absolu inconnaissable…

Sonne deux fois le cartel. Il reste encore quatre heures à dormir; et le sommeil s'impose absolument nécessaire pour se trouver dispos le matin. Au reste, il est très calme, très brave. Une dernière fois Doriaste mime dans le vide la botte sur laquelle il compte. Il s'y peut fier décidément, et, comme il ne se découvre jamais…

Et il s'estime un très chic type: des amours, des duels, du talent et une complète indifférence pour les hochets de gloire.

VIII

Longchamps, le matin. La pluie striant de rayures fragmentées l'enfilade des tribunes vides. Et la pelouse pâlotte. Doriaste éprouve son épée. Le mari enlève ses manchettes et, fébrile, ne parvient pas à boutonner son gant. Il dut souffrir affreusement, ce noble. Ses yeux paraissent glauques; ses cheveux gris sont tout ébouriffés et, dans sa figure, les rides frissonnent.

Le jeune homme remarque qu'il le gêne à l'examiner ainsi. Lui-même se sent très vigoureux, un robuste mâle, et il se compare en soi aux héros écossais de Walter Scott; et son épée, il la nomme muettement claymore. Puis, tout entier, l'accapare le soin de prévoir quelles seront les premières passes. Et les préparatifs ne se terminent pas. Les témoins causent sans agir.

Un léger malaise lui resserre les entrailles et la gorge. Alors, pour se distraire d'appréhensions vagues qui, subrepticement, l'envahissent, il s'intéresse aux passants matineux, groupés proche. Il y a un garçon boucher robuste, les hanches enveloppées de toiles sanglantes, la tête fixe sous une corbeille grasse. Un hussard, en petite tenue, maintient, par le licol, deux chevaux dont les yeux noirs roulent inquiètement. Sur la route, près le moulin, un maraîcher arrête sa voiture et le vent souffle dans sa blouse que brunit l'averse. Et les témoins:—Allez, messieurs!

La figure verdâtre du noble perçue à travers le très rapide cliquetis des armes. Et sa lame qui, sans cesse se dérobe, et repasse, et remonte, menaçante, et vue seulement par un reflet mince qui vire.

Doriaste s'encolère impatiemment; son amour-propre se blesse à chacune de ses bottes parée. La sensation d'un coup violent et froid dans le cœur. Et les tribunes accourent tournoyantes pour l'écraser. Et du noir. Plus rien, sinon une morsure à gauche. Naît un calme doux. Vers l'infini, une lueur pâlotte, fulgure, diminue, s'éteint.

IX

… Dans le Sphinx, l'article de première colonne intitulé: Paul Doriaste, est encadré de noir.

LE LÉVRIER

I

Depuis la mort de son mari,—il y aura un an vienne la vendange,—la comtesse Diane de Gorde vivait solitaire et inconsolée dans le vieux château tristement assis au bord de l'étang. Servie par des domestiques taciturnes, assistée par son confesseur qui lui prêchait, mais en vain, la résignation évangélique, elle passait sa vie à pleurer son bonheur irrévocablement évanoui, le cœur percé de sept glaives.

De haute lignée et d'une beauté fine de pastel ancien, elle s'était mariée un peu tardivement, à vingt-quatre ans, au comte de Gorde, beau jeune homme d'une trentaine d'années, galant à la mode exquise d'autrefois, amateur enragé de vénerie, vrai gentilhomme français et point anglomane. Courtisée plus que toute autre, à cause de son rang et de sa beauté, la comtesse de Gorde sut par un tact subtil et une conduite irréprochable décourager la fatuité des hommes et désarmer la médisance des femmes.

Elle ne cachait pourtant pas, la belle Diane, sous sa gorge divinement moulée, la glaciale indifférence pour les amoureuses extases, de son homonyme l'antique chasseresse. Se sentant du sang de bacchide dans les veines et trop d'orgueil et de dévotion dans l'âme pour se salir d'adultère, elle préféra tuer littéralement son mari par ses caresses inexorables. Ce fut pendant cinq ans une vie d'affres et de délices: les flambeaux de l'amour brûlèrent jusques à la torchère autour d'un catafalque. Elle le regarda s'éteindre, le cœur ulcéré de remords, mais impuissante à commander à la rébellion de ses sens. Et lui, déjà touché par la mort, il revenait encore, un mélancolique sourire sur ses lèvres pâlies et du bonheur au fond de ses yeux agrandis par la fièvre, il revenait, encore et toujours, respirer les lys de ce corps de déesse, ces lys plus mortels que la fleur du mancenillier. Ainsi par un crépuscule d'automne, comme les feuilles mortes commençaient à tournoyer le long des boulingrins jaunis, il rendit l'âme dans un dernier baiser.

