JEHAN D’IVRAY

AU CŒUR
DU HAREM

PARIS
Société d’Édition et de Publications
Librairie Félix JUVEN
13, Rue de l’Odéon, 13

DU MÊME AUTEUR

  • Le prince Mourad.
  • Janua Cœli.
  • Les Porteuses de torches.

Pour paraître prochainement :

  • Daoulatte.
  • Le Moulin des Djinns.

En préparation :

  • La cité de joie.
  • Catherine Raimbaud.
  • Nos frères de Lettres (critiques).

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Copyright by
Société d’Édition et de Publications, Paris, 1911.

A Monsieur G. Maspéro

A l’évocateur magnifique
de l’Égypte ancienne
je dédie cette étude
de l’Égypte moderne
en témoignage de haute estime
et de grande admiration

Jehan D’IVRAY

Au Cœur du Harem

I

J’ai ressenti ma première impression d’exil dans le port de Naples. J’ai souvent revu cette rade merveilleuse. Sous de brûlants midi de juillet, par de paisibles soirs de mai, en octobre alors que sous le vélum d’un ciel azuré, d’un ciel sans nuages, les arbres secouaient au vent du large leurs branches légères, alors que le parfum troublant des fleurs innombrables et l’odeur forte des algues marines passaient en effluves violents et délicieux… Ces jours-là, j’ai connu, sous ce ciel et dans ce port, la douceur de vivre.

Mais à mon premier passage, après l’émouvante anxiété du péril à peine évité, dans la surprise de mon ignorance, mes dix-sept ans s’épouvantèrent devant l’inconnu de cette ville, où nous abordions à la nuit noire et par une mer démontée.

Grandie à Cette, je ne craignais guère les ennuis physiques de la traversée ; tangage et roulis n’étaient point pour surprendre celle dont les premiers plaisirs avaient été les dangereuses promenades en youyou, qu’elle ne dédaignait point de conduire.

Mais je n’avais jamais été plus loin que Marseille et je n’avais non plus jamais essuyé de véritable tempête, sur un grand vaisseau, et par un gros temps.

Déjà, un accident de machine nous avait immobilisés quinze heures à La Ciotat. L’Ebre qui nous emportait était trop endommagé pour continuer sa route ; il fallut transborder sur le Peluse.

Ici se place le premier événement curieux parmi le chapelet de mes souvenirs. Durant le temps qu’on déchargeait les marchandises, nous avions pris la route des champs, en ce pays que nous ignorions. Nous suivîmes un petit sentier fleuri d’aubépines et tout à coup, nous nous trouvâmes dans le cimetière de La Ciotat.

Le soir tombait. Une brise légère passait sur nos têtes, charriant le parfum des premières fleurs du printemps. Cher printemps de mon doux pays de France, que je n’ai plus revu, jamais…

Nous nous assîmes sur une pierre tombale, l’âme noyée d’une tristesse infinie. Sur un mûrier, tout près de nous, le rossignol égrenait ses trilles, l’heure était à la fois si profondément douce et si voluptueusement mélancolique, que je ne savais plus si j’étais heureuse, ou si je détestais la vie, dans ce champ de mort qui semblait un jardin de rêve.

Et voici qu’une chose extraordinaire se produisit. Autour de nous, des oiseaux bizarres passèrent. Toutes les couleurs du soleil couchant brillaient sur leurs plumes ; et de chaque arbre et sur chaque tombe, un perroquet s’envolait en poussant des cris aigus. Je me crus le jouet d’une subite hallucination. La vérité était bien plus simple. Un navire marchand, chargé de ces bêtes qu’il emportait d’Anvers, avait fait naufrage, la veille, sur nos côtes et les perroquets peuplaient la contrée… Avec eux, la Magie de l’heure s’était évanouie…

Le lendemain, le Peluse nous recevait ; il devait nous conduire à Alexandrie…

A peine étions-nous en route, le vent nous prenait de côté, et jusqu’à Naples les violons ne quittèrent plus les tables.

Deux heures du matin sonnaient à bord, quand, à la lueur fulgurante des éclairs, j’entrevis la vieille Parthénope. Le Vésuve lançait dans le ciel obscur, de minces fusées lumineuses et de hautes colonnes de fumée que l’opacité des ténèbres ne permettait pas d’apercevoir. Tous les passagers raisonnables demeuraient sagement dans leurs couchettes ; mais mon mari pas plus que moi, n’étions de ceux-là…

Notre jeunesse étouffait sur ce navire, et nous voulions en sortir coûte que coûte : aussi acceptâmes-nous avec enthousiasme la proposition du docteur, qui, en bon confrère, s’était offert à guider mon mari et moi-même, dans la ville inconnue.

J’ai souvent pensé depuis à cette promenade originale sur les quais de Naples, et dans la rue de Tolède en pleine nuit, sous une pluie diluvienne…

Nous avions d’abord voulu marcher pour nous dégourdir les jambes, mais le roulis nous avait trop éprouvés, nous ne savions plus… La pluie qui nous fouettait, et le vent qui faisait rage, rendaient notre équipée si désagréable, qu’il nous fallut accepter les bons offices d’un cocher noctambule : il dut nous trouver grotesques, mais l’appât d’un gros pourboire le rendait obséquieux.

Le jour nous surprit sous les colonnades de l’église San Ferdinando qui fait face au théâtre San Carlo.

Ah ! le triste matin !…

Malgré que l’on fût dans la semaine pascale, on eût dit la brume grisâtre d’une aube hivernale. Le soleil ne se décidait pas à se montrer… Et de cette aurore sur la terre italienne, à mon premier réveil hors du joyeux pays natal, une mélancolie profonde m’enveloppait… Je m’étais fait une Italie de rêve dans mon cerveau de petite fille, et voici que je retrouvais les brouillards glacés des cités du Nord, avec la note si vulgaire du peuple de Naples, note originale et amusante, sous un clair soleil, mais triste à mourir par ce temps des contrées boréales. Aux fenêtres, des loques sordides pendaient lamentables… dans les rues encore salies par la boue de plusieurs jours, des immondices traînaient, écorce d’orange, pelure de pommes et de courges, résidu de tomates écrasées ; un relent pestilentiel se dégageait de ces détritus et, dans le jour naissant, sous le ciel livide, les voix nasillardes des premiers marchands ambulants montaient étrangement monotones et grossières à la fois.

Nous errâmes jusqu’à midi. Le soleil décidément ne voulait pas se montrer ; et ce fut sous la pluie encore qu’il nous fallut regagner le bord, où nous fûmes accueillis par les railleries de nos compagnons de route.

Ceux-ci bien reposés par la première nuit tranquille depuis Marseille, lestés d’un lunch copieux, et chaudement couverts, nous regardaient d’un œil ironique… Et je me figure que nous devions en effet faire triste mine avec nos vêtements trempés, nos cheveux ruisselants d’eau et nos visages défaits de promeneurs nocturnes. Mais c’est le miracle de la jeunesse que les plus violentes fatigues s’effacent sur des fronts d’adolescents, après quelques minutes de délassement et un bon repas. Une courte sieste, une tasse de thé, une tranche de rosbif, suffirent à nous rendre nos forces. Quand, vers quatre heures, le Peluse leva l’ancre, nous avions oublié notre mauvaise nuit et nous pouvions admirer la ville, par une coquetterie bizarre, elle se montrait à nous dans sa beauté souveraine, à l’instant précis où nous la quittions. Les nuages s’étaient dissipés, la mer était redevenue d’un bleu de turquoise et le ciel n’était plus sur nos têtes qu’un vaste manteau de lumière ; le Château de l’Œuf se dressait superbe sur la hauteur et les jolies maisons multicolores descendaient en ribambelles gracieuses jusqu’au rivage. Une véritable flottille d’embarcations nous faisait cortège, chargées de musiciens aux voix chaudes, murmurant des cantilènes napolitaines, avec accompagnement de violons, de mandolines et de guitares.

Ah ! le charme de Mandolinata et la douceur de Santa Lucia écoutés ainsi, comme dans le dernier cri de la terre que l’on quitte avant le départ sur l’inconnu de la haute mer !…

Cela ne ressemble à rien de connu et je ne pense pas qu’on le puisse oublier, après l’avoir une fois entendu.

Les Iles heureuses cependant nous entouraient, Ischia, Procida, Castellamare, charriant vers nous la fragrance délicieuse des chemins en fleurs, nids de verdure, coins ignorés, où l’âme des dieux semble demeurer encore, et planer, mystérieuse et dominatrice, autour des êtres.

Et ce fut le large… Journées monotones et magnifiques, soirées interminables, où le passager semble traîner sa vie, dont les minutes comptent double…

Dormir, manger, faire les cent pas autour des cages à bêtes, visiter les machines, feuilleter des romans ou des revues qu’on ne lit point, la vie du bord dans sa régularité animale et reposante…

Le troisième jour, des cris sauvages me firent bondir hors de ma couchette. On avait veillé tard par extraordinaire et nous entrions dans le port d’Alexandrie de grand matin.

Les passes d’Alexandrie sont peuplées d’écueils rendant très difficile la navigation à qui ne connaît point parfaitement ces parages. L’aide du pilote est indispensable ; et ce n’est pas une des moindres curiosités de l’arrivée, que cette prise d’assaut du navire par le plus étrange bandit qui se puisse voir.

Enveloppé de son burnous, le chef ceint du tarbouche ou du turban des ancêtres, le pilote grimpe par les cordages, avec une agilité de bête féline.

Et ce sont aussitôt des hurlements, des imprécations s’adressant aux frères demeurés dans la barque, ou des ordres en langue baroque, donnés à pleine voix aux hommes du bord.

Le pilote est le prototype de l’Alexandrin, mélange hétéroclite de Grec, d’Italien et d’Arabe des frontières de Libye, être spécial, composé de toutes les races diverses qui ont traversé la ville d’Alexandre et la capitale des Ptolémées, fils d’Égypte pourtant, mais dont les veines ne charrient que bien peu de sang égyptien et qui n’a presque rien du paisible homme rouge, gardien fidèle de la vieille lignée pharaonique, roi incontesté des rives du Nil.

*
* *

Après le pilote, les innombrables Fachini et Farraches[1] qui envahirent nos cabines dès l’arrivée, achevèrent de me donner une idée terrifiante de ma nouvelle patrie.

[1] Portefaix, commissionnaires.

A peine vêtus d’un court caleçon de cotonnade, la galabieh relevée autour des reins, le turban en bataille sur leurs têtes rasées, ils apparaissaient à chaque écoutille, en proférant des phrases incohérentes, gesticulant et criant de telle sorte qu’une invincible peur me saisit. Oh ! ces cris de l’arrivée !…

Je me serrais craintive contre le bras de mon mari, qui, déjà repris par l’ambiance, répondait comme il fallait aux nombreuses sollicitations dont nous étions l’objet. Coups de canne par ci, coups de poing par là, le tout accompagné de terribles éclats de voix auxquels je n’étais guère habituée.

J’avais le cœur lourd, les yeux brûlés de soleil et de larmes mal retenues.

II

Je fus bien surprise, quelques instants plus tard, quand débarrassés enfin des formalités de la douane, arrivés à l’hôtel et reposés par une première toilette sérieuse en terre ferme, nous nous retrouvâmes dans notre chambre d’hôtel, mon mari et moi… Il avait repris sa bonne figure souriante, je retrouvais mon ami de toujours. Ainsi, en ce pays d’antithèse, les plus fortes colères ne sont guère qu’en surface. On crie, on tape pour se faire respecter et se mettre à l’unisson, et telles gens qui nous semblent au paroxysme de la fureur et se traitent de chiens, de voleurs, d’assassins et de fils de teigneux (sic), s’embrasseront en riant aux éclats quelques minutes après, ou se tapoteront l’épaule amicalement pendant dix minutes, en se faisant des protestations de tendresse.

Mon étonnement d’ailleurs commençait…

Tandis que, dans la chambre, je faisais connaissance avec les grands lits de fer à colonne peints en couleur voyante, vert, bleu, rouge, les divans trop hauts pour être confortables, recouverts de cotonnade garnie de dentelles au crochet, les moustiquaires de tulle relevés par de larges rubans, la rue m’attirait aussi, par les mille choses nouvelles que j’y devinais.

