Jean
de Kerdren
Par Jeanne Schultz
Nelson
Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Paris
Calmann-Lévy
Éditeurs
3, rue Auber
Paris
JEANNE SCHULTZ
née en 1870
Première édition de « Jean de Kerdren » : 1890
JEAN DE KERDREN
I
L’un après l’autre, les canots venaient se ranger au pied des escaliers volants, comme des équipages bien stylés devant la marquise d’un hôtel. Lestement, avec la vivacité de gens qui vont à leurs plaisirs, les officiers descendaient et s’asseyaient sur les bancs garnis de tapis. Puis, sur le signal de l’un d’eux, tous les avirons, qui étaient restés levés en attendant le commandement, retombaient à la fois, et le canot filait sous cette vigoureuse impulsion.
De chaque bâtiment de l’escadre, il en partait ainsi, et cela ressemblait à une petite ville dans laquelle un grand événement met tout le monde en branle.
La mer, d’un bleu transparent, était si calme qu’elle n’aurait pas suffi à balancer le berceau d’un bébé un peu exigeant, et c’était un joli spectacle que celui de toutes ces embarcations soigneusement parées, et éclairées en plein par le soleil du matin.
Les matelots, en grande tenue, se courbaient tous à la fois d’un mouvement parfaitement régulier, qui montrait tour à tour leurs tricots rayés et leurs cols d’une blancheur irréprochable ; et les officiers, le cigare aux lèvres, s’interpellaient gaiement d’un canot à l’autre.
— Un jouet mécanique, fit tout à coup l’un d’eux en se retournant pour embrasser la flottille d’un coup d’œil. Petits rameurs remontés, petits officiers piqués sur les bancs : c’est le jeu de régates que je viens de donner à mes frères.
Des rires lui répondirent et les plaisanteries continuèrent sur le même ton.
— A propos, interrompit un autre, qui donc manque du bord ?… Mais c’est Kerdren ?… Comment, le fou des fous ; il ne serait pas du carnaval ?
— Fou, de Kerdren ?
— Laissez donc, reprit celui qui avait parlé le premier, vous ne le connaissez pas encore !…
— Voyons, d’Elbruc, qu’as-tu fait de Kerdren ? continua-t-il en se tournant vers son voisin de droite.
— Rien de mal, je t’assure, répondit paisiblement celui qu’on interrogeait.
— Alors ?
— Alors, il ne vient pas, voilà tout.
— Il est malade ?
— Non.
— Mauvaises nouvelles ? Triste ?
— Non.
— En pénitence, peut-être ?
— Pas même !
— Enfin, on ne manque pas des journées comme celle-ci sans une bonne raison !
— Aussi bien il en a une.
— Et, on peut savoir ?…
— Parfaitement ; je l’ai laissé dans le carré avec la guitare qu’il a achetée à Alger, et une méthode qu’il venait de recevoir de Paris : une méthode pratique pour commençants, avec Exercices et airs gradués pour guitare, par Emanuelo Pincetto. Il sait déjà la position des mains et la gamme d’ut, et il essayait, quand je suis parti, une valse lente en quatre notes. Le navire sauterait qu’il ne bougerait pas !
Un rire général accueillit l’explication. En même temps on arrivait, et la manœuvre du débarquement s’opéra avec la précision mathématique qu’on avait remarquée au départ.
Les matelots accostaient, les officiers sautaient à terre, et les canots allégés repartaient de leur allure de mouettes rasant l’eau.
L’escadre de la Méditerranée, par un hasard bienheureux, s’était trouvée dans les parages de Nice, précisément à l’époque des jours gras. On sait que dans cette ville, le carnaval a conservé son importance et son cachet d’autrefois, et qu’on vient de fort loin pour passer là les trois jours qui précèdent le carême.
Le contre-amiral de Verviers, commandant en chef de l’escadre, était assez jeune de caractère pour comprendre le désir muet de tout son personnel, et il avait en conséquence annoncé une halte qui n’était pas nécessitée uniquement par les besoins du service. On comprend d’après cela qu’il ne restât à bord comme officiers et comme matelots que ceux qui étaient absolument indispensables à la garde des bâtiments, ou quelques autres, très rares d’ailleurs, qu’une raison ou une fantaisie personnelle retenaient.
Parmi ceux-là était l’officier à la guitare, celui qui jouait une valse lente. Assis dans le carré, comme l’avait dit son camarade, il s’absorbait dans son étude avec une application imperturbable dont les adieux des allants et venants ne l’avaient pas distrait un instant.
Jean de Kerdren, comte de Penhoët, était le dernier descendant d’une race célèbre en Bretagne. Certains chroniqueurs font remonter le premier de ses aïeux aux compagnons du roi Arthur, et soutiennent qu’il eut l’honneur de s’asseoir à la Table ronde. D’autres, moins enthousiastes ou plus sincères, affirment qu’il n’est question de la famille que vers la dernière partie du règne de Charlemagne, alors que Jehan de Kerdren, Jehan le Fort, comme l’appellent les écrits du temps, se comparait naïvement, au milieu de ses domaines, au grand empereur dans son fabuleux empire.
Il ne faudrait même pas affirmer si la balance penchait dans son esprit, que ce ne fût pas en faveur des Kerdren ! Et par le fait, il avait cet avantage sur son illustre voisin que tout son petit peuple tenait dans sa main comme un seul homme, et que son pays avec son aspect sauvage, ses légendes mystérieuses et la langue bizarre et incompréhensible qu’on y parlait, était une conquête à laquelle nul n’était assez hardi pour songer.
Les événements lui donnèrent raison sur un autre point, et les domaines de Kerdren assistèrent au démembrement de l’empire sans perdre ni une pierre ni une motte de terre. Cela n’augmenta d’ailleurs en rien l’orgueil de Jehan, par cette bonne raison qu’il était déjà au plus haut point qu’orgueil puisse atteindre, et que nulle merveille ne l’étonnait du moment où elle se produisait chez lui.
A ce trait de caractère du premier des Kerdren, il faut en ajouter un autre dont témoignent quelques mots si familiers dans sa bouche, que les parchemins de l’époque les ont transcrits comme une sorte de devise. Le texte breton en était plus vigoureux peut-être ; traduits en français, ils signifient :
« Quand je tiens, jamais je ne lâche. »
Ce mélange d’orgueil et de ténacité s’était transmis de père en fils comme faisant partie intégrante de l’héritage, de sorte qu’au moment de la grande Révolution les Kerdren « tenaient » encore à pleines mains tout ce qu’ils avaient reçu de leurs pères, et avaient en outre conservé l’habitude de se croire les premiers partout.
Il y avait eu, à la vérité, quelques moments difficiles pour eux, et s’ils avaient traité d’égal à égal avec le roi Louis XI, ils n’avaient pas pu faire de même à l’époque du cardinal qui aimait si peu les têtes hautes, et surtout pendant le règne suivant.
Mais en somme, en 1789, ils avaient encore la part belle, et s’ils n’exerçaient plus officiellement leurs droits d’épave, de justice et autres, il est à croire qu’ils n’y perdaient rien en réalité.
Malheureusement, quand vint l’heure terrible pour la noblesse, il n’y avait plus d’opiniâtreté qui tînt. Peut-être la jeune armée de la République avait-elle plus de puissance que celles des temps passés ; peut-être est-ce tout simplement qu’elle tirait plus fort à elle, toujours est-il que cette fois de nombreux morceaux furent arrachés aux domaines de la famille, et que si Jehan avait pu parler dans sa tombe, il aurait été forcé de convenir qu’il n’y a pas que les grands empires qui croulent.
Du reste, l’orgueil fut sauf, on ne parla pas de ruines ; les seuls représentants de la famille à cette époque étaient une jeune veuve et un enfant en bas âge, et il restait encore aux Kerdren de quoi remplir de si petites mains.
Peu à peu, par des héritages, de riches alliances, la splendeur reparut, et à l’époque actuelle, si les Kerdren n’étaient plus tout à fait rois, on les regardait encore en Bretagne comme si riches de gloire et de noblesse que leur immense fortune en était presque oubliée ; et Dieu sait si c’est une aventure commune en plein XIXe siècle que de voir oublier de l’or, pour quelque chose que ce soit !
II
De temps immémorial tous les comtes de Kerdren avaient été marins.