II

Pendant les premiers mois qui suivirent la mort du comte, le désespoir de Diane fut tel qu'on eut à craindre pour sa raison. Peu à peu pourtant sa douleur s'apaisa, et une prostration muette suivit l'exaltation délirante. Avec l'accalmie relative des regrets, la nature reprit ses droits: l'exaspérée fermentation des lancinants désirs se mit à battre de nouveau dans ses veines de femme chaude, ses nuits furent hantées par de hideux cauchemars que d'exténuantes mortifications monastiques ne parvinrent pas à exorciser. Souvent, réveillée en sursaut, en butte à des tentations hallucinantes, elle tombait à genoux devant la niche de la Madone, implorant, avec des sanglots, l'absolution de l'inconsciente frénésie qui lui brûlait le sang, ou bien encore, après avoir erré comme une apparition désolée par les sombres corridors du château, elle passait la nuit jusqu'aux premiers rosissements de l'aube, dans le large périptère ouvert sur l'étang où pleurent les sarcelles, debout, son front fiévreux contre le marbre des colonnades, aspirant avec avidité le vent chargé de brume. Honteuse, elle se surprenait à convoiter les bras musculeux des jardiniers ou les mollets charnus des valets de chambre. Parfois, elle pensait aussi à se remarier. Alors un fantôme connu, très pâle, avec un doux sourire plein de reproches, se dressait devant ses yeux épouvantés, pour lui rappeler qu'elle lui avait juré à son lit de mort de ne jamais laisser souiller sa couche par un autre homme.

Ainsi, l'œil cerclé de bistre, le facies torturé par de névriques spasmes, elle languissait et s'étiolait, cette Mimalone condamnée au célibat par un serment irrévocable.

III

C'était par un après-midi de la fin-printemps. Le ciel, dans la chaleur torride, semblait une fournaise chauffée à blanc; les libellules maraudaient par les nymphéas des eaux figées, les nids s'égosillaient dans les claires frondaisons; une langueur amoureuse passait dans l'air alourdi.

La comtesse Diane, mélancoliquement accoudée à sa fenêtre, laissait errer ses regards distraits par la campagne verte. Soudain une scène inopinée attira son attention. Derrière un buisson bas de caryophylées, Tom et Giselle, ses lévriers favoris, se copulaient librement au soleil.

La comtesse ferma la fenêtre et rentra rêveuse.

Depuis ce jour-là, Tom, le beau lévrier d'Écosse, gorgé de friandises, ne quitte plus sa maîtresse. Diane a presque repris ses fraîches couleurs d'autrefois. Et, lorsqu'elle va, deux fois par jour, orner de thyrses de roses blanches la tombe de son mari, elle s'agenouille et prie, en répétant avec conviction: «Je jure que jamais un autre homme ne souillera notre couche.»

Deuxième Soirée

La Haye gris de perle où se fondent les façades closes. Poudroye au zénith la blanche incandescence d'un soleil pierrot. A travers les mirances du lac, cœur de la ville, les maisons doublées à pic se fusèlent vers les aqueuses profondeurs.

Casqué de cuir, la face ronde, bistre et rase, sauf l'unique barbiche en pinceau, un pêcheur offre aux replètes boutiquières des phoques vivants. Et dans les mannes qu'il désigne, c'est d'huileuses luisances sur les bêtes oblongues, sur leur pelage de souris, et de petits yeux doux qui s'effarent, et de félines moustaches.

Au fond du landau pers se ploye Miranda gisante, songeuse: des formes graciles, insexuées. Elle laisse pendre au dehors une de ses mains haut gantées de chamois; l'autre effile l'ultime mèche de sa natte blonde, blonde ainsi que du chanvre nouvellement roui. Et la natte épaisse lui sinue près le cou, près l'oreille exsangue, minuscule, où pas un bijou ne se darde. Mais deux saphirs agrafent le col roide de sa robe en peluche couleur de fer. Et, aux cassures des plis, l'étoffe émet des lueurs de clair acier. Ce qui la sertit comme d'une armure jusque son énigmatique visage éburnéen. N'apparaissent point ses pieds sous la peau d'ours brun qui, depuis les genoux, la couvre.

Hors la ville. Les juvéniles bouleaux s'érigent blancs sur le tapis roux des pelouses. Un feuillage poudrederizé qui de haut, coquettement, et semble voir, et frissonne. Comme un boudoir aux multiples colonnes blanches, aux moquettes rousses. Sans oiseaux. Silencieusement.

Dedans. Le Vyverberg. Ses arbres massifs qu'unissent les branches touffues. Le soleil s'y tamise, choit, macule le sol de taches violettes, d'un violet violet si peu, mauve presque. Et les maisons rougeâtres regardent par les châssis de leurs fenêtres blanches ainsi que par des yeux quadrangulaires, des yeux de statue, sans pupilles.

Sous une vitrine de musée, les émaux de Limoges et leur électrique blafardise, et leurs ciels orageux aux tons d'encre écrasée; plus loin, la canne d'un historique monsieur avec pomme en porcelaine de Saxe.

De Rembrandt: un rayon saure qui glisse dans un temple fantastiquement brun, un rayon saure où se lève la main du grand prêtre en dalmatique d'orfroi, où paraît la Vierge en habit d'azur, et Siméon qui offre un Jésus chair, et saint Joseph porteur de colombes.

Les dunes. De montueuses ondulances blondissantes; accroupies et rondes comme les croupes d'un bétail gras; et pressées en un grand troupeau; innombrables.

