LES
PETITS VAGABONDS

PAR

Mme JEANNE MARCEL

ILLUSTRÉS DE 25 VIGNETTES

PAR E. BAYARD

CINQUIÈME ÉDITION

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

CHAPITRE PREMIER.

César, Aimée et leur compagnon Balthasar.

Il était une fois, mes petits lecteurs, deux enfants que Dieu avait faits orphelins tout jeunes, et bien avant qu'ils fussent en état de garder le souvenir des soins et de la tendresse que leur avait prodigués leur pauvre maman.

A l'époque où commence notre histoire, l'aîné, un garçon, pouvait avoir neuf ans, peut-être dix, et le plus jeune, une fille, huit ans à peine. Il ne faut pas me demander s'ils étaient jolis; c'était chose fort difficile à découvrir sous leurs haillons, et je ne saurais vraiment vous répondre. Cela, du reste, leur importait si peu, qu'ils eussent été eux-mêmes bien embarrassés de dire s'ils avaient le nez camard ou aquilin; de la vie, ils ne s'étaient regardés dans un miroir.

Je n'essayerai pas non plus de vous vanter leur intelligence; ils en avaient, sans doute, mais il n'y paraissait guère, car ils avaient toujours vécu comme des sauvages et ne savaient encore ni lire, ni écrire, ni prier. Ils ignoraient aussi tout ce qui concernait leur première enfance, et ne connaissaient rien des parents qu'ils avaient perdus, ni de l'époque ou du lieu où ils étaient nés. Aussi loin dans le passé qu'ils pouvaient se reporter par le souvenir, ils se voyaient du matin au soir errant sur le pavé de Paris; où ils offraient aux promeneurs des bouquets de roses et de violettes qu'on leur achetait trop rarement, et du soir au matin couchés côte à côte sur de misérables paillasses dans le logis de leur tuteur Joseph Ledoux.

Lorsque César, qui avait par moment des idées vagues et confuses d'un temps plus heureux, s'enhardissait assez pour questionner Joseph, celui-ci répondait invariablement qu'ils n'étaient que de misérables enfants trouvés. Enfants trouvés!... Cela les faisait réfléchir: ils se représentaient tous deux abandonnés sous le porche d'une église, comme ils entendaient dire qu'on trouvait quelquefois des enfants nouveau-nés, ou bien perdus dans un chemin de traverse, au milieu des bois, tels que César en voyait toujours la nuit dans ses rêves, bien qu'à sa connaissance il n'eût jamais été à la campagne. Et c'était pour eux un grand sujet de désolation!

Ah! si à défaut de parents, la Providence leur avait seulement donné des amis! Mais l'amitié, douce au coeur des enfants comme au coeur des hommes, leur faisait aussi défaut. Personne ne s'intéressait à eux au delà de cette pitié passagère que leur grande jeunesse inspirait à quelques promeneurs. De temps à autre ils entendaient qu'on disait en passant près d'eux: »Pauvres petits!» Touchés jusqu'au fond de l'âme, ils levaient sur la personne qui avait parlé ainsi leurs beaux yeux pleins de reconnaissance, mais on leur donnait deux sous et puis c'était fini. Ils étaient donc seuls au monde et abandonnés de tous, excepté de Dieu, qui veille toujours sur ses créatures; mais ils ne connaissaient point Dieu.

Si, je me trompe, César et Aimée avaient un ami. Un seul, il est vrai, mais plus attaché et plus dévoué qu'on ne serait autorisé à l'exiger d'un grand nombre. Il s'appelait Balthasar et n'était, hélas! qu'un pauvre caniche aussi mal placé dans la hiérarchie des chiens que ses maîtres dans celle des hommes. D'un extérieur peu fait pour inspirer la confiance, il était horriblement malpropre et avait l'air de porter des guenilles en guise de toison. De plus il avait le malheur d'être maigre à lui tout seul autant que les sept vaches qu'un certain roi d'Égypte vit en songe, comme il est expliqué dans la Bible. Mais cela ne fait rien; ce ne sont pas toujours les caniches les plus gras et les mieux soignés qui sont les meilleurs et les plus intelligents. Si Balthasar était laid et chétif, en revanche, sa cervelle de chien était bien organisée; il avait beaucoup de moyens, et, en outre, du coeur assez pour faire honte à bien des hommes.

C'était vraiment une bonne et intelligente bête; et quand je songe aux preuves d'attachement qu'il a données à ses jeunes maîtres, et à sa conduite si sagement raisonnée en maintes circonstances, je me demande comment il se trouve des gens assez hardis ou assez aveugles pour refuser aux caniches la faculté de penser.

Croyez bien, mes petits lecteurs, que Balthasar ne ressemblait en rien à ces chiens idiots qu'on voit tous les jours s'attacher au premier venu qui veut bien se déclarer leur maître, et sont toujours prêts à s'humilier devant la force. De tels chiens ne méritent seulement pas qu'on daigne s'occuper d'eux. Quant à lui, il ignorait la bassesse et n'avait point tant de servilité dans le coeur au service des hommes.

Son éducation avait été fort soignée; des maîtres habiles et bien inspirés l'avaient doté de nombreux talents, dont Joseph Ledoux tirait alors un parti assez avantageux. On ne savait pas en ce temps-là que l'adversité obligerait un jour Balthasar à faire un gagne-pain des tours d'adresse et de force qu'on lui avait enseignés pour charmer ses loisirs et ceux de ses amis. Mais la vie est ainsi faite: personne ne peut répondre de l'avenir. On voit tous les jours les gens les mieux partagés sous le rapport des richesses passer de l'opulence à la misère avec une rapidité bien faite pour donner à réfléchir!...

Quant à Balthasar, il n'était point tombé d'une hauteur vertigineuse; c'était au milieu d'une honnête famille d'artisans, et non dans le chenil d'un grand seigneur, que le sort l'avait fait naître.

Il n'en avait pas moins été très-dur pour lui de se trouver ensuite au service d'un bateleur, et surtout d'un bateleur ivrogne et méchant comme était Joseph Ledoux. Balthasar, vous le devinez bien, je pense, était un chien savant, ou, si vous le préférez, un chien artiste.

Vous énumérer tous les tours qu'il exécutait serait fastidieux; cependant, si cela peut lui procurer une meilleure place dans votre estime, je vous apprendrai qu'il sautait à la corde presqu'aussi bien que les plus habiles d'entre vous; disait l'heure au public avec l'exactitude d'un cadran solaire; mettait bravement le feu à un petit canon de poche, dont l'explosion ne le faisait même pas sourciller; savait, rien qu'à l'inspection de la physionomie, distinguer au milieu d'une foule d'enfants celui qui était le plus aimable et le plus docile, et, de sa patte droite, battait la mesure avec une précision remarquable lorsque son maître jouait du violon. Entre de meilleures mains que celles de Joseph, il aurait pu très-certainement se faire connaître et gagner beaucoup d'argent.

Mais je dois, pour être juste, déclarer que l'amour-propre et la cupidité n'étaient point son fait, et que si c'eût été pour sa satisfaction personnelle et par amour de l'or, jamais il n'eût consenti à prendre une sébile entre ses dents et à la tendre humblement à des spectateurs qui, le plus souvent, ne donnent leur centime qu'à regret, et par respect humain plutôt que pour rétribuer honorablement le savoir et l'adresse. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, il obéissait à son devoir de préférence à ses goûts.

Tout naturellement César et Aimée chérissaient Balthasar, dont ils connaissaient et appréciaient le dévouement. C'était un vieil ami qu'ils avaient toujours vu près d'eux. Ils le soupçonnaient avec raison de les avoir précédés dans la vie; et, parfois, lorsqu'il fixait sur leurs jeunes visages ses pauvres yeux déjà ternis par l'âge, mais profonds et comme tout chargés de souvenirs, ils s'imaginaient que le vieux chien songeait à ce passé si obscur que César faisait de vains efforts pour pénétrer. Malheureusement Balthasar était incapable de les consoler et de les encourager; il ne pouvait que les aimer; c'était quelque chose sans doute, mais ce n'était pas assez. Ils le voyaient fort peu, d'ailleurs, car ils étaient obligés de se séparer de lui dès le matin pour se rendre où les appelait leur occupation, et ne rentraient que le soir presque toujours brisés de fatigue et poursuivis par le sommeil.

Quoi qu'il m'en coûte, mes petits lecteurs, je dois vous faire connaître la véritable occupation de César et d'Aimée. Il est donc inutile de vous le dissimuler, leur commerce de fleurs n'était qu'un prétexte pour demander l'aumône; ils faisaient le honteux métier de mendiants!... Un dur métier, croyez-moi, et qui procure tant de misères, d'ennuis et de fatigues, que je me demande comment il se trouve des paresseux assez mal inspirés pour le choisir volontairement. Quant à mes amis, ils ne l'avaient point choisi, au contraire; c'était bien malgré eux et tout à fait à leur corps défendant qu'ils s'y livraient. Que cette répugnance les réhabilite à vos yeux et fasse qu'il se trouve pour eux une toute petite place dans un coin de votre coeur.

