JEANNE SCHULTZ
LA NEUVAINE
DE
COLETTE
Ouvrage couronné par l’Académie française
CENT NEUVIÈME ÉDITION
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18.
| CE QU’ELLES PEUVENT | 1 vol. |
| LES FIANÇAILLES DE GABRIELLE | 1 — |
| JEAN DE KERDREN | 1 — |
| LA MAIN DE SAINTE-MODESTINE | 1 — |
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
LA
NEUVAINE DE COLETTE
1er mars 18…
« De mourir de désespoir et d’ennui, préservez-moi, Seigneur ! et ne m’oubliez pas dans cette neige qui monte tous les jours un peu plus autour de moi ! »
J’ai tant formulé cette oraison jaculatoire sans que jamais nul y réponde que, de guerre lasse, je viens l’écrire. Les choses écrites ont plus de poids, me semble-t-il ; puis elles durent plus à faire surtout ; et, par la même raison qui m’a donné l’habitude de parler tout haut au lieu de penser, parce qu’un mot à prononcer et à faire résonner contre mes grandes boiseries me prenait plus de temps, je me mets à écrire aujourd’hui… Que trouverai-je pour demain, hélas !
Mon bagage n’est point élégant, même pas suffisant, et il n’y a pas la plus petite serrure à secret pour fermer mon cahier ! L’encre était séchée dans la bouteille que j’ai trouvée, toutes mes plumes sont perdues, et je n’ai jamais eu une feuille de papier ici. Pourquoi en aurais-je puisque je n’écris à personne ?
Descendre au village était impossible. Il y a six pieds de neige par les routes, sans parler des combes et des trous, où le vent entasse les flocons à des hauteurs où s’engloutirait une diligence de l’essieu jusqu’à la bâche… J’avais bien lu dans plusieurs livres comment les prisonniers se piquent une veine pour écrire avec leur sang sur un mouchoir de poche ; mais je n’y crois plus, car le linge boit tout et ce n’est pas lisible. Je peux le dire, car je l’ai essayé !
Avec un peu d’eau, d’ailleurs, mon encre est revenue ; j’ai fait emprunter deux grandes plumes à la queue d’une oie, qui s’est laissé faire en toute patience, la pauvre bête, et, à force de bouleverser les rayons et les armoires, j’ai trouvé ce gros cahier de parchemin, jaune comme du safran et épais comme du carton, dont on n’avait employé par bonheur qu’un seul côté des pages. L’autre me reste, et j’ai, de plus, l’avantage de lire en passant tout ce qu’il y a déjà d’écrit.
Ce sont des querelles et des procès intentés par un sieur Jean Nicolas à une dame de Haut-Pignon, à propos de garennes dont les lapins dévastaient ses trèfles, et de limites dont les variations lésaient ses champs…
Mon Dieu ! donnez-moi un voisin Jean Nicolas querelleur et disputeur, et des frontières qui prêtent à contestations, pour occuper ma solitude !
Y a-t-il beaucoup de gens, je me le demande, qui connaissent exactement la signification de ce mot : solitude, et qui pensent quelquefois à tout ce qu’il veut dire ?
« Solitude, explique le dictionnaire, solitude, état d’une personne qui est seule. » Et plus haut, au mot : seul, il ajoute judicieusement pour compléter ses renseignements : « Seul, qui est sans compagnie, qui n’est point avec d’autres. »
Et c’est tout, pas un commentaire, pas un développement, pas une distinction, rien qui indique qu’on touche là à un des supplices les plus odieux de l’existence ; rien qui établisse des catégories, qui dise enfin qu’il y a solitude et solitude, et que la plus cruelle n’est pas celle des chartreux dans leur cellule de cinq pieds carrés, dont ils ont choisi l’envergure et le silence ; pas même celles des trappistes dans le petit jardinet où ils creusent leur fosse mortuaire d’un bout de l’an à l’autre, en échangeant des paroles encourageantes ; mais la mienne, celle de Colette d’Erlange, qui n’a pas choisi sa vie et qui est tout près de ne plus vouloir la supporter !…
Seule à dix-huit ans, avec des idées plein les mains, et pas la possibilité d’en faire parvenir seulement une à oreille qui vive, seule pour rire, seule pour pleurer, et seule pour se mettre en colère : c’est à perdre l’esprit !…
Durant l’été, l’automne même encore, c’était supportable : les arbres et les fleurs en disent et en savent plus long que beaucoup de gens ne le pensent.
Couchée sous bois dans un nid de mousse, j’avais cent voix qui conversaient tous les jours avec moi, et les petites bêtes qui couraient le long de mes joues me faisaient rire toute seule.
Ou bien je montais, tant qu’elle avait de forces, la vieille Françoise, la jument qui tourne la roue du puits, et mon gros chien me prenait sur son dos pour finir la promenade quand elle n’en pouvait plus ; mon bon « Un », avec ses beaux grands poils noirs où mes pieds s’enfoncent en ce moment jusqu’à la cheville pendant qu’il me regarde écrire.
Le soir enfin, j’avais les étoiles. Je m’étais mise en confiance avec toutes celles qu’on voit dans notre coin, et, quand je leur racontais mes ennuis, plus d’une faisait un signe pitoyable qui me répondait de là-haut comme un clin d’œil amical.
Mais ce vent qui souffle depuis six semaines, cette neige qui me bloque et cette voix de ma tante qui fait comme la bise et qui mord un peu plus fort tous les jours, c’est tout près de me conduire au désespoir !
Il y a pas d’imagination qui puisse résister à cela ; je suis au bout des histoires que je me raconte, et j’ai peur qu’il n’y ait plus rien du tout derrière mon front et que je ne trouve qu’un grand creux quand le moment sera venu de frapper à sa porte pour lui demander aide dans quelque aventure extraordinaire ! Car j’aurai mon aventure quelque jour, et même je la connais déjà.
Elle est grande, brune, avec les cheveux noirs, les sourcils durs et les yeux sévères. Son teint est sombre, sa parole impérieuse, et il y a dans son regard un reflet singulier, oriental par la douceur, mais oriental aussi par une rigidité froide comme l’acier bleu des cimeterres ou comme le ressouvenir de quelque passé terrible ; car mon aventure, pour arriver jusqu’à moi, aura traversé peut-être d’étranges routes.
Sa moustache sera fine, une simple ligne noire un peu hérissée ; et tout cela s’éclairera pour moi seule d’une grâce et d’un sourire imprévus.
M’arrivera-t-elle au milieu des champs, dans la gaieté du matin ou dans la paix du soir ? Naturellement, ou au moyen de quelque bouleversement ? je ne sais, mais je sais seulement qu’elle viendra.
Il me paraissait plus probable et plus joli de la trouver pendant les jours de mai ou de juin, et je ne passais jamais alors près d’une haie sans la tourner pour voir ce qui se cachait derrière ; mais j’espère encore pourtant, et chaque matin, en soulevant mon rideau, je regarde avec soin si ses deux pieds n’ont pas marqué leur trace dans la neige sous ma fenêtre.
Quand je vois que rien n’est venu, je l’excuse vis-à-vis de moi-même. Le temps est si dur, et les sentiers si défoncés ! J’entends qu’elle m’arrive intacte des quatre membres ; aussi je la loue de ne pas risquer une entorse pour se présenter un jour plus tôt, et je me remets en soupirant à attendre un lendemain qui n’est pas encore venu.
Puis, si ma foi dans l’avenir devient trop chancelante, je m’en vais chercher un des gros volumes qui remplissent la bibliothèque et qui ont bercé tous mes jours de pluie, et je relis de quelles façons diverses, mais toujours merveilleuses, les princesses des temps passés, qui se trouvaient enfermées dans une tour en ruine, parvenaient à en sortir. Entre elles et moi, l’analogie est frappante, en vérité, et en voyant nos débuts si semblables, je ne demande qu’à avoir même fin.
En effet, si la tour que j’habite ne croule pas, — celle de l’Est et celle d’à côté l’ont déjà fait, et la mienne peut les suivre d’un instant à l’autre, — j’ai dans ma boiserie une porte qui s’ouvre sur un escalier dérobé, et dans ma figure deux yeux bien fendus, bien brillants, qui seraient aussi propres à récompenser un héros qu’aucun de ceux qui luirent jamais.
Cela dit sans fatuité ni outrecuidance, car je n’ai jamais compris la nuance qui permet de crier bien haut : « Voilà un beau cheval ! Voilà une rose admirable ! » et qui interdit sévèrement la même remarque sur un visage à la confection duquel on n’a pas pourtant pris plus de part, tout simplement parce qu’il est à vous.
Il est reçu, et même assez goûté, d’entendre quelqu’un parler de son nez ou déclarer que ses yeux sont louches ; mais avouer tout bêtement que le bon Dieu les a placés droits… horreur ! c’est une chose sur laquelle chacun a dû garder la plus candide ignorance, comme si le plus petit coin de miroir ou la moindre source vive ne vous l’apprenait pas sans le secours de personne !…
On se penche, on regarde et on voit joli… Est-ce un crime, et faut-il troubler l’eau pour que ses rides vous tordent le visage ?… Les cerfs et les biches qui venaient boire cet été pendant que je rêvais à petit bruit tout près d’eux faisaient ainsi. Après avoir fini, ils restaient là encore un instant, sans bouger, avec la tête inclinée et leurs yeux doux fixés sur leur image ; puis ils s’en allaient d’un bond, tout naïvement heureux de savoir leur pelage d’un brun si charmant et leurs grands bois si bien plantés. Après les biches, c’était moi qui me penchais, et je voyais tout ce qu’elles avaient vu sur le même fond bleu, avec les mêmes coups de nuage qui passaient brusquement en taches blanches ou grises, et quand je m’en allais ensuite, d’un bond, toujours comme elles, il ne m’était point désagréable non plus de songer à mon pelage.
