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SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE TIRÉS DES PAPIERS DE MADAME RÉCAMIER
Je regarde comme une chose bonne en soi que vous soyez aimée et appréciée lorsque vous ne serez plus.
(Lettre de BALLANCHE, t. I, p. 312.)
DEUXIÈME ÉDITION
TOME SECOND
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
1860
LIVRE V
La mise à exécution des principes posés à Vérone par les souverains alliés, relativement à l'Italie et surtout à l'Espagne, amena dans le conseil des ministres à Paris un dissentiment profond. Le duc Mathieu de Montmorency voulait que la déclaration de la France fût conforme à celle des autres puissances, et insistait sur le rappel immédiat de notre ambassadeur à Madrid. M. de Villèle était d'avis d'appuyer, sans doute, par des remontrances énergiques les déclarations étrangères, mais il entendait que M. de Lagarde, notre ministre, restât encore en Espagne.
Nous ne prétendons pas, au point de vue de la mémoire d'une femme, écrire l'histoire de la Restauration; mais on a beaucoup discuté les motifs de la sortie du ministère de M. de Montmorency, et de l'entrée de M. de Chateaubriand aux affaires, et l'on a très-diversement apprécié la conduite des trois personnes les plus directement intéressées dans le débat. M. de Villèle a rencontré des apologistes ardents et exclusifs: nous ne saurions accepter des éloges qu'il a reçus, que ce qui ne peut légitimement nuire aux deux amis de Mme Récamier, Mathieu de Montmorency et M. de Chateaubriand.
L'antagonisme même de ces deux hommes d'État s'explique sans qu'on soit obligé d'avoir recours à des interprétations malicieuses ou subalternes. Il est très-certain que M. de Villèle ne voulait auprès de lui aucun homme qu'une supériorité, de quelque espèce qu'elle fut, put rendre prépondérant. L'importance que donnaient à M. de Montmorency son rang, son nom, la considération qu'inspirait son caractère, lui fit d'abord ombrage; toutefois, lorsque M. de Montmorency partit pour Vienne afin d'y concerter l'action de la France avec celle des souverains alliés, il n'était nullement question de donner au ministre des finances la présidence du conseil. C'est en Autriche seulement que M. de Montmorency apprit cette marque éclatante de faveur accordée par le roi à M. de Villèle.
J'en trouve la preuve dans une lettre de M. de Montmorency à la vicomtesse sa femme, en date de Vienne du 15 septembre 1822.
Il s'exprime ainsi:
«Chère amie, hier et aujourd'hui se sont passés très-bien au milieu d'une horrible presse d'affaires et d'une audience de l'empereur Alexandre dont j'ai été fort content.
«Voilà donc la nouvelle positive de la présidence qui m'est apportée par le duc de Rauzan. J'ai fait bonne mine, surtout vis-à-vis des étrangers. Mais j'en suis peu content, sans tomber dans les exagérations auxquelles ma mère et d'autres se livreront.
«J'en écris en toute franchise à Villèle, à Sosthènes dont j'ai huit pages d'explications, et j'ai même placé quelques mots respectueux au roi. On se doit à soi-même quelque chose.»
On le voit donc, lorsque le ministre des affaires étrangères revint du congrès à Paris, et qu'il s'éleva entre lui et le nouveau président du conseil un dissentiment politique, il existait déjà entre eux un refroidissement, résultat inévitable de l'impression que M. de Montmorency avait dû recevoir de la manière dont M. de Villèle avait profité de l'absence de son collègue pour se faire donner le premier rang dans le conseil.
J'ajoute, une fois pour toutes, que lorsque dans les lettres, soit de M. de Chateaubriand, soit de M. de Montmorency, il est question de Sosthènes ou de Sosthènes et de ses amis, cela doit presque constamment désigner l'influence de Mme du Cayla avec laquelle M. le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld était intimement lié, et dont M. de Villèle s'est beaucoup servi.
Mathieu de Montmorency, fidèle aux convictions de sa vie, n'hésitait pas à lier la politique de la France envers l'Espagne avec les intérêts des puissances qui avaient fait le congrès de Vérone. L'ascendant, facile à comprendre, qu'avait pris sur lui l'empereur Alexandre, donnait une couleur presque russe à ses projets.
M. de Villèle, entouré des gens d'affaires, étranger d'ailleurs aux grandes considérations de la politique générale, cédait à la mauvaise humeur du cabinet de Saint-James, et se maintenait sans scrupule dans une position favorable à l'Angleterre.
Le conseil fut plusieurs jours indécis entre ces deux opinions également animées. Enfin le 25 décembre, après une longue séance tenue malgré la solennité de la fête de Noël, le duc Mathieu de Montmorency, n'ayant pu amener à son sentiment la majorité du conseil, crut devoir se démettre du portefeuille des affaires étrangères.
M. de Chateaubriand, avec une supériorité de coup d'oeil incontestable, avait entrevu entre les deux tendances opposées une direction française. De Vérone même, il écrivait à Mme Récamier: «J'ai bien souffert ici, mais j'ai triomphé. L'Italie sera libre, et j'ai pour l'Espagne une idée qui peut tout arranger, si elle est suivie.» Il trouvait bon que l'on intervînt en Espagne, mais pour le compte de la France, avec indifférence pour les menaces de l'Angleterre, et avec fierté à l'égard des puissances qui auraient voulu faire de notre pays l'instrument de leurs résolutions.
Quand M. de Montmorency se fut retiré, il est probable que M. de Villèle n'aperçut pas la vraie nature des plans de M. de Chateaubriand; il se peut que celui-ci n'ait pas jugé à propos de les lui faire entièrement connaître. Mais après l'entrée de M. de Chateaubriand dans le cabinet, la position réciproque des deux ministres s'éclaircit. M. de Villèle, entraîné d'abord par l'ascendant de son collègue, ne dut pas voir, sans un sentiment d'amertume, sa propre perspicacité mise en défaut, et c'est cette blessure secrète, trop aisément envenimée par la répugnance constante du roi Louis XVIII pour M. de Chateaubriand, qui explique surtout l'explosion fatale dont les conséquences préparèrent la chute de la monarchie.
Il est facile de deviner combien les agitations du conseil des ministres et la question de politique générale, qui tenait alors l'opinion publique dans l'attente, devaient donner d'anxiété à Mme Récamier et avait de gravité pour elle.
Les deux hommes dans la personne desquels les deux nuances du parti royaliste, unanimes dans leur but, rendre au roi d'Espagne sa liberté, s'étaient en quelque sorte incarnées, se trouvaient être l'un le plus ancien, le plus dévoué, le plus fidèle de ses amis, l'autre celui que l'admiration de Mme Récamier plaçait au premier rang. La rivalité de deux personnes aussi chères créait pour elle une situation hérissée de difficultés et de chagrins.
M. de Chateaubriand fut nommé ministre des affaires étrangères, le 28 décembre 1822.
M. Ballanche, témoin des angoisses de celle dont il connut et partagea toujours les inquiétudes ou les impressions, lui écrivait, le 20 décembre, à l'occasion de la sortie du ministère de M. de Montmorency:
«Si j'étais complétement égoïste, je voudrais avoir quelque grand revers pour être consolé par vous; mais autant vos consolations sont douces à celui qui en est l'objet, autant elles sont amères pour vous-même. Je sais au reste que l'abdication pour laquelle vous avez un intérêt si vrai, si naïf et si touchant, vous la supporteriez bien mieux, s'il n'y avait en même temps une élévation qui trouble toutes vos sympathies généreuses. Au sein d'une telle perplexité et parmi de si vives émotions, savez-vous ce qu'il faut faire? Il faut tourner quelques-unes de vos pensées vers cette pauvre France qui mérite bien aussi d'avoir un autel pieux dans votre noble coeur. Songez un peu qu'il s'agit de bien grandes destinées auprès desquelles toutes les destinées individuelles, même celles des rois, doivent inévitablement se briser.
«Aimez-moi, quoique je ne sois ni détrôné ni exalté contre votre gré.»
La correspondance datée de Londres, que nous avons déjà citée, témoigne de la passion avec laquelle M. de Chateaubriand avait désiré prendre part au congrès de Vérone; je ne prétends pas dissimuler davantage l'empressement qu'il mit à accepter à la fin de 1822 le portefeuille des affaires étrangères, pas plus que je ne veux nier le regret avec lequel Mathieu de Montmorency abandonna les affaires. Mais serait-il donc nécessaire de faire l'apologie de l'ambition de ces deux hommes? Le génie de l'un, le grand nom, la vertu de l'autre, ne les plaçaient-ils pas tous deux trop haut dans l'estime et l'admiration des hommes pour qu'un ministère pût rien ajouter à leur importance? Avec des caractères fort dissemblables, ils avaient le même dédain des richesses, la même indifférence des honneurs. Mais pour tous deux, il s'agissait de faire triompher une conviction, et d'attacher son nom à un grand acte public: n'est-ce point là un sentiment qui se puisse avouer?
Cette lutte laissa entre M. de Montmorency et M. de Chateaubriand de la froideur, mais nulle amertume. La suite de la correspondance qui sert de base aux souvenirs que nous retraçons, les bons offices que plus tard ils se rendirent, en donneront la preuve. On peut affirmer que l'intervention toujours adoucissante et toujours scrupuleusement sincère de Mme Récamier ne contribua pas médiocrement à ce résultat; comme le lui écrivait le bon Ballanche, c'était surtout pour elle que ces agitations étaient amères.
Le duc de Laval Montmorency, si étroitement uni d'affection, d'intérêts, de solidarité de race avec son cousin Mathieu, rend dans sa correspondance un témoignage très-affectueux à la conduite pleine de délicatesse de Mme Récamier dans ces circonstances pénibles. Après la retraite de M. de Montmorency et l'arrivée aux affaires de M. de Chateaubriand, il lui écrit, de Rome, où il remplissait les fonctions d'ambassadeur de France:
«12 février 1823.
«Votre situation est sans doute une des plus complexes, des plus bizarres et des plus difficiles que je connaisse; mais je suis sûr que vous vous tirez d'affaire avec un naturel admirable, enfin que votre amitié ne blesse personne, et que tout le monde est content de vous.»
Et dans une autre lettre du 26 mai:
«Quoique je ne sois pas encouragé par le retour, je vous écris encore quelques mots. On me dit que vous vous tirez admirablement de toutes vos difficultés, que vous portez toutes les confidences, que tout le monde est content, et que personne n'est trahi.»
Mais il faut laisser la parole aux personnes intéressées dans ce débat. M. de Chateaubriand n'était point revenu du congrès, et déjà les difficultés entre M. de Villèle et le duc de Montmorency étaient flagrantes. Ce dernier écrivait à Mme Récamier:
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Paris, ce 18 décembre.
«Vous croirez réellement, aimable amie, que je veux vous tenir en charte privée, et hier soir je n'ai pas même eu le bonheur d'en profiter. J'en ai été désolé. Jusqu'à onze heures j'ai voulu conserver l'espérance d'aller à cette chère Abbaye. Je veux m'en dédommager aujourd'hui entre quatre et cinq heures.
«Votre second et très-second ami arrivera incessamment, demain ou après-demain au plus tard. J'ai beaucoup à vous parler de ses dispositions qui pourraient me faire sourire, si la chose n'était beaucoup plus grave.
«Je vous renouvelle mes tendres hommages.»
LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Paris, 1822.