CHAPITRE II.

Où il est prouvé que la fortune nous arrive parfois à l'improviste, sans être attendue, et qu'elle s'en va non moins vite.

Un jour, c'était vers la mi-avril, le temps était magnifique et tout le monde était dehors. César et Aimée qui connaissaient les bons endroits, étaient venus, dans l'espoir de faire une recette fabuleuse, se placer à la grille des Tuileries qui ouvre sur la rue Castiglione. Mais à peine s'y trouvaient-ils depuis un quart d'heure que, entraînés par les goûts de leur âge, ils oublièrent la chasse des petits sous pour regarder les enfants qui couraient dans le jardin. Les deux paniers de roses et de muguet gisaient sans plus de façon sur le trottoir; quant à leurs propriétaires, ils suivaient avec un vif intérêt les parties qui se jouaient de l'autre côté de la grille. Ils étaient si complétement absorbés dans leur contemplation qu'ils ne virent point descendre de voiture, à quelques pas d'eux, une jeune et belle dame, laquelle vint droit à César et lui dit en lui glissant quelque chose dans la main: «Prenez ceci et priez Dieu pour qu'il rende la santé à un pauvre enfant dont la mère ne pourrait supporter la perte.»

Mes amis (souffrez que je leur donne ce titre), mes amis stupéfaits n'eurent pas même assez de présence d'esprit pour remercier la jeune dame, qui, du reste, s'était promptement éloignée.

«Que t'a-t-elle donné, César? demanda Aimée.

—Tiens, fit César en ouvrant la main, voilà! Je crois bien que c'est une pièce d'or.

—Une pièce d'or?

—Oui, comme on en voit chez les changeurs.

—Montre un peu.... Oh! que c'est joli une pièce d'or!... Mais elle est bien petite, sais-tu?

—Oh! cela ne fait rien.

—Elle est bonne tout de même, n'est-ce pas?

—Parbleu!... On dirait une pièce de vingt francs.

—Vingt francs!... Montre encore!... Combien cela fait-il de sous, vingt francs?

—Oh! je ne sais pas au juste, mais beaucoup, beaucoup, plein ton panier peut-être!...

—Tant que cela?

—Pour le moins.

—Et que peut-on acheter avec un panier de sous?

—Tout ce qu'on veut, je pense.

—Vrai, César?... Alors nous sommes riches?

—Bien sûr que nous le sommes.... A moins pourtant que la dame ne se soit trompée.

—Comment donc?

—Eh bien, oui, qu'elle ne nous ait donné cela pour une pièce de cinq centimes.

—Le penses-tu?

—Dame! je ne sais pas.... mais cependant cela pourrait bien être.

—Comment faire alors?

—Chercher la dame et lui rendre la pièce.

—Oh! ce serait dommage.... J'étais déjà si contente d'être riche!... D'ailleurs, comment veux-tu retrouver au milieu de tant de monde une personne que tu n'as fait qu'entrevoir?

—Je la reconnaîtrai bien, que cela ne t'inquiète pas, viens.

—Allons!... puisque tu le veux.

—Et toi, tu ne le veux donc pas?

—Si fait.... Je serais heureuse de posséder beaucoup d'argent, mais je ne voudrais pas garder une pièce d'or qui ne m'appartiendrait pas....

—A la bonne heure!»

Malgré une persévérance et une bonne volonté fort louables, les deux enfants ne trouvèrent point la dame à la pièce d'or.

«Je l'avais bien dit, fit Aimée en se laissant tomber avec découragement sur un banc de pierre dans la partie la plus déserte du jardin.

—Nous reviendrons demain, répondit César.

—Alors tu ne donneras pas la pièce à Joseph?

—Non. Et toi, Aimée, tu ne lui parleras pas de cela, à Joseph.

—Pourquoi?

—Ne le connais-tu donc pas? il prendrait les vingt francs et les garderait sans s'assurer davantage qu'ils sont bien à lui.

—A propos, que t'a-t-elle dit, la dame?

—Elle m'a recommandé de prier Dieu pour qu'il rende la santé à un enfant malade.

—Et tu le feras?

—Sans doute.

—Même avant de savoir si la pièce d'or est à nous?

—Qu'importe!

—Mais comment?

—Comment?

—Oui, que lui diras-tu, au bon Dieu? Comment t'y prendras-tu pour le prier?

—Écoute, fit César comme en cherchant à se rappeler....

—Tu ne sais pas?

—Non, je ne sais plus prier le bon Dieu.

—Tu l'as donc su?

—Au fait, non, je ne l'ai jamais su;... qui me l'aurait appris?

—Dis-donc, où le voit-on, le bon Dieu?

—Dans les églises.

—Vrai?... Qui te l'a dit?

—Personne.... Mais c'est dans les églises, j'en réponds. Si tu veux, nous irons voir demain?

—Pourquoi pas tout de suite?

—Il est trop tard. A cette heure l'église est déserte, il y fait sombre et tu aurais peur.

—Tu as donc été dans une église, toi, César?

—Je ne m'en souviens pas.

—On le dirait. Moi, je trouve bien extraordinaire que tu te souviennes comme cela de choses que tu n'as point vues.»

César et Aimée arrivèrent ce soir-là les premiers au logis; Joseph s'était, selon toute apparence, oublié au cabaret. C'était si bien dans ses habitudes qu'ils n'en parurent même pas surpris. N'ayant rien de mieux à faire en attendant qu'il lui plût de rentrer, ils s'accroupirent sur leurs talons dans un coin de la chambre, et là, dans l'obscurité, s'occupèrent joyeusement à bâtir des châteaux en Espagne. Avec la pièce d'or (en supposant qu'elle fût à lui et à Aimée) César achetait immédiatement des livres, et allait à l'école où il travaillait si bien qu'au bout de très-peu de temps, six mois au plus grand mot, il en sortait le plus savant de toute la classe. Alors il apprenait un état qui le faisait vivre honorablement, ainsi que sa soeur. Ce n'était pas plus difficile que cela! Quant à Aimée, un magnifique bébé qu'elle voyait depuis longtemps à l'étalage d'un marchand de jouets du boulevard et qui avait des dents et des cheveux pour de vrai, fermait les yeux pour dormir et les ouvrait en s'éveillant, demandait à manger lorsqu'il avait faim et même lorsqu'il n'avait pas faim, appelait son papa et sa maman selon qu'il lui plaisait de voir l'un ou l'autre, enfin un bébé charmant qui souriait sans partialité à toutes les petites filles et leur envoyait des baisers à travers la vitrine où il était exposé, suffisait à son bonheur. César la trouvait bien raisonnable. Mais quelque riche qu'on soit, il faut, si l'on veut être réellement heureux, savoir borner ses désirs.

Ils en étaient là lorsque des pas inégaux se firent entendre dans l'escalier; presque aussitôt la porte s'ouvrit avec fracas et Joseph entra suivi de Balthasar. César cacha prudemment sa pièce d'or dans la doublure de sa veste. C'était un misérable que Joseph, et un misérable de toutes les façons; paresseux, ivrogne, méchant, voleur, il avait tous les vices. Les enfants le craignaient et le détestaient, parce que pour un oui, pour un non, il les battait comme plâtre, selon l'expression des voisins, qui plus d'une fois étaient venus les arracher à sa fureur. Balthasar, de son côté, lui témoignait beaucoup de froideur et ne lui obéissait qu'en rechignant.

«Ah! vous voilà, vous autres, dit-il en découvrant mes amis dans un coin de la chambre. La journée a dû être bonne par un temps comme cela. Donnez-moi votre argent.»

Par malheur les pauvres petits, comme vous savez, avaient perdu une partie de l'après-midi à regarder jouer les enfants et à chercher la dame à la pièce d'or, et au lieu de deux francs que Joseph leur avait fixés comme minimum de recette, ils ne rapportaient que trente sous. Il allait se mettre en colère lorsque tout à coup il vit briller quelque chose sur la poitrine de César. L'enfant ignorait que le dessus de son habit, aussi clair que du canevas, permettait de voir la malheureuse pièce de vingt francs qu'il avait cru si bien cacher.

Joseph était muet de surprise.

«Une pièce d'or! s'écria-t-il enfin. Comment César, tu as de l'or!... et tu ne le dis pas tout de suite!... Voyons, donne-moi ça, mon garçon?

—Ce n'est pas à moi, dit César stupéfait.

—Aurais-tu la prétention de la garder?

—Je te dis qu'elle ne m'appartient pas; on me l'a donnée pour un sou; je le crois du moins.

—C'est trop fort!... Es-tu donc devenu tout à fait imbécile? Si on te l'a donnée, elle est à toi.

—Non, te dis-je....