La mer. L'immense nue; et qui bave. Dans sa peau d'argent des madrures s'étalent émeraude, comme des prés; où parfois surgissent des crêtes savonneuses qui vont et s'épanchent.

Et par-dessus s'incurve le firmament, la toujours incommencée page blanche.

Miranda descend. Aux bras de ses chers initiés elle s'appuye et ses lèvres rosâtres sourient à la fraîcheur bruissante de l'air; et ses sourcils broussailleux, pâles, se froncent à la gifle salée de l'embrun. Elle dit. Sa voix de l'Ailleurs, très basse, domine la grondante mer.

«—Il me plaît que ci nous seyons et que nos yeux se prélassent à contempler cette bouillonnante folle qui veut sortir toujours d'elle-même, s'efforce et ne peut… l'humaine! tandis que vous me lirez des contes dans le blanc Eucologe. Voici que je vous ai conviés à la symphonie des septentrionales blancheurs.»

Et c'est la transfiguration blanche des choses. Un illuminement s'élève à l'extrême limite des flots; et il s'épand. En toutes les teintes il s'immisce et transparaît. Même les brumes gris de perle, vers la ville, il les gouache de blancheurs lactescentes. L'écume des vagues semble des éclaboussures de craie, et des lueurs blanches se glissent aux flancs rebondis des barques goudronnées, aux rondeurs des vergues et des mâts. Elles posent lourdes sur les cornettes empesées des matelotes; elles ternissent l'argent qui brille au loin étendu sur la nappe de mer ensoleillée.

Parmi les maisonnettes de plaisance construites en bois dans les dunes et dont les maigres jardinets s'étiolent derrière les paillassons qui les protègent des sables, il se présente une demeure basse, à péristyle.

Miranda pousse la barrière de bronze ouvragé, et aux fleurs marcescentes du minuscule parterre elle laisse un pitoyant regard.

L'intérieur de l'unique salle tout en sapin vernis qui mire comme une laque. Miroir froid et sombre, aux perspectives crépusculaires où s'étrécissent les profils des êtres.

Des fourrures blanches, blanches et grises de monstres polaires cachent le plancher. Les pas y plongent. Une portière de velours blanc lamé d'argent tombe et se plisse pleine d'ombres bleuissantes.

Du côté de la mer ce n'est qu'une glace sans tain encadrée de soie neige. Et sur des tréteaux de sapin vernis, des fourrures encore, des lits de fourrure pour le repos.

Miranda retire ses gants qui tombent ainsi que des oiseaux tués; et gisent.

LA FAËNZA

I

Elle se faisait appeler, dans le monde de la haute noce, du nom italianisant de la Faënza, à cause de son teint qui semblait bruni par le soleil de Naples et de ses larges prunelles noires qui vous assassinaient, au coin des carrefours, comme des escopettes dans les fourrés des Abruzzes. Elle était née pourtant dans le département de l'Indre-et-Loire, où on la maria âgée de seize ans à peine à un certain Verdal, avoué honorable et quinquagénaire, qui la laissa, au bout de quatorze mois de mariage, veuve avec un petit garçon sur les bras et dans une situation de fortune très problématique. Quelque temps après, lasse de cette vie de province triste et monotone, hantée par des rêves de luxe et de jouissances faciles, elle se laissa emmener à Paris par un sous-préfet dégommé, qui bientôt l'abandonna pour épouser la fille d'un riche marchand de la rue du Sentier.

Comme ses vingt ans venaient d'éclore, que ses grands yeux piquants emportaient le cœur, que sa chevelure, sans lui battre les talons, lui devait bien descendre plus bas que les hanches qu'elle avait rondes et dansantes, les occasions de jeter le peu de bonnet qui lui restait par-dessus les cabarets à la mode, ne lui manquèrent pas. Elle fut tout de suite cotée très haut à la Bourse de la galanterie, et les respectables baronnes, qui font si fructueusement la traite des blanches au nez et à la barbe de la police, lui proposèrent des affaires d'or. Bientôt tout pacha fuyant la pendaison, tout boyard en train de manger ses terres, tout rastaquouère et tout philosophe du tapis vert ayant quelques prétentions au respect de ses contemporains, brigua l'honneur de déposer des poignées de louis sur le marbre rose de la cheminée de sa chambre à coucher. Elle eut son hôtel tout comme une actrice à onze cents francs d'appointements, des valets en culotte courte et des cochers d'une obésité invraisemblable.