Mon portrait, d’ailleurs, peut se faire en deux mots et rappelle celui des bohémiennes de tous les pays, car mes yeux sont noirs et mes joues hâlées ; seulement je les crois blanches en dessous, et on s’en doute encore. Mon nez, un peu court, me fait l’effet d’un individu si pressé de voir le monde qu’il n’a pas pris le temps de se finir avant d’y entrer, et Dieu sait pourtant s’il avait de la marge pour cela au train dont je l’y conduis ; et ma bouche ressemble à toutes les bouches… qui ne sont pas trop laides. Mon seul chagrin est la nuance de mes cheveux, d’un blond si rouge qu’il en est plus rouge que blond, et avec des mèches inégales qui tranchent au milieu comme une jupe de paysanne. S’il faut en croire les dires de ma tante, je ne serais pas grande, et elle a une façon de murmurer, quand je me trouve auprès d’elle : « Petite femme ! » qui me remet au ras du sol ; la vérité est que j’arrive à la hauteur de son coude, et je ne connais pas dans le pays un seul homme qui lui dépasse l’épaule ; la proportion me semble suffisante…
Et c’est ainsi faite, et ainsi pensante, que j’attends dans ma tour enguirlandée de lierre, dont le pied se perd dans la neige, mon libérateur et mon héros !…
2 mars.
Une chose qui m’a fait songer souvent et que je n’ai pourtant jamais osé demander à ma tante, c’est la nature des rapports qui nous lient. Est-elle chez moi, ou suis-je chez elle ? Est-ce elle qui m’a recueillie dans son manoir, ou moi qui l’abrite dans ma ruine ? et les deux tours et les quatre murs qui restent debout, et qui ont encore la force de porter leur nom « d’Erlange de Fond-de-Vieux », sont-ils à mademoiselle d’Épine ou à mademoiselle d’Erlange ?…
Aussi loin que mes souvenirs remontent, je nous revois toujours, elle et moi, comme nous sommes encore aujourd’hui. Elle si froide, si sèche et si grande, enfermée éternellement dans la plus vaste chambre du château, du côté où donne le soleil, et où ne souffle pas le vent, et moi poussant à mon gré, dehors ou dedans, au froid ou à la pluie, sans qu’elle parût s’en douter. Entre nous deux, Benoîte : la cuisinière, la fermière, le sommelier et le jardinier incarnés en une seule personne qui est de plus mon unique amie, et Françoise à la roue du puits, tournant du même pas un peu plus agile peut-être, voilà tout.
Puis viennent mes deux années de couvent, ces deux années adorables où on me parlait, où on m’appelait par mon nom, où mon lit dormait entre douze autres lits blancs tout pareils, sous les couvertures desquels j’éveillais des chuchotements si joyeux rien qu’avec un signe, et pendant lesquelles j’ai appris tant de choses, sinon toutes celles qu’on nous enseignait aux heures de classe. Mon couvent, où j’ai noué des amitiés éternelles, où on m’a montré à tordre mes cheveux et à ouvrir un éventail, où j’ai su pour la première fois ce qu’on appelait un idéal et comment il fallait qu’un homme, pour devenir un héros, fût nécessairement brun, pâle, un peu âgé, ténébreux et sarcastique !… Qui me rendra les heures charmantes de mon couvent !…
Si hauts que fussent ses murs, tous les bruits de Paris ne mouraient pas au dehors, et les jours de parloir, il entrait des bouffées profanes qui faisaient leur chemin jusqu’à nous, et qui nourrissaient les conversations de toute la semaine. Oh ! ces colloques mystérieux dans les massifs du parc qui nous protégeaient comme les jungles les plus impénétrables, et où cependant un bruit de feuilles sèches nous mettait sur nos pieds et nous faisait détaler en un instant ; ces parties de cache-cache autour du piédestal des statues pour fuir ces religieuses qui avaient la réputation si terrible et la voix si bonne ; et ces billets fous qui couraient de pupitre en pupitre sous la forme d’un renseignement géographique, où retrouverai-je jamais quelque chose d’aussi charmant ?… La mer Méditerranée signifiait une personne et la mer Baltique une autre, et on leur faisait dire et faire des choses qui auraient bouleversé en un instant toutes les lois de la nature.
Après les billets, c’étaient des cadeaux, de gros nœuds de faveur, bleus ou feu, épinglés sur des papiers blancs qu’on ornait de devises et de dessins, et qui étaient le signe d’une tendresse et d’une préférence qui faisaient battre le cœur.
Puis un jour, brusquement, reparaissant pour la première fois depuis qu’elle m’avait amenée, ma tante est venue et, sans un mot d’avertissement, elle m’a ramenée de même.
— Votre éducation est finie, m’a-t-elle dit sans préambule, et, puisque vous n’avez point trouvé à vous établir convenablement durant ces deux années, il faut rentrer à Erlange.
Rentrer à Erlange ! J’étais atterrée. Il me semblait qu’on me poussait tout à coup dans un tombeau, et qu’on fermait la pierre sur moi pendant que je respirais encore…
— Mais, ma tante, disais-je éperdument, ne croyez pas cela, ne croyez pas que je sache rien du tout, c’est bien le contraire, car l’orthographe… le calcul… l’histoire…
Je balbutiais, je ne trouvais plus que dire, j’aurais voulu en vérité ne plus savoir parler pour lui donner l’idée de me laisser là, rapprendre b a ba dans mon alphabet… Mais elle ne s’embarrassait point de si peu, et me coupant la parole avec sa manière habituelle :
— Si vous ne savez rien, ma nièce, me dit-elle sèchement, c’est donc que vous avez fait ici un séjour inutile de deux ans, et je me ferais scrupule de vous y laisser une heure de plus ! C’est, d’ailleurs, affaire à vous, et il en résultera simplement que vous ajouterez à votre position de fille sans dot le charme et l’appoint de fille ignorante, ce qui ne sera pas pour faciliter votre chemin dans la vie. Mais, Dieu merci ! ce ne sont point des choses que j’aurai sur la conscience, et j’ai pour moi de vous avoir mise en mesure de vous sortir d’embarras…
Elle se levait en même temps avec une décision qui rompait l’entretien sans retour et qui me jeta dans un désespoir si vif que je me rappelle m’être écriée, presque sans en avoir la volonté :
— Et, si j’avais la vocation religieuse, ma tante ?
— Dans ce cas, me répondit-elle en se retournant brusquement avec un sourire particulier, je vous laisserais ici en effet…
Elle s’arrêta un peu, puis marchant vers la porte sans me regarder :
— Vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir là-dessus, ajouta-t-elle.
Et elle disparut comme un mauvais rêve.
Vingt-quatre heures de gagnées ! Il me semblait que j’avais la paix pour jamais, et la coiffe et le grand voile de nos religieuses me semblaient presque jolis quand je pensais que c’étaient eux peut-être qui allaient m’arracher à l’exil !
Quoique la défense fût formelle à cet égard, je gagnai les dortoirs au premier instant de loisir, et en un tour de main, avec deux mouchoirs blancs et mon tablier de laine noire, j’arrangeai sur ma tête la coiffe susdite.
Indiscutablement j’étais mieux à l’ordinaire, mais il n’y avait pourtant rien de repoussant dans mon aspect, et ce bandeau blanc au-dessus de mes sourcils et de mes yeux les faisait même, je crois, paraître plus longs et plus noirs. C’était un premier point, le plus important en tout cas, et ma résolution dès lors fut irrévocablement prise. Pendant le reste de la journée, je m’adonnai entièrement aux austérités auxquelles ma nouvelle vie me condamnait, et chargée d’une commission pour l’infirmerie, qui était située à l’autre bout du parc, je trouvai moyen de faire pieds nus, sans être vue, les trajets d’aller et de retour.
Je n’en éprouvai point d’autre mal que des écorchures insignifiantes ; et, de plus en plus certaine de ma vocation, je passai une partie de cette nuit-là, je me le rappelle, agenouillée au pied de mon lit, pressant contre ma poitrine un trousseau de petites clefs, un canif fermé et un coupe-papier d’ivoire que je m’étais attachés au cou en manière de discipline, et dont les pointes aiguës m’entraient désagréablement dans la peau.
Deux fois, au passage de la surveillante, il me fallut bondir dans mon lit, et le cliquetis de ma ferraille l’attira près de moi et la fit se pencher longtemps ; mais elle entendit une respiration si égale et vit des yeux si bien clos qu’elle crut avoir rêvé et s’en alla.
Le lendemain, à mon réveil, le couvent était en émoi. Un archevêque, attendu pour la prise d’habit de cinq novices, et qui devait venir dans quelques jours seulement, s’était annoncé brusquement le matin, pressé par un voyage imprévu, et la cérémonie s’apprêtait à la hâte.
C’est à ravir, me disais-je en m’efforçant de lisser mes cheveux, dont les boucles se reformaient toujours, malgré toute l’eau que j’y employais, le ciel met sur mes pas tous les moyens d’épreuve, et je pourrai répondre à ma tante ce soir positivement et en toute connaissance de cause. Il ne me fut cependant pas possible de parler en particulier à la supérieure ce matin-là, et je dus à mes essais de simplicité d’être renvoyée assez vivement au dortoir :
— Tu t’es coiffée en goutte d’eau, c’est adorable ! me dit une compagne au moment où nous nous mettions en rang.
Et, presque au même instant, la voix de la sœur Agathe s’éleva à son tour, mais sur un ton beaucoup moins encourageant.
— Mademoiselle d’Erlange ! me cria-t-elle impérieusement, avez-vous trempé votre tête dans la fontaine ? Allez vous sécher et vous recoiffer, je vous prie !
Une fois en haut, je me rendis compte de l’effet. Mes cheveux s’étaient remis à tirebouchonner de plus belle, et l’eau s’était amassée en gouttes au bout de toutes les frisures et un peu partout. Ce n’était pas laid certainement, mais c’était antimonacal, et j’essuyai vivement cet ornement intempestif, qui simulait les diamants à s’y méprendre.
Mon exaltation alla croissant jusqu’au milieu de la cérémonie ; ces fleurs, ces lumières et ces cinq jeunes filles vêtues de blanc, dont les grandes jupes de satin balayaient le chœur, excitaient ma ferveur jusqu’à l’impatience d’en être là.
De très loin je voyais l’assistance, et, au premier rang, j’apercevais un grand jeune homme, un officier en uniforme dont les yeux me paraissaient rouges.
