JEHAN D’IVRAY

L’ÉGYPTE
ÉTERNELLE

PARIS
LA RENAISSANCE DU LIVRE
78, Boulevard Saint-Michel, 78

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Le Prince Mourad

1 vol.

Janua Cœli

1 vol.

Les Porteuses de Torches

1 vol.

Le Moulin des Djinns

1 vol.

Au Cœur du Harem

1 vol.

Souvenirs d’une Odalisque

1 vol.

Mémoires de l’Eunuque Béchir-Aga

1 vol.

La Rose du Fayoum

1 vol.

Bonaparte et l’Égypte

1 vol.

La Lombardie au temps de Bonaparte

1 vol.

POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT :

La Cité de Joie

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Le Baiser de l’Autre

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Les Femmes Saint-Simoniennes

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EN PRÉPARATION :

Saint Jérôme et les Dames de l’Aventin

1 vol.

Boèce et Symmaque

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Nos Frères de Lettres

1 vol.

Promenades à travers le Caire

1 vol.

A JEAN DE BONNEFON

AVANT-PROPOS

Le temps n’est plus où, sur la foi du vieil Homère, Hérodote s’écriait au IIe livre de son histoire : « Aller en Égypte ; voyage long et difficile ! »… De nos jours, rien ne s’oppose à ce que la traversée, jadis périlleuse et interminable, ne s’accomplisse avec la rapidité et le confort souhaités par les plus exigeants de nos modernes touristes.

Sans la guerre, dont les effets se manifestent encore dans toutes les branches, on pourrait, à L’heure présente, se rendre de Marseille à Alexandrie en moins de trois jours.

Malgré les retards apportés aux améliorations projetées, il n’en demeure pas moins que ce « voyage long et difficile » ne constitue plus qu’une promenade.

Bientôt, on ira plus vite, et plus volontiers, visiter les Pyramides, que l’on ne se rend aux Pyrénées ou au Mont-Blanc.

Alors, insensiblement, se déchirera le voile mystérieux et charmant derrière lequel s’abrite encore la vieille terre pharaonique ; le passé de ce pays merveilleux n’aura plus rien qui nous étonne et nous attire. Déjà, l’Égypte des Ptolémées et celle des Khalifes, si proche de nous, semblent faire partie de notre histoire. Il en reste bien peu de choses. Pourtant, les Latins que nous sommes ne peuvent, sans émotion, contempler ces lieux où se déroulèrent les plus belles, les plus ardentes phases de la vie d’Antoine et de celle de César. Les Français ne sauraient non plus fouler avec indifférence le sol brûlant où coula le sang des soldats de Bonaparte.

Ils ne pourront regarder les yeux secs, la demeure branlante mais encore debout où vécurent les savants amenés par le général en chef et qui, les premiers, étudièrent sur place et répandirent dans le monde cette science connue depuis sous le nom d’Égyptologie.

Pour cela, il est bon de se hâter et de regarder l’antique patrie de Menès et d’Aménophis avant qu’elle ait perdu tout à fait ce cachet spécial qui, si longtemps, fit d’elle la nation privilégiée dont chacun parle et que tous ignorent ; terre de beauté dont le plus infime grain de poussière portait une gloire, terre de grandeur où naquit, dans un âge que notre imagination rapproche du rêve, la première civilisation africaine.

L’Égypte, plus qu’aucun pays, mérite d’être connue. Les événements extraordinaires de ses trois époques, si parfaitement distinctes : époque pharaonique, époque gréco-romaine, époque des Khalifes, la parent d’un nimbe unique. Au milieu des difficultés sans nombre qui lui furent créées par les différents usurpateurs, le malheureux indigène s’est constamment débattu sans faiblesse. Il a su garder non seulement ses coutumes ancestrales et sa proverbiale sérénité, mais le type même de sa race s’est conservé parmi ceux que les races étrangères n’ont point approchés. Il suffit de parcourir les villages du Delta ou de la Haute-Égypte pour se rendre compte que tels vous accueillent les paisibles habitants de l’Isbeh perdue dans la vaste plaine, tels les contemporains de Ramsès durent aussi venir sur le pas des portes recevoir l’hôte envoyé par Amon ou par Osiris.

L’Islam, malgré sa puissance, n’est point parvenu à changer l’âme de ce peuple essentiellement agriculteur.

Nulle part comme en Égypte ne s’accuse la différence existant entre le Fellah, le véritable homme des bords du Nil, et le citadin, qu’il soit commerçant, employé ou fonctionnaire, ce dernier ayant pris aux différents colons qui l’entourent, un peu des idiomes et des manières de tous les pays.

Le Fellah est demeuré semblable à ses pères, humbles sujets des Osortasen, des Aménophis et des Seti. Celui qui pourrait en douter encore n’a qu’à parcourir les salles du Musée des Antiquités au Caire, ou plus simplement celles du Louvre. Il retrouvera non seulement sur les momies dont les traits ont gardé leur forme, mais sur les innombrables statuettes de pierre ou de bois, le même front large, les mêmes méplats un peu saillants, les mêmes oreilles placées plus haut que les nôtres, la même bouche sensuelle et bonne. Il remarquera en outre la beauté des mains et l’extrême petitesse des pieds chez les femmes, les attaches d’une finesse parfaite, enfin les grands yeux lumineux auxquels les anciens artistes surent si bien imiter la vie en plaçant dans l’orbite de leurs statues un globe de quartz, au milieu duquel était un clou sombre imitant à s’y méprendre la pupille humaine. Mais plus que tout, le curieux remarquera l’altitude d’abandon et de passivité absolue que les figures rendent à merveille. La reproduction du Cheick-el-Beled se rencontre en Égypte encore fréquemment parmi les hommes de la génération actuelle. J’ajouterai que moi-même ai pu cent fois reconnaître dans les harems, le visage des princesses d’autrefois sur celui des femmes qui m’entouraient. Il ne leur manquait que le pschent hiératique et les innombrables petites tresses pour faire d’elles autant de Hofert-Hari ou d’Isénophré.

Les classes élevées offrent, au contraire, un mélange extraordinaire de races. Ce fait doit être attribué aux alliances avec des femmes étrangères, turques, circassiennes ou grecques des Iles, autrefois esclaves ou seulement issues de mères esclaves et légitimées par la suite. Quelques Abyssines sont venues aussi de leurs montagnes lointaines, apporter dans la famille égyptienne le contraste de leur sang noir. Seul, le peuple demeure immuable, et si forte est là-bas la puissance du sol, qu’après trois ou quatre générations, l’étranger vivant au village prend, lui aussi, les coutumes et les allures du véritable Égyptien. Ceux qui de père en fils n’ont pas quitté l’Égypte depuis un siècle, ne la quitteront jamais.

L’Égyptien lui-même, contrairement à tant d’autres, ne s’acclimate pas en Europe. Il y fait volontiers ses études, y retourne souvent quand ses moyens le lui permettent. L’idée ne lui viendra pourtant pas de s’y fixer. Toujours, sur les bords de la Tamise comme sur les rives de la Seine, dans les plus aimables villes de Suisse ou d’Italie, n’importe le lieu où il essaie d’oublier son ennui ou de distraire son habituelle nonchalance, l’Égyptien regrette le Nil. Il soupire après ses terres toujours vertes, les plaines grasses, les dattiers généreux et le ciel éternellement pur de sa patrie enchanteresse.

Cet horizon sans bornes, cette terre presque toujours pareille pour des yeux européens, qui très vite s’en lassent, résument pour l’indigène l’axe du monde. La montagne, les collines, les arbres séculaires de notre Europe déplaisent à l’Égyptien, qui n’est heureux qu’alors que ses regards embrassent toutes les terres qui l’entourent et qu’il peut voir se lever, au ras du sol, les astres qui amènent invariablement le retour du jour ou de la nuit. Ce n’est pas impunément que ses pères consacrèrent le culte d’Ammon-Râ, dieu solaire. En vérité, aucun peuple n’a gardé ce culte aussi bien que lui. Le Fellah a horreur de l’arbre qui « cache la lumière » et retarde la maturité de la récolte. Si quelque sycomore s’avise de pousser trop vite dans son champ, créant de l’ombrage, immédiatement il l’arrache… quitte à aller s’étendre sous celui de son voisin à l’heure de la sieste, quand la chaleur devient trop ardente. Un archéologue musulman, Aly-bey-Bahghat, qui s’est occupé particulièrement de la période arabe, m’a affirmé que d’immenses forêts recouvraient l’Égypte au commencement du moyen âge et que les Fellahs, peu à peu, les avaient détruites. L’existence de ces forêts expliquerait l’amour que les anciens portaient à la chasse dont on retrouve des scènes nombreuses sur les peintures et les bas-reliefs du temps. Aujourd’hui, seuls les Européens risquent quelques modestes coups de fusil à l’époque du passage des cailles et des canards sauvages. L’indigène, lui, ne se sert guère de son arme (quand il en possède) que pour les voleurs ou les animaux nuisibles. La plupart du temps il prend le gibier au piège et à la glu. Les cailles sont vendues vivantes, en cage de dix ou de vingt-cinq.

J’ai dit que l’Égyptien aime passionnément son pays. Il l’aime sans chercher à raisonner ses sentiments, uniquement parce que depuis toujours ses aïeux ont comme lui contemplé ce sol et ce fleuve béni entre tous et qui, grâce à ses inondations régulières, lui donne le blé d’où il retire son pain, le coton qui l’a rendu riche, le trèfle qui nourrit ses bufflesses, le maïs et la canne à sucre, sources de tant de biens. Un jour, on est venu lui dire que ce pays était menacé, on a éveillé en lui l’idée de patrie, et voici qu’une pensée nouvelle a germé sous ce front paisible. Ce qui pour les hommes turbulents des villes s’appelait nationalisme est devenu, chez ces simples, le patriotisme le plus pur.

On a vu d’humbles femmes fellahas donner sans hésitation pour « la cause » leurs économies et leurs bijoux. Des notes que j’ai eues sous les yeux, il résulte que les recettes les plus fructueuses réalisées par le parti sont venues de ces paysans qui, assez avares d’ordinaire, se sont dépouillés sans un regret pour subvenir aux frais d’entretien de la délégation envoyée en Europe.

Et si étonnante que la chose puisse paraître, ce ne sont pas ceux-là qui ont fait les révolutions. Ils les ont subies, voilà tout. L’expérience m’a montré qu’à chaque émeute, le Fellah n’avait qu’un désir : s’échapper, fuir les coups de feu et les mitrailleuses. Essentiellement pacifique, il sait que les soulèvements ne mènent à rien, il demande seulement qu’on lui laisse ce qu’il possède, le peu de bien qu’il hérita de ses pères et qu’il souhaite transmettre de même aux enfants issus de sa chair.

La femme fellaha, essentiellement travailleuse et économe, reste la forte tête du ménage, comme ses sœurs de l’époque pharaonique. Elle achète, vend, trafique à sa guise, et si le sort veut qu’un petit commerce lui échoie dans quelque bourg important, elle réalise des gains appréciables, tient boutique aussi bien que l’homme le mieux averti. La polygamie, qui d’ailleurs de plus en plus tend à disparaître, n’est même pas un obstacle à son bonheur. Le plus souvent, le mari ne prend une seconde épouse que quand la première a vieilli. Alors celle-ci goûte, dans l’orgueil de demeurer la maîtresse absolue du logis ou de la boutique, une joie qui compense ce partage dont elle ne voit que l’utilité. La seconde épouse est une aide, plus jeune, plus forte, sur laquelle elle se décharge des fonctions pénibles. Si « l’ancienne » a eu la chance de donner au ménage un ou plusieurs garçons, son autorité demeure pour toujours assurée. Même désirable et belle, la nouvelle venue sera Sa servante.

