COLLECTION OLLENDORFF ILLUSTRÉE
JEAN RAMEAU
Yan
ILLUSTRATIONS DE MAXIMILIENNE GUYON
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, rue de Richelieu, 28 bis
MDCCCXCV
YAN
DU MÊME AUTEUR
| Poésie | |
| Poèmes fantasques | 1 vol. |
| La Vie et la Mort | 1 — |
| La Chanson des Étoiles | 1 — |
| Nature | 1 — |
| Romans | |
| Moune (couronné par l'Académie française) | 1 vol. |
| Possédée d'Amour | 1 — |
| Le Satyre | 1 — |
| Simple | 1 — |
| L'Amour d'Annette | 1 — |
| La Mascarade | 1 — |
| Mademoiselle Azur | 1 — |
| La Rose de Grenade | 1 — |
| La Chevelure de Madeleine | 1 — |
| Contes | |
| Fantasmagories (histoires rapides) | 1 vol. |
Droits de reproduction et de traduction réservés
pour tous les pays
y compris la Suède et la Norvège.
S'adresser pour traiter à M. Paul Ollendorff, éditeur,
28 bis, rue de Richelieu, Paris.
JEAN RAMEAU
Yan
ILLUSTRATIONS DE MAXIMILIENNE GUYON
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, rue de Richelieu, 28 bis
MDCCCXCV
IL A ÉTÉ TIRÉ
CINQUANTE EXEMPLAIRES DE LUXE
NUMÉROTÉS A LA PRESSE (1 A 50)
A
HENRI LABEYRIE
PRÉSIDENT DE L'«ASSOCIATION LANDAISE»
Hommage affectueux d'un compatriote
J. R.
I
«Sega, liga!—sega, liga!—sega, liga!»
Les frivoles cigales, qui ont le bon goût de s'exprimer en gascon, chantent interminablement ainsi, dans le bassin de l'Adour, au dire des paysans landais.
«Sega, liga!—Sega, liga!»
Cela signifie: Scier, lier! Scier le froment, lier le froment!
Et, dès que l'insecte méridional lance au milieu des pins sa frénétique chanson, les laboureurs prévenus aiguisent leurs longues faux, puis abattent, avec de grands gestes bruissants, les belles nappes jaunes du blé.
«Sega, liga!»
Cette après-midi de juillet, les cigales harassées clamaient cela, désespérément, dans la plaine de Salignacq, en faisant vibrer leurs ailes diaphanes et dures comme des lames de cristal.
Le ciel était chauffé à blanc; le soleil—un royal soleil de Gascogne—semblait se fondre en tendresse sur les landes plates; et, dans les sables torréfiés, les pins rigides aux flancs meurtris avaient l'air de gigantesques torches de résine, prêtes à prendre feu.
Dans cette température de fournaise, un homme allait: le vieux Yan du Bignaou,—Jean Duvignau, comme disent les messieurs qui connaissent le français.—Il allait sur un mulet, sur un mulet maigre escorté par de grosses mouches bourdonnantes, aux dards perçants comme des stylets.
—Va, Briquet, va!
Et Briquet—c'était l'humble nom de l'animal—poursuivait son petit trot, les yeux méfiants, la queue éperdue, tandis que Yan, son maître, une branche feuillue dans la main, chassait avec paternité, de temps à autre, les taons faméliques acharnés sur sa monture.
Yan,—dans le pays, on prononce Yann,—un paysan grand, sec, tout droit. Age: soixante ans. Profession: laboureur. Signe particulier: millionnaire. Au-dessus des joues, deux pommettes bien saillantes et bien roses. Dans le front, deux petits yeux bien clairs et bien francs. Les cheveux rares, la bouche large, le menton pointu. Sur le devant du cou, deux nerfs très raides et très apparents qui tiraillent la tête, l'un à droite, l'autre à gauche; deux nerfs qui semblent, à chaque instant, devoir crever la peau. Sur tout le reste de la figure, cette teinte basanée et noble qui est la teinte de la terre du pays.
—Va, Briquet! va!
Les vêtements? simples et dignes. Un pantalon de coutil convenablement rapiécé. Une sorte de blouse
fanée: la chamarre. A la tête, un béret de laine bleue. Aux pieds, des espadrilles de toile blanche. Enfin, deux larges anneaux d'or aux oreilles.
Et sous cette défroque? Un corps rare, doué de muscles célèbres, qui ont fait des prouesses dans le temps. Yan est respecté à dix kilomètres à la ronde. Les commères les plus ignares, les gamins les moins initiés savent que Yan porte sa charrue sur son dos, en revenant du labour, et qu'une fois, l'un de ses bœufs étant tombé malade, il a traîné un char plein de maïs à lui tout seul. Ce qui lui valut alors, dit-on, l'estime d'une fort jolie dame de la ville.
Du reste, un estomac sain, un cœur vigoureux, un cerveau de puissance moyenne, avec les quelques fêlures indispensables pour rendre un sujet intéressant; une âme simple, avec les trois ou quatre défauts nécessaires pour rendre un homme sympathique.
Ici, les vices, très respectables, sont: une avarice basse, un entêtement irréfléchi, et un superbe esprit de routine fort apprécié dans la région.
Yan doit sa fortune à la terre. Aussi
aime-t-il son pays d'un amour invraisemblable. Dans son sommeil, il rêve de campagnes vertes et grasses, qu'il presse fantastiquement dans ses longs bras.