Était-ce un fiancé qui venait pour la dernière fois contempler sa fiancée ? Quelque bruit de ce genre avait circulé parmi nous, et cela me sembla le comble du romanesque…
Mais, quand on apporta cinq cercueils béants, et que les mariées de tout à l’heure habillées maintenant en religieuses et cachées sous un grand voile noir, s’y étendirent pour entendre chanter l’office des morts, ma résolution sauta par une brusque volte ; je sortis vivement mes clefs de mon corsage, et je m’en fus sans rien écouter, et grondée pour la dernière fois au couvent, afin d’apprêter moi-même et en toute hâte mon bagage.
A l’heure dite, j’étais au parloir, mon sac à la main, les yeux noyés de mes adieux et les mains embarrassées par les images et les cadeaux de la dernière effusion, mais si résolue, qu’Erlange m’apparaissait au loin dans un nimbe glorieux, et que je marchai vers la porte aussitôt que ma tante entra.
— Eh bien ! dit-elle avec un geste de surprise, que signifie cela ?
— Je suis prête à partir, répondis-je seulement et sans faire attention à une nuance de dépit bien marquée qui m’est revenue plus tard.
Je retrouvai de nouvelles larmes pour embrasser la supérieure, et, sans rien voir qu’un brouillard humide, je passai la porte.
— Gare de l’Est ! dit ma tante en montant en voiture.
Et deux heures après nous roulions en chemin de fer, dans un silence digne des cinq nouvelles religieuses qui venaient de me chasser si inconsciemment de la maison du Seigneur.
A la gare où nous nous sommes arrêtées, la patache jaune qui fait le service du village n’attendait plus que nous ; ma tante m’y poussa d’un geste, et, comme gagnée involontairement par son mutisme, je lui indiquais, par geste aussi, ma préférence pour la banquette du haut :
— Non, non ! me répondit-elle d’un ton sec, vous ne me quitterez plus désormais.
Au village, Françoise et la carriole étaient là, et ce même soir, encore tout étourdie de ce brusque changement, je me retrouvais entre les quatre murs de ma chambre, dont je m’aperçus à mon vif étonnement que tous les meubles avaient été déménagés.
Dans cette nuit, ma bougie ressemblait à un lumignon funéraire ; mes pas sonnaient comme dans une église, et en me voyant tout d’un coup si abandonnée et si perdue, je fis la seule chose raisonnable qui fût à ma portée et, assise sur le parquet, les deux bras passés autour de ma valise, je me remis à pleurer toutes les larmes que j’avais cru tarir le matin, et dont la source généreuse s’était rouverte à point. Quand ce fut fait, je me levai pour ouvrir ma fenêtre à un rayon de lune qui frappait au carreau, et remarquant pour la première fois combien la vallée qui nous isole de tout le pays est profonde et noire :
— Mon Dieu ! ne pus-je m’empêcher de dire tout haut, qui viendra jamais me tirer d’ici ?…
Et une bonne petite voix, que j’entends encore de temps en temps, me répondit à l’oreille :
— Lui, sois tranquille !
Et c’est depuis lors que je l’attends chaque jour, que je l’excuse chaque matin et que je l’espère sans relâche.
3 mars.
Décidément, écrire a du bon, et je prends goût plus que je ne l’aurais imaginé au cahier de Jean Nicolas.
Quand je suis devant lui, la plume en main, j’oublie tout le reste, et il me semble que je compte mes peines à quelque âme compatissante. Je me figure que j’ai près de moi un sourd-muet, que l’ardoise et la craie sont les compléments obligés de notre intimité, et je griffonne, je griffonne !…
Loin de lui, j’emmagasine soigneusement toutes les idées qui me viennent, et quand, rentrée dans ma chambre, je me mets à lui parler, je m’aperçois qu’une chose en entraîne une autre, et qu’après lui avoir dit ceci, il faut encore ajouter cela, sous peine qu’il ne comprenne plus rien à mes affaires !
Alors, il me faut remonter de plus en plus, tourner les pages, arroser ma bouteille, et l’oie du sacrifice doit préparer de nouveaux holocaustes, pour peu que le temps actuel dure encore quelques jours !
J’en étais donc restée à mon désespoir des premiers jours et aux paroles par lesquelles ma tante m’avait accueillie dans le parloir, et dont quelques mots m’avaient frappée particulièrement :
— Puisque vous n’avez pas trouvé à vous établir convenablement pendant ces deux années, m’avait-elle dit…
Était-ce donc pour chercher un mari qu’elle m’avait envoyée au couvent, et s’imaginait-elle qu’on poussait la sollicitude là-bas jusqu’à nous réunir, le jeudi et le dimanche, avec des jeunes gens de bonne maison et d’âge approprié, qui causaient avec nous en nous renvoyant nos volants et nos balles ?
La naïveté eût été grande, et je ne voyais pas bien ce sentiment trouvant abri et nourriture sous le front d’une telle femme ; mais la chose valait pourtant d’être éclaircie, et, malgré le temps que cette idée avait mis à faire son chemin dans mon esprit, malgré surtout la peur bien sentie et un peu lâche que j’ai éprouvée auprès de ma tante depuis l’âge du maillot, je me suis décidée à l’interroger il y a deux mois environ.
De la très courte explication que nous avons eue à ce sujet date ma complète connaissance de son caractère, ainsi que les quelques aperçus que j’ai recueillis sur sa vie passée, dont elle ne parle jamais, n’y trouvant apparemment aucun doux souvenir à évoquer. Cette entre-bâillure fortuite m’a permis en outre d’apercevoir pas mal de choses concernant l’avenir qu’elle me réserve et qu’elle prépare à sa façon dans un sens qui contrarie absolument tous mes plans personnels. Je ne m’en tourmente guère d’ailleurs, et la laisse à ses arrangements, me sentant très bien de force à les sauter à pieds joints, le cas échéant.
Aurore-Raymonde-Edmée d’Épine ne s’est jamais connue autrement que laide, à quelque époque de son existence qu’elle veuille prendre ; et j’ai beau en la regardant me la figurer sans rides, sans moustaches, sans couperose, sans tout ce que l’âge lui a donné, enfin, il y a là des traits auxquels le temps n’a rien pu ajouter ni rien changer, malgré toute sa puissance.
Benoîte d’ailleurs en témoigne, et elle certifie cette laideur fabuleuse comme légendaire dès le berceau, alors que ce poupon en langes et en bonnet ruché trouvait déjà moyen de ne ressembler à nul autre !… Le plus triste, c’est que là ne se bornait pas la disgrâce, et que le caractère et l’humeur qui animaient ce visage dépassaient en déplaisance tout ce que celui-ci pouvait montrer ou promettre.
Cette morosité chagrine venait-elle du sentiment de tant de laideur, ou cette laideur, au contraire, ne prenait-elle pas son principal désagrément dans cette habituelle et maussade expression ?… Nul n’aurait pu le dire au juste, et c’était exactement le pendant de la question du mauvais estomac et des mauvaises dents. « Lequel a gâté l’autre ? » se demandait-on volontiers en la voyant… Mais il était avéré que tous les deux l’étaient également.
Et pourtant, si valable que fût l’excuse de cette humiliation, la loi n’est pas formelle à cet égard, et on a vu des laides aimables. La Belle et la Bête en font foi, et les contemporains de ma tante affirmaient, m’a raconté Benoîte, avoir plus souvent encore été rebutés par les choses désagréables qu’elle leur disait que par la très vilaine bouche qu’elle ouvrait pour cela ; car parents, amis et étrangers y passaient indistinctement, et on peut croire si ce nom symbolique d’Épine, qui était le sien, fournissait des jeux de mots et des comparaisons appropriés à la jeunesse d’alors.
On conçoit aisément d’après cela que la créature qui unissait à des degrés si extrêmes tant de défauts divers n’ait eu qu’un printemps sans grâce. Elle éloignait instinctivement, et ma mère, plus jeune de quelques années, était mariée depuis longtemps quand ma tante attendait encore l’être assez courageux pour l’arracher à son célibat. De cet espoir non réalisé et qui est resté tenace jusqu’au delà de ce qui était possible, une amertume et une humiliation intolérables lui sont toujours demeurées, et une rancune pleine de colère est le sentiment suprême qui survit dans son cœur.
Les morts et les temps ont passé, mais son dépit est toujours là, et je dois ajouter qu’elle entretient et cultive sa verdeur avec un soin qu’elle n’a jamais dépensé pour personne. C’est son chat, sa perruche, son bichon, l’animal favori de sa vie solitaire, et je ne verrais nul inconvénient à l’occupation, peu évangélique pourtant, qui remplit tous ses jours, si le petit tigre qu’elle nourrit ainsi n’avait dents et ongles et ne s’en servait à l’occasion.
Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce ressentiment, si amèrement profond, au lieu de se tourner, comme il l’aurait dû normalement, contre les auteurs du mal, s’est jeté tout entier sur les femmes plus heureuses qu’elle qui ont su fixer ces êtres enviés, et jusque sur celles qu’elle pressent capables de le faire un jour à leur tour !
A-t-elle pensé que dans le péché il fallait regarder la cause plus que l’effet, et trouve-t-elle le polisson qui prend un fruit moins coupable que la pomme ou la pêche qui le tentent par leur insolente beauté ? ou plutôt encore, cette indulgence n’est-elle pas le dernier vestige d’une faiblesse et d’une partialité bien mal récompensées jadis ? Je ne sais, n’ayant jamais fait que subir les effets de ce bizarre système de compensation.
A ce titre pourtant, sa rancune serait un éloge ; mais il y a tel compliment dont la persistance et la forme surtout ne sont point enviables, et je crois que ma mère, d’après ce que je devine de son existence, aurait volontiers acheté un peu de paix du sacrifice de beaucoup de ses charmes.
Cette horreur si puissante chez ma tante s’étend d’ailleurs à toutes les classes de la société, aussi bien qu’à tous les âges.
Le bruit d’une noce montant du village jusqu’ici la met hors d’elle, et dans ses rares sorties, si le hasard place sur sa route un couple de promis ou de jeunes époux un peu tendres, il est à croire qu’ils n’oublient plus après cela le regard qui les a suivis.