Évidemment, il y a des jalouses. Quelques crimes de temps à autre se commettent dont la justice est le plus souvent impuissante à dénouer la trame ténue. Mais ne s’en commet-il pas chez nous ? A balances égales, même avec le partage, la femme égyptienne se montre moins révoltée, uniquement parce qu’elle est aussi plus croyante que la majorité de nos paysannes modernes. Elle se soumet au sort qu’elle ne peut éviter et, dans l’espoir de mériter une vie meilleure, elle supporte la vie présente sans récrimination ni colère.

Étonnamment assimilable, elle donne les satisfactions des plus rapides, sitôt qu’on entreprend de la dégrossir et de l’instruire, et provoque l’étonnement et la fierté de celles qui consentent à entreprendre cette tâche. Elle apprend ce qu’on veut et ne l’oublie point.

Les événements qui se sont succédé en Égypte durant le cours de ces dernières années, ont prouvé que la femme égyptienne, de la plus humble paysanne à la plus grande dame, savait comprendre les aspirations du peuple, les défendre au besoin avec cette éloquence qu’on ne saurait, sans injustice, lui dénier.

Le jour, lointain peut-être, mais que chaque heure rapproche, où l’instruction, en pénétrant davantage dans le cœur de la nation, aura fait de cette femme, encore ignorante, l’égale de ses compagnons et de ses frères, une surprise profonde nous sera réservée.

Il faut avoir vu comme moi l’application des petites filles sur les bancs des écoles chrétiennes ou israélites, il faut aussi avoir constaté la facilité extraordinaire avec laquelle elles s’accoutument, en quelques mois, tant à la pratique des langues européennes qu’à nos mœurs, — cependant si différentes de celles de leur famille, — pour comprendre ce que l’on peut obtenir de pareils sujets.

J’ai connu des jeunes filles élevées chez nos religieuses, mariées à peine nubiles, et luttant de toutes leurs forces contre les préjugés de la famille qui voulait les obliger à vivre en esclaves, sous la tutelle de la mère de l’époux. Vivre seule avec son mari, avoir un appartement ou une maison que l’on gouverne, constitue encore une licence blâmable. Eh bien ! mes petites amies ne craignaient point d’affronter les foudres de la société en essayant de se créer un foyer à l’instar des Européennes. J’en sais qui, fortes de l’appui de leur mari, sont parvenues à faire de leur maison de véritables nids confortables que n’encombrent plus les parasites d’antan. Même, ô stupeur ! elles accompagnent parfois leur seigneur et maître soit à la promenade, soit en quelque « home » où règne le même esprit de modernisme et où les attend un autre jeune ménage, avide comme le leur d’indépendance et de civilisation. J’ajouterai que l’épreuve a parfaitement réussi.

Il est impossible de mesurer la somme de courage, l’effort magnifique de volonté que de tels actes représentent parmi la majorité des femmes égyptiennes. Quand viendra le temps où les exceptions seront généralité, l’Égypte du siècle dernier aura disparu. Une autre âme se lèvera de ce peuple longtemps courbé sous le joug qui le fit esclave. Avec ou sans les Anglais, ce peuple trop mal connu est en train de marcher si rapidement vers le progrès qu’il aura tôt fait de l’atteindre. Il est même à souhaiter qu’il n’y parvienne point trop vite. On ne saurait assez répéter à la jeunesse égyptienne qu’elle demeure la gardienne sacrée du passé de son pays ; elle se doit de ne point faillir à la lourde tâche qui lui incombe. Détruire peut sembler parfois utile, conserver est mieux. Le jour où les enfants des bords du Nil connaîtront comme il convient l’histoire merveilleuse de leurs anciens rois, leur orgueil goûtera une joie profonde et ils prendront soin de rendre à leur patrie la gloire et la grandeur d’autrefois. Mais ce jour-là aussi, beaucoup de ces choses qui nous rendirent si captivante la vallée du Nil et ses villes inattendues, le désert et les villages si curieux à observer, les intérieurs si intéressants à visiter, tout cela aura disparu. C’est pourquoi il faut se hâter de tracer ces lignes où j’ai essayé de mettre un peu de toutes mes impressions d’une époque qui n’est pas encore le passé, mais qui n’est déjà plus le présent de l’Égypte.

L’Égypte éternelle

L’ÉGYPTE QUI S’EN VA

La première impression ressentie par l’Européen d’il y a trente ans, en arrivant à Alexandrie, était un sentiment de surprise. Cette surprise dégénérait vite en stupéfaction. Dès que le paquebot avait jeté l’ancre dans le port, une nuée de farraches (portefaix) vêtus du large pantalon de toile serré aux chevilles, coiffés du tarbouche à forme de chéchia propre aux Alexandrins, se précipitaient sur le malheureux voyageur. Ils criaient tous de si bon cœur que les coups de bâton des drogmans accourus en hâte parvenaient à peine à leur imposer silence. L’arrivant, devenu leur proie, devait lutter avec la même énergie pour défendre à la fois et sa personne et ses bagages.

La ville, très peuplée, très animée, montrait déjà de larges artères parées d’immeubles européens. De beaux attelages parcouraient les rues Mais l’œil demeurait quand même amusé par une suite de tableaux aussi pittoresques qu’inattendus : longues charrettes indigènes garnies à se rompre d’une troupe de femmes du peuple, hermétiquement enveloppées dans leur habara de cotonnades teintes à l’indigo ; porteurs d’eau traînant leurs pieds nus, l’échine ployant sous le faix de la peau de bouc gonflée jusqu’au bord et arrosant doucement les trottoirs sur leur passage ; nègres couronnés de plumes d’autruche, le front pourvu d’un morceau de miroir où le soleil allumait de courtes flammes, le torse entouré d’une sorte de tutu parsemé de coquillages… Tout cela a complètement disparu. La ville d’Alexandrie, la capitale des Ptolémées, a pris aujourd’hui l’apparence d’une cité quelconque, plus italienne qu’égyptienne, assez semblable aux autres ports de la Méditerranée.

Pour le Caire, le changement s’accentue encore. L’ancien siège du Khalifat gardait, vers les premiers mois de 1890, un cachet d’orientalisme intense. Si les romantiques tels que Flaubert, Théophile Gautier et Jules Janin n’eussent point reconnu la place de l’Esbekieh de 1850, du moins se fussent-ils immédiatement retrouvés dans les innombrables ruelles bordant les nouveaux quartiers. La gare même ne les eût point surpris ; à peine franchi le seuil de ce monument plus que modeste, les regards de l’étranger étaient immédiatement attirés par la diversité des spectacles qui se multipliaient tout le long du jour devant la station. Alors, les bourriquiers étaient rois. Les ânes se voyaient partout. Malgré d’assez nombreuses voitures de louage, le joli baudet du Caire demeurait le mode de locomotion préféré. Seuls, les pachas et les femmes de grande famille s’offraient le luxe des coupés de prix ; tous les autres allaient tranquillement au trot rythmé de leurs montures. Même les Européens ne dédaignaient point cette façon archaïque de promenade. On pouvait voir de doctes professeurs traverser les places, haut perchés sur les selles de velours, tandis que l’ânier, plein de prévenances, tenait gentiment le parasol de soie écrue, invariablement doublé de vert, au-dessus de la tête du cavalier mal protégé du soleil par la calotte rouge qui est de rigueur pour les employés du gouvernement.

On retrouvait les porteurs d’eau et les danseurs nègres d’Alexandrie avec, en plus, d’innombrables processions de confréries musulmanes, dont la gravité était coupée par la gaîté des circoncisions et des mariages, cortèges bruyants et presque continus.

Enfin, même dans les quartiers les plus neufs, on sentait battre le cœur ardent de la vieille cité musulmane. Il n’était pas besoin d’aller au fond des antiques venelles de Saïda-Zénab, ou de Darb-el-Gamamiz pour en respirer les odeurs. Oh ! ces odeurs du Caire ! mélange subtil de cannelle, de clous de girofle, de poivre et de santal confondus, fragrances bizarres de fleurs ignorées de nos contrées, anbars et fohls dont, après tant d’années, je crois encore retrouver l’arôme… tout cela joint aux exhalaisons des fruits trop mûrs, à l’infect parfum de la helba dont les femmes du peuple demeurent imprégnées, à l’étrange relent du tamra-hena (henné frais), compose à la ville des Toulounides une atmosphère spéciale que l’on ne peut oublier quand on l’a une seule fois connue.

Si l’extérieur étonnait le nouvel arrivant, l’intérieur devait encore le surprendre davantage.

Malgré le flot montant de l’influence européenne, le Caire restait, du côté indigène, assez semblable au Caire du grand Mohamed-Aly. Les harems n’avaient pas beaucoup changé depuis cent ans. Le chef de famille demeurait le maître incontesté de la petite tribu composant sa maison. La polygamie était pratiquée par la bonne moitié de la population, et nul ne songeait à s’en plaindre. Les eunuques conservaient les mêmes prérogatives qu’au temps des Khalifes… et les jeunes filles, après quelques années passées entre les mains des institutrices ou des sœurs, reprenaient vite les coutumes ancestrales, sitôt les portes du harem franchies. On ne les voyait guère que dans quelques boutiques situées en des quartiers perdus du Mousky, toujours accompagnées de l’inévitable « gardien du sérail ». Un seul magasin, disparu depuis longtemps, avait le don d’attirer la clientèle féminine indigène. C’était ce magasin Pétaud, situé derrière le jardin de l’Esbekieh, dernier vestige de l’influence française en Égypte. Là, on n’était servi que par des femmes, et ces femmes se montraient d’une politesse exquise. Ce fut, je crois, le premier magasin où l’on ait vu des vendeuses. Pour cela sans doute les belles hanems ne craignaient point de s’y aventurer.

A cette époque, les harems prenaient, aux yeux des touristes, des airs de mystère bien faits pour attirer la curiosité des étrangères de marque. Aussi, pour les satisfaire, les maîtresses de maison, se souvenant des habitudes transmises par les aïeules, renouvelaient pour leurs visiteuses les traditionnelles cérémonies du café et celle du sirop, moins compliquée, mais non moins typique.

Pour servir le café, on employait de préférence les jolies esclaves circassiennes passées maîtresses en l’art de la grâce ; la plus âgée apportait sur un plateau d’or ou d’argent le café réduit en poudre impalpable, ainsi que la canaqua de cuivre ; elle préparait ensuite la braise sur un réchaud. Sitôt que l’eau chantait dans la canaqua, elle jetait la poudre appelée boune, tandis que le café prêt à être bu se nomme cahoua. Une autre esclave, plus jeune, disposait alors les précieuses tasses filigranées, — le plus souvent serties de perles ou de turquoises, — sur un plateau où l’on déposait la cafetière. La maîtresse de la maison se levait et, la main gauche sur la poitrine en signe de respect, elle prenait de l’autre les tasses une par une et servait elle-même ses invitées… Les confitures comportaient le même cérémonial que les sirops. Seulement, par un raffinement de courtoisie, on adjoignait à ces deux choses l’offre d’une magnifique serviette brodée d’or, que l’esclave passait d’une personne à l’autre, ce qui n’était pas toujours du goût des invitées, obligées de s’essuyer les lèvres après leurs voisines de divan.