Mais, s'il adore sa commune de Salignacq, et, par extension, son canton, son département, il exècre tout le reste du globe. Les régions lointaines n'ont que son mépris. Paris surtout est l'objet constant de ses anathèmes: Paris qui gâte les fils de paysans riches, avec ses mœurs; Paris qui corrompt les travailleurs des champs, avec ses journaux; Paris, cause de l'enchérissement des salaires, et de la fainéantise des employés, et de la rapacité des percepteurs; Paris, qui fait toutes les crises ouvrières, commerciales et agricoles! Satané Paris!
Lui a pour mission, ici-bas, de protéger la Gascogne contre Paris. Il le pense très sérieusement. Aussi ne laisse-t-il échapper aucune occasion de déblatérer contre la grande ville. Toutes les modes nouvelles sont rigoureusement proscrites de Salignacq, car Yan est propriétaire de la moitié de la commune. Il ne souffre pas que ses
colons s'expriment en français. Il prend de préférence des journaliers illettrés, des servantes niaises et malpropres. Enfin pour donner l'exemple, il va vêtu comme un chiffonnier, lui, le millionnaire; et parfois il s'ingénie à paraître grossier, ignorant et trivial, par un héroïque amour du terroir.
—Va, va, Briquet!
* * * * *
Ce jour-là, Yan du Bignaou revenait de Chalosse, où il était allé compter les gerbes de froment dues par ses fermiers. Briquet accélérait son trot. Là-bas, à travers le semis grêle des pignadars, il sentait l'écurie avec son odorante fourchée de foin au râtelier. Et il trottait, trottait, en enfonçant dans le sable fin, dans le sable ardent comme une braise, ses gros sabots de bête campagnarde.
Il pouvait être midi. Au loin, un beuglement de cor appelait des paysans à la soupe. Le soleil blessait les yeux. Briquet, blanc d'écume, enfila un petit sentier tortueux qui suivait les caprices d'un ruisseau infime, pitoyable, mort de soif, dont le soleil paraissait boire les suprêmes gouttes.
Puis, tout à coup, on se trouva devant le Lü, une rivière rousse, à demi ensablée. Là, Briquet hennit. Et Yan, dont la peau semblait cuite, vulcanisée, dure comme un parchemin, eut un long soupir de béatitude.
L'homme et la bête avaient eu le même soulagement attendri, l'exquise sensation de revoir, brusquement, le bon pays natal et familier.
C'était là-bas, à gauche, de l'autre côté de l'eau. Il n'aurait fallu que cinq minutes pour s'y rendre, sans cette rivière absurde. Mais voilà que l'unique pont se trouvait à une demi-lieue: un détour épouvantable! Et Yan maudissait le conseil municipal de sa commune en termes énergiques, chaque fois qu'il revenait ainsi de Chalosse. En voilà des brigands! Et penser que son fils, oui, André Duvignau en personne, en était, de cette bande!
Ici, Yan du Bignaou ramena son béret sur ses yeux, d'un coup de main, et lâcha le grand juron pour lequel, chaque année, son confesseur lui donnait trois chapelets à dire:
—Diou biban!
Enfin, chaque famille a sa honte, n'est-ce pas? Lui avait cet André... Ah! un monsieur, parbleu! Un monsieur qui porte chapeau, et qui s'exprime en français, et qui a été à Paris, et qui y a dépensé... Diou biban!
Ce jour-là, le courroux de Yan avait un fort prétexte de plus. Sur le bord du Lü, ce fils André faisait bâtir un château ridicule. On le découvrait de là. Cette hideur de pierre encore entourée d'échafaudages et hérissée de balcons incongrus... parfaitement, c'était ça!
Yan cracha avec frénésie. Cette bâtisse lui donnait des nausées.
—Cinquante mille francs, Briquet! confia-t-il à son compagnon placide, cinquante mille francs, cette tour de Babel!
Et il se renfonça le béret sur les yeux, pour n'être pas blessé par la vue de cette construction impudente.
Mais, à côté, basse et d'adorable mauvais goût, lui apparut la maison chère où il était né, et où il voulait mourir: le Bignaou tant incommode, le Bignaou tant aimé. Et les yeux de Yan s'étoilèrent, choyés par cette
vision bonne et chatouilleuse aux prunelles comme si le paysage avait été en velours!
C'était un pâté de maisons désordonnées, jurant les unes auprès des autres comme une bande d'Espagnols ivres. Toutes vieilles, toutes ratatinées, toutes flanquées de constructions bizarres semblables à des excroissances de pierre qui leur auraient poussé dessus. Les murs avaient des ventres; les croisées incorrectes semblaient des grimaces, dans la blancheur des façades; et, à cause d'une grange énorme bâtie au midi, il régnait, dans toute la maison principale, une humidité d'aquarium, qui ébauchait des champignons sur le dos des habitants. Mais, baste! le père de Yan avait vécu quatre-vingt-sept ans là dedans! Or le fils se promettait bien de suivre son exemple, Diou bibostes!
Et Yan, raide sur ses étriers, poussa un vigoureux grognement dans l'air, le thorax à l'aise et le gosier puissant, pour se prouver la force de ses poumons.
Des prairies, des saulaies, des rangs
grandioses de platanes aux troncs blancs et lisses comme des torses de lutteurs, puis voici la monstruosité architecturale de M. Duvignau fils, qui s'étale dans toute sa révoltante magnificence.
—Certainement non! pensa Yan, ce qui arriva autrefois à la tour de Babel, ça n'est pas vrai! Car si... Mais silence!