Alors commença pour la belle Faënza une période de splendeur qui dura plus de dix ans. Ce fut l'histoire banale de toute jolie fille tombée sur le pavé parisien avec très peu de scrupules et beaucoup de poitrine. Elle eut des toilettes ruineuses, des chapeaux extravagants, des étoffes orientales à faire loucher un shah, dans son salon, et dans son boudoir, des glaces de Venise bordées de pierreries pour y admirer la chute majestueuse de ses reins. Elle eut même de l'esprit, de cet esprit soi-disant parisien qu'on trouve en suçant des écrevisses dans l'atmosphère fade des cabinets particuliers. Les jeunes pschutteux, avides de gagner leurs éperons, et les vieux viveurs, jaloux de leur renommée conquise, se disputaient la gloire de payer ses notes de couturier, ses villas à Nice et ses cottages en Normandie. Bref, au milieu de toutes ces griseries de la victoire, elle doubla, sans s'en douter, l'époque lamentable des rides opiniâtres, des dents branlantes, et des cheveux qui s'en vont tristes comme les feuilles d'automne. A vrai dire, elle avait pleinement le droit de ne pas s'en douter, car, malgré ses trente-quatre ans, sa peau était parfaitement lisse et marmoréenne, ses dents d'une blancheur insolente, et, de sa charmante tête de vierge du Giorgione, tombaient des cascades de cheveux capables de défier les peignes les plus meurtriers.

On se souvient que la Faënza avait un fils de son mariage. Cet enfant fut élevé par une vieille tante. Sa mère le vit une seule fois à l'âge de huit ans, puis elle ne s'occupa de lui que pour envoyer quelque argent et des lettres pleines de cette fausse sentimentalité commune aux filles. La vieille tante, voulant cacher au fils la conduite de sa mère, l'avait fait engager dans un régiment d'Afrique, où il était à dix-neuf ans sous-officier. S'étant distingué lors de la dernière insurrection, il obtint la médaille militaire, mais par malheur ses blessures l'obligèrent de quitter l'armée. A cette nouvelle, la Faënza se sentit prise d'une subite et incommensurable tendresse maternelle, et elle résolut de renoncer aux douceurs de l'amour salarié pour consacrer le reste de son existence au bonheur de cet enfant abandonné. Après avoir vendu son hôtel, ses bijoux et ses attelages, elle se retira, en Touraine, dans une propriété offerte jadis par un député de la droite. Voilà comment la belle Faënza redevint Madame Verdal, veuve d'un honnête avoué, mère de famille exemplaire, dame pieuse et charitable.

II

Philippe était un beau jeune homme de dix-neuf à vingt ans, à la moustache fine, avec une taille de demoiselle, et des yeux de colombe. Ne se doutant guère du passé de sa mère, qui inventa mille ingénieux mensonges pour lui expliquer leur trop longue séparation, il se mit à l'adorer avec toute l'ardeur d'un cœur resté fermé jusque-là aux expansions familiales. La Faënza, de son côté, était littéralement folle de son fils, de son beau Philippe.

La propriété où l'ancienne courtisane résolut d'expier ses péchés mignons était une charmante villa aux contrevents verts autour desquels couraient comme des reptiles les volubilis et les capucines au calice sanglant. Un petit bois croissant à l'aventure l'enveloppait du mystère exquis de ses ombres fuyantes. Dans le recoin le plus obscur, sous le parasol d'un grand polonia, les gazouillis des piverts se mêlaient au tintement de l'eau que l'urne d'une nymphe versait dans le petit bassin de marbre rongé de mousse et de jaunes lichens.

La mère et le fils menaient là depuis plusieurs mois une vie douce et paisible. Ils avaient l'un pour l'autre des petits soins frisant parfois le ridicule, des tendresses excessives entrecoupées de feintises de bouderie. La Faënza avait complétement oublié son existence d'autrefois: les tribunes des courses et les baignoires des petits théâtres, les cavalcades dans les Pyrénées et les parties de yacht à Trouville, les grands dîners dans son splendide hôtel du parc Monceau, et les petits soupers au cabaret, où les carafes de champagne et les chartreuses de toutes couleurs rendaient les inénarrables boudinés plus bêtes que nature. Elle avait même fini par se figurer très sincèrement avoir été toute sa vie une sainte femme.

Cependant, malgré toute leur tendresse mutuelle, l'intimité, cette intimité franche et pleine d'abandon, entre la mère qui a fessé son enfant et l'enfant grandi sous les jupes de sa mère, ne venait pas. Et c'était naturel. La Faënza avait vu son fils, depuis sa fugue avec le sous-préfet, une seule fois comme on sait, à une époque où l'enfant n'était encore qu'un moutard. Elle le revoyait tout à coup grand jeune homme avec des moustaches terribles et une balafre martiale sur la tempe. Pour le fils, la mère était une étrangère, on aurait pu dire qu'il la voyait pour la première fois. Après cela, on s'expliquera facilement pourquoi se surprenaient-ils par moment à se dire vous, à avoir dans leurs relations des réserves incompréhensibles et des politesses inutiles.

Madame Verdal avait dépouillé la Faënza, l'hétaïre était définitivement morte en elle. Sa toilette fut sévère: des robes de soie noire avec garniture de jais. Très peu de bagues et des boucles d'oreille d'une ravissante modestie. Elle adopta pour coiffure les bandeaux plats et eut pour tout fard l'honnête poudre de riz. Avec une pareille conduite et des rentes très sérieuses, on s'imagine que les voisins de campagne ne pouvaient pas lui refuser leur estime.