Ce qu’elle voudrait, somme toute, c’est que son sort et son ennui fussent le sort et l’ennui communs, et, très logique en cela, elle a des tendresses et des soins caractéristiques pour les laides, les disgraciées, les oubliées, toutes celles qui promettent à son amour-propre des compagnes d’infortune.
Qu’une d’elles se marie pourtant, et le charme est aussitôt rompu !…
Telle est ma tante, et telles sont les causes singulières de la vie que je mène auprès d’elle.
Quelle catastrophe m’a livrée tout enfant à ce cœur si peu tendre, je ne le sais qu’à moitié, et je crois que la mort de mon père, arrivée brusquement, est le mal dont ma pauvre mère est morte elle-même peu de temps après.
De la famille, ma tante Aurore restait seule (je dis Aurore, car, par une amère ironie, c’est celui de ses trois noms qui a prévalu), et la garde de l’orpheline lui revenait de droit ; mais de la façon dont elle portait la charge, le poids devait lui en être léger, et je crois qu’elle se bornait à m’ignorer jusqu’à l’heure où, je ne sais par quel réveil, elle s’avisa que l’ennemie traditionnelle était entrée chez elle en ma personne, et que, par une transformation assez naturelle, la fillette se ferait femme quelque jour. Si ce ne fut pas uniquement cette idée qui détermina notre brusque départ pour Erlange, au moins la raison véritable et celle-là durent-elles éclore bien près l’une de l’autre, car j’avais à peine dix ans quand elle me transplanta soudainement dans ce milieu agreste, où tout me charma, bien entendu.
Là s’écoula la phase nébuleuse de mon âge ingrat, phase suivie par ma tante avec un œil que je voudrais qualifier de bienveillant, mais où je crains plutôt qu’une curiosité inquiète n’ait dominé. Que sortirait-il, en effet, de ce teint brouillé, de ces yeux bistrés, de ces pieds et de ces mains qui ne s’arrêtaient pas de grandir ?… Le doute était permis !…
Par malheur, il en sortit ce que j’ai dit, et le jour où j’eus secoué ma dernière écaille, ma tante me conduisit droit au couvent.
Ma pauvre mère, qui prévoyait sans doute l’avenir, avait exigé de sa sœur la promesse que, pendant deux années au moins de mon temps de jeune fille, je vivrais à Paris, et c’est la façon ingénieuse dont celle-ci a trouvé moyen d’exécuter cet ordre d’outre-tombe sans sortir de ses propres voies. Pour rien au monde elle n’aurait voulu manquer à sa parole, j’en suis persuadée, mais elle l’a habillée de ce froc, sans le plus léger scrupule, et il demeure convenu que j’ai vu de Paris tout ce qui se voit !
Le temps révolu, elle est venue m’arracher à mes mondanités, et elle a ramené à Erlange cette nièce dont nul n’a voulu et qui, avec la grâce de Dieu, marchera peut-être sur ses traces.
Étant donné cela, on juge si ma proposition de ne plus quitter le couvent devait lui agréer !… Religieuse, mais c’était la solution consolatrice qui ne devait froisser aucune des papilles toujours hérissées de son chatouilleux amour-propre !
Ce n’est point un mari, le voile ! et fille et religieuse se touchent de bien près quand on effeuille les marguerites, sans compter que tout le monde peut prétendre à ce sort au même titre. Moins exigeant que les hommes, le couvent ne regarde pas à la qualité des minois qu’il enterre, et j’ai certainement agité le cœur de ma tante, pendant ces vingt-quatre heures, plus que je n’y avais encore réussi depuis ma naissance…
Mais, pendant l’intervalle, ma vocation trop fragile s’était fondue comme on sait, et force a été à mademoiselle d’Épine de garder mes dix-huit ans à ses côtés. Voisinage qui paraît lui peser si fort que je ne peux pas m’empêcher de me figurer que, par un arrière-mirage diabolique, sa pensée la ramène, en nous voyant ensemble, au souvenir des freluquets d’autrefois — ces trop grands amateurs de bons mots — pour lui représenter le parti qu’ils auraient su tirer de ce rapprochement, et la façon dont ils auraient fait fleurir, dans leur langage imagé, un bouton frais sur les rameaux piquants, trop célèbres jadis !…
Si ce ne sont pas là rigoureusement les termes dont elle s’est servie en me parlant, car peu de gens se donneraient eux-mêmes les étrivières avec cette franchise d’allures, le sens en est scrupuleusement gardé, et je suis certaine que, tant avec mes propres souvenirs qu’avec ceux de Benoîte, et avec l’aide de ce que ma tante m’a dit elle-même, j’ai reconstitué son personnage dans le passé, le présent et même, hélas ! dans le futur !…
Depuis lors, la vie a repris ici son cours ou plutôt sa stagnation habituelle, et ma tante se fait un devoir de verser régulièrement sur ma tête des paroles qui sonnent comme de petites pelletées de terre, et avec lesquelles elle espère arriver à me prouver que Colette est défunte et ne réclame plus en ce monde que la grâce d’un De profundis.
Je la laisse aller !… Mais, vive Dieu ! comme disait le plus charmant de nos rois, qu’elle y prenne garde, car je ne suis pas encore morte, et je compte bien le lui prouver quelque jour.
4 mars.
Mon bon Jean Nicolas, il neige toujours plus fort et mon thermomètre a encore baissé ! Est-ce parce qu’il dit vrai ou est-ce parce qu’en le reprenant ce matin à la fenêtre, après avoir déjeuné, il a effleuré l’épaule de ma tante ? Je ne sais plus, mais je songe à brûler mes chaises pour augmenter le feu de ma cheminée !
Pour comble de malheur, les souvenirs des mois passés que j’avais évoqués depuis trois jours ont dû s’échapper de ma chambre comme un vol de chauves-souris ou de corneilles de mauvais augure, car l’aggravation d’humeur de ma tante ne peut s’expliquer autrement, et jamais ses prévisions d’avenir n’ont pris un tour plus aimable.
Isolement et pauvreté, car il paraît que je suis pauvre ; murailles de pierre et murailles d’oubli, elle résume tout ce qui me sépare du reste des humains avec une joie qu’elle ne parvient pas à cacher ; et quand elle découvre dans ses paroxysmes de gaieté ses longues tablettes où la carie met des points de dominos, il me passe entre les deux épaules un souvenir d’ogresse que je ne domine pas.
Tout n’est pas ombre cependant dans ses prévisions ; elle a des mots charmants quand elle me trace le tableau de nos deux vies se prolongeant indéfiniment ainsi, et s’achevant toujours ensemble, et j’ai besoin, dans ces cas-là, pour ne pas pleurer, de regarder la fenêtre et de m’assurer qu’on n’y a point encore mis de ces barreaux qui empêchent les petits oiseaux de s’envoler, quand ils n’ont plus ni courage ni force quitte à mourir faute de grain sur la grande route.
Elle a bu à l’âcre source de la déception ; bon gré mal gré, elle entend que je m’y abreuve à mon tour ! Et si le sort ne se charge pas de l’exécution, elle se réserve de me tourner de ses propres mains le gobelet de quassia amara où toute tisane devient amère… Sans doute, les planètes qui ont tracé mon horoscope lui semblent trop indulgentes, car elle se promet in petto d’en effacer toutes les lignes d’or, afin de réduire ma destinée bien juste au cadre de la sienne.
Mon Dieu ! les bonnes gens de la Révolution n’en demandaient pas davantage, après tout. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement que leur misère devînt la misère commune, et pour être plus sûrs que personne ne dînerait les jours où ils avaient faim, ils prenaient le rôti… Mais de là à penser qu’une demoiselle d’Épine coiffât jamais le bonnet phrygien, il y avait un monde !…
En attendant, je me remeuble. Un hasard fortuit m’a révélé ce que je soupçonnais depuis longtemps, à savoir que mes fauteuils les plus douillets et mes armoires les moins délabrées ornent aujourd’hui la chambre de ma tante. Si fermé que soit le sanctuaire, la porte en était restée battante, et un de ces coups de vent qui éparpillent les branches de nos arbres comme des fétus sous le battoir l’a ouverte au moment où je passais.
C’est un petit palais.
Ma tante a dû consacrer les deux années de mon absence à ouater son nid, tant il semble moelleux ; seulement, elle l’a fait avec la laine d’autrui, comme un oiseau pillard, et je ne cherche plus les tapisseries de la salle à manger ni les rares coussins du salon : je sais qu’elle leur a fait un sort !…
Dans ces conditions, la délicatesse m’a paru hors de propos ; aussi, me suis-je mise à tirer chez moi tout ce qui n’a pas excédé la force de mes bras doublés de ceux de Benoîte : quatre bras qui en valent six ! Et mes murs se repeuplent.
En revanche, les pièces intermédiaires se vident, et de l’aile gauche à l’aile droite, ce n’est plus qu’un vaste désert où l’on chemine en se guidant sur le feu de nos campements des deux extrémités. La salle à manger reste le seul terrain commun ; aussi en ai-je respecté la vaisselle plate et toutes les chaises !… Les sièges, d’ailleurs, ne me manquent plus, et j’en ai beaucoup, sinon de très variés.
Mes trois canapés, par exemple, sont tous pareils. Du chêne sculpté, fouillé comme par des grignotements de souris, tant les détails des reliefs en sont menus, et comme couverture de grandes tapisseries vertes, où des belles dames et des chevaliers bardés de fer se débitent des fadeurs dans un jardin dont les allées montent à pic.
Les bonnets pointus des châtelaines rejoignent souvent la cime des arbres, et toutes les figures sont vues de profil, les faces exigeant sans doute un travail trop difficile pour être brodées ; mais l’ensemble n’en est pas moins gai…
Je les ai rangés chacun dans un panneau, et ma chambre est si longue à traverser, qu’en arrivant près de l’un, j’ai oublié comment était l’autre. Depuis le premier, je devrais voir lever le soleil ; du second, je fais face au couchant, et du troisième, je verrais la lune, si la lune se voyait encore ; mais aujourd’hui, de tous les trois, je n’ai vu que tomber la neige, et j’aurais voulu en posséder un quatrième pour m’en aller pleurer dessus.