Yan entrevit une pénitence de trois nouveaux chapelets, pour le vœu plus ou moins catholique qu'il allait émettre là; et il serra ses lèvres minces avec vertu.
Il faisait plus chaud. Le soleil jetait des laves sur les épaules. Au couchant, de petits nuages blancs s'avançaient, frisés comme des chevelures. Yan cuisait sur le mulet écumant. Il avait une soif à boire le Lü. L'eau qu'il voyait luire à ses côtés, lui faisait danser l'estomac de convoitise. Il ferma les yeux.
Mais il les rouvrit soudain.
Un grand bruit, un long bruit assourdissant, comme si toute la Gascogne s'écroulait dans le troisième dessous de la terre, était venu frapper ses oreilles.
—Ah! mon Dieu! Briquet! cria Yan.
Et Briquet, effrayé, se dressa sur ses pieds de derrière.
—Mais qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? poursuivit Yan du Bignaou.
Et rien ne s'aperçut. Non, le ciel n'était pas tombé!
Mais alors, ayant voulu jeter les yeux sur le château de son fils, le paysan pâlit.
C'était ça!
Et ses mains tremblèrent.
C'était ça! Une catastrophe là dedans. Un échafaudage renversé, et des cris! Tenez, n'entendez-vous pas des cris?
Anxieux, Yan demanda:
—Qu'y a-t-il? Hé! là-bas! qu'y a-t-il?
On ne lui répondit pas. Il vit seulement des ouvriers qui poussaient des clameurs et qui couraient en levant les bras.
—Ah! mon Dieu! fit le vieux paysan.
Il sentit une grande oppression sur sa poitrine et son cœur sembla bondir entre ses poumons.
—Mon Dieu! ce cri, n'est-ce pas celui d'André?... Ah! damné que je suis! damné! damné!
Il n'hésita pas. Il y avait encore douze cents mètres de chemin jusqu'au pont. Il lança son mulet dans la rivière.
—Oui, à la nage Briquet! A la nage! Nous y sommes en deux minutes! Va!
Briquet refusait; Yan dut le fouetter à tour de bras.
—Là, Briquet! il n'y a pas beaucoup d'eau, va! Trois pieds au plus, va! va!
Briquet alla. Il se lança dans le Lü jaune et trembla de tout son ventre au contact de l'eau. Il avança, la tête haute, les jambes impétueuses.
Deux, trois, quatre pieds! Oui, il y avait bien quatre pieds d'eau! Et Yan frissonna en se sentant mouiller jusqu'à la ceinture.
—Hue, Briquet! hue!
Yan haletait.
—Damné! se disait-il encore!
Et il regardait autour de lui, de ses yeux hagards, pour voir le démon néfaste, l'esprit pernicieux qui avait saisi sa pensée au vol, tout à l'heure,
et qui l'avait réalisée instantanément.
«_Hilh! hilh!_» appela-t-il.
Il toucha au bord.
—André? appela-t-il.
Yan sauta lestement à terre, et, sans se secouer, courut vers la maison neuve.
—André!... Où est André?...
Il l'aperçut tout à coup, son fils André, sous un pêle-mêle de poutres rompues, André couvert de sang. Il avait voulu grimper sur un échafaudage pour voir le panorama; une poutrelle avait fléchi.
Le vieillard, qui adorait son fils, quoi qu'il en eût dit, poussa une clameur terrible.
—Hilh! hilh! appela-t-il. Oh! ne va pas mourir au moins! non!
Et aussitôt, il se mit, comme les ouvriers, à enlever des poutres, à enlever des planches, à enlever des plâtras, de toutes ses forces, pour délivrer son fils.
—Papa! souffla celui-ci, quand son père eut pris son corps broyé dans ses bras, papa!—et ses mâchoires tremblaient d'une peur bestiale,—pardonnez-moi, et prenez soin de mon enfant!
Yan envoya chercher le médecin, M. Capdepont, qui demeurait là-bas, à dix ou douze kilomètres de Salignacq, mais il n'y avait rien à faire. André mourut avant l'arrivée du docteur.
Le vieux paysan pleura toute la nuit. De temps en temps il montrait le poing au château, à cet ennemi de pierre qui venait de lui tuer son fils. Et alors il grondait:
—Tu me le payeras, toi! tu me le payeras!
Deux jours après, André ayant été mis en terre, Yan porta de la paille dans le château inachevé, il répandit du pétrole sur les murs, il plaça quelques fagots de pin dans les angles, puis, furieusement, il alluma le tout. Le feu monta, lécha les plafonds, attaqua les poutres, allongea ses langues jaunes par les fenêtres.
—Elle brûle! elle brûle, la tour de Babel! cria Yan avec exaltation.
Il rentra chez lui, courut à un berceau, prit un jeune enfant dans ses bras, et alla lui montrer l'incendie énorme, l'incendie vengeur, qui dévorait le château maudit où André avait trouvé la mort.
—Il a tué papa! disait Yan à l'enfant... Je le tue!
Le petit regardait, effrayé, sans comprendre; et parfois il cachait sa tête contre la poitrine de l'aïeul.
Quand les murs du château restèrent seuls debout, lugubres et noircis, le vieux Yan, que cette catastrophe avait un peu détraqué, et qui, par suite de raisonnements extraordinaires avait trouvé une cause bizarre à la mort épouvantable de son fils, le vieux Yan embrassa son jeune filleul de ses lèvres tremblantes, puis, les yeux encore rougis de tous les pleurs versés, il s'écria:
—Ah! je le jure par la mémoire de ton père! toi, petit, tu resteras paysan comme ton parrain!