Parmi les belles relations de l'ex-courtisane, il faut placer, au premier rang, la famille Mouflet, composée du papa Évariste Mouflet, ancien notaire, provincial insipide atteint d'une manie incurable de calembredaine; de la maman Olympe, femme honnête et respectée, qui n'avait eu pour amant que les trois ou quatre clercs de son mari, et de leurs trois filles, pas mal tournées, ma foi, pour des filles de notaire.

Mademoiselle Clémentine surtout, l'aînée du couple Mouflet, eût été même fort bien de sa gracile personne, sans ces odieuses robes de vigogne caca d'oie sorties de la boutique de quelque Worth de sous-préfecture. Deux grands yeux effarés sous un casque de cheveux d'un châtain convenable; avec ça, une gorge de dix-sept ans qui avait l'air de vouloir tenir ses promesses.

L'ex-courtisane et la famille du notaire allèrent souvent les uns chez les autres pour prendre des tasses de thé, jouer aux jeux innocents et fausser quelques airs d'opéra sur des pianos plus ou moins mal accordés. Philippe, qui n'avait pas appris à être difficile en matière de toilette dans ses chasses au Kroumir, trouvait fort à son goût la robe vigogne de Mademoiselle Clémentine, tout en lui préférant les trésors qu'elle cachait. Mademoiselle Clémentine, de son côté, ne se sentait pas une insurmontable aversion pour les moustaches brunes. Inutile de dire que le couple Mouflet découvrait tous les jours de nouvelles qualités au fils unique d'une mère jouissant d'une rente de cinquante mille livres. On se faisait donc la cour honnêtement, sous les yeux de la Faënza, qui ne se doutait de rien.

Un soir de juillet, la famille Mouflet se trouvait réunie au grand complet, dans la salle à manger de l'ex-courtisane. Après quelques polkas tapotées par la cadette et des propos oiseusement échangés, le tabellion proposa, vu la chaleur insupportable de l'atmosphère, une flânerie sous les frondaisons rafraîchissantes du jardin. Toute la société accepta avec empressement.

La soirée était superbe. La pleine lune brillait comme un louis d'or fantastique dans un ciel sans nuages. Ils se dispersèrent par les allées où s'allumaient parfois, dans la mousse, des vers luisants.

La Faënza cherchait son fils depuis quelques minutes, lorsqu'elle crut distinguer dans le recoin le plus sombre du jardin, sur un banc de pierre, deux ombres enlacées. Elle s'arrêta, aux aguets. On aurait dit vraiment qu'un bruit de baisers se mêlait au clapotis de l'eau tombant dans les vasques de marbre. Retenant son souffle, elle avança jusqu'au banc de pierre, derrière une haie de rosiers rouges. Son fils Philippe était en train de murmurer les choses les plus douces à l'oreille de Mademoiselle Clémentine.

Alors un sentiment étrange envahit le cœur de l'ex-courtisane; elle eut un moment de vertige, puis ses prunelles se dilatèrent et, suffoquée de colère, se dressant de toute sa hauteur devant les pauvres amoureux complètement ahuris, elle apostropha Mademoiselle Mouflet en des termes virulents:

—Elle était vraiment bête pour ne pas s'être aperçue depuis longtemps qu'on venait là pour lui voler son fils. Avec ça qu'elle donnerait son argent pour nourrir un notaire taré et ses traînées de filles. Et la mère Mouflet donc, une pas grand'chose qui couchait avec ses domestiques! Tout le monde le savait dans le pays. Ils feraient bien tous ces panés de ne plus mettre le pied chez elle, elle les flanquerait à la porte à coups de balai…

S'oubliant complétement dans sa colère, Madame Verdal redevint la cascadeuse d'autrefois et accabla la famille Mouflet accourue au bruit de la dispute des plus ordurières invectives.

M. Mouflet emmena sa femme et ses filles mortes de peur, après avoir répondu par une tirade indignée.

Philippe se tenait debout, les yeux hagards, ne comprenant pas.

La Faënza rentra chez elle dans un état d'exaspération indescriptible. Elle pleura, sanglota, se roula sur le tapis, la bave aux dents. Puis, se levant soudain, elle se mit à embrasser son fils à pleine lèvre, en riant comme une folle.

III

Après une bouderie de quelques jours la mère et le fils se réconcilièrent avec un regain de tendresse. Et ce furent tous les jours de longues promenades à travers champs d'où l'on revenait pareils à des amoureux de la veille, avec des touffes de genêts plein les mains. Le matin, ils partaient des heures entières à cheval, sous bois, et le soir par les clairs de lune romantiques, ils allaient rayer en canot les eaux calmes d'un étang voisin. Chose curieuse! Depuis l'aventure du jardin, un changement notable s'opéra dans les habitudes de la Faënza. Brisant avec l'attitude sévère adoptée depuis sa conversion, elle jeta aux orties le froc inélégant de la femme honnête pour arborer de nouveau les étoffes ruineuses aux couleurs voyantes, les chapeaux aux plumes d'autruche et les gants de peau de daim très montants. Les bijoux dont elle n'avait pas voulu se défaire, furent retirés de leurs écrins de velours grenat pour parer ces mains longues et fines et son cou royal. La poudre de riz ne suffisant plus à son embellissement, elle s'est souvenue des fards subtils et des aromates précieux qui donnent la jeunesse. Elle eut des soins particuliers pour la toilette des dessous dont elle savait toutes les perfidies: des dentelles anciennes sur des chemises de soie, des bas rose pâle à bouffettes où les diamants dardent les feux de leurs facettes. Le mobilier modeste de sa chambre à coucher et de son boudoir fut complétement changé. Se ressouvenant du faste excitant de son alcôve de courtisane, elle s'entoura de meubles bas et moelleux qui enlacent comme des bras voluptueux, de tissus syriens, de tapis de Karamanie et de peaux mouchetées de tigre où frétillent les pieds nus tendus aux baisers vibrants. Des parfums brûlèrent continuellement dans des cassolettes aux riches ciselures et des brassées de roses blanches mêlèrent leur dernier souffle aux tiédeurs des troncs d'arbres crépitant dans la haute cheminée.