—Allons! allons, pas tant de raisons. Si elle n'est pas à toi, elle est à moi, j'en fais mon affaire.»

Et Joseph se jeta brutalement sur le pauvre César qui, appuyé par Aimée et Balthasar, lui opposa d'abord une certaine résistance. Mais il n'est pas difficile à un homme de venir à bout de deux enfants de cet âge. Bientôt Joseph put s'emparer de la pièce de vingt francs, et il s'enfuit laissant César et Aimée étendus deci delà comme des choses inertes sur le plancher de la chambre. Certes ils étaient durs à la souffrance, leur tuteur les y avait habitués, mais jamais encore il ne les avait traités de la sorte et ils pensaient bien que cette fois, ils n'en reviendraient pas.

Heureusement c'était une erreur, et vers le matin, comme le jour commençait à poindre, ils reprirent un peu courage et se traînèrent sur leurs petits lits où un sommeil profond et bienfaisant ne tarda pas à s'emparer d'eux. Vous pensez bien qu'après une telle scène ils ne furent pas bercés par des rêves positivement enchanteurs, mais enfin leurs traits contractés par la terreur se détendirent un peu, et Dieu leur fit la grâce de se reposer jusque longtemps après le lever du soleil.

CHAPITRE III.

Ce que pense le père Antoine sur la manière dont on doit gagner sa vie.

Ce jour-ci était un dimanche, le beau dimanche de Pâques, si j'ai bonne mémoire; c'était fête partout, excepté dans le coeur de mes amis, lesquels, tristement assis sur le carreau de leur chambre, songeaient à leur misérable destinée, lorsque par la fenêtre—un châssis en tabatière—que Joseph avait oublié de fermer le soir précédent, ils remarquèrent que le ciel était pur et virent, pour la première fois cette année-là, des hirondelles aller et venir tout affairées sur les toits. Cela leur fit pronostiquer qu'on était enfin débarrassé des frimats et que la belle saison était définitivement arrivée. Ce leur fut une douce consolation, et bientôt l'espoir vint sécher leurs larmes et leur montrer l'avenir sous un aspect plus heureux. Ils se vêtirent, c'est-à-dire qu'ils rajustèrent tant bien que mal leurs habits sur leurs épaules, puis, après s'être consultés, décidèrent qu'ils sortiraient comme les autres jours, bien que Joseph n'eût point préparé leur provision quotidienne de fleurs.

Ils se dirigèrent vers le centre de Paris, cheminant comme ils en avaient l'habitude en se donnant la main. Balthasar les suivit. C'était la première fois que le brave chien les accompagnait, et cela les ravissait de le voir gambader autour d'eux; car dans sa joie, Balthasar oubliant qu'il était vieux, sautait et folâtrait avec la fougue et l'entrain de la jeunesse.

On descendit comme cela le jardin du Luxembourg, en faisant un détour pour visiter la pépinière, où la végétation, plus hâtive que dans les autres parties du jardin, offrait déjà aux yeux ravis de nos petits promeneurs une assez grande variété de fleurs, que faisait admirablement ressortir la verdure d'avril, si belle à voir en sa fraîcheur et sa jeunesse. César et Aimée, d'ailleurs, se plaisaient au milieu de ces arbustes presque tous indigènes, ou, du moins, qu'une longue acclimatation nous a rendus familiers. Ils en savaient les noms; c'étaient d'anciens amis. Ils aimaient aussi à voir les pêchers, les poiriers, les cerisiers, les amandiers se couvrir de fleurs; puis à considérer comment, en quelques mois, se formaient et mûrissaient les belles grappes de raisin qu'on apercevait au milieu du feuillage épais et dentelé de la vigne.

L'aspect de toutes ces choses, aussi belles qu'intéressantes, faisait rêver César; il lui semblait toujours qu'il les connaissait de longue date et pour les avoir vues ailleurs qu'à Paris.

Mes amis étaient fort au courant des différentes époques où mûrissaient les fruits de la pépinière, car tous les matins ils venaient les admirer, les convoiter peut-être, et juger des progrès qu'ils faisaient d'un jour à l'autre.

Ils savaient aussi que l'hiver était proche quand les arbres, dépouillés de leur récolte et n'ayant plus rien à abriter, laissaient tristement tomber leurs feuilles. César et Aimée n'aimaient point à voir la terre jonchée de ces débris de feuillages, que, contrairement aux autres enfants, ils ne prenaient aucun plaisir à écraser en les faisant crier sous la semelle de leurs souliers. Mais à l'époque dont je parle, le printemps commençait à peine et les deux enfants ne songeaient point, Dieu merci! aux dures gelées de décembre.

Ils prirent donc par la pépinière, s'arrêtant pour prodiguer aux gazouillements vulgaires du pierrot et aux vocalises brillantes et hardies du rossignol les mêmes applaudissements. Ils n'avaient pas assez d'expérience pour juger et comparer, et trouvaient les chants de l'un et de l'autre également admirables. En fait de jouissances, comme vous pouvez croire, ils n'avaient point été gâtés; c'est pourquoi tout leur semblait bon: ils n'étaient pas difficiles. N'importe, ils étaient heureux et c'était le principal, n'est-ce pas?

Après s'être suffisamment promenés, à leur idée, ils sortirent du Luxembourg par la grille de l'Odéon, et de là se dirigèrent tout droit vers la rue Saint-André-des-Arts. C'était un chemin qu'ils connaissaient de reste, car ils l'avaient fait plus d'une fois depuis le commencement de l'hiver. Ils pensaient rencontrer, dans cette rue, un brave et digne homme qui, par pitié, voulait bien leur porter quelque intérêt. «Comme nous serions heureux si, à la place de Joseph, c'était lui qui fût notre tuteur!» se disaient-ils souvent en admirant sa bonne et honnête figure encadrée de cheveux gris que recouvrait invariablement un bonnet de laine noir.

D'après cela, vous comprenez que ce n'était pas non plus un puissant personnage. Non, bien sûr. On l'appelait le père Antoine, et, tant que durait l'hiver, il faisait rôtir et vendait des marrons à la porte du marchand de vin dont la boutique fait le coin de la rue Saint-André des-Arts et de la rue Gît-le-Coeur. César et Aimée avaient fait sa connaissance un jour de détresse, un soir qu'ils avaient perdu leur chemin et erraient par là comme de pauvres âmes en peine, aveuglés par la neige et le grésil qui, tombant fin et dru, leur cinglaient le visage comme eussent fait des aiguilles. Le père Antoine, dont l'âme était bonne et accessible à la pitié parce que lui-même, dans sa jeunesse, avait connu la misère, les fit entrer dans son échoppe et se mit en devoir de les réchauffer et les consoler, leur promettant de les remettre bientôt dans leur chemin et même de les reconduire, s'ils craignaient encore de se perdre. Mais, tout en approchant leurs petites mains du fourneau, le bonhomme découvrit qu'ils étaient dans un grand état de faiblesse et qu'ils avaient encore plus besoin de nourriture que de bonnes paroles. Pauvre lui-même, il fit ce qu'il put et les réconforta de son mieux avec le reste de son déjeuner. Puis, en les quittant, il leur fit promettre, si un tel accident se renouvelait, de venir le trouver tout droit et sans hésitation. Je ne vous surprendrai sans doute pas beaucoup, mes petits lecteurs, en vous disant qu'ils auraient pu se rendre souvent à l'invitation du père Antoine. Joseph oubliait deux ou trois fois par semaine, au moins, de leur donner à dîner ou à déjeuner. D'un autre côté, il les avait tant et tant menacés de les faire mettre en prison s'ils touchaient à l'argent de leur recette, qu'ils n'osaient en distraire un sou pour acheter du pain. Cependant, guidés par un sentiment de délicatesse instinctive, ils mettaient beaucoup de discrétion dans leur conduite et ne venaient trouver le brave homme qu'à la dernière extrémité.

Ils se dirigèrent donc vers la rue Saint-André-des-Arts, comme je vous ai dit; mais hélas! un immense désappointement les y attendait: le père Antoine n'était plus dans son échoppe. Ce qu'ils ressentirent en présence de ce nouveau malheur est impossible à exprimer. Ils n'en pouvaient croire ce qu'ils voyaient, et restaient là sans bouger, tout droits sur leurs jambes et les yeux fixés sur cette pauvre petite place où se tenait jadis leur Providence. Les pauvres innocents! ils ne savaient point que, contrairement aux hirondelles, les marchands de marrons émigrent dès les premiers beaux jours. Eux qui vivaient dans la rue, et devaient, malgré leur jeune âge, y faire tant d'observations, ils n'avaient point remarqué cela.

Le premier moment de stupeur passé, ils fondirent en larmes. C'était navrant de les voir comme cela, rangés côte à côte sur le trottoir qu'ils encombraient!