Pirates tant qu’ils l’avaient pu, bien entendu, servant dans la marine régulière depuis qu’ils n’avaient plus le choix de faire la guerre pour leur propre compte. Ils l’avaient faite d’ailleurs avec cette énergie emportée qui les distinguait, et le nombre d’Anglais dont ils avaient débarrassé le royaume ne se calcule pas. Seulement en cela ils entendaient qu’il fût bien compris qu’ils agissaient non pas pour obéir au roi, mais pour leur bon plaisir.
Plus tard, introduits à la cour, ils avaient conservé dans presque toute son intégrité leur cachet personnel, et avaient toujours apporté leur dévouement comme un don volontaire, jamais comme un dû. Seulement comme il était convenu que partout où on se battait pour une cause qu’ils approuvaient il y avait un Kerdren, aucun d’eux n’avait jamais laissé chômer son historien de traits héroïques ou chevaleresques, et s’il n’est pas fait mention de leur nom aux plus tristes jours de 93, c’est que le père du petit comte, qui à cette époque grandissait sans soucis dans ses landes, venait d’être tué dans la guerre d’Amérique.
Tous les traits distinctifs de sa race, mêlés à quelques autres qui lui donnaient sa physionomie personnelle, se retrouvaient chez le comte actuel, le jeune officier de marine qu’on a vu à bord d’un des bâtiments de l’escadre.
C’était au physique, un homme qu’on pouvait ne pas aimer, mais qu’on était en tout cas contraint de respecter. Grand, large d’épaules, avec le buste élégant et la démarche vive, il donnait au premier abord l’impression de la force et de la décision. C’était ce qui frappait avant tout, et on ne remarquait qu’un peu après sa parfaite distinction et ses façons de gentilhomme.
Sa figure, sans être régulièrement belle, était cependant remarquable. Son front, un vrai front de Breton, bien carré, et où on lisait la ténacité en gros caractères, accusait en même temps une intelligence que ses compatriotes n’ont pas coutume d’avoir à un tel degré ; et les sourcils qui le traversaient, un peu rudes et un peu touffus, étaient très purs de forme.
Le nez assez long, avec des ailes très relevées et toujours frémissantes, donnait l’idée d’une perpétuelle activité d’esprit ; de quelque chose de chercheur, de toujours en éveil.
La coupe de figure, grâce aux favoris d’ordonnance, rappelait celle de la moyenne des officiers de marine. La bouche, d’une extrême fermeté, était garnie des plus belles dents qu’on puisse voir, et souriait, quand elle voulait bien sourire, avec un charme qui tranchait bizarrement sur ce fond hautain.
Les yeux, enfin, qui à eux seuls auraient rendu beau un visage disgracié, étaient une flamme perpétuelle.
Largement fendus, en yeux qui ne craignent pas de se montrer, ils reflétaient en quelques instants une telle variété d’impressions que leur nuance en paraissait changée, et qu’ils semblaient posséder une gamme de tons partant du noir absolu pour arriver à des reflets bleuâtres, à mesure que l’énergie un peu sauvage du premier regard s’adoucissait successivement. Aussi faisaient-ils songer à l’aigle, au lion, au soleil, à tout ce qui ne se fixe pas aisément enfin, et quand on voyait le teint brun un peu doré du jeune homme, on était tenté de se demander s’il ne s’était pas brûlé lui-même à ses propres rayons.
Au moral, c’était un mélange curieux des signes caractéristiques de sa race, et d’autres sentiments plus modernes.
L’orgueil et la ténacité légendaires se retrouvaient chez lui à un point extrême, et la devise de Kerdren :
Kerdren devant
Jamays ne lasche,
lui convenait aussi bien qu’à qui que ce fût de sa maison ; seulement sa fierté différait un peu de celle de ses pères, en ce qu’il n’avait nulle morgue vis-à-vis de son entourage, et était encore plus fier d’être Français que Kerdren. Or, c’était un pas qu’on n’avait point fait jusqu’à lui.
Resté orphelin après la guerre de 1870 d’où son père n’était pas revenu, Jean avait passé les premières années de sa vie dans un travail soutenu et toujours solitaire ; de sorte qu’à dix-huit ans, en entrant à l’École polytechnique, il avait ce caractère qu’il s’était fait à lui tout seul, fier, entier, brave, et un peu taciturne. Ces deux années de vie commune avec cette jeunesse remuante et joyeuse lui avaient donné la note de gaieté qui manquait à son esprit ; mais il avait pris cet entrain qui lui arrivait tardivement, d’une façon particulière, et comme une sorte de provision qu’on met à part.
De temps en temps, il entr’ouvrait la porte de sa cachette, et nul n’avait alors plus de gaieté et n’était plus amateur de folies quelles qu’elles fussent ; puis tout à coup, c’était fini, et on osait à peine se souvenir en face de ce visage sérieux du moment précédent.
Avec cela le camarade le plus obligeant, l’ami le plus sûr, il offrait assez de contradictions et de mélanges singuliers pour qu’on pût comprendre la réputation d’extrême originalité qu’il avait dans le monde.
Sorti de l’École à vingt ans, il était passé de là directement sur le pont d’un navire, et avait sollicité depuis lors embarquement sur embarquement. Après son amour pour son pays et sa très haute idée des Kerdren, sa troisième passion, c’était la mer. Depuis tout petit, elle était sa fascination, son amie, sa poésie.
Seuls, ceux qui ont vécu sur les côtes peuvent se rendre compte de la place immense que tient la mer dans l’esprit de ceux qui habitent ses bords. Elle est tout pour ces hommes, non seulement parce qu’elle les nourrit, mais parce qu’ils l’aiment.
Aussi faut-il voir avec quel dédain ils parlent des paysans de l’intérieur, des « terriens » comme ils disent.
Ils s’estiment cent pieds au-dessus, et ne se gênent pas pour le dire.
Cette mort toujours possible ne les détache même pas. Apitoyés sincèrement par les victimes de la veille, ils n’en repartent pas moins confiants le lendemain. Leur bateau à eux est si bon, et la Vierge est si puissante !
L’impression ressentie avec tant de vivacité par des gens sans éducation devait être naturellement plus forte encore dans un esprit de la trempe de celui de Jean ; aussi avait-il voué à la mer, depuis tout enfant, une adoration qui n’avait fait que s’accroître avec les années.
Cette grande chose lui semblait digne d’aller de pair avec lui ; il la comprenait dans ses fureurs, et il admirait la façon dont elle se lançait sur les roches et sur les falaises.
En revanche, il l’aimait un peu moins quand elle se calmait ; il lui en voulait, disposant de tant de force, de se faire tout à coup aussi paisible qu’un petit lac, et de venir baigner d’une façon caressante les mêmes choses qu’elle heurtait si rudement la veille.
Dans l’ardeur de ses quinze ans, il en était pour la tempête perpétuelle !… Cependant il ne lui tenait pas longtemps rigueur, et blotti dans un creux de rocher, il se laissait bercer par ses chants comme par ses hurlements.
Parfois, il lui faisait ses confidences, et pas un être au monde ne pouvait se vanter d’avoir entendu de la bouche de Jean autant de choses intimes que cet Océan qui était le bizarre et presque l’unique compagnon de sa jeunesse.
Son goût pour les jours de gros temps lui était toujours demeuré, et à l’heure présente, quand il voyait les vagues bondir autour de son navire comme jadis sur les roches de Kerdren, quand surtout, à force de sang-froid et d’habileté, il restait le maître dans sa lutte contre les éléments, il sentait en lui un tressaillement de joie. Mais en même temps au fond du cœur il plaignait son amie de s’être laissé battre, il lui semblait qu’elle devait en être humiliée, et il lui prenait des envies de lui parler comme jadis pour la consoler.
Jamais il n’était plus heureux que pendant ses quarts de nuit ; alors qu’il se voyait là bien seul avec les étoiles et l’eau, debout sur la passerelle, et ses yeux perçant l’obscurité. Il se comparait comme dans ses rêves d’enfant au génie de la mer, et répétait volontiers avec les pirates d’autrefois :
La tempête nous mène où nous voulons aller,
Et l’ouragan est la voile de nos bateaux.
Faut-il s’étonner qu’avec un semblable caractère il préférât le pont de son navire à tout autre lieu, et n’eût vécu dans le monde qu’accidentellement et en passant ?