II
Voici un beau dimanche de mars. Le soleil daigne luire, et les branches des arbres, sous ses caresses tièdes, ouvrent follement leurs petits bourgeons chatouillés.
Il y a dix-huit ans que le grand, joyeux et robuste Yan a perdu son fils André.
Et voici, dans la cuisine du Bignaou, assis en un vaste fauteuil garni de paille, un vieil homme ratatiné, courbé, recoquillé, allongeant vers le feu deux mains tremblantes et amaigries.
C'est l'ancien Yan, le bon laboureur herculéen, qui portait sa charrue sur les épaules.
Quand les deux mains frileuses sont assez chaudes, le vieillard prend une quenouille de roseau chargée de lin, l'attache à sa ceinture, comme fait
une femme, ramasse à son côté un long fuseau de bois, et silencieusement, file, file du lin, en regardant, de ses petits yeux gris, les sarments rouges qui se tordent, dans la flamme, puis s'effondrent en braise.
Yan file ainsi, file du lin depuis dix ans. Il n'a plus l'usage de ses jambes; il ne peut se mouvoir que sur des béquilles.
La cause? Il la savait, l'incurable Gascon. Et une haine féroce bouillonnait en lui contre cette cause maudite qui était—naturellement—Paris!
Car si Paris n'avait pas existé, n'est-ce pas, André n'y serait pas allé. S'il n'y était pas allé, il n'aurait pas songé à faire construire cette maison néfaste. S'il ne l'avait pas fait construire, il n'y aurait pas trouvé la mort. S'il n'y avait pas trouvé la mort, Yan ne se serait pas jeté à l'eau un jour où il était couvert de sueur; et par conséquent—le médecin lui-même l'avait reconnu!—ses jambes n'auraient pas attrapé ces rhumatismes atroces qui le clouaient depuis quinze ans sur un fauteuil. L'infernal Paris!
D'abord il avait essayé de se révolter contre ces jambes malapprises. Il les avait traitées de la belle façon, les obligeant à marcher, à travailler, à se secouer quand même. Mais les gueuses arrachaient à Yan des cris horribles. Et enfin, un jour, rendu, vaincu, renonçant à la lutte, il était tombé sur
ce fauteuil, s'était mis une peau de mouton sur les genoux, et patiemment, avait appris, comme il disait, le difficile métier de bon à rien.
Puis, ses jambes étant devenues de plus en plus lourdes, ses bras où toute la vie affluait étant devenus de plus en plus fébriles, il avait dû faire n'importe quoi avec ses mains: des paniers d'osier, beaucoup de paniers d'osier, des monceaux de paniers d'osier, qu'il envoyait vendre au marché de Dax.
Enfin, ses poignets s'étant rouillés à leur tour, il avait pris une quenouille, en pleurant, voilà dix années, et, depuis lors, au coin du feu, il faisait ronronner son fuseau, ronronner, ronronner! Et le fuseau du vieillard avait livré du fil, interminablement du fil, du fil dont on faisait tous les draps de lit, toutes les nappes, toutes les chemises de la maisonnée!... Satané Paris!
Il s'en était un peu vengé, certes, de Paris! Comment? En ne lui confiant pas son petit-fils. Oh! le gentil bambin bien sage, bien élevé, bien Gascon qu'il avait su en faire!
Ce petit-fils, c'était actuellement
toute la vie du bon maniaque. Il ne voyait que lui, n'aimait entendre que lui. Yan était constamment de mauvaise humeur avec tout le monde excepté avec son cher Emile—car il s'appelait Emile—il l'avait regardé grandir avec des yeux émerveillés de mère. D'ailleurs, était-il encore un homme, le faible Yan? Et, à sa grande surprise, il pleurait de joie souvent, de joie comme une simple fillette, quand on ne le voyait pas; puis il disait des chapelets innombrables pour remercier le bon Dieu qui lui avait donné un filleul aussi gentil.
Emile aussi aimait bien son aïeul. D'abord, il l'appelait papa. Cela seul valait le paradis. Il l'appelait papa, et il lui rendait la vie très douce, et il le consolait de tous les enfants et de tous les amis que Yan avait perdus dans le cours de sa longue existence. Emile: voilà tout ce qui restait de son sang, de sa chair, de son âme. Tous les autres, issus de lui, étaient retournés au limon primitif. Et la tendresse de l'aïeul en était décuplée.
C'était Yan qui lui avait appris à parler.
A trois ans, quand son père était mort, il bredouillait le français, l'innocent petit. Mais son parrain sut faire oublier rapidement cette langue de sauvages; et six mois après, le jeune Emile du Bignaou commençait délicieusement à gasconner.
—Prends garde! lui disait Yan, en roulant de gros yeux; si tu n'es pas sage, Paris va te manger!
Paris, pour Emile, c'était le Loup.
Il en eut peur longtemps.
Yan fut d'abord son seul professeur. Il lui apprit tout ce qu'il savait lui-même; puis, bien des choses qu'il ne savait pas, mais qu'il trouvait dans des livres,—dans des livres français, hélas!—celles-là, il les déposait dans le cerveau de son filleul, sans en garder personnellement la moindre parcelle—sa mémoire de vieillard lui rendait de ces services. Plus tard, quand Emile eut dix ans, Yan, qui se sentait toujours capable de laisser à son héritier un bon million, consentit à interner l'enfant au collège de Dax, pendant quelque temps. Il fallait bien que le jeune du Bignaou parût aussi scélérat qu'un autre, aux yeux des jeunes filles à marier!