Mes tables ne se comptent plus ; c’est ce que ma tante aime le moins, et le choix en était innombrable. Il y en a de rondes, de carrées, de toutes les formes et de toutes les couleurs, et « Un » qui a pris, j’en ai peur, quelque chose de mes désirs errants, essaye sa niche sous chacune d’elles successivement. Entre les pieds des plus petites, sa bonne grosse carrure l’arrête, et il les entraîne avec des bonds de colère quand il se sent pris, en faisant voler les petits tiroirs et en aboyant comme un fou. Mais il me reviendra bientôt, je le sais, et je retrouverai le tapis dont mes pieds n’ont jamais eu plus besoin ; sans cela, mon chien mériterait-il le nom que je lui ai donné depuis mon retour, et qui signifie tant de choses dans son unique syllabe ?
Autrefois, pendant toute sa petite enfance, je l’appelais Pataud, un nom sans prétention que je lui avais choisi à cause de sa grâce un peu lourde et de sa grosse tête ; mais je me connais mieux en individus aujourd’hui, et quand je me suis retrouvée ici, et qu’au bout de quelques jours j’ai fait le compte des amis qui me restaient, qui pensaient encore à moi et qui me le prouvaient… en tout et pour tout, il y en avait un, un seul, et c’était lui !… De là son nom…
Pour en finir avec mon mobilier, je l’ai complété par six prie-Dieu trouvés d’un bloc, qui ont des colonnes torses en chêne noir et des coussins en velours cramoisi à glands d’or, où les genoux ont marqué leur trace. Je m’abîme devant ces deux petits ronds, cherchant l’histoire et les pensées de ceux qui les ont faits ; mais je ne sens qu’une affreuse odeur de poussière, d’où sortent des papillons qui volent d’un air effaré, encore lourds de leur interminable gourmandise !…
Un de ces prie-Dieu, rendu à sa destination première, est placé à l’écart, et des autres, ma foi, j’ai dû faire tout ce qui me manquait : des chaises basses, des chauffeuses, des rêveuses… qui ne se distinguent d’ailleurs entre elles que par les noms que je leur donne, mais qui me procurent l’illusion que je pourrais asseoir douze personnes à la fois… si elles venaient.
Ma pauvre Benoîte perd son latin à tâcher de me distraire. Quand elle me voit au dernier point de la mélancolie, elle emploie son grand moyen, et elle me dit tout bas en guignant la porte pour se préserver des surprises :
— Veux-tu faire des crêpes, ma Colette ?
Mais je me lasse vite d’arroser le feu avec la pâte et mes doigts avec le beurre, et je m’assieds sur l’âtre pendant qu’elle reprend ma place.
Parfois aussi elle essaye de me mettre entre les mains son tricot, une chausse interminable dont je compte les mailles sans me déranger, mais je n’aime pas plus à travailler qu’à cuisiner, et la bonne vieille en vient à recommencer ses contes de nourrice pour me faire rire. « Il y avait une fois un roi et une reine… » Mais, pour Dieu ! où donc sont-ils, ce roi et cette reine ; et puisqu’ils n’avaient pas d’enfants, que ne m’ont-ils pas adoptée pour fille ?…
5 mars.
Ce matin, une diversion s’est produite, et j’en ris encore toute seule. La provision des salaisons était épuisée, paraît-il, et ma tante, qui est très friande de ces choses, avait fait dire au village qu’on en apportât d’autres, de sorte que, vers neuf heures, une voiture couverte d’une toile, avec de la neige jusqu’aux cerceaux et tous ses grelots en branle, entrait dans la cour ; c’était Bidouillet et ses provisions qui arrivaient.
Un nouveau visage, une nouvelle voix, du bruit sous la porte ; il me semblait qu’on tirait un rideau devant moi, et je suis descendue jusqu’en bas comme une folle.
— Ah ! monsieur Bidouillet, c’est vous ! et vous apportez des saucisses ?
— Mais pour vous servir, Mademoiselle !
Et le bonhomme se tournait vers moi, ahuri et stupéfait, avec sa bouche et ses yeux en plein ébahissement, ses comestibles dans les bras et son bonnet fourré qui lui caressait les sourcils, pendant que son fils, occupé à réveiller les jambes du cheval avec un bouchon de paille, s’arrêtait tout court, comme un jouet dont le ressort vient de se casser…
Évidemment ils me trouvaient aussi singulière l’un que l’autre ; la chaleur de ma réception les surprenait, et je suis certaine qu’ils me croient à l’heure actuelle une passion de jambonneaux que je n’ai jamais connue ; mais on n’a pas attendu trois mois son interlocuteur pour se rebuter quand on le tient, et pendant que Bidouillet, qui n’est pas grand causeur, suivait Benoîte, je m’en suis prise au garçon, que j’avais emmené se chauffer.
— Que faisait-on au village ? Comment passait-on le temps ? Et croyait-on là-bas que la neige durerait encore longtemps ?
Mais plus j’allais, plus le petit se retranchait dans son silence, fendant sa bouche dans un rire inextinguible, et s’amusant à mes dépens avec tant de bonne foi que sa gaieté a fini par me gagner, et que nous voilà riant tous les deux comme des nigauds.
Après ça, la confiance est venue ; il est arrivé à me répondre, et je sais maintenant que dans la journée les gens d’en bas préparent les semences et remettent en état les charrues et les outils, et que le soir ils voisinent sans façon, entre un tas de noix qu’il s’agit de casser et des pommes qu’on doit éplucher. Quand c’est fait, on tire les marrons du feu, on débouche le vin blanc, et on s’en va coucher tout gai !… Il me semble que j’en sens le fumet depuis ici, et j’ouvrirai ma fenêtre ce soir pour écouter rire de loin, comme ce pauvre hère qui mangeait son pain à l’odeur du rôti qu’il enviait.
Quant à la neige, dame ! elle peut durer, comme aussi elle peut s’arrêter, car il est sûr qu’il suffirait à cette heure d’un seul rayon de soleil pour que ce soit fini. Je crois que j’en aurais trouvé autant, et je me figurais qu’il y avait parmi les paysans de vieux malins qui en savaient plus long…
— Et les soirs où vous êtes seuls, que fais-tu, mon bonhomme ? ai-je demandé enfin.
— On dit le chapelet.
— Et quand on l’a fini ?
— Quand on l’a fini, ah ! dame ! mam’selle Colette, y a longtemps que je dors !
Nous nous sommes mis à rire, et de là nous sommes passés aux bêtes.
— Les Bidouillet en ont-ils beaucoup ? De quelles espèces sont-elles, et qui les soigne ?…
Il m’a décrit le troupeau par têtes de bétail comme un pasteur entendu, car c’est lui le berger ; et comme il ajoutait que la peine allait se doubler cet été, tant la bande s’était augmentée :
— N’auriez-vous pas besoin d’une bergère ? lui ai-je demandé. Dans ce cas-là, moi j’en connais une qui s’engagerait volontiers et sans faire trop de difficultés sur la question du salaire, encore !
Aussitôt il a pris l’air matois du paysan qui flaire une bonne affaire et, d’un ton indifférent :
— On pourrait voir, a-t-il dit ; est-ce qu’elle est de chez vous, mam’selle Colette ?
— Je crois bien qu’elle en est, lui ai-je répondu, car c’est moi-même !
Pour le coup, ç’a été notre dernier mot ! l’ahurissement a repris le dessus, et je ne lui ai plus arraché un geste jusqu’au moment où son père a crié depuis là-bas :
— Eh ! garçon ! y es-tu ?
Je laisse à croire s’il y était, et s’il en avait long à raconter, encore !
— Pense à moi quand vous chercherez, lui ai-je dit au moment où la carriole passait la porte ; c’est très sérieux, tu sais ?
Et je suis remontée jusqu’ici en courant, ravie de ma matinée.
Tout à l’heure, j’ai rencontré Benoîte dans le corridor, et, malgré la pile d’assiettes qu’elle tenait, je l’ai embrassée à pleins bras en lui criant :
— Réjouis-toi, Benoîte ! aujourd’hui nous casserons des noix toute la soirée.
— Des noix ! m’a-t-elle dit, pourquoi faire ? Est-ce que tu as envie d’en manger ?
— Eh ! non, ma pauvre vieille, c’est pour nous amuser ! Il paraît que ça fait rire, ce métier-là.
Elle est partie en secouant la tête ; mais elle m’a promis de descendre un sac du grenier et de nous trouver deux marteaux pour taper au coin du feu !
6 mars.
Depuis huit jours, nos deux vaches sont malades. Le cas ne semble pas drôle, ni même intéressant, et il m’a cependant procuré la meilleure journée que j’aie passée depuis longtemps.
Le premier jour de la sécheresse, on nous avait fait du thé, le second du café, et Benoîte parlait d’une soupe pour le troisième matin ; mais mademoiselle d’Épine, peu amie des privations, a fait prévenir une laitière du village qui, depuis lors, nous monte à dos d’âne la ration nécessaire.
Ce matin, comme elle est venue en retard, j’étais levée à son arrivée et je la regardais mesurer son lait quand ma tante a sonné à tour de bras. Rarement la cloche de cathédrale qui correspond de sa chambre à la cuisine se fait entendre hors des heures réglées ; mais quand le fait se produit, c’est signe extraordinaire, et Benoîte, qui pressentait la cause de l’aventure, a pris à tout hasard son flacon de baume, devinant le réveil d’une douleur à l’épaule gauche, qui réclame, dès qu’elle paraît, des frictions répétées et vigoureuses.
Pendant ce temps, la bonne femme avait vidé sa cruche, tous nos pots étaient remplis, et elle s’apprêtait à repartir.
— Vous en aviez donc monté trop ? lui ai-je dit, en voyant dans le second bât une autre cruche encore pleine.
— Faites excuse, mam’selle Colette, il n’y a que le compte.
— Pour ici ?
— Pas pour chez vous ; pour d’autres gens dont les vaches ne donnent plus non plus.
— Comment ! vous montez encore plus haut ?
— Jusqu’au Nid-du-Fol, oui, Mam’selle.