La toilette de son fils l'occupait aussi énormément. Elle disait: ça n'est pas chic, ou, ça t'habille bien; cette redingote fait des plis dans le dos, ou, ce veston te sangle bien. Elle lui faisait la raie et lui passait ses moustaches au cosmétique tout comme à ses amants de cœur du temps qu'elle était entretenue par des financiers obèses.

Parfois, le soir à des heures indues, elle l'appelait dans sa chambre à coucher, et là, aux clartés vacillantes des bougies roses, son corps sculptural à peine abrité par la chemise de batiste aux échancrures hardies, se campant d'aplomb devant la haute glace de son armoire en bois des îles et faisant saillir ses seins éblouissants et la courbe insolente de ses reins de statue elle disait à son fils, avec des regards incitants:

—N'est-ce pas que je suis belle encore! N'est-ce pas que tu serais fou de moi si je n'étais pas ta mère?

Puis elle riait aux éclats en faisant scintiller la splendeur éburnéenne de ses dents de fauve. Nonchalante, enlaçante, onduleuse et féline, elle venait s'asseoir sur les genoux de Philippe, qui, la rougeur au front et de la luxure inconsciente dans l'œil, osait à peine la regarder. Après avoir pendant quelques minutes tortillé les moustaches de son fils, baisé ses lèvres pâlies et ses cheveux soigneusement calamistrés, elle se roulait sur la peau de tigre qui lui servait de descente de lit, croquait quelques biscuits, vidait d'un trait un verre de porto, puis d'un bond de gazelle s'élançant sous les draps bordés de points d'Angleterre, elle fermait délicieusement ses paupières lisses aux cils longs et frisottants, disant avec un léger remuement de lèvres:

—Allez vous coucher, monsieur, il est tard et j'ai sommeil!

Quant au pauvre petit cœur de Philippe et à ses nerfs révoltés, leur tranquillité était définitivement troublée. Il partait souvent, avant l'aurore, sur des chevaux rétifs, par les plaines, sans trop savoir le but de ses courses aventureuses, ou il allait tirer les canards sauvages pendant des journées entières dans des marais typhoïdes. Inquiet, fantasque et irritable, il cherchait depuis quelque temps des motifs ridicules de fâcherie à sa mère, disant que cette vie d'oisiveté finissait par l'exaspérer, que c'était honteux pour un jeune homme de son âge, qu'il retournerait au régiment pour sûr! Puis, c'étaient des scènes attendrissantes, des larmes, des pardons implorés, des protestations d'amour filial suivis de longues caresses et de baisers pâmés sur la bouche.

IV

Ce jour-là, ils avaient dîné—une fantaisie de la Faënza—dans le petit boudoir tendu de satin mauve. Un triste crépuscule pâle filtrait à travers les vitres de l'étroite fenêtre. La Faënza avait dit: N'allumons pas les bougies, cette pénombre est bien douce. Lui s'était tu avec un sourcillement vague. Des senteurs de magnolia flottaient dans l'air épaissi. Elle alluma une cigarette de dubèque, lui sa pipe de troubade. Près de dix minutes s'écoulèrent dans un silence embarrassé.

La Faënza, sans détourner la tête, dit:

—Vous êtes soucieux?

—Non.

Quelques minutes de silence encore. Soudain, raidissant ses membres dans un effort suprême, la Faënza tomba sur les genoux de son fils et, l'enlaçant furieusement, elle lui dit presque sur les lèvres:

—Philippe, tu ne m'aimes pas!

Il baissa la tête sans répondre. Alors, elle se leva d'une secousse brusque, marcha fiévreusement par la chambre; puis, s'arrêtant net, elle dit d'une voix sourde:

—Oh! mon Dieu, que c'est affreux! Il faut que ça finisse. Écoute-moi, Philippe; tu le vois, tu le sens, je t'aime; et ce n'est pas l'amour d'une mère que j'ai pour toi, mais d'une femme éprise, d'une maîtresse, entends-tu? Oh! oui, je te veux et tu seras à moi!