Ce n’était pas qu’il y fût gauche ou mal à l’aise ; son nom lui donnait droit de cité partout, et son aisance de gentilhomme lui assurait partout aussi un accueil flatteur, mais il s’y plaisait peu en général.
Il lui arrivait cependant, au milieu d’un cercle intime, de se laisser aller à sa plus joyeuse humeur ; il aurait alors déridé le remords lui-même, réputé pourtant le plus triste des personnages. Il se chargeait de tout, organisait avec son impétueuse activité les parties, les comédies, les déguisements les plus burlesques ; mais comme ses congés étaient toujours fort limités, l’ordre d’embarquer arrivait ; or, là devant rien ne tenait, en un clin d’œil le marin reparaissait ; il bouclait sa valise, partait à la hâte, il semblait qu’il n’arriverait jamais assez tôt, et on en avait pour trois ans avant de jouer la comédie si on voulait attendre M. de Kerdren.
Si, dans ces rapides occasions, Jean avait fait quelques passions, il ne paraissait pas qu’il en eût éprouvé de son côté, et l’entrain avec lequel il repartait chaque fois témoignait de sa parfaite liberté de cœur et d’esprit.
Sa résolution hautement avouée était de ne se marier jamais. Aimant sa profession comme il l’aimait, il la regardait assez justement comme incompatible avec la vie de famille. « La première condition pour être bon officier, disait-il, c’est la liberté absolue de toute attache ; il faut pouvoir, sur un ordre, partir sans arrière-pensée d’un bout du monde pour l’autre bout, et c’est ce qui est impossible à un mari et à un père. La femme est souffrante, le bébé a besoin de changer d’air, on les soigne, on les aime, et on envoie au diable le service qui vous appelle en Cochinchine quand on laisse tout son cœur en France. Il faut choisir, et j’ai choisi ; je reste bon marin, et pareil au doge de Venise, c’est à la mer que j’ai donné mon anneau de fiançailles. »
Comme on le sait d’ailleurs, par suite de son genre de vie, Jean, enfant et jeune homme, avait vu fort peu de femmes de la société dans son entourage ; il en résultait qu’il les connaissait assez mal et les regardait volontiers comme plus délicates et plus frêles qu’elles ne le sont en réalité. Elles lui faisaient l’effet de jolis objets de luxe qu’il faut des soins infinis, beaucoup de coton et des ménagements de tous genres pour garder ou transporter ; et ce métier d’emballeur lui semblait peu enviable.
Il y avait bien cependant dans l’histoire de sa famille des souvenirs qui lui montraient des héroïnes n’ayant rien des faiblesses de ce genre ; mais leur sang était le sang des Kerdren, et tout s’expliquait par là.
Du reste, poli comme Louis XIV avec toutes les femmes, leur sexe leur était un droit auprès de lui à la courtoisie la plus chevaleresque et même à une protection qui pouvait aller jusqu’au dévouement. L’habitude datait de loin dans sa famille, et Jean n’avait pas jugé qu’il fût à propos de se moderniser sur ce point.
III
L’animation était à son comble dans les rues de Nice, et la journée des confetti s’annonçait comme devant être des plus brillantes.
On sait en quoi consiste le divertissement de ce premier jour de carnaval et quel aspect unique donnent à la ville les déguisements qui y fourmillent.
Du plus pauvre au plus riche, le branle est donné, et non seulement parmi les étrangers venus pour s’amuser, mais chez les habitants mêmes.
Papier ou soie, chacun a fait selon sa bourse ; mais chacun se dépense individuellement, criant, riant, se trémoussant, et de là résulte cette prodigieuse animation, cet entrain endiablé qui gagnent tous ceux qui en sont témoins sans qu’ils puissent savoir comment.
Ce n’est pas un spectacle ordonné à l’avance, ce sont des gens qui s’amusent follement pour leur compte, et qui au bout de dix minutes vous donnent l’envie irrésistible d’en faire autant.
Lancer le plus de confetti qu’on peut, en recevoir le moins possible : voilà la grande affaire ; et pour qui connaît ces dragées de plâtre, assez friables pour s’émietter sur les victimes qu’elles enfarinent, mais assez dures pour que la grêle en soit sensiblement désagréable, cette double ambition se conçoit à merveille.
Jetés à la pelle des voitures sur les piétons, des balcons sur toute la foule, c’est une nuée comparable seulement aux sauterelles d’Égypte.
Au bout de deux heures, le sol en est jonché, les chevaux y enfoncent leurs sabots, et les voitures semblent avoir quatre roues de moulin, broyant sans relâche une farine grisâtre.
Sur tout cela un soleil éclatant qui change en poudre d’or cette poussière aveuglante, une bonne humeur et une convenance à déconcerter la police, et au travers de cette brume artificielle des quiproquos, des rencontres, des visions fantastiques, avec le mystère du masque et l’attrait de l’inconnu pour excitants.
La fête battait son plein.
Arrêtés au coin d’une rue, trois jeunes gens, ou ce qu’on avait le droit de supposer tels, sous l’enveloppe luisante qui affirmait des marsouins gigantesques, tenaient conseil.
Debout, en face d’eux, sur des tréteaux établis à la diable, et qui faisaient trembler pour la sûreté de leur possesseur, un grand domino captivait la foule.
Appuyé contre une caisse de confetti qui lui allait à mi-corps, une pelle dans chaque main, il s’escrimait sans relâche, et la vivacité de ses mouvements, ses ripostes aux lazzi qui montaient, faisaient de ce siège qu’il soutenait à lui seul une scène fort plaisante.
Seulement, conjectures et indiscrétions restaient vaines. Le capuchon du domino rabattu comme celui d’un chartreux enveloppait toute la tête d’une ombre mystérieuse, et les curieux, criblés littéralement, passaient leur chemin le dos rond, pendant que les marsouins, désormais convaincus, s’avançaient à leur tour.
Mais avec une attention égale à la leur, le domino avait suivi leur marche, et s’armant d’un grand seau déposé à ses pieds, il l’emplit jusqu’aux bords, et tant sur le trio que sur la foule ahurie, lança à la volée, une fois, deux fois, dix fois, tout ce que contenait son formidable récipient.
Un mélange de cris et de rires s’éleva comme une tempête, et un des jeunes gens si vertement accueillis sauta d’un bond sur les tréteaux et plongea ses deux mains dans la caisse en criant au domino :
— Part à deux, Kerdren, hein ?
— Part à tout seul si tu veux, répondit-il en renversant son capuchon et en faisant le geste de s’éventer, je n’en peux plus. Voilà une heure que je joue le rôle de robinet près de ce réservoir sans arriver à l’épuiser : je veux marcher dans le tas.
Et comme à peine le pied à terre, il voyait les convoitises allumées autour de son établissement :
— Monte ici, gamin, cria-t-il, en prenant par la ceinture un enfant qui le regardait : pelle, seau, confetti, tout est à toi !
Puis sans attendre un remerciement qui ne paraissait pas formulable au petit avec des mots ordinaires, il passa son bras sous une des nageoires arrondies que lui tendait son ami, et tous quatre s’éloignèrent d’un pas rapide.
— Alors cette guitare ? fit l’un d’eux au bout de quelques pas, une feinte cette guitare pour mieux nous tromper tous ?
A quoi Kerdren avait répondu avec son flegme ordinaire par la description de sa matinée.
La guitare n’avait que trois cordes ; la dernière exterminée, le jeune officier avait fumé tous ses cigares ; puis, saisi du caprice contraire, s’était fait mettre à terre.
Un domino choisi, d’un lilas tendre en l’honneur du printemps, il s’était construit cet échafaudage au coin d’un carrefour, attendant quelque camarade passant ; et les camarades venus, il ne demandait qu’à les suivre où ils allaient.
Jusqu’au soir, la bande des jeunes officiers, qui s’était augmentée comme une boule de neige, s’amusa partout et de tout, et Jean s’était assez mis dans le mouvement pour être le premier à sauter dans les canots le lendemain matin.
Le premier jour du carnaval, tout est burlesque et point d’excentricité ne peut craindre d’aller trop loin.
Le lendemain c’est le tour de la poésie, et c’est de grâce et d’élégance qu’on lutte. On se bat encore ; mais à armes courtoises cette fois, et les projectiles sont des bouquets.