Notre hôtel était situé dans une rue très couleur locale et bien faite pour me donner, du premier coup, une idée précise du pays où j’abordais.

Quand, après tant d’années écoulées, je cherche à rassembler mes souvenirs de ce matin d’arrivée, deux choses surtout surgissent de ma mémoire : le bruit persistant des soucoupes de cuivre qu’agitait sous les fenêtres un marchand d’arghissouss[2] et le son d’un orgue de barbarie jouant le Miserere du Trouvère

[2] Jus de réglisse glacé, qui se vend dans des cruches de grès.

A cela vient se joindre le souvenir de deux odeurs bien différentes pourtant. Le parfum troublant des guirlandes de Fohls[3] (les premières que je voyais) que présentait une marchande indigène, aux nombreux passants de cette petite rue et un arome violent de marée, provenant d’un étalage de coquillages tout proche. Les jours pourront passer, je deviendrai peut-être une très vieille femme, dont le cerveau peu à peu perdra la mémoire des heures de sa jeunesse, mais le spectacle de ce matin ne s’effacera point ; et de ces sons et de ces odeurs que j’ai gardés si présents, je conserverai jusqu’au dernier souffle, la note et la senteur, car ils furent l’impression première de ma nouvelle existence, et résument pour moi les sensations de mon premier matin d’exil.

[3] Sorte de gardenias à fleurs petites et très parfumées.

Le marchand d’arghissouss montrait une belle face bronzée, dont les traits semblaient taillés dans quelque matière antique, par un artiste du vieux passé grec. Il riait d’aise dans sa barbe noire et sa bouche en s’ouvrant découvrait des dents voraces, d’une admirable blancheur. Ses reins étaient ceints d’une vaste écharpe, rayée de couleurs vives où le rouge et le jaune dominaient, et son turban, posé très en arrière, laissait voir un front où la sueur perlait. Il portait une longue robe blanche, des babouches jaunes et des bracelets de laine. Un large anneau d’argent pendait à son oreille droite. Et il tenait haut sa cruche de grès, dont le goulot laissait échapper un gros morceau de glace et des feuilles d’oranger…

La marchande de Fohls pouvait avoir mon âge, dix-sept ans… Elle me sembla très mince, très brune ; sur son corps de toute jeune femme la galabieh moulait des formes pures, une gorge dure, des hanches souples, des jambes fuselées, dont chaque mouvement était une grâce. Sur sa poitrine à demi nue ; d’innombrables guirlandes de fleurs formaient collier, et faisaient à cette créature charmante, une atmosphère embaumée qu’elle traînait après elle comme un voile enivrant, dont les passants se grisaient. Elle avait d’étranges yeux, lourds de passion, la bouche un peu grande, un profil de chèvre sauvage, et ses courts cheveux bruns s’envolaient en frisons raides, sur ses tempes et sur son cou. Un balancement rythmique agitait sa taille à chaque geste de ses bras, qu’elle tenait élevés, les mains chargées de fleurs qu’elle présentait, en chantonnant :

— Fohl gamyl ! (les jolies Fohls !)

La marchande de coquillages se reposait juste sous les fenêtres de mon hôtel… Énorme matrone, croulante de graisse, vautrée sur le trottoir, un bras négligemment jeté sur sa marchandise, elle dormait lourdement en attendant la pratique. Elle avait la bouche ouverte, et de ma fenêtre assez basse, je pouvais distinguer le chapelet de mouches glissant autour de ses paupières et aux commissures de ses lèvres.

La journée se passa à visiter les rares curiosités de la ville. Alexandrie n’offre qu’un intérêt très médiocre au point de vue de ses monuments ; le plus grand reproche qu’on puisse faire à cette ville, c’est de n’avoir aucun cachet personnel.

Trop de peuples la conquirent, trop de gens divers l’habitèrent ; elle n’est plus qu’un port sans beauté, où se coudoient toutes les races, où se parlent tous les idiomes, où surtout dominent l’Italien et le Grec mâtinés d’oriental, n’ayant plus gardé de la patrie d’origine, que le mercantilisme et la souplesse.

Les femmes pourtant y sont belles. Je parle des femmes de la société, essentiellement cosmopolite d’ailleurs, mais formant un bouquet de fleurs vivantes, du plus séduisant aspect, pour les yeux surpris du voyageur. Extrêmement élégantes, très coquettes, elles savent mieux qu’aucune, imposer les modes outrancières de nos grands couturiers parisiens. Et tandis que les maris occupés pour la plupart à parfaire ou à ruiner le budget du ménage dans un téméraire coup de bourse, les laissent libres de leurs journées, elles passent charmantes et parées dans les calèches somptueuses[4], étalant sous le clair soleil d’Égypte leurs grâces d’idoles et leur beauté de statues.

[4] Des superbes attelages d’alors il ne restera bientôt plus en Égypte que le souvenir, car déjà les grandes dames Musulmanes ont donné l’exemple, et l’auto remplace partout la voiture démodée.

La plage élégante de Ramleh et la plage familiale du Mex n’existaient pas encore. On n’avait pas non plus demandé aux archéologues les secrets de Kom-el-Chougafa et la basilique de Saint-Théonas gardait son mystère…

Pour l’instant, le touriste, avide de choses nouvelles, devait se contenter de la visite traditionnelle à la colonne de Pompée et aux catacombes.

La colonne de Pompée, faussement attribuée au tribun, faisait autrefois partie intégrante du Sérapéum, d’origine bien plus ancienne. Le Sérapéum ou Temple de Sérapis, élevé par Ptolémée Soter, dans l’acropole de Rhacotis et sur l’éminence aujourd’hui très diminuée qui porte la grande colonne, était un édifice auquel on parvenait par cent degrés de marbre. Selon la description du rhéteur Aphtonius, qui vit le Sérapéum au IIIe siècle de notre ère, la colonne monolithe était alors située au milieu d’une cour entourée de portiques et de salles renfermant des livres. C’est qu’en effet, vers l’an 140 avant Jésus-Christ, sous le règne d’Évergète II, la bibliothèque du Muséum ou bibliothèque mère, s’étant trouvée tout à fait remplie, le Sérapéum lui servit de succursale et renferma une seconde collection, la bibliothèque fille, évaluée au nombre de 300,000 volumes (Nitschlop).

Il ne faut pas oublier qu’Alexandrie fut longtemps la ville lumière de l’ancien Monde. Les goûts délicats, les instincts élevés des premiers Lagides, si grecs de nature et d’habitude, déterminèrent ce grand mouvement qui fit se précipiter vers la cité d’Alexandre tout ce que la société d’alors contenait d’artistes, de rhéteurs et de savants.

Ptolémée Soter, ami et condisciple d’Aristote, et lui-même historien remarquable, apporta le premier à Alexandrie les traditions intellectuelles de la Grèce. Par lui fut fondé le Muséum, qui donna bientôt naissance à la première école d’Alexandrie, appelée divine par les anciens.

Le palais des rois et le Muséum devinrent une agglomération immense d’édifices magnifiques et de jardins qui couvraient près du quart de la superficie totale de la ville, dans cette région aujourd’hui déserte et en partie envahie par la mer, qui s’étend de l’obélisque de Thoutmès III (aiguille de Cléopâtre) au promontoire Lochias.

Il ne faut pas oublier que de cette école d’Alexandrie sortirent les hommes les plus fameux de l’époque gréco-romaine : Théocrite, Apollonius de Rhodes, Lycophron, Philétas de Cos parmi les poètes ; Zénodote, Aristarque, Callimaque, Eratosthène, Hipparque, Apollonius de Perga, Archimède, Euclide, fondateur de la géométrie, Hérophile et Erasistrate qui, les premiers, enseignèrent l’anatomie, Gallien, Démétrius de Phalère ; et enfin beaucoup plus tard, Théon et son admirable fille Hypatie, qui mourut lapidée par la foule, sur le conseil des moines fanatiques, sous le patriarchat de Cyrille.

De toutes ces grandeurs disparues, il ne reste que quelques pierres et la colonne dite de Pompée, autour de laquelle se pressent les tombes effritées d’un cimetière musulman.

Sur l’emplacement des mosaïques multicolores et des superbes dalles de marbre, les sépulcres de terre et de chaux se serrent lamentablement ; là, où croissaient les térébinthes et les chèvrefeuilles, l’aloès pousse ses tiges épineuses, et ce n’est plus que mélancolie et que tristesse en ce lieu sauvage, où seuls le croassement des corbeaux et l’aboiement rauque des chiens troublent le silence.

III

Après la colonne de Pompée, je voulus voir les catacombes…

On me conduisit là-bas au Mex, près du palais, détruit aujourd’hui, où campèrent quelques semaines les soldats de Bonaparte. Dans les excavations des rochers bordant la mer, nous nous faufilâmes à grand peine, mon mari, deux officiers du bord, trois guides indigènes et moi la dernière et la plus intrépide, avide de tout voir et de tout connaître, avec cette belle curiosité de la jeunesse qui ne se retrouve plus jamais dans la suite…

Ce n’était pas chose facile de se diriger dans le labyrinthe de couloirs et de boyaux qu’offrent les ruines des catacombes. Creusées sous le règne de Dioclétien, ces catacombes partaient du cœur de la ville, pour aboutir à la mer, où, plusieurs fois par semaine, les chrétiens s’embarquaient afin d’échapper aux persécutions ou porter plus loin la bonne parole. On sait que cette période marqua l’apogée des persécutions en terre égyptienne. Le nouveau culte avait donné naissance à différents schismes, qui, rapidement, s’étaient propagés en haute et moyenne Égypte. Les prêtres des anciens dieux luttaient eux-mêmes éperdument, pour le maintien de la foi et des coutumes ancestrales.

Les patriarches et les préfets, de races souvent distinctes, ne s’entendaient guère ; les Juifs qui maintenaient une partie des richesses du pays, fomentaient le trouble si facile à faire naître en ces âmes tourmentées, et les empereurs romains, excédés par les multiples ennuis que leur donnait cette province de l’Empire, ne demandaient qu’à sévir. Dioclétien avait déclaré qu’il ferait couler tant de sang à Alexandrie, que son cheval en aurait jusqu’au poitrail. Il tint parole ; durant huit jours, les ruisseaux de la ville furent rouges…

Les catacombes devinrent donc nécessaires, mais contrairement à celles de Rome, elles ne furent jamais, pour les adeptes de la religion nouvelle, qu’un asile temporaire.

Il en reste d’ailleurs bien peu de choses. A part la salle centrale, où se voit encore au plafond une colombe aux ailes déployées, et où, sans doute, devaient se célébrer les offices, le reste n’est qu’une suite de voies très étroites, — presque impraticables, peuplées d’insectes et de chauve-souris, — dont chaque jour la visite devient plus difficile et plus dangereuse à mesure que le sable se creuse et que la mer se rapproche. Pour moi, je sais bien que je ne me risquerais plus aujourd’hui à suivre cette route périlleuse que nous fîmes alors presque à quatre pattes, à demi étouffés et plongés à chaque instant dans l’obscurité, car le vent qui circule assez librement dans ces caves, éteignait constamment les bougies dont s’étaient munis nos guides.

Aussi, quelle ivresse de revoir la lumière après quatre heures de marche dans ces ténèbres !… comme l’air semblait plus léger, et le ciel plus pur…

IV

En parcourant à nouveau la ville, notre attention fut attirée par la vue d’un personnage extraordinaire. C’était un homme de haute taille, aux cheveux grisonnants, à la barbe inculte, aux yeux étranges, aux gestes déments. Pour tout vêtement, il portait un gilet rouge brodé d’or, et un chapeau tricorne orné d’une plume blanche. Des bottes à l’écuyère et un parapluie vert complétaient ce costume sommaire. Personne ne regardait l’étrange individu, dont la seule vue eût ameuté tous les agents d’une ville européenne. Pour lui, insouciant et superbe dans sa demi-nudité, il allait, la tête haute, en prononçant des phrases incohérentes. J’appris que ce malheureux était un grand seigneur autrichien, qui, ruiné au jeu en une nuit et abandonné par une femme adorée, avait subitement perdu la raison et se croyait l’Empereur François-Joseph…

Vers le soir nous allâmes, accompagnés du docteur et du commissaire du bord, dîner à Ramleh, banlieue d’Alexandrie où devait s’écouler une partie de ma jeunesse et où naquirent mes deux filles. C’est sur l’emplacement et la prolongation du camp de César, sur la route d’Aboukir, une immense étendue désertique, plantée de rares palmiers, dont les Alexandrins sont parvenus à faire une succursale d’Asnières ou de Viroflay.