«J'ai vu Polignac. Je lui ai déclaré que la chute de Villèle était la mienne, et que j'avais lié mon sort au sien, par la raison que lui seul avait été franc et loyal pour moi. Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi s'inquiéter. J'ai déclaré en même temps à Polignac que je n'étais point l'ennemi de M. de Montmorency, et que loin de désirer sa place et de rester à favoriser les ambitions et les partis, j'allais retourner à Londres.
«Quant à vous, je vous aime plus que ma vie. De quoi vous plaignez-vous? Je souffre horriblement, mais je suis à vous, peines et plaisirs, joies et douleurs. À demain.
LE MÊME.
«26 décembre.
«Vous verrez par la lettre à Villèle, dont je vous envoie la copie, que Mathieu a donné sa démission hier au soir et que Villèle m'a proposé le portefeuille par ordre du roi. Je l'ai refusé. Mathieu ne valait pas ce sacrifice par la manière dont il a été avec moi, mais je devais cela à vous et à ma loyauté. Ne parlez pas de ma lettre à Mathieu. Il est singulier qu'il ne vous ait rien dit de ce qui s'est passé hier au soir. Se serait-il ravisé et aurait-il repris la démission? J'ai au moins fait preuve de sincérité. On ne dira plus que je suis ambitieux. J'aurais bien désiré vous voir un moment à une heure et demie.»
LE MÊME.
«Samedi matin.
«On est toujours bien agité. Il y a un tel cri de l'opinion pour me pousser dans le ministère qu'il est difficile que mes pauvres diables d'amis ne soient pas obligés de me recevoir parmi eux. Nous parlerons de tout cela à quatre heures. Je souffre horriblement.»
LE MÊME
«Mardi matin.
«Je n'ai pas dormi. Ma pauvre tête, sans compter le coeur, est bien malade. Je suis bien dégoûté ce matin, et je voudrais qu'on n'eût jamais pensé à cela. J'espère encore que le maître refusera sa signature. Nous ne saurons rien aujourd'hui, et cette attente est bien pénible. Je vous verrai à notre heure. Vous me donnerez la force que je n'ai plus.»
LE MÊME.
«Samedi, 10 heures.
«J'ai refusé Villèle à midi. Le roi m'a envoyé chercher à quatre et m'a tenu une heure et demie à me prêcher, et moi résistant. Il m'a donné enfin l'ordre d'obéir. J'ai obéi. Me voilà resté auprès de vous. Mais je périrai dans le ministère. À vous!»
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Val-du-Loup, ce 31 décembre 1822.
«J'avais la confiance de recevoir une lettre de vous, aimable amie, quoique vous aimiez peu à écrire; je ne vous en fais nullement le reproche: car c'était aussi à moi à vous prévenir, d'après la manière si bonne, si délicate dont vous avez été pour moi dans cette occasion. Mon coeur en garde un profond souvenir. Je vous plains réellement de vous trouver ainsi placée entre un ministre sortant et un ministre entrant à la même place: outre l'ennui des pétitions qui ne feront que changer d'adresse, nos rapports gâtés et nos deux dernières lettres en particulier vous causeront un sentiment pénible, que je voudrais adoucir. Vous me reprocherez peut-être d'avoir été un peu sec; il fallait l'être ou prendre la chose au sensible, ce qui était une véritable duperie.
«Je causerai de tout cela avec vous demain à huit heures; c'est mon rendez-vous de bonne année auquel je tiens beaucoup.
«Le temps est triste, surtout depuis la neige, la solitude profonde; mais tout cela est très-supportable. Ce qui le serait moins, ce serait l'absence de mes amis.
«Adieu, adieu. Vous savez quelle place vous occupez. Hommages bien tendres.»
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«1er janvier 1823.
«Combien de fois vous ai-je déjà souhaité la bonne année depuis que je vous aime? Cela fait frémir. Mais ma dernière année sera pour vous, comme aurait été la première, si je vous avais connue. J'ai encore couché rue de l'Université. C'est ce soir que je passe les ponts. J'irai ce soir vous présenter mes respects accoutumés.»
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Paris, ce 2 janvier 1823.
«Je veux, aimable amie, vous donner tout de suite des nouvelles de la conversation qui vous inquiétait[1]. J'en sors. Je n'ai eu qu'à me défendre des empressements, des excuses, des protestations. Je crois y avoir répondu assez simplement, sans humeur, colère ni faiblesse, et j'ai passé promptement aux détails d'affaires que j'avais à lui donner et qu'il a très-bien reçus. Nous nous sommes quittés sur le terrain où nous devons rester et qui n'a rien d'embarrassant pour vous en particulier.
«Je vous renouvelle mes tendres hommages et mes regrets de ne pas aller vous les porter moi-même. Je vous demande des nouvelles de votre santé et le Phédon qui me nourrira de hautes pensées dans la retraite.»
LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Mardi matin.
«Je vais ce soir coucher dans ce lit de ministre, qui n'était pas fait pour moi, où l'on ne dort guère, et où l'on reste peu. Il me semble qu'en passant les ponts je m'éloigne de vous, et que je vais faire un long voyage. Cela me crève le coeur. Mais je ferai mentir le pressentiment. Je vous verrai tous les jours, et à notre heure, dans votre petite cellule. Je vous écrirai tous les jours. Vous m'écrirez pour me consoler et me soutenir. J'en ai, je vous assure, grand besoin. Vous verrai-je aujourd'hui? Faites-le moi dire par un mot, à deux heures.
«À vous pour la vie.»
Benjamin Constant eut cette année-là deux procès de presse, l'un à l'occasion d'une Lettre à M. Mangin, procureur général près la cour de Poitiers, et l'autre pour une autre Lettre adressée à M. de Carrère, sous-préfet de Saumur. Ces deux procès furent jugés en appel le 6 et le 13 février 1823. Pour le premier, il avait été condamné à un mois de prison et cinq cents francs d'amende; pour le second, la peine était de six semaines et de cent francs.
Benjamin Constant ne venait plus qu'à de rares intervalles chez Mme Récamier, mais il était assuré de trouver en elle, sinon une sympathie absolue, du moins un intérêt fidèle, et il y eut recours. L'appui de M. de Chateaubriand lui fut très-utile dans la circonstance de cette double poursuite.
BENJAMIN CONSTANT À Mme RÉCAMIER.
«Le 5 février 1823.
«Pardon, Madame, de vous importuner encore. Heureusement que tout se décidera demain, et que vous n'en entendrez plus parler.
«J'apprends que ce sont les congrégations présidées par M. de Lavau, et surtout M. de Lavau lui-même, qui tiennent à ce que je sois condamné. Il y a eu chez lui une réunion où il a fortement recommandé à de jeunes conseillers, qui n'avaient pas coopéré au premier jugement, d'être à l'audience de demain pour prendre leur revanche. Je sais de vous, Madame, que M. de Chateaubriand n'approuve pas la marche et l'influence de ces congrégations. Si vous aviez donc le temps de lui faire savoir qu'il est probable qu'elles rendront ses bonnes intentions infructueuses, cela me servirait beaucoup. Mais il n'y a plus qu'aujourd'hui, puisque la chose se juge demain à dix heures.
«J'ajouterai qu'il sera bien plus scandaleux de me condamner pour une cause où j'ai été indignement insulté dans la personne de ma femme. J'en montrerai bien l'indignité dans ma plaidoirie, et il me semble qu'une telle condamnation serait une tache pour un ministère qui doit avoir quelque chose de chevaleresque.
«Adieu, Madame, faites pour moi ce que vous pourrez, et agréez mes tendres et respectueux hommages.»
LE MÊME.
«Le 6 février.
«Vous savez déjà, Madame, le résultat de la séance. J'ai le bonheur de rapporter à vous tout ce qu'il y a de bon, j'aime à mettre à vos pieds l'hommage de ma reconnaissance. Vous m'avez forcé à me réduire à ce sentiment; aussi y placé-je tout ce que vous n'avez pas voulu tolérer dans un autre; c'est bien la reconnaissance la plus vive qui ait jamais été, et pour peu qu'elle osât, elle s'appellerait autrement. Je ne bats pourtant encore que d'une aile: j'ai encore une affaire et une prison dont il faut que vous me tiriez. Mais j'y compte tellement que je n'ai plus aucune inquiétude.
«J'irai vous voir demain, si vous le permettez.
«Mille tendres et fidèles hommages.
«B. C.
«J'ai su que M. de Chateaubriand avait été parfait. Le talent est toujours une vertu.»
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Paris, 5 février.
«J'ai vu le garde des sceaux. Il est très-bien pour M. de Constant, et j'espère que nous aurons commutation de peine, c'est-à-dire la simple amende[2].
«Je vais écrire pour M. Arnault. Le talent doit avoir des priviléges. C'est la plus vieille aristocratie et la plus sûre que je connaisse.»
LE MÊME.
«8 février.
«Je suis sorti de la séance à sept heures. Je n'ai pas eu occasion de parler. Je suis seulement monté à la tribune pour répondre au général Foy qui m'avait interpellé. J'ai dit une douzaine de phrases très-bien, car j'étais en colère. J'ai eu beaucoup de bravo!
«Je saurai ce que c'est que vos deux hommes. À demain. Je m'habille pour ce maudit bal. Ne soyez pas découragée.»
LE MÊME.
«Dimanche, 23.
«Je n'ai pu vous voir hier, la Chambre des pairs a fini trop tard. Aujourd'hui je passerai la journée au conseil chez le roi et dans mon salon, et je travaillerai toute la nuit pour parler peut-être demain: mon discours n'est pas prêt[3]. Le Constitutionnel répète ce matin que j'ai lu le discours à l'Abbaye-au-Bois. Vous voyez comment vos amis vous servent et comment ils sont bien informés. Allons, faites des voeux pour moi comme j'en fais pour vous! Demain ou mardi sera un jour décisif dans ma carrière politique.
«Je vous aime et cela me soutient. Après le discours je serai plus libre et tout à vous!»
LE MÊME.
«Vendredi, 18.
«Plusieurs ambassadeurs étrangers sont venus me prier de répondre au discours de M. Canning[4]. Ils m'ont trouvé travaillant au discours qu'ils me demandaient. Vous sentez que pourtant cela a un peu réchauffé ma verve, en me promettant un succès en Europe. Je vais m'ensevelir dans mon travail et je vous le montrerai. Mais je ne pourrai vous voir aujourd'hui: voilà le contre-poids à ma joie politique. Pardonnez-moi et aimez-moi un peu pour ma gloire. À demain! Salvandy a aujourd'hui vengé les Débats[5].»
On se rappelle que Mme Joseph Bonaparte, après le mariage de sa fille, avait l'année précédente annoncé l'intention d'aller avec ses enfants rejoindre le comte de Survilliers en Amérique, et quel obligeant empressement elle avait trouvé dans M. de Montmorency, alors ministre des affaires étrangères, pour accorder une autorisation de prolongation de séjour à Bruxelles en faveur de son gendre; elle ne rencontra pas une moindre bienveillance dans l'administration de M. de Chateaubriand: on le verra par les deux billets suivants.
LA REINE DE SUÈDE À Mme RÉCAMIER.
«Paris, le 20 mai 1823.
«Mme Joseph profitera de la permission qu'on veut bien lui accorder de venir momentanément à Paris, si la circonstance l'exige, sous le nom de Mme la comtesse de Villeneuve sa soeur, afin de garder le plus grand incognito pendant le temps qu'elle y restera.