Des fleurs, des fleurs, et encore des fleurs, tel est le mot d’ordre de la journée. On en voit partout, il y en a dans toutes les mains, et la ville ressemble à un gigantesque parterre.
Le mimosa, les violettes de Parme, les roses, le muguet : tout ce qui, à cette époque, garde encore un air de serre à Paris, et se cache derrière les vitrines des magasins, s’étale ici en liberté, orne les balcons, et embaume le plein air, comme des fleurs qui sont chez elles.
La profusion en est telle qu’on est tenté de croire le sol encore plus fécond qu’il n’est en réalité, et de s’imaginer que tous ces festons et ces guirlandes viennent d’éclore spontanément sous le premier rayon matinal.
Le luxe avec lequel sont ornées les voitures ne se voit que là, et le défilé des chars de fleurs sur la promenade des Anglais ne peut se comparer à rien d’autre.
Le plus modeste fiacre remplace ses lanternes par de gros bouquets, enguirlande les harnais de ses chevaux ou change en rayons parfumés les jantes de ses roues ; et quant aux voitures particulières, chacune d’elles est un poème.
Tout ce qui est partie solide, là-dedans se dissimule, de sorte qu’on voit avec stupéfaction passer devant ses yeux un buisson de lilas, une botte de roses ou une corbeille de jacinthes, avec des femmes en toilettes claires qui émergent de là, assises, debout, ou peut-être fleuries depuis une heure avec les derniers boutons, on n’en sait rien au juste.
On dirait que le bon temps des fées et des enchanteurs est revenu, et il ne manque à tous ces gracieux équipages qu’un attelage de tourterelles ou de licornes blanches pour les traîner sur ce sol fleuri de bouquets qu’elles foulent.
Le char qui avait obtenu le prix, cette année-là, représentait un grand bateau fait de roses thé et de violettes claires, et qui semblait voguer sur une mer de petites fougères et de capillaires entremêlés de grands roseaux.
Le mât, les cordages qui couraient légèrement d’un bout à l’autre, le gouvernail, l’ancre qui traînait sur le fond vert avec sa longue attache de violettes, tout était parfait, et le pavillon tricolore qui se balançait à la corne avait presque dans ses plis la souplesse de la soie.
Bouches béantes dans l’excès de leur admiration, les matelots de l’escadre contemplaient pour la dixième fois le passage du char sans que le plaisir leur en parût moins neuf.
Bien que critiquant en gens du métier les détails qui leur semblaient pécher, ils ne se sentaient pas moins tous glorifiés dans la personne de ce bateau qui venait d’être primé, et la foule en jugeait de même, car à chaque rencontre des matelots et du voilier fleuri, c’étaient des vivats et des bombardements galants qu’ils recevaient et qu’ils rendaient, en gens habitués à des succès semblables.
Des hommes aux officiers l’enthousiasme était le même, et jamais l’inspiration n’avait été plus à propos pour eux que de décider ce matin-là qu’ils se « déguiseraient » simplement en marins de l’escadre. Aussi étaient-ils assez désignés à l’attention pour qu’un domestique en culottes courtes, qui circulait depuis un instant dans la foule avec l’aisance que donnent les cohues de salon, arrivât droit à eux, et après une brève information s’inclinât devant Jean en lui tendant une lettre.
L’enveloppe était mignonne, cachetée d’une goutte de cire, et les rires et les plaisanteries éclatèrent pendant que le domestique s’éloignait de quelques pas et demeurait immobile, tête découverte, en homme qui sait n’en avoir pas fini.
Escalade, offre d’un second, couleur des cheveux et des yeux ; ses camarades avaient tout dit pendant que Jean courait à la signature et lisait avec un sourire qui redoublait les plaisanteries. Puis, faisant le silence d’un geste :
« Résignez-vous, mon cher ami, commença-t-il à haute voix, ceci n’est même pas l’ombre d’une intrigue, quoique la lettre vienne d’une femme, et je pense que vous allez cordialement m’envoyer à tous les diables, en voyant qu’il ne s’agit que de moi !…
« Ne protestez pas. Il est certain que la bonne fortune est petite pour un jour de carnaval, et je souhaite… Non ! je ne souhaite rien du tout, si vous voulez vous rappeler ce soir que j’ai loué cette année une villa encore plus grande que d’habitude, et que ma salle à manger notamment est de taille à contenir tous les lions du jour.
« Ceci désigne assez, s’il faut en croire les bruits qui sont montés jusqu’à ma fenêtre, vous et autant de vos camarades qu’il vous plaira de m’en amener.
« Mon maître d’hôtel est préparé à l’aventure et je vous promets que nous ne mourrons pas tout à fait de faim. Ajoutez à cela que j’attends ce soir quantité de jolies Niçoises, et que mon piano, si vieux qu’il soit, tiendra bien encore debout jusqu’à minuit… Je dis minuit, car cette fois ce sera bien plus grave encore que l’heure de Cendrillon, ce sera l’heure du carême !…
« Excusez-moi auprès de vos amis, de ne pouvoir leur faire des invitations plus personnelles, et expliquez-leur bien que j’aime tous les marins, à commencer par vous.
« FRANÇOISE DE SÉMIANE. »
Il faut croire que tous les marins qui se trouvaient là se sentaient également disposés à aimer la comtesse de Sémiane, car il se trouva que le groupe qui entourait Jean accepta l’invitation à l’unanimité, comme l’expliqua le jeune officier qui les comptait en répondant un court billet d’acceptation.
La comtesse de Sémiane, veuve depuis quelques années d’un des derniers gentilhommes de Charles X, avait été l’amie intime de la grand-mère de Jean.
Elle avait vu sa mère enfant, jeune fille et jeune femme, et s’intéressait par cela même beaucoup à lui.
Seulement sa terre d’Auvergne était si loin de la Bretagne qu’elle connaissait à peine le jeune homme quand il était entré à l’École.
Elle l’avait beaucoup reçu alors, pendant les hivers qu’elle passait à Paris, et l’aimait à sa façon sans être jamais arrivée à le comprendre.
Ce caractère tout d’une pièce lui faisait un singulier effet, et elle prétendait que Jean lui produisait l’impression d’une boîte bien fermée dont le couvercle palpite sans cesse, et qu’on suit de l’œil avec un battement de cœur en se demandant s’il va en sortir une bête féroce ou une colombe.
Elle lui avait néanmoins proposé de le marier à quelque jolie héritière, pensant qu’il était de son devoir de douairière de l’aider sur ce chapitre ; mais comme il avait repoussé toutes les propositions matrimoniales, expliquant qu’il transmettrait son nom et son titre à un cousin pour qu’ils ne tombassent pas en désuétude, elle n’y avait plus songé, et bornait désormais ses bons offices à lui ouvrir sa maison partout où elle en avait l’occasion.
IV
On venait de quitter la salle à manger, et le café circulait dans le grand salon de la comtesse.
La villa qu’elle habitait, admirablement située, était entourée d’une profusion de palmiers d’où elle avait pris son nom, et le salon qui s’ouvrait sur un jardin d’hiver, puis sur une vérandah découverte, arrivait ainsi par degrés, et de massifs en massifs, jusqu’au véritable jardin.
L’influence du jour se faisait sentir là comme partout, et de quelque côté qu’on se tournât, il y avait des fleurs et encore des fleurs. Les hommes massés près des fenêtres causaient par groupes, et la comtesse circulait autour des corbeilles, allant gracieusement des uns aux autres.
— C’est vraiment un fait digne de remarque, dit-elle tout à coup en s’approchant des officiers. Partout où il y a des lumières et des uniformes, cela prend un air de bal.
— On en devrait louer, comme on loue des appliques, n’est-ce pas, madame ? répondit gaiement Jean ; ce serait un moyen de relever les soirées ternes… Notez que ce n’est pas pour ici que je dis pareille chose !
— Ce serait difficile à croire avec ce qui nous arrive ! Regardez bien. Voilà qui est plus égayant encore pour les yeux que les lumières, et même les épaulettes, ne vous déplaise !
Et la comtesse, qui s’éloignait tout en finissant sa phrase, marcha vivement du côté de la porte, sur le seuil de laquelle un domestique annonçait à haute voix :
— Monsieur le comte et mademoiselle de Valvieux.
