JEAN MORÉAS

LES SYRTES

(1883-1884)

NOUVELLE ÉDITION

Syrtis inhospita.

Ovide.

Incerta Syrtis.

Sénèque.

Le péché me surmonte, et ma peine est si grande

Lors que mal-gré moy-mesme il triomphe de moy…

Ogier de Gombaud.

PARIS
LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1892
Tous droits réservés.

L’auteur a peu d’amitié aujourd’hui, non seulement pour cet essai de sa jeunesse, mais même pour un autre de ses ouvrages, plus accompli : Les Cantilènes. Il dira donc qu’il consent à laisser réimprimer Les Syrtes, uniquement pour ce que ces vers marquèrent à leur apparition la première hardiesse d’une École poétique éphémère, mais qui fut alors légitime et qui s’éteint, ayant préparé, par quelques-unes de ses qualités et par beaucoup de ses défauts, ce renoûment de la tradition classique qui est le but de l’Ecole Romane.

Paris, mai 1892.

REMEMBRANCES

Dans l’âtre brûlent les tisons,

Les tisons noirs aux flammes roses ;

Dehors hurlent les vents moroses,

Les vents des vilaines saisons.

Contre les chenets roux de rouille,

Mon chat frotte son maigre dos.

En les ramages des rideaux,

On dirait un essaim qui grouille :

C’est le Passé, c’est le Passé

Qui pleure la tendresse morte.

C’est le bonheur que l’heure emporte

Qui chante sur un ton lassé.

I

Là-bas, où, sous les ciels attiques,

Les crépuscules radieux

Teignent d’améthyste les Dieux

Sculptés aux frises des portiques ;

Où dans le feuillage argenté

Des peupliers aux torses maigres,

Crépitent les cigales aigres

Ivres des coupes de l’Été ;

La-bas, où d’or fin sont les sables

Et d’azur rythmique les mers,

Où pendent les citrons amers

Dans les bosquets impérissables,

La Vierge aux seins inapaisés

Plus belle que la Tyndaride,

Fit couler sur ma lèvre aride

Le dictame de ses baisers.

II

D’où vient cette aubade câline

Chantée — on eût dit — en bateau,

Où se mêle un pizzicato

De guitare et de mandoline ?

Pourquoi cette chaleur de plomb

Où passent des senteurs d’orange,

Et pourquoi la séquelle étrange

De ces pèlerins à froc blond ?

Et cette Dame quelle est-elle,

Cette Dame que l’on dirait

Peinte par le vieux Tintoret

Dans sa robe de brocatelle ?

Je me souviens, je me souviens :

Ce sont des défuntes années,

Ce sont des guirlandes fanées

Et ce sont des rêves anciens !

III

Parmi des chênes, accoudée

Sur la colline au vert gazon,

Se dresse la blanche maison,

De chèvrefeuille enguirlandée.

A la fenêtre où dans des pots

Fleurit la pâle marguerite,

Soupire une autre Marguerite :

Mon cœur a perdu son repos

Le lin moule sa gorge plate

Riche de candides aveux,

Et la splendeur de ses cheveux

Ainsi qu’un orbe d’or éclate.

Va-t-elle murmurer mon nom ?

Irons-nous encor sous les graves

Porches du vieux burg de burgraves ?

Songe éteint, renaîtras-tu ? — Non !

IV

Hautes sierras aux gorges nues,

Lacs d’émeraude et de lapis,

Isards dans les fourrés tapis,

Aigles qui planez par les nues ;

Sapins sombres aux larges troncs,

Fondrières de l’Entécade

Où chante la fraîche cascade

Derrière les rhododendrons ;

Et vous talus plantés d’yeuses,

Irai-je encor par les sentiers

Mêlant les rouges églantiers

A la pâleur des scabieuses ?

Dans les massifs emplis de geais

Mènerai-je encore à la brune

La Catalane à la peau brune,

Au pied mignon, à l’œil de jais ?

V

En jupe de peluche noire

Avec des chapeaux tout fleuris.

Mes folles amours de Paris

Chantent autour de ma mémoire.

Elles ont des cheveux d’or pur,

Et sous les blanches cascatelles

Des guipures et des dentelles

Des seins de lis veinés d’azur.

Avec une audace espagnole,

Ma gourmande caresse n’a-

T-elle aux genoux de Rosina

Moqué les verrous de Barthole ?

N’ai-je pas promené ma main

Avec des luxures d’artiste

Sous des chemises de batiste

Embaumant l’ambre et le jasmin ?

Contre les chenets roux de rouille

Le chat ne frotte plus son dos.