«Sa demeure actuelle est à Bruxelles, sous le nom de Mme la comtesse de Survilliers.
«Un mot que Son Excellence daignerait en dire à M. le baron de Fagel, pour en prévenir son gouvernement, éviterait toute difficulté pour le départ de Bruxelles. Je remercie la belle dame et la prie d'exprimer au plus obligeant et au plus aimable des ministres toute la reconnaissance dont je suis pénétrée.
«DÉSIRÉE.»
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Dimanche matin.
«J'ai écrit ce matin pour votre reine. Le conseil qui a lieu le mardi est avancé d'un jour et aura lieu demain lundi. C'est deux jours sans vous voir, en comptant celui-ci; c'est bien long! Demain je vous écrirai et surtout parce qu'hier vous étiez un peu en train d'être triste. Je ne souhaite que votre joie et tous les biens: ceux que j'ai et ceux que je n'ai pas!»
M. DE CHATEAUBRIAND.
«6 juin.
«Encore conseil! les affaires me tueront, surtout si je suis longtemps sans vous voir, mais lundi sera le jour de ma délivrance. Demain pourtant, dût l'Europe aller au fond de l'eau, je vous verrai. À vous! à vous!»
LE MÊME.
«5 heures.
«J'ai passé trois quarts d'heure seul dans la petite cellule, vous espérant, vous appelant, et pourtant heureux de me trouver au milieu de vos livres, de vos fleurs et de tout ce qui vit avec vous! Il faut pourtant arranger notre vie autrement, car je ne sais que devenir sans vous. Si on avait laissé ce malheureux ministère rue du Bac, je serais à votre porte. Tâchez de m'écrire un petit mot. Comment avez-vous pu sortir à notre heure? Ne pouviez-vous m'attendre un peu? Il vous est bien facile de vous passer de moi. Moi, j'avais tout quitté pour venir à vous.»
LE MÊME.
«Dimanche, 5 heures.
«De grandes nouvelles et des courriers ont pris tout mon temps. Les cortès à Séville, avant d'emmener le roi, ont déclaré qu'il était fou, ont prononcé sa déchéance, et nommé une régence révolutionnaire. Ceci finit misérablement l'affaire. Les cortès ne sont plus qu'une faction sans autorité et qui va expirer[6].»
LE MÊME.
«Chambre des députés, vendredi soir.
«Ne m'en voulez pas, je vous en supplie. Je suis dans un moment déplorable. Entre les deux Chambres où je cours, croyant toujours parler et ne parlant jamais, et les courriers, et les persécutions de l'Europe et de l'intérieur. J'espère que tout cela finira demain. Grâce, mille fois grâce. Plaignez-moi, ne m'en voulez pas, gardez-moi votre angélique bonté. À demain mon pardon, ou plutôt des consolations pour ce que je souffre.»
Aussitôt que M. de Chateaubriand eut connu Mme Récamier, il désira mettre sa femme en rapports avec elle, et il l'amena à l'Abbaye-au-Bois. Il se forma entre ces deux dames une relation qui, sans être intime, fut toujours gracieuse et obligeante.
Mme de Chateaubriand, qui avait une âme élevée, des affections vives et profondes, un dévouement réel et l'admiration la plus entière pour son mari, avait infiniment plus d'esprit et d'originalité que de prudence et de raison; sa tendresse, fort exigeante sur ce qui lui semblait dû à l'objet de son culte, avait trop souvent pour résultat d'agiter, d'inquiéter ou d'irriter M. de Chateaubriand.—Elle affichait la prétention de ne pas connaître les oeuvres littéraires de l'homme dont elle était fière de porter le nom; mais cette prétention était très-mal fondée, et plus d'une fois on l'a surprise lisant quelque livre de son mari.
Mme de Chateaubriand contait agréablement; elle avait une politesse parfaite, des manières extrêmement distinguées, mais l'humeur inégale. Ce qui ne variait point chez elle, c'était la charité: une charité active, entendue, qui savait organiser, et dans laquelle elle mettait de la constance et de la suite.—Elle était de taille moyenne, ses yeux étaient beaux; son visage portait la trace visible de la petite vérole, et sa santé toujours chancelante la réduisait à une maigreur quasi diaphane. C'était, en un mot, une personne bonne et généreuse, mais impossible à prévoir, et peu commode à vivre.
On verra par la suite de cette correspondance combien elle comptait sur l'influence salutaire de Mme Récamier, et avec quelle confiance elle y recourait.
LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Septembre 1823.
«Vous êtes toujours, Madame, notre port dans la tempête. C'est donc encore à votre bonté que j'ai recours pour tâcher de pénétrer dans les secrets de notre capricieux immortel[7]. Notre chapelle est prête, elle est charmante, il n'y manque plus que le tableau; mais quand arrivera-t-il? M. Gérard me l'avait positivement promis pour le 1er octobre. Je n'ose lui rappeler sa promesse, dans la crainte d'en reculer encore l'exécution. Il n'y a donc que vous, Madame, qui, avec toutes vos séductions, puissiez l'amener à achever sa charité promptement et de bonne grâce. Dites-lui, si vous en trouvez l'occasion, que si la niche destinée à la sainte ne peut rien ajouter à un chef-d'oeuvre, au moins elle ne le gâtera pas. Le jour est admirable, et la couleur du stuc telle qu'un peintre la pourrait choisir. M. Huyot m'avait conseillé de lui envoyer le cadre qui est très-beau; mais peut-être préfère-t-il, comme il en avait l'intention, faire apporter son tableau à l'Infirmerie, avant qu'il soit achevé, et le faire placer dans l'endroit qui lui est destiné, afin de voir s'il n'y aurait point à donner quelques coups de pinceau, dépendant de la disposition du jour. Aurez-vous encore l'extrême bonté, Madame, de lui demander si cet arrangement lui convient, et quel jour il voudrait fixer? Tout serait préparé pour qu'il n'y eût point d'importun; ce qui serait trop aimable, ce serait de venir ce jour-là avec lui déjeuner à l'Infirmerie même, avec les oeufs et le bon lait de la soeur Sophie.
«Je ne sais comment vous demander assez de pardons de toutes mes importunités; mais votre indulgence est infatigable, lorsqu'il s'agit de coopérer à une bonne oeuvre.
«Recevez, je vous prie, tous mes regrets de ne pouvoir aller vous présenter moi-même ma requête, et veuillez ne pas douter, Madame, de tous les sentiments qui m'attachent si tendrement et si inaltérablement à vous.
«LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»
M. CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Samedi matin.
«Je n'ai pu écrire hier matin. J'ai été obligé d'aller chez le roi. Nous sommes dans un moment d'où dépend notre avenir. Chaque dépêche télégraphique peut nous apprendre la plus grande nouvelle. Rien n'est arrivé, rien n'arrivera peut-être encore de quelques jours. Mais ces jours seront des jours de perplexité. Aurons-nous pris, ou aurons-nous manqué de prendre l'île de Léon? Tout est là.
«Je suis accablé de conférences et de courriers. Pour comble de maux, je ne pourrai vous voir encore aujourd'hui, mais à quelque chose le malheur est bon, et cela me fera rompre la fatalité du dimanche. Demain à notre heure. J'irai vous conter tout. Vous êtes pourtant un ange cruel et vous ne méritez guère d'avoir un esclave aussi soumis.
«Ballanche a dîné chez moi hier. J'ai eu soin d'écarter toute conversation politique. Cela m'a fait grand plaisir de voir chez moi le vieil ami.»
LE MÊME.
«Jeudi matin.
«Nous sommes bien tourmentés par une nouvelle télégraphique qui nous annonce, de Bayonne, que le roi d'Espagne est délivré, et pourtant nous ne croyons pas à cette nouvelle. Vous savez ce que c'est que des espérances dont on sent la fausseté et que pourtant on veut croire par faiblesse. Mais moi, ai-je l'espoir de vous voir samedi soir à sept heures?»
LE MÊME.
«5 heures.
«Une dépêche télégraphique annonce que le roi d'Espagne est libre et qu'il sera le 29 (jour de la naissance du duc de Bordeaux) au milieu de nos soldats. Je vous verrai à neuf heures un moment.»
Ce ne fut que le 1er octobre 1823, que le roi et la reine d'Espagne, rendus enfin à la liberté, s'embarquèrent à Cadix pour rejoindre à Port-Sainte-Marie le duc d'Angoulême et l'armée française libératrice.
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Mercredi, 2 heures du matin.
«Je suis sorti hier trop tard du conseil pour aller chez vous aujourd'hui. Je crains que ma correspondance d'Espagne ne me retienne au delà de notre heure. Je suis désolé des décrets de ce roi et je tâche de prévenir le mal. Je croyais être libre après la guerre d'Espagne, mais je vois que les affaires pèsent sur moi plus que jamais. Si je ne suis pas à l'Abbaye à six heures et demie, c'est que je n'aurai pu finir. Je dîne chez M. de Cossé, et après le dîner, je vais avec Mme de Chateaubriand chez le duc d'Orléans. Demain à huit heures du soir, si vous y consentez, j'irai à la petite cellule, quoique vous ayez été bien rude la dernière fois. À demain! Je suis bien las et il me prend vingt fois par jour envie de planter tout là.»
LE MÊME.
«Dimanche matin.
«Je n'ai pu vous écrire hier. J'ai été presque malade, c'est-à-dire très-souffrant, et je le suis encore. Je me suis acquitté de la commission de M. Gérard et, je vous assure, uniquement pour lui; car si je m'oppose de toutes mes forces aux actes arbitraires, j'ai une grande répugnance à déranger le cours de la justice. J'insisterai pourtant. Le génie exerce sur moi la séduction que cette jeune femme, dites-vous, a exercée sur cet homme qui la enlevée, et quand vous venez mêler votre puissance à celle du talent, il faut bien que j'obéisse.
«À ce soir.»
LE MÊME.
«Paris, 7 octobre.
«Si le conseil finit de bonne heure, je vous verrai un moment. Je veux vous dire ce matin une chose qui me blesse. M. de Broglie, ou Mme de Broglie, a écrit à Paris que j'avais demandé l'expulsion de M. Comte de la Suisse et que c'était une vengeance du Conservateur sur le Censeur. C'est bien mal me connaître: je ne suis pas persécuteur de mon métier, et j'aime plus la liberté que ceux qui s'en font les champions exclusifs. J'ignorais même que M. Comte fût en Suisse, lorsqu'un Monsieur vint me dire qu'on allait le renvoyer de Lausanne et qu'il me demandait de m'intéresser à lui. Je lui répondis qu'apparemment M. Comte était renvoyé par mesure de police; que je m'en informerais et que je verrais ce qu'il me serait possible de faire pour lui. J'en parlai effectivement à M. Franchet qui m'assura que M. Comte était à la tête de tous nos révolutionnaires en Suisse et qu'il y prêchait les principes les plus opposés au gouvernement des Bourbons. Voilà l'exacte vérité; c'est tout ce que je sais de M. Comte. Je n'ai pas écrit un mot de lui à l'ambassadeur. Son nom ne s'est jamais présenté à mon esprit ni sous ma plume. Il est vrai que le Monsieur, son ami, m'a dit que ce M. Comte irait en Angleterre écrire des choses terribles contre moi: cette menace me tenta un moment, et j'eus la mauvaise pensée de faire donner à M. Comte la liberté d'aller écrire de si grandes choses, car je suis partisan décidé de la liberté de la presse; mais je repoussai cette inspiration du diable, et j'oubliai M. Comte de nouveau, ou plutôt je ne songeai qu'à lui rendre service. Vous me connaissez assez pour savoir si je vous dis ici la pure vérité.