Balthasar, assis entre eux deux, fixait alternativement sur l'un et sur l'autre des yeux si profondément attristés, qu'on eût dit qu'il pleurait lui-même. Mais personne ne faisait attention à tant de désespoir; c'était dimanche, comme vous savez; les bonnes gens pressés de se rendre à la promenade ou de jouir de leur liberté, allaient et venaient sans s'occuper les uns des autres. César et Aimée étaient là se désespérant depuis un grand quart d'heure, lorsque le timbre d'une voix bien connue vint frapper leur oreille; ils s'avancèrent et virent alors chez le marchand de vin le père Antoine endimanché qui, un énorme morceau de pain à la main, déjeunait de bon appétit, debout près du comptoir, en causant avec la marchande. Lui, tout d'abord, ne les vit pas. Quant à eux, un peu calmés à la vue inespérée du brave homme, mais tout intimidés par les beaux habits dont il était revêtu, ils n'osaient lever les yeux sur lui et se contentaient de le regarder en dessous. Antoine avait fait cette superbe toilette parce qu'il se disposait à partir; comme il était fier, il ne voulait pas en voyage être pris pour un paresseux, un vaurien ou un homme sans ordre qui ne sait pas économiser quelque argent pour se vêtir honorablement. Mais mes amis, qui ignoraient tout cela, ne parvenaient point à s'expliquer cette belle veste et ce beau pantalon de velours, et ces rustiques souliers auxquels le cordonnier avait prodigué les clous, et cet ample chapeau de feutre au lieu du bonnet des jours ordinaires. Cela ne dura pas longtemps ainsi, parce que Balthasar, qui voyait sans doute ce qui se passait dans l'esprit de ses jeunes maîtres, se mit à japper bruyamment et, tout de suite, le père Antoine se retourna pour voir ce que c'était.

«A la bonne heure! s'écria-t-il en apercevant les deux enfants. Je me disais bien que je ne pouvais quitter Paris et faire un bon voyage sans avoir, auparavant, embrassé ces deux petites créatures-là!»

Il les fit entrer et partagea bravement son pain avec eux.

«Bon! fit-il, en répondant aux regards surpris de la marchande, j'en avais quatre fois trop.... N'est-il pas honteux qu'un seul homme engloutisse à son repas ce qui peut suffire à trois personnes?»

Puis s'adressant aux enfants:

«Çà, mes petits, leur dit-il avec bonhomie, nous allons nous séparer, mais pas pour toujours. S'il plaît à Dieu, je reviendrai encore dans six mois par ici vendre des marrons aux Parisiens. Mais, pour le moment, la saison est close, et il me faut retourner au pays.... A l'été, moi, je suis comme les grands seigneurs, et ne saurais vivre autre part que dans les champs, avec nos bêtes et les oiseaux du bon Dieu. Que voulez-vous? je ne suis pas subtil de mes dix doigts; et Paris, où tant d'autres gagnent des cents et des mille, ne m'offre que la ressource de balayer ses ordures. Merci! Je suis trop délicat pour accepter.... J'aime un million de fois mieux sarcler nos champs ou faner au soleil l'herbe de nos prairies, dont la bonne odeur, quand vient le soir, nous console des fatigues du jour.»

Mes amis le regardaient avec admiration; jamais encore ils n'avaient entendu si bien parler et dire de si belles choses.

«Mais je m'aperçois, reprit le père Antoine, que la joie me rend bavard et égoïste.... C'est que vraiment on ne peut se défendre d'être heureux à l'idée qu'on va revoir son vieux clocher; puis sa petite maison, un trou, une cabane.... Dame! au point de vue de l'argent, ça ne vaut pas grand'chose;... mais on y est né, et on rêve d'y mourir; puis les vieux amis qu'on a laissés au départ, et qui vous attendent là-bas, et enfin les petits-enfants, les enfants des enfants, quoi!... Il y en a de votre taille, puis d'autres qui sont plus grands, et d'autres encore qui sont plus petits. Ils sont là, je ne sais combien vraiment, de tous les âges et de toutes les hauteurs, qui accourent à ma rencontre à qui sera embrassé le premier. Moi, qui suis, pour certaines choses, plus faible qu'une femme, ça me rend heureux et ça me fait pleurer.... On n'a pas idée de ces choses-là quand on n'y a point passé.... Enfin! c'est en souvenir de tout ce petit peuple que je me suis attaché à ces deux-là.»

Tout en causant, le brave homme regardait tour à tour la marchande et les enfants; mais on voyait bien qu'il s'adressait surtout à lui-même.

«Vous ne pouvez pas me comprendre, vous autres, dit-il à mes amis. Quant à la campagne, elle vous est inconnue. Qui donc vous aurait appris combien il est bon de contempler tous les jours un ciel à perte de vue, des bois, des champs, des prairies, des rivières, des chemins poudreux, des berges gazonnées de pâquerettes que le bon Dieu prend la peine de semer lui-même? Personne, n'est-ce pas?»

Pendant que le père Antoine achevait son frugal repas, la boutique du marchand de vin s'était remplie. Toutes les connaissances du brave homme, tenant à lui souhaiter un bon voyage, étaient venues lui serrer la main avant son départ. Tous avaient un souvenir et un souhait pour le pays. On parlait des vieux amis; de ceux qui vivaient toujours et de ceux qui n'étaient plus.

«Tu reverras Martial, disait l'un; est-il bien vieilli? a-t-il beaucoup de petits-enfants? son fils est-il soldat?....

—Et le père Léonard, disait un autre, comment porte-t-il ses quatre-vingts ans?

—Et Jean! disait encore un autre, est-ce que tu verras Jean? On dit qu'il fait du charbon dans la forêt de Fontainebleau.

—Ah! oui, Jean, répétait-on en choeur, quel bon camarade il faisait dans le temps!... Si tu vas le voir en passant, donne-lui donc une bonne poignée de main de ma part,» etc., etc.

Balthasar, ému sans doute de voir tous ces braves gens réunis, allait de l'un à l'autre, leur prodiguant les avances et les amitiés. On lui fit fête sans se demander à qui il appartenait ni d'où il venait. Sa bonne et intelligente physionomie lui tenait lieu de passe-port. Enhardi par ce bienveillant accueil, et sans doute aussi pour montrer aux amis du père Antoine que leurs caresses ne s'égaraient point sur un caniche ingrat, il se mit joyeusement, et sans y être invité, à exécuter quelques-uns de ses tours les plus simples, comme de se ramasser en boule et de rouler sur lui-même à l'imitation des clowns qui font la culbute; de s'étendre tout de son long sur le parquet pour contrefaire le mort; de courir, en allongeant précieusement les jambes, et bondir par-dessus des obstacles—obstacles imaginaires, puisque Joseph n'était pas là pour lui en tendre de réels—comme un cheval de course qui franchit des barrières. On avait pris goût à ces jeux et on y applaudissait, ce qui encourageait et animait Balthasar; il se sentait apprécié. A la fin, tout essoufflé et la poitrine haletante, il disparut, mais pour reparaître presque aussitôt une assiette entre les dents. Alors, entraîné sans doute par l'habitude, ou poussé par tout autre motif que j'ignore, il fit le tour de la salle en s'arrêtant respectueusement devant chacune des personnes présentes. Il recueillit environ cinquante centimes qu'il s'empressa de rapporter à ses jeunes maîtres; lesquels, n'osant se montrer devant tout ce monde, se cachaient timidement derrière le père Antoine.

«Çà, leur dit le brave homme, ce chien est-il donc à vous!

—Oui, répondit Aimée en caressant le caniche, c'est notre ami Balthasar et nous l'aimons bien.

—Il le mérite; je ne crois pas avoir jamais vu un chien si habile, et je pense que vous pourrez en tirer de l'argent; mais si vous m'en croyez, c'est autrement que vous chercherez à gagner votre vie. Le métier que vous faites là, voyez-vous, c'est un métier de mendiants.

—D'ordinaire, Balthasar ne nous suit pas; ce n'est pas avec nous qu'il travaille, mais avec Joseph.

—Qui ça, Joseph?

—Notre tuteur ... Notre métier, à nous, c'est de vendre des fleurs dans la rue....

