La Main de
Sainte Modestine
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La Main de Sainte Modestine Par Jeanne Schultz Nelson Éditeurs 189, rue Saint-Jacques Paris Calmann-Lévy Éditeurs 3, rue Auber Paris |
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JEANNE SCHULTZ
née en 1870
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Première édition de «La Main de
Sainte Modestine»: 1898
LA MAIN DE SAINTE MODESTINE
TRÈS blanche à travers le cristal et les ciselures d’or du reliquaire qui l’enfermait, elle semblait presque une main vivante cette main de sainte. Une main de femme, puissante et douce, demeurée là pour diriger et apaiser. Aussi, à la vénération des fidèles se mêlait-il un grand orgueil, pour la beauté de ces doigts pâles, allongés sur le velours fané.
Qu’il y eût miracle pur dans cette conservation merveilleuse, ou travail habile de quelque savant de l’époque, les uns croyaient ceci, les autres affirmaient cela; mais tous ressentaient également le charme de cette grâce pénétrante, autant humaine que religieuse; et il y avait de l’adoration dans les prières murmurées autour de la châsse. De l’adoration, non point pour la sainte, pour sa vie, sa mort, ses vertus et tout ce que l’Église honorait en elle—ou peut-être pour cela encore,—mais premièrement pour sa main, ce gage intact et mystérieux, demeuré d’elle, visiblement, quand tout le reste en avait péri.
Il ne stationnait pas là constamment de ces foules oppressantes qui entourent à Paris certains autels. Douloureuses, serrées, renouvelées par flots, dont la masse et l’anxiété emplissent le cœur d’angoisse, si, avant de prier, on songe à les regarder un instant.
Comment choisir dans ces misères?
Comment mesurer ces souffrances?
Devant tant de bonheurs sollicités, l’impossibilité du bonheur à obtenir se fait plus nette. On se condamne presque soi-même. Combien de plus malheureux là, sans doute, que le malheureux qu’on est. Et de cette horde suppliante, une impression s’emporte, philosophique, mais ni encourageante, ni consolante.
Pas tant de cierges non plus, placés près ou loin du bon Dieu, selon leur prix et selon leur poids, brûlant dans leur lueur d’incendie; confondus, inachevés; enlevés avant leur fin, pour être plus vite remplacés.
Aux heures campagnardes où le travail s’arrête, des femmes entraient, s’agenouillaient, disaient leur lente prière. Et, assises ensuite, immobiles, demeuraient là, dans le silence pensif et familier d’une habitude journalière.
Les grains de leur rosaire aux doigts, les grains de leurs soucis dans l’esprit, les deux chapelets tournaient ensemble. Et peu à peu l’apaisement se faisait, et l’angoisse sortait des cœurs: soit qu’une inspiration divine apportât tout d’un coup à un mal le remède longtemps cherché; soit que dans l’être calmé, chaque chose reprît sa valeur et sa place; soit enfin que la Main sacrée, en insuffisance de tout autre bien dont elle pût disposer, répandît en onctions mystiques, dans les âmes affligées, les dernières douceurs des malheureux: l’espoir ou la résignation.
Les jeunes femmes, plus promptes, et les jeunes filles, plus mystérieuses, amenaient, quand elles entraient, l’involontaire atmosphère de leur âge et de leur charme.
Les pas sonnaient légers et vifs. Les voix n’étaient jamais si basses.
Elles demandaient des choses douces, et les demandaient en souriant. Puis, la châsse fleurie de primevères, d’églantines ou de chèvrefeuille, elles s’en allaient, gardant aux doigts un brin de la branche offerte, et le silence retombait jusqu’à la sortie de l’école.
Alors, c’était une autre affaire, et les enfants arrivaient. Claquant les portes, claquant les pieds, leurs sabots sonnant sur les dalles, ravis de ce grand tapage, que les pierres de la voûte doublaient.
Ils montaient toute l’église, chapeaux ou casquettes à la main, se poussaient, se taquinaient, et étouffaient très mal leur rire, quand une farce réussissait. Mais, serrés devant la châsse, ils redevenaient sages tout à coup, émerveillés comme au premier jour par le prodige.
—Si on allait voir la Main, avait proposé l’un d’eux, à l’heure de la récréation?
—On ira, répondait le chœur.
Et on y allait, comme à une partie. Sans grande gêne dans la maison du bon Dieu, qui participait, à l’avis des petits, de la maison de M. le curé et de la promenade, plantée d’ormes, située devant. Un peu plus grave, un peu plus fermée que les deux autres, mais familière et populaire comme elles.
Puis, voici que tous entrés dans la chapelle de Sainte-Modestine, une émotion les saisissait, douce et brusque.
Il leur semblait entendre la meilleure ou la plus directe parole qui leur eût remué le cœur, chacun une fois quelconque, le jour où l’on avait trouvé pour eux le mot qui touche.
Ils pensaient à leurs sottises, à ce qu’ils auraient pu faire de mieux, avec ce désir de bien et d’activité, ce trouble généreux qui envahit parfois l’individu, au contact des bonnes et belles choses, comme pour lui montrer de quoi il est capable.
Tout cela, sans grande compréhension de ce qui se passait en eux; sans manifestations ni paroles surtout; priant des yeux, plus que par les lèvres, avec les éléments même de la foi, réunis dans leurs cœurs simples.
L’ingénuité, l’amour, un peu de crainte. Le frisson et le charme profond du mystère.
Ce qui ne signifiait pas que, sortis du lieu révéré, ils ne redevinssent pas des polissons accomplis. Débraillés, querelleurs, ardents à la maraude des pommes; âpres dans les contestations au jeu de billes.—Et il eût été trop beau en vérité que, par le prestige d’une relique, tout un village dépouillât les passions humaines;—mais emportant au dedans d’eux, tout de même, ce quelque chose, laissé par l’émotion de l’idéal, une fois senti; qu’il soit poétique, religieux ou héroïque.
On pense si les villages voisins jalousaient un tel privilège, et si l’église de Panazol et sa Main avaient soulevé des colères.
On l’enviait bassement, vilainement, avec toutes les petitesses et les lâchetés de gens qui ne peuvent se résigner à reconnaître la grandeur d’un bien qu’ils ne posséderont jamais.
Enragés dans leur jalousie, ils niaient à la Main sa beauté, sa vertu et jusqu’à son ancienneté; racontant comment, la relique séchée et flétrie, on s’en allait dans une grande ville, bien au delà de Limoges, s’en procurer quelque autre analogue. Donnant des preuves, citant des faits. Insolents et hâbleurs comme l’homme en bonne santé qui rit du médecin et de ses poudres, jusqu’à l’heure où il tombe malade et appelle à grands cris le guérisseur et le remède.