Un chemin de fer spécial concédé à une compagnie anglaise en faisait alors le service.

Aujourd’hui, les stations de Ramleh se sont multipliées et c’est un train électrique qui les dessert. Par un miracle de culture, à coups de guinées, les propriétaires sont arrivés à créer une suite innombrable de jardins merveilleux, parmi lesquels se dressent d’élégantes villas de tous les styles et de tous les âges, depuis le château Louis XIII, jusqu’à l’horrible maison modern-style. Le casino de la plage peut rivaliser avec les plus somptueux kursaals des villes d’eaux européennes, on y retrouve les mêmes tables fleuries d’orchidées et rutilantes de globes électriques, les mêmes garçons suisses parlant toutes les langues, les mêmes menus cosmopolites. Les repas sont accompagnés des mêmes airs entendus chez Maxims ou dans les différents palace où les hommes de la bonne société ont coutume d’ingurgiter des nourritures indigestes, en tenue de soirée, et de cet air lassé dont les viveurs de haute marque croient devoir accomplir les moindres actes de leur vie inutile.

Mais, lors de mon arrivée en Égypte, le casino n’existait pas et la plage appartenait à tout le monde.

Les parcs étaient moins nombreux et les façades moins prétentieuses. De vulgaires lampes au pétrole posées dans de jolies lanternes en verres de couleur, éclairaient à peine la porte principale des habitations et les routes mal tracées. Mais ces demeures n’étaient pas toutes modestes, et la verdure épaisse qui les abritait, les innombrables arbres à fleurs qui garnissaient leurs pelouses, les jasmins, les roses, les Fohls, croissant sur les murs de briques roses et jusque sur les balcons de pierre ou de bois, les rendaient charmantes. Et puis, c’était, à quelques mètres de la maison, le mystère du grand désert… Les palmeraies offraient aux promeneurs égarés dans ces parages la surprise de leurs ombrages. Tout à coup, parmi l’immensité sablonneuse, un nid de verdure épaisse attirait les yeux et, sous les dattiers chargés de fruits couleur d’or ou de sang, les blés poussaient leurs hautes tiges, le trèfle mettait une nappe tendre, c’était à la fois inattendu et délicieux.

Ma première visite à Ramleh demeurera dans ma mémoire comme un de mes meilleurs souvenirs. Après le repas, nos hôtes proposèrent une petite excursion au désert. On partit joyeux vers ces plaines qui, pour moi, représentaient l’inconnu. Il faisait ce soir-là un temps d’été de France, bien qu’on ne fût qu’en avril. Le ciel, libre de nuages, mettait sur nos têtes un voile de lumière, presque transparent, et là-bas, vers la mer, la lune montait radieuse. Bientôt elle atteignit les hautes touffes des palmiers et ce fut dans ce coin paisible une heure de souveraine beauté. Des enclos voisins, un parfum violent de jasmin s’échappait, embaumant l’espace… très loin, d’une tente de bédouin dressée dans le sable, un bruit de chanson arabe venait jusqu’à nous, et tout à coup, de l’autre rive, vers les lacs, une petite flûte égrena ses notes mélancoliques. Des herbes, des plantes, une odeur vivifiante se dégageait, emplissant l’espace, pénétrant en nous comme une caresse, un air léger flottait sur nos têtes, une paix profonde émanait des choses environnantes… Et, dans la nuit claire, un cavalier arabe fendit l’espace sur un cheval magnifique, nous frôlant dans la fuite éperdue de sa course. Son burnous blanc autour de lui semblait le mouvement de deux grandes ailes lumineuses, et l’on entendit un instant le hennissement de son cheval grisé lui aussi par cette volupté du désert qui nous gagnait à notre tour… C’était l’Orient, dans sa troublante majesté, et nos âmes insensiblement s’abandonnaient à son charme.

Le lendemain, les officiers du bord qui reprenaient la mer dans la soirée, nous accompagnaient à la gare. En route pour le Caire… En disant adieu aux chers compagnons qui avaient si bien su adoucir pour moi les tristesses du premier grand voyage, mon cœur se serrait un peu… Il me semblait que je quittais une seconde fois la patrie. Mais quand le train s’ébranla, la belle confiance et la joie débordante de mon mari finirent par me gagner. Il était si heureux de se retrouver chez lui, si fier de m’y ramener et de m’en faire les honneurs, que mon chagrin de petite transplantée ne put tenir contre son bonheur.

J’avais aussi à mes côtés pour parler des miens demeurés en France, ma fidèle servante Émilie, qui m’avait suivie et dont le dévouement ne m’a jamais fait défaut aux heures mauvaises. Vraie Languedocienne au cœur fidèle, au caractère joyeux, prête à tous les événements de notre vie aventureuse, elle se trouvait aussi à l’aise dans ce wagon de chemin de fer égyptien, que dans notre petit jardin de la rue Baume à Montpellier, où elle passait ses après-midi à coudre les vêtements de mes petits frères, une chanson aux lèvres et de la gaîté plein les yeux… C’est une remarque que j’ai, depuis, faite bien souvent. L’exil n’existe guère pour les âmes simples. Surtout pour les âmes méridionales. Pourvu que leur activité trouve son emploi et que le soleil brille, elles sont heureuses.

V

Pour moi, maintenant, tout était nouveau dans le pays que nous traversions.

Immédiatement après Damanhour, le site devenait autre. Ce n’était plus les plaines sablonneuses, les terrains amers des lacs, et les vastes étendues salines que nous venions de quitter, mais l’Égypte, la vieille patrie des races pharaoniques qui, à chaque tour de bielle, se montrait un peu plus à nous, dans sa robe d’émeraude. Tandis que dans notre terre Cévenole, les blés commençaient à peine à montrer leurs petites tiges vertes, ici, en sol Égyptien, la moisson future s’étalait déjà, superbe et touffue comme une forêt en miniature. Encore quelques rayons de soleil semblables à celui que nous avions ce jour-là, et les épis commenceraient à jaunir. Dans les jardins cultivés, les arbres à fruits n’avaient plus de fleurs, et les abricots, les pêches, les pommes un peu sauvages montraient sous les feuilles leurs têtes dures.

Des buffles maigres passaient sur les chemins, le mufle baissé, et leurs pas pesants laissaient une empreinte dans la terre grasse. De rares chameaux chargés d’herbages traversaient les routes, suivis par quelque gamin à demi nu.

Dans les champs, ma surprise fut grande en voyant, parmi les cultures, les Fellahs occupés à leurs travaux coutumiers, la galabieh simplement relevée autour des reins, leurs minces caleçons de cotonnade, précieusement posés à côté d’eux. Je sortais depuis peu de mois d’un couvent rigide, et ce spectacle me confondait d’autant plus que, loin d’être le moins du monde gênés par le passage du train dont les nombreux voyageurs les regardaient, ces simples fils de la nature se levaient en riant et étalaient complaisamment leurs formes avec des gestes dont l’impudeur ne pouvait avoir d’égale que l’ignorance de ceux qui les exécutaient.

Hélas ! vingt années ont passé, et si la civilisation moderne est parvenue à faire du Caire la rivale des plus belles villes de la Riviera, il faut dire que rien n’a changé dans les habitudes rurales. La même inconscience et les mêmes gestes obscènes se reproduisent chaque jour encore au passage des grands rapides. Si les nombreux touristes qui, chaque année, hivernent sur les bords du Nil, en éprouvent de la gêne, ils doivent se tenir enfermés dans leurs wagons et ne point lever les yeux.

Et ce n’est pas tout… Sur les bords du fleuve et des nombreux canaux qui en dérivent, le nombre des baigneurs ne se compte pas, ces baigneurs ignorent la gêne du vêtement exigé par les peuples civilisés. Ils se baignent simplement dans leur nudité sombre, tranchant sur le fond clair du paysage, et de loin, à les voir s’agiter dans l’eau bourbeuse avec leurs grands bras maigres et leur tête rasée, on dirait de grands coléoptères, flottant au ras des ondes, parmi les herbes de la rive.

Une des choses qui m’étonnèrent aussi dans ce voyage, ce fut la quantité de pigeons rôtis, de petits pains, de salades et d’œufs durs, que nous présentaient à chaque station des vendeurs indigènes. Les buffets des gares étaient encore inconnus. Les marchands d’oranges et de fruits secs ne chômaient guère, et, plus qu’eux tous, les petites marchandes d’eau fraîche arrivaient à placer leur marchandise.

Elles accouraient minces et légères, au trot de leurs pieds nus, vêtues de l’éternelle robe Fellaha teinte à l’indigo, leur frêle poitrine découverte, un lambeau de voile tenant à peine à leurs jeunes fronts bombés, mais traînant majestueusement dans la poussière. Les mains au-dessus de la tête, elles tenaient la gargoulette, dont le goulot laissait dépasser quelques feuilles de menthe ou d’oranger… Et de leur voix stridente, on les entendait crier leur cri toujours le même :

— Moïja ! Moïja !…[5]

[5] Eau, eau !…

Puis c’était encore les débitants de limonades, les pâtissiers d’occasion offrant leurs sémitt taza[6] ou leur pan di Spagna, gâteaux de miel saupoudrés de cumin, ou sitôt-fait italiens, vendus sous des noms pompeux… Et les voyageurs ajoutaient au spectacle déjà si étrange. Ce n’était que longues robes de soie aux couleurs vives, larges ceintures et vastes turbans. Les femmes, drapées dans leur habaras de taffetas noir, suivies de tout un peuple d’esclaves noires et blanches, traînaient presque toutes un enfant par la main et portaient d’innombrables paquets noués de façon barbare, dans de larges mouchoirs bariolés. Des eunuques les précédaient, faisant écarter les importuns sur leur passage et se faisant ouvrir d’office les portières de wagons spéciaux, où, autoritaires et paternels à la fois, ils entassaient tout le monde.

[6] Petits pains, saupoudrés de grains de mil.

Mais ce que je ne puis arriver à dire, c’est le tapage effroyable qui accompagnait chaque acte, chaque geste de ces voyageurs. Une gare égyptienne offre l’apparence d’un préau de maison de fous. Quand le train repart, on est littéralement étourdi, il semble que l’on vienne d’échapper à quelque effroyable catastrophe.

Notre première nuit d’hôtel au Caire comptera parmi les plus accidentées de mon existence. Nous étions descendus dans un bon hôtel de second ordre, les trois grands hôtels d’alors étant, pour l’époque, tout à fait hors de prix pour notre bourse de jeune ménage. Mais l’hôtel d’Orient comptait parmi les meilleurs… Nous n’étions pas au lit depuis un quart d’heure que les insectes nauséabonds que je n’ose nommer nous en chassèrent…

Nous dûmes passer la nuit, très douce d’ailleurs, sur la vérandah, couchés tant bien que mal sur des fauteuils d’osier garnis de quelques coussins. Vers deux heures, notre jeunesse ayant eu raison des événements, nous dormions de tout notre cœur, quand notre pauvre Émilie accourut les yeux fous, les vêtements en désordre, en poussant des cris aigus.

Son voisin de chambre, un Grec, pris de boisson, avait enfoncé la porte de communication et s’était rué sur elle comme une brute. La pauvre fille tremblait si fort qu’il lui fallut un bon moment pour nous expliquer la chose. Nous parvînmes à comprendre que n’ayant qu’un simple chandelier de cuivre à sa portée, et retrouvant toute sa force de paysanne cévenole, elle s’en était si bien servie, que le trop galant Hellène avait le nez en bouillie et l’œil poché. Bientôt, tout l’hôtel fut sur pied. Il nous fallut subir un long interrogatoire et, comme les propriétaires étaient vaguement apparentés à l’assaillant, il s’en fallut de bien peu que la pauvre fille, victime d’un si abominable guet-apens, ne fût déclarée coupable pour avoir su se garder… Enfin nous pûmes quitter cet affreux asile et tout de suite, mon mari nous conduisit au quartier indigène.