«Dans ce moment, on sollicite mon intérêt pour un bon régicide qui ne demande qu'à respirer l'innocence et la paix dans les vallées de la Suisse, et je vais m'occuper de cet honnête homme, et voir si je puis lui procurer le bonheur champêtre si bien fait pour son âme simple et naïve. Si j'en suis là, comment imaginer que je persécute M. Comte qui n'a d'autre tort à mes yeux que d'écrire lourdement et ennuyeusement, autant qu'il m'en souvient pour avoir lu un article de lui contre le roi, il y a sept ou huit ans? Défendez-moi auprès de vos injustes amis.»
L'importance des événements dont la correspondance de M. de Chateaubriand était remplie pendant les premiers mois de son ministère nous a décidé à donner ses lettres presque sans interruption.
Grâce à la résolution et à l'énergie qu'il sut imprimer à l'intervention de la France dans les affaires d'Espagne, Ferdinand était libre, la maison de Bourbon comptait une belle et vaillante armée, le prestige des succès militaires environnait la monarchie, et M. le Dauphin avait noblement pris sa part dans les fatigues et la gloire de la campagne. M. de Chateaubriand pouvait donc être fier d'un résultat auquel il avait puissamment contribué.
Mais tout en s'associant à la joie et au triomphe de son illustre ami, Mme Récamier n'en sentait pas moins avec tristesse les épines que l'arrivée de M. de Chateaubriand au pouvoir avait semées dans le cercle de ses affections les plus intimes. Les visites quotidiennes de M. de Chateaubriand à l'Abbaye-au-Bois étaient bien souvent dérangées, soit par les réunions du conseil, soit par les séances des Chambres; et le trouble n'était pas seulement dans les habitudes: l'humeur de l'éminent écrivain n'avait pas résisté à la sorte d'enivrement que le succès, le bruit, le monde amènent facilement pour des imaginations ardentes et mobiles. Son empressement n'était pas moindre, son amitié n'était point attiédie, mais Mme Récamier n'y sentait plus cette nuance de respectueuse réserve qui appartient aux durables sentiments que seuls elle voulait inspirer: le souffle d'un monde frivole et adulateur avait passagèrement altéré cette pure affection. D'un autre côté, la blessure d'amour-propre de M. de Montmorency, que ses sentiments religieux ne tardèrent pas à faire disparaître, était encore toute vive dans ces premiers moments. Il mettait le soin le plus aimable et le plus tendre à ne pas exprimer son mécontentement, et s'appliquait à rendre, autant qu'il était en lui, la position de Mme Récamier moins pénible, entre son rival triomphant et lui-même; mais l'agitation était grande dans les âmes.
Au milieu de ces tristesses et de ces difficultés, la nièce de Mme Récamier, celle qu'elle traitait et aimait comme une fille, tomba gravement malade de la poitrine. Lorsque l'état aigu eut fait place à la convalescence, M. de Montmorency insista pour qu'on lui fît respirer l'air de la campagne, dans la solitude de la Vallée-aux-Loups, où presque chaque année Mme Récamier avait été chercher un doux et trop court repos. À l'automne, les médecins ne dissimulèrent point que la rigueur d'un hiver passé à Paris pouvait être fort nuisible à une santé délicate après l'échec d'une maladie vive; ils insistaient pour le séjour du midi. La tendresse inquiète de Mme Récamier la décida à partir pour l'Italie. Elle quitta Paris le 2 novembre 1823.
Le fidèle Ballanche, avec la simplicité de son absolu dévouement, partit en même temps que Mme Récamier, sans avoir même eu la pensée qu'il pût faire autrement; M. Ampère demanda la permission de se joindre à la petite caravane qui devait voyager lentement, et Mathieu de Montmorency, en prenant congé de son amie, se promettait de lui faire, au milieu du carême, une visite dans la ville sainte, que sa piété lui donnait depuis longtemps un désir très-vif de connaître, et où la présence de son cousin le duc de Laval lui offrait un attrait de plus. Ce dernier projet, comme on le verra, ne se réalisa point.
Nous allons maintenant donner, sans les interrompre, les lettres adressées à Mme Récamier par M. de Chateaubriand et M. de Montmorency, dans les jours qui précédèrent et qui suivirent son départ, jusqu'au moment de son arrivée à Rome.
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«25 octobre.
«Non, vous n'aurez pas dit adieu à toutes les joies de la terre; si vous parlez, vous reviendrez bientôt, et vous me retrouverez tel que j'ai été et tel que je serai toujours pour vous. Ne m'accusez pas de ce que vous faites vous-même. J'irai vous voir en sortant du conseil. J'ai mis les noms de Mme Thibaudeau et de M. Voutier à ma porte. Je vous aime de toute mon âme, et rien ne pourra m'empêcher de vous aimer, ni votre parti, ni votre injustice.»
LE MÊME.
«Mardi matin, 28 octobre.
«Vous voyez bien que vous vous êtes trompée. Ce voyage était très-inutile. Si vous partez, vous reviendrez au moins promptement, et vous me retrouverez à votre retour tel que vous m'aurez laissé, c'est-à-dire le plus tendrement, le plus sincèrement attaché à vous. Je suis bon à l'user; je ne me lasse jamais, et si j'avais plus d'années à vivre, mon dernier jour serait encore embelli et rempli de votre image.
«À quatre heures et demie, je serai dans la petite cellule qui sera la mienne pendant votre absence.»
LE MÊME.
«2 novembre 1823
«Craignant toujours de vous faire quelque peine, lorsque vous comptez pour rien les miennes, je vous écris ce mot sur les chemins, de peur de manquer votre passage à Lyon. Je serai jeudi à Paris et vous n'y serez plus: vous l'avez voulu. Me retrouverez-vous à votre retour? Apparemment, peu vous importe. Quand on a le courage, comme vous, de tout briser, qu'importe en effet l'avenir? Pourtant je vous attendrai; si j'y suis, vous me retrouverez tel que vous m'avez laissé, plein de vous, et n'ayant pas cessé de vous aimer. Je vous écrirai à Turin et puis à Florence.»
LE MÊME.
«Paris, le 7 novembre 1823.
«Je vous écris ce petit mot à Lyon, à mon retour à Paris, en même temps que je vous écris à Turin. Je vous ai encore écrit à Lyon, en courant les chemins. Mettez sur le compte de mon exactitude ce qui est l'effet de mes sentiments, c'est votre coutume d'être injuste. Malgré tout cela, vous reviendrez; vous ne serez pas même longtemps. Vous reconnaîtrez que vous vous êtes trompée. Le billet de vous que j'ai trouvé ici en arrivant m'a fait voir que la joie d'Amélie vous faisait une sorte de plaisir, et que vous repreniez un peu à la justice et à l'espérance. Croyez-moi, rien n'est changé, et vous en conviendrez un jour.
«Souvenez-vous de tout ce que je vous ai dit sur le manuscrit.»
LE MÊME.
«Paris, le 7 novembre 1823.
«Vous avez passé les Alpes que je ne repasserai plus; vous êtes dans le beau pays où j'étais l'année dernière à la même époque. Vous vous éloignez de vos amis. Ces amis ne sont plus jeunes; le temps qu'ils perdent est irréparable. Vous avancez cette absence qui commence tôt et ne finit plus. Mais enfin vous l'avez voulu. Vous me direz, quand vous serez de retour, si vous avez vu l'Italie avec les mêmes yeux qu'autrefois; si les ruines vous ont dit la même chose, et si le changement, qui est survenu en vous, ne s'est point étendu à ce qui vous aura environnée. Mais je ne veux point attrister votre voyage: avant tout, que vos peines ne vous viennent jamais de moi.
«Je ne vous parle point de politique. Vous êtes trop heureuse de n'entendre parler ni de chambres, ni de ministères, ni de journaux; tout cela vous reviendra assez dans votre cellule. Jouissez bien de votre liberté. Revenez le plus tôt possible. Je tâcherai de vivre jusqu'à votre retour. Je souffre cependant.»
LE MÊME.
«Paris, le 15 novembre 1823.
«Je vous ai écrit deux fois à Lyon, une fois à Turin, et vous ne m'avez pas répondu. J'ai su par le duc de Doudeauville que vous étiez arrivée à Lyon, et j'ai été réduit à apprendre de vos nouvelles par les autres. Je ne vous répéterai pas le lieu commun que ce sont ceux qui restent qui sont le plus à plaindre. Vous avez pris votre parti si vite, que vous avez sans doute été persuadée que vous seriez heureuse: peu importe le reste. Je vous le souhaite du fond de l'âme, ce bonheur que vous méritez, même lorsque vous affligez vos amis. Ma vie maintenant se déroule vite. Je ne descends plus, je tombe, et je ne puis, dans la rapidité de ma chute, que faire des voeux pour vous, que je laisse après moi sur la pente. Je me reproche de vous attrister peut-être au milieu du beau pays que vous parcourez. Saluez pour moi les montagnes, les riantes vallées que sans doute je ne reverrai plus. Je ne vous parle point de politique. Elle va bien, mais ce sont des conversations réservées pour la petite cellule; revenez-y, Horace, dont vous allez voir la retraite, disait qu'il faut renfermer dans un petit espace nos longues espérances. J'espère pourtant bientôt une lettre de vous. Je vous écrirai à Rome. Si mes lettres adressées à Turin et à Florence ne vous étaient pas parvenues, faites-vous les renvoyer à Rome.»
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Paris, ce 29 novembre 1823.
«C'est à Dampierre, où j'ai été passer sept à huit jours d'adieux pour cette année, que j'ai reçu votre petite lettre datée du 18 novembre. Elle m'a fait grand plaisir, puisque voilà ce Mont Cenis passé; vous avez atteint un plus beau soleil, un climat doux, pendant que nous sommes depuis une semaine dans les plus épais brouillards.—Amélie se trouve déjà mieux: c'est une vraie consolation et la seule que je puisse recevoir de votre absence. Vous savez quels tendres voeux vous accompagnent, et pour elle et pour vous-même. Je doute qu'une lettre puisse encore vous rejoindre à Florence que vous m'indiquez et où je projetais bien de vous faire trouver un petit mot chez M. de la Maisonfort[8], à qui vous ne pouvez pas échapper. Mais j'envoie toujours ceci à M. Récamier qui m'a fait prévenir d'une bonne et rapide occasion.—Nous sommes ici à peu près dans la même position, disputant sur la septennalité et la dissolution.—Un homme de vos amis[9] a pris la plume: c'est peut-être trop souvent. Je suis du reste, comme vous croyez, beaucoup moins au courant de ses nouvelles. Nous nous sommes rencontrés en bon lieu, et j'ai trouvé que ce qu'il y avait de plus simple, c'était de nous parler de vous. Il m'a dit n'avoir pas eu une seule fois de vos nouvelles: je trouvais moi-même que c'était trop peu, quoique je désire que vous ne vous fatiguiez pas trop surtout à certaines lettres; j'ai cependant dit que je croyais être sûr que vous en aviez écrit une.