Donc, ce matin de mars, dix-huit ans après la mort d'André, Yan filait silencieusement, au coin du feu, quoique ce fût un péché véniel de travailler le dimanche, et il se sentait heureux, les genoux sous la peau de mouton, les yeux égayés par le bon soleil revenu.
Tout à coup, à côté de la cuisine, dans cette grande salle particulière à toutes les maisons du pays, salle dénommée: le Séou, il entendit un grand frôlement de feuilles, comme si un arbre s'était avisé d'entrer.
Yan comprit, et il se retourna vivement vers la porte du séou.
—Ha! ha! cria-t-il, en voyant arriver un jeune homme joyeux, qui portait sur son épaule une longue tige de laurier—tu l'as bien choisie, Emile!
Et il se débarrassa aussitôt de sa quenouille.
Emile était actuellement un agréable garçon de vingt et un ans, à figure blanche comme un visage de demoiselle. Presque pas de barbe encore: trois douzaines de poils de chaque côté de la bouche, et un léger duvet sous les oreilles.
Il donna la grande branche de laurier à son aïeul et s'assit à côté de lui.
Il portait un béret bleu, des sabots noirs, une veste brune. Il était maigre, petit, délicat. Ses yeux jaunes faisaient une bonne lumière chaude.
Le vieux Yan, qui se croyait toujours un soleil sur le dos quand son petit-fils était là, prit la belle branche
de laurier et l'inspecta avec soin. Cette branche, on allait la porter à l'église, dans un moment,—ce dimanche, c'était la fête des Rameaux,—et la faire défiler sous le goupillon de M. le curé, afin que chaque feuille de l'arbuste bénit, jetée au feu, écartât les grêlons de l'enfer, pendant l'été, et éloignât la chanson des hiboux mélancoliques, durant l'hiver.
Et Yan ouvrit un couteau crochu qu'il avait dans sa poche, puis se mit à émonder la grande branche de laurier, en reculant sa tête, de temps à autre, pour examiner son œuvre.
Emile, fort attentif, le regarda besogner pendant quelques minutes. Mais bientôt il se leva et marcha nerveusement dans la cuisine.
—Vous... vous... vous savez, papa! dit-il en bégayant subitement, comme il faisait certains jours, quand il éprouvait une forte émotion, vous savez que le député est arrivé hier?
Yan eut un sourire douloureux. Un député! s'occuper d'un député! d'un monsieur de Paris! Honte!... Il feignit de ne pas entendre.
Emile comprit la pensée du vieillard
et il rougit légèrement; car, malgré sa bonne volonté, il n'avait pu apprendre à ne pas rougir, au collège.
Yan émondait toujours sa branche, artistement, en faisant clignoter ses petits yeux inspirés.
—Vois-tu, Emile, dit-il en travaillant, une branche de laurier qu'on va offrir à la bénédiction de Dieu doit être polie comme une mariée à l'autel. Ah! l'on a perdu, dans les campagnes, l'art d'orner les rameaux! Il n'y a plus que certains barbons, par-ci, par-là, qui sachent ciseler des branches comme des sceptres. Moi, jadis, quand mes poignets ne boudaient pas au travail, je préparais les lauriers de tous mes voisins... Oui, mon petit! Et je te jure que les tiges qui sortaient de mes mains auraient fait bonne figure à côté de la crosse dorée de l'évêque d'Aire! Peuh! aujourd'hui, on porte des branches de laurier à l'église comme des fagots de bois au four! On croirait, saint Yan me pardonne! qu'on va faire cuire le bon Dieu! Ah! satané Pa...
Mais Yan interrompit son anathème. La culpabilité de Paris ne sautait
pas aux yeux, d'abord. Puis Emile ne l'écoutait pas.
L'aïeul le regarda d'un air foudroyant:
—Eh bien, gronda-t-il, après tout, ce député... quoi? Qu'est-ce qu'il a d'extraordinaire?
—Mais, papa!
—Va donc! Si tu crois que je ne sais pas ce qui se passe sous ton béret! Un député! Eh bien oui: un monsieur qu'on envoie à Paris parce qu'il peut être nuisible dans sa province. N'est-ce pas là quelque chose de bien phénoménal? Un député!
Yan s'arrêta. Puis, d'une voix aiguë comme une vrille:
—Est-ce que tu n'aurais pas rêvé d'être son gendre, par hasard?
—Moi? oh!
—Oui! oui! je sais. Il a une fille! Dix-huit ans, paraît-il. C'est du joli, de la baudruche soufflée! On n'aurait qu'à la presser comme ça, tiens! ta fille de député: ffft! plus rien dedans, évaporée!
—Papa! mais je...
—Ça n'existe pas, te dis-je. Toujours malade et pâle!... Jésus! On
voit le jour à travers. On en ferait des lunettes!
—Mais je n'ai jamais pensé...
—Assez! je sais parfaitement que son arrivée met le pays en ébullition. On ne parle que de ça, du Lü au Gave. Diou biban! C'est pourtant un beau sujet de conversation! M. Brion, notre député, un Parisien qui a des biens au pays, vient passer les vacances ici, dans son château de la Taulade, parce que les médecins ont conseillé à sa fille de séjourner dans le Midi. Est-ce assez palpitant! Et voilà de quoi jacassent toutes les commères de Salignacq. Ma vache bretonne est capable d'en vêler d'émotion! On croirait que la lune nous est tombée sur la tête!... Hein! tu dis?... Ce sont de braves gens? Allons donc! Veux-tu que je t'apprenne, moi, pourquoi il nous arrive? Pour sa fille, déclare-t-il. Pas vrai! Tout bonnement pour préparer la réélection! Ah! je le vois venir!... Mais patience!