—Oui, oui, je sais. Mais ce n'est pas encore là ce qu'il faudrait faire.... Écoute, César, à ton âge, j'allais aux champs garder les chèvres et les moutons de nos voisins. J'y gagnais mon pain quotidien et cent sols par mois. C'était peu, mais j'en faisais assez. Avec cela, tu penses, je n'avais pas souvent des culottes neuves, et comme ma belle-mère,—j'avais une belle-mère, moi,—ne me raccommodait jamais les vieilles, il n'y avait pas de danger qu'on me prît pour un fils de millionnaire. Mais des vêtements déchirés, c'était la moindre des choses et j'allais avec cela comme à vide. Seulement, mon petit, ici s'arrêtait mon insouciance; quoique bien jeune, j'aurais eu honte de mendier. Au pays, on regarde cela comme un déshonneur, et on a raison; car un coeur bien placé ne se résigne pas aisément à vivre aux dépens d'autrui.... Oh! quand on ne peut pas faire autrement, quand on est infirme, je ne dis pas.... N'importe, c'est toujours un malheur!... Mais pour un homme solidement établi et qui possède ses membres au grand complet,... c'est le dernier des derniers; on ne peut descendre plus bas,... à mon sens, du moins. Ce que j'en dis n'est pas pour moi,—il ne m'appartient pas de me proposer en exemple,... je ne serais d'ailleurs qu'un triste modèle à imiter, car je n'ai point fait fortune,—mais pour vous, qu'il me peine de voir traîner une si misérable existence. Je sais bien, mon Dieu, que mes paroles sont inutiles pour le moment;... à votre âge, on ne peut rien par soi-même, et votre tuteur ne me paraît pas homme à écouter mes raisons.... N'importe, je suis d'avis qu'on fait bien, lorsque l'occasion s'en présente, de laisser tomber quelque semence dans une terre fertile peut-être, quoique mal préparée, et qui sans cela pourrait demeurer à jamais improductive. La bonne saison venue, Dieu aidant, il lèvera toujours quelques touffes de bon grain, et c'est autant de gagné.... Mais nous reparlerons de cela dans six mois. En attendant, priez Dieu pour qu'il ne vous abandonne pas, et tâchez de conserver les bonnes qualités qu'il vous a données.»

Ce disant, le brave homme boucla sa valise et la mit sur son dos comme un sac de soldat; puis, ayant embrassé les deux enfants, il prit dans un coin de la boutique son bâton de voyage et partit en faisant résonner sur le pavé les nombreux clous de ses souliers. Nos amis, et Balthasar avec eux, debout sur le seuil, le regardaient tristement s'éloigner; mais au détour d'une rue, il disparut, et tous trois se retrouvèrent cette fois réellement seuls et abandonnés.

CHAPITRE IV.

César et Aimée devant l'église Saint-Séverin.

Le père Antoine leur avait dit de prier Dieu; c'était la deuxième fois depuis deux jours que la même recommandation leur était faite, et cela les préoccupait beaucoup, parce qu'ils ne savaient pas prier. Pourtant, après s'être consultés ils prirent congé de la marchande de vin, qui s'était montrée bonne pour eux, et se rendirent à l'église Saint-Séverin. Mais retenus par une extrême timidité, ils s'arrêtèrent devant le portail, et là, le visage collé sur les barreaux de la grille, regardèrent en silence les fidèles qui entraient et sortaient, leur livre de messe à la main; puis un mendiant assis sur un escabeau près de la porte, et une mendiante, sa femme sans doute, qui se tenait sur un autre escabeau. L'homme était aveugle,... d'après un écriteau qu'il portait sur la poitrine, mais nous n'oserions affirmer qu'il le fût réellement. La femme avait les poignets retournés; ce qui ne l'empêchait point de secouer avec une persistance effrontée, sous le nez des gens qui passaient devant elle, un large gobelet d'étain dans lequel deux ou trois gros sous faisaient un tapage agaçant. L'homme gardait une immobilité de statue.

Nos amis étaient là depuis quelques minutes, lorsque leur extérieur misérable excita la compassion de deux dames, lesquelles glissèrent dans la main d'Aimée une légère aumône.

«Qu'est-ce que c'est, demanda l'homme en se détournant, on nous fait de la concurrence?

—Si vous ne partez pas, ajouta la femme aux poignets retournés, je vous tire les oreilles! Qui est-ce qui vous a donné la permission de vous planter là et de recevoir les aumônes qui nous sont destinées?... Ça ne va pourtant pas déjà si bien, ajouta-t-elle en regardant son compagnon.

—Attendons la sortie de la grand'messe; toutes les dames du quartier y sont entrées.

—Peuh! qu'est-ce que tout cela?

—Le beau temps va les disposer en notre faveur et leur faire délier les cordons de leurs bourses.

—Laisse-moi donc tranquille!... Elles vont rester là des heures à causer, à secouer leurs jupes, à encombrer le portail de telle façon que les bonnes gens qui nous assistent les autres dimanches ne nous verront seulement pas.

—C'est pas tout ça!... Il y a déjà cent fois que je te le dis et te le répète, ce sont les quêteuses de l'intérieur qui nous font du tort.

—On en fourre partout, c'est vrai,... et des enjôleuses!... Faut les entendre dire avec leur petite voix flûtée, «Pour les pauvres!...» On croirait qu'il s'agit de leurs propres intérêts, parole d'honneur! Avec tout ça, les sous qu'on leur donne ne tombent point dans nos gobelets.

—C'est une injustice, une indignité!...

—Je le sais aussi bien que toi....

—Ça devrait être défendu!...

—Quand tu me chanteras toujours la même histoire!... Est-ce que j'y peux quelque chose, moi?

—Que veux-tu? on dit ce qu'on pense.

—Oui, mais c'est aux oreilles de M. le curé qu'il faudrait corner ça.»

En ce moment passait une dame; la mendiante secoua son gobelet.

«Combien t'a-t-elle donné? demanda l'homme.

—Deux centimes!... tout cela!

—Elle fait ce qu'elle peut, c'te femme.

—Parbleu! c'est gênée....

—Tous les dimanches tu as son offrande.

—Elle est jolie, l'offrande.... Ça dépense trop pour sa toilette. Quand on n'a pas le moyen de donner plus de deux centimes, on ne porte pas de robes de soie.

—Qu'est ce que ça te fait?

—A moi? Rien; je m'en moque.... Mais ça vous révolte de voir ces choses-là.»

Il sortait un monsieur qui donnait le bras à une charmante jeune fille. La mendiante s'enfonçant sous sa capeline et mettant ses poignets en évidence, prit un air piteux et dit d'une voix larmoyante:

«Ayez pitié d'une pauvre femme qui ne peut se servir de ses mains; et d'un pauvre homme que le feu du ciel a rendu aveugle!»

A votre âge, mes petits lecteurs, on doit sympathiser avec toutes les infortunes; pour rien au monde, je ne voudrais vous froisser dans vos sentiments de charité, ou vous mettre en garde contre la sensibilité si naturelle de votre coeur d'enfant. C'est pourquoi je vous prie instamment de ne pas juger des malheureux qui vous tendront une main suppliante d'après les êtres indignes d'intérêt qu'à mon grand regret, je viens de vous présenter. Du reste, les enfants qui voudraient que leur pitié ne fût pas surprise quelquefois, devraient se résigner à ne jamais faire l'aumône, ce qui serait triste pour eux et cruel pour les pauvres. Donnez donc votre sou. Si par hasard un doute vous traversait l'esprit, dites-vous qu'il vaut mieux se tromper dix fois que de laisser un seul instant une misère vraie sans être secourue. Encore un mot: parmi les misérables, il en est qui sont jeunes et auxquels l'avenir promet de nombreuses années. A ceux-là, il ne suffit pas de donner votre sou; il faut encore les aider à sortir de la misère. C'est difficile. Cependant on y réussit quelquefois en s'adressant à leur intelligence, en leur indiquant les ressources qu'ils peuvent trouver en eux-mêmes; en leur inspirant de la confiance en Dieu et en leur destinée. Et, croyez-moi, vous aurez plus de mérite à cela qu'à les combler d'aumônes jusqu'à la fin de leurs jours.

Le monsieur et la jeune demoiselle qui sortaient de l'église laissèrent tomber quelque menue monnaie dans le gobelet de l'aveugle et dans celui de sa compagne; puis, mes amis, avec leur mine à la fois craintive et sauvage, attirèrent l'attention de la jeune fille.

«Et ces pauvres enfants, mon père, dit-elle, ne leur donnerez-vous rien? Voyez comme ils ont l'air timide!»

Le monsieur donna cinquante centimes à César, qui, au lieu de dire merci! se prit à rougir. L'enfant avait encore toutes fraîches dans l'esprit les paroles du père Antoine.

«Ah! çà, vous autres, s'écria la mendiante lorsque le monsieur et la jeune fille se furent éloignés, allez-vous bientôt partir, avec votre air timide?

—Nous sommes venus pour la messe, dit Aimée, et non pour vous faire du tort.

—Il y paraît!... Pour la messe!... Vous l'entendez d'ici, la messe, n'est-ce pas?... Allons, allons, quittez la place tout de suite, et faites en sorte qu'on ne vous revoie plus,... ou bien vous aurez de mes nouvelles.»

Ce disant, elle s'était levée. Mes amis, effrayés, se sauvèrent en emportant le regret de n'avoir pu pénétrer dans l'église et prier Dieu pour l'enfant de la dame à la pièce d'or.

CHAPITRE V.

Fuite de mes amis.

Ils marchèrent longtemps à l'aventure et par des chemins qu'ils ne connaissaient pas. C'était Balthasar qui les conduisait.... Enfin ils se trouvèrent dans la campagne. Alors, effrayés de leur audace et fatigués, ils s'assirent sur le bord d'un fossé pour se reposer et réfléchir.