Il en était ainsi d’ailleurs, dès qu’un malheur ou une menace troublaient un de ces argumentateurs venimeux.
Alors on le voyait arriver aux heures matinales ou tardives. Demi-rageur, demi-croyant. Furieux d’être là; plein d’espoir et d’ardeur pourtant. Et ce n’étaient pas les moindres triomphes de la Main que la venue de ces pécheurs révoltés, agenouillés contre leur propre gré, cachés sous le capuchon d’une mante, ou dans l’ombre d’une fin de jour.
Mais elle n’aimait pas ces subterfuges, et entendait qu’on la priât, bellement et franchement, de la même façon qu’elle s’offrait à l’adoration des fidèles, et toujours quelque circonstance imprévue dénonçait la supercherie.—Du moins, les demandeurs honteux expliquaient-ils de cette façon leur trouble naturel, et les accidents qui s’ensuivaient.
Le capuchon se rabattait sous un souffle de vent, entré par un vitrail cassé, ou quelqu’un venait faire un vœu et mettait son cierge à l’autel. Et il ne restait à l’étranger, déconcerté dans sa ruse, qu’à baisser plus fort son visage, ainsi découvert par la Sainte, en s’humiliant dans le repentir.
Une grande dame, d’un temps fort ancien, punie plus rudement qu’aucun autre, restait légendaire sur ce point.
Elle voulait avoir les yeux «vairs» afin de passer pour plus belle; et sous l’habit d’une religieuse, la corde au cou et les pieds nus, s’en vint faire un vœu à la châsse avec des promesses magnifiques. Et quand elle se leva, elle était aveugle et fut forcée d’appeler au secours la charité de ses voisins, pour se faire conduire par les mains dans son château, qu’elle dut nommer.
Le clergé soutint constamment que c’était la nature de la demande que la Sainte avait repoussée. Le peuple, que c’était la tromperie et le mensonge de l’habit d’emprunt.
Pour la dame, elle se repentit, redemanda simplement ses yeux; ce qu’elle obtint en plusieurs semaines, à grandes difficultés.
Quoi qu’il en fût, d’autrefois et d’aujourd’hui, de la légende incertaine et des miracles avérés, la prieuse la plus assidue, à l’heure où commence cette histoire, était une belle fille du village. Jeune, alerte, au corps élégant fait pour le mouvement et la vie, à l’esprit et l’humeur enjoués, aussi peu propre, semblait-il, à rester là, sans bouger, près des vieilles femmes, dévotes plus ordinaires, que ces vieilles à courir les champs.
Mais, pour qui savait le vrai des choses, Catheline n’avait plus alors, de sa jeunesse, de son insouciance et si l’on peut ajouter même, de sa beauté, que la forme extérieure; ayant perdu ce qui en fait l’élasticité et le charme, c’est-à-dire le bonheur.
Son amoureux l’avait quittée, comme quittent les amoureux, parce qu’ils aiment un peu moins, ou aiment davantage ailleurs. Sans une raison qu’il pût dire, sans un tort à lui reprocher; oubliant tout le passé, avec la férocité égoïste des sentiments qui se modifient et se considèrent uniquement dans leur nouvelle évolution.
Jamais elle ne s’était crue si aimée. Jamais il ne le lui avait si bien dit, de sorte qu’elle était réellement tombée un jour, du matin au soir, du bonheur dans la passion, à l’affreux abandon du cœur, perdant l’être chéri aussi complètement que s’il lui eût été enlevé par la mort. Ceci après trois ans de ce qui lie le plus fortement deux êtres dans l’amour. Avec un passé plein, déjà, du charme et du poids des souvenirs, cette richesse qui semble une force, et qui ne fait que préparer ce qui sera des débris. Un présent aux joies si intenses qu’on souhaite de l’immobiliser. Un avenir qui séduit pourtant, puisque chaque découverte, jusque-là, a été, à son tour, meilleure qu’on n’aurait osé croire.
Une obligation de mystère et de prudence, causée par certaines raisons qui s’opposaient à leur mariage, les attachait encore tous les deux par leur commun secret.
Ça semblait beaucoup tout cela, et ce n’était rien du tout; puisqu’il suffisait d’un caprice pour que le bonheur prît fin.
Qu’est-ce que c’est qu’une promesse quand on ne veut pas la tenir? Ce n’est plus qu’un mot comme un autre.
Avec son instinct de femme aimante, Catheline avait bien senti depuis longtemps, et dès l’arrivée de cette Margot au village, le danger de cette grosse fille aux superbes cheveux noirs, à la peau éclatante, à la hardiesse tenace et douce, qui voulait lui prendre son ami, et dont la volonté paisible se glissait dans tous les coins de ce caractère, de ces habitudes, et peut-être de ce cœur d’homme, comme de l’huile dans des rouages.
Mais il l’avait détrompée si bien.
—Eh bien oui! j’aime sa bonne humeur, sa causerie, sa gentillesse. C’est une amie. Mais «comme ça». Il n’y a que toi que j’aime comme ça, tu le sais bien.
«Comme ça», expliqué si doucement que Catheline ne songeait plus qu’à son amour et à son Séverin.
Ou bien il se fâchait, se plaignait de son exigence, criait bien haut et bien fort, les jours où il avait eu vraiment tort:
—Alors, je ne vais plus maintenant avoir le droit de parler aux femmes? Je ne peux plus les aborder?... Et si je m’approche d’une d’elles, puis-je le faire d’une autre façon que câlinement ou gentiment? C’est dans mes doigts et dans mes yeux, et c’est ça que tu aimes en moi.
Ou bien il arguait de la prudence et de la raison.
—Veux-tu donc que je t’affiche? Ni ta mère ni la mienne n’ont dit oui jusqu’à présent pour le mariage que nous voulons.
«Si je ne vais jamais qu’à toi, c’est mettre ton nom avec le mien dans toutes les bouches du village.
«Laisse au contraire, qu’en apparence, je m’occupe de toutes les filles, que je les amuse et les courtise, et à toi seule, dans le secret, je parlerai comme à personne.»
A quoi elle répondait avec la simplicité de sa grande tendresse:
—Fais comme tu veux si tu dis vrai. Mais cet amour-là, c’est toute ma vie; penses-y seulement, Séverin.
Ce qui n’avait pas mené Séverin fort loin dans ses réflexions, s’il y avait pensé, en effet, puisqu’on avait appris un jour que la Margot venait de se louer pour vendanger en Bordelais, et que le garçon la suivait.
Ses tentatives d’explications, incompréhensibles et nerveuses, n’avaient pas préparé Catheline au coup qu’elle recevait.