A cette époque, peu de harems présentaient une installation européenne. Partout on retrouvait les tables massives, les divans circulaires aux mêmes coussins bourrés de coton, durs comme pierre, les mêmes fauteuils alignés à la façon d’autrefois en une symétrie désespérante. Pas de salle à manger ni de chambre à coucher. On mangeait n’importe où, autour du plateau traditionnel. Fourchettes et couteaux demeuraient l’apanage des grandes maisons. Pour dormir, seul le maître de céans possédait un lit ; les autres s’étendaient au petit bonheur où bon leur semblait, sur les matelas que les négresses allaient chercher dans la salle dévolue à cet usage. Une moustiquaire accrochée par quatre cordons, une couverture de coton piqué, un coussin long, il n’en fallait pas davantage… Comme les familles et les invitées étaient légion, chaque appartement, à la tombée de la nuit, prenait des apparences de dortoir. La toilette était vite faite. En dehors du bain hebdomadaire, nul ne se lavait autrement qu’à l’aide de l’aiguière et du bassin que l’esclave de service tenait sagement devant chaque visiteur…

Les distractions consistaient en de rares sorties par bandes, sous l’œil attentif de l’eunuque de la famille. Les noces, les circoncisions, les funérailles venaient, pour quelques heures, mettre la révolution dans la vie paisible des recluses.

Peu cultivées, elles se contentaient de la lecture de quelques contes orientaux, toujours les mêmes, ou des récits que leur faisaient les commères colportant de maison en maison les histoires de la ville. L’été, elles se donnaient entre elles d’étranges concerts. Nonchalamment accroupies sur les chiltas (matelas de soie) au sommet de leurs terrasses, elles distrayaient leur ennui au moyen de la houd ou de la noune, seuls instruments de musique que toutes connussent. Insensiblement, la petite cité s’animait à mesure que la soirée s’avançait. Sous les rayons de la lune, on voyait se détacher du groupe une danseuse, esclave affranchie ou simple parasite de la maison. Vite, les autres s’emparaient du darabouka, sorte de tambour de peau d’âne, précédé d’un long col de terre cuite et, à petits coups cadencés, elles accompagnaient les pas de l’artiste improvisée. Celle-ci, les crotales de cuivre entre les doigts, exécutait les danses les plus suggestives, qui duraient souvent jusqu’à l’aube.

En bas, dans le mandara, les hommes buvaient du cognac, en jouant au jacquet ou aux dés.

Mais dans cette Égypte désuète, aux mœurs presque médiévales, l’amour de la France demeurait si grand qu’il suffisait de se présenter au nom de notre patrie pour que toutes les barrières, d’un seul coup, tombassent, pour que les portes les plus closes s’ouvrissent…

Dans les harems, la Française était reçue, non point en étrangère, mais en amie. Beaucoup de femmes indigènes de la société parlaient notre langue ; les autres ne demandaient qu’à l’apprendre. Il semblait même parfois un peu gênant à celle qui arrivait d’être traitée avec de si magnifiques honneurs ; car non seulement on l’accueillait en souveraine, mais on lui imputait des mérites, une science, que le plus souvent elle ne possédait pas. Un enfant tombait-il malade ? Vite il fallait courir auprès de la dame française (Sett Françaouia) ; elle seule pouvait indiquer le remède infaillible qui le devait guérir. L’époux se conduisait-il de façon peu galante envers sa femme ? on venait solliciter les conseils de la nouvelle venue. Recettes culinaires, détails de toilette, façon de s’habiller, de se coiffer, tout était matière à réclamer les lumières de la Française. Elle seule semblait tout savoir, tout connaître ; chacune de ses paroles était un oracle, chaque prière un ordre, chaque enseignement une loi.

Les hommes, eux, ne pensaient pas qu’il pût exister au monde d’autres institutions que les nôtres, d’autres maîtres que nos professeurs, d’autres ouvrages que nos livres.

La France régnait là-bas, en souveraine charmante et incontestée.

Cette influence magnifique, que toutes les autres nations nous enviaient, nous la devions à tous ceux de nos compatriotes qui, depuis les compagnons de Bonaparte, — les Larrey, les Monge, les Berthollet, les Caffarelli, les Geoffroy Saint-Hilaire, — avaient commencé d’introduire les premiers éléments d’instruction en Égypte. A la suite de ceux-là dont le nom, après plus d’un siècle, est demeuré impérissable en Égypte, d’autres étaient venus, appelés par le vice-roi Mohamed-Aly. Un Français, M. Sève, devenu Soliman-Pacha, avait réformé et discipliné les armées ; son œuvre fut aidée et continuée par une pléiade d’officiers, français comme lui, parmi lesquels il faut citer le lieutenant général Boyer qui, sur la demande du Pacha, quitta Paris en 1824, le colonel Gaudin, M. Paulin de Tarlet, MM. Varin, Gonthard, de Veneur, Guillemain, Rey, Plassat. La plupart reposent encore dans le vieux cimetière abandonné de l’ancienne Babylone. La marine avait été confiée à M. Besson. L’arsenal fut placé entre les mains de l’ingénieur de Cerisy.

Mais ce serait mal connaître le génie éclectique du grand réformateur Mohamed-Aly que de penser un instant qu’il pût se contenter d’organiser seulement les moyens de défense ou d’attaque de sa nouvelle patrie. Sitôt que son règne fut certain et les droits de sa dynastie assurés, il songea à s’attacher une élite de savants et de professeurs capables de donner à l’Égypte une place à part dans le monde oriental. Nous savons qu’il réussit au delà de tout espoir.

Bientôt les écoles s’ouvrirent, les hôpitaux s’élevèrent, les fabriques se dressèrent un peu partout dans le voisinage du Caire et dans le Delta. Des hommes tels que Félix Mangin, Clot-bey, Mougel-bey, firent plus en quelques années pour le renom de notre pays que les plus glorieuses conquêtes.

Le vicomte de Forbin débarque à Damiette en 1817 et de là gagne le Caire. Il se montre tout heureux d’y rencontrer un aussi grand nombre de Français. C’est M. Asselin de Cherville, notre consul, « qui unit beaucoup de savoir à la plus grande modestie » ; c’est M. Gaspary, M. Duclos, Mme Barthélemy, nièce de l’auteur du Voyage du jeune Anacharsis, et qui garde toujours vivant dans son cœur de vieille femme, le souvenir de Voltaire connu autrefois à Paris. C’est encore M. Collière, le docteur Dussap, la famille Caffe et tous les autres qui, déjà, se groupent autour du législateur Mohamed-Aly. On parle à M. de Forbin du colonel Boutin, l’explorateur qui vient de périr assassiné tout près de Balbeck au moment où il se disposait à reprendre la route de France. Le colonel Boutin a, l’un des premiers, étudié les Coptes. C’est encore M. Davenat, drogman du consulat de France, qui a fait le voyage de la grande oasis. A Alexandrie, c’est un Français, M. Roussel, dont les collections retiennent l’attention des savants et des voyageurs. Ces collections, amassées lentement par nos premiers archéologues, ne se faisaient ni sans périls ni sans peines. Elles exigeaient aussi de grands frais. M. Forbin est assez explicite sur ce point. Par lui, nous apprenons que déjà la prodigalité des Anglais a éveillé la cupidité orientale. « Les moindres monuments se vendent à des prix excessifs. Le crédit et les richesses de l’Angleterre rendent cette nation maîtresse presque exclusive des antiquités égyptiennes. » Le transport seul d’une tête colossale coûtait cinq cents guinées au consul d’Angleterre. La France ne permettait pas une telle dépense à ses administrés. Il fallait donc qu’ils agissent à leurs frais.

Les Saint-Simoniens arrivèrent en Égypte en 1833. Ils y reçurent l’accueil le plus généreux. En échange, la terre des Pharaons leur doit un essor réel vers le progrès ; essor qui ne devait aller qu’en grandissant, grâce à la constante volonté des plus remarquables disciples du Père Enfantin. Lambert, Fournel, Bruneau, Busco, devaient laisser là-bas un nom impérissable. Il n’est pas jusqu’aux femmes saint-simoniennes dont l’œuvre, toute de dévouement et d’apostolat, n’ait laissé des traces qui, cinquante ans plus tard, demeuraient encore. N’oublions pas que c’est à l’exemple de l’une d’elles, Suzanne Voilquin, que l’Égypte dut ses premières sages-femmes, ses premières infirmières diplômées. Jusque-là, le soin des enfants et des mères restait confié aux plus stupides matrones, prises dans les derniers rangs du peuple.

Ampère, qui visita l’Égypte en 1844, ne peut s’empêcher de témoigner sa surprise en constatant l’influence dont jouissent nos compatriotes, tant au Caire qu’à Alexandrie. Il nous dit que partout l’on serait heureux de rencontrer des hommes tels que le Dr Ablot, MM. Perron et Linant. Parlant de la maison de ce dernier, il déclare avoir trouvé « fort agréable d’aller le soir prendre place sur un divan et, en fumant un excellent narghilé, de converser avec Mme Linant qui, toute blanche dans son costume demi-oriental, et assise sur des carreaux de pourpre, fait en français les honneurs de son salon arabe ». A propos de Lambert, l’ex-Saint-Simonien, il nous explique que ce dernier a renoncé de fort bonne grâce à son rôle d’apôtre, pour n’être plus qu’un homme d’esprit. C’est à Ampère que Lambert confessa un jour que, s’il reconnaissait avoir été autrefois « un peu » ridicule, il trouvait que d’autres l’étaient « beaucoup ».

Chez Soliman-Pacha, Ampère retrouva un billard français et des journaux de Paris… Chez le Dr Clot-bey, il eut la joie d’admirer une superbe collection d’antiquités égyptiennes… et, sans doute, notre savant compatriote lui fit la lecture de quelque chapitre de ce remarquable ouvrage qui restera le plus parfait monument des études sur l’Égypte. D’ailleurs, Clot-bey, comme les autres, représentait une élite ; chacun d’eux portait en soi la valeur de plusieurs hommes. Xavier Marmier, venu deux ans avant Ampère, ne nous dit-il pas que le chimiste Perron se distrayait de ses heures de cours à la nouvelle école de médecine du Caire, par l’étude approfondie de l’arabe, dont les manuscrits lui donnaient les renseignements les plus précieux sur la littérature et la science au temps des Khalifes…

Xavier Marmier se montre surpris de trouver au Caire un hôtel français dont le propriétaire, M. Colomb, ne dédaigne pas de présider lui-même à la haute direction de ses fourneaux. Non loin de l’hôtel, se trouve le cabinet de lecture de M. Bonhomme, où le voyageur égaré en cette terre lointaine trouve non seulement une bibliothèque complète, mais ce régal si apprécié de tous les hommes venant de Paris : des journaux ! sur lesquels se précipitent les nouveaux venus à l’affût des premiers Paris, bien qu’ils datent de plusieurs semaines.

Durant les années qui séparent le règne de Mohamed-Aly de celui de son petit-fils Ismaïl-Pacha, c’est encore les savants, les ingénieurs, les officiers et les médecins français qui concourent à la civilisation et à la prospérité de l’Égypte : École de médecine, École de droit, École d’agriculture, des beaux-arts, des arts et métiers, Institut, créés et dirigés par nos dévoués compatriotes. La construction et l’inauguration du canal de Suez vont parfaire notre gloire et augmenter, s’il est possible, notre influence en Égypte.