Madame de Sémiane n’avait rien exagéré, et la nouvelle venue était en effet aussi bonne à voir qu’on pouvait le souhaiter.
D’une taille au-dessus de la moyenne, extrêmement mince et élancée, elle faisait songer à un jeune peuplier dont on vient d’enlever le tuteur pour la première fois, et qui ne sait pas encore au juste s’il va pouvoir se tenir droit tout seul. Ses épaules mêmes étaient étroites, mais cela lui donnait une sorte de grâce enfantine ; c’était d’ailleurs le seul reproche qu’on pût lui faire.
Tout le reste était parfait, et, charme plus rare encore que sa beauté, elle paraissait complètement ignorante de ce qu’elle était.
Sa figure, d’un ovale délicieux un peu allongé, avait un teint d’une fraîcheur éblouissante, mais en même temps d’une coloration et d’une transparence si particulières qu’on ne peut le rendre qu’en le comparant à ces pétales intérieures des roses du Bengale qui vont en dégradant insensiblement de ton depuis les bords jusqu’au fond, et arrivent ainsi du rose exquis au blanc le plus pur.
Ses cheveux ondés naturellement comme ceux des statues grecques, encadraient cette finesse d’un blond cendré, dont la douceur était extrême. On eût dit que, sur la nuance primitive tout à fait dorée, on avait semé à profusion une fine poussière d’argent. La bouche, aux lèvres un peu épaisses, avait l’air d’une fraise bien mûre, et les dents étaient si jolies et si égales qu’on avait dû prendre la peine de les choisir une à une. Mais l’originalité de sa figure était ses yeux bruns et veloutés comme une capucine bien sombre, et qui se retroussaient tout à coup au coin par un caprice inattendu, infiniment gracieux. Les sourcils suivaient le même mouvement, et il en résultait que le regard avait toujours quelque chose d’un peu étonné et de naïf dont on lui savait gré, car tant de beauté appelle en général plus d’assurance.
La toilette qu’elle portait encadrait à merveille sa grâce et sa jeunesse, et on ne comprenait pas qu’elle pût être autrement vêtue qu’on la voyait là. Sur une étoffe légère, on avait cousu ou collé une quantité de boutons de roses mousseuses qui formaient un semis serré et qui donnaient de loin l’idée de ces belles soies brochées d’autrefois dont le relief était palpable. Tout le devant de la jupe et du corsage était pareillement couvert de muguet, et les mêmes fleurs se retrouvaient dans les cheveux.
C’était le printemps fait femme, et tournant si heureusement les difficultés de la toilette actuelle qu’il restait gracieux en dépit de la mode.
Un murmure discret mais expressif accueillit l’entrée de la jeune fille, qui déjà intimidée en sentant tous les yeux fixés sur elle, et éblouie par les lumières, perdit tout à fait contenance et tendit à la comtesse un gros bouquet fait des mêmes fleurs que celles qui ornaient sa robe, en balbutiant comme une écolière qui oublie tout à coup le compliment qu’elle devait réciter.
— Elles sont charmantes, dit affectueusement madame de Sémiane en prenant le bouquet, et en gardant la main qui le tendait. Est-ce que vous les avez cueillies sur vous ? ajouta-t-elle en souriant.
Puis laissant à la jeune fille le temps de se remettre, elle se tourna vers le comte de Valvieux en lui parlant avec vivacité des incidents de la journée.
Il n’était pas possible d’imaginer un plus grand contraste que celui qui existait entre le père et la fille : elle si mince et si grande ; lui, d’une taille moins que moyenne, d’une carrure athlétique et d’une constitution sanguine.
C’était un de ces hommes dont les passants disaient habituellement en le rencontrant :
« Eh bien ! celui-là, il est sûr de son affaire, il mourra d’apoplexie. »
Très homme du monde, très aimable, il avait une façon de regarder sa fille qui exprimait une admiration si complète et une tendresse si pleine d’orgueil que cela faisait plaisir de voir ses yeux la suivre.
Au bout d’un instant, le petit groupe était dans la serre où madame de Sémiane avait conduit mademoiselle de Valvieux sous prétexte, disait-elle, de lui faire rejoindre ses pareilles, et où elle la laissa bientôt après pour recevoir de nouveaux arrivants.
Le salon se remplissait rapidement, et comme la comtesse remarquant l’absence de sa jeune amie retournait la chercher :
— Je vous y prends, dit-elle à Jean qui se tenait debout les yeux fixés sur la porte de la serre, vous la guettez. Allons, convenez-en ?
— Je vous avouerai que oui, madame. Je meurs d’envie de savoir comment cette jeune fille, vêtue comme elle l’est, va s’y prendre pour s’asseoir tout à l’heure.
— Vous êtes un sauvage, répondit la comtesse avec indignation, et je désespère de vous convertir.
Elle ramena promptement mademoiselle de Valvieux, et lui offrant un fauteuil placé à deux pas du jeune officier :
— Là, lui dit-elle, asseyez-vous ici, on est tout à fait chez soi dans ce petit coin.
Puis s’avançant imperceptiblement vers Jean :
— Eh bien ! est-elle si gauche que cela ? reprit-elle tout bas.
— Eh bien ! répliqua-t-il le plus gravement du monde, elle les écrase, voilà tout. C’est absolument ce que je pensais.
— Eh ! maugrebleu, comme disait mon pauvre comte, que vouliez-vous qu’elle en fît ?
— Qu’elle les laissât sur le rosier…
— Pour compenser celles que vous avez massacrées aujourd’hui peut-être ?
— Précisément, madame. Je n’aime pas à voir des sœurs s’entre-dévorer.
— Ah ! ceci est gentil ! La fin rachète le commencement.
— C’est que la fin est dite pour vous faire plaisir !
— Il n’avouera même pas qu’elle est jolie ! fit-elle en haussant imperceptiblement les épaules. Et dansez-vous, au moins, malgré tous vos méfaits ?
— Pendant un tour de cadran, quand je suis aussi en train que ce soir.
— Allons, c’est toujours ça !
Elle le quitta avec un soupir de soulagement pour donner ses ordres au pianiste, et une minute après elle était entourée de la moitié des jeunes gens qui étaient dans le salon.
« Pouvait-on les présenter à mademoiselle de Valvieux ? à cette jeune fille en rose ? à cette jolie personne ? » Chacun la désignait de son mieux, mais ils avaient tous le même objectif : ils voulaient tous danser avec elle.
La comtesse se tourna du côté où elle avait laissé Jean ; il avait disparu, et elle le vit de loin s’incliner devant une jeune femme. Il ne lui restait plus qu’à conduire cette grappe de danseurs à Alice de Valvieux, et à lui en faire la nomenclature le plus rapidement possible.
Une coutume de Jean, chaque fois qu’il se trouvait en soirée, était de s’occuper de préférence des jeunes filles généralement négligées. Il y mettait tant de bonne grâce et de naturel qu’il était impossible de voir là-dedans un acte de charité, et on ne peut savoir combien ce beau cavalier, qui très facilement se trouvait être l’homme le plus remarquable d’un salon, avait provoqué ainsi de reconnaissances silencieuses.
Ses camarades le plaisantaient parfois là-dessus et s’amusaient de cette manifestation chevaleresque.
— Je trouve révoltant, répondait-il alors, cette sorte d’exposition pendant laquelle des femmes sont là à attendre le bon plaisir d’un tas de freluquets qui circulent devant elles le lorgnon à l’œil, et les examinant comme des marchands d’esclaves feraient à Constantinople. Je n’entends pas qu’on me prenne pour un Turc, et j’agis en conséquence.
Son exemple entraînait parfois quelques amis, et le groupe des jeunes officiers s’était fait une réputation de haute courtoisie partout où il allait en masse.
Fidèle à ses habitudes, ce soir-là, il ne chercha pas une fois à fendre le cercle toujours nombreux qui entourait Alice, et il se reposait dans un coin de la serre, de l’air d’un homme qui se sent fort de sa conscience, quand la comtesse se retrouva à ses côtés.
— Jean, lui dit-elle, que vous a fait mademoiselle de Valvieux ?
— Mais rien au monde, madame, et j’ai eu ce soir pour la première fois l’honneur de l’apercevoir.
— Alors pourquoi cette affectation de ne jamais danser avec elle ?
— J’avais peur de froisser ses fleurs, répondit le jeune homme en riant.