Quand je dis qu'ils se trouvaient dans la campagne c'est une manière de parler, car vous savez aussi bien que moi qu'on ne peut appeler ainsi que par complaisance les quelques champs qu'on rencontre, au sortir de Paris, entourés de maisons blanchâtres, de fabriques et de carrières de moellons. Mais, pour Aimée, c'était nouveau et elle s'extasiait sur toutes ces abominations avec une bonne foi qui vous eût fait sourire. Elle rappelait, moins la suffisance et la fatuité, le rat de la fable lorsqu'il sort de son trou pour la première fois.

«Voilà donc, s'écriait-elle, les champs, les bois, le ciel dont nous parlait le père Antoine!... Que tout cela est beau! n'est-ce pas, César?

—La campagne que je vois dans mes rêves, répondait César, est bien autrement belle et imposante que celle-ci: figure-toi, Aimée, de grands espaces, aussi loin que ta vue peut s'étendre et bien au delà encore, entièrement couverts de verdure, où, de distance en distance, des troupeaux de boeufs et de moutons paissent de l'herbe dont les fleurs sont roses et presque aussi parfumées que nos violettes; puis des bois dont on ne découvre jamais la fin, des montagnes de rochers entassés les uns sur les autres jusqu'au ciel, et au bas de ces rochers des ravins si profonds qu'on ne peut y jeter les yeux sans avoir le vertige.

—Il n'y a donc pas de maisons?

—Oh! si, mais toutes petites et non pas blanches comme celles-ci; de loin on n'en découvre que le toit qui sort des arbres.... N'est-ce pas, Aimée, que c'est bien extraordinaire de rêver toujours de ces choses-là?

—Oui, bien sûr....

—Et toujours les mêmes. Rien ne change; c'est toujours les bois, les champs et les montagnes, que je te dis. Puis, dans ces bois, où par endroits l'ombre est si épaisse qu'on dirait qu'il y fait nuit, même au milieu du jour, des hommes, à l'aide de grosses cordes, tirent, pour les faire tomber, sur des arbres dont on a coupé les racines et qui sont encore plus hauts que les plus hautes maisons de Paris. Plus loin, dans les montagnes, d'autres hommes fendent les roches et les divisent en fragments comme ces pavés que tu vois entassés ici près de nous. A un certain moment, les ouvriers prennent leur repas, ils sont tous réunis sur une plate-forme gazonnée, non loin de leur travail; un d'entre eux, un seul, est assis sur un rocher à côté d'une jeune femme;... tout à coup l'homme et la femme disparaissent dans un nuage d'épaisse fumée, on entend une explosion terrible, et de tous côtés partent des cris d'effroi.... puis....

—Puis?

—Puis je ne sais plus. Lorsque j'en suis là de mon rêve, j'étouffe, il me semble que je veux crier aussi; mais je ne le puis, et les efforts que je fais m'éveillent....

—Toujours au même endroit?

—Toujours.»

Balthasar s'était approché des enfants et avait écouté ce qu'ils disaient avec une attention singulière; puis il se mit, lorsque son jeune maître eut cessé de parler, à pousser des hurlements plaintifs.

«Fais-le donc taire, dit Aimée; cela me fait pleurer, moi, de l'entendre gémir de la sorte!

—Oh! fit César avec stupeur, il me semble que Balthasar y était!... Dis donc, Aimée, si tout cela était arrivé?...

—On le dirait....

—Mais non, c'est impossible, puisque nous sommes des enfants trouvés!

—C'est Joseph qui dit cela.

—Qu'en penses-tu, toi, Aimée?

—Moi! je n'en pense rien, je ne sais pas....»

C'est en causant ainsi que mes amis, sans s'arrêter autrement que pour s'asseoir et se reposer quelques minutes lorsqu'ils se sentaient trop fatigués, firent plusieurs lieues et gagnèrent un endroit appelé Orly. Jusque-là ils avaient marché sans inquiétude; le grand air leur donnait des forces, et ils ne songeaient point que la nuit pouvait les surprendre dans la campagne. Cependant, depuis qu'ils étaient hors de Paris, le soleil n'avait cessé de descendre; en ce moment, il semblait presque toucher la terre; encore quelques instants et il allait disparaître. Mais César et Aimée ne s'en préoccupaient point; ils étaient frappés par le spectacle inattendu qui s'offrait à leurs yeux: devant eux, tout à fait à l'horizon et dans une immense étendue, le ciel paraissait incendié, tandis qu'un orage, que le vent avait chassé de l'ouest à l'est, plongeait dans l'obscurité tout l'horizon opposé. Au levant c'était presque la nuit, au couchant c'était une clarté admirable, indescriptible et qui convertissait tout en or: la toiture des maisons, les feuilles des arbres, les vitraux d'une église qu'on apercevait au loin, l'eau des fossés qui bordaient la route et la poussière des chemins. Mes amis, qui jusqu'alors avaient cru que le soleil était couché lorsque les hautes maisons de la rue de Rivoli le dérobaient aux yeux des Parisiens, trouvaient ce spectacle si beau que pour le contempler plus à l'aise ils s'assirent sur une berge, les jambes pendantes parce qu'ils étaient fatigués, et le corps orienté de telle façon qu'ils pussent, rien qu'en détournant la tête et sans se déranger autrement, regarder à l'ouest et à l'est. Mais tout doucement le jour s'éteignit, et la nuit les surprit comme ils admiraient encore une ligne rosée qui semblait fermer le ciel à l'endroit où le soleil venait de disparaître. Aussi, lorsqu'ils reportèrent leurs yeux éblouis sur d'autres objets, furent-ils saisis par une soudaine frayeur. L'obscurité glaçait d'épouvante ces pauvres enfants qui n'avaient jamais vu la nuit ailleurs qu'à Paris et éclairée par des milliers de becs de gaz.

Bien qu'ils eussent l'espoir d'atteindre en moins d'un quart d'heure les premières maisons d'un village qu'ils avaient vu sur leur droite lorsqu'il faisait encore jour, ils se remirent en marche avec moins de confiance et d'ardeur qu'auparavant Balthasar, au lieu de vagabonder comme il avait fait toute la journée, s'était rapproché d'eux, et, comme s'il eût été lui-même sous l'influence de la crainte, il marchait d'un pas tranquille et jetait à droite et à gauche des regards furtifs qu'il ramenait sans cesse à ses jeunes maîtres. Tous trois gardaient un silence qui ne contribuait pas peu à les effrayer; ils ne savaient point que, pour chasser la peur, il suffit souvent de faire du bruit soi-même.

Ils se taisaient donc. Cependant la journée n'était point finie; on entendait encore au loin des voix qui se répondaient et des éclats de rire que l'écho de la vallée répétait d'une façon enfantine. C'étaient des gamins qui jouaient dans la rue de quelque village voisin. On entendait aussi par intervalle les aboiements féroces des bouledogues qu'on lâche la nuit dans les châteaux et les fermes pour monter la garde et courir sus aux malfaiteurs. Balthasar y répondait par de sourds grognements; il aboyait tout bas. Le brave et fidèle animal distinguait bien dans tout ce tapage plus d'une provocation à son adresse; mais en sa qualité d'étranger au pays, il ne voulait point engager de discussion où il se sentait vaincu d'avance. Allez donc, lorsque vous n'êtes qu'un pauvre caniche maigre et efflanqué, lutter de verve et de poumons avec de telles gens, et donner la réplique à des individus qui mènent une vie de pacha et sont nourris comme des rentiers. Et puis, qui sait?... Peut-être ne voulait-il pas compromettre les malheureux enfants en attirant sur eux l'attention de quelque garde-champêtre attardé dans la campagne?

Un moment ils entendirent marcher derrière eux; la même crainte les saisit tout à coup; ils s'imaginèrent que Joseph les poursuivait, et, instinctivement, ils se jetèrent sur le côté de la route. Un homme passa tout tranquillement sans leur adresser la parole, sans les voir peut-être. Mais toutes ces vaines frayeurs leur donnaient la fièvre, et, s'il vous eût été permis de leur appuyer votre main sur la poitrine, vous eussiez senti leur pauvre petit coeur qui battait à coups précipités, absolument comme celui de ces malheureux oiseaux qu'il vous arrive quelquefois de tenir captifs entre vos mains naïvement cruelles. Heureusement ils entraient dans un village et la vue des gens qui allaient et venaient les rassura un peu. Mais cela ne suffisait pas; ils étaient fatigués et ne savaient point encore s'ils trouveraient un abri pour se reposer où s'ils devaient dormir à la belle étoile.

CHAPITRE VI.

Florentin et Florentine.

Ils passaient devant une de ces petites et jolies maisons de campagne comme il s'en rencontre tant aux environs de Paris. Une petite fille accompagnée d'une servante, en sortait; mes amis s'arrêtèrent pour admirer sa gracieuse tournure et le joli visage qu'à la lueur d'une lanterne elle montrait sous une capeline en soie bleue.