Sous le règne d’Abbas, comme sous celui de son successeur Saïd, les Français, accourus chaque jour plus nombreux, augmentent le prestige de notre pays en cette terre égyptienne où les souverains eux-mêmes leur témoignent une confiance absolue. Nous ne sommes pas un peuple colonisateur, et notre sol nous offre par lui-même assez de ressources pour que, rarement, l’idée nous vienne d’aller demander ailleurs le pain quotidien. Ceux qui, alors, prirent la mer pour se rendre sur les rives du Delta, ne s’exilaient point d’eux-mêmes, tous ils faisaient partie de l’élite choisie et appelée par les vice-rois, amis de notre pays. Jusqu’à la chute d’Ismaïl-Pacha, les descendants du grand chef de la dynastie égyptienne se firent une loi de pratiquer son exemple.

Ceux-là seuls qui connurent les journées de l’inauguration du canal et furent les hôtes du khédive Ismaïl, peuvent encore dire ce qu’était alors l’hospitalité égyptienne, et la place que la France tenait dans ce pays de miracle. Les invités de choix ayant vécu ces heures dignes des Mille et une Nuits ne les oublieront jamais…

Mais la prodigalité du vice-roi n’avait pas été sans entamer fortement les finances du pays. Tewick-Pacha, fils et successeur d’Ismaïl, en montant sur ce trône d’où son père venait de descendre par la volonté des puissances européennes, recueillait une succession particulièrement difficile. La surveillance pénible dont il devenait l’objet, la douceur un peu molle d’un caractère inhabile à secouer le joug qu’il devait subir, enfin la misère croissante du peuple, le désordre d’une armée mal guidée, surtout point payée, tout cela rendit alors la situation des Français assez critique en Égypte. Les événements de 1882 que je vais essayer de décrire devaient achever de ruiner notre influence, ravissant du même coup à nos malheureux compatriotes les bénéfices de près d’un siècle de patience, de travail et d’efforts.

EN ÉGYPTE RÉVOLTÉE

Le 11 juin 1882, les partisans d’Arabi Pacha, exaspérés de voir leurs réclamations repoussées, portèrent leur fureur sur les Européens, qui n’étaient pour rien dans l’affaire.

Pour se montrer équitable, il faut expliquer que la rixe terrible dont les suites devaient exercer une si prodigieuse influence sur les destinées de l’Égypte, commença par une altercation entre un cocher indigène et un Européen, Maltais d’origine, frère du valet de chambre du consul d’Angleterre, M. Cockson.

Le cocher, qui depuis plusieurs heures voiturait son client, se vit allouer pour sa peine la somme dérisoire d’une piastre (vingt-cinq centimes).

Le Maltais, par prudence, s’était fait déposer devant le café Gavvat-el-Gézaz, situé rue des Sœurs. Ce café, appelé par les Européens « le café vitré », était tenu par un compatriote du promeneur peu généreux. Le cocher, furieux de se voir si mal payé, protesta, puis, devant le mutisme de son client, le suivit dans l’intérieur du café en l’accablant d’injures violentes.

Par ce beau dimanche d’été, l’établissement regorgeait de monde. La chose ne traîna pas. Le Maltais, probablement ivre, se rua sur le malheureux automédon et, arrachant du comptoir le large couteau[1] qui y demeurait suspendu à l’aide d’une ficelle, il en frappa si violemment l’indigène que la mort fut instantanée.

[1] Dans les cafés grecs, il est d’usage de servir aux clients des hors-d’œuvre appelés mézé. Le jambon et la mortadelle nécessitent l’emploi du couteau.

En quelques minutes, Grecs, Maltais, Égyptiens, se jetant les uns sur les autres, livrèrent une véritable bataille. Du café, l’émeute gagna aussitôt la rue. Bientôt, la ville entière sembla peuplée d’hommes en folie.

Les Musulmans, surgissant de toutes parts avec cette rapidité stupéfiante propre aux heures des grandes catastrophes, lançaient leur terrible cri de ralliement : Gay yâ mosslemine ! Gay ! Beycktelou Ekhwatna ! (Venez ô Musulmans, venez ! on tue nos frères…)

L’appel fatidique ne fut que trop entendu.

Les yeux hors des orbites, la face convulsée, ils accouraient armés de pieds de tables, de débris de chaises, de broches et de fers de lit, tous objets dérobés aux cafés européens et aux rez-de-chaussée du voisinage.

Mais bientôt, ces armes légères ne suffirent plus.

Comme pris du même furieux délire, les hommes des deux camps firent irruption dans un grand dépôt du Souk-el-Gedid (marché neuf) et s’emparèrent de nabouts[2] qui s’y trouvaient en abondance.

[2] Le nabout, long bâton de cormier, est demeuré, depuis la plus haute antiquité, l’arme préférée du paysan égyptien. Entre ses mains, il n’en est pas de plus redoutable.

Entre temps les Grecs s’empressaient de charger leurs revolvers.

Et la tuerie commença.

Ceux qui, comme moi, ont entendu les cris d’angoisse, les hurlements des femmes du peuple et les râles d’agonie des blessés, ne sauraient oublier les affres épouvantables de ce jour-là. Durant la nuit, les plaintes des victimes que l’on égorgeait presque sous nos fenêtres, arrivaient jusqu’à nous, accompagnés par le rythme lugubre des flots battant les pilotis du théâtre Rossini que nous dominions.

L’historique des jours qui suivirent nous entraînerait trop loin. Mais il est impossible de passer sous silence le bombardement d’Alexandrie par l’escadre anglaise sous les ordres de l’amiral sir Beauchamp Seymour. Cet acte inattendu, et exécuté sans déclaration de guerre préalable, eut lieu le 11 juillet. Il détruisit pour plusieurs millions de propriétés et tua un grand nombre d’habitants.

Du côté de l’Égypte, l’artillerie était sans défense. « Pas une batterie du côté de la rade ou de la mer n’a été altérée, pas un terrassement n’a été opéré, pas un seul canon n’a été monté. La plupart des pièces en batterie, à âme lisse, de courte portée, calibres 12, 22 et 32, n’avaient pas bougé de leurs places depuis environ trente-huit ans, époque à laquelle le général Galice-bey, au service de Mohamed-Aly, les mit en position. Sur 101 canons Armstrong de 9 à 10 pouces, 64 seulement étaient montés ; les 37 autres gisaient hors des plates-formes où les Anglais ont dû les trouver, côte à côte et loin de leurs affûts. Quant à leurs projectiles, ils ne quittèrent jamais les magasins de l’Arsenal. La veille de l’action, pas un canon n’avait ses munitions au poste de guerre »[3].

[3] John Ninet, Arabi-Pacha-Égypte 1880-1883.

Pendant le bombardement, toutes les autorités locales ayant disparu, la ville se trouva complètement abandonnée aux pillards et aux incendiaires, ramassis de toute la lie de la population alexandrine. Les Bédouins, campés à Ramleh, avaient reçu ordre de faire la police de la ville. Ils se contentèrent de piller les magasins, après avoir défoncé les devantures et, leur convoitise satisfaite, ils mirent le feu à ce qui restait. Les prisons, ouvertes par force, avaient aussi vomi sur la voie publique tout leur lot de malfaiteurs, qui se ruèrent au sac des habitations et des boutiques.

Les rues, où gisaient pêle-mêle les cadavres des victimes et les restes calcinés des meubles et des charpentes, livraient passage à d’innombrables charrettes sur lesquelles des familles apeurées avaient pris place, fuyant la cité maudite. Durant trois jours, l’exode continua. Le vice-roi s’était enfermé dans son palais de Ramleh. Les grands harems, depuis longtemps, avaient fui au Caire.

Les Européens, sagement conseillés par leurs consuls, recevaient l’hospitalité à bord des grands paquebots ancrés au large, où les compagnies leur faisaient payer un franc un modeste verre d’eau. Mais le plus grand nombre avait gagné des rives plus clémentes. Sur ordre, la flotte française, qui d’abord avait mouillé dans la rade, était partie pour Beyrouth, au grand désespoir des rares Français qui avaient mis en elle tout leur espoir. Cette poignée de Français, demeurés à Alexandrie malgré toutes les menaces, constituait une réunion d’hommes résolus. Si les autres colons avaient suivi leur exemple, la ville eût sans doute échappé au désastre. Il suffit de quelques bras énergiques tenant en main les armes dont ils n’eurent d’ailleurs pas à faire usage, pour sauver le Crédit lyonnais, dont la porte ne fut même pas forcée.

Il est regrettable qu’à ce moment les consuls et les fonctionnaires, sur les injonctions de leurs gouvernements respectifs, aient cru devoir donner l’exemple de l’exode. Autrement, bien des malheurs eussent pu être évités.

Cependant l’Europe, au reçu de ces événements mémorables pour l’Égypte, demeurait indifférente.

Quelques semaines plus tard, Arabi-Pacha, embarqué sur l’ordre des Anglais, faisait route vers Ceylan. On lui accordait une pension, généreuse pour l’époque : 12 000 francs, avec faculté de jouir de ses rentes personnelles, et d’emmener une partie de son harem et de ses serviteurs, cependant que les naïfs, dont le seul crime avait été de le soutenir dans sa révolte, recevaient comme prix de leur complaisance le châtiment suprême.

Les émeutiers d’Alexandrie furent punis les premiers ; ces malheureux furent obligés de creuser eux-mêmes leurs propres tombes sur la place des Consuls, à Alexandrie, où ils reposent encore, tandis que sur leurs têtes horrifiées se dressaient d’innombrables potences.

Depuis, la place funèbre a été transformée en jardin public. Des pelouses vertes, des arbres touffus où s’ébattent des milliers d’oiseaux, mettent la joie de la nature en ce coin charmant, où toutes les rues du côté Est aboutissent à la mer. Cette mer, que l’azur immuable du ciel égyptien rend éternellement bleue, ajoute au décor un charme nouveau, dont les touristes ne se lassent point. Les hauts immeubles, de construction moderne, bordant la place, achèvent de donner à cet endroit de la ville un cachet d’élégance dont les Alexandrins sont très fiers.

Pour moi, dont la jeunesse fut frappée si abominablement par le terrible spectacle des jours sanglants, la place des Consuls demeurera toujours « le cimetière des premiers révolutionnaires ».

C’est un lieu commun de répéter aujourd’hui, après tant d’autres, qu’un seul homme en France comprit alors l’extrême portée de la tragédie qui se déroulait en Égypte. J’ai nommé Gambetta. Il ne cessa pas de lutter contre ce qu’il appelait une abdication. Mais la plupart des députés du moment n’entendaient rien à la question, pourtant si grosse de conséquences. En réalité, ceux qui par leurs connaissances ou leur intuition personnelle pouvaient prévoir l’avenir, sacrifièrent leur conviction à leur popularité.

Gambetta vit son ministère tomber peu après et ne récolta que des quolibets pour s’être prononcé avec tant de chaleur sur des actes qui s’accomplissaient si loin de Paris.

En attendant, l’Angleterre commençait tout tranquillement en Égypte son œuvre de colonisation.


Il ne m’appartient point de faire de la politique, à cette place : laissant aux hommes compétents le soin de juger, je voudrais seulement narrer ici ce qu’il m’a été donné de voir, en un pays que je connais parfaitement bien.