— Et puis ?
— Et puis je vous jure que je n’ai songé à rien affecter. Mais permettez-moi une comparaison : je ne connais rien de plus sot que cette habitude qu’a prise l’eau d’aller toujours à la rivière. Elle ferait bien mieux de se répandre une bonne fois dans un terrain sec, au moins elle se rendrait utile à quelque chose. Il y a longtemps que je lui garde rancune de sa maladresse, et je ne veux pas faire comme elle.
— Ah oui ! toujours Don Quichotte, n’est-ce pas ? C’est ce que je racontais tout à l’heure à mademoiselle de Valvieux.
— Mais, madame, je vous serais fort obligé de ne pas me faire dans le monde une réputation de petit Manteau bleu !…
— Puisque vous l’êtes ! Allons, faut-il vous présenter ? Quand l’invitez-vous ?
— Quand sa pléiade l’abandonnera… Pourquoi, d’ailleurs, voulez-vous que j’aille déranger tous ces braves garçons, et rompre par ma présence ce nombre impair que les dieux chérissaient si fort ?…
— Et si je vous en prie ?
— Alors, madame, c’est à l’instant…
Mais au moment où le jeune homme se rapprochait du salon, une pendule sonna minuit.
— L’heure du carême…, fit-il en se retournant avec un demi-sourire.
— Allons, c’était écrit, répondit la comtesse. Notez, ajouta-t-elle, que je n’avais pas la plus petite arrière-pensée ; je voulais vaincre cette tête de Breton, voilà tout.
Elle prit le bras de Jean pour rentrer au salon et recevoir les adieux de tout son monde, que le coup de minuit chassait comme une détonation disperse une compagnie de perdreaux.
Dans le vestibule, le jeune officier se trouva à côté d’Alice, et comme il la voyait frissonner :
— Voulez-vous me permettre, mademoiselle, dit-il avec sa courtoisie habituelle, cette pièce est glaciale !
En même temps il lui mit sur les épaules un burnous blanc, dont la comtesse s’enveloppait pour descendre au jardin et qui se trouvait sur une chaise.
Elle inclina la tête, et le remercia en quelques mots où perçait une petite émotion que le jeune homme ne s’expliquait pas bien.
En même temps son père arrivait, la cherchant d’un œil inquiet ; mais sa figure s’éclaira en la voyant couverte et, se tournant vers Jean :
— Merci d’en prendre soin, fit-il, elle est sensible au froid.
Il y avait dans chacun de ses gestes une affection si profonde et si anxieuse en même temps que Jean se sentit touché et, courant chercher la pelisse doublée de cygne qui appartenait à Alice, il l’en enveloppa avec le même respect attentif. Puis comme la pléiade ayant fini de présenter ses hommages à madame de Sémiane revenait en hâte reprendre son poste, au moins jusqu’à la portière de la voiture, il rejoignit ses camarades, prit congé à son tour, et un instant après ils traversaient les rues désertes, encore jonchées des débris de la fête.
La conversation roula sur la soirée, bien entendu, et il y fut taillé une large part à mademoiselle Alice.
Jean ne savait sur son compte que le peu que lui en avait dit madame de Sémiane.
Le comte de Valvieux était veuf depuis des années, immensément riche et inoccupé, ou plutôt occupé de sa fille avec tant d’amour et de sollicitude que depuis sa naissance il n’avait plus trouvé le temps de faire autre chose que de l’adorer.
Soit pour son plaisir, soit pour sa santé un peu délicate, il la conduisait régulièrement tous les hivers dans le Midi, tantôt sur un point de la côte, tantôt sur un autre. Le hasard en avait fait cette année les voisins de madame de Sémiane, et il en était résulté des relations également agréables pour les deux femmes.
C’était tout ce qu’il savait ; mais un autre des jeunes gens avait fréquemment entendu parler des de Valvieux dans sa famille, et les renseignements ainsi complétés arrivèrent à reconstituer approximativement l’histoire de la jeune fille.
Sa mère, en effet, était morte toute jeune, de langueur, disait-on, et, depuis cette époque, la petite Alice n’avait pas cessé de vivre dans une perpétuelle atmosphère de gâteries et d’adulation. Par un miracle aussi admirable et non moins rare que celui des trois jeunes Hébreux sortant intacts de la fournaise, elle avait conservé au milieu de cet encens tout son bon sens et toute sa simplicité, et il en était seulement résulté qu’elle voyait le monde à travers un prisme enchanté, et qu’elle aimait tous les humains en bloc du meilleur de son cœur.
— Ce qui explique qu’elle n’en distingue aucun. Dans son ardeur philanthropique, elle voudrait les épouser tous à la fois !… dit en riant un des jeunes gens.
— Peut-être, continua celui qui parlait, car ce ne sont pas les occasions qui lui ont manqué jusqu’ici, et je me rappelle avoir entendu dire à ma sœur que si elle avait pensé à coller dans un album les cartes de visite de ses prétendants, ce serait un livre qui ferait concurrence à d’Hozier, à cette différence près, qu’en plus de l’armorial de France on y rencontrerait toute la finance, et bien d’autres encore.
— Et elle attend, alors… que l’étranger y passe ?
— Ou seulement que quelqu’un l’aime, sinon plus que les millions de sa dot ; je pense que c’est une fille raisonnable, du moins autant qu’eux.
— Pauvre créature, répliqua Jean, ce serait un cas de conscience de l’avertir qu’on n’a jamais connu qu’un seul merle blanc depuis la création du monde, c’est celui dont Musset parle quelque part… Et encore n’était-il pas bon teint !…
— Ce qui semble certain, c’est que Kerdren ne lui fournira pas l’occasion d’un nouveau refus !
A quoi Kerdren avait répondu avec plus de gravité que le sujet n’en semblait comporter :
— Avec aucune jamais ; mais avec celle-là moins qu’une autre.
En même temps les canots accostaient et il n’était plus question que de regagner sa couchette.
Le carnaval et la relâche finissaient en même temps, et l’escadre se remettait en marche au point du jour.
V
Depuis une semaine, il n’était question dans tous les cercles et dans toutes les conversations que de l’épouvantable krach qui venait de se produire avec la brusquerie de la foudre.
Chaque matin les journaux enregistraient une nouvelle faillite, fréquemment aussi un nouveau suicide.
Il ne s’agissait pas ici d’une de ces catastrophes ordinaires de Bourse qui n’atteignent qu’un monde préparé jusqu’à un certain point à subir des accidents de ce genre ; l’affaire était bien autrement compliquée.
Dans toute la société et particulièrement dans un milieu étranger en général à toute spéculation il y avait des ruines totales.
Tenter d’expliquer ici ce qui n’a, pour ainsi dire, jamais été complètement éclairci en aucun autre endroit, serait chose impossible.
Ce qu’il y avait de certain, c’est qu’une affaire, donnant toute confiance en raison des noms qui la patronnaient, avait entraîné, grâce aux motifs qu’elle invoquait, nombre de fortunes honorables à se confier à elle, et qu’il en était résulté, non seulement des pertes effroyables, mais, chose plus grave, de fortes atteintes en matière d’honneur.
C’est ainsi que des individualités dont le nom apparaissait pour la première fois peut-être dans des feuilles publiques se voyaient chaque matin discutées, blâmées, et finalement honnies pour avoir trempé dans une action qu’on pouvait qualifier sans exagération de fort peu propre, mais où leur seule faute avait été une trop grande confiance.
Si loin de terre que fussent les officiers de l’escadre, les nouvelles du monde civilisé ne leur en arrivaient pas moins de temps à autre, et particulièrement quand ils restaient comme maintenant dans les eaux de France. Ils recevaient des paquets de journaux dont les premiers dataient souvent de quelques jours, mais où ils avaient en revanche l’avantage de voir à la fois le commencement et la fin d’un drame.
On juge de l’indignation que provoqua parmi eux la nouvelle de la catastrophe en question. Jean surtout était exaspéré, et ses sorties contre la clique, auteur du mal, faisaient frémir.
La question d’argent le laissait volontiers dans une royale indifférence ; mais la partie qui touchait à l’honneur de tant de membres de la noblesse le mettait hors de lui, et il souhaitait de tenir entre ses mains, ne fût-ce qu’une heure, certains individus pour lesquels le traitement qu’il méditait eût été juste assurément, mais en même temps d’une sévérité qui rappelait les Kerdren du moyen âge.