«Il fallait, pendant un temps, modifier toute leur manière d’être.—Séverin avait pour cela ses graves raisons.—Elle saurait pourquoi par la suite... Les choses s’éclairciraient un jour... Mais, en devenant moins apparente, la tendresse de son ami ne lui manquerait pas pour cela, et se ferait, au contraire, avec ce changement de forme, plus exquise et plus douce encore...»
Et puis, il était parti.
Tout d’abord, Catheline, assommée, n’avait rien senti que le tourment presque physique d’un malheur que l’instinct éprouve avant que l’intelligence l’ait mesuré.
La souffrance n’est pas chose d’un jour. C’est peu d’avoir senti, une heure, la douleur à laquelle on ne doit pas s’accoutumer. Sa répétition, sa constance, le dessèchement qu’elle met dans l’être, la font seuls vraiment comprendre avec les mois écoulés. Et quand le mal n’étant pas franc, mérité ou justifiable, le sentiment de la révolte, ou l’amertume, excitent encore la peine sentie, le Temps et ses moyens immuables n’ont pas d’action pour l’apaiser.
Par bonheur, la pauvre fille n’en était pas là encore, et pouvait tout espérer de son action bienfaisante, ne l’ayant pas encore trouvé sans vertu.
D’abord, elle cacha sa détresse dans l’isolement et le silence, ayant horreur de voir des êtres.
Puis elle se mit à sortir beaucoup, s’usant de travail, de grandes marches; allant droit aux gens qu’elle croisait et fixant âprement les regards. Non par peur de l’ironie, de la curiosité ou de la pitié. Pour voir ce que l’on savait seulement, et si son malheur était assez vrai pour qu’elle en retrouvât la certitude, même dans ces yeux d’indifférents.
Or, sans connaître dans ses détails l’amour de Catheline et de Séverin, on était instruit bien assez pour juger: qu’ils s’étaient aimés; qu’ils se l’étaient dit et prouvé. Puis que le gars s’était lassé et que la fille restait à pleurer.
Il n’y a que soi qui, dans son malheur, trouve les nuances et les raffinements qui le font unique et spécial. Les autres n’y voient que les grandes lignes.
Amour. Tromperie. Désespoir. C’est bien ordinaire et connu. Et chacun, selon son humeur, manifestait cette philosophique opinion, à la pauvre créature, par un sourire, un ricanement ou un soupir.
«La Catheline est bien trop fière, disait-on encore autour d’elle, pour pleurer longtemps comme ça.»
En quoi on s’était trompé, et comme les autres, Catheline, qui se croyait aussi pareille force, et ne l’avait pas trouvée, malgré sa plus hautaine volonté.
Il y a, dans le caractère, une foule de traits constants sur lesquels on peut s’appuyer, qui vous soutiennent, qu’on retrouve dans des chocs et des peines ordinaires, et qui s’abolissent totalement devant cette épreuve spéciale; de sorte que c’est la seule en face de laquelle on ne puisse plus compter sur soi, ni raisonner, ni agir comme on en avait l’habitude.
La triste amoureuse l’ignorait, ayant appris ses sensations une à une jusque-là, à mesure qu’on les lui enseignait, et ayant débuté par les plus douces. Mais elle l’éprouva amèrement, arrivée à la troisième évolution de sa peine, quand elle tenta de se révolter.
Souffre-t-on tant pour un tel homme? Tout s’oublie en s’y appliquant.
«Quoi! on se consolerait de tout malheur, et celui-ci serait sans ressources?...»
Et Catheline se remémorait les grands chagrins, les pires douleurs qu’elle avait vus fondre autour d’elle, sur tous ceux qu’elle connaissait, et la vive attache que ces gens gardaient pourtant à l’existence, au milieu de leurs larmes mêmes. Le bien que certaines paroles leur faisait. La facilité qu’il y avait à réveiller encore leur intérêt ou leur désir. La certitude où l’on était, tout de suite, qu’ils se rattacheraient à quelque chose.
Elle comparait cela à son alanguissement mortel, son détachement et sa misère, sans comprendre que l’égoïsme instinctif qui faisait revivre les autres manquait ici pour la relever. Non qu’elle fût meilleure qu’eux tous. Pour la nature déprimante du mal qui l’obsédait.
L’amour, quand il est assez vrai pour durer, sa joie passée, porte en lui toutes les raisons d’une souffrance insupportable. Indifférence aux gens, aux choses, au lendemain. Et qui, réellement, n’attend plus rien du lendemain, est bien à plaindre.
De l’amour, seul l’amour consolerait, et un cœur, resté fidèle, en est gardé malgré lui-même.
Dilemme sentimental et complications psychologiques bien fermés à la pauvre Catheline qui se borna humainement à prouver leur vérité.
Ni ses plus fortes résolutions, ni le sentiment de l’outrage reçu, ni ses raisonnements surtout, ne la conduisirent, en effet, à la paix ni à l’oubli.
Après quoi, ses divers essais ayant échoué, elle se remit à pleurer. Dans une crise de jeunesse où son corps et son cœur appelaient ensemble l’ami absent. La douceur de ses mots, la caresse de sa main.
Ce fut de cet instant que data l’assiduité de la jeune fille au sanctuaire miraculeux.
Fort peu dévote jusque-là, ce qu’elle y chercha d’abord fut ce que demande plus d’une femme à la chapelle où elle s’agenouille: le droit de pleurer en liberté; de murmurer tout bas la peine qu’il lui est interdit de laisser voir, dans cette paix matérielle et silencieuse que l’église offre aux affligés; avec la conscience qu’une puissance est là, invisible, mais immense, qui pourrait, si elle voulait, tout faire arriver sur terre.
La mesure de ce qu’on peut lui avouer, de ce qu’on ose solliciter, restait indécis pour Catheline.
Des biens purement temporels, des biens de l’amour surtout, peut-on parler en pareil lieu?
La guérison du cœur est-elle de celles qui se demandent, comme les guérisons obtenues des douleurs de la chair, dont les traces et la reconnaissance s’étalaient partout devant elle?
Béquilles, cannes, appareils torturants: plaques laudatives avec leurs dates.
Cette infirmité atroce, dont la misère est dans l’être, relevait-elle du démon, ou du ciel, malgré tout, pourtant?
Confusément, elle se consultait là-dessus, sans rien formuler de ses pensées, sans prier encore, proprement; mais prise au charme très puissant de cette atmosphère spéciale, qui la ramenait chaque jour.
Peu à peu, laissant sa place d’ombre, elle s’était rapprochée de l’autel; toujours sans oser parler, ne trouvant pas les mots qu’il fallait, pour dire là-haut, aux êtres purs, dans le Paradis: «J’aime Séverin, rendez-le-moi!»