Quoi qu’on ait pu dire, la tranquillité de l’Égypte n’a jamais été que relative. En réalité, tout ce que la révolution de ces dernières années a pu accomplir date des journées de 1882.

Seulement, les émeutiers de ma jeunesse ont passé la main à une génération tout autre. Alors, la révolte partait de l’armée et du peuple. D’ailleurs, pas plus l’un que l’autre ne se montrait bien conscient de ses droits. Ils réclamaient une constitution, sans savoir au juste en quoi elle consistait. A l’heure actuelle, le mouvement, dirigé par des hommes de haute culture, a cela de redoutable qu’il englobe la population tout entière.

Les misérables soldats, les âniers faméliques, les fellahs sauvages de 1882 composant la milice d’Arabi-Pacha, tuaient pour tuer et s’attaquaient uniquement aux têtes coiffées du bornett (chapeau). Pour eux, le chapeau représentait l’insigne du chrétien.

Quelques-uns même, armés du terrible nabout, frappaient sans pitié tout homme dont le teint clair, les cheveux blonds ou châtains semblaient désigner un étranger. C’est ainsi qu’à l’hôpital indigène où on avait transporté les cadavres des victimes, on put reconnaître les corps de plusieurs Turcs, qui avaient en vain répété à leurs bourreaux la formule de foi musulmane. La foule, ivre de sang, trompée par la blancheur de leur face, voyait en eux les fils d’une autre race.

Les Égyptiens d’aujourd’hui n’ont avec ceux-là qu’une lointaine parenté.

Un sentiment, inconnu jusqu’à ce Jour, est né sur l’antique terre : le patriotisme. J’entends inconnu quant à l’Égypte musulmane, car pour la contrée des sages Pharaons, on ne saura nier qu’elle vénéra ce sentiment bien avant que les Romains l’eussent placé à la hauteur d’un véritable dogme.

Les sujets d’Aménophis aimaient ardemment leur sol et le voulaient plus grand que tout.

C’est de ce passé magnifique, dont l’étude leur a permis de mesurer la grandeur, qu’arguent aujourd’hui les hommes nouveaux pour réclamer leur indépendance. Et comme, en apprenant mieux l’histoire de leur pays, ils ont compris que la nation la plus forte n’est point la plus isolée, ils ne souhaitent pas retourner au fanatisme, ni fermer leurs portes aux lumières ni aux concours des autres peuples, de confessions différentes. Ils demandent au contraire qu’on leur fasse confiance, et que les étrangers reviennent en foule apporter aux rives du Nil l’animation de leur présence et l’or de leurs banques. Mais ils veulent surtout être les maîtres chez eux, ambition naturelle à tout peuple conscient de sa force et de ses droits.

Ces droits, le premier Égyptien qui ait eu le courage d’y faire appel, c’est le jeune Mustapha Kamel, patriote convaincu et incomparable orateur.

Dans le magnifique discours prononcé par lui à Alexandrie, le 3 mars 1896, en pleine occupation anglaise, après avoir exposé avec une clarté remarquable la situation créée au pays par la politique britannique, il s’exprimait ainsi au milieu d’une foule enthousiaste :

« Pourrons-nous, un jour, être fiers nous aussi de notre patrie ? Pourrons-nous jamais être un peuple fort et respecté ?… J’en fais le vœu le plus ardent. Nous ne pouvons arriver au bonheur rêvé, à la réalisation de nos espoirs patriotiques que par un accord de tous, et l’amour unanime de l’Égypte. Laissons de côté nos querelles et nos passions personnelles ; soyons unis de cœur et d’action. Ne donnons pas au monde le spectacle d’une famille qui se querelle pour le partage des biens et des meubles que contient sa maison, tandis qu’un incendie la dévore.

« Le jour où l’union de tous les Égyptiens sera un fait accompli, nos espoirs deviendront des réalités.

« Ce jour-là, nous pourrons nous écrier fièrement : — Nous sommes les enfants libres de l’Égypte libre ! »

Je ne puis m’empêcher de citer encore ce passage d’un autre discours du jeune orateur.

« La civilisation égyptienne ne pourra durer dans l’avenir que si elle est fondée par le peuple lui-même, que si le fellah, l’ouvrier, le commerçant, l’instituteur, l’élève et tout Égyptien, savent que l’homme a des droits sacrés auxquels il ne faut jamais toucher ; qu’il n’est pas créé pour être un instrument, mais pour mener une vie intelligente et digne ; que l’amour de la patrie est le plus beau sentiment qui puisse ennoblir une âme, et qu’une nation sans indépendance est une nation sans existence.

« C’est par le patriotisme qu’un peuple barbare arrive, en peu d’années, à la civilisation, à la grandeur et à la puissance. C’est de lui qu’est formé le sang qui coule dans les veines des nations viriles, et c’est de lui que découle la vie pour chaque être vivant. »

Cependant, et c’est là encore que se marque la différence existant entre les hommes d’il y a vingt-cinq ans et ceux d’aujourd’hui, ce même Mustapha Kamel n’est pas seulement Égyptien, il est Musulman, et c’est ce qui fait sa force parmi le peuple. Nous trouvons un peu de sa profession de foi dans cette dernière phrase. Parlant de l’influence immense exercée par Mohamed-Aly sur l’Égypte, il s’écriera :

« Le grand homme qui a changé les destinées de l’Égypte et l’a comblée de tant d’honneurs et de prestige, a su concilier dans son œuvre les principes de la civilisation moderne et les dogmes de l’Islamisme. Il a trouvé dans notre admirable religion la matière vitale de la plus haute civilisation que les hommes puissent rêver, et il a eu la certitude que par l’Islamisme on peut atteindre le plus vaste ensemble des félicités dans la vie.

« Si nous imitons son exemple, en nous appuyant sur l’Islamisme, en prenant à la civilisation occidentale ce qu’elle a de bon et d’utile, en méditant l’histoire et en échappant à cette division qui a tant nui à l’Égypte et à l’Islam, nous arriverons certainement à acquérir la grandeur et la place marquée que nous ambitionnons[4]. »

[4] Extrait du discours prononcé par Mustapha Kamel à Alexandrie, le 21 mai 1902, à l’occasion du centenaire lunaire de l’élection de Mohamed-Aly.

On juge avec quelle ferveur la masse des Égyptiens demeurés strictement fidèles à la loi du Prophète accueillirent les paroles de ce leader du parti nationaliste. Il n’était, pour l’instant, nullement question d’étendre ce nationalisme aux divers habitants de l’Égypte. Mustapha Kamel, que j’ai personnellement connu, avec lequel j’ai eu de nombreux entretiens, s’intéressait uniquement à l’Égypte musulmane.

Sous ce rapport, son incontestable talent a fait plus de tort que de bien à la nation qu’il voulait défendre.

Le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, l’a suivi par fanatisme et l’a dépassé dans ses ambitions.

Le meurtre du premier ministre, Botros-Pacha-Gali, assassiné le 13 février 1910 par l’étudiant Wardani, n’eut pas d’autre cause. Botros ne fut point frappé comme ami de l’Angleterre, mais uniquement parce que, pour beaucoup, le choix d’un chrétien dans le ministère froissait les sentiments religieux.

Qu’il me soit permis de noter ici une remarque strictement personnelle, basée sur la plus consciencieuse, la plus constante observation.

N’est-il pas curieux de constater que, parmi tous ceux qui essayèrent de secouer le joug anglais en terre d’Égypte, depuis le précurseur Mustapha Kamel jusqu’aux émeutiers si tenaces de ces dernières années, le mouvement a été surtout suivi par les étudiants et par les élèves des écoles secondaires, c’est-à-dire par ceux-là mêmes qui, placés depuis longtemps sous la direction des professeurs anglais, auraient dû les premiers courber la tête et, mieux que tous les autres, subir le joug sous lequel on les entraînait ?

Et c’est là que j’arrive au point délicat de ces notes, que je voudrais surtout impartiales.

Je ne parlerai ni des écoles militaires, autrefois florissantes, ni de l’École de médecine, ni de l’École de droit, toutes trois créées par des Français dévoués à l’Égypte et parvenues, grâce à leurs efforts, à un tel degré qu’il permettait tous les espoirs. Il me suffira de citer simplement les écoles proprement dites, celles qui, de par leurs fonctions mêmes, forment les futurs hommes d’une nation.

Quand j’arrivai en Égypte, le gouvernement commençait à peine de créer quelques écoles, dont la direction supérieure était confiée, pour la majeure partie, à des Français ou à des Suisses. L’instruction publique demeurait elle-même entre les mains d’un Genevois de grande valeur dont il m’a été donné plus d’une fois d’apprécier la vaste érudition et la grande autorité. Il se nommait Dore-bey. Ces écoles, faible balbutiement d’un pays qui s’éveille, prenaient leur essor quand survinrent les événements déjà cités.

Mais bien avant, la France avait apporté en Égypte, sur l’aile de ses missions, la bonne parole de la science et les premiers principes de la civilisation moderne. Les Lazaristes, les Frères des Écoles chrétiennes, puis les Pères des Missions africaines de Lyon, enfin les Jésuites, s’efforçaient à donner aux garçons l’instruction que les élèves de France recevaient dans leurs collèges. Les filles n’étaient pas non plus oubliées. Les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, les Dames de Sion, de la Mère de Dieu, les Sœurs de Saint-Joseph, de la Délivrande, et enfin les Dames du Sacré-Cœur, répandaient sur les jeunes âmes féminines orientales les bienfaits d’une éducation jusque-là confiée à des institutrices particulières — luxe onéreux que les familles assez riches pouvaient seules se permettre. Et que l’on ne se figure point que religieux et religieuses exerçassent la moindre pression sur l’esprit des enfants confiés à leur garde. Musulmans, Israélites et Chrétiens travaillaient ensemble, sous le regard des Pères et des Sœurs, sans que jamais aucune des différentes confessions pût être froissée. L’instruction religieuse était donnée à chaque groupe par les prêtres de son culte.

Quelques années plus tard, le bagage se trouva augmenté par l’institution de deux lycées français, l’un au Caire, l’autre à Alexandrie, et par des écoles de l’Alliance israélite.

Dans toutes ces écoles sans exception, les enfants recevaient et reçoivent encore une instruction assez complète pour que le gouvernement français ait cru nécessaire de déléguer chaque année des professeurs, qui viennent faire subir aux élèves les épreuves du brevet, simple et supérieur, et celles du baccalauréat.

Ces écoles, qui n’ont cessé de prospérer en ces dernières années, avaient atteint au 10 mars 1919 le chiffre respectable de 27 000 élèves appartenant à toutes les races, professant tous les dogmes, mais unis fraternellement dans le double amour de l’Égypte qui les a vus naître, et de la France qui les instruit. Non seulement la langue du pays, l’arabe, n’était pas négligée, mais les plus savants ulémahs du Caire et d’Alexandrie étaient appelés à parfaire sur ce point l’érudition des Musulmans attachés à l’école.

Les hommes les plus remarquables parmi les Égyptiens de ces vingt dernières années sont d’anciens élèves des Frères, ou des Pères des Missions africaines. Ces hommes, demeurés d’excellents patriotes, gardent à la France un amour qui ne se démentit jamais. Innombrables sont aujourd’hui les négociants et les employés qui doivent leur instruction aux écoles de l’Alliance israélite. Là aussi on fait aimer notre patrie, et je demeurai confondue d’admiration, pendant la guerre, au cours d’une visite que je faisais à l’école israélite de Tantah, en entendant des fillettes de douze à quatorze ans réciter — avec quel enthousiasme ! — des actes entiers de nos poètes, choisis au hasard sur ma demande.