En les ramages des rideaux

On n’entend plus d’essaim qui grouille.

Dans l’âtre plein de noirs tisons,

Éteintes sont les flammes roses ;

Et seuls hurlent les vents moroses,

Les vents des vilaines saisons.

BOUQUET A LA GRÆFIN

Parc ducal. Le ciel fige en du smalt les branches.

Dans les nids, gazouillis d’oisels et d’oiselles.

Seigneurs très chamarrés, gentes damoiselles.

Des fleurs rouges, des fleurs jaunes, des fleurs blanches.

Cheveux longs à la brise épars, courbes hanches.

Vos lèvres s’irisaient de vin de Moselle.

J’ai humé longuement vos yeux de gazelle,

Derrière les buissons piqués de pervenches.

Vieux chambellan gâteux en culotte courte,

Vous offrit, sur un plat d’argent, de la tourte,

Avec un madrigal suranné, Græfin ;

Il vous baisa le bout de votre main lisse ;

Vous lui fîtes, je crois, des yeux en coulisse

Et vous ne sûtes point que j’avais le spleen.

OTTILIE

Des lèvres de bacchide et des yeux de madone,

Des sourcils bifurqués où le Diable a son pleige ;

Ses cheveux vaporeux que le peigne abandonne

Sont couronnés de fleurs plus froides que la neige.

Vient-elle de l’alcôve ou bien de l’ossuaire,

Lorsque ses mules d’or frôlent les dalles grises ?

Est-ce voile d’hymen ou funèbre suaire,

La gaze qui palpite aux vespérales brises ?

Autour du burg, la lune, aux nécromants fidèle,

Dore les bleuités des profondes ramures.

Et l’on entend frémir, ainsi que des coups d’aile,

Des harpes, dans la salle où rêvent les armures.

ODE

I

Seins des femmes ! ô seins de lis ! ô seins de nacre !

Vos rythmes indolents dorlotent nos blessures.

Leurs lèvres ! vous gardez, en vos calices, l’âcre

Saveur des bigarreaux et des grenades sures.

— Mais, aux bords fabuleux des fleuves du Levant,

J’eus mes rêves bercés aux gazhels des Péris ;

Et, dans l’Antre fatal, la Dame de Mervent

Scella mes yeux pensifs de ses baisers fleuris.

II

Sur la nappe ouvragée où le festin s’exalte,

La venaison royale alterne aux fruits des Iles ;

Dans les chypres et les muscats de Rivesalte,

Endormeur des soucis, ô Léthé, tu t’exiles.

— Mais l’antique hippogriffe au vol jamais fourbu,

M’a porté sur son aile à la table des Dieux ;

Et là, dans la clarté sidérale, j’ai bu,

A pleine urne, les flots du nectar radieux.

III

En ces âges maudits, insultant aux Chimères,

Pareils aux hurlements impurs des filles soûles,

Jusqu’à vos pieds d’argile, ô gloires éphémères,

Montent les hosannas sacrilèges des foules.

— Mais, sous les myrtes blancs de la sainte Délos

Que baigne l’Archipel de ses flux et reflux,

Je crois ouïr mon nom éclatant dans les los

Chantés, en le Futur, aux poètes élus.

C’était le portrait d’une jeune fille déjà mûrissante et presque femme.

Edgar Poe.

I

Mystiques sont, là-bas, les clairs de lune bleus :

O votre front poli nimbé de clair de lune !

Berceuse est la chanson des archipels houleux :

O vos cheveux errants aux brises de la dune !

II

Sous votre pied d’airain, Astarté, foulez-nous :

Voici le Koh-innor, les jades de Palmyre !

Êtes-vous la Madone adorée à genoux ?

Mon âme montera comme un parfum de myrrhe !

TES MAINS

Tes mains semblant sortir d’une tapisserie

Très ancienne où l’argent à l’or brun se marie,

Où parmi les fouillis bizarres des ramages

Se bossue en relief le contour des images,

Me parlent de beaux rapts et de royale orgie,

Et de tournois de preux, dont j’ai la nostalgie.

Tes mains à l’ongle rose et tranchant comme un bec

Durent pincer jadis la harpe et le rebec,

Sous le dais incrusté du portique ogival

Ouvrant ses treillis d’or à la fraîcheur du val,

Et, pleines d’onction, rougir leurs fins anneaux

De chrysoprase, dans le sang des huguenots.

Tes mains aux doigts pâlis semblent des mains de Sainte

Par Giotto rêvée et pieusement peinte

En un coin très obscur de quelque basilique

Pleine de chapes d’or, de cierges, de reliques,

Où je voudrais dormir tel qu’un évêque mort,

Dans un tombeau sculpté, sans crainte et sans remord.