Parmi les noms connus qui figuraient comme victimes, tous les jeunes officiers qui avaient dansé chez madame de Sémiane avaient retrouvé avec une triste surprise, et à un double titre, celui du comte de Valvieux.
Sa fortune tout entière avait été engloutie dans le désastre, et une attaque d’apoplexie, déterminée, disait le journal, par ce coup aussi rude qu’impossible à prévoir, l’avait emporté en six heures. Suivaient un éloge du mort et quelques attaques virulentes contre les coupables de tant de maux, conclusions auxquelles tous les jeunes gens s’associèrent cordialement.
C’était si frappant ce contraste entre la jeune fille riche, adulée, aimée, qui était quelque temps avant chez madame de Sémiane, et ce que devait être maintenant la pauvre Alice, que son nom revint plus d’une fois encore dans la journée, accompagné d’exclamations sympathiques. Mais il y eut à la suite de cela une série de gros temps, et les exigences du service chassèrent toutes les autres préoccupations.
Jean retrouva avec un plaisir toujours nouveau ses factions solitaires au milieu de la nuit, du vent, et du bruit mélancolique des vagues ; et en songeant aux ennuis et aux misères qui peuplent le monde, il se réjouit une fois de plus d’avoir mis les intérêts et les plaisirs de sa vie en dehors de tout cela, et de pouvoir se considérer sur son navire comme à mille lieues des humains et de leurs laides intrigues.
Un mois s’était écoulé depuis ces divers événements ; l’escadre stationnait devant Toulon, et grâce à cette circonstance, Jean allait pouvoir régler, d’une façon tout à fait inattendue, une affaire qui l’appelait dans cette ville. Un vieux cousin qu’il connaissait à peine de nom, et dont les relations avec tous les membres de sa famille avaient cessé depuis au moins trente ans, s’était avisé au moment de faire son testament que, si vieux qu’il fût, il n’était probablement pas le dernier survivant de la famille. Il s’était informé, et il était résulté de ces réflexions tardives mais fructueuses, qu’il avait légué à Jean une assez belle fortune, et une superbe collection de bijoux anciens pour laquelle il avait dépensé des sommes considérables et la meilleure partie de sa vie.
Le testament était déposé chez un notaire de Toulon, la fortune et la collection chez un banquier de la même ville qui avait pour mission de ne remettre cette dernière qu’en mains propres, et en observant un cérémonial assez bizarre.
Le défunt, était-ce par une dernière coquetterie d’amateur ou pour toute autre raison ? avait ordonné que ladite collection, exposée tout entière dans le salon du banquier, fût livrée à Jean par celui-ci, en présence du plus grand nombre de témoins possible, et après qu’il eût été lu à haute voix une courte notice concernant chaque pièce. Cette dernière mesure devait servir tout ensemble à collationner les bijoux et à donner une idée générale de leur valeur, en mettant en regard du prix d’achat de chacun d’eux l’évaluation la plus récente qui en avait été faite.
Cette dernière clause avait horripilé Jean, qui ne voyait là, disait-il, que matière au plus stupide des étalages, et ridicule besoin de paraître. Si ce n’était pas une vanité d’outre-tombe qui avait poussé le vieux baron, que signifiait donc ce concours de témoins, et pourquoi ne lui laissait il pas le droit de collationner tête à tête, avec son banquier ? Avec son horreur de tout ce qui le mettait en avant, l’idée de cette manière de séance publique l’exaspérait, et son mécontentement avait été si vif que son premier mouvement l’avait porté à refuser tout à la fois fortune et bijoux.
Malheureusement l’hypothèse était prévue, et le testateur donnait, dans ce cas-là, à la totalité de ses biens, une destination parfaitement antipathique au jeune officier. Il stipulait en effet qu’au cas de mort ou de refus du légataire, sa collection et sa fortune reviendraient toutes deux au Musée Royal de Londres, « en souvenir, disait-il, des quinze bonnes années qu’il avait passées en Angleterre, et de l’accueil parfait qu’il y avait reçu ».
Enrichir un hôpital, des pauvres, ou même un musée français, Jean l’aurait fait de la meilleure grâce du monde, ne fût-ce que pour se débarrasser de l’accomplissement de la clause qui lui déplaisait si fort ; mais du moment où il s’agissait d’en faire bénéficier des étrangers, la question devenait tout autre.
D’un patriotisme qui allait presque jusqu’au chauvinisme, le jeune homme, après l’antipathie qu’il professait pour nos voisins d’outre-Rhin, n’avait pas de sentiment plus vif que celui qu’il nourrissait contre les Anglais.
Sa rancune, pour dater de la guerre de Cent ans, n’en était pas moins toute fraîche, et il faut convenir d’ailleurs qu’il y avait eu depuis cette époque-là bien des circonstances de nature à l’entretenir.
Aussi juge-t-on si l’idée d’orner de ses dépouilles les musées de la brumeuse Albion était faite pour lui sourire, et s’il eut l’occasion pendant les quelques jours qui suivirent sa lecture du testament de pester en conscience contre les bizarreries d’esprit de son parent !
Cependant il fallait prendre un parti, la station de l’escadre ne devait pas durer éternellement, et si peu agréable que fût pour Jean l’affaire pendante, elle méritait pourtant d’être réglée d’une façon ou d’une autre avant son départ…
Il résolut donc, un matin, d’aller s’entendre avec le banquier chargé de la remise de la fortune, et de tâcher avec lui de réduire autant que possible l’apparat de la cérémonie qui causait son tourment. Il se flattait que, pas plus que lui, M. Champlion ne devait souhaiter d’ameuter la société toulonnaise dans son salon, et qu’entre deux hommes de bon sens, ils reviseraient autant qu’il serait possible de le faire, sans manquer à la stricte bonne foi, l’œuvre d’un maniaque, amoureux de ses trésors comme Pygmalion de sa Galatée.
L’hôtel du banquier était situé dans le quartier le plus à la mode de Toulon, et Jean, très sensible aux impressions extérieures, commença à froncer le sourcil dès la troisième marche de l’escalier.
Les tentures, le tapis, la rampe chargée de dorures, la livrée du domestique qui le précédait, tout indiquait si clairement le mauvais goût du propriétaire, que le jeune officier se demanda avec inquiétude à quelle sorte d’homme il allait avoir affaire.
« Rien que ce suisse de cathédrale qui marche devant moi, sent son parvenu d’une lieue, se disait-il en mordant sa moustache… Si je m’en allais !… » Mais le suisse, aussi majestueux que si ses fonctions l’avaient réellement appelé à présider un mariage de première classe dans le high life, continuait à monter le bel escalier doré dont il paraissait le pontife naturel ; et force était à Jean de suivre le mouvement.
A la fin, il l’introduisit dans un petit salon qui semblait livré par le tapissier depuis une heure à peine tant il était battant neuf, et s’en fut porter à son maître la carte qu’on venait de lui remettre, laissant au visiteur tout loisir de prendre connaissance des lieux.
Jamais examen ne fut fait d’un œil moins bienveillant, et il semblait à Jean qu’il était en face d’une gigantesque batterie de cuisine dont chaque pièce était en cuivre, et brillait comme un petit soleil.
Il se tournait de tous les côtés, cherchant d’où venait ce ton général de « reluisant », quand son maître des cérémonies reparut et l’emmena dans le cabinet du banquier.
Là, même style, même goût, même profusion. M. Champlion était un petit homme tout rond, haut en couleur et d’une bonne expression de physionomie.
Avec un tablier de toile bleue et la casquette traditionnelle, il aurait réalisé le type idéal de l’épicier qu’on se choisirait comme fournisseur ; mais avec sa redingote serrée et son col durement empesé qui entrait tout droit dans la rotondité de son double menton, c’était un banquier qui manquait totalement de prestige.
« Galvanoplastie…, pensait Jean pendant le temps que mettait son partenaire à regagner son fauteuil. Il s’est plongé dans un bain d’or, et il se figure qu’il a changé de nature en s’enduisant d’une autre couche que celle de sa propre argile… pauvre bonhomme ! Enfin, pourvu qu’il soit coulant ! »
Malheureusement, rien n’était plus loin de la pensée du banquier que d’être coulant dans cette circonstance, et cela pour des raisons multiples.