Il y a mieux. Au printemps de 1919, à Alexandrie, notre consul, M. Lucien Horizon, me demanda d’assister à la séance de cinéma offerte ce jour-là aux élèves des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Dans la loge où nous prîmes place, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de têtes brunes, parmi lesquelles de rares nattes blondes faisaient tache. De-ci, de-là, les blanches cornettes des Sœurs semblaient de grands papillons protecteurs.

— Il y a là douze cents petites filles, me dit le consul, et toutes ne sont pas présentes ; la salle n’est pas assez vaste.

Il s’interrompit ; l’orchestre attaquait les premières mesures de Sambre et Meuse. Alors, je pus voir cette chose étonnante qui mit des larmes dans mes yeux : tandis que sur l’écran se profilait la vision magnifique de nos soldats entrant à Colmar, toutes ces enfants, élèves de nos écoles, entonnèrent de leurs voix pures le chant célèbre que jouaient les musiciens.

Et ce fut ainsi jusqu’au bout. Depuis la Marseillaise jusqu’à la Marche lorraine, ces petites savaient tous les airs, tous les couplets, et rien ne me sembla plus touchant que le spectacle qui me fut donné ce jour-là.

Les Françaises, pourtant, se montraient rares ; nombreuses, bien plus nombreuses, se trouvaient les Égyptiennes, les Grecques et autres étrangères de tous pays, confiées à nos Sœurs. Cependant, leurs jeunes cœurs battaient de la même ivresse, leurs yeux brillaient de la même joie que j’avais vue quelques mois plus tôt dans les yeux des jeunes Parisiennes, au matin fameux de l’armistice… Et notre victoire semblait leur victoire ! Et nos chants sur leurs lèvres innocentes devenaient leurs chants…

Comme j’exprimais ma surprise, et aussi ma reconnaissance à notre consul, il me dit gaiement :

— Oui, je crois que c’est une bonne idée de montrer un peu de la France à ces enfants qui l’aiment tant ! Et vous n’en voyez qu’une partie. Chaque jour, une école différente vient ici ; hier, c’était l’Alliance israélite, demain ce sera le lycée français, après-demain les Frères des Écoles chrétiennes. Ainsi, tous et toutes auront vu l’entrée glorieuse de nos troupes ; j’espère bien leur montrer de même les fêtes solennelles du grand jour, le passage des poilus sous l’Arc de Triomphe.

Dans la soirée, et toujours en compagnie du consul, je visitai le collège des Frères. Là aussi, grande fut ma surprise en constatant l’organisation de cet établissement. Par pouvoir spécial, les Frères, qui chez nous bornent leurs efforts à l’enseignement primaire, ont en Égypte la mission de pousser leurs élèves jusqu’au baccalauréat. Mais tandis que les Jésuites préparent surtout aux lettres, en Égypte les Frères orientent les enfants vers les études pratiques : École Centrale, Arts et métiers, Écoles d’électricité, Commerce. Ce qui surtout m’a frappée dans l’inspection trop rapide que je fis des classes, des salles de conférences et du musée, véritable pépinière de documents, ce fut l’admirable collection des produits locaux. Le coton, roi incontesté du pays par la richesse qu’il y apporte, est représenté sous toutes ses formes, depuis la graine bénie d’où la plante précieuse va sortir, jusqu’à l’étoffe tissée avec les fils de ses flocons. Et toutes les espèces de coton sont là. Il en est de même pour le lin et le chanvre indigènes. Les minéraux occupent aussi une large place, ainsi que les plantes tinctoriales. L’Égyptien qui sort de ce collège connaît déjà à fond les matières premières de l’industrie locale, dont un stage dans nos grandes écoles lui permettra de tirer le parti le meilleur pour le développement économique de la nation. Si j’ajoute que les Frères comptent deux mille élèves pour la seule ville d’Alexandrie, il est facile de se rendre compte des services qu’un tel enseignement peut rendre à l’Égypte. Les Jésuites ont surtout formé des avocats, des magistrats, des médecins qui, après de solides études secondaires sur les bancs des collèges du Caire et d’Alexandrie, sont allés parfaire en France leur instruction, et prendre leur diplôme. Il en est de même pour les Pères des Missions africaines, qui sont établis particulièrement en province. Le collège de Tantah a donné à l’Égypte des hommes de la plus haute valeur. Je ne parle que pour mémoire du Lycée français, peu fréquenté par les indigènes.

Autrefois, à l’heure où notre influence s’affirmait en Égypte, l’éducation des jeunes gens était complétée par cinq années passées dans notre pays, à la Mission égyptienne instituée par le sage Mohamed-Aly. Ces jeunes gens, une fois chez nous, recevaient une pension mensuelle variant de deux à trois cents francs. Ils touchaient aussi les sommes nécessaires aux frais d’inscription aux différentes facultés, leçons particulières, achat de livres, etc… Le temps révolu, les diplômes pris, les élèves rentraient en Égypte où ils trouvaient aussitôt des postes, suivant leurs différentes carrières.

La Mission égyptienne a été l’une des premières œuvres sacrifiées au régime de l’occupation. Déjà, vers 1902, Mustapha Kamel appelait sur ce fait l’attention du public :

« La Mission égyptienne est une institution chargée de compléter à Paris l’instruction des meilleurs étudiants égyptiens, qui a donné à l’Égypte ses hommes les plus distingués ; fort importante autrefois, elle n’est plus composée, à l’heure actuelle, que d’une dizaine d’étudiants, pour la moitié Arméniens. On empêche maintenant les étudiants de venir en France, on les force à se rendre à Londres où ils avouent pourtant ne pouvoir faire de bonnes études. »

Ce qui était vrai en 1902 l’est devenu plus encore aujourd’hui. La Mission égyptienne est morte à jamais.

Les raisons invoquées par les occupants sont que le français cesse d’être utile, puisque tout se fait désormais en anglais.

Et c’est pourquoi nous voyons un peu chaque jour disparaître notre langue et s’éteindre notre prestige, en ce pays où la France, si longtemps, demeura la nation reine, aimée et admirée de tous.

Insensiblement, les enseignes des quartiers européens, presque toutes rédigées dans notre langue, sont devenues des enseignes anglaises. Les magasins, du plus grand au plus petit, n’acceptent plus un employé qui ne parle l’anglais. Même dans les métiers les plus obscurs et les moins estimés, tels que bourriquiers et boyaguis (cireurs de bottes), ce n’est plus en français que le boy accoste le passant ou le consommateur assis à la table des cafés ; le « Cirez, Missié » est devenu : « Shoes ? »

L’ânier, le fameux ânier du Caire, célèbre depuis l’Exposition de 1889, ne nous parle plus de son baudet, mais son geste, qu’il essaie de rendre noble, vous désigne la bête qu’il vous offre en prononçant du bout des lèvres : « Donkey, sir ? »

Et tout est à l’avenant.

Malheureusement pour nous comme pour les Anglais, tout ceci n’est qu’apparence.

Le peuple d’Orient, j’entends le bas peuple qui vit de l’étranger et surtout du touriste, s’est de tous temps adapté avec une extraordinaire facilité à ceux qui lui faisaient gagner son pain. Il eût été facile à l’Angleterre de conquérir des âmes, qu’un penchant naturel pousse vers leur intérêt, mais qui souhaiteraient pourtant que cet intérêt s’accordât avec leur sympathie. Au contraire, il semble que l’Anglais si parfaitement correct, si digne, si généreux avec les égaux qu’il estime, ait pris à tâche de s’aliéner les cœurs égyptiens, en nous les aliénant du même coup.

Tandis que les hommes cultivés ont gardé à la France toute leur affection, le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, s’est pris tout à coup d’une sorte de xénophobie.

Le tort en est, à mon avis, dans la façon dont les occupants ont agi envers lui.

Dans nos écoles, les professeurs n’ont pas craint de s’adresser aux cœurs des élèves. Ils sont descendus jusqu’à ces petits êtres, souvent incultes, les ont élevés jusqu’à eux, leur ont appris à chérir la France dans ses humbles représentants. Les écoles du gouvernement, devenues purement anglaises, ont produit surtout des joueurs de tennis et de jeunes dandys donnant beaucoup plus de temps aux sports qu’à l’étude, et quittant les classes avec la même indifférence qu’ils y sont entrés, aussi ignorants de l’âme anglaise que celle-ci est loin de la leur. Les professeurs ont donné strictement, aux heures réglementaires, les leçons inscrites au programme. Le cours terminé, l’infranchissable barrière s’est dressée entre eux. Résultat : ces élèves se sont mués aujourd’hui en ennemis révoltés.

L’éducation donnée aux jeunes Égyptiens, en ces dernières années, ne représente qu’une demi-culture. Et c’est de là, je pense, que vient tout le mal.

Différentes maladresses sont venues, en vingt ans, mettre le comble à l’exaspération du peuple égyptien. Ce fut, parmi tant d’autres, l’ingérence de juges anglais dans les tribunaux locaux appelés à examiner uniquement des causes indigènes ; puis l’arrêt arbitraire qui déclarait passible de la loi martiale tout Égyptien se livrant à la moindre voie de fait contre un soldat de Sa Majesté. Si l’on sait que ces soldats, souvent pris de boisson, se promènent par les villes le stick à la main dans les quartiers mal famés, ne se privant pas d’injurier ou de frapper qui bon leur semble, fût-ce en manière de plaisanterie, on comprendra facilement la colère des opprimés. Inutile de dire que dans les rixes, fréquentes entre soldats anglais et indigènes, ces derniers ont constamment tort. Pour eux la peine capitale est appliquée avec une fréquence bien faite pour décourager les plus téméraires.

Cependant, rien n’arrête l’effort des nations. Les événements qui depuis deux ans se déroulent en Égypte, en sont la meilleure preuve. A voir chez eux la force constamment primer le droit, les plus soumis se sont révoltés.

Une autre cause est venue encore ajouter au mécontentement général.

Quelques mois avant la mobilisation, le quartier général avait fait circuler une formule écrite, demandant aux officiers qui désiraient prendre un emploi en Égypte, une fois leur service militaire révolu, de vouloir bien se faire connaître.

Le nombre des officiers qui ont présenté leur demande s’est élevé, pour les seules villes du Caire et d’Alexandrie, à trois mille cinq cents. Ces emplois se trouvaient dans les différents ministères et les administrations du gouvernement ; les émoluments qui y étaient attachés étaient de beaucoup supérieurs à ceux touchés jusque-là par les titulaires. Ils variaient entre mille et deux mille francs. De ce fait, les indigènes coptes ou musulmans se sont vus frustrer d’une situation péniblement acquise.

Comme tout peuple longtemps avili par la domination étrangère, le jour où le peuple égyptien s’est enfin décidé à secouer le joug qui pesait sur lui, il a dépassé les bornes.


J’ai montré plus haut combien notre influence est en train de diminuer en Égypte, en attendant qu’elle soit éteinte. Je n’ajouterai que quelques lignes à cette constatation.