—Papa, vous avez voté pour lui!
—Parbleu! Il faut bien voter pour quelqu'un! Si ça m'amuse, moi! On n'a pas des branches de laurier à préparer
tous les jours!... Tiens, regarde-moi donc ça, petit!
Et Yan, qui avait manœuvré nerveusement du couteau, montra à son filleul un semblant de tête d'ange qu'il venait de sculpter dans sa tige.
—Hein? peut-il y en avoir, mais peut-il y en avoir de plus joliment fignolés au Paradis?
Il continua. La branche avait déjà du style. On voyait d'abord un manche droit, long d'un mètre cinquante, puis le feuillage partait dru, sombre, taillé en cône et couronné d'une élégante aigrette. Et les mains de Yan vibraient de joie. Ah! depuis si longtemps elles n'avaient fait si aimable besogne! Autrefois, ces mains taillaient la vigne, semaient le maïs, dirigeaient dans le sol le glaive brutal de la charrue, ou flattaient, pendant les siestes embrasées, la poitrine haletante des bœufs. Oh! les belles années de jeunesse!
Ce matin-ci, elles s'acharnèrent sur le laurier, les mains du vieillard; et dans le feuillage de l'arbuste tranché, les menues fleurs rondes semblaient lui sourire, comme de petites têtes odorantes. Avec la pointe de son couteau,
il ornementa minutieusement le manche, dessina des rangs fantasques de croix, de circonférences, de becs d'oiseaux. Et quand le manche en fut pittoresquement recouvert, il prit des roses, des violettes, des primevères, toutes les fleurs du jardin, préalablement cueillies par une servante, et en attacha des poignées ici et là, dans le branchage touffu du laurier; ce qui composa un grand cône fleuri et bizarre, une monstruosité de plante invraisemblable, de végétal inédit, exhalant des parfums tendres, violents, délicats, incongrus, qui stupéfiaient les narines, exhibant un fouillis de couleurs roses, vertes, jaunes, bleues, ponceau ou pivoine, qui ahurissaient les yeux. Enfin, par-dessus le tout, dans l'aigrette triomphale de la cime, il suspendit, très apparent et très inattendu,—les grands artistes ès rameaux avaient souvent de ces inspirations étranges,—un pain, un grotesque pain de deux sous, d'un bête à faire peur!
—Hein! s'exclama Yan, achevant son œuvre d'un coup de pouce; si le bon Dieu va être flatté de descendre là-dessus!
Mais il frémit d'indignation:
Emile lui tournait le dos.
—Scélérat! lança le vieillard.
Et ses jambes paralysées eurent un frisson de honte.
—Voilà comment tu t'occupes de moi, païen!... Ah! oui, je vois! grinça-t-il. Le député! tu regardes si le député arrive! Car il doit aller à la messe, dans sa voiture à deux chevaux!
—Mais, papa, je vous assure que...
—Tais-toi! Et moi aussi, je vais aller à la messe! Et nous allons voir, Diou biban, lequel des deux, du député ou de moi, aura le plus de succès!
Et se retournant vers le séou, il appela:
—Poutoun! attelle les bœufs au char vert, lave leurs pieds, cire leurs cornes et mets sur leurs têtes la peau de mouton des grandes foires!
Et à la servante:
—Fillon! voici la clé de l'armoire, apporte-moi ma chamarre bleue, mes sabots vernis, et la ceinture de soie rouge que m'avait donnée ma défunte femme! La rouge, tu entends bien, Fillon?
Puis, à Emile, en prenant son essor sur ses hautes béquilles:
—Ton député, enfant? ton député!... Mais le suisse de la cathédrale de Dax pourrait venir, petit! il ne m'irait pas là!
Et le vieux Yan plongea promptement sa tête dans le bassin du puits, afin de procéder à la toilette des grands jours.
III
Sur la place de l'Église, tout Salignacq était rangé. Des hommes voûtés, des femmes maigres, des enfants hâlés et silencieux. La plupart des hommes tenaient de longues branches de laurier fleuri. Il était dix heures. La bénédiction des Rameaux allait commencer. Sur la route pleine de soleil comme un blanc fleuve de lumière, les retardataires arrivaient, calmes et gracieusement dégingandés, en portant le laurier haut sur l'épaule, ainsi qu'un drapeau.
Soudain, sur la place, grand brouhaha. Toutes les têtes s'orientent vers la route; et les lauriers eux-mêmes, penchés et vaguement curieux, ont l'air de badauds végétaux, regardant au loin, en haussant leurs longs cous feuillus.
—Tiens! s'exclame un paysan, Bignaou!
—Hein? demandent trente gosiers.
—Yan du Bignaou, qui vient à la messe!
Certes, c'était un grand événement. Depuis bien longtemps, il n'allait à la messe qu'une fois chaque année, le matin de Pâques; ce jour-là, Yan se confessait, communiait, déjeunait chez le curé, puis s'en retournait après les vêpres, joyeux de cette joie très triste qu'on éprouve après une bonne partie de plaisir.