C’était là-bas, derrière la vaste place d’Abdin, dans la vieille rue de Darb-el-gamamiz, au cœur même de la ville musulmane. Il fallait, pour s’y rendre, traverser d’innombrables labyrinthes parmi lesquels je me dirige aujourd’hui sans aucune peine, mais pour l’instant, il me semblait tout à fait impossible de pouvoir jamais arriver à m’y reconnaître. Ce furent d’abord une suite d’échoppes avançant sur la chaussée selon l’antique usage oriental et pourvues d’un plancher surélevé formant divan et garni de tabourets, sur lesquels clients et vendeurs s’asseyaient. Il n’y a pas au monde de démocratie plus réelle que celle qui règne entre tous les membres de la grande famille musulmane. En ce pays, régi pourtant par un système des plus autocrates, tout le monde fraternise et les différences de castes n’existent presque pas. Le médecin et l’avocat ne dédaigneront point de prendre place sur les tréteaux du marchand de calicot ou du parfumeur. Le maître du lieu reçoit, d’ailleurs, ses visiteurs avec une courtoisie parfaite et sait offrir à propos le narghilé, la tasse de moka ou de thé, le sirop de rose ou la limonade, selon le temps ou la saison. D’interminables causeries s’établissent et l’heure, si longue en terre égyptienne, passe en éternelles flâneries.

Ces visites fréquentes rendent la rue plus gaie et le magasin plus accueillant ; cependant, sur les trottoirs, les marchands ambulants circulent, criant leurs denrées ou leurs objets de pacotille ; les petites charrettes de légumes ou de fruits s’installent au petit bonheur. Tout cela passe, trotte, galope, hennit et piaffe sans interruption, les hurlements sauvages de cochers interpellant les piétons dominent tous les autres tapages.

— Chmalak — Minack ! — Aho réglack ![7]

[7] Ta gauche ! ta droite ! (C’est-à-dire faites attention à votre gauche ou à votre droite.) Parfois ils sont plus brefs encore et disent simplement : réglack (ton pied !).

Mais le passant n’en a cure et ne se dérange guère. Aussi les écrasés comptent-ils pour une bonne part dans la liste des accidents journaliers dans les villes égyptiennes.

VI

Ce qui me ravit surtout, ce jour d’arrivée, ce furent les étalages vraiment artistiques des marchands de fruits. Il faut aller dans de très grands magasins d’Europe pour trouver d’aussi gracieuses corbeilles d’oranges, d’aussi magnifiques pyramides de pommes et de poires, d’aussi jolies guirlandes de feuilles et de pampres disposées d’une main à la fois savante et naïve parmi l’amoncellement des présents de la terre. Mais ce qui achevait de donner à ce marché égyptien la note étrange qui me séduisait, c’était la variété des fruits et la teinte particulièrement chaude de leurs coloris. Pour le plaisir des yeux, les citrons d’un beau jaune tendre se mêlaient aux tomates couleur de sang. Les oranges à l’écorce dorée voisinaient avec les premières cerises et les premiers abricots. De grands régimes de bananes pendaient au-dessus des autres produits, comme une parure ; tout autour de l’échoppe, de larges fleurs de papier rose faisaient un cadre surprenant à ces choses, les rendaient plus appétissantes et plus désirables. Et sa petite robe relevée en corde autour de ses reins, son visage de singe réjoui couvert de mouches, un doigt dans sa bouche où les quatre premières dents pointaient, un bébé fellah se tenait bien sage dans une corbeille de dattes sèches, son petit derrière maigre à même les fruits qui seraient vendus tout à l’heure. A quelques pas, la mère, gravement, triait des cerises arrivées la veille du pays d’Asie et jetait les fruits trop mûrs au bébé, qui les attrapait au vol et les suçait de son air tranquille.

Je fus surprise aussi du nombre incalculable de marchands de tabacs que nous rencontrions sur notre route, et ma surprise s’augmentait de voir tous ces marchands offrir le même type d’Européens un peu sauvages… Mon mari m’expliqua que tous les fabricants de cigarettes, comme tous les épiciers d’Égypte, étaient Grecs… Depuis sa lointaine enfance, il avait vu le commerce du tabac et des comestibles aux mains des Hellènes et il ne pensait pas que, depuis les temps les plus anciens, il en ait pu être autrement[8].

[8] Le tabac n’a commencé à se vendre en Égypte que sous le règne des derniers Mamelucks, mais les épiciers (backals) grecs ont prospéré en Égypte depuis Hérodote, le marchand d’huile historien !…

Il me raconta, à ce sujet, une anecdote amusante, et qui me renseigna tout de suite sur la façon habile dont les Grecs d’Égypte savent échafauder leur fortune. Dans le village où il était né, mon mari avait connu un certain Spiro Mamoussi, d’abord garçon épicier, puis patron. Cet homme s’était trouvé à vingt ans propriétaire d’une boutique ayant à peine deux mètres carrés et remplie de caisses de pétrole, de macaroni et de boîtes de sardines. Le tout valait bien vingt livres (500 fr.). Le commerçant, qui dort au cœur de tout ilote, imagina de faire fructifier ces biens : mais le magasin n’offrait pas d’assez sérieux avantages. Le Grec malin possédait cinquante francs d’argent liquide. Il les prêta à un Fellah contre les bijoux de sa femme. Aussitôt en possession des bijoux, il se fit à son tour avancer cent francs sur ces bijoux ; mais, tandis qu’il se faisait prêter par un riche indigène, croyant obliger un pauvre épicier dans la gêne, et ne réclamant aucun intérêt pour son avance, il prêtait à nouveau l’argent qui n’était pas à lui, sur un bon billet à intérêt double ; et, à la fin de l’année, grâce à la multiplicité de ces procédés machiavéliques, Spiro était parvenu à se faire mille francs de bénéfices… De tels faits se passent journellement en Égypte.

Nous arrivâmes, vers dix heures, devant la porte de Sélim pacha Rouchdy, oncle de mon mari. Là commençait ma vie nouvelle.

La maison ne différait pas sensiblement des autres demeures qui l’entouraient. Comme toutes les habitations qui se respectent, elle donnait dans une rue triste, que pas une échoppe n’égayait. Vis-à-vis, à côté, partout les mêmes hautes murailles, les mêmes fenêtres garnies de moucharabiehs étaient reproduites. Et partout aussi la même porte monumentale, entourée des mêmes bancs de pierre et ouvrant sur la même cour, sorte d’atrium rappelant un peu les demeures romaines.

Devant le seuil, un vieillard très beau nous accueillit. C’était le boab (portier) de la famille, ancien esclave libéré et qui avait vu naître mon mari et tous ceux de sa génération. Il était noir, mais de race nubienne, c’est-à-dire ayant gardé la forme pure des traits caucasiques et sur sa face de statue sombre, une barbe neigeuse encadrait superbement le visage rayonnant d’intelligence et de bonté. Il s’avança et pieusement baisa les genoux et les mains de mon mari, puis mes mains à moi, mais déjà en me regardant l’expression tendre de son regard avait changé et je sentais l’hostilité naissante, que si souvent depuis, mon titre d’étrangère et de chrétienne devait me valoir dans les milieux demeurés vraiment sincères à la foi du prophète.

Sur les pas du boab, un autre homme à son tour venait d’apparaître. Celui-ci me parut franchement nègre, mais la recherche de sa mise, un air d’importance tout à fait comique et surtout le timbre bizarre de sa voix me firent comprendre à quel genre de personnage j’avais affaire. Mon mari m’avait tant parlé des eunuques et du rôle prépondérant qu’ils jouaient encore dans la famille égyptienne, que j’étais renseignée sans les connaître. C’était bien l’eunuque en chef de la maison qui venait se présenter à moi le sourire aux lèvres, et la main tendue, comme si nous étions déjà de très vieilles connaissances.

Il m’enleva de la voiture et, sa main serrant mon bras à le briser, il m’entraîna vers l’escalier qu’il me fit monter presque à lui seul, tant il mettait de force à me soulever.

J’ai su depuis que ce mode d’introduction résumait la plus haute formule de politesse de l’eunuque envers les visiteuses étrangères, mais alors combien cela me parut étrange !…

Béchir-Aga me conduisit au premier étage. Tout de suite après l’escalier de marbre, s’étendait une sorte de vaste couloir sur lequel des nattes neuves étaient posées. Nous arrivâmes devant une porte garnie dans le bas d’une demi-douzaine de paires de babouches et de savates, qu’il fallut pousser du pied pour entrer. L’eunuque avait frappé dans ses mains et, à ce signal, une nuée de femmes accouraient. Toutes les races, toutes les couleurs, tous les âges me semblèrent représentés par le véritable peuple de mon sexe, qui s’empressa aussitôt autour de moi.

J’étais à ce moment, pour tout ce monde privé de distractions, une véritable bête curieuse ; personne ne songeait à l’embarras cruel où on me mettait, en me le témoignant d’une façon aussi directe.

Mais, tout à coup, tel un vol de moineaux rapaces, la petite troupe se dispersa, une créature délicieuse venait vers moi et très simplement me tendait les bras.

Elle était belle, de cette beauté un peu flétrie, propre à certaines Turques trop passionnées et souvent malheureuses ; ses grands yeux fauves, ses cheveux d’un châtain sombre à reflets d’or sur lesquels était jeté un voile de gaze traînant derrière elle, son teint très pâle et le pli amer de ses lèvres lui donnait un faux air de nonne du moyen âge, une de ces nonnes consumées d’amour, usant leurs genoux en vaines prières, sur les dalles de l’autel. Et c’est une chose surprenante, même après l’avoir si bien connue, elle, dont la gaîté était charmante, même après l’avoir vue mère délicieuse de nombreux enfants, épouse trop aimante d’un mari indigne d’elle, toujours cette première impression m’est restée et c’est bien sous les traits d’une jeune religieuse que je la revois. C’était la cousine, presque la sœur aînée de mon mari, Azma, la fille du vieux pacha, mariée elle-même à son cousin, qui était aussi celui de mon mari, puisqu’ils étaient tous trois fils et fille de la même souche.

VII

Azma avait épousé Aly-bey professeur à l’École polytechnique du Caire. Il était son aîné de très peu, mais tous deux avaient près de quinze ans de plus que leur jeune cousin mon mari… La mère d’Aly-bey était la sœur de mon beau-père (mort depuis longtemps) et du vieux pacha Sélim Rouchdy. Cette dame était veuve et peu aimable. Très fervente musulmane, elle partageait son temps entre la prière, la lecture du Coran et l’élevage de lapins et de canards, dont la société rendait le voisinage de cette vieille personne insupportable, car ces jeunes animaux grandissaient à domicile, sur les fauteuils, dans les lits, partout…

A ce moment, elle se tenait debout derrière sa bru et me regardait sans trouver une parole de bienvenue ; pour celle-là aussi j’étais l’intruse, l’étrangère dangereuse et déjà détestée.

Quatre négresses levaient vers moi leurs têtes curieuses. Des Turques, des Égyptiennes et deux Abyssines complétaient l’ensemble.

Azma, maîtresse du lieu, m’avait prise par la main et me conduisait vers une vaste salle, dans l’angle de laquelle un grand lit de fer à colonnes se dressait, tendu d’une gaze rose brodée d’argent. Cette pièce me parut immense avec ses quatre fenêtres à la file et ses trois portes où les portières relevées et les battants des portes manquant, faisaient comme autant de place à la curiosité malveillante qui m’entourait. Les fenêtres n’avaient ni vitres, ni persiennes, mais seulement de lourds moucharabiehs que l’on ne baissait guère qu’aux soirs d’hiver. Elles ouvraient sur le vieux canal du Khalig, desséché à cette saison de l’année, mais qui, l’hiver, roulait une eau bourbeuse et glacée. De l’autre côté, une mosquée se devinait et je sus plus tard que, dans cette mosquée, se réunissait, durant les nuits du vendredi, la confrérie des derviches hurleurs…

La chambre se trouvait sommairement meublée d’un haut et très long divan garni de coussins, d’une table recouverte d’un jeté de percale orné d’une dentelle au crochet et sur laquelle étaient posées une demi-douzaine de gargoulettes de terre dans un plateau de faïence. Chaque gargoulette avait un petit couvercle en argent surmonté du croissant de Mahomet. Une glace de forme ovale était apposée à plat contre le mur passé simplement à la chaux. Un grand tapis européen couvrait les dalles. Je vois encore ce tapis que l’on semblait trouver magnifique autour de moi et qui avait été acheté à mon intention. Il montrait un fond vert avec de larges fleurs rouges et jaunes, de couleurs si voyantes que l’œil se fatiguait à le regarder.