«Oh, ciel! fit cette jolie demoiselle avec une petite voix maniérée, que font là ces enfants? Les connaissez-vous, Marie?

—Voyons, dit la fille, en leur mettant la lanterne sous le nez.... Oh! pour ça non, mam'zelle, ils ne sont pas du village.

—Ne les éclairez plus, Marie; ils ont de trop vilaines physionomies; on dirait de petits brigands.

—Le fait est qu'ils sont loin d'inspirer de la confiance. Je sais bien qui ne leur donnerait pas sa bourse à garder, moi.

—Que font-ils par ici?

—Pardine! ça cherche à voler.

—Vous croyez, Marie?

—Ah! bien, si je le crois? Mais j'en suis sûre, mam'zelle. Et il n'est pas déjà si rassurant de les voir rôder comme cela autour de la maison.

—Renvoyez-les au plus vite, alors.

—C'est ce que je vais faire.»

Puis, s'adressant aux enfants qui n'avaient pas l'air d'entendre:

«Allons, allons, portez vos méditations ailleurs, vous autres.

—Ils ne vous comprennent point.

—C'est possible; alors je vais leur parler un meilleur français. Çà, cria-t-elle, on vous prie de déguerpir, si vous ne le faites pas tout de suite, vous aurez affaire à moi.

—Nous ne vous gênons pas, dit Aimée, qui, plus décidée que César, prenait la parole dans les occasions critiques.

—Voyez, mam'zelle, comme ils ne comprennent point. Et ça ose répondre!... On ne saurait croire jusqu'où peut aller l'audace de ces petits misérables; on ne ferait que son devoir en les souffletant.

—Assez, Marie, assez, ne les frappez point, donnez-leur quelque argent, et ils s'éloigneront peut-être. Il faut en finir, je ne puis passer ma soirée ici.»

La servante jeta dix centimes au visage de César et disparut avec son impertinente maîtresse. Quant à mes amis, sans essayer de chercher les dix centimes, qu'il eût, du reste, été impossible de trouver, tant la nuit était devenue épaisse, ils continuèrent à marcher dans la rue, plongeant dans les maisons dont les volets étaient encore ouverts, des regards profondément découragés.

Ils se demandaient si aucune de ces demeures ne voudrait s'ouvrir pour les recevoir, et s'ils étaient condamnés à passer la nuit dehors. Il fallait cependant bien peu de chose pour ramener la sécurité dans leur pauvre coeur et à en chasser toutes les appréhensions et toutes les angoisses que la peur y avait fait naître: le coin le plus obscur d'une de ces grandes cuisines où l'on voyait des chats et des chiens se prélasser aux meilleures places, se chauffer le ventre et le museau à la flamme joyeuse et turbulente du foyer, en compagnie de vieillards et d'enfants qui jouaient et devisaient entre eux! Tout doucement César et Aimée se faufilèrent le long des maisons pour mieux voir ce qui s'y passait. C'était indiscret, mais ils n'en savaient rien; et, d'ailleurs, tout cela était si nouveau, et tous ces logis si différents de celui de Joseph!... Une fenêtre plus vivement éclairée que les autres captiva bientôt exclusivement leur attention. Par cette fenêtre on pouvait explorer dans tous ses recoins une de ces grandes salles qui, dans les maisons de paysans, tiennent lieu tout à la fois de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Une femme jeune encore, les manches et la jupe retroussées, tenait un poêlon sur le feu, pendant qu'un petit garçon et une petite fille, du même âge à peu près que mes amis, promenaient à tour de rôle, en le dodelinant sur leurs bras, un gros marmot de sept à huit mois qu'on avait déjà habillé pour la nuit. Quand ce bébé manifestait quelque impatience, le frère et la soeur lui faisaient toutes sortes de mines, lui chantaient une belle chanson, ou bien lui disaient de ces riens qui n'ont aucun sens, mais qui font tant rire les bébés de cet âge. César et Aimée ayant compris tout de suite que c'étaient là de braves enfants, prenaient un plaisir extraordinaire à les voir se promener de long en large dans la chambre. Mais, à plusieurs reprises, leur regard se croisa avec celui de la maman, laquelle, ne devinant pas ce que c'était, dit à ses enfants:

«Voyez donc un peu ce qui fait de l'ombre à la fenêtre!»

Mes amis, qui avaient entendu, s'éloignèrent de quelques pas.

«Rien, maman, il n'y a rien,» répondirent les petits villageois, après avoir jeté un coup d'oeil dans la rue.

Un peu après, elle prit le bébé pour le faire souper et dit encore:

«Pour sûr, il y a quelqu'un à la fenêtre. Allez dehors, vous pousserez les volets.»

César et Aimée songèrent à fuir, mais je ne sais quoi les tenait cloués là, près de cette maison.

Quant aux petits villageois, ils entr'ouvrirent la porte avec précaution, et aussitôt la refermèrent vivement.

«Quoi donc? fit la mère.

—Maman, répondirent-ils d'une voix étouffée, il y a un homme.

—Bon! faut-il avoir peur pour cela? C'est sans doute votre père; ouvrez-lui.»

Il fallut bien s'exécuter. Cette fois, ils sortirent tout à fait, mais rentrant presque aussitôt:

«Maman, ma chère maman, s'écrièrent-ils, venez donc voir, c'est un petit garçon et une petite fille.»

La maman sortit.

«C'est ma foi vrai! fit-elle comme en se parlant à elle-même. Et à cette heure.... Comment cela se fait-il?... Ils me font l'effet de petits poussins qui se seraient perdus dans l'herbe en courant après les insectes et n'auraient pu retrouver le nid de leur mère. Ah! ça, petits, leur dit-elle, approchez donc un peu qu'on vous voie!»

César et Aimée, suivis de Balthasar, vinrent se placer dans la clarté que le feu envoyait jusque dans la rue par la porte toute grande ouverte. Ils ne brillaient point, je vous assure, dans cette lumière à la Rembrandt.

«Dieu du ciel! comme ils sont faits! s'écria la jeune femme en découvrant de quelle misérable façon ils étaient vêtus. Et dire que ce sont là de petites créatures du bon Dieu!... Allons, entrez tout de même, on verra....»

Nos amis, comme vous pensez bien, ne se firent point prier.

La villageoise leur assigna pour s'asseoir un banc de l'autre côté de la table, où elle-même avait pris place avec le bébé.

Quant aux enfants, ils vinrent se poster tous deux en face de César et d'Aimée, et là, les mains derrière le dos, se mirent à examiner mes amis en silence et avec cette curiosité naïve et indiscrète particulière aux enfants à qui l'éducation n'a pas appris à vivre selon l'usage du monde. Puis, de temps en temps, ils se regardaient en se faisant des signes avec les yeux pour se communiquer leurs impressions. Mes amis, de leur côté, leur rendaient la pareille et les examinaient aussi, mais plus timidement, un peu en dessous, il faut bien le dire, ce qui ne les empêchait point de voir combien tous deux étaient gentils, la petite fille surtout.

Elle avait de bonnes joues rondes et fermes que le grand air avait légèrement brunies, et une forêt de cheveux blonds qui s'échappaient de son petit bonnet, tout autour de la tête, par centaine de boucles, rangées les unes de ci, les autres de là, au caprice du vent, sans ordre et sans art. Oui, certes, elle était gentille, et vous n'auriez pas dit le contraire si, comme César et Aimée, vous aviez pu admirer sa petite bouche qui souriait avec tant de finesse et de naïveté, et ses grands yeux si expressifs qu'on eût dit qu'ils parlaient, et son nez en l'air, et le petit bout de ses jolies oreilles où étaient accrochés de beaux pendants d'or en forme de poires; puis sa belle robe de tartanelle, puis son beau tablier de mérinos, puis son joli bonnet des dimanches!... Après cela, peut-être que vous n'aimez que les petites demoiselles qui ont le teint trop pâle, les traits trop délicats et la taille trop effilée.... Je ne veux point nier qu'elles soient intéressantes et n'ai point la prétention de contester la légitimité de votre goût; mais enfin vous conviendrez qu'il y a des beautés de plusieurs sortes, et que les enfants dont la santé est robuste, la mine appétissante et l'humeur aimable, ne sont pas à dédaigner.

«Voyons, dit la maman lorsque le bébé fut couché, vous allez me dire qui vous êtes et pourquoi nous vous avons trouvés à pareille heure dans la grand'rue de notre village?»

César raconta tant bien que mal comment ils avaient quitté Paris.

«Dieu du ciel! s'écriait la jeune femme que la brutalité de Joseph faisait frémir, est-il possible que la terre nourrisse des monstres comme cela?»

Elle résolut de garder chez elle jusqu'au lendemain ces pauvres abandonnés, et se mit sur-le-champ à préparer le repas du soir, car elle voyait bien qu'ils étaient exténués et ne pourraient, sans souffrir, rester plus longtemps sans prendre de nourriture.