Seulement à force de rester là, tout près, sans rien faire que regarder, elle connut si bien la Main dans le moindre de ses détails, que sa matérialité et ce qu’elle gardait de si réel, lui demeura seul sensible, et qu’un soir, comme le soleil en se couchant, après avoir empourpré tout le ciel, venait roser jusqu’aux doigts fins dans leur prison de cristal, la bouche de Catheline s’ouvrit.
«Vous qui avez vécu, commença-t-elle,—le lien le plus direct, et la beauté la plus émouvante de la religion jaillissant de la simplicité de son cœur,—vous qui avez vécu, secourez-moi!»
Et, ces mots trouvés, désormais sa peine s’épancha journellement.
—Vous qui avez vécu; c’est-à-dire vous qui avez connu et senti les choses humaines, les mêmes que je sens aujourd’hui. Vous qui avez été jeune; qui avez pu éprouver la détresse de l’isolement. Vous qui savez ce que c’est que de pleurer, non pour des lames à sept glaives et des peines surterrestres, avec des yeux de femme qui pleure. Qui avez connu peut-être faute ou faiblesse. Qui avez vécu enfin...
C’était bien vraiment l’amie assez prudente, assez instruite, assez pitoyable que ne rencontre jamais une femme pour épancher pareil chagrin.
Sans espoir d’aucune sorte, Catheline demandait l’oubli seulement. Et elle pensait avec une joie violente à cette paix reconquise, que sa volonté sans puissance n’avait pas su faire en elle, et qu’un secours supérieur allait lui apporter tout d’un coup; à sa vie qui pourrait reprendre, à cet ensorcellement, qui lui paraîtrait surprenant, le charme rompu.
De temps en temps, pour mesurer le progrès fait, elle évoquait volontairement l’image de Margot près de Séverin, espérant que les grandes vagues qui lui montaient alors du cœur à la tête n’étaient plus que de la colère.
Elle se figurait le beau garçon, soudain revenu, l’abordant, lui parlant, et sa voix sans puissance sur elle, sonnant à son oreille comme une autre. Plus rien de ce sursaut inouï que son sourire provoquait en elle: la délivrance.
Dans l’engourdissement de la prière et de l’immobilité, elle croyait cela fait vraiment.
Mais, à la sortie de l’église, un jet de lumière la frappait; les cris d’oiseaux, qui passaient vite, la réveillaient de ce sommeil, et la moindre silhouette familière d’arbre ou de coin de haie fleurie, où ils s’étaient assis jadis, la rejetait frémissante dans sa souffrance.
C’est pourquoi, si peu qu’elle l’osât, même qu’elle le souhaitât, croyait-elle; impuissante à trouver l’oubli, elle commença des prières pour le retour de l’infidèle. Non pour le reprendre, ni lui parler; ni surtout pour lui pardonner. L’idée seule de cette lâcheté l’indignait. Pour qu’il revînt seulement. Pour qu’il fût loin de la Margot; que le mauvais lien fût rompu.
Sans plus savoir ce que demandait Catheline, qu’on n’avait su, tout à fait au juste, la grandeur de son malheur, un revirement d’opinions se faisait en sa faveur.
On avait ri d’abord de sa vulgaire mésaventure. Les uns par malice simple. Les autres par rancune contentée. Certains parce qu’ils n’étaient pas celui que pleuraient de si beaux yeux.
Mais la simplicité de Catheline, la franchise de sa douleur, son silence, sa dignité, ses larmes inépuisables qu’elle apportait à la Sainte, avec l’abandon de la jeunesse, avaient ramené vers elle les sympathies.
En commençant, on avait tenu pour Séverin, le beau gars, dans sa fonction de galant, laissant l’une pour prendre l’autre.
On le blâmait à présent.
Si c’était si sérieux que ça, c’était déloyal de partir.
Puis, peu à peu, autour de cette prière obstinée, recommencée chaque jour par Catheline, de l’anxiété s’était élevée.
Qu’est-ce que demandait la jeune fille? Le retour de son ami sans doute.
Était-ce une chose espérable?... La Margot était dangereuse. Séverin toujours pris aux pipeaux de qui chatouillait son amour-propre...
Ramener chair d’homme endiablée par une enjôleuse, c’était encore une autre tâche que de délier des jambes, qui ne demandent qu’à courir.
La Sainte pourrait-elle ce miracle?
Et on se remémorait les grâces les plus éclatantes accordées par elle, jadis; comparant, discutant, avec un secret effroi de la voir, ici, par disgrâce, faiblir à son grand renom; en voulant un peu à Catheline de l’exposer à pareil échec.
Mécontent de la rumeur, dont il recueillait quelque bruit, le curé fut au moment d’interdire l’église à la jeune fille. Mais sa tenue modeste et sage déconcertait tous ses moyens, rendait cet affront impossible.
Comment contraindre une femme, non seulement à ne pas prier, mais surtout à ne pas prier pour la chose qui lui emplit tout le cœur, dont elle ne dit mot à personne; qu’on sait seulement qu’elle murmure.
Les jours passaient pourtant. Séverin ne reparaissait pas. Les vendanges étaient bien finies. L’espoir de Catheline diminuait... Qu’avait-elle osé implorer?...
Sa constance ne se démentait pas; mais moins par espoir persistant, que par une sorte de point d’honneur reconnaissant et délicat.
Elle ne voulait pas abandonner la Sainte, parce qu’elle n’en attendait plus rien, après les heures de paix charmante qu’elle lui avait dues.
Or, un soir qu’elle était là, comme elle en avait l’habitude, mais y était restée plus tard qu’elle ne faisait d’ordinaire, la porte de l’église s’ouvrit et retomba bruyamment.
Quelqu’un de peu soigneux entrait. On la tenait, en général, jusqu’à ce qu’elle fût refermée. Puis un pas monta l’allée.
Le corps de Catheline frémit; mais sans qu’elle bougeât de sa place.
Non! elle ne se retournerait pas. Tous les pas d’hommes se ressemblent. Et elle voulait bien montrer—à qui? elle ne savait pas—à son cœur, à son fol espoir, qu’elle ne comptait plus sur rien.
L’inconnu, lent comme un vieillard, parcourut ainsi toute la nef; puis il s’arrêta tout près d’elle, un peu en arrière de son banc; se laissa tomber à genoux, et on n’entendit plus d’autre bruit, que des soupirs de grande angoisse.
Tour à tour, l’homme se taisait, et recommençait à soupirer, comme s’il n’eût pu s’en empêcher, comme si ces soupirs eussent été les battements mêmes de son cœur, perceptibles à distance, par singularité.
Puis les soupirs s’étaient coupés de paroles; et cela faisait quelque chose de si suppliant ce mélange, de si désolé, de si passionné, que la jeune fille s’était levée, voulant s’enfuir.