Au plafond, les poutres étaient recouvertes d’une jolie couche de peinture byzantine, très effacée, mais jolie encore et cela, personne autour de moi n’en comprenait ni la valeur, ni la beauté.

Quand nous fûmes installées sur le divan, la vieille tante, Azma et moi, les autres femmes s’accroupirent autour de nous dans la posture du lapin de Florian ; seules, les négresses restèrent debout encadrant les portes de leurs faces noires. C’est encore une des nombreuses coutumes du pays que ce ramassis d’esclaves posées à chaque ouverture, écoutant curieusement ce qui se dit autour d’elles.

On prétend qu’au temps du terrible sultan Sélim, toutes les esclaves furent amenées et parquées séparément dans le palais du Khalife. A tour de rôle, on les faisait comparaître devant le maître suprême, et chacune à son tour était appelée à dire toutes les choses vues, toutes les paroles entendues dans le harem d’où elles sortaient. Celles qui refusaient de parler, avaient la langue arrachée. De cette façon Sélim arriva à connaître tous les mystères de la capitale.

On apporta le café.

Il est d’usage de le servir d’ordinaire sur un plateau de cuivre, dans la canaque entourée des petites tasses appelées Fingals[9]. L’esclave préposée à ce service dans les grandes maisons, ou la modeste négresse dans les demeures bourgeoises, verse à mesure le liquide bouillant dans les tasses et présente chaque tasse à l’invitée. Mais, aux grands jours, dans les familles de condition, il en est tout autrement. Une esclave blanche apporte la canaque sur une sorte de fourneau encensoir garni à l’intérieur de braise odorante, une autre tient le plateau comme un calice, une troisième sert et présente les tasses. Pour me faire honneur ce fut ce dernier mode que l’on employa.

[9] Au pluriel, Fanaghils.

La conversation avait peine à s’établir. Personne autour de moi n’entendait ma langue. Les dames s’exprimaient en turc et les servantes en arabe.

Vainement la cousine de mon mari, nature délicieuse et spontanée, essayait en phrases brèves de se faire comprendre de moi, je demeurais stupide, prête à pleurer. Mon mari m’avait appris à dire bonjour et à demander les trois ou quatre objets indispensables à mon premier jour d’arrivée. Mais je me trouvais incapable de suivre la moindre conversation et d’y répondre, et de cette cause, je pense, vinrent tous mes tourments, toutes mes inquiétudes et toute ma désespérance.

Alors, devant mon embarras croissant, la douce Azma eut une idée bien féminine dans sa touchante bonté. Elle alla dans la pièce voisine chercher son fils et le posa dans mes bras.

Il était blond et de ses grands yeux innocents, couleur de rêve, il regardait lui aussi, la petite étrangère qui le tenait. Mais il eut un geste charmant. Un joli sourire éclaira son frais visage et il enfouit sa tête mutine contre mon visage. Tout le monde cria au miracle ; l’enfant, paraît-il, était très sauvage, on ne s’expliquait pas la sympathie qu’il me témoignait sans me connaître.

J’étais ravie pour ma part, dans l’adoration profonde que j’ai eue de tout temps pour les enfants, de penser que, du moins, en cette demeure étrangère, j’aurais ce petit être à dorloter et à chérir. Et je commis ma première gaffe… Je savais dire le mot joli ! Je crus faire grand plaisir à la mère en le prononçant sur son bébé.

Héloua Kettir !! ! m’écriai-je…

Alors ce fut une consternation. Autour de moi, les esclaves se détournèrent, et vivement crachèrent par terre.

Je venais de jeter l’épouvante sur tout ce monde, en attirant peut-être, par cette exclamation malheureuse, le mauvais sort sur l’enfant…

Avant d’avoir ce dernier, la mère en avait successivement perdu cinq autres. Dire d’un enfant qu’il est beau ou aimable, constitue au pays musulman une terrible calamité. On doit toujours se dépêcher de le déclarer Oouaëche (vilain, affreux), pour éloigner de lui les esprits ténébreux qui l’environnent…

Pour l’instant, je me rendis bien compte qu’il venait de se passer autour de moi quelque chose de désagréable dont j’étais la cause involontaire, mais de là à deviner ma faute, il y avait bien loin… Aussi demeurai-je surprise et un peu attristée, quand la dada[10] de l’enfant se précipitant sur moi comme une furie, me l’eut littéralement arraché.

[10] Bonne d’enfants.

Qu’avais-je fait ? Qu’avais-je dit ?…

Ab ! que de fois depuis, j’ai dû me rendre compte de la divergence absolue existant entre les deux mondes… Celui d’où je venais, et celui où la vie venait de me jeter, pauvre petite, ignorante de tout en cette société étrangère, où je ne pouvais être que l’intruse et où tout pour moi se doublait du troublant mystère de l’inconnu redouté.

Pendant ce temps, mon mari demeuré en bas dans le Mandara[11] recevait comme l’aîné des descendants mâles de la famille les hommages de tous les visiteurs et eunuques de la maison.

[11] Appartement des hommes.

VIII

Le Mandara appelé aussi Salamleck, est, à l’heure actuelle, la désolation des musulmanes un peu modernes, car il représente à leurs yeux le sanctuaire où se cache la vie de l’époux. Pour peu que celui-ci occupe une situation importante dans le gouvernement, ses appartements sont journellement encombrés de visiteurs que sa compagne ne doit pas connaître et auprès desquels il passe la majeure partie de son temps. Il en est de même chez les grands propriétaires, dont les innombrables fermiers, voisins ou employés composent l’habituelle cour. Il arrive souvent que le bey ou le pacha ne monte au harem que pour y dormir.

A l’époque où j’arrivai en Égypte, rares étaient les femmes qui songeaient à se plaindre de cette coutume. Bien au contraire, jeunes et vieilles musulmanes d’il y a vingt ans, ne se sentaient vraiment chez elles qu’à l’heure précise où l’homme en était absent. Une anecdote me revient à la mémoire qui, mieux que toute explication, prouvera ce que j’avance.

Le soir de mon arrivée, tandis qu’un peu étourdie par tout ce qu’il m’avait été donné de voir en cette inoubliable journée, je me laissais aller à une rêverie assez triste, le front dans ma main, une esclave noire familièrement me toucha l’épaule :

— Taali ! me répétait-elle. (Viens !)

Je ne comprenais pas, mais le geste me fit deviner les paroles entendues. La négresse me conduisit tout au fond de l’appartement, dans une pièce, où une quinzaine de femmes se tenaient accroupies sur des matelas de soie posés le long des murs. Au fond, Azma, la maîtresse du lieu, me souriait en m’invitant de la main à prendre place auprès d’elle. Malgré la souplesse de mes muscles, je ne tardais pas à trouver fort incommode cette posture propre aux lapins de la fable. Mes jambes, peu accoutumées à se replier, me semblaient en plomb et j’avais les reins brisés, mais je voulais faire bonne contenance et la peur de paraître encore plus étrangère à ce peuple, pour qui, je le sentais, j’étais déjà l’ennemie, me fit supporter tous les ennuis de ma position.

Peu à peu mes yeux s’accoutumaient à la demi-obscurité de la pièce. Pour tout éclairage, on avait posé sur un korsi[12] un Fanousse, sorte de lanterne presque aussi grande qu’un réverbère et renfermant deux bougies, dont la flamme vacillante n’éclairait qu’une faible partie de l’appartement très haut de plafond.

[12] Le korsi est un tabouret élevé faisant office de table.

Devant ce pauvre éclairage, trois femmes dansaient… Deux d’entre elles étaient des esclaves de la maison, la troisième dont il me sera donné de parler souvent dans ce récit n’avait pas un emploi bien défini. C’était une de ces innombrables sangsues de harem, dont les propos souvent obscènes, toujours joyeux et pimentés, les gestes équivoques, les jeux bizarres sont appelés à divertir les pauvres emmurées et à charmer leurs longues heures d’oisiveté. Cette femme s’appelait Zénab ; j’ai su plus tard que sa gaîté de commande cachait une de ces détresses affreuses, si fréquentes au pays musulman. Son mari l’avait battue et dépouillée des modestes biens qu’elle apportait au ménage. Elle avait eu successivement quatre enfants morts au berceau, puis un beau soir, brutalement, l’homme l’avait chassée et maintenant, répudiée, flétrie avant l’âge, un œil crevé faute de soins, elle dansait. Et rien n’était plus horrible que la vue de cette créature pitoyable, toujours à l’affût d’un mot drôle ou d’une mimique nouvelle propre à amener le rire sur les lèvres des heureux qui l’entouraient, elle qui de la vie, n’avait connu que les pleurs.

J’ignorais ces choses et ne pouvais voir, ce jour-là, que le côté grotesque de son attitude.

Des esclaves assises sur le chilta (matelas de soie) accompagnaient la danse en frappant sur le darraboucka, sorte de tambourin fait d’une peau d’âne tendue sur un tuyau de grès se terminant par une ouverture très évasée. D’autres frappaient dans leurs mains, pour indiquer le rythme.

Mais, à un signe de la maîtresse de la maison, les danses cessèrent. La cousine de mon mari venait de recevoir des mains d’une esclave, un instrument bizarre, la Noune, que je ne puis mieux comparer qu’à une petite harpe renversée que l’on pose sur les genoux et dont on joue à l’aide de doigtiers assez semblables à ceux que portent les danseuses cambodgiennes. Azma commença à tirer quelques sons de son instrument et tout aussitôt une esclave circassienne, assise près d’elle, prit une guitare arabe accrochée au mur et s’apprêta à l’accompagner. Les chants commencèrent.

Il est bien difficile à une oreille européenne d’apprécier la musique orientale. C’est une plainte déchirante, toujours en mineur et quelles que soient les paroles du morceau. La principale interprète entonne un verset dans lequel la même phrase se répète jusqu’à cinq fois et le chœur répond. Cependant l’accoutumance finit par rendre cette musique, en tous points si dissemblable de la nôtre, non seulement supportable, mais presque agréable, surtout adéquate au pays et au milieu.

Contrairement à l’usage de nos maîtres qui comptent pour peu de chose les paroles du poème, ici le poème est tout, et ces mots, que nous ne comprenons pas toujours, sont d’un langage si élevé, que les semblants d’air qui les accompagnent ne comptent point. Les chants alternèrent donc avec les danses, pendant plusieurs heures ; en mon honneur on avait apporté une bouteille de cognac et du vin de palmes. Grande fut la surprise de l’entourage, devant mon refus de toucher à ces boissons qui semblaient un régal à tout le monde.

— Mais, les Françaises ne boivent donc pas ?… me demandait-on, sur le ton de la plus parfaite incrédulité.

Je dus avouer que jamais je n’avais vu dans ma famille servir d’eau-de-vie, ni de vin entre les repas. Ce qui parut surprendre toutes les femmes.

Ce fut Zénab qui se chargea de boire à ma place. Elle s’en acquitta de telle façon que, moins d’un quart d’heure après, elle était dans un état d’ébriété complète, pour le plus grand divertissement de la société.

C’était à qui exciterait encore la malheureuse.

— Encore un verre de cognac, Zénab !…

— Un peu de vin, ma fille ; le jus de palmes rend la beauté au visage, et l’éclat aux regards…

Et Zénab buvait.