«Je pense, surtout pour les envier, aux amis qui vont avoir le bonheur de vous voir, de vous recevoir. J'ai reçu une très-aimable lettre de la duchesse[10], de Naples où elle a été voir les Clifford et son beau-fils. Adrien vous parlera peut-être d'un petit intérêt d'amour-propre sur lequel mon amitié ne veut pas garder un silence affecté. Les journaux vous auront dit que j'avais eu la grand'croix de Saint-Charles[11]. Je voulais le trouver simple, puisque deux autres n'avaient pas été traités autrement. Mais on dit aujourd'hui qu'ils sont parvenus à se faire accorder mieux, et alors je pourrais être blessé du rapprochement. C'est assez misérable, et cela m'ennuie sans y ajouter trop d'importance.
«Adieu, aimable amie, parlez de moi à votre nièce, aux voyageurs qui vous auront sûrement rejointe. Vous savez ce qui manque chaque soir à ma journée.
«Adieu, adieu.
«Nous sommes dans l'attente de la réception de M. le duc d'Angoulême pour mardi prochain.»
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Paris, le 29 novembre 1823.
«Je crains que ma lettre adressée à Turin ne vous soit pas arrivée, parce qu'elle n'était pas affranchie. J'ai peur aussi que vous n'ayez passé trop vite à Turin et à Florence, où je vous ai également écrit, pour avoir le temps de voir que vous n'étiez pas oubliée. J'espère que mes premières lettres vous rejoindront à Rome avec celle-ci.
«Depuis votre départ, mon travail s'est accru, et je n'ai trouvé que dans cette ennuyeuse occupation une triste distraction à votre absence. Je n'ai pas passé une seule fois auprès de l'Abbaye: j'attends votre retour. Je suis devenu poltron contre la peine: je suis trop vieux et j'ai trop souffert. Je dispute misérablement au chagrin quelques années qui me restent; ce vieux lambeau de ma vie ne vaut guère le soin que je prends de lui. Vous êtes à Rome, à Rome que j'aimais tant et où j'aurais voulu vivre. M'y plairais-je encore? Dites-moi bien ce que vous y aurez éprouvé. Ce que vous sentirez, je l'aurais senti. Comme pour vous, Rome aurait perdu ou gardé pour moi son intérêt et son charme. Il est malheureux de si bien s'entendre et d'être séparés par cinq cents lieues.
«Le temps marche, mais pas assez vite. Je compte, comme si j'avais vingt ans, les jours pour les franchir. Quand je trouve le bon duc de Doudeauville, je lui parle à l'instant de vous. C'est la seule personne que je voie qui vous connaisse, car je ne rencontre jamais Mathieu. Je n'avais pas un grand penchant pour le duc de Doudeauville; mais il parle de vous si bien et avec une telle effusion de coeur que vous me l'avez fait aimer.
«J'ai reçu votre billet de Chambéry. Il m'a fait une cruelle peine. Le Monsieur m'a glacé. Vous reconnaîtrez que je ne l'ai pas mérité.
«Pour jamais à vous.
«J'écrirai régulièrement, souvent deux fois, mais toujours une fois par semaine à Rome.»
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Paris, le 13 décembre 1823.
«J'allais vous écrire par la poste, aimable amie, lorsqu'est arrivé chez moi M. Lefebvre, m'annonçant son prompt et rapide voyage, et me disant qu'il avait voulu me voir pour vous donner plus directement de mes nouvelles. Ce serait bien le cas de profiter d'une occasion aussi sûre pour répondre à votre difficile question sur ce qui se passe d'intéressant pour vos amis. Vous en avez de tellement lancés dans les grandes aventures qu'il ne m'est pas facile à moi-même de les y suivre, et encore moins de vous en rendre compte par écrit. Le premier[12], auquel vous savez cependant que je ne cède point le pas, me paraît être toujours dans les mêmes rapports avec son confrère prédominant[13]. Il désirerait souvent que cela ne fût pas ainsi, mais plus souvent il en prend son parti comme le plus sûr; et les phrases habituelles de part et d'autre sont: «qu'ils sont contents réciproquement;» cela ne fait pas que cela soit toujours.
«Vous êtes peut-être plus intriguée de ce dernier changement du ministère espagnol. Il serait curieux de savoir ce que vous en mandera M. de Chateaubriand, votre ami ministre, s'il en mande quelque chose. Lui et ses collègues peuvent prendre le parti de s'en arranger comme d'une chose faite; mais je suis sûr que la première impression a été le regret de n'y avoir pas eu une influence plus directe, et un peu de mécontentement et de dédain pour une chose très-imparfaite.
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«4 janvier 1824.
«J'ai reçu non pas vos lettres, mais vos petits billets jusqu'au 24. Je voudrais vous écrire plus souvent, plus exactement, plus longuement, mais les derniers jours de l'année ont été si remplis d'affaires que je n'ai pas eu un seul moment à moi, et ce qui a achevé de m'accabler, Mme de Chateaubriand a été et est encore assez malade. Ainsi vous voyez que nous avons l'un et l'autre fini l'année tristement. En voilà une autre qui commence; ah! puisse-t-elle être plus heureuse! elle le sera, si vous revenez. Croyez-moi, moi vieux voyageur, il n'y a de bon que le repos, le coin du feu et quelques amis éprouvés par le temps.
«Je ne vous parlerai point de politique. Dans trois mois les chambres vont s'ouvrir. Si j'ai le bonheur de réussir à la tribune comme l'autre année et que nous obtenions (et j'en suis à peu près sûr) la septennalité, alors j'aurai rempli une carrière utile à mon pays tant à l'extérieur qu'à l'intérieur; le reste me sera indifférent. Mais revenez me conter tout ce que vous aurez vu dans cette Rome que je ne reverrai sans doute jamais.
«Je vois par mes affaires qu'il me sera impossible d'écrire régulièrement; mais je le ferai aussi souvent que je le pourrai. Le temps où je vous écrivais tous les jours n'est pas passé. Vous n'avez qu'à revenir dans votre cellule.»
Mme Récamier arriva pour la seconde fois à Rome dans les derniers jours de novembre; elle y fut accueillie par l'un des plus aimables et des plus fidèles amis de sa jeunesse, le duc de Laval, avec une joie si vive et si vraie qu'elle en fut profondément touchée. La duchesse de Devonshire lui avait choisi un appartement dans le voisinage de la place d'Espagne et du Pincio, où, grâce aux soins délicats de l'amitié, Mme Récamier et sa jeune compagne trouvèrent une exposition chaude, une distribution commode et, dans des conditions d'économie nécessaires, toute l'élégance que comporte un appartement loué meublé.
L'aspect que Rome présentait alors aux voyageurs était tout autre que celui dont Mme Récamier avait été frappée dix ans auparavant.
Pie VII n'existait plus; ce saint pontife avait rendu son âme à Dieu le 20 août 1823, et le couronnement de son successeur, Léon XII, avait eu lieu le 5 octobre, avant même que Mme Récamier n'eût quitté Paris. De toutes les fêtes religieuses, de toutes les splendeurs qui se déploient à l'intronisation d'un pape, une seule cérémonie restait à accomplir et Mme Récamier y assista: c'était la prise de possession par le nouveau pontife de la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Aucun spectacle au monde ne produit une impression plus vive, plus saisissante, n'émeut plus le coeur en charmant les regards, que celui d'une bénédiction pontificale donnée du haut de la loge de Saint-Pierre; et cependant, j'oserai dire, que malgré la grandeur et la magnificence de l'édifice, les belles lignes de sa double colonnade, son obélisque, ses fontaines, tout ce luxe d'une splendide architecture est effacé par le coup d'oeil que présente la même cérémonie de la bénédiction papale déployant sa pompe religieuse dans le cadre de la campagne de Rome vue de la basilique de Saint-Jean; il semble que la bénédiction donnée à la ville et au monde prenne devant ces beaux horizons sa signification véritable.
Grâce à la circonstance d'un conclave et à la proclamation d'un nouveau pape, Rome était donc en 1823 animée par un concours très-nombreux d'étrangers. Cette ville, qui en 1813, privée de son souverain, se voyait réduite à la condition de chef-lieu d'un département français, avait retrouvé, avec son indépendance, le mouvement politique et la vie que crée la présence d'une cour, même ecclésiastique. Les étrangers, pèlerins des arts ou pèlerins de la religion, abondaient dans ses murs; le corps diplomatique y donnait de brillantes fêtes.
Le duc de Laval y représentait noblement la France: bienveillant et gracieux pour les individus, il exerçait envers ses compatriotes la plus large hospitalité. L'urbanité de ses manières, la modération de son caractère étaient en parfaite harmonie avec l'esprit conciliant du gouvernement auprès duquel il était accrédité, et avec la mansuétude des princes qu'il représentait; aussi la famille Bonaparte jouissait-elle à Rome d'une sécurité et d'un calme absolus. Elle y était nombreuse. Le cardinal Fesch, Mme Lætitia, mère de Napoléon, la princesse Borghèse, Lucien Bonaparte, prince de Canino, et ses enfants, Jérôme, l'ancien roi de Westphalie, étaient fixés dans les États pontificaux et résidaient le plus habituellement à Rome.
Le duc de Laval mit, avec une charmante et parfaite amitié sa personne, sa maison, ses gens, ses chevaux à la disposition de Mme Récamier, et chaque soir, finissait ou commençait la soirée chez elle.
La France n'était pas seulement alors représentée à Rome de la façon la plus honorable par son ambassadeur; la colonie de nos artistes comptait des noms illustres, et, ce qui vaut encore mieux, des hommes d'esprit et de nobles coeurs. Guérin était directeur de l'Académie de France; Schnetz, Léopold Robert, dans toute la force de la jeunesse et du talent, vivaient, travaillaient, s'inspiraient au sein de la ville qui sera toujours la vraie patrie des arts. C'était un emploi charmant de la matinée que de parcourir successivement les ateliers des artistes que je viens de nommer; Mme Récamier y trouvait un très-vif intérêt et l'ambassadeur de France l'accompagnait souvent dans ces courses. Guérin, Schnetz et Robert venaient d'ailleurs assidûment chez elle.
Le premier, dont la santé avait toujours été délicate, semblait déjà assez sérieusement atteint dans sa constitution: il était de petite taille, ses traits avaient de la régularité et de l'agrément, ses manières étaient réservées, son esprit fin et aimable. Absorbé par les devoirs et par les minutieux détails de l'administration de l'Académie de France, Guérin ne peignait plus guère: il se plaignait souvent de l'impossibilité où il se trouvait de reprendre ses pinceaux, et annonçait toujours la prochaine résolution de peindre; mais il est permis de douter qu'avec plus de loisir il se fût remis au travail. Le charme de la société de Guérin était extrêmement apprécié dans le salon de Mme Récamier; on n'y témoignait pas moins d'empressement à Léopold Robert, quoique rien dans sa conversation ni dans sa personne ne pût faire deviner sa supériorité et la poésie de son talent.
Robert était très-timide; taciturne et gauche dans le monde, il fallait l'avoir vu souvent, l'avoir connu longtemps, avoir rassuré cette nature mélancolique et défiante d'elle-même, pour découvrir tout ce qu'il y avait de noble simplicité dans son coeur et d'élévation dans ses sentiments.