«Grâce, murmurait la voix. Fais-moi grâce! je me repens...»
Était-ce elle ou la relique que l’on implorait ainsi? Elle ne voulait pas le savoir.
Mais avant que ses pieds tremblants l’eussent supportée debout, l’homme avait franchi d’un bond le dernier de ces pas, si lents à monter tout à l’heure, et ils s’étaient trouvés, face à face, elle et Séverin, leurs yeux rivés les uns aux autres.
Regard, tout de violence d’abord, éclatant chez Catheline d’une fureur indicible; chez l’homme d’une volonté si impérieuse et si ardente que la tendresse y sombrait.
Toute la souffrance des jours derniers bouillonnait follement dans le cœur de la pauvre fille.
Lui! lui! Il était devant elle, et il osait parler comme ça. Il osait prendre sa voix molle, sa voix basse qui tremblait, qui lui avait dit autrefois ses mots d’amour les plus secrets, la voix qu’il prétendait jadis qu’il pouvait voir passer, tout le long du corps de son amie. Et il parlait de repentir.—Le repentir de la soif!...—
Par jets rapides, enfiévrés, ses yeux disaient tout ça, expressivement, comme si sa bouche serrée eût prononcé chaque parole. Et, à mesure que cette douleur et ce reproche entraient ainsi dans le regard de Séverin, son attitude, à lui, se modifiait.
L’audace disparaissait. Il baissait la tête graduellement, revenant au grand repentir qui le faisait gémir tout à l’heure.
Tout bas, pour le double mystère du lieu où il se trouvait, et des mots tendres qu’il murmurait, il tâchait d’attendrir cette amertume si naturelle, et il semblait qu’autour de lui tout fut propice à ce qu’il tentait. Le jour baissant. L’odeur des fleurs, qui mouraient au pied de la châsse. La faible lampe devant l’autel, intime comme une lampe de chez soi. L’atmosphère de miséricorde, d’amour, de merveilles.
—Tant de bonheur encore, Catheline, si tu veux pardonner une fois! Bien plus que je t’ai fait souffrir, je te ferai heureuse maintenant.
«Il n’y a que s’aimer qui compte! Dis, qu’est-ce qui égale ça: joie ou douleur? As-tu trouvé qui le remplace?...
«Et penses-tu, Catheline, que pour toi, comme pour moi, il n’y a que de nous deux au monde, que cette joie peut nous venir?...
«Ah! si tu veux me mal répondre, tiens; sortons. Tout est si doux, tu es si près. Je crois le bonheur revenu.
«Ne dis pas de mots méchants ici...»
Et longtemps, toujours ainsi; toujours plus pressant et plus tendre.
A tout cela, Catheline avait à répondre les choses les plus justes et les plus indiscutables, comme aussi d’autres, plus pitoyables.
Ce fut les secondes qu’elle choisit.
*
* *
Dans une chambre du presbytère, le curé de Panazol, enfermé depuis plusieurs heures, passait, à quelques jours de là, par des alternatives cruelles.
Il mariait le lendemain Catheline et Séverin, et sans qu’il y eût de la volonté de personne, pour les événements précédents, ce mariage avait pris dans le pays, et au delà, des proportions considérables.
On persistait à y voir une intervention miraculeuse, un des grands bienfaits de la Main, et toute la sympathie méritée par les jeunes gens, mise de côté, on s’apprêtait à les entourer comme des élus privilégiés.
L’église, décorée de branches vertes, ressemblait à un bocage. La place serait jonchée de même, et sur des sollicitations pressantes, le curé avait dû promettre de prononcer, à cette occasion, un panégyrique de la Sainte.
Il y travaillait depuis une semaine, et finissait, par excès de zèle, le dépouillement d’un cartonnier tout rempli de vieux parchemins, se demandant s’il n’y trouverait pas la conclusion de son discours: quand il y avait, bien au contraire, recueilli la révélation, la plus troublante, et la plus inattendue.
Par un écrit fort précis, où la culture spéciale d’une femme lettrée du XIIIᵉ siècle ne laissait place à aucune erreur de langue, et rédigé dévotement, sous la forme d’une confession, il venait de découvrir, avec l’horreur qu’on peut croire, que la relique vénérée comme la main d’une auguste sainte, cette main, prestige de son église, gloire et protection du pays, n’était que la main d’un page indigne, jadis aimé d’une noble dame, et dont la jalousie du mari avait fait brutale justice.
Comment confusion, si monstrueusement sacrilège, avait pu se produire! Il fallait lire la confession dans sa naïveté cynique, mêlée d’humilité et de grandeur, pour le pouvoir concevoir.
Il y était dit en propres termes, par cette comtesse de Rochechouart, qui avait fait don à Panazol de cette singulière relique, et y était honorée, pour ce, comme la bienfaitrice de l’église: qu’il vivait dans son château, aux premiers temps de ses vingt ans, parmi les pages de son service, un jeune homme bien tendre et bien beau, à l’âme si ardente, au cœur si soumis, que l’amour, sans qu’elle sût comment, s’était glissé un jour entre eux.
Le comte, chasseur passionné, courait le loup tout le jour. Le soir, il rentrait harassé et, après avoir bu, dormait.
Et pendant qu’il menait cette vie seigneuriale et violente, la châtelaine, avec son page, assis sur un carreau de soie, à ses pieds, près de ses genoux, lisait les vers des poètes, raisonnait de ce qu’ils disaient, ou chantait des lais amoureux, que le page accompagnait de son luth et de son regard... Jusqu’à ce que la dame, arrêtant la main de l’enfant sur les cordes mélodieuses, la prît entre les siennes, pour jouer à comparer laquelle de ces mains gracieuses l’emportait sur l’autre en: forme, blancheur, petitesse.
Mais quelque soin que prît la comtesse de la finesse de sa peau, de ses ongles d’agate polie, c’était toujours la main du page qui était la plus belle des trois, brillant entre les siennes comme une douce fleur de lys, quand ils les mêlaient ainsi, car il l’avait merveilleuse. Et c’était par cette main charmante, avouait après la noble dame, que l’amour avait dû, subtilement, lui parvenir jusqu’au cœur.
Tout ceci en grande pureté et droiture parce que la dame était sage et forte, le page chevaleresque et respectueux, et qu’il pensait qu’avec ça on pouvait mourir heureux, sans rien demander davantage.
Et ce fut ce qui lui arriva, soit que quelque méchante langue eût parlé trop haut des poètes, du luth et des lais, soit que le comte, tout en courant, devinât de loin les choses.