A présent sa danse tournait en bacchanale. Ses cheveux épais, dénoués et répandus sur sa face, son œil unique révulsé, un sourire extatique aux lèvres, elle tournait sur elle-même, faisant saillir sa croupe et ses hanches ; ses seins flasques, à la peau brune et plissée, avaient de légers tressautements à chacun de ses pas. Ses pieds étaient nus, et de ses mains levées au-dessus de sa tête, elle frappait l’une contre l’autre les crotales de cuivre, castagnettes indispensables de toute réunion féminine en Égypte.

Soudain, un frôlement de souris, des paroles chuchotées à voix basse, tout près de moi, et ce fut la débandade.

— El Bacha ! (Le Pacha !) le maître que l’on n’attendait point, venait d’arriver à cheval de son Abadieh, malgré l’heure avancée ; la somme de terreur répandue aussitôt sur tous les fronts, me dit assez de quel respect on entourait le chef de famille.

Ah ! ce ne fut pas long ! Vite les instruments de musique cachés sous les divans, les bouteilles à demi vides emportées vers les cuisines, les ceintures renouées, les mouchoirs de tête rajustés et les visiteuses étrangères s’enfuyaient avec des cris d’oiseaux.

Seules, demeuraient Azma, fille du pacha, les esclaves et les servantes.

Depuis, j’ai vu bien souvent se reproduire la même scène dans différentes maisons. Grandes dames, bourgeoises ou simples femmes du peuple, ont toujours devant moi reçu leur maître avec ce même respect doublé d’épouvante, cette même attitude servile, que notre âme de femme libre ne nous permet pas de comprendre aisément.

Le pacha était le frère de mon beau-père. Il constituait donc la plus proche parenté de mon mari, dont il était aussi le tuteur. Bien qu’il ait manifestement avantagé les siens dans les conditions d’héritage, je dois dire en toute franchise que j’ai constamment trouvé en ce vieillard d’un autre âge et d’une autre race, un protecteur avéré et un conseiller plein d’indulgence. Très bon musulman, il accueillit la petite chrétienne en père et me témoigna jusqu’à sa mort une bienveillance marquée.

Il est d’usage, dans les maisons musulmanes, que les femmes aillent au-devant du chef sur le palier de l’escalier puis, après s’être inclinées devant lui en baisant sa main, elles attendent qu’il les fasse appeler dans la chambre où il se repose.

Je me vois encore conduite par Azma vers ce grand vieillard qui, assis à la turque sur un haut divan, le narguileh à la bouche, les pieds déchaussés, me regarda cinq bonnes minutes, sans parler…

Il portait depuis peu le costume européen et, tel qu’il était là, avec sa redingote noire, coiffé d’une calotte de toile blanche, il me fit plutôt l’effet d’un malade d’hôpital en convalescence… Ses chaussettes de laine complétaient l’illusion… Il avait une grande barbe blanche, de larges yeux bleus et sa bouche édentée riait d’aise sous l’épaisse fourrure des moustaches. Son teint avait la patine d’un vieil ivoire. L’examen qu’il me faisait subir depuis un moment dut sans doute m’être favorable, car il m’attira vers lui de sa main libre et me caressant les joues et les épaules, il dit en turc à sa fille Azma, debout à mes côtés :

— Latifa ! (Gentille !)

Puis il me fit encore le grand honneur de m’obliger à m’asseoir sur le divan à ses côtés, et à tous petits coups il me tapotait en répétant :

— Anestouna ia benti… (Sois la bienvenue, ma fille !…)

L’entretien se prolongea quelques minutes, si toutefois je puis nommer ainsi un échange de paroles, auxquelles ni l’un ni l’autre nous n’entendions rien, car je me croyais obligée de dire quelques mots en français, que personne d’ailleurs ne comprenait.

Mon mari, ayant enfin vu partir les derniers invités du Mandara, remontait vers nous, et ce fut lui qui me traduisit les paroles de son oncle.

Celui-ci paraissait ravi de revoir le neveu si longtemps absent et il l’embrassa très tendrement à plusieurs reprises. Au moment où nous allions regagner nos chambres, le vieillard rappela mon mari et me montrant du geste :

— Il faut qu’elle soit musulmane, cette petite fille, ce serait trop dommage de la voir rester chrétienne…

Mon mari répondit prudemment qu’on y songerait.

Dans la chambre à coucher où l’on nous conduisit, deux surprises peu agréables m’attendaient. D’abord, les portes ne fermaient pas : il me fallut faire tomber les plis des portières et épingler les rideaux qui nous défendaient à peine de l’extérieur ; puis, je vis ma pauvre Émilie venir à moi, désolée :

— Madame, on dit que je couche ici…

— Ici, dans notre chambre ?… mais c’est impossible !

Pour toute réponse, elle me montra une manière de cadre en bois de palmier assez comparable à une cage à poulets en longueur, et sur laquelle on avait posé un matelas, des couvertures et un moustiquaire.

Mon mari ressortit de la pièce, cherchant sa cousine ou une esclave, mais déjà chacun avait regagné son gîte.

Émilie proposa d’aller s’étendre dans la pièce voisine, qui était vaste et nous semblait une antichambre. Sitôt que nous y pénétrâmes, un bruit insolite nous frappa. Six corps humains gisaient là, enfouis sous les couvertures, étendus à même les nattes. C’étaient des esclaves noires que l’on nous donnait comme gardes d’honneur, et elles ronflaient…

Alors, ma pauvre servante eut une idée de génie. Fouillant dans les malles à peine ouvertes, elle en tira deux paires de draps, et, à l’aide de rubans et d’épingles, elle tendit ces draps d’une partie de la pièce à l’autre, la divisant ainsi en deux chambres séparées.

IX

Mais nos malheurs n’étaient point finis. A peine la fatigue et les émotions de cette journée m’avaient-elles forcée à fermer les yeux, qu’un cri bizarre me fit me dresser épouvantée sur ma couche.

Ce cri ne ressemblait à rien de connu ; c’était d’abord comme une plainte sourde partie à la fois de plusieurs poitrines. Puis cela montait, s’enflait comme un bruit formidable de vagues déferlant sur les galets, et tout se terminait par une sorte de râle atroce, qui s’arrêtait tout à coup, pour reprendre encore… C’était horrible.

Je réveillai mon mari qui, lui, continuait à dormir à poings fermés.

— Qu’est-ce ?…

Il prêta l’oreille.

— Ne crains rien, me dit-il, j’avais oublié de te prévenir ; il y a tout près une mosquée, ce sont les derviches hurleurs.

Ces derviches se livraient à la prière par excellence des sectes fanatiques, au Zickre, sorte d’extase où l’on s’entraîne parfois jusqu’à l’épilepsie, grâce à des sons inarticulés et à des mouvements oscillatoires et désordonnés, jusqu’à extinction de la voix et des forces.

Je ne m’habituai jamais à ce voisinage ; cependant, vers le matin, ma forte jeunesse reprenant ses droits, j’avais enfin trouvé le sommeil, quand un chant inattendu me fit à nouveau bondir hors du lit.

Les esclaves indolentes avaient, sans doute, oublié de baisser les moucharabiehs et, par les fenêtres sans vitres, trois corbeaux étaient entrés et saluaient l’aurore à leur manière, par des appels gutturaux ne rappelant en rien, hélas ! le chant de l’alouette ou du rossignol.

Ces corbeaux gris, à tête noire, très fréquents sur les bords du Nil, infestent les rues et pénètrent audacieusement dans les demeures. Ceux-ci s’étaient installés sur le rebord d’un divan, et semblaient s’y trouver le mieux du monde.

Ma pauvre servante, éveillée depuis longtemps, s’était assise près d’une fenêtre et, d’un geste navré, elle me montra deux autres oiseaux que je ne voyais pas et qui, eux, avaient élu domicile sur un des coins de son moustiquaire.

Bientôt, les bruits de la maison me firent connaître que l’on était debout autour de nous. La première personne qui entra à notre appel fut une négresse. Je la vois encore, après tant d’années… grande, l’œil vif, le nez point trop épaté, et les lèvres point trop grosses ; elle était presque jolie à force d’être saine et gaie. Son corps admirable avait les formes d’un marbre antique et sa démarche était si gracieuse que la vue seule de cette esclave était un plaisir.

— Comment t’appelles-tu ? demanda mon mari.

— Alima, ia Sidi[13].

[13] Alima, mon maître ! (le mot Sidi est aussi employé dans le sens de Monsieur).

Elles étaient deux du même nom : mais, tandis que celle-ci nous sembla la grâce même, l’autre, sitôt qu’elle apparut sur le seuil de notre chambre, mit comme un voile d’horreur autour de nous. Petite, vieille, ridée, la bouche vide de dents, elle était la personnification du monstre, tel qu’on a coutume de le présenter aux imaginations apeurées des enfants et du peuple. Pour ne point confondre ces deux négresses, dans la famille, on appelait la jeune, Alima taouila (la longue) et la vieille, Alima zorayera (la courte) (cela pourrait aussi vouloir dire la jeune).

La maison comptait encore trois autres femmes de couleur. Ache Kiniaze, une affreuse créature dont les traits jaunis, osseux, presque sans nez, offraient une ressemblance très exacte avec les momies conservées au Musée de Boulaq. En vérité, cette femme était l’image de la mort… Vêtue d’un suaire, elle eût suffi à glacer d’effroi tous les membres de la joyeuse réunion. Les deux autres esclaves abyssines avaient nom Ouas-Fénour et Sabri-Gamil. Ouas-Fénour, sans beauté, montrait un corps magnifique et des yeux lumineux. Toute jeune, quinze ans peut-être, elle possédait les formes pleines et magnifiques d’une femme de trente, mais sa taille restait mince et son sourire enfantin. Celle-là m’aima tout de suite et si violemment que je dus plus tard supplier sa maîtresse de l’envoyer au dehors à l’heure de mon départ. Je n’avais pas le courage de voir ses larmes.

La dernière, Sabri-Gamil, demeurait encore une enfant, malgré sa haute taille. Je sus qu’elle n’avait pas treize ans. Elle n’était pas jolie, mais plaisait quand même, par l’agilité de ses gestes menus, par la splendeur étonnante de ses yeux de sauvagesse, par tout un je ne sais quoi de félin et de jamais vu, qui m’enchanta.

Elle était de beaucoup la plus intelligente, la moins franche aussi et la plus paresseuse.

Deux esclaves blanches de race circassienne complétaient la domesticité.

Celles-ci pouvaient avoir chacune de vingt-cinq à trente ans.

Elles avaient peut-être été belles, mais les travaux du ménage, l’humiliation de leur état de servage et la honte d’une stérilité décevante les faisaient vieilles avant l’âge. Tout, dans leur attitude avachie, disait le renoncement et la lassitude.

L’une d’elles, Gull-Baïjass (en turc, rose blanche), était spécialement affectée au service personnel de la maîtresse et de son fils, l’autre, Soffia, s’occupait surtout du maître et surveillait la bonne ordonnance des pièces de la maison.

Un portier (boab) et un porteur d’eau, représentaient à eux deux le personnel mâle. Il faut ajouter à ce nombre l’eunuque, véritable autorité dans toute famille musulmane, plus un chiffre variant de trois à six affranchies, ne quittant pour ainsi dire pas la maison des anciens maîtres, car chez eux seulement elles étaient sûres de trouver constamment le gîte et le couvert abondamment servi sans compter les nombreux cadeaux aux jours de fête. Comme ces affranchies arrivaient toujours accompagnées de leurs enfants et d’une esclave noire, on peut juger du train obligatoire de la maison. Et je ne parle ici que d’une famille de simple bourgeoisie. Chez les grands fonctionnaires et les princes, le budget atteignait celui d’un ministère.

C’est, je pense, au coulage obligatoire dans les ménages indigènes, au personnel illimité dont toute famille à l’aise avait coutume de s’entourer, que l’on doit la ruine presque totale des fortunes égyptiennes. Tout cela a changé et changera encore. La suppression de l’esclavage a porté le premier coup au faste oriental, et les besoins toujours plus nombreux de la société actuelle ne permettent plus un pareil état de choses, mais, il y a vingt ans, une dame de haute naissance, une bourgeoise ayant quelques biens ou seulement la modeste épouse d’un officier ou d’un fonctionnaire connu, serait morte de honte, si elle avait dû se restreindre à deux ou trois domestiques.