Cette fois, Yan anticipait sa petite escapade annuelle; aussi l'émotion fut profonde.
—Que se passe-t-il donc?
—En voilà une nouvelle!
Mais on se tut. Le char de Yan débouchait sur la place, grave, majestueux, luisant comme un soleil vert. Il était escorté de paysans serrés et respectueux, qui, presque tous, étaient les métayers du vieux Bignaou; et les bœufs qui portaient le maître avaient une grande allure solennelle, comme ces bœufs de l'histoire franque qui roulaient, sur des chars moelleux, de
pacifiques et indolents monarques. Yan avait sur sa figure une grande lumière de triomphe; son béret prenait des airs d'auréole.
—Boun yourn, Yacoulet! Boun yourn, Bertranoun! Adiou Hillotte!
Il les saluait tous et toutes; et ses paroles tombaient de chaque côté du char, aimantes et réjouies, comme une pluie de roses. Il se tenait assis sur le rebord de son véhicule, et, malgré la lourde couverture de laine qui emmaillotait ses noueux genoux, malgré le confortable cache-nez violet qui étreignait son cou frileux, il se trouvait heureux de son destin, le pitoyable et invalide Yan. Et jamais il n'avait savouré plus béatement la banale félicité de vivre, même aux jours lointains où, sur un char semblable, il s'en allait au travail en sifflant comme un merle, le long des routes argileuses où apparaissaient des floraisons de cerisiers et des sourires de jeunes filles.
—Boun yourn, boun yourn, amics!
Et vers lui montaient, comme un encens rustique, les phrases admiratives des laboureurs:
—Ce Yan!
Le char de Yan débouchait sur la place...
—Quels bœufs il a!
—Et quel char!
—Regardez donc ces ferrures!
—Il y en a pour cinq cents francs!
—Et ça reluit!
—Et c'est propre!
—Quel Yan!
Et l'on contemplait tout: les cocardes des bœufs, leurs jougs sculptés, leurs pieds vernis, leurs couvertures galonnées de rouge, la peau de mouton qui leur servait de coiffure et qui éclatait, blanche comme une neige frisée.
Yan humait les éloges qui s'élevaient devant lui; et, dans sa petite vanité de paysan, il se glorifiait de penser:
—Oui! oui! des 943 habitants de la commune, c'est toujours moi le plus riche, le plus considéré, le plus envié, Diou biban!
Brusquement, autour de lui, un bruit insolite fit retourner toutes les têtes.
C'était un roulement grandissant, de très bel effet.
Et un unisson de chuchotements discrets s'entendit tout à coup.
—La voiture du député!
Vlan! ces mots frappèrent Yan en pleine poitrine, et le vieux bonhomme chancela. Lui-même, il tourna la tête. Et il vit, dans un soulèvement de poussière prestigieux comme un nuage, deux grands chevaux, deux chevaux fringants, derrière lesquels volait une voiture découverte.
—Le député!
Yan lui-même s'exclama ainsi, en tressaillant d'admiration. Et il blémit quand il vit, sur la tête des chevaux, des plaques étincelantes qui lui envoyaient des éclairs dans les yeux, et sur leurs ventres fins, des crins luisants comme les robes soyeuses des belles dames! Dans la voiture, derrière un cocher distingué comme un juge d'instruction, ils parurent enfin, eux, les deux personnages vers qui convergeaient tous les regards, s'élevaient toutes les pensées, s'ouvraient toutes les bouches: le député et sa fille; lui, tout noir, elle, toute rose... Eux!
—Ecartez-vous, Yan! Laissez passer!
C'étaient ses admirateurs de naguère qui lui parlaient ainsi. La voiture
avait dû s'arrêter près du char, et le cocher fronçait des sourcils redoutables.
—Laissez donc passer, Bignaou!
Et un métayer de Yan se mit à la tête des bœufs, puis les guida vers le bord de la route, pour faire place à l'équipage du député.
Il passa, l'équipage. Et Yan lança un souffle de colère capable de faire tourner un moulin.
—Eh bien, quoi! Il ne pouvait pas
rester derrière! lança-t-il au métayer, en le foudroyant d'un regard.
Mais on l'écoutait bien! Il n'y avait plus personne autour de lui. Tous les paysans avaient filé à la suite du député, leurs lauriers en désordre, leurs blouses ballonnées de vent, sans mot dire, abrutis dans l'extase et regardant tellement, tellement, qu'ils semblaient vouloir avaler leur honorable et tout son attelage, avec leurs yeux avides.
Et là-bas, sur le seuil de la sacristie, le curé aussi regardait. Et Emile, l'indigne petit-fils de Yan du Bignaou, considérait également le député parisien, et peut-être sa fille! Et il s'était coiffé, le morveux, d'un abject chapeau de feutre, pour honorer le châtelain de la Taulade certainement! Et, comble de misère, lui aussi, le hargneux et pitoyable Yan, il sentait bien que ses propres yeux, fascinés comme les yeux de tout le monde, ne pouvaient se détacher de cet équipage éclatant, dans lequel trônait—oh! déchéance—celui qui était bien, à cette heure, le plus grand personnage de Salignacq!
—Tin-que-tin-tin! Tin-que-tin-tin!
C'était le curé qui sonnait la messe. Mais on s'en émouvait médiocrement, ce jour-là. Toutes les dévotes restaient autour du député.
—Oh! Margueride, quel charmant homme!
—Et quel grand air, Cataline!