Le gouvernement ne fait rien en soi pour empêcher le succès de nos écoles françaises, à quelque confession qu’elles appartiennent, mais le jour venu où l’élève doit gagner sa vie, il verra toutes les portes se fermer devant lui s’il ne peut exhiber un diplôme gagné aux écoles gouvernementales ou anglaises. En conséquence, les parents les plus désireux de confier leurs enfants à des professeurs français reculent avec raison devant l’incertitude de leur avenir. A quoi bon une science qui ne pourra servir à rien ?

Plus qu’ailleurs, la passion du fonctionnarisme sévit en Égypte ; si alléchantes que semblent les carrières libérales, bien peu nombreux sont ceux qui poussent le courage jusqu’à s’y adonner complètement : l’amour du « poste » est plus fort que tout.

Et c’est ainsi que, peu à peu, notre douce langue française, si chère à l’Orient musulman, disparaîtra des programmes de l’Égypte, à moins que nos écoles n’obtiennent du gouvernement français le moyen de continuer la lutte. Il n’est pas question de politique, mais de simple tradition. Quelle autre terre peut, comme l’Égypte, revendiquer l’influence française ? De Mohamed-Aly, le grand souverain, jusqu’à Ismaïl, qui donc rendit l’Égypte florissante ? N’est-ce pas à nos ingénieurs, à nos financiers, à nos officiers, que les vice-rois firent constamment appel, pour le plus grand bien et la plus grande gloire de leur pays ?… N’est-il pas permis de répéter, après tant d’autres, que l’Égyptologie est une science française ?

Alors, ne fût-ce qu’en souvenir des illustres compatriotes qui vinrent, au prix de mille dangers, de difficultés sans nombre, porter au delà des mers les lumières de notre pays, il serait simplement équitable de ne pas laisser tomber, de nos mains paresseuses, le flambeau que d’autres tinrent si superbement.

On ne nous en estimerait, je pense, que davantage.

Chez nous, personne ne s’inquiète des derniers événements survenus en Égypte ; pourtant nos écoles, comme les écoles indigènes, en ont subi le douloureux contre-coup. Les scènes regrettables qui se sont déroulées depuis 1919 ont obligé bien souvent les directeurs de fermer les portes de leurs établissements.

Voici en principe la genèse de ces troubles qui, loin de se calmer, redoublent en ce moment d’intensité et menacent profondément la vie intellectuelle et économique du pays.

Saad-Zagloul-Pacha, ancien ministre, vice-président de l’Assemblée législative et chef du parti nationaliste, avait lancé cette sorte de référendum : Quels sont les sentiments de l’Égypte nouvelle ? Le peuple accepte-t-il le protectorat anglais, ou demande-t-il à reprendre son indépendance ?

Les réponses arrivent, unanimes : les Égyptiens veulent être libres.

Les listes innombrables envoyées un peu partout, dans les villes et les villages de l’intérieur, reviennent au Caire chargées de signatures. Il ne reste donc plus qu’à agir.

Le chef du parti n’y a point failli. Ayant essayé en vain de faire entendre sa voix par ceux-là même qui disposent à ce moment des destinées de l’Égypte, il réclame pour lui et quelques-uns de ses collègues, choisis au hasard, le droit d’aller en Europe présenter leurs revendications au Congrès de la Paix.

Un premier refus est opposé à leur demande. Zagloul s’adresse alors à l’Angleterre, à la France, à l’Amérique. Aucune de ces protestations n’est parvenue aux intéressés. Les réunions publiques, entre temps, se sont faites plus nombreuses. Un vent d’orage gronde sur les villes. Le ministère, d’un commun accord, présente sa démission au Sultan, qu’une indisposition opportune retient toute une semaine en son palais.

Et c’est alors que circule l’étrange nouvelle : Zagloul-Pacha et ses amis ont été appréhendés chez eux et emmenés on ne sait où…

Le samedi 8 mars 1919, je me trouvais à Alexandrie, où je venais de faire une conférence pour la propagande. Passant par les bureaux de la Réforme, journal français que dirige Raoul Canivet, M. Edmond Dumani, rédacteur en chef avec lequel je venais de m’entretenir, reçut devant moi l’annonce de l’incarcération des ministres. La chose fut tout de suite démentie, personne d’ailleurs ne voulait y croire.

Mais le lendemain dimanche, dans les rues du Caire où je revenais, rien qu’à voir l’agitation de la foule, je devinai que des événements graves allaient s’accomplir. L’après-midi se passa sans incident. Dans la soirée seulement, la nouvelle se répandit, véritable traînée de poudre : Zagloul-Pacha et ses compagnons, après une nuit passée à la caserne de Kassr-el-Nil, venaient d’être embarqués pour l’île de Malte.

Le lundi matin, je devais me rendre au consulat pour y faire viser mes passeports, mais à peine sortie il me fallut rebrousser chemin. La rue El-Manak, soudainement obstruée par une foule en délire, offrait le coup d’œil le plus bizarre.

A la suite des étudiants de la mosquée d’El-Adzhar rêvant une manifestation imposante, tous les barbarins, tous les fellahs, tous les loqueteux de la ville, profitant de l’occasion, se ruaient sur les devantures des magasins, pillaient la caisse et brisaient les vitres. En quelques heures, les dégâts de cette matinée atteignirent vingt mille livres (cinq cent mille francs). Les Anglais, pourtant, ne se montraient pas. On se contenta de faire fonctionner les pompes.

L’après-midi, la police à cheval commença de circuler par la ville. Le lendemain, nouvelle manifestation. Cette fois, la cavalerie fit marcher ses bêtes contre la foule qui se dispersa. Les rues El-Manak et Moghraby, et la légendaire avenue de Boulac présentaient un spectacle extraordinaire. Devant les monceaux de verre et de glaces brisées gisant sur les trottoirs, les boutiquiers, consternés, surveillaient la pose des planches qu’ils faisaient clouer contre leurs vitrines. On m’a assuré que les menuisiers et charpentiers ont fait, en trois jours, de véritables fortunes. Le soir, les soldats anglais se sont montrés. Les ponts, gardés militairement, étaient pourvus de mitrailleuses sur tout le parcours du fleuve. Sur la place de l’Opéra, se tenaient les autos blindées chargées de troupes.

Dans l’après-midi du 13, me trouvant au quartier indigène, devant la belle mosquée Barkoûk que je souhaitais revoir avant de quitter l’Égypte, le vieux gardien me fit signe, doucement, de le suivre. Quand je fus arrivée devant le tombeau, il me dit avec simplicité :

— Écoute, Madame, je peux bien te laisser entrer, je te connais et je sais que tu nous aimes, mais il va y avoir du tapage dans la rue. Si tu sors maintenant, je ne réponds de rien ; il vaut mieux que tu restes ici.

Et cet homme, dont l’âme simple a sans doute conservé sur notre sexe les idées de ses ancêtres, ajouta :

— Les femmes, vois-tu, ce n’est pas fait pour la poudre ni pour les balles…

Et il m’enferma. Je dois dire que jamais, comme ce jour-là, je ne goûtai si profondément le charme de la vieille mosquée que les Arabes nomment El-Barkoûkya.

Cependant, je pus assister par une petite fenêtre grillagée de bois, vrai croisillon du moyen âge, à la plus vive bataille. Dans la rue, soudainement, les corbeilles de fruits et de légumes s’écroulaient sous la poussée formidable du peuple. En hâte, les vendeurs prudents s’étaient enfuis, tandis que les boutiquiers brisaient leurs ongles dans leur hâte à pousser les volets à l’ancienne mode.

De nouveau, je voyais se lever sur les têtes les terribles nabouts, dont la vue avait épouvanté ma jeunesse. Au coin des rues, sur les terrasses et derrière quelques fenêtres, les balles traîtresses pleuvaient, tandis qu’aux carrefours les mitrailleuses, jusque-là invisibles, déroulaient leur ruban de mort sur la foule soudain terrorisée.

Quand le gardien de la mosquée vint me délivrer il était très pâle, et une grande tristesse emplissait ses yeux.

Je lui demandai son avis sur le drame.

— Al Allah ! — me répondit-il avec cette philosophie fataliste propre au véritable sage de l’Orient, — rien sur la terre ne se fait sans sa volonté puissante… Pourtant, j’estime que toutes ces tueries sont bien inutiles. Pourquoi se soulever contre les plus forts ? En agissant avec calme, nos frères feraient bien plus pour la cause de l’Égypte…

Et tandis que je glissais dans sa main le pourboire d’usage, il conclut :

— D’ailleurs, ce ne sont jamais les vrais coupables qui sont punis !

Durant le cours de la semaine, les émeutes se succédèrent avec une décevante régularité. Chaque quartier eut son tour. Les morts se chiffrèrent par centaines.

Et tous les soirs, une autre rue voyait ses devantures se couvrir des prudents remparts de planches. De loin en loin, dans les quartiers européens, on pouvait voir les rideaux de fer se soulever à demi, et propriétaires et employés risquer une tête curieuse sur l’avenue. Au moindre bruit le rideau retombait, mettant sa barrière entre les émeutiers et les marchands.

Maintenant, la révolte gagnait la province : Tantah, Mansourah, Zazazig, Assiout…

Le jour où je quittai le Caire, nous dûmes attendre près de cinq heures dans nos wagons le départ du train. Le bruit du canon et des mitrailleuses parvenait à nos oreilles sans que nous puissions être renseignés. Quelques voyageurs, découragés, descendirent. Enfin, vers deux heures, une compagnie d’Australiens monta dans les voitures, tandis que les soldats prenaient place sur la locomotive, à côté du mécanicien. Le convoi s’ébranla. Le long de la route, les hommes postés aux fenêtres tiraient des coups de feu en traversant la campagne, à seule fin d’effrayer les fellahs. On pouvait voir ces derniers fuir, épouvantés, sautant les talus, courant dans les champs sur leurs jambes ou à quatre pattes, selon que l’arme leur semblait plus ou moins à portée de leur personne. Quand le train arriva en gare de Kalioub, nous connûmes la raison du retard apporté à l’horaire : ce petit pays, si paisible d’ordinaire, s’était soulevé, et depuis le matin on se massacrait autour de la station du chemin de fer. Maintenant, de la jolie gare si connue des habitués du barrage, il ne restait que des ruines : bâtiments, becs de gaz, fontaines, tout se mêlait dans l’inextricable fouillis auquel les régions dévastées ont accoutumé nos yeux. Mais ici, la guerre était toute fraîche, et les larges flaques de sang qui se voyaient encore marquaient sinistrement la place de la lutte. Le soleil de ce radieux printemps n’avait pas eu le temps de sécher l’horrible trace. Sur tout le parcours, les fils du télégraphe et du téléphone traînaient leurs petites cordes lamentables. Pour arrêter la révolte, les Anglais avaient dû venir en aéroplane bombarder la place…

Arrivés à Port-Saïd, où nous devions embarquer le soir, nous apprîmes que notre train avait été le dernier à quitter le Caire : les émeutiers avaient coupé les ponts. Durant près de deux mois, le service des postes se fit en avion. Au mois de juin, après la révolte de Bédrechine, on comptait en Égypte quatre mille morts…


Et les émeutes continuent… Aux manifestations des premiers jours sont venues s’ajouter les complications des grèves ; les tramways ont dû, cent fois, interrompre leur circulation, arrêtant ainsi toute la vie de la banlieue. On ose à peine faire sortir les voitures, les indigènes de la basse classe les prenant d’assaut sans payer, molestant les contrôleurs, brisant vitres et matériel sitôt qu’on fait mine de leur résister.