La veille, j’avais pu, sous le prétexte des fatigues du voyage, me contenter d’un œuf et d’un peu de lait, servis sur un petit guéridon, devant mon divan. Aujourd’hui, il fallait, pour éviter de me montrer impolie, partager le repas de tout le monde, repas que les honneurs dus à notre arrivée changeaient en festin.

Pour mieux prouver le grand plaisir que l’on avait à m’avoir, on servit le déjeuner dans ma chambre… Cette habitude est en train de disparaître en Égypte, mais jusqu’en ces dernières années, la salle à manger était une pièce parfaitement inconnue dans le pays. Quand arrivait l’heure des repas, les esclaves apportaient un immense plateau que l’on posait sur une sorte de tabouret très bas, au milieu de la chambre où les maîtres se trouvaient au moment même. Ce plateau était de fer peint en couleurs vives, le plus souvent vert, avec une couronne de roses au centre, on y déposait d’abord les pains, (sortes de galettes plates et si peu levées que, fraîches, elles s’écrasent facilement entre les doigts, sèches, elles prennent tout de suite l’apparence de ronds de papier…) A côté du pain, une ou deux cuillères de corne, d’ivoire, ou de bois, selon le luxe du logis ; à la place d’honneur, le plat couvert, renfermant le premier mets et, tout autour, des raviers contenant différentes sortes de torchis (légumes marinés dans le vinaigre et les aromates). Des feuilles de salade, des oignons verts et du fromage blanc complètent l’ensemble. Pas de fourchettes ni de couteaux, point d’assiettes non plus, ni de verres. Chaque convive met adroitement la main au plat et déchiquette les viandes le plus simplement du monde, à l’aide des doigts. Quand on a pris deux ou trois bouchées, l’esclave emporte le plat et en remet un autre. Le moindre repas indigène en comporte au moins douze. Mais ces plats ne sont pas très copieux. Il est de mauvais goût de trop revenir à un seul. Il est vrai que, contrairement à l’usage européen, ici la pièce de résistance se sert au début. La dinde ou le mouton traditionnels doivent être présentés entiers, le cou et… le reste, entourés de roses et de feuillage. La maîtresse de la maison déchire avec ses mains la chair de la bête, qui, pour cela, doit être très cuite, et sert copieusement ses invitées qui, à leur tour, dépècent à l’aide seule de leurs ongles et de leurs dents. On croirait assister au repas des fauves.

Les légumes, presque toujours farcis ou mêlés de viande, alternent avec les entremets sucrés, composés de pâtes feuilletées (féttir) et de gelées à base d’amidon et de fruits. Le Pilaf, selon l’usage, doit terminer tout repas chez les riches comme chez les pauvres[14].

[14] Cet usage musulman a une origine extrêmement charitable et touchante. L’islam pitoyable aux indigents ordonne au riche d’avoir toujours une large part de restes à la fin du repas, pour le cas fréquent où un frère malheureux viendrait à ce moment s’asseoir à sa table.

Pendant que les convives mangent, une esclave se tient derrière eux et, si l’une des dîneuses a soif, elle se tourne vers cette esclave et lui dit simplement :

— Essini ! (Désaltère-moi !)

L’esclave remplit alors d’eau fraîche une coupe en argent ciselé et la présente à l’invitée dans le creux de sa main gauche, la droite repliée sur la poitrine en signe de servitude.

Les Européennes qui arrivent maintenant au Caire et qui, évidemment, demandent à voir des harems, sont surprises de retrouver dans les demeures princières où on les conduit, les mêmes salles à manger luxueusement meublées, les mêmes tables fleuries sur lesquelles sont servis les mêmes mets, pour ainsi dire, qu’elles trouvaient chez elles cinq jours plus tôt à Paris ou à Londres. Celles-là ne peuvent point soupçonner le pas formidable qu’a fait la société indigène de la capitale depuis vingt-cinq ans.

Tandis qu’aujourd’hui le moindre moudhir (préfet) d’une petite province reçoit ses amis à la Franque, autour d’une table européenne, avec une argenterie étincelante et du linge cylindré, autrefois, j’ai vu, chez des princes, le même couvert rudimentaire dont j’ai parlé plus haut, et j’ai bu, dans le verre commun, une eau point filtrée, rouge encore du limon du Nil…

Après le repas, les esclaves apportaient le techte, sorte d’aiguière en or, en argent ou en simple terre, accompagnée de sa cuvette. Chaque personne prenait des mains d’une négresse, le savon en forme de fruit, à la mode en ce temps-là, et fortement parfumé au musc ; puis, l’esclave préposée aux ablutions s’agenouillait devant elle et lui versait doucement l’eau sur les mains. Le savonnage durait longtemps. Il est de bon ton de faire beaucoup mousser le savon quand on se lave… Puis, rincées, rafraîchies, les mains étaient essuyées par une troisième servante à l’aide d’une serviette brodée d’or. La même serviette, bien entendu, sert à toutes les lèvres et à tous les doigts. On juge de l’état de malpropreté et d’humidité, dans lequel elle parvient à celle qui l’emploie la dernière.

Le verre non plus n’est jamais essuyé. C’est là une coutume à laquelle je ne suis jamais parvenue à me faire ; et, bien souvent, il m’est arrivé de ne point boire aux différents repas où je fus invitée.

La nourriture, servie à ce déjeuner, différait absolument des mets moins compliqués peut-être, mais parfaitement sains et bien préparés, que j’avais vu servir à la table paternelle.

La façon dont mes compagnes mangeaient me dégoûta profondément, et, bien que je fusse toujours servie la première et que l’on m’eût donné une fourchette et un couteau, il me suffisait, pour être écœurée, de voir toutes ces mains s’abattre dans le plat commun et en ressortir luisantes de sauce et de graisse.

Tout, ce jour-là, me parut mauvais… Les coulis sentaient le beurre rance (ce terrible beurre fondu qui s’emploie ici et où l’on incorpore le suif en parties égales), la cannelle, la coriandre, le gingembre…

On m’offrit du vin de palmes dont il me fut impossible d’avaler plus d’une gorgée, mais les invitées, retenues en mon honneur autour de ce plateau, en firent leur régal.

Une heure après le repas, tout le monde était légèrement en folie. De nouveau, les danses recommencèrent, et, comme je ne riais pas, étourdie, hébétée, le cœur lourd d’une incommensurable tristesse, Zénab, la bouffonne, par une pensée charitable sans doute, s’approcha de moi et, se retournant brusquement, releva sur sa tête sa longue robe. Elle ne portait pas le plus léger vêtement en dessous. Elle recula un peu pour que l’effet sans doute fût plus efficace, puis se mit à danser.

Je me levai et je courus sur la terrasse, au grand scandale de mon entourage.

Mais là un spectacle identique m’attendait. Ma femme de chambre assistait aux mêmes danses grotesques… Les négresses, riant de toutes leurs dents, avaient enlevé leurs caleçons de cotonnade et, leurs galabiehs relevées à tour de rôle, se tournaient, étalant leurs formes opulentes et couleur de cirage.

Émilie, moins prude que moi, s’amusait ; peut-être un peu du paganisme grossier des ancêtres barbares était-il demeuré dans son âme cévenole… toujours est-il que cette fille très chaste eut ce mot exquis quand je la réprimandai d’avoir, par son attitude complaisante, encouragé ces jeux qui me choquaient si fortement :

— Oh ! Madame, il n’y a pas de mal. C’est si noir !…

Le soir de ce jour, à l’heure où le soleil disparaît, il me fut donné d’assister à une chose curieuse. Sans l’avoir voulu, je vis tous les gestes, j’entendis tous les propos d’un rendez-vous d’amour.

J’étais cachée derrière un des moucharabiehs de la façade regardant la rue ; je pouvais apercevoir chaque passant, mais nul ne pouvait deviner ma présence. J’entendis une toux légère et je distinguai sous le porche d’une vaste maison inhabitée, une élégante silhouette féminine, sévèrement drapée dans les plis de la habara égyptienne. Tout de suite, un homme s’avança. Il était vêtu à l’européenne et, bien qu’il fût coiffé du tarbouche national, je n’eus pas une minute d’hésitation. Cet homme ne pouvait pas être un musulman… Si j’avais conservé le moindre doute, la seule façon dont son regard à la fois volontaire et caressant enveloppa cette femme, me les eût ôtés.

Maïs quelle ne fut pas ma surprise en entendant leur conversation. Ils parlaient français !…

Certainement, ni l’un ni l’autre n’étaient au Caire depuis bien longtemps, car ils s’entretinrent d’abord des dernières nouvelles parisiennes, avec une telle connaissance des faits, qu’ils me parurent en avoir été en partie les témoins.

Après un rapide examen, l’homme, tout à coup rassuré par le silence environnant, ouvrit les bras et sa compagne se blottit frémissante sur sa poitrine. Ils échangèrent un baiser qui me sembla durer un siècle… puis je perçus, comme un murmure, des paroles tendres, des serments, des promesses, et toute l’ineffable litanie des mots que, depuis le commencement des civilisations, les amants ont coutume de redire entre eux. Ils se séparèrent dans une dernière étreinte et j’entendis la femme prononcer :

— A demain, là-bas !…

Là-bas ! Quel était ce paradis d’amour dont ils parlaient ? Je ne le sus jamais, pas plus que jamais, dans le long séjour que j’ai fait en Égypte, je ne devais connaître le nom et l’histoire de ces inconnus, dont, bien innocemment, je venais de découvrir le secret.

Je me sentais coupable et n’osais quitter la fenêtre ; il me semblait qu’une sorte de pacte me liait à la destinée de ces êtres, mon cœur battait à se rompre à l’idée qu’ils pouvaient être surpris et châtiés.

Je sus, depuis, que les aventures de ce genre étaient fréquentes dans les quartiers indigènes. Les grands hôtels et les maisons accueillantes n’ayant pas encore ouvert leurs portes aux étrangers, les amoureux, sous le masque du costume indigène, se rencontraient où ils pouvaient, dans les vieilles rues désertes et sous les porches des palais en ruine, sûrs de l’impunité.

Notre rue demeurait bien curieuse… Elle me semblait triste alors, parce que j’étais vraiment trop jeune, trop peu préparée à ce que fut ma vie ensuite, pour en goûter la paisible douceur.

J’ai souvent rendu grâce au sort de m’avoir précisément conduite dans cette rue et dans cette maison, Car j’y appris en peu de temps, par la simple force des choses et sans pour ainsi dire m’en rendre compte, ce que d’autres que moi, après vingt ans d’Égypte, ignorent encore. Le logis seul constituait une merveille. Depuis les mosaïques de la cour où poussait un lamentable palmier, montant droit comme un cierge vers les terrasses, étalant son feuillage en plumeau juste au-dessus de l’unique cheminée, jusqu’aux moindres moulures des plafonds à caissons, tout était, pour mes yeux, matière à surprise.

X

Le mandara occupait tout le rez-de-chaussée. Il se composait de six grandes pièces sommairement meublées de divans, de tapis et de guéridons recouverts de jetés au crochet. Les murs étaient simplement passés au lait de chaux.

Les cuisines, dans les sous-sols, représentaient pour mon imagination amie du fabuleux l’antre des sorcières.

Les négresses qui les peuplaient ajoutaient à l’originalité du tableau…

Rien ne peut donner une idée de la saleté et du désordre d’une cuisine indigène. Les maîtresses de maison n’y descendant presque jamais, le soin en est entièrement confié aux noires et aux femmes fellahas qui les tiennent dans un état repoussant. Beaucoup de ces cuisines n’ayant pas de cheminées, on cuit les aliments sur des sortes de foyer ajustés tant bien que mal à l’aide de quelques pierres et sur lesquels on pose les immenses Rallas (chaudrons sans anses, usités ici). Ces fourneaux, très primitifs, donnent une fumée telle, que les murs des cuisines se peuvent confondre avec les faces des négresses qui les occupent.