Une intimité étroite, et qui fut inaltérable, liait Robert à Victor Schnetz. Ces deux artistes présentaient entre eux un assez grand contraste de goûts, d'humeur, et n'en avaient que plus d'amitié l'un pour l'autre. Schnetz a l'esprit prompt, la repartie vive, il a toujours aimé le monde, et y porte des manières aisées, de la dignité et beaucoup d'entrain. Son pinceau, plein de vigueur et de vérité, excelle surtout à rendre les scènes populaires de la vie romaine; ses conseils et son influence furent certainement utiles au talent de Robert.
C'est aussi à Rome, et dans ce même hiver de 1823 à 1824, que Mme Récamier connut M. Delécluze. Un naturel plein de verve, un bon sens mordant, une bienveillance originale, de la bonhomie sans fadeur et un tour imprévu et vif qui s'efface un peu dans ses écrits, donnent à la conversation de M. Delécluze un agrément tout particulier.
Mme Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire la douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de goût et d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en dépit d'une maigreur qui donnait à sa personne un faux air d'apparition, elle conservait des traits d'une régularité fine et noble, des yeux magnifiques et pleins de feu. Sa taille était droite, élevée; elle avait une démarche d'impératrice, et son teint blanc et mat achevait cet ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux bras et ses belles mains, réduits pour ainsi dire à l'état de squelette, avaient la blancheur de l'ivoire; elle les couvrait de bracelets et de bagues. La grâce et la distinction de ses manières ne pouvaient être surpassées. Sa jeunesse n'avait pas été sans troubles, et les agitations de son âme, les circonstances romanesques de sa vie avaient laissé sur toute sa personne une empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant.
Depuis longtemps fixée à Rome, la duchesse de Devonshire s'était liée d'une amitié sincère avec le cardinal Consalvi qui fut le premier ministre de Pie VII pendant tout son pontificat. Cette intimité d'une grande dame anglaise et protestante avec un cardinal secrétaire d'État du souverain pontife n'était pas le trait le moins singulier de la vie de la duchesse. Elle voyait sans cesse le duc de Laval, qu'elle avait connu en Angleterre pendant l'émigration; Adrien et Mathieu de Montmorency la nommaient toujours la duchesse-cousine, quoiqu'elle ne leur fût unie par aucun lien de parenté. Le duc de Laval en parlant d'elle écrivait à Mme Récamier au mois de mai 1823:
«Je m'entends avec la duchesse pour vous admirer. Elle a quelques-unes de vos qualités, qui ont fait le succès de toute sa vie. C'est la plus liante de toutes les femmes, qui commande par la douceur, et elle s'est fait constamment obéir; ce qu'elle a fait à Londres dans sa jeunesse, elle le recommence ici. Elle a tout Rome à sa disposition; ministres, cardinaux, peintres, sculpteurs, société, tout est à ses pieds.»
Cette aimable et généreuse personne menait en effet à Rome une existence princière, recevait les étrangers, et en particulier ses compatriotes, avec une affabilité parfaite, encourageait les arts, les cultivait elle-même avec goût, et s'intéressait aux lettres.
Deux monuments feront vivre le souvenir de la protection que la duchesse de Devonshire accordait aux artistes. Elle fit imprimer à ses frais, en 1816 et 1819, par les presses de De'Romanis, le texte et une traduction en vers italiens de la Ve satire d'Horace (Voyage à Brindes), et la traduction de l'Énéide, d'Annibal Caro. Ces deux éditions in-folio, exécutées avec un grand luxe, sont ornées l'une et l'autre de nombreuses planches gravées au burin. La duchesse avait eu l'idée de joindre au texte antique la vue des lieux décrits par les deux poëtes latins, dans leur état actuel; elle demanda ces vues aux peintres et aux graveurs les plus habiles parmi les artistes fixés en Italie, à quelque nation qu'ils appartinssent: Camuccini, Catel, Chauvin, Boguet, Pomardi, Williams, Eastlake, Gmelin, Keisermann, ont fourni chacun une ou plusieurs compositions; la duchesse elle-même figure dans ce travail pour deux dessins qui n'en déparent pas l'ensemble.
Mais la mort de Pie VII, en ruinant la fortune politique du cardinal
Consalvi, venait de porter atteinte à cette noble existence.
Le pape mourut le 20 août: la veille de ce jour, c'est-à-dire le 19, le duc de Laval écrivait à Mme Récamier qui n'avait point encore quitté Paris:
«Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est
expirant, et j'attends à chaque instant la nouvelle de son dernier
soupir pour expédier mon courrier.
«La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée de la douleur de son cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son maître, un ami de vingt-quatre ans, et un pouvoir du même âge.»
Le cardinal Consalvi ne survécut guère au maître à la destinée duquel la sienne avait été si fidèlement attachée. Sa santé, déjà chancelante, reçut le dernier coup à la mort de Pie VII. On lui reprochait depuis longtemps ses tendances libérales, la faveur dont les étrangers avaient joui sous son gouvernement, et jusqu'à l'amitié hautement témoignée qui le liait à une Anglaise.
Le nouveau pape, lorsqu'il n'était encore que le cardinal della Genga, s'était trouvé ouvertement en désaccord avec le premier ministre de Pie VII. Un de ses premiers soins, en montant au trône pontifical, avait bien été de faire porter à ce représentant d'une politique qui n'était pas la sienne les assurances de la plus affectueuse bienveillance; mais il n'en était pas moins vrai que Consalvi, en perdant son vieux maître, voyait renverser le système qu'il avait fait prévaloir pendant près d'un quart de siècle, et cette réaction contre le long exercice de son pouvoir fut extrêmement dure pour lui.
Lorsque Mme Récamier arriva à Rome, à la fin de novembre, l'état du cardinal Consalvi commençait à donner de sérieuses inquiétudes; il mourut le 24 janvier suivant, sept mois presque jour pour jour après la mort de Pie VII.
Mme Récamier ne vit donc pas le cardinal Consalvi; mais elle fut pendant six semaines la confidente des inquiétudes, des espérances, des angoisses alternatives de la duchesse de Devonshire, et personne ne pouvait s'associer plus qu'elle à ces douleurs de l'amitié. Quand enfin le cardinal eut cessé de vivre, et que, selon le cérémonial en usage à Rome pour les personnages considérables, il fut exposé sur son lit de parade, la ville entière se ruait pour contempler mort cet homme d'État si longtemps tout-puissant. Mme Récamier, uniquement préoccupée du vide qui venait de se faire dans le coeur et dans les habitudes de son amie, instruite de l'empressement avec lequel la foule se portait au palais du cardinal, non-seulement n'eut pas l'idée d'aller curieusement se mêler à ce flot des indifférents, mais elle imagina que la duchesse de Devonshire devait être très-froissée de cette curiosité sans respect pour les restes d'une personne qu'elle avait tant aimée.
Mme Récamier dirigea ce jour-là sa promenade vers la villa Borghèse, bien sûre de la trouver déserte, les étrangers comme les Romains se portant tous à la chapelle ardente. La solitude était en effet complète, et Mme Récamier était descendue de voiture pour en jouir à son aise, quand elle aperçut de loin dans une allée la grande et élégante figure de la duchesse que le contraste de ses vêtements noirs avec la blancheur pâle de son teint faisait ressembler à une ombre. Son image m'est restée comme un type frappant de désespoir contenu. Les premières paroles qu'elle adressa à Mme Récamier furent pour lui demander d'aller, elle aussi, contempler le cardinal mort. Celle-ci, extrêmement surprise du désir qui lui était exprimé, voulut pourtant y condescendre, et, remontant en voiture, elle se fit conduire à l'instant même au palais de l'ancien ministre d'État. Ce palais était littéralement assiégé, et sans le valet de chambre de la duchesse, qui se trouva là par bonheur, on n'eût pu fendre la foule; mais cet homme conduisit Mme Récamier par un escalier intérieur, et l'introduisit dans la chambre où reposait la dépouille mortelle.
C'était l'heure où les chapelains qui, pendant l'exposition, étaient rangés aux deux côtés du lit de parade et devaient y prier, prenaient leur repas dans une salle voisine dont la porte était ouverte. L'entrée principale de l'appartement, par où les curieux étaient admis, avait été momentanément fermée, et on entendait derrière la porte les voix, les colloques et presque les cris d'une foule que l'attente impatientait; dans la salle des chapelains, le bruit des assiettes et des verres, et dans la chambre mortuaire, sur un lit très-élevé, le cardinal revêtu de la pourpre et dormant son dernier sommeil; ses traits étaient beaux et calmes, mais sévères.
Mme Récamier et sa nièce s'agenouillèrent et prièrent un moment du fond du coeur pour le mort, et surtout pour la pauvre amie que les années avaient condamnée à l'isolement, en la faisant survivre à toutes les affections de sa jeunesse, et qui perdait, en perdant le cardinal, l'appui et le charme de ses dernières années.
L'arrivée de Mme Récamier à Rome fut troublée dans les premiers temps par une grave maladie de la femme de chambre qui l'accompagnait. Dans un moment où le danger semblait s'éloigner, elle écrivait la lettre suivante:
Mme RÉCAMIER À M. PAUL DAVID.
«Rome, 10 décembre 1823.
«Je suis bien sûre, mon bon Paul, que vous avez partagé tous nos ennuis; ce n'est que depuis peu de jours que nous commençons à respirer. Amélie a été bonne et charmante au milieu de toutes nos contrariétés; sa santé est bien, elle ne tousse pas, mais le mouvement du monde et de la conversation la fatigue facilement. Nous avions hier quelques personnes, elle s'amusait; mais à la fin de la soirée elle était oppressée: il faut encore des soins pour remettre parfaitement sa santé. La mienne a été fort altérée, je tousse toujours et je dors mal; mais je commence depuis quelques jours à reprendre du calme et à jouir de ce pays, dont je sens vivement le charme. Je m'inquiète seulement des choses que, dans la précipitation de mon départ, j'ai pu négliger. Je voudrais que vous me fissiez le plaisir d'aller chez mon notaire de ma part, et de vous éclaircir avec lui sur ce que, dans le trouble où j'étais, j'ai pu oublier; car vous savez que j'aime l'ordre dans les affaires, et je connais trop votre amitié pour craindre d'en abuser en vous occupant de mes intérêts. Vos lettres sont au rang de nos plus agréables distractions; nous attendons l'École des Vieillards, dont nous nous faisons une fête.—Amélie écrit à son oncle. Chargez-vous de mes plus tendres souvenirs pour mon père, pour M. Simonard. Parlez de moi à Mme Pasquier, dont la bonté, j'en suis sûre, s'est associée à tous nos ennuis; parlez aussi de nous à Mme de Malartie, pour laquelle nous avons un attrait si vrai. Enfin, soignez-nous dans le souvenir de nos amis, et continuez de nous écrire.
«Vous pouvez adresser vos lettres chez le duc de Laval. Adieu, adieu!»
La femme de chambre de Mme Récamier, qu'une rechute vint peu de jours après mettre dans le plus pressant danger, était une Suissesse protestante, mariée à un Français catholique, dont tous les enfants étaient également catholiques. L'état désespéré dans lequel se trouvait cette jeune femme, à laquelle Mme Récamier était fort attachée, excita un vif intérêt dans la société étrangère et particulièrement dans la société française de passage à Rome.