Elle rechaussait ses sabots en me parlant, secouait ses épaules en songeant au froid du dehors, reprenait sa mesure et était déjà presque sortie, quand tout d’un coup, irrésistiblement, l’idée m’a prise de m’asseoir sur sa bête à sa place, d’aller livrer son lait moi-même en son nom, et de faire ainsi une course adorable sous les gros flocons qui tombaient. Rien que la pensée m’en rendait frémissante d’aise ; toute l’impatience de mes derniers jours de réclusion bouillait dans mes veines, et je voyais l’âne trottant dans la neige molle, le vent me fouettant les yeux, et l’étonnement des gens de là-haut en s’apercevant du changement de visage.
Aussi la bonne femme, à qui j’avais dit mon plan en deux mots, avait beau faire, crier, protester et appeler Benoîte, je n’en tenais plus compte et je m’équipais en poste. Nos murs, d’ailleurs, ne sont pas de ceux qui laissent passer la voix : j’étais sûre que ma bonne n’entendrait mie, et je me savais de force à lui faire dire oui quand elle aurait huit fois non dans l’esprit et dans la volonté.
En même temps, je tentais ma nouvelle patronne en l’asseyant près du feu, je lui montrais qu’elle avait le nez rouge, les mains gourdes et les lèvres bleues, et qu’une heure de repos et de chaleur arriverait juste à point pour la remettre. Je l’assurais de mes soins pour son bagage, de ma sollicitude pour son grison, de ma parfaite connaissance de la route et de la maison de ses clients, et, avant qu’elle ait pu trouver un mot de plus, j’avais sa mante sur les épaules, son capuchon sur les yeux et dans la main sa houssine rustique, dont je me servais fort dextrement, ma foi !
Pendant le premier quart d’heure, ce ne fut qu’un enchantement : le trot de l’âne était doux, la neige qui me balayait les joues, soyeuse et légère comme un duvet, et je chantais à pleine voix, avec la gaieté d’un muletier de profession. Mais peu à peu le sentier se mit à monter, les pierres cachées sous la neige et que je ne pouvais pas voir commencèrent à nous faire butter, et au tournant d’un pli de terrain, le vent se chargea de mon affaire en deux coups le capuchon à droite, la mante à gauche, et moi, forcée de sauter à terre et de me rhabiller tant bien que mal pendant que l’âne maudit continuait sa route et que je le poursuivais en épuisant toutes les exclamations connues :
— Oh !… oh là !… Ooooh là ! Oh là donc !
Une fois repris, autre affaire pour se hisser : le bât tourne, les points d’appui manquent, je mets le pied sur dix monticules avant d’en trouver un qui ne soit pas tout neige, et où je ne m’enfonce pas jusqu’aux genoux ; et enfin assise sur ce château branlant, quand je pousse un cri de triomphe, l’âne est saisi de la fantaisie contraire ; ses quatre pieds se fichent en terre, et j’ai beau y aller de la voix, de la houssine et du talon, c’est un soliveau moins les sauts de mouton qu’il exécute et qui font sortir le lait en gerbes, et jaillir de la neige mêlée de terre jusqu’à mes oreilles… J’égrène le chapelet en sens contraire.
— Allez ! Hop ! Hue ! Hue donc ! Prrr ! — jusqu’au moment où nos deux volontés tombent d’accord et où il repart subitement.
Au « Nid-du-Fol », la neige est un cyclone et le vent une trombe, et quand j’arrive aux premières maisons, mon nez et mes lèvres sont comme ceux de la fermière.
On s’exclame, on me réchauffe, et comme on me dit que l’air fraîchit et qu’il y aura une tempête avant longtemps, je repars presque aussitôt. Seulement, cette fois, nous avons vent debout, et ni mon âne ni moi n’aimons cela. La pente est dure à redescendre, la neige se gèle, devient mauvaise et, de glissade en glissade, nous arrivons tant bien que mal jusqu’à mi-côte, où la catastrophe finale se produit.
Là les difficultés augmentent ; avec une sagacité merveilleuse, mon âne comprend que le salut, impossible pour nous deux, est encore réalisable pour lui ; il manque des quatre pieds à la fois, se roule et me dépose dans une combe profonde où la neige amassée me reçoit comme un matelas, mais où je reste plus empêtrée que dans un nid de plumes, pendant qu’il repart d’un galop qui fait trembler le sol.
C’était drôle, certainement, et mon premier mouvement a été de la gaieté, d’autant plus que je croyais pouvoir me remettre sur pied facilement et dès que je le voudrais… Mais le choc m’avait étourdie sans doute, car, malgré tous mes efforts, cela me fut impossible, et je me sentais si maladroite que je me comparais, je me le rappelle, à un hanneton renversé sur le dos et agitant éperdument ses pattes en l’air.
Je ne sentais plus aucune force dans mes membres, et, petit à petit, il me semblait que mon cœur s’en allait en eau comme la neige qui fondait sous mes doigts et qu’on retirait pièce à pièce tout ce que j’ai coutume de sentir dans ma tête, tant elle se faisait vide…
A part cela, d’ailleurs, la situation n’était pas désagréable ; la profondeur de mon trou m’abritait de la rafale, et ma couche, malgré sa fraîcheur, était molle ; si molle même que je m’y enfonçais toujours davantage, et que, par petites poudrées, d’autres flocons me recouvraient comme une morte qu’on ensevelit doucement.
A mesure que le temps passait, je sentais moins le froid ; j’aimais ce sommeil qui m’envahissait et, malgré la sensation très nette que je gardais qu’on ne me retirerait jamais de là, je n’avais nulle frayeur, et j’aurais souri volontiers. Seulement, mes lèvres s’y refusaient, et j’éprouvais ce que doivent ressentir les statues, si les statues s’avisent de penser, c’est-à-dire des volontés de mouvements dans des bras en marbre qui ne peuvent pas se lever, des paroles qui veulent vibrer dans une gorge qu’on a oublié d’animer, et des idées qui cherchent à éclore dans une cervelle pétrifiée où rien ne peut s’imprimer. Puis, peu à peu,… plus rien ! et il me semblait que je n’étais plus une femme en chair et en os, mais une masse de plomb tant cette lourdeur que je sentais devenait intense.
Quant à la durée de cette suspension de vie, c’est ce que je ne peux pas estimer… A-t-elle été d’une heure ou d’un jour, peu importe, car je crois que je n’en aurais souffert ni plus ni moins si elle s’était prolongée ; et quand j’ai repris mes esprits, je n’étais même pas éloignée de me fâcher qu’on interrompît un si bon repos !…
D’un côté de mon lit, on se désole : c’est ma pauvre Benoîte ; de l’autre, je sens un museau humide qui se glisse sous mes draps, et c’est ainsi que je me réveille entre mes deux plus chères affections… Sur un de mes canapés, au mépris de la dignité de mes belles dames, la laitière sanglote, et ma première sensation de connaissance est de remarquer qu’elle a toujours les mains aussi rouges. Comment n’est-elle pas arrivée à les réchauffer pendant tout ce temps ?…
Cependant je flotte encore dans le doute ; mon matelas est-il de neige ou de laine ?… Mais, en étendant les mains, je rencontre à droite et à gauche des bouteilles d’eau chaude posées contre moi, puis d’autres après, et le chapelet se continue ainsi jusqu’à mes pieds. C’est une crémation !… Et on a beau parler des effets de la réaction, éprouvés après un grand froid, je n’aurais sûrement pas trouvé cela dans mon fossé. Je crois décidément que je suis chez moi.
D’ailleurs, la seule figure familière qui manquait encore au tableau sort de l’ombre, et j’entends la voix de ma tante.
— Elle est folle, archi-folle, et je vous répète que je ne peux rien pour elle !… Mais vraiment, elle aurait pu se rappeler que nous ne sommes pas organisées pour avoir quelqu’un de gelé dans la maison !
Ainsi, je suis gelée ; cette idée m’impressionne, et pendant que la porte retombe sous la main aimable que je connais bien, toutes les histoires que j’ai entendu raconter me reviennent à l’esprit, et j’ai des visions de doigts de pieds arrachés avec les bottines et de mains tombant avec le gant qui me font frémir ! Où a-t-on laissé les miennes, bon Dieu ?… Il me semble que je suis en verre filé, et, prise de peur en pensant à ma fragilité, je n’ose plus remuer jusqu’à ce qu’un cri de joie que jette ma pauvre vieille bonne en m’entendant respirer me fasse rire malgré moi.
Mes lèvres ont tenu bon ; je hasarde mes bras dehors pour les lui tendre, et je retrouve avec plaisir tous mes doigts attachés au bout. C’est un bon moment !
Puis vient mon histoire, une histoire terrible, comme les sauvetages du mont Saint-Bernard, où le terre-neuve obligé joue son rôle en la personne de Un, et où j’apprends qu’après mon chien, je dois mon salut à la fermeté du galop de l’âne pendant son retour.
Un peu moins d’ampleur dans l’allure, un coup de sabot plus mou, et les empreintes qui étaient déjà remplies aux trois quarts quand on a suivi leur trace pour venir me chercher eussent été comblées entièrement, et j’étais dans mon trou pour jusqu’au printemps prochain !…
Après les larmes et la compassion, la gronderie est venue, bien entendu, et Benoîte jure qu’elle ne me pardonnera jamais.
Son ton est si sérieux, cette fois, que je crois qu’il me faudra bien attendre jusqu’au baiser du soir pour que la paix se fasse et que je la voie se fondre en tendresse.
En attendant, elle me bourre de tisanes brûlantes qu’elle m’apporte sans me regarder et qu’elle me tend en détournant la tête, et dans les intervalles, Un me sert tout seul, c’est lui qui m’a donné mon cahier, ma plume et jusqu’à ma bouteille d’encre, et cela sans se salir le bout des dents ; et c’est moitié à lui, moitié à mon patient muet que je viens de conter toute cette affaire.
7 mars.
N’était la garde jalouse que Benoîte monte autour de moi, je repartirais pour mon trou, car, sur ma parole, tout est préférable à la vie que je mène ici !…
De mon aventure il ne m’est rien resté, pas un éternuement, et je n’y ai gagné que de n’avoir plus le droit de passer le seuil de la porte sans que mon chien me tire par ma robe et aboie jusqu’à ce que Benoîte arrive en courant et me fasse rentrer d’autorité.