Un jour, par suprême honneur, il emmena le page à la chasse. Mais quand il revint ce soir-là, au lieu de s’asseoir et de boire pendant qu’on défaisait ses bottes, comme il en avait l’habitude, il monta jusqu’à la salle où sa femme rêvait seule, ayant congédié ses suivantes, et lui lançant quelque chose qui vint tomber contre ses pieds:
«Voilà, madame, lui dit-il, la belle main qui vous est chère. J’ai voulu qu’elle vous restât.»
Quand la pauvre créature, revenue aux sens de la vie, baissa dans un mortel effroi ses yeux qui n’osaient pas regarder, son carreau s’était teint de pourpre et, dessus, la main pâlissait de tout le sang qu’elle perdait.
Un coup la tranchait au poignet, net comme ouvrage de bourreau, et ses ongles effleuraient le luth dont ils jouaient encore le matin.
La comtesse se mit à genoux, prit entre ses doigts cette main, comme elle avait fait trop de fois, et s’en fut dans son oratoire.
Tant que sa vie dura après, elle n’en sortit plus guère, soumise, sans quitter le château, aux plus austères pénitences et à la règle la plus étroite.
Sur l’autel, dans une boîte scellée—cristal et ors ouvrés—la main adroitement embaumée, belle et pure comme durant sa vie, étendait sa forme charmante; et la comtesse, prosternée devant, priait, pleurait, se repentait.
De la chose tragique, nul ne connut jamais rien, hormis le comte et la dame.
Le page, tué par accident, demeura sans sépulture au fond d’un précipice.
A peine si la retraite soudaine adoptée par la triste femme, son ardente piété éclatant, éveillèrent chez quelques-uns l’idée d’un rapprochement possible. Mais il y avait si loin de la préférence la plus vive, des jeux les plus imprudents à un tel dénouement de drame, que personne n’approcha jamais de la réalité arrivée. Et sa vie continua ainsi.
La délivrance vint pourtant, mais rapide et foudroyante, dans un mal qui anéantissait l’être comme la volonté; et ce fut à peine si la comtesse put formuler, au moine venu pour l’assister, ses suprêmes recommandations.
Avec tout ce qui lui restait de l’habitude d’être obéie, d’ardeur pressante, de prières, de mots qu’elle put articuler, elle désignait la châsse, l’église de Panazol, le saint homme qui la dirigeait et suppliait le moine en pleurant de faire vite et en secret.
Les paroles de la mourante, mêlées de divagations, de réminiscences, de hoquets, étaient malaisées à saisir, le bon religieux d’esprit simple, l’entrée du sire de Rochechouart fort redoutée de part et d’autre.
Le moine comprit à sa façon, enleva le coffret de l’oratoire, le serra dans son manteau avec les papiers qui y étaient joints, et, déposant le tout à Panazol, donna à la main un autel au lieu de la sépulture demandée.
Les papiers, rangés avec d’autres, disparurent dans des archives et tout demeura dans l’état d’où le pauvre curé venait de le tirer inconsciemment pour sa plus douloureuse stupeur.
Déposée dans la chapelle vouée à sainte Modestine, la main en prit le nom bientôt.
Les prières faites là appelèrent les grâces qu’elles imploraient.
Ce fut à la châsse qu’on l’attribua, ne pouvant imaginer qu’un objet, tout à la fois si riche et si étrange, contînt quelque chose d’ordinaire. Et la dévotion s’établit.
*
* *
Des papiers épars sur la table, le pauvre curé faisait un tas.
Très tristement il songeait.
Il pensait au scandale, à tout le passé détruit, à tant de cœurs froissés, de foi ébranlée peut-être, à la joie venimeuse des ennemis d’une religion où les manifestations matérielles, qu’on lui reprochait de tant de côtés, pouvaient amener de pareilles erreurs, à son église, à son troupeau.
Il se disait que l’objet n’est rien, qu’il vaut par ce qu’il signifie. Que ce coffre aidait à la croyance d’êtres simples, désireux de voir; mais que leur prière, dégagée de tout, n’allait pas moins où il fallait.
Il pesait le mal et le bien, et son cœur se serrait d’angoisse.
Devait-il en référer à l’autorité supérieure, ou juger seul de son devoir, et enfermer ce secret pour épargner à d’autres les doutes qui le torturaient?
Il y avait bien eu sacrilège. Mais, béni par tant de prières, que n’était pas devenu ce pauvre objet, reste de deux expiations tragiques?
Il eût voulu être ce moine, dont la simplicité primitive avait tout établi ainsi: «N’avoir rien lu. Ne rien savoir.»
Les yeux mouillés, l’esprit en peine, il évoquait la cérémonie du lendemain, ce courant d’amour, de prières, qui venait là si naïvement, cet espoir de miracles qui soutenait les désespérés.
Quand il leur aurait enlevé ça, par quoi le remplacerait-il?
Alors il se mit à genoux et pria Dieu de permettre que la Main fût à ses yeux de bois, de cire ou d’or, comme d’autres objets de piété. De vouloir bien considérer que tout est pur aux êtres purs. Enfin, en le jugeant, de daigner, pour son pardon, lui tenir compte des cœurs qu’il lui garderait ainsi, en les préservant du froissement de la déception, et du doute qui vient ensuite.
Puis son parti pris, du fond de sa conscience, il vérifia minutieusement les papiers qu’il venait de lire, et, sans un mouvement de remords, il les brûla, jusqu’au dernier.
A la surprise générale, pendant la cérémonie du lendemain, le curé fut triste et songeur, obsédé d’une préoccupation qui se trahissait malgré lui, par un regard, toujours le même, jeté de côté.
Puis, quand, avant d’unir les mariés, le moment vint où devait se placer le panégyrique de la Sainte, à la surprise plus grande encore, il s’excusa en quelques mots, pendant que chacun s’accotait, pour un discours de longue durée.
Et s’adressant, sans transition, aux fiancés assis devant lui:
—En toute occasion, mes enfants, nous retrouvons, leur dit-il, dans la bouche de Notre Seigneur, une parole qu’il répétait, n’en connaissant pas sans doute qui lui parût meilleure à dire:
«Aimez, et ne vous inquiétez de rien d’autre.»
«Et de même, ce conseil d’amour saint Augustin, un très grand saint, l’a répété comme ceci:
«Aimez, et faites ce que vous voudrez.»
«C’est pourquoi je vous dis que vous avez choisi la bonne part, et que je m’en vais prier pour qu’elle vous soit laissée longtemps.»
Troisième possesseur du secret, après des siècles écoulés, le curé est mort à son tour.
Tout est resté dans le même état. Panazol a toujours sa châsse, et les miracles y abondent.
Il n’est que de croire.
LES RAMEAUX DE FRANÇOIS
IL a volé! disait laconiquement mon grand-père à chacune des personnes qui entrait dans sa chambre, attirée par le bruit de l’aventure.
Et sa tête, à demi tournée pour reconnaître l’arrivant, se retournait vers le coupable.