Le duc de Rohan-Chabot, que dix ans auparavant Mme Récamier avait connu à Rome chambellan de l'empereur, jeune, charmant et peut-être un peu frivole, devenu veuf par suite d'un horrible accident (sa femme, la princesse de Léon, avait péri brûlée), se trouvait de nouveau dans la capitale du monde chrétien, et il était prêtre. Il vint voir Mme Récamier; il lui exprima une compassion sincère pour la pauvre malade, et demanda à la voir. Elle avait toute sa connaissance, on lui transmit le désir de l'abbé de Rohan de causer avec elle; elle consentit à cet entretien avec empressement. Il lui parla longtemps, avec une charité vive; la grâce la toucha sans doute: car elle voulut, après avoir entendu l'abbé-duc, abjurer entre ses mains et mourir, disait-elle, dans la religion de son mari et de ses enfants. Après son abjuration, elle se trouva mieux, et Dieu lui fit la grâce de guérir et de vivre catholique.
Cependant M. de Montmorency, dont l'amitié s'associait si parfaitement et dans les moindres détails à tout ce qui touchait de près ou de loin au repos de son amie, lui écrivait en apprenant les inquiétudes qui l'avaient troublée:
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Paris, ce 6 janvier 1824.
«Depuis cette lettre du 24 décembre qui me donnait de tristes nouvelles de Rome, nous attendons avec une vive impatience toutes celles qui doivent suivre.—Rotschild nous a dit avant-hier que le courrier qui lui arrivait de Naples avait laissé le pape mieux[14].
«Mais je ne sais rien de votre pauvre femme de chambre. Je m'associe à tout ce que vous avez dû éprouver de premier saisissement, et depuis de peines, d'inquiétudes. Il serait bien triste ensuite de n'avoir pour vous et pour Amélie aucune personne de confiance et accoutumée à votre service.
«Vous aurez passé une nuit de Noël bien agitée, au lieu de pouvoir assister, dans une belle et imposante église, à ces touchants mystères! Dans ma modeste mais édifiante paroisse, j'ai pensé aussi à vous. Je ne me doutais pas que vous fussiez si tourmentée. Cruel effet d'une si longue distance! Cependant je ne veux plus vous plaindre, quand vous me mandez les heureux effets qu'a produits le beau soleil d'Italie sur la santé d'Amélie. Faites-lui-en mes tendres compliments. C'est une compensation que la bonne Providence a accordée aux sacrifices et aux regrets de l'amitié.
«Je suis touché des reproches que vous me faites sur la rareté de mes lettres; je vous en ai cependant écrit plusieurs. J'aurais tant de choses, petites ou grandes, qu'il me serait plus commode de vous raconter chaque jour dans la petite chambre de l'Abbaye-au-Bois!
«Vous manquez certainement beaucoup à mes relations avec votre ami; mais vous manquez pour des choses plus essentielles encore. J'ai été chez lui le dimanche avant le jour de l'an; il a commencé le compliment, que je lui ai rendu immédiatement, sur une faveur commune, que d'autres personnes n'auraient pas voulu voir restreindre à nous deux[15]. Vous avez pu avoir sur cette petite et triste affaire des détails par un plus ancien ami[16]. On a parlé d'un peu de division, mais elle s'éteindra peut-être par la faveur semblable à celle d'il y a huit jours que nous apprend le Moniteur même de ce matin. Vous serez bien aise de ce qui regarde le duc de Doudeauville; je partage ce sentiment, et je l'étends aussi au duc de Damas.
«Imaginez-vous que Sosthènes, dans l'excès de ce que j'appelle son rôle de Brutus royaliste, n'a pas cru pouvoir me faire compliment sur ce qui a accompagné une lettre[17] dont vous aurez eu connaissance. Heureusement j'ai pris le parti de mettre à part de tout cela nos relations de famille, pour ne pas altérer un bonheur qui m'est plus cher que le succès. Ma fille a été un peu souffrante.
«L'autre jour, votre ami, en me renvoyant une lettre de Rome que j'avais cru devoir lui communiquer, ajoutait des paroles affectueuses, et disait qu'il avait deux billets de vous (c'était pour me rassurer), et qu'il voudrait bien vous voir revenir.
«Adieu. Vous me permettrez de rire un peu du bon Ballanche lancé dans la plus grande société. Je crois qu'on la quitte souvent avec plaisir pour le modeste asile, où vous trouvez le moyen dans tous les lieux de porter et de conserver tant de charme! Je ne puis pas blâmer votre vie si retirée, si réglée. N'oubliez ni la plus grande des affaires, là où tant de choses la rappellent, ni vos vrais amis, au souvenir desquels vous êtes rappelée par chaque instant de privation.»
M. de Chateaubriand écrivait de son côté:
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Paris, ce 28 janvier 1824.
«Vous parlez de mes triomphes et de mon oubli. Ne croyez ni aux premiers ni au second. Si des succès politiques mêlés de travaux qui me tuent sont des triomphes; si de perdre le reste de sa vie dans des occupations contraires à ses goûts sont des choses qui peuvent faire oublier les attachements et les charmes d'une autre espèce d'existence, du moins est-il vrai que ces succès et ces occupations n'ont pas ce caractère pour moi. Je ne vous écris pas autant que je le voudrais: tantôt les courriers me manquent, car je n'ose confier mes lettres à la poste; tantôt les affaires surviennent avec une telle abondance que je suis obligé de passer les nuits. Je croyais être délivré après la guerre d'Espagne, et il s'est trouvé que les difficultés et les négociations ont commencé pour moi de ce moment. Que vous êtes heureuse d'être au milieu des ruines de Rome! que je voudrais y être avec vous! Quand retrouverai-je mon indépendance, et quand reviendrez-vous habiter la cellule? Dites-moi tout cela; écrivez-moi. Ne m'écrivez pas des billets si secs et si courts, et pensez que vous me faites du mal sans justice. C'est une double peine que de souffrir sans avoir mérité le mal qu'on vous fait. À vous, à vous pour la vie.»
Parmi les voyageurs français qui arrivèrent à Rome dans l'hiver de 1824 se trouva Dugas-Montbel, le traducteur d'Homère, l'intime ami de M. Ballanche et de M. Ampère, savant aimable et homme excellent, qui vint grossir le cercle dont Mme Récamier était l'âme et le centre. Mais Dugas-Montbel ne faisait en Italie qu'un rapide voyage; il voulait, selon le programme que s'imposent tous les touristes, voir à Rome un carnaval et la semaine sainte, et passer quinze jours à Naples. Il parvint, à force d'instances, à entraîner avec lui le bon Ballanche; ils partirent de Rome le 22 janvier, deux jours avant la mort du cardinal Consalvi. M. Ballanche, tout étonné de se trouver séparé de celle qui remplissait sa vie, lui écrivait de Naples:
«Vous avez le don de me faire changer de patrie, et maintenant c'est Rome qui est devenue ma patrie; je ne vois les heures d'y retourner.»
Quelques jours après, il rendait ainsi compte de l'impression qu'il recevait des horizons de Naples:
M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.
«Naples, ce 20 janvier 1824.
«Je savais déjà la mort du cardinal Consalvi; j'avais compris tout ce que cet événement devait avoir de triste pour vous personnellement, à cause du chagrin profond que devait en éprouver la duchesse de Devonshire. Elle a été bien heureuse de vous avoir auprès d'elle, et j'ai regretté de ne pas m'être trouvé à Rome pour m'associer à cette douleur; j'en aurais pris ma part, et le fardeau aurait peut-être été allégé d'autant. Dans ce temps-ci, les hommes se survivent à eux-mêmes, tant ils sont vite devancés par les événements; aussi la postérité peut exister pour eux immédiatement après leur mort. Je crois que le jugement sera très-favorable au cardinal Consalvi; ceci du moins sera une consolation pour ses amis. Il sait maintenant la vérité, et nous la verrons à notre tour.
«On nous dit qu'il est un peu trop tôt pour le voyage de Sicile; on s'accorde en général à dire, de plus, qu'il faut pour ce voyage plus de temps que nous ne voudrions lui en consacrer. J'avoue que je suis terriblement combattu à ce sujet. La Grande-Grèce, et dans la Grande-Grèce on comprend la Sicile, me touche personnellement plus que toute autre contrée: tous ces souvenirs philosophiques et poétiques à la fois sont tout à fait dans la sphère de mes idées actuelles. Ce ne serait pas pour y chercher des inspirations, mais pour me confirmer dans celles que j'ai déjà reçues. Je voudrais savoir si j'ai deviné juste.
«La Grande-Grèce est la patrie primitive de cette philosophie poétique dont je crois être appelé à renouveler dans le monde le sentiment éteint. Il me semble à présent que j'ai une destinée à accomplir. Cette destinée, je l'avais déjà entrevue plusieurs fois en France. Depuis que je suis en Italie, elle m'apparaît d'une manière un peu moins confuse. La vieille Europe a besoin de quelques apôtres comme moi. Peut-être serai-je seul, comme ce juif dont parle Cazotte; mais dussé-je être seul, il faut que j'exprime ce que Dieu a mis en moi.
«Je ne sais si vous vous attendiez à des récits de notre voyage, si vous comptiez sur nos impressions, pour me servir de l'expression consacrée. Je suis un pauvre faiseur de récits. Je regarde sans appuyer le regard, sans chercher à me rendre compte à moi-même. Les impressions que je reçois s'associent toujours aux sentiments que j'ai déjà, aux pensées qui sont en moi. Ces ruines et ces paysages, cette mer et ce ciel, deviennent de la philosophie, une sorte de poésie: c'est la voix du passé, c'est la voix de l'avenir. Avec l'aspect de Venise, j'ai fait l'Égypte; avec l'aspect de Cumes, je ferai les antres de la Samothrace. Ce que je vois ici, ce que j'ai vu ailleurs, ce que sais, ce que je devine, c'est toujours l'ensemble et la suite des destinées humaines. Herculanum et Pompeï ont été détruites par le volcan, Cumes par un tremblement de terre, Pæstum par les Sarrazins, et l'aria cattiva poursuit les restes de ces populations échappées à trois fléaux si différents. Comment décrire des colonnes et des paysages?»
Dans une autre lettre, un peu postérieure, le bon Ballanche exprime de nouveau le dépaysement qu'il ressentait loin de Mme Récamier:
«Me voici donc, lui écrit-il, tout seul au coin de mon feu, voulant méditer sur l'ancienne histoire romaine, et ne pouvant toujours penser qu'à la Rome d'aujourd'hui. Ici, je me fais l'effet d'être un citoyen romain exilé, et ce n'est point vers Paris que je tends. Toutefois, je parcours, sans trop pouvoir m'en occuper, quelques livres que j'ai achetés ici. J'entrevois des choses qui étendront encore le champ de mes recherches. Je suis confondu d'étonnement lorsque je viens à penser qu'une histoire si souvent examinée, si souvent discutée, reste encore complétement à faire. Le véritable historien est donc, dans toute la force du terme, un prophète du passé. Le don de prophétie et de divination s'applique donc, en effet, au passé comme à l'avenir. Si vous étiez métaphysicienne, je vous dirais que, dans ce cas, la prophétie est une synthèse.
[…]
«Vous savez bien que vous êtes mon étoile, et que ma destinée dépend de la vôtre. Si vous veniez à entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien vite me faire creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à mon tour. Que ferais-je sur la terre? Mais je ne crois pas que vous passiez la première; dans tous les cas, il me paraît impossible que je vous survive.»
M. Ballanche et M. Dugas-Montbel ne visitèrent ni la Sicile, ni la Grande-Grèce, et au bout de trois semaines, le fidèle Ballanche revint prendre sa place au foyer de Mme Récamier.