Alors entra un homme âgé de trente-cinq ans à peu près. Il était grand et bien pris dans ses membres, qu'il portait cependant avec une certaine lourdeur, comme les individus que les rudes travaux des champs ont de bonne heure courbés sur la terre. Le petit garçon et la petite fille coururent à sa rencontre, il les embrassa avec effusion. César comprit qu'il était le maître du logis. C'était un bon père et un honnête homme, on le voyait bien; et malgré la pesanteur de sa démarche, on lisait dans son maintien comme sur son visage la dignité naturelle des gens qui n'ont de comptes à rendre et de grâces à demander qu'à Dieu.

Il s'en alla jeter un coup d'oeil sur le bébé qui dormait paisiblement dans un petit berceau rustique, puis il offrit à sa femme de l'aider dans ses occupations de ménagère.

«Voici, lui dit-elle en montrant César et Aimée, deux enfants que j'ai recueillis dans la rue. Vont-ils se mettre à table avec nous pour souper?

—Pourquoi pas?» répondit simplement le jeune homme, qui était laconique dans tout ce qu'il disait et semblait avare de ses paroles, comme les individus habitués à vivre et à travailler dans la solitude.

Le dîner était frugal, une soupe au lait et des oeufs; mais mes amis n'avaient peut-être jamais fait un repas si délicat, et, tout bas, ils se disaient que c'était là pour sûr un festin de roi.

Quant à Balthasar, promptement familiarisé avec les habitudes de la maison, côte à côte avec le chat du logis, il mangeait proprement la part qu'il s'était adjugée d'un copieux reste de potage.

Après le dîner, les petits villageois, qu'on appelait Florentin et Florentine, se mirent à genoux pour faire leur prière du soir. César et Aimée les imitèrent d'instinct, sans trop savoir ce qu'ils faisaient, et joignant les mains tant bien que mal, répétaient à voix basse les paroles que les autres prononçaient tout haut; mais ils n'en comprenaient point le sens.

La jeune femme qui les regardait, devina aisément qu'ils ne savaient point leurs prières. Alors elle résolut de leur montrer au moins à faire le signe de la croix.

«Quand on ne sait pas prier, leur recommanda-t-elle, on dit tout simplement: Mon Dieu, ayez pitié de moi!

—Et quand on veut prier pour d'autres, demanda Aimée, doit-on lui dire la même chose au bon Dieu?

—Pour qui donc veux-tu prier?»

César dit comment une jeune et belle dame lui avait donné une pièce d'or à la grille des Tuileries.

«Et cette dame s'appelle?

—Je l'ignore, répondit César.

—C'est que nous-mêmes, nous connaissons à Paris un enfant qui est très-malade en ce moment; un beau petit garçon que j'ai nourri il y a sept ans en même temps que Florentine. Sa mère, Mme de Senneçay, qui est la soeur de M. Lebègue....»

Ici s'interrompant tout à coup:

«Le connaissez-vous, M. Lebègue? demanda la jeune femme, qui croyait naïvement que les notabilités de son village étaient connues du monde entier.

—Non, dit Aimée.

—Un riche propriétaire de ce pays-ci. C'est à lui qu'appartient le beau domaine des Granges, vous savez, sans doute, là, sur la gauche, à une lieue d'Orly?... Il est fâcheux que vous ne connaissiez pas M. Lebègue, car c'est un digne homme et il aurait pu vous être utile. Mme de Senneçay, je vous disais donc, doit conduire mon petit Abel cette semaine à Fontainebleau, où je me rendrai presqu'aussitôt pour le soigner. Elle est si bonne et si charitable que j'ai pensé tout d'abord que c'était elle qui vous avait donné la pièce de vingt francs!»

Puis, s'adressant à son mari:

«Dis donc, Étienne, si c'était Mme de Senneçay? demanda-t-elle.

—Cela n'est pas impossible, répondit Étienne.

—Quoi qu'il en soit, recommanda la villageoise à mes amis, n'oubliez pas de prier Dieu pour la dame au louis d'or.»

Avec un matelas, qu'on posa dans un coin de la chambre sur de la paille fraîche, et des draps propres, on fit un lit pour César et Aimée, lesquels ne demandaient pas mieux, après une telle journée, que de se reposer et dormir. Mais ils étaient trop fatigués; ils ressentaient une sorte de fièvre qui les tint éveillés assez longtemps pour qu'ils eussent le loisir de se communiquer leurs impressions.

«Vois donc, Aimée, disait César, combien il est bon d'être couché dans une belle chambre comme celle-ci, où l'on a des parents qui dorment à côté de vous. Pour moi, quand je regarde ce lit et ce berceau dans l'alcôve, puis la table avec ses deux bancs, l'armoire à l'autre bout de la pièce, le buffet orné d'assiettes à fleurs, le seau plein d'eau posé sur une escabelle près de la fenêtre, et le feu, non encore éteint, éclairant vaguement tout cela lorsque tout le monde est endormi, il me semble avoir vu ces choses ailleurs qu'ici; et si je devais continuer à demeurer dans cette maison, je croirais volontiers que le temps que nous avons passé chez mon oncle Joseph n'a été qu'un abominable rêve.»

Le lendemain, il faisait grand jour et le soleil était levé depuis longtemps lorsque mes amis se réveillèrent. La première chose qu'ils aperçurent en ouvrant les yeux, fut des vêtements neufs étalés sur le pied de leur lit. Quand je dis neufs, je me trompe; ils étaient vieux et usés, beaucoup usés même; mais rapiécés aussi, et de plus, propres à donner envie de se les mettre sur les épaules. Ils sentaient bons, et, quoique la couleur en fût singulièrement effacée par endroits, César et Aimée les trouvaient si beaux qu'ils ne se rassasiaient point de les regarder. Pour eux véritablement ils étaient neufs. Je ne vous dirai point avec quelle joie ils s'habillèrent; ces choses-là ne sauraient se dépeindre. Non moins heureux, Florentin et Florentine les aidaient; on se mettait à trois pour attacher une agrafe ou faire entrer un bouton, et cela n'allait pas encore très-bien parce que de part et d'autre on était trop ému.

Étienne regardait d'un air songeur.

«Si l'on était riche, dit-il tout à coup, et comme en se parlant à lui-même, envoyer ces enfants à l'école, et leur donner ensuite un bon état pour qu'ils devinssent d'honnêtes ouvriers, serait une bonne action à faire. Que vont-ils devenir à présent?

—Nous voulons gagner notre vie, dit César.

—Je souhaite que vous rencontriez d'honnêtes gens assez riches pour vous prendre sous leur protection. Mais enfin cela peut ne pas se trouver tout de suite, et en attendant, il faudra vivre. Quoi qu'il arrive, César, n'oublie pas qu'il est moins honteux de demander un morceau de pain que de le prendre.

—Pour ça, dit César en rougissant, nous n'avons jamais rien pris à personne.

—C'est bien. Mais il faut se méfier de la misère. On dit parmi nous que celui qui prend le grain prendra aussi la farine; cela signifie qu'un voleur ne redevient jamais honnête homme. Ce que j'en dis n'est pas pour vous affliger, mais pour vous mettre en garde contre les mauvaises pensées et les mauvais conseils, car on se laisse aisément tenter lorsqu'on est malheureux.

—Écoute, Étienne, dit en s'approchant la femme qui jusqu'alors avait gardé le silence, tout cela est très-bien, mais je pense, moi, que nous ne pouvons pas laisser partir ces enfants comme cela.

—Que veux-tu faire?

—Par moi-même, rien; je sais que nous ne pouvons pas leur assurer un sort meilleur. Mais il y a Mme de Senneçay. Je l'ai vue bien souvent s'intéresser à des enfants qu'elle connaissait à peine; qui sait si elle ne consentirait point à faire quelque chose pour ceux-ci. Si elle pouvait les retirer pour toujours à ce Joseph et les placer, les mettre à l'école?

—Il faudrait voir.

—On ne peut aller la tourmenter maintenant; Abel est encore trop malade. Mais je la verrai à Fontainebleau.

—Et en attendant?

—Nous garderons ces enfants avec nous.

—Non, cela ne se peut pas; il est possible que Mme de Senneçay refuse de s'occuper d'eux, qu'en ferais-tu, alors?

—Nous aviserons.

—Ta bonté t'égare.

—Écoute, je réponds de Mme de Senneçay.

—N'importe! nous ne pouvons les garder. Si nous n'avions pas d'enfants, à la bonne heure!

—Crains-tu donc qu'ils gâtent les nôtres? Ils ont l'air si honnête!

—C'est vrai, mais nous ne les connaissons pas. Ils n'ont qu'une chose à faire, retourner avec leur tuteur.... Je voudrais les y reconduire moi-même. Je verrais ce que c'est au juste.

—Eh bien, fais-le.