ARIETTE

Tu me lias de tes mains blanches,

Tu me lias de tes mains fines,

Avec des chaînes de pervenches,

Et des cordes de capucines.

Laisse tes mains blanches,

Tes mains fines,

M’enchaîner avec des pervenches

Et des capucines.

SENSUALITÉ

N’écoute plus l’archet plaintif qui se lamente

Comme un ramier mourant au fond des boulingrins :

Ne tente plus l’essor des rêves pérégrins

Traînant des ailes d’or dans l’argile infamante.

Viens par ici : voici les féeriques décors.

Dans du Sèvres les mets exquis dont tu te sèvres,

Les coupes de Samos pour y tremper tes lèvres,

Et les divans profonds pour reposer ton corps.

Viens par ici : voici l’ardente érubescence

Des cheveux roux piqués de fleurs et de béryls,

Les étangs des yeux pers, et les roses avrils

Des croupes, et les lis des seins frottés d’essence.

Viens humer le fumet — et mordre à pleines dents

A la banalité suave de la vie,

Et dormir le sommeil de la bête assouvie,

Dédaigneux des splendeurs des songes transcendants.

I

Assez d’abstinences moroses :

De Schiraz effeuillons les roses

Au bord du lac sacré,

Et que pour moi l’amour ruisselle

De sa lèvre d’alme pucelle,

Plus doux qu’un vin sucré.

II

Assez de chrysolithe terne :

Que l’on me montre la caverne

Des kohinors-soleils,

Et des saphirs plus bleus que l’onde,

Et des clairs rubis de Golconde

Au sang des Dieux pareils.

III

Assez d’existence servile :

Que l’on m’emporte dans la Ville

Où je serai le Khan,

Infaillible comme un prophète

Et dont la justice parfaite

Prodigue le carcan.

CONTE D’AMOUR

I

La lune se mirait dans le lac taciturne,

Pâle comme un grand lis, pleine de nonchaloirs.

— Quel Lutin nous versait les philtres de son urne ? —

La brise sanglotait parmi les arbres noirs ;

La lune se mirait dans le lac taciturne.

Baiser spirituel, son baiser, sois béni !

Dans mon cœur plein d’horreur tu ravivas la flamme,

Dans mon cœur plein d’horreur, mon pauvre cœur terni.

— Ai-je effleuré sa lèvre ? Ai-je humé son âme ? —

Baiser spirituel, son baiser, sois béni !

O souvenir pieux, doux et mélancolique,

Autour de toi ne rôde aucun parfum charnel :

Paré comme un autel, saint comme une relique,

Dans mon cœur saccagé tu vivras éternel,

O souvenir pieux, doux et mélancolique.

II

Je veux un amour plein de sanglots et de pleurs,

Un amour au front pâle orné d’une couronne

De roses dont la pluie a terni les couleurs.

Je veux un amour plein de sanglots et de pleurs.

Je veux un amour triste ainsi qu’un ciel d’automne,

Un amour qui serait comme un bois planté d’ifs

Où dans la nuit le cor mélancolique sonne ;

Je veux un amour triste ainsi qu’un ciel d’automne,

Fait de remords très lents et de baisers furtifs.

III

Mon cœur est un cercueil vide dans une tombe ;

Mon âme est un manoir hanté par les corbeaux.

— Ton cœur est un jardin plein de lis les plus beaux ;

Ton âme est blanche ainsi que la blanche colombe.

Mon rêve est un ciel bas où sanglote le vent ;

Mon avenir un tertre en friche sur la lande.

— Ton rêve est pur ainsi que la plus pure offrande,

Ton avenir sourit comme un soleil levant.

Ma bouche a les venins des fauves belladones ;

Mes sombres yeux sont pleins des haines des maudits.

— Ta bouche est une fleur éclose au Paradis,

Tes chastes yeux sont bons comme ceux des madones.

IV

Dans les jardins mouillés, parmi les vertes branches,

Scintille la splendeur des belles roses blanches.

La chenille striée et les noirs moucherons

Insultent vainement la neige de leurs fronts :

Car, lorsque vient la nuit traînant de larges voiles,

Que s’allument au ciel les premières étoiles,

Dans les berceaux fleuris, les larmes des lutins

Lavent toute souillure, et l’éclat des matins

Fait miroiter encor parmi les vertes branches

Le péplum virginal des belles roses blanches.

Ainsi, ma belle, bien qu’entre tes bras mutins,