J’ai pris tout à l’heure le livre des princesses d’autrefois, mais je me suis aperçue que je le savais par cœur, car, sans tourner la première page, j’ai continué la phrase que je lisais, et je pense qu’il me faudra bien quelques semaines pour l’oublier suffisamment… Le calendrier que je m’étais fait pour avoir à effacer une date chaque soir devenait trop lent : j’en ai récrit un autre pour toutes les heures de la journée, et cependant, quoique l’occupation soit douze fois plus fréquente, je me surprends encore à pousser l’aiguille de la pendule pour avancer la joie de mettre mon trait de plume sur l’heure que j’enterre !…
Aussi cela ne peut-il pas durer comme ça !… Les chemins ne seront pas toujours impraticables, et je trouverai bien alors une façon de remplir mon temps, dussé-je courir le pays avec une balle de colporteur sur le dos !
J’y ai songé ; j’ai même songé à mon bagage. Mais tout est si dévasté ici ! A peine ai-je trouvé à glaner dix vieilles robes de soie dans les armoires et dans un coffre quelques bouts de dentelle emmêlés. Qu’en feraient nos montagnardes ?…
Un métier dont je rêve, c’est celui des servantes d’auberge du village ! Toujours voir du monde ! toujours remuer ! toujours parler ! Le broc en main et le rire aux lèvres du matin au soir ! voilà une vie qui vaut la peine de vivre !… Seulement, m’engagerait-on là-bas ?… C’est ce que je ne sais pas.
En attendant, la tristesse m’amollit. J’en viens à des concessions, à des compromis ; je me surprends à sacrifier quelque chose sur la couleur de mon idéal, ce type si ferme jusqu’ici dans mon esprit, et il m’est arrivé de rêver d’une tête blonde avec de gros yeux bleus, un air bon enfant, une barbe naissante et une petite taille courte, pour peu qu’elle trouvât moyen de me tirer d’ici !…
L’isolement rend faible, et je commence à comprendre les gens à qui on fait renier leurs convictions les plus établies par la torture… La mienne paraît légère au premier dire ! Mais, à la longue !… A la longue, en vérité, je crois qu’elle me ferait passer par l’anneau d’une bague si je pensais lui échapper de cette façon !
8 mars.
Mon amie la laitière est venue prendre de mes nouvelles tout à l’heure jusque dans ma chambre, et s’assurer par elle-même que je suis sortie d’affaire sans difficulté.
Elle en croit à peine ses yeux, et m’a avoué tout droit qu’elle m’a tenue pour morte une heure durant.
Ce que c’est pourtant que les choses ; me voilà sans une égratignure, et ce plaisant d’âne, qui a cru certainement tirer du meilleur côté, garde l’écurie avec un rhume terrible, des bottes de paille autour de lui et des boissons chaudes servies dans son auge.
La bonne femme ne s’en tourmente pas, d’ailleurs. Il est sujet, paraît-il, à ces petites misères, et les sabots dans ses pantoufles, il s’en guérit assez vite.
Tout est donc pour le mieux, et j’ai fait asseoir ma visiteuse, ravie que j’étais de l’aubaine, et très décidée à la faire causer longtemps.
Naturellement, au bout d’un instant, mon équipée est revenue sur le tapis, et comme je riais en écoutant ses exclamations de frayeur et de pitié :
— Il est sûr, m’a-t-elle dit d’un air pensif, que pour une jeunesse, la vie n’est point gaie par ici, et on conçoit que vous cherchiez à changer quelquefois…
Elle a réfléchi encore un peu, puis, tout naïvement, elle m’a demandé si je ne pensais pas que le meilleur moyen serait encore de me marier et de m’en aller, et si ma tante ne s’occupait pas d’y pourvoir ?
J’ai répondu non, sans rire cette fois et, au moment où elle passait la porte, je l’ai entendue qui marmottait entre ses dents :
— Il y aurait la mère Lancien, peut-être, pour un bon conseil.
Je n’ai pas songé sur l’heure à la questionner, mais il me tarde d’être à demain et de me faire dire qui est cette mère Lancien, aux conseils d’or, qui me tirerait peut-être de peine, s’il fallait en croire ma laitière…
9 mars.
Il me semble qu’on vient d’enlever une des tuiles de mon toit, et que, par cette fente, je vois le ciel pour la première fois ; et je peux déjà sortir mon bras jusqu’au coude, tant la révélation de mon amie m’a mis l’espoir au cœur !
Demain j’aurai l’avis de la mère Lancien, ou j’y perdrai mon nom, et si l’oracle de cette sibylle ne me sauve pas, c’est que mon cas est désespéré, et il ne me restera qu’à me laisser aller au courant, les mains croisées sur les yeux et en disant : Amen !
Comment la réputation d’une telle femme n’était-elle pas arrivée jusqu’ici ? je ne me l’explique qu’en voyant ce que les hiboux et les chouettes de nos ruines peuvent savoir des affaires du pigeonnier voisin.
Cependant cette vénération qui l’entoure aurait dû escalader même notre roidillon, tant elle est bruyante ; et il faut entendre ma laitière l’expliquer. Quand elle m’en parlait tout à l’heure, on eût dit un lévite tirant le voile de l’autel devant une foule attentive et, en l’écoutant, je me surprenais à me lever pour faire la révérence chaque fois que son nom revenait, comme nous saluions autrefois pendant les vêpres au Gloria Patri, quand toutes nos têtes s’inclinaient à la fois comme des épis sous le même souffle.
Et ce n’était point que j’eusse envie de rire, pourtant ! De coudrier ou de cèdre, j’adorerai toujours la baguette magique qui se tendra vers moi, et je vénère déjà le bonnet rond de mon conseil.
Mort, mariage, naissance, cette femme prend part à tout dans le village !… Est-ce elle qui bénit les époux et qui glisse dans chaque berceau la destinée des marmots, je suis tentée de le croire, et si j’étais née à Erlange, j’irais me plaindre à elle du lot que j’ai reçu !
A moitié médecin avec cela, et la plus rude concurrence du docteur de la ville, elle recolle, guérit et réconforte avec une adresse de fée. Pieds déboutés, entailles en chair vive, fièvres malignes, elle réduit tout, et comme ses emplâtres sentent bon le suif, que ses liqueurs embaument la menthe et le thym, et que ses ordonnances se donnent en patois franc, toutes choses qu’on connaît bien, on y a confiance et on les prend.
Pas exclusive, d’ailleurs, elle accueille tous les patients, et plus d’un lui vient du poulailler ou de l’écurie.
Elle sait la pâte à employer pour faire pondre une poule sur l’heure, les fourrages qui engraissent et ceux qui nuisent, et nul doute que, si nous nous fussions adressées à elle en temps voulu, nos vaches n’eussent jamais connu l’humiliation de se voir tarir.
Enfin, ce qui la complète et ce qui me touche plus directement, c’est que son habileté ne s’arrête pas aux choses matérielles, et qu’il n’est point d’affaire, si épineuse qu’elle puisse sembler, qu’elle ne parvienne à arranger. Comme le beau Percinet des contes de fées, qui démêlait dix tonneaux de plumes de colibri en trois coups de baguette, elle trouve le remède aux peines avec la même promptitude, et les plus récalcitrants, ceux qui ne vont la trouver qu’en désespérés et de guerre lasse, s’en reviennent ravis…
De façon que la procession ne s’arrête jamais, des bêtes qu’on tire par le licou, des malades qu’on mène par le bras, ou des consultants qui s’en viennent lui parler à la brune, et qu’il faut prendre rang à sa porte.
Avec cela, sainte femme s’il en fût, d’une magie toute blanche et toute nette, qui ne laisse pas le moindre diablotin au fond de ses marmites, et qui lui donna encore le loisir d’aller brûler des cierges pour les besoins de ses clients !
Je la verrai demain, la chose est sûre, et Benoîte couchée en travers de la porte ne m’empêcherait pas d’aller la trouver. D’ailleurs, ma pauvre vieille n’en saura rien qu’après coup, je l’espère, je trace mes plans dans l’ombre et je prépare la cape et le bâton du pèlerin sans crier gare,… à ce point que je tiens Un lui-même à l’écart. Son grand zèle m’est suspect, et il y a tel cas dans lequel un chien peut trop parler, malgré sa réserve forcée.
Derrière la porte où je l’ai laissé, il geint à faire pitié et il gratte si fort la boiserie que je crois bien qu’il espère, à force d’ongles, faire un trou où passer son œil. Mais j’y veille et, pour mieux garder mon secret, je ne m’en parlerai plus à moi-même jusqu’à demain.
10 mars.
Entre la neige et moi, décidément il y a quelque affinité secrète, et pour un peu je crois qu’elle me gardait encore ce matin. Mais j’avais mieux à faire cette fois que de m’endormir sous le vent ! L’homme qui porte un trésor ou celui qui a les mains vides ne marchent pas de même !… J’ai lutté, et me voici !
Mon départ a été facile. Une fois Benoîte plongée dans les joies d’un grand nettoyage, et Un enfermé dans une armoire, j’avais la clef des champs.
Ma robe relevée haut, mes souliers de montagnarde aux pieds, un manteau de grand’mère sur les épaules, c’était un équipage à marcher jusqu’en Sibérie, et jamais trajet ne fut plus allègre.
Je n’avais point fait cinq cents pas, d’ailleurs, qu’une boule noire dévalait sur le chemin et que mon pauvre chien me rejoignait.
A-t-il renversé l’armoire, défoncé la porte ou mangé la serrure pour se libérer, je n’en sais rien encore ; mais du moment que j’ai été certaine qu’il n’avait pas ébruité ma sortie et que personne ne le suivait, j’avoue que je me suis sentie ravie de m’appuyer contre lui tout le long de la route, et de pouvoir discuter à deux ce que nous allions dire et faire.