D’une importation toute récente dans la société toulonnaise, il n’avait trouvé jusqu’alors aucun moyen, non pas même de s’y faire une place un peu marquante, mais seulement de s’y glisser.
Son origine plus que médiocre était pour beaucoup dans l’ostracisme qu’il subissait, mais cela tenait aussi en partie au peu d’occasions que le sort lui avait offert jusqu’alors.
Nul doute qu’à la longue le bain d’or dans lequel il était plongé, pour employer l’image pittoresque du jeune officier, n’arrivât à recouvrir les rugosités et les petites tares de sa nature primitive avec tant de perfection que personne ne refusât plus d’ouvrir sa porte à ce monsieur tout neuf, qui sortait de son Pactole changé des pieds à la tête ; mais ce travail serait long, et c’était tout de suite que M. Champlion voulait atteindre son but.
Comme tous les hommes partis de rien et enrichis subitement, il n’avait plus qu’un rêve au monde, qu’une ambition, c’était se faire admettre dans cette société qui avait fini par lui faire l’effet de quelque chose de grandiose et d’inaccessible, à force de la regarder d’en bas.
Il savait bien qu’une fois le pied à l’étrier, le reste s’enlèverait tout seul, aussi ne demandait-il qu’une borne, une pauvre petite borne d’où il pût prendre son élan.
C’était sa marotte, sa folie, la terre promise vers laquelle il eût marché à travers dix déserts, et il aurait donné sans regret son bras droit à qui lui eût apporté cette clef magique.
Et voilà que tout à coup, sans qu’il lui en coûtât la plus petite de ses phalanges, grâce à l’originalité du baron de Trélan, il allait tenir en main l’occasion tant souhaitée !
La collection qui lui était confiée, avait dans la ville un succès de curiosité d’autant plus vif que personne ne la connaissait. De son vivant, le baron la tenait sous triple verrou, comme une sultane dans son harem, et pas un œil humain ne pouvait se vanter de l’avoir contemplée.
Aussi, du jour où le testament fut connu, il n’y eut plus dans ce noyau désœuvré, et toujours en quête de distractions, qui formait la société élégante, qu’une idée : ce fut d’avoir sa place marquée, et d’être là le jour de la remise de la collection. C’était la nouveauté et l’événement de la quinzaine.
Les lettres se mirent à pleuvoir chez M. Champlion demandant des droits d’admission avec le sans façon de gens toujours sûrs d’être bien accueillis, et le glorieux banquier se trouva d’emblée en correspondance avec toute la ville. Les femmes surtout sollicitaient, et jamais il n’avait vu passer sous ses yeux tant de mignonnes pattes de mouche.
On disait les bijoux aussi originaux que riches, on savait le comte de Kerdren jeune, beau, et un brin sauvage ; et on n’était pas fâché de voir les deux choses par la même occasion.
On juge, d’après cela, comment le banquier pouvait accueillir la proposition de Jean, et s’il était supposable qu’il se mît de ses propres mains à démolir l’arc de triomphe sous lequel, toutes les nuits, il se voyait passer en songe !
Il s’emporta, prit feu, et parla bien haut de sa parole donnée et de son honneur de banquier ; puis quand il vit que le jeune officier cessait d’insister, perçant ses motifs à jour bien plus qu’il ne pouvait l’imaginer, et qu’il se bornait à lui demander assez sèchement le jour et l’heure du rendez-vous, il se radoucit à l’instant.
« Il ne voulait point de froideur entre eux, son jour et son heure seraient les siens ; et il était au regret de le désobliger ! »
En disant tout cela, il laissait si naïvement éclater sa joie que, malgré tout son mécontentement, Jean ne pouvait s’empêcher d’en être amusé.
Comme dernière faveur, il demanda l’autorisation d’aller consulter madame Champlion et de lui présenter le comte de Kerdren. Il n’y avait rien à objecter à cela, et Jean suivit son interlocuteur dans un second salon où une femme d’un âge moyen, et qui semblait le dédoublement féminin de son mari, était assise devant un métier à tapisserie, piquant son aiguille dans de gigantesques dahlias.
Elle se leva avec un empressement qui fit rouler toutes ses laines sur le tapis, de sorte que Jean répondit à sa phrase de bienvenue un genou en terre et la tête inclinée sur les écheveaux qu’il ramassait ; puis, sans transition, élevant la voix :
— Mademoiselle, dit-elle en s’adressant à quelqu’un qui était au fond de la pièce, allez donc chercher Angèle, elle sera si contente de voir l’héritier de la collection de M. de Trélan !
Le jeune homme se retourna pour saluer la personne que la position particulière qu’il avait prise en entrant l’avait empêché de remarquer, tout en maugréant intérieurement de se voir traité comme un simple objet de curiosité, et, à son inexprimable surprise, il se trouva en face de mademoiselle de Valvieux.
VI
C’était bien elle, toujours jolie, toujours svelte, seulement plus maigre, et si pâle que, près de son col de crêpe, sa figure ressemblait à un beau camélia blanc, posé sur un ornement de deuil. Sous les yeux, elle avait deux cercles bleuâtres qu’on voyait même à travers ses cils baissés, et qui rappelaient ces lointains brumeux qu’on aperçoit au fond de l’horizon, derrière un rideau de feuilles.
Jean embrassa tout cela d’un regard, et il lui sembla qu’il n’avait jamais vu une robe noire qui eût l’air si triste et si sombre.
D’abord indécis, en reconnaissant la jeune fille, il reprit très vite son aisance accoutumée, fit quelques pas en avant, et s’inclina devant elle en murmurant les premiers mots de ce qu’on appelle si bizarrement un compliment de condoléance.
Mademoiselle de Valvieux, qui ne l’avait pas entendu venir, s’arrêta brusquement, releva la tête, et avant qu’il eût fini sa phrase, avec la soudaineté d’émotion d’une enfant, de grosses larmes jaillirent de ses yeux et se mirent à rouler sur ses joues, si pressées, si abondantes, donnant à ce jeune visage une expression de désolation si profonde, que Jean s’arrêta court ne sachant plus comment faire pour exprimer à la fois ses regrets et sa sympathie.
Du revers de ses deux mains, avec une précipitation nerveuse, elle cherchait à étancher ses pleurs, à les repousser, semblait-il ; mais c’était une barrière trop faible, et les larmes, brillantes et lourdes comme les gouttes des grosses pluies d’été, couraient le long de ses doigts sans même qu’elle s’en aperçût.
Interdit et désolé, le jeune officier se rapprocha encore d’un pas, et avec des intonations toutes pleines de pitié, et un regard d’une vraie bonté dans ses yeux expressifs :
— Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi, je vous fais de la peine. J’aurais dû savoir toucher plus doucement à un chagrin si récent.
— C’est à moi qu’il faut pardonner, répondit-elle très bas, en faisant un mouvement, comme pour lui tendre la main ; car vous, au contraire, vous m’avez fait tant de bien.
Puis, baissant encore la voix :
— C’est la première fois qu’on me parle de mon père depuis que je suis ici, ajouta-t-elle.
Au même instant, la porte s’ouvrit en façon de coup de vent, et une fillette que Jean supposa avec raison être « l’Angèle » qu’on réclamait, entra en bondissant. Il était temps, car l’étonnement de M. et de madame Champlion en suivant la petite scène qui précède était arrivé à un point tellement aigu qu’il n’était pas douteux qu’ils ne s’apprêtassent à s’y mêler, et pas douteux non plus que leur intervention ne fût maladroite.
Comme sa sortie n’avait plus de raison d’être, Alice se retira à l’écart pour achever de maîtriser son émotion, tandis que la petite fille, avec son audace d’enfant mal élevée, s’approchait de Jean, et le tirait par la manche de son uniforme en lui disant :
— Bien vrai, monsieur, c’est vous qui êtes l’héritier de tous ces beaux bijoux ?
— Positivement, mademoiselle, répliqua le jeune homme avec une nuance d’ironie ; à moins, toutefois, que vous ne me connaissiez un compétiteur ?
Compétiteur, c’était un mot qu’Angèle ne comprenait pas, et comme l’accueil qu’elle recevait ne lui plaisait qu’à moitié, elle abandonna l’officier, et fondant sur son père avec une fougue qui fit gémir le bois doré du fauteuil :