Nous avons déjà dit que le carnaval fut très-brillant et très-animé à Rome. Le duc de Laval donna plusieurs bals et quelques concerts magnifiques. Cependant Mme Récamier ne fit qu'une seule fois exception à la règle qu'elle s'était imposée de n'assister à aucune fête; ce fut à l'occasion d'un spectacle organisé au palais de Venise, chez l'ambassadrice d'Autriche, la comtesse Appony, que Mme Récamier voyait souvent, et dont elle appréciait les rares et aimables qualités. Il s'agissait de célébrer la fête de la comtesse Appony, et Mme Récamier avait consenti à ce que sa nièce se chargeât d'un rôle dans une des deux pièces que l'on représentait.
Le petit succès que ne pouvait manquer de valoir à la jeune Amélie l'accent français qu'elle possédait seule au milieu d'acteurs tous Allemands, Polonais ou Russes, avait doucement flatté le coeur si maternel de Mme Récamier, et le lendemain de cette soirée elle en racontait les circonstances dans une lettre que nous nous excuserions de donner, si on ne devait pas y trouver une preuve touchante de la bonté parfaite et de la grâce indulgente qu'elle portait dans tous ses rapports.
Mme RÉCAMIER À M. PAUL DAVID.
«6 février 1824.
«Je m'empresse, mon cher Paul, de vous rendre compte de la représentation. Je suis encore troublée, et d'avoir vu notre pauvre Amélie paraître sur ce théâtre au milieu de tout ce monde, et de la fatigue qu'elle en a éprouvée. Elle a joué son petit rôle avec une perfection, une grâce ravissante, une nuance de timidité qui ne nuisait point à son jeu et lui donnait un charme de plus; et dans cet auditoire, composé d'étrangers de toutes les nations, elle a été louée dans toutes les langues; mais quand elle est venue me rejoindre après la pièce, et que j'ai vu sa pauvre figure si altérée, tout le plaisir de ce petit succès s'est évanoui. Je l'ai ramenée chez moi; elle s'est bien vite couchée. Elle est mieux ce matin; mais elle a besoin de beaucoup de soins, et se réjouit aujourd'hui de rentrer dans nos habitudes paisibles et retirées. J'étais hier à cette comédie avec la duchesse de Devonshire. C'était la première fois qu'elle se trouvait dans le monde depuis la mort du cardinal Consalvi; elle était fort triste, et quand la salle retentissait d'éclats de rire, elle me regardait tristement, et me trouvait en sympathie avec elle. Adieu, mon cher Paul. Continuez de nous écrire; mais ne mettez pas d'abréviations dans vos lettres, nous ne savons pas deviner. Croyez à notre bien tendre amitié.»
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Paris, ce 28 février 1824.
«Je veux répondre depuis quelques jours, aimable amie, à votre lettre du 6. Elle m'apportait le récit de cette petite fête d'ambassadeur pour laquelle vous avez fait une exception rare, et de tous les succès d'Amélie. Je jouis de ceux-ci, sans en être étonné; mais je suis fâché de la grande fatigue qu'elle en a éprouvée. Cela vous aura rendues toutes les deux à vos paisibles habitudes, au milieu desquelles je voudrais trouver ma petite place du soir. Bien des regrets me reportent souvent vers cet hiver, que j'aurais pu passer à Rome, et que j'ai sacrifié réellement au désir prononcé de ma mère. Je ne sais vraiment si même, sous le rapport de la politique, mon séjour ici a été utile. Je suis sans doute plus au courant de beaucoup de choses qui ne s'écrivent pas, mais, sous un certain rapport qui excitait souvent votre intérêt ami, dans une situation à peu près pareille. Ces faveurs lointaines[18], que j'ai su apprécier sans exagération, et dont on s'est beaucoup trop troublé ici, seraient aussi bien venues me chercher là-bas; mais ce sont là de vaines pensées. C'en est une plus réelle que de vous demander si vous songez à fixer l'époque où vous viendrez recevoir, à votre paisible Abbaye, des visites dont vous voulez bien remarquer la privation. N'allez pas attendre cette époque de la belle saison où nécessairement après la chambre je fais des absences campagnardes.
«Je vous ai parlé de chambre, elle s'annonce excellente. Les premières élections d'arrondissement dépassent tout ce qu'on attendait: sur cinquante et quelques, il y avait seulement cinq libéraux, mais très-marquants, et un entre autres que vous connaissez[19], et dont on aurait bien pu se passer. J'imagine que cela satisfera beaucoup celui de vos amis qui m'a envoyé votre dernière lettre. Il m'a dit en avoir reçu une; nous sommes dans les mêmes rapports gracieux et polis, mais sans intimité. J'ai été un quart d'heure au commencement de son bal, qui était très-beau, et dont on dit qu'il est lui-même ravi; ce n'est pas là ce que je lui envie.
«Je pars après-demain pour aller passer quelques jours chez mon
beau-frère, qui est resté triste et solitaire à la campagne.
«Je vous écrirai à mon retour, et vous renouvelle, en attendant,
tous mes tendres hommages et sentiments.»
La reine Hortense, que Mme Récamier n'avait point revue depuis l'époque des Cent-Jours, arriva à Rome vers la fin de février 1824. Ses deux fils, Napoléon et Louis-Napoléon, dont il sera plusieurs fois question dans ces Souvenirs, l'accompagnaient.
Mais ici nous retrouvons un fragment du manuscrit de Mme Récamier, et nous allons la laisser parler.
FRAGMENTS DES SOUVENIRS DE Mme RÉCAMIER.
LA DUCHESSE DE SAINT-LEU À ROME.
«Je m'étais rendue un jour de fête à l'église de Saint-Pierre, pour y entendre la musique religieuse si belle sous les voûtes de cet immense édifice. Là, appuyée contre un pilier, recueillie sous mon voile, je suivais de l'âme et de la pensée les notes solennelles qui se perdaient dans les profondeurs du dôme. Une femme d'une taille élégante, voilée comme moi, vint se placer près du même pilier; chaque fois qu'une émotion plus vive m'arrachait un mouvement involontaire, mes yeux rencontraient le visage de l'étrangère tourné vers moi. Elle semblait chercher à reconnaître mes traits; de mon côté, à travers l'obstacle de nos voiles, je croyais distinguer des yeux bleus et des cheveux blonds qui ne m'étaient pas inconnus.—«Mme Récamier!—C'est vous, Madame!» dîmes-nous presque à la fois.—Que je suis heureuse de vous retrouver!» continua la reine Hortense, car c'était elle; «vous savez que je n'ai pas attendu ce moment pour chercher à me rapprocher de vous, mais vous m'avez toujours tenu rigueur,» ajouta-t-elle en souriant.—«Alors, Madame, répondis-je, mes amis étaient exilés et malheureux; vous étiez heureuse et brillante, ma place n'était point auprès de vous.—Si le malheur a le privilège de vous attirer, reprit la reine, vous conviendrez que mon tour est venu, et vous me permettrez de faire valoir mes droits.»
«J'éprouvai un peu d'embarras à lui répondre. Ma liaison avec le duc de Laval-Montmorency, notre ambassadeur à Rome, et avec tout ce qui tenait au gouvernement du roi à cette époque, était autant d'obstacles à ce que la reine me vînt voir chez moi; il n'y en avait pas moins à ce que je me présentasse chez elle; elle comprit mon silence.—«Je sais, dit-elle avec tristesse, que les inconvénients de la grandeur nous suivent encore alors même que ses prérogatives nous ont quittés. Ainsi la perte du rang que j'occupais ne m'a point acquis la liberté de suivre le penchant de mon coeur; je ne puis même aujourd'hui goûter les douceurs d'une amitié de femme, et jouir paisiblement d'une société agréable et chère.»
«Je m'inclinai avec émotion, mon regard attendri lui dit seul ce que j'éprouvais.—«Il faut cependant que je vous parle, reprit la reine avec plus de vivacité; j'ai tant de choses à vous dire!… Si nous ne pouvons nous voir l'une chez l'autre, rien ne nous empêche de nous rencontrer ailleurs; nous nous donnerons des rendez-vous, cela sera charmant!—Charmant en effet, Madame, répondis-je en souriant, surtout pour moi; mais comment fixer l'heure et le lieu de ces rendez-vous?—Ce serait à moi de vous le demander, car, grâce à la solitude qui est pour moi d'obligation, mon temps m'appartient tout entier; mais il n'en peut être de même du vôtre: recherchée comme vous l'êtes, sans doute vous allez beaucoup dans le monde.—Dieu m'en garde! Je mène au contraire une vie assez sauvage. Il serait absurde d'être venue à Rome pour y voir des salons et un monde qui se ressemblent partout; j'aime mieux visiter ce qui n'appartient qu'à elle, ses monuments et ses ruines.—Eh bien! voilà qui s'arrange à merveille. Si vous n'y voyez pas d'inconvénients, je serai de moitié dans vos excursions; vous me ferez part chaque jour de vos projets pour le lendemain, et nous nous rencontrerons par hasard au lieu que vous aurez choisi.»
«J'acceptai cette offre avec empressement. Je me faisais une fête de ces courses dans Rome antique, en compagnie d'une femme aimable et gracieuse, qui aimait et comprenait les arts; de son côté, la reine était heureuse de penser que je lui parlerais de la France, et, pour l'une comme pour l'autre, le petit air de mystère jeté sur ces entrevues n'était qu'un attrait de plus.
«—Où comptez-vous aller demain? me dit la reine.—Au Colisée.—Vous m'y trouverez certainement. J'ai à causer longuement avec vous: je tiens à me justifier à vos yeux d'une imputation qui m'afflige.» La reine allait entrer dans des explications, et l'entretien menaçait de se prolonger; je lui rappelai sans affectation que l'ambassadeur de France, qui m'avait conduite à Saint-Pierre, allait venir m'y reprendre: car je craignais que la rencontre ne fût embarrassante pour elle et pour lui.—«Vous avez raison, dit la reine, il ne faut pas qu'on nous surprenne: adieu donc, à demain, au Colisée.» Et nous nous séparâmes.
«Le lendemain, à l'heure de l'Ave Maria, j'étais au Colisée; j'aperçus la voiture de la reine Hortense, qui n'avait précédé la mienne que de quelques minutes. Nous entrâmes ensemble dans le cirque, en nous félicitant mutuellement de notre exactitude; nous parcourûmes ce monument immense au rayon du soleil couchant, au son lointain de toutes les cloches:
«Che paja il giorno pianger che si muore.»
«Nous nous assîmes ensuite sur les degrés de la croix au milieu de l'amphithéâtre. Le prince Charles Napoléon Bonaparte et M. Ampère, qui nous avaient suivies, se promenaient à quelque distance.—La nuit était venue, une nuit d'Italie; la lune montait doucement, dans les airs, derrière les arcades ouvertes du Colisée, le vent du soir résonnait dans les galeries désertes.—Près de moi était cette femme, ruine vivante elle-même d'une si étonnante fortune. Une émotion confuse et indéfinissable me forçait au silence. La reine aussi semblait absorbée dans ses réflexions.—«Que d'événements n'a-t-il pas fallu, dit-elle enfin en se tournant vers moi, pour nous réunir ici! événements dont j'ai souvent été le jouet ou la victime, sans les avoir prévus ou provoqués!»