Elle ricana comme une insensée, puis elle reprit:

—Je suis ta mère; après? la belle affaire! Est-ce que je te connais, moi? Je t'ai vu à sept ans une seule fois; tu es un étranger, un joli garçon, et tu m'as tourné la tête… Avec ça que tu ne me désires pas, toi! Mais regarde-moi donc, je suis belle comme à vingt ans! Ah mais, il y a la morale. Oh! la morale! Je m'en moque! D'ailleurs tu ne sais pas, ta tante t'a tout caché… j'ai été… entretenue, j'ai été… cocotte, comme on dit! Tous mes biens, tes biens viennent de là… Tu n'aurais pas le droit de faire le scrupuleux. Nous sommes dans la boue, Philippe, restons-y…

Il la regarda stupéfait. Elle continua, de plus en plus surexcitée:

—Tu m'as vue en chemise, tu sais que j'ai une poitrine superbe que des princes payeraient au poids de l'or… Nous allons être heureux, mon Philippe. Veux-tu? Oh! je t'aimerai va, et nous mourrons ensemble… d'amour…

Elle se rua sur son fils avec des gestes de Ménade, et, l'emportant dans ses bras nerveux, elle se roula avec lui sur la chaise longue, lui soufflant au visage la griserie de son haleine. Il se sentit perdu dans un anéantissement voluptueux. Puis, soudain, se dégageant de cette étreinte dans une crispation désespérée de sa volonté, debout et roidissant le jarret, il regarda autour de lui avec des yeux hagards.

La Faënza absolument hors d'elle se rejeta sur son fils. Alors, les traits contractés, la bouche effroyablement crispée, Philippe saisit un poignard japonais dont la lame effilée brillait sur un guéridon aux plaquis bizarres, et la frappa violemment au cou.

Elle tomba sur le tapis, sans un cri, en perdant des flots de sang.

EN GARE

Encore quatre minutes.

Le brigadier glissa sa montre d'argent entre deux boutons; l'autre gendarme se leva, balancé par le mouvement du train, forcé à se maintenir contre le matelassage du compartiment. Au prévenu, le professeur Lucien Tordrel, cette annonce de la gare proche fut un soulagement. Douai, la cour d'assises, cela voulait dire la fin de la détention préventive, des angoisses. Il résume en lui-même son plaidoyer, il reprend les phrases chefs qui en seront les points de repère. Amplement construites à la manière de Bossuet, elles résonneront puissantes sous le plafond sonore des grandes salles judiciaires. Elles diront d'abord la passion folle pour Alice, l'élève riche, les hardis espoirs du répétiteur pauvre, ses respectueuses timidités. Alors les périodes narratives iront amollies avec des tendresses dans les substantifs, des émotions dans les épithètes à la Zola, genre Faute de l'abbé Mouret. Lucien Tordrel s'imagine déjà les débitant, pâle, droit dans sa redingote sévère, blanchie d'usure. Et il égarera ce geste lent vers l'auditoire, pour les dames.

Quant aux jurés, des parvenus, enfants de leurs œuvres, eux aussi, ils sympathiseront à ses obligatoires humilités de pédagogue misérable. Là, des amertumes, deux ou trois propositions mordantes à la Vallès.—Sur l'enlèvement, peu de chose. En quelques mots très simples, concis, il s'avouera coupable: il appuiera ironiquement sur le terme technique «détournement de mineure» en homme qui estime la justice humaine une stupidité inévitable comme les averses imprévues ou… la chute bête d'une tuile sur un chapeau neuf.—Pour le reste, la fin du plaidoyer, du Proudhon, rien que du Proudhon, du Proudhon de toutes les œuvres. Ce passage débutera par une croquade magistrale de la société actuelle: «une moisissure.» Il flétrira la réprobation hypocrite des amours libres; et alors s'élèveront les grandioses prosopopées de la Prostitution et de l'Adultère. Et tout se conclura par un dilemme, le fameux dilemme, un dilemme triomphal posé avec une fatigue dans la gorge, en approchant le mouchoir des lèvres par un geste automatique, quasi-somnambulesque.

Certes, Tordrel ne laissera pas à l'ami Peyrebrune le soin de sa plaidoirie. Cet avocassier sans talent bafouillerait en d'obscures chicanes. Une condamnation d'ailleurs serait profitable: l'affaire s'ébruitera, la presse reproduira sa défense; il entrera dans le journalisme par la grande porte. Avenir superbe. Et il achèvera les Veules, des poésies. Ce livre le posera, l'enrichira. Alice partagera avec lui la gloire, le bien-être, elle qui a tout sacrifié, famille, réputation pour son amour. Peut-être sera-ce un asservissement pénible: traîner partout cette femme avec soi?—Mais non: elle se montre intelligente et dévouée.—A quand les délices des premiers revoirs et les frémissements infinis de leurs chairs nues?…

Après une succession de sourds tamponnements le train pose. Le brigadier se penche à la portière; puis il prévient Tordrel:

—M. Peyrebrune est là.

Peyrebrune, le grand Peyrebrune, l'homme aux favoris blonds se précipite, serre la main de son ami, criant:

—Excellentes nouvelles, mon cher, une ordonnance de non-lieu.

—Comment?