La maison de la mère Lancien est bien à l’écart du village et nichée dans un bouquet de sapins dont les hautes branches s’étalent sur le toit comme une seconde couverture. La neige est battue dans le sentier qui y mène, et je pense qu’en été l’herbe n’y pousse guère. Quoi qu’il en soit, j’avais la tête de la procession ce matin-là, et ma solitude me promettait une longue conférence…
Tout en frappant à la porte du bout du doigt, je risque un œil contre le carreau de la fenêtre voisine… La prophétesse est là, assise à côté de l’âtre. Sur le foyer, cinq ou six tisons qui fumottent, et au-dessus une grosse marmite dont la bonne femme soulève délicatement le couvercle et hume le parfum… Hon ! ça sent la chair fraîche, il me semble !… Entre les deux épaules il me passe un petit froid, et sans refrapper je m’écarte un peu… Mais, bah ! est-ce que les sorcières ne savent pas tout ? A travers le mur, celle-ci me devine, elle se lève, ouvre sa porte, me regarde un instant, tapie contre la muraille et penaude comme un petit ramoneur qui crie famine, et sans s’étonner davantage que si je venais chez elle pour la vingtième fois :
— Mam’selle Colette ?… Entrez donc et chauffez-vous un peu, car le vent vous mord ce matin !…
Puis elle m’installe dans un fauteuil de paille, et pendant que Un se couche à mes pieds en étendant voluptueusement ses pattes sur les pierres brûlantes, elle reprend sa place en face de moi. Au premier moment, je dois le dire, j’ai perdu contenance entièrement. J’avais jeté mon manteau sur mon dossier, et les flocons qui se fondaient à la chaleur tombaient un à un en gouttes froides dans mon cou, sans que j’eusse même l’idée de me reculer.
Elle, pendant ce temps, avivait le feu, écartait les cendres, tout cela sans rien dire ; puis au moment où, n’y tenant plus, faute de mieux, j’allais lancer quelque sottise :
— Les aimez-vous toutes chaudes ? demanda-t-elle tranquillement en découvrant de nouveau sa grande marmite et en sortant des pommes de terre cuites à point.
Par les craquelures de la peau, la chair farineuse, presque argentée tant elle est blanche, sort en bourrelets, et la fumée rose qui monte emplit toute la chambre de son parfum.
En même temps ma langue se délie, et par phrases coupées, en m’interrompant à chaque instant pour souffler dans mes doigts ou pour changer ma pomme de terre de main, je raconte mes peines et je demande mon conseil.
La mère Lancien m’écoute jusqu’au bout sans un geste, les bras croisés par-dessus sa tête et avec un sourire qui se fait bon de plus en plus ; puis, quand j’ai fini :
— Ma belle enfant, me dit-elle doucement, votre cas n’est pas grave, et je n’en sais point d’ailleurs qui soit incurable à vingt ans ; mais j’ai peur que les bonnes gens d’ici ne vous aient mal renseignée sur ce que je sais faire, et que vous ne me croyez une puissance que je n’ai pas. Mes remèdes sont bien simples, et vous en trouveriez tout autant et peut-être de meilleurs que moi si vous cherchiez. Durant les froids que voici, par exemple, je tiens en chambre et dans leur lit les fiévreux, les tousseurs, tous ceux qui n’ont rien à gagner au dehors, et, en même temps, je renvoie à l’air les hommes sanguins, ceux qui s’endorment au coin du feu et dans l’épaisseur de leur pipe. Comme tous les deux s’en trouvent bien et que personne n’y avait songé jusque-là, on crie au miracle de la mère Lancien, et c’est de tout ainsi… Entre nous deux, nous pouvons dire que la malice n’est pas grande, n’est-ce pas ? Vous voilà bien fâchée, et vous pensez tout bas que, si vous aviez su tout cela, vous n’auriez pas fait un si long chemin pour chercher une vieille femme aussi peu avisée ! Peut-être allons-nous pourtant trouver ce qu’il vous faut. Si le temps des fées et des enchanteurs est passé, il nous reste encore cependant de bons génies, tout prêts à nous tirer de peine, et c’est à ceux-là que je vous adresse… Que Dieu me garde d’en parler légèrement et de les comparer à d’autres qu’on a pu imaginer autrefois ! Mais dans cette affaire où nul ne peut vous aider sur terre, que faites-vous des saints du paradis, ma jeune demoiselle ?
« Des saints du paradis !… » J’avoue que j’étais abasourdie et que la mère Lancien tirant de sa huche à pain, pour me le présenter, un jeune et beau cavalier avec une moustache en crocs et un chapeau à plumes dans la main, m’eût à peine étonnée plus ! Cependant, comme elle attendait toujours :
— Mais rien du tout ! répondis-je.
— Voilà, reprit-elle alors ; c’est ce que je pensais !
Et elle se mit à m’expliquer si clairement comment on obtient, en priant bien, tout ce qu’on désire ; comment il faut s’y prendre ; à qui on demande telle grâce et à qui telle autre, qu’il semblait en vérité qu’elle eût vécu dans la familiarité de ces grands saints dont elle parlait, et qu’elle pût répondre de leurs sentiments à tous.
— Quand vous étiez enfant, me disait-elle, à qui demandiez-vous de vous donner les fruits placés trop haut pour vos petites mains sur les branches d’arbres ?… A de plus grands que vous, n’est-ce pas ? A force de grandir, vous voici maintenant à la taille de tous les autres pour les choses de la terre ; mais pour ce qui vous dépasse encore, faites comme autrefois, montez plus haut, car toujours il y aura quelque chose que vous ne pourrez pas atteindre !…
Elle parlait si simplement, mais si grandement, — si ce mot-là s’emploie, — que, sans médire de notre curé, jamais un de ses sermons ne valut celui-là, et sa foi était si vraie et si communicative que mon cœur battait en l’écoutant, et qu’il me semblait que dans les nuages, à travers les petits carreaux des fenêtres, je voyais tous les habitants du paradis les mains entr’ouvertes, me souriant de loin et prêts à laisser tomber sur moi, à ma prière, tous les biens dont ils disposent.
Comment n’avais-je jamais songé à ce recours jusque-là, je ne peux plus le concevoir ! Et quand je sens la place que ma neuvaine tient à présent dans ma vie et dans mon cœur, je suis tentée de pleurer tout le temps perdu !
Mais ce n’est plus la peine maintenant ! Neuf jours sont sitôt passés, et ils paraissent si courts quand on sait que le bonheur vous attend au bout !
C’est à saint Joseph que je dois m’adresser, m’a dit la mère Lancien, et il n’est pas mémoire qu’il ait jamais refusé ce que je lui demande. Seulement les prières doivent être ferventes, la neuvaine bien suivie et la foi complète !…
Complète ! Mais je l’ai comme si le saint lui-même m’avait engagé sa parole, et je ne prolongerais pas pour un empire ma neuvaine une demi-heure au delà du jour prescrit !… Moïse a payé trop chèrement l’irréflexion de son second coup de baguette sur le rocher d’Horeb. Je m’en tiendrai à un ! Seulement, je le frapperai en conscience et je trouverai des paroles si convaincantes que peut-être la source n’attendra même pas le neuvième jour pour jaillir.
Oh ! cette mère Lancien, je l’adore ! Et, si elle le veut, dans le carrosse qui m’emmènera, je lui ferai sa place !
11 mars.
L’autel que j’ai fait à mon saint est superbe, et tout un coin de ma chambre en est transformé.
Ce qui m’a donné le plus de peine, par exemple, ç’a été de trouver une statue de lui, et j’allais de désespoir prendre un Saint-Jean-Baptiste, en le suppliant de me permettre de l’invoquer sous le nom de saint Joseph, quand j’ai découvert dans la chapelle, au fond d’un recoin, ce que je voulais.
La statue est petite, mais toute en argent, et la mignonne branche de lis qu’elle tient dans sa main a la grâce des fleurs naturelles.
En la mettant sur plusieurs supports, elle est arrivée à dépasser les candélabres, et très haute comme elle l’est maintenant, elle semble diminuée par l’éloignement et déjà à demi perdue dans le ciel.
Devant, j’ai mis ce houx à baies rouges qui pousse sous la neige dans le parc, et tous mes prie-Dieu que je ne veux plus employer pour aucun usage profane.
12 mars.
Comment arrivera-t-il à mon secours ? Sous quelle forme m’enverra-t-il mon libérateur ? C’est ce que je ne peux pas concevoir, et je rêve de la manière dont un saint peut s’y prendre pour venir depuis le ciel arranger les affaires d’une pauvre Colette perdue dans sa montagne.
Par quel mystère va-t-il déterminer un étranger à s’aventurer jusqu’ici ? Et ce monsieur, comment se présentera-t-il enfin ? Sonnera-t-il la grosse cloche de la porte, et pour s’annoncer faudra-t-il qu’il dise à Benoîte : « Mademoiselle, me voici ; c’est moi que saint Joseph envoie ?… »
Je cherche, je cherche jusqu’à perte d’esprit !
Puis, j’ai peur que mes suppositions et mes soucis ne soient plus de la foi complète, et la mère Lancien a dit : « Aveugle ! » Alors je m’arrête, je me bouche les oreilles et les yeux, et je ne pense plus à rien.
13 mars.
Mes prières se renouvellent si souvent, tant de fois dans un jour je viens m’agenouiller devant ma statuette, que j’ai peur parfois de la lasser par ma monotonie, et je m’ingénie à varier mes formules.
Je retourne mes phrases ; sur le fond toujours pareil, je remets d’autres mots, je choisis mes expressions avec la coquetterie d’un écrivain soigneux, et je voudrais savoir plusieurs langues et pouvoir dire ma prière le matin en français, à midi en italien et le soir en espagnol pour varier un peu.
A mesure que le temps passe, d’ailleurs, mon espoir s’affermit, et c’est maintenant une certitude !
14 mars.
Plus que cinq jours !…
Malgré moi, par instants, je me trouble. Cet événement qui vient si vite et qui va changer toute ma vie, m’impressionne et m’agite.
Pourtant, il me semble que je devrais me préparer un peu déjà, et ce matin je me suis mise à ranger mes affaires et les bibelots que j’aime.
Pendant ce temps, Benoîte est entrée, et comme elle me regardait plier deux robes d’été :