Et les jeunes gens, laissant tomber leur mâchoire d'enthousiasme, regardaient Mademoiselle Florence,—car tout le monde savait déjà le nom de la fille du député,—cette belle demoiselle Florence, qui avait des choses dans le dos, et sur la poitrine, et autour des jambes, des choses! des affûtiaux si extraordinaires!... Jésus!
Mais ils la regardaient avec des yeux bien respectueux; car, de tous ceux qui étaient là, personne ne pouvait comprendre qu'un homme, devant une personne comme cela, dût songer un instant... Oh! non! Les enfants de chœur, seuls, supposaient qu'on pouvait l'approcher, parfois, en chantant des cantiques, et en agitant des encensoirs autour d'elle.
—Tin-que-tin-tin!
Là-haut, le pigeonnier en ruines qui sert naïvement de clocher, lâchait sur Salignacq ses tintements éperdus. Mais le député n'avait pas fini de descendre. Et Yan, tout seul dans son char lamentable, lança les poings au ciel:
—Damnés! ils seront tous damnés! clama-t-il. Poutoun! Veux-tu bien venir m'aider à descendre, gredin?
Le domestique Poutoun, les yeux distraits, prêta l'épaule à son vieux maître.
—Tous damnés!
Et, clopin-clopant, en faisant: ouf! ouf! sur ses béquilles en bois de frêne vainement surmontées de velours bleu, le vieux Yan, écumant, entra le premier dans l'église, où il rythma sa marche pénible de sonores:
—Tous damnés! Ouf! Tous damnés!
IV
La procession avait eu lieu. La messe tirait à sa fin. L'église de Salignacq, remplie de bois vert comme un hangar de bûcheron, était toute recueillement et prières. Le député M. Brion et sa fille se tenaient près du chœur. Le vieux curé ne les regardait pas trop souvent: à peine dans les Dominus vobiscum, quand il devait se retourner vers les assistants. A vrai dire, pendant le long Évangile, il avait envoyé ses yeux en coulisse, deux ou trois fois, en tournant les pages. Mais il n'avait pu distinguer que le paroissien à couverture d'ivoire de la demoiselle, et quelques autres menus détails.
Yan, les yeux obstinément cloués sur son livre, était tout fier, en songeant qu'il n'avait pas eu la tentation de regarder le député une seule fois.
Du reste, on ne pouvait rien voir, de cette ridicule place!
Or, tout à coup, Poutoun, qui tenait fièrement à sa main la remarquable branche de laurier préparée par Yan, tomba à bras raccourcis sur un gamin crispant. Ne s'avisait-il pas, ce gamin, de lui arracher, une à une, toutes les fleurs de son laurier?
—Attends! attends!
Il lui asséna un coup de sa branche dans le dos.
Brouh! Cela fit un bruit de feuillage au fond de l'église.
Et aussitôt tout le bois bénit qui dormait là s'agita, impatient de se mêler au combat.
Le gamin riposta prestement avec son laurier à lui. Un laurier voisin jugea nécessaire d'intervenir, d'autres ne purent s'empêcher de manifester leur opinion. Bref, par une contagion peu rare en ces cérémonies, tous les lauriers d'un coin de l'église se ruèrent les uns sur les autres, avec un grand bruit de forêt sous une tempête.
Brouh! brouh!
—Dominus vobiscum! clamait le curé.
—Et cum spiritu tuo! répondait Yan tout seul, à voix haute.
Brouh! brouh!
Le député s'amusait bien à ce spectacle. Et les autres assistants croyaient devoir l'imiter.
—Sors donc un peu, eh! poltron?
C'était Poutoun qui jetait ce défi à un adversaire.
—On y va, Diou biban! fit celui-ci, en retroussant ses manches.
Brouh! brouh!
Et tous les lauriers sortirent avec fracas.
—Corpus Domini nostri... disait le prêtre.
—Amen! lançait Yan du Bignaou, en supputant les chances des combattants.
Et le député, qui s'intéressait à la lutte, sortit sans scrupule, suivi par sa demoiselle.
—Agnus Dei qui tollis...
Mais toute l'assistance se dirigeait vers la porte. Et Yan, lui-même, gagné par l'irréligion, cherchait fiévreusement ses béquilles.
Brouh! brouh! Dehors, s'entendait la grande bataille végétale.
—Tiens, loup-garou!
—Attrape, fils du diable!
Et l'on oyait des cris de femmes chiffonnées dans la bagarre.
Le curé, révolté par l'impiété de sa paroisse, s'empressa d'écourter la messe. Il mangea ses oremus avec indignation: «Ce sacré Poutoun! Il est bien capable de donner une râclée au grand Lourens de Labourdette!» pensait-il, en tournant les pages de son missel. Puis tout haut:
—Ite, missa est!
—Deo gratias!... Ouf! ouf! fit Yan anxieux, qui s'était déjà élancé sur ses béquilles.
* * * * *
Sur la place, on se battait avec entrain. Les lauriers s'entre-choquaient violemment; et l'on entendait un grand tumulte de jurons, de menaces, de plaintes, d'éclats de rire, pendant que les cloches benoîtes, dans leur vieux pigeonnier, semblaient nasiller un Angelus.
Yan s'avança. On se bousculait autour de son char. Des branches de laurier craquaient. D'autres, effeuillées et meurtries, semblaient des drapeaux
en haillons. Css! css! Toute la place était jonchée de rameaux, de fleurs, de petits pains. Oh! ce qu'il advenait du travail artistique de Yan!
—Hardi! Poutoun!
—Hardi, Lourens!