—Eh! oui. La petite Alice a couché avec Bergelette, avec de Bovardy, tu sais, le lieutenant de chasseurs, le pschutt du pschutt. Dans la perquisition on a trouvé des lettres d'un brûlant, d'un incendiaire! tu n'as pas idée…

Et il narre toutes les démarches faites par lui pour obtenir cette perquisition. Il parle, il parle, fier de son succès.

Lucien Tordrel sourit par contenance.

Aux premiers mots qui anéantissaient l'arrangement de sa vie, son unique passion, il s'est senti hors les choses, très loin de tout, dans un abandon. Les racontars prolixes de l'avocat sur les cascades de sa maîtresse l'abrutissent, lui tuent l'avenir. Parfois il proteste: «Allons donc!» aux débauches trop invraisemblables. Et bientôt il n'écoute plus, les paroles de son ami lui semblent adressées à un autre.

Cependant dans sa poitrine, dans ses membres un énervement s'exaspère, rapide. Pris de rage, il projette:

—Sacrée garce!

Et un spasme le secoue des pieds aux mâchoires, se vient loger là, dans les dents qu'il maintient serrées. Tordrel se navre du discours et du travail perdus, puis cette désespérance, à la suite d'un pareil scandale, il ne pourra plus donner de leçons. La misère alors; ou bien, après le triste voyage par les océans mornes, la classe faite aux négrillons là-bas, entre quatre murs blanchis, loin de l'art, de la célébrité, irrémédiablement.

Mais ces images très vite se dissipent. Il ne pense plus qu'à elle, à son air languissant, à son enfantine moue. D'autres maintenant possèdent cette chair d'amante. Dans les garnis d'officiers, tendant sa bouche aux moustaches aiguës, il la voit, et il souffre de chaque pose qu'elle a dû prendre, de chaque membre qu'elle a découvert, impudique… soûle d'après les dires… Elle se dessine moqueuse devant son regard, sur la bielle terne de la locomotive, dans l'eau qui pisse dru de la chaudière, elle éclate de rire avec le grésillement d'un charbon qui choit, s'éteint.

Une rage envahit Tordrel. Il lui pousse des envies de meurtre. Et toujours la vision acharnée d'Alice se laissant trousser les jupes.

Peyrebrune conte sans fin. Une histoire d'auberge, maintenant, où elle a été surprise.

Lucien pense: Elle retira son corset en dégrafant le busc par le bas; et sur le ventre, la chemise toute plissée apparut avec les seins pointant au-dessus. Une odeur de propre, d'élégance s'est émise et, dans cette chambre qu'il se représente toute imprégnée d'elle, il ne se trouve pas, lui. Elle, bête en rut, se livre aux embrassements d'un monsieur gêné et content de soi.

La poitrine de l'amant s'enfle et s'affaisse avec une douloureuse précipitation. De mauvaises sueurs le baignent, fluent de sa nuque le long du dos. Ses articulations se contractent en un ramassis, en un tassement de nerfs, en une tension de rage pour quelque effort énorme.

—Sacrée garce!

Ça le soulage ces r qui sifflent entre ses mâchoires serrées. C'est un peu l'épuisement de cette inutile contraction qui l'étreint, torturante.

En lui-même un drame si vivant se joue que le monde externe lui semble factice, artificiel, arrangé: la verdure, terne; les arbres, bleus comme dans les antiques paysages; le ciel, une lumière fausse, chimique; le mâchefer de la voie, un peinturlurage noir; les rails, des traits de plume; les tunnels, une bâtisse de carton, un jouet.

Et il s'efforce à tendre ses idées ailleurs, à fuir l'épouvantable fantôme de sa maîtresse pâmée sur un divan sale près un noceur en joie.

—Sacrée garce!

Ensuite il s'attarde à lui deviner des tares, à la trouver laide pour se bâtir un motif d'indifférence. Des taches rousses lui maculaient la gorge, le visage; son front avait des rides; mais ses yeux, mais ses hanches, mais ses lèvres, ses lèvres dans la moustache du soudard!

Peyrebrune conte encore. Sous l'immensité vide du hangar les moineaux batailleurs volètent, pépient. Il résonne un cliquetis de clefs, le roulement d'un chariot à bagages et, continue toujours, l'activité agaçante de la sonnerie électrique.

Troisième Soirée

Au couchant, devers la «Roche du Dragon», un dernier sillage ocre et crête de coq. Puis la nuit sur les aulnes, les barques amarrées, l'eau virante et métallique.

La terrasse est en surplomb sur le fleuve qui la mine.

Incitatrice et muette rampe l'ombre. Sur la rive et sur l'eau rampe l'ombre incitatrice et muette.

Des fredons là-bas:

Fliesse, fliesse, lieber Fluss!

Nimmer werd' ich froh!…

Un bateau remonte vers Cologne.

Mélancolique le limbe de son fanal en l'eau virante se brise.

Mélancolique le son fêlé de sa cloche contre les échos des combes se brise.

La terrasse est en surplomb sur le fleuve qui la mine.

Des fredons là-bas:

So verrauschte Scherz und Kuss,

Und die Treue so!…