A terre, partout des immondices, des épluchures ; au mur, du sang coagulé, provenant des nombreux moutons égorgés constamment dans les maisons un peu importantes ; dans les coins, des casseroles fraternisent avec les cab-cab (chaussures des esclaves, sorte de patins de bois à hauts talons), des peaux de bêtes puantes exhalent une odeur pestilentielle. Des régimes de dattes ou de bananes se balancent devant les fenêtres, faisant face aux bouquets d’ail et d’oignons. Des chats faméliques rôdent dans l’ombre et, parmi tout cela, les esclaves, reines de ce lieu ténébreux, vaquent à leurs occupations, la robe relevée autour des reins, leurs caleçons sales retroussés au-dessus du genou, les pieds et les bras nus. Elles chantent quelque bizarre mélopée soudanaise dont l’étrange tonalité s’harmonise avec les choses qui les entourent. Ou bien, accroupies autour du foyer, elles fument… les jeunes des cigarettes, les vieilles d’étranges pipes à long tuyau rapportées de leur pays par quelque marabout complaisant.

Le sacca (porteur d’eau) est le seul être mâle qui franchisse le seuil du gynécée. Quand il entre dans une demeure, il doit crier très fort : Ia Satter ![15]

[15] Sorte d’invocation à Allah, intraduisible en français et qui peut signifier : Dieu clément !

A ce mot fatidique, tout le troupeau des femmes se sauve ou se voile. J’ai vu des esclaves blanches et même des dames prises ainsi à l’improviste, au passage du porteur d’eau, relever leur jupe sur leur tête, sans souci de montrer leurs jambes, pourvu que leurs traits restent cachés.

Les cuisines, cependant, n’offraient pas le plus curieux spectacle de la maison.

Quand il me fut donné de parcourir à ma guise l’appartement, et à mesure que la langue arabe me devenait familière, chaque jour amenait une découverte nouvelle. C’est ainsi que j’acquis bientôt la preuve que cette grande pudeur féminine, prête à se révolter d’indignation au seul regard d’un homme, n’était purement qu’apparente. Entre elles, les Égyptiennes ignorent toute contrainte.

Une femme indigène se dépouille de ses vêtements devant ses pareilles avec une extrême facilité.

Le moindre prétexte lui est bon : un insecte qui la pique, une épingle qui la gêne, la chaleur, le froid, une douleur quelconque, tout lui est une occasion de se mettre nue sans la moindre gêne. Une morphinomane, me voyant pour la première fois, se crut obligée de me montrer ses cuisses et son ventre, après un déjeuner chez une amie commune, pour que je m’apitoiasse sur les innombrables piqûres qui marbraient sa chair.

L’eunuque, non plus, ne compte pas ; on se déshabille journellement devant lui, et c’est même à lui que l’on a recours quand il s’agit d’aller chercher dans la jarretière le mouchoir ou la bourse de la dame en toilette de cérémonie et trop serrée pour se livrer, sans risques, à cette petite opération. Les poches n’existent en Égypte que dans les vêtements des femmes du peuple, mais ces poches, au lieu d’être dans la jupe, sont placées dans la fente du corsage, sous l’aisselle ; les robes se portent fendues des deux côtés, et très peu sur la poitrine. C’est par ces fentes que les mères donnent le sein à leurs nourrissons.

Dans les chambres, point de lit. On m’avait donné l’unique de la maison. Partout des divans faisant le tour de la pièce, des consoles dorées à dessus de marbre soutenant de hautes glaces, des tables assorties aux consoles et, sur ces tables, des plateaux de faïence ou de simples plats à rôti supportant des gargoulettes remplies d’eau fraîche et recouvertes d’un petit chapeau d’argent, destiné à préserver l’eau de la poussière et des bêtes… A terre, des matelas de soie (chiltas), sièges favoris des habitants du logis, qui ne prenaient place sur les divans que dans les occasions solennelles. Dans l’intimité de la famille, tout le monde s’accroupissait sur les chiltas. Les femmes y cousaient, fumaient, jouaient aux cartes ou aux dominos, plus commodément que sur n’importe quel siège. Une immense pièce recevait, au matin, tous les matelas et toutes les couvertures. Le soir venu, les esclaves dressaient le lit de chacun au hasard du caprice. En un clin d’œil, la couche était disposée ; un tapis supplémentaire sur le grand tapis européen couvrant la pièce ; sur ce tapis, deux ou trois matelas selon l’importance du dormeur, puis un drap de coton sur le matelas, l’autre cousu à la couverture, selon la mode orientale. Dans les maisons turques, ce second drap changé et recousu plusieurs fois par semaine est toujours propre ; mais, chez les indigènes, il sert à tant de personnes, et si longtemps, que les traces d’insectes y laissent de véritables dessins. Il en est de même des couvertures piquées très lourdes, et dont la plus élémentaire prudence ordonne au voyageur de se méfier.

Sur ce lit improvisé, on tend la moustiquaire de tulle ou de soie qui va se fixer aux murs par quatre cordons. Puis, on apporte l’indispensable veilleuse, sans laquelle un bon Oriental ne saurait dormir ; à côté, on place des cigarettes, des allumettes, un cendrier, une gargoulette, et la chambre est prête…

Le musulman véritable ne se dévêt point pour dormir. Il retire seulement sa robe ou ses habits européens, qu’il troque pour une longue simarre blanche, passée sur un et quelquefois deux caleçons de toile, serrés aux chevilles, échange son tarbouch ou son turban contre une calotte de toile et le voilà en costume de nuit. Les femmes gardent simplement leurs robes de maison et n’ôtent jamais leurs caleçons remplaçant nos pantalons de lingerie. Rien n’est plus laid que le caleçon d’une femme égyptienne. Semblable en tout à celui des hommes, il s’attache par un cordon de chanvre passé en coulisse autour de la taille et que l’on serre à volonté ; très large et fermé hermétiquement, il descend jusqu’aux chevilles et cache entièrement les formes. — La génération nouvelle a changé tout cela dans la classe aisée ; la jeune fille moderne fait exécuter son trousseau au dernier goût européen. — L’Égyptienne ne porte pas de chemise, mais une sorte de chemisette très légère ne dépassant point la taille ; là-dessus, deux ou trois robes superposées. Un mouchoir autour de la tête complète sa parure intime de jour et de nuit.

Une des choses les plus surprenantes pour moi, fut de voir les femmes, ces mêmes femmes qui se couvraient la face devant le portier ou le porteur d’eau, partager, sans scrupule, le lit de leurs frères ou de leurs cousins. Cela ne tirait pas à conséquence. Les fils dorment souvent avec leurs mères jusqu’au jour du mariage. Mon étonnement parut scandaleux. Autour de moi, les regards semblaient dire :

— Comme ces Européennes ont mauvais esprit…!

Et je crois bien, en effet, que les intentions étaient pures ; le flirt, les caresses, les mille folies que l’amour inspire demeurant parfaitement inconnus à la race orientale, elle ne saurait voir de danger dans le voisinage de deux êtres sous un même moustiquaire, ces deux êtres étant d’ailleurs strictement vêtus et se couchant pour dormir et non point pour causer.

Les esclaves se posaient un peu partout selon les besoins de leur service ; seules, les négresses ronflaient côte à côte, sous la même couverture et sur le plancher sans matelas. Elles étaient parquées dans la pièce précédant ma chambre, et plus d’une fois, leurs ronflements m’empêchèrent de dormir.

Un petit escalier de bois conduisait aux terrasses. Il me sera donné de reparler bien souvent de ces terrasses dans mon récit, car elles devinrent par la suite mon lieu d’élection.

Je compris très vite le charme que les femmes indigènes trouvent à s’installer ainsi, dès le coucher du soleil, au sommet de leurs demeures. Là seulement, il leur est permis de respirer l’air du ciel et les parfums de la terre, libres de tout voile et dégagées de toute surveillance. Des nattes, des coussins sont jetés au hasard, et tout le peuple féminin de la maison arrive joyeusement. On apporte des fruits, du café, des bonbons, des instruments de musique et la petite fête commence.

Généralement un poulailler et un pigeonnier sont bâtis du côté le plus abrité du soleil ; devant les accords du concert improvisé, la volaille se réveille et mêle ses cris perçants aux chants des femmes et aux sons des mandores et des guitares. Ce qui d’ailleurs ne semble nullement déranger les musiciennes. Mais on se lasse vite en Égypte ; bientôt les instruments sont abandonnés et seul entre tous, le darrabouck continue son tamtam monotone, accompagnant le chant presque douloureux, d’une seule voix que personne n’écoute plus.

J’aimais notre rue pour sa couleur locale, pour tout ce que je devinais de mystérieux et d’étrange dans ces vastes maisons, étalant une architecture bizarre. Presque toutes avaient été les palais de pachas morts depuis longtemps. Sous leurs hauts plafonds garnis de poutres aujourd’hui branlantes, plusieurs générations avaient passé… Que de créatures charmantes s’étaient mirées dans ces étroites glaces que j’apercevais par les moucharabiehs entrouverts ! Que de crimes, que de violences s’étaient commis entre ces murs et dans ces salles basses, où mon œil ne pouvait plonger sans qu’un petit frisson me secouât toute…

Et comme ces maisons étaient vieilles et que l’on ne répare rien en terre égyptienne, les façades menaçaient ruine, et les portes ne tenaient plus ; quelques bâtisses même s’étaient écroulées sous le poids des siècles, et dans les rares pièces demeurées debout, des familles continuaient de vivre leur triste vie végétative. Les chambres sans toiture servaient de véranda, et le soir, quand la nuit était assez sombre, je distinguais vaguement des grappes de femmes assises sur le rebord des pierres, insouciantes du danger, heureuses de ce coin de misère où elles respiraient, où elles percevaient les rares bruits de cette rue tranquille entre toutes.

Les voisins d’en face ne passaient point pour riches, mais je sus que le chef de la famille était de bonne maison. Il avait servi sous le grand Mohammed-Ay et, demeuré veuf sans enfants, il s’était remarié à soixante ans avec une esclave abyssine, qui lui avait donné quatre filles. L’homme semblait très vieux. La femme, véritable loque, sans sexe et sans âge, se dérobait presque toujours aux regards des étrangers. Mais les filles circulaient sans cesse dans la maison, et je pouvais — tant la rue était étroite — entendre leurs paroles.

Elles étaient belles malgré leur couleur pain d’épices, et leurs formes demeuraient pures sous la galabieh, laissant se mouvoir à l’aise leurs fermes poitrines et leurs hanches rondes.

Le vieillard fumait sans relâche le nargileh dont les jeunes filles entretenaient pieusement le brasier dans son couvercle d’argent.

Durant les longues après-midi estivales et pendant la soirée, à tour de rôle, chaque petite métisse venait cabisser (masser) le père !

Il s’étendait sur un divan devant la fenêtre et l’enfant dévotement prenait entre ses doigts minces les mains et les pieds glacés, puis avec lenteur elle faisait craquer les phalanges l’une après l’autre, pliant les paumes, frictionnant du même mouvement automatique chevilles et poignets.

Ensuite, venait le tour du cou, des épaules et du dos.

Et cela se prolongeait durant des heures… Quelquefois, à la tombée du jour, on entendait comme un vol d’oiseau. Les quatre se sauvaient à la fois dans la pièce voisine, tandis que l’unique servante de la maison introduisait dans la chambre un cheick venu réciter les versets du Coran. Le saint personnage s’accroupissait au milieu de l’appartement, et sa voix montait nasillarde dans le grand silence. Le vieillard accompagnait chaque verset du chanteur, du même mouvement oscillatoire que ce chanteur avait lui-même pour débiter ses prières.

Et c’était une chose très orientale, ces deux hommes en face l’un de l’autre, vêtus du même costume ancestral, coiffés du même turban d’un autre siècle, et courbés ensemble sous la même foi.

Le vieux turc faisait glisser entre ses doigts couleur de cire un chapelet de grains d’ambre, en invoquant le nom d’Allah ; et le prêtre, à terre devant lui, regardait de ses yeux vides, le ciel qu’il ne verrait jamais plus.

La servante apportait des tasses de café et des verres de sirop de roses ; les hommes buvaient sans échanger une parole. Et la prière reprenait, emplissant l’espace de son rythme monotone.

Comme le père était âgé, il ne descendait plus guère aux appartements inférieurs que pour les visites de marque.