J’étais descendu le premier, animé d’une ardeur de guerre, et de la curiosité la plus aiguë que j’avais encore jamais ressentie.
Face à face, sans grilles, sans gendarmes, j’allais donc, à moins de neuf ans, affronter un de ces individus qui alimentent les histoires terribles—vraies ou fausses—un de ces forcenés contre qui la société, la police, les prisons et les menottes demeurent impuissants; qui n’ont ni honneur, ni scrupules, et, ce qui m’étonnait bien plus alors, qui n’ont peur de rien!
«Craquements de boiserie», avait-on coutume de nous dire la nuit, dans nos frayeurs d’enfants. Et nous-mêmes, nous riions, au point du jour, de ce voleur qui marchait toujours et qui n’arrivait jamais.
Craquements de boiseries, hein, cette fois?
Et je me le représentais, après avoir forcé l’entrée, montant l’escalier à pas de loup, sur ses pieds nus ou ses chaussons; frôlant en passant la porte derrière laquelle je dormais, puis celle de ma mère, puis toutes les autres, prêt toujours à entrer partout. Ah! le misérable.
—Je l’ai pincé, il n’était pas cinq heures encore, venait de dire Huret dans la cour; coffré dans le hangar aux outils, et conduit chez monsieur tout à heure.
Conduit chez monsieur. Il avait donc laissé cet homme tout seul avec grand-père! Quel fou que ce vieil Huret!
C’est pourquoi, au frisson de ma curiosité, s’était mêlée une palpitation si angoissante pendant que je frappais à la porte et que je criais comme chaque matin:
—Je viens vous dire bonjour, grand-père!
Et, dans ma crainte d’être renvoyé, j’avais vite tourné le bouton, fermant les yeux au premier moment, dans le paroxysme de mon émoi.
Je ne pouvais pas regarder tout de suite.
Puis, à force d’amour-propre, je relevai mes paupières.
C’était ça, l’homme terrible!...
Il avait bien ses deux pieds nus, comme je me l’étais figuré. Mais quels pauvres petits pieds, gelés, tremblants... Et quelle misérable figure!
Plus jeune que moi, à coup sûr. Si nous nous étions mesurés, le sommet de sa tête n’aurait pas atteint mon épaule.
Devant lui, jonchant le parquet, tout un monceau de buis, dont l’odeur âcre et fraîche remplissait violemment la chambre.
Je ne comprenais plus du tout. Lentement, grand-père continuait son interrogatoire, pendant que j’achevais mon inspection.
Des joues maigres, des yeux farouches, qui fuyaient toujours le regard. Une broussaille de cheveux blonds.
Pour costume, une culotte de drap, lustrée, effrangée et mince, à redouter chaque mouvement.
Par-dessus, une blouse anglaise, en coutil de nuance indécise, avec ses trois plis déformés que nulle ceinture n’ajustait plus.
Le pantalon avait dû voir plus d’un jour de gala. C’était le vêtement élégant d’un enfant qu’on habille bien.
La blouse avait ri, aux bains de mer, aux Tuileries, partout où les enfants s’amusent.
Ils ne riaient plus, ni l’un ni l’autre, et leur maître bien moins encore.
Le front bas, l’air lassé, il écoutait ce qu’on disait, répondant peu, rien que par gestes de ses mains ou de sa tête, ce qui donnait à mon grand-père l’obligation de lui poser dix questions pour une, comme dans ce jeu où nous jouions à ne dire que «Oui» ou «Non».
Pendant ce temps, tout le monde avait fini d’entrer.
Mes cousines d’abord; les jumelles, miraculeusement échappées à la surveillance rigoureuse de leur miss, et blotties aussitôt, dans la peur d’un rappel probable, à l’ombre d’un paravent; mon frère aîné, descendu de la mansarde, où il «potassait» des x, à l’abri de notre tapage; ma tante Hortense; ma mère enfin.
A chaque entrée, sur chaque figure, j’avais retrouvé successivement, et selon le caractère de chacun, un étonnement pareil au mien.
C’était «ça», le voleur?
Puis les impressions secondaires s’étaient manifestées.
Mes cousines l’avaient trouvé sale, et le lui avaient fait comprendre par un recul de leurs personnes, aussi proprettes que précieuses. Mon frère l’avait jugé insignifiant, et avait haussé les épaules, en homme qu’on dérange pour rien.
Ma tante, elle, s’était «défiée».—Elle se défiait toujours,—et avait enlevé à grand bruit les clefs qu’on laissait chez nous, sur tous les meubles et aux tiroirs.
Ma mère s’était avancée, et, touchant l’épaule de l’enfant:
—Qu’est-ce que tu as fait, mon petit? lui avait-elle demandé doucement, avec cette persuasion sérieuse qui nous faisait lui avouer, quand elle l’employait avec nous, même nos sottises les mieux cachées.
L’éternel mouvement de tête lui avait seul répondu, désignant d’un coup de menton l’amas de branches par terre. Et comme elle insistait encore:
—Laisse, avait dit mon grand-père. Il venait pour voler du buis. Voilà tout ce qu’il a pris...
Et comme nous nous regardions, avec un soulagement intime, prêts à sourire du péché, grand-père avait ajouté:
—Il l’a pris dans le jardin du fond. Il m’a coupé toute une tasse!
Toute une tasse!... Mots inintelligibles pour tout le monde. Terriblement significatifs pour nous, dont l’indignation remonta comme une vague.
Ma tante, toujours trop prompte, fit même deux pas en avant, avec une mine si parlante que le petit, tiré cette fois de son mutisme obstiné, et se garant d’un bras, par un geste d’enfant battu, s’était écrié rudement:
—Eh ben! de quoi? pour des branches! Vous en avez encore, je crois.
Ce cynisme bourru, cet accent faubourien, nous semblèrent un sacrilège. Et comment lui expliquer pourtant ce que nous éprouvions?
Des buissons auxquels on s’attache! il ne comprendrait pas du tout.
Une joie de vieillard inoccupé, un orgueil de créateur; le travail patient et l’attente de plusieurs années consécutives; la distraction journalière de mon grand-père: il y avait tout cela dans les branches qui traînaient à terre.
Devant la grande maison que nous habitions tous alors, entre Versailles et Viroflay, s’étendait une cour pavée.
Deux ailes faisaient retour à droite et à gauche. Six marches formaient perron pour monter au rez-de-chaussée. Un perron qui régnait partout: noble, simple, foulé jadis par plus d’un pied du grand siècle. C’était l’entrée principale. Derrière, s’étendait le jardin, avec sa terrasse sablée, où les caisses d’orangers alternaient avec les lauriers.
Une grande allée de milieu partait de là, bordée des deux côtés par des plates-bandes multicolores, merveilleusement fleuries de ces fleurs mélangées qui étaient la joie et le cachet des jardins d’autrefois.
Belles de jour, capucines, dahlias, rosiers, soucis, résédas, verveines, balsamines, œillets musqués, œillets blancs; avec un incessant bourdonnement de guêpes et une intensité de parfums que je n’ai senti que là. De place en place, un grand soleil, penché en avant sur sa tige et dont nous disputions en automne les graines noires aux oiseaux. Des roses trémières, étageant sur leur canne verte leurs pompons roses, blancs, soufres—où mes cousines puisaient sans relâche pour confectionner des poupées.
Un brin de bois traversait la fleur, simulant une longue taille gainée; et la cloche renversée sur ses bords, nous avions des régiments de danseuses, en jupes soyeuses, de couleurs vives, qui s’alignaient en bataillons.
Après, c’était le carré de gazon, où quatre statues symboliques gardaient gravement, depuis des années, un cadran solaire en marbre; puis enfin, le «jardin de buis» qui fermait la propriété.
Oh! ce jardin; étrange, humide, un peu sombre, remplissant l’air d’une forte odeur, comme il nous charmait autrefois.
C’était le théâtre des jeux qui demandaient du mystère...
En bordures, en boules, en charmilles, on n’y voyait rien que du buis, ferme et brillant comme du métal.
Dans la fraîcheur perpétuelle, causée par les bois voisins, il poussait là, arborescent, prêt à toutes les merveilles, comme l’avait prouvé mon grand-père: des merveilles de taille de direction et de patience. De sorte que le promeneur non prévenu s’arrêtait tout à coup, stupéfait de se voir passer entre la rondeur d’un pot à anses, ou l’élégance d’une coupe à pied.
Tout bien compté, le service comprenait huit pièces.
Le sucrier, en forme de coupe, une théière à ventre bombé, et six tasses rangées autour.
Soit oubli, soit faute d’éléments, on n’avait pas fait de crémier.
C’était laid, d’un goût détestable, et rien de beau ni de fragile ne m’a inspiré depuis une admiration pareille et un semblable respect.
Je savais l’œuvre plus vieille que moi. Je voyais chaque matin mon grand-père et Huret, le sécateur à la main, s’en aller l’entretenir et la parachever, et personne ne m’eût fait admettre que ce n’était pas une merveille.
Les choses valent par ce qu’on y met. C’était le bonheur de mon grand-père, et un des articles de foi de cette admiration familiale, dont les enfants ont le chauvinisme charmant et exalté.
Le sucrier n’avait été parfait qu’à la quatrième année de taille. La théière n’avait eu son anse qu’après sept ans de travail, et c’était cette année seulement que les cinq premières tasses, identiques dès le début, avaient vu la petite sixième, toujours en retard, les rattraper tout à fait.
Dans nos jeux, successivement, chaque pièce de ce service fantastique nous appartenait tour à tour, et nous allions respectueusement les choisir et les désigner.
Au-dessous, un gazon faisait nappe. Velouté, frais, admirable; et, quand j’y voyais défiler des amis et des inconnus, je me sentais gonflé d’orgueil.
Et c’était cette source de joie, ce motif d’admiration, que ce méchant gamin brutal venait de déparer d’un coup!
Sans doute, les mêmes réflexions amenaient chez mon grand-père le même regain d’indignation, car, de temps en temps, il pressait tout à coup ses reproches et ses questions, comme si la mutilation de son œuvre lui repassait devant les yeux.
Il n’avait pas voulu la voir, désirant conserver, comme il l’avait dit à Huret, son sang-froid et toute sa justice: mais il se la représentait, bien sûr, quand il fermait ses paupières et parlait plus vite et plus fort.
—Tu es venu par la forêt?... Tu es entré par-dessus le mur?... Tu as coupé ou arraché?...
Il avait beau dire et beau faire, il n’obtenait que le même geste: les mains du petit s’ouvraient, s’écartaient, expressives comme des paroles d’impuissance ou de lassitude, puis retombaient.
—Défends-toi donc! criait mon frère. Il faut toujours se défendre...
Pendant que ma mère montrait les pieds, le misérable petit corps, le maigre visage du malheureux. Et cela suffisait pour sa défense, en vérité.
Venu à pied depuis Paris, dans cette nuit et par ce froid. Le cœur me tournait d’y penser.
—Si j’entrais pourtant chez toi, continuait mon grand-père, enragé de toucher à la fin ce flegme morne, et que je te prenne ce que tu aimes le plus. Que dirais-tu en me trouvant?
Le petit avait presque ri, comme amusé à cette idée; puis l’amertume avait reparu, et toujours de sa voix rude:
—Oh moi! avait-il répliqué, je n’ai jamais rien eu à moi. Vous pouvez prendre...
Il secouait ses épaules pointues, avec son geste habituel, qui ressemblait au mouvement par lequel on jette un fardeau, et faisait avec ses yeux le tour de la chambre.
Comme le feu flambait ce matin-là! Comme les fauteuils paraissaient bons, les bibelots de grand-père, coquets! et nous tous confortables avec le thé, le lait, le chocolat que nous finissions de prendre, et dont la chaleur et le goût nous restaient encore aux lèvres.
De nous comparer, lui et nous, c’était insolent de bonheur.
Tout cela passa-t-il sous cette forme, dans la tête de chacun de nous? Je n’en suis pas tout à fait sûr. Mais dans les yeux de grand-père je vis le chagrin s’éloigner et monter à la place une pitié infinie, et je savais avant de parler que sa voix allait être bonne.
—Allons, nous ne te prendrons rien, répondit-il simplement. Mais toi non plus, ne prends plus...
Et changeant tout à coup de ton:
—Tu vas t’asseoir et déjeuner.
Quel déjeuner que celui-là!
Ma mère l’avait apporté, et les jumelles attendries cassaient le pain par petits morceaux, l’une à gauche, l’autre à droite. Moi je mettais des bûches sur le feu, et mon frère, en un instant, avait su se faire dire toute l’histoire de notre convive.
Une histoire de misère noire. Le père buveur, la mère morte. Le pain ramassé au hasard, heureux quand on en ramassait. L’essai de tous les métiers qui peuvent se tenter à Paris, sans souliers et sans argent. Accompagnant le plus souvent un grand diable de camarade qui empochait naturellement aumônes et salaires.
La faim, le froid et les coups. Il disait cela très simplement.
Puis, au début de cette semaine, la semaine «des Rameaux», l’idée qui lui était venue de se séparer de l’ami et de «travailler» pour son compte, près de quelque église de la banlieue, où son tyran ne pourrait, cette fois, ni le poursuivre, ni le reprendre.