Les négociants européens non plus ne sont pas à l’abri des attaques ; plusieurs magasins ont été pillés. Et souvent, trop souvent encore, la force militaire doit sévir, faisant de nombreuses victimes.

Inutile d’ajouter que, pendant ce temps, les écoles demeurent fermées…


Pourtant, la cause en elle-même reste franchement intéressante. On a vu cette chose surprenante en un pays trop souvent partagé, déchiré par des luttes de croyance et de partis : des prêtres coptes aller prêcher dans les mosquées, des ulémahs élever la voix dans les églises chrétiennes. Étudiants syriens, maronites ou musulmans, femmes turques d’Égypte ou purement égyptiennes, sont unis dans la même fièvre et dans le même ardent désir : voir se lever sur la vieille terre l’aube radieuse de l’indépendance.


Pourquoi faut-il qu’une si noble ambition se trouve ravalée au niveau d’une simple révolte par la maladresse des uns et la cruelle répression des autres ?

Loin de s’apaiser, la guerre intestine prend, sur les rivages du Nil, des proportions de plus en plus redoutables. Des femmes, des enfants ont péri. Les exemples chaque jour renouvelés, les châtiments ne suffisent plus. Jusqu’à présent, il semble bien que l’indigène en veuille surtout à l’Angleterre, mais il faudrait mal connaître l’âme musulmane pour se convaincre que les chefs, parfaitement éclairés, les esprits incontestablement libéraux qui tiennent la tête du parti nationaliste, pourront arrêter le flot montant des amertumes et les rancunes d’un peuple malheureux et trop longtemps asservi.

Les Anglais qui, pour des raisons que j’ignore, ont laissé paisiblement germer les premiers éléments de la révolution, pour sévir ensuite avec une rigueur impitoyable, n’avaient certainement pas prévu les difficultés de l’heure présente.

Quelles qu’en puissent être les suites, elles leur coûtent déjà bien cher ! Mais l’Égypte la première est frappée aux sources profondes de sa vie. Et avec elle la France, mère là-bas de la civilisation moderne en Égypte.

Certes, il serait injuste de nier les résultats obtenus par l’Angleterre au pays des Pharaons. Les sommes englouties par le gouvernement britannique pour la transformation de la vallée du Nil feraient reculer les plus téméraires colonisateurs. On disait, il y a trois ans : « Voyez comme le fellah est riche ! comme il est heureux ! » et chacun sait que le bonheur du fellah représente la félicité de toute l’Égypte.

Eh bien, non ! le fellah n’est pas heureux… il ne l’était pas plus à l’heure de l’armistice qu’aujourd’hui où les affaires ont si bien périclité qu’à l’abondance passée succède une misère profonde. En augmentant ses revenus, le fellah a vu, plus peut-être que chez nous, naître et augmenter ses besoins. Mal préparé à sa nouvelle fortune, il a dépensé sans compter et se trouve à l’heure actuelle beaucoup plus pauvre qu’avant. Lui aussi, il a contribué aux frais de la guerre ! il a donné ses guinées, il a prêté des hommes pour les travaux, comme autrefois ses pères donnaient leurs fils à la corvée obligatoire. De son effort il ne récolte aucun bénéfice, ne retire aucune gloire. Le véritable profiteur de la guerre, là-bas plus que chez nous, et si fort que cela puisse paraître, c’est le marchand cosmopolite. Qu’il ait magasin sur rue, échoppe ou simple tréteau en plein vent, celui-là seul qui a vendu quelque chose durant les tristes années de la guerre a pu s’enrichir… Les autres n’ont fait que toucher le bel or menteur, qui tout de suite glissait entre d’autres mains.

L’instruction du peuple n’est qu’apparente. Les élèves des écoles gouvernementales se montrent d’admirables joueurs de tennis, mais font de pauvres bacheliers.

Pour que le système anglais ait donné des fruits, il eût fallu que ceux auxquels incombait le pouvoir de diriger la jeunesse actuelle s’adaptassent mieux au milieu et aux circonstances. Le grand reproche que je fais aux occupants, c’est de n’avoir pas essayé de toucher les cœurs avant les cerveaux.

L’Égyptien, essentiellement assimilable et bon enfant, en veut, je crois, moins à l’Angleterre d’avoir souhaité le conquérir que de l’avoir mal compris.

Ce peuple nous aimait ; il nous reproche à présent, avec un peu de justesse, de l’avoir sacrifié aux intérêts politiques. L’aurions-nous mieux dirigé ? Il est difficile de le dire. Nous nous sommes trop souvent montrés de piètres colonisateurs. Mais il est un fait qui me paraît indéniable : c’est la sympathie sans égale que toujours nous inspirâmes à l’Égypte… Cette sympathie, il est cruel de la voir s’évanouir.

Quel que soit le résultat des événements qui se préparent, il faut bien se rendre compte qu’une Égypte nouvelle est née.


J’ai dit la surprise éprouvée par les Européens à la vue des prêtres coptes envahissant les mosquées, et prêchant à côté de leurs frères musulmans l’évangile de la liberté. Ceux-là, comme les autres, veulent une Égypte indépendante. Pour mieux affirmer leurs droits, ils ont pensé que rien ne pouvait les aider davantage qu’un rapprochement absolu avec les disciples de Mohamed. Toujours ils avaient vécu côte à côte, sans pourtant trop se mêler. Ils gardaient les mêmes coutumes héritées des glorieux ancêtres et, chez les uns comme chez les autres, malgré la foi si différente, bien des pratiques de l’ancienne Égypte avaient résisté au progrès des siècles.

Mais rien, avant ce jour, n’aurait pu laisser prévoir une fusion aussi complète.

Les Coptes, grâce au christianisme, demeurent seuls les véritables descendants des Égyptiens de la grande époque. Tandis que les musulmans faisaient pénétrer dans leurs harems un nombre considérable d’étrangères (imitant en cela les aïeux de la décadence), les autres ont, au contraire, toujours contracté mariage avec des filles de leur race et, le plus souvent, de leur contrée. Ils ont ainsi formé une immense famille dans la famille égyptienne.

Seuls les fellahs, trop pauvres pour s’offrir le luxe des concubines, imitèrent de tout temps leurs compatriotes chrétiens. Même polygames, ils choisissaient leurs épouses dans le village qui les avait vus naître. Ainsi s’explique la ressemblance qui frappe l’étranger visitant les pays où Musulmans et Coptes vivent confondus. Cependant, la différence existe, faite de mille habitudes pieusement conservées chez cette race qui garde, malgré des siècles d’ignorance, le sceau ineffaçable de la primitive Église.

LES COPTES

Saint Marc l’évangéliste, disciple de saint Pierre, apporta « la bonne parole » à Alexandrie vers la fin du Ier siècle.

Il avait bâti une petite église dans le quartier nommé « la maison aux vaches ». Obligé de s’enfuir en Pentapole, il fit la connaissance d’un humble savetier, nommé Anianos, qui adopta sa doctrine et lui succéda dans le gouvernement de la nouvelle communauté. Il eut à subir les luttes de la gnose qui produisirent un grand trouble dans son sein, mais le coup le plus rude lui fut porté par les Ariens, qui provoquèrent sa séparation en deux branches bien distinctes.

Ces nouveaux chrétiens, qui avaient pris le nom de Coptes, se divisèrent alors en Jacobites et Melchites. Les Jacobites, surtout formés d’Égyptiens, adoptèrent le schisme et constituèrent la majeure partie des Coptes actuels. Les autres, appelés Melchites, réunirent les Grecs et quelques Égyptiens d’Alexandrie. Le nom de Coptes signifie « Égyptiens », de l’ancien dialecte grec Gyptos (Égypte). En arabe actuel, les Coptes se nomment « Epty », toujours d’après la même origine.

Les Melchites sont considérés par l’Église comme des Coptes réunis aux catholiques.

La première persécution des chrétiens eut lieu, en Égypte, sous l’empereur Dèce ; elle est minutieusement détaillée dans leur martyrologe appelé Synaxe. Le règne de Dioclétien fut une longue suite de malheurs pour les premiers Coptes ; cette période de leur histoire est connue sous le nom d’ère des martyrs, et commence l’an 284.

Les Coptes furent les gardiens pieux de la vieille langue égyptienne et des coutumes ancestrales. Le dernier homme qui pût encore déchiffrer les signes hiéroglyphiques au VIIe siècle, était un moine chrétien de la Haute-Égypte. Clément d’Alexandrie dit qu’à son époque il ne se trouvait déjà plus personne dans la ville des Ptolémées pour comprendre les vieux caractères tracés sur les monuments et les papyrus.

On compte parmi les saints de l’Église copte primitive un grand nombre de cénobites dont le premier fut saint Paul ermite, natif d’Alexandrie. Vinrent ensuite saint Antoine, le plus connu, originaire de Quinam près de Memphis ; Macaire (qui fonda le monastère de Scété à Wadi Natron[5] au bord de ces lacs fameux qui fournissaient le natron employé pour la conservation des momies et d’où, au moyen âge, les commerçants marseillais tirèrent si longtemps la matière première de leurs savons) ; Hilarion le pur, et enfin Schénoudi, le plus vénéré par les Coptes actuels, mais que l’Église catholique ne vénère point, car il partagea la confession des hérétiques.

[5] Le fameux patriarche saint Cyrille, à qui l’on doit le meurtre d’Hypathia, avait étudié à Scété.

Parmi les docteurs et les patriarches, Clément d’Alexandrie, Tertullien, Origène, saint Athanase, saint Théophile, Cyrille et tant d’autres.

Les Coptes ont une langue spéciale, le copte, aujourd’hui seulement employé dans les offices liturgiques, mais qui renferme encore beaucoup de signes et de mots se rapprochant de l’antique idiome égyptien.

Ce fut un Copte, le gouverneur de Menf, bâtie sur l’emplacement des faubourgs de Memphis et appelée Babylone par les Grecs, qui livra la citadelle à Amrou, lieutenant du khalife Omar. Ce gouverneur, nommé Georges, fils de Mina, est plus connu sous le nom de Makaukas parce qu’il avait falsifié les pièces de monnaie appelées kankion. Il avait pris les doubles pouvoirs, civil et religieux, à la suite de l’exil du patriarche Cyrus.

Ce Makaukas attira les Arabes en terre d’Égypte, en haine de la tyrannie des empereurs grecs.

De ce fait, l’Islam s’établit sur les rives du Nil l’an 18 de l’hégire, c’est-à-dire en 639 de notre ère. Makaukas, depuis ce moment, devint en abomination aux véritables Égyptiens que sa trahison révoltait. Ceux-là même qui, de bonne grâce, s’étaient livrés aux envahisseurs, et le gouverneur tout le premier, comprirent trop tard qu’ils s’étaient donné des maîtres cent fois plus redoutables que les premiers. Avec les hordes d’Amrou, commencèrent pour l’Égypte les périodes de souffrance et l’ère de barbarie qui devait détruire, pour longtemps, jusqu’au souvenir de la civilisation passée.

Le malheureux Makaukas ne survécut pas à ses remords et à son désespoir. Il avala, dit-on, le contenu du chaton de sa bague, poison végétal qui le terrassa en quelques instants.

Mais depuis longtemps les habitants des campagnes ne se soucient plus de prendre part aux polémiques religieuses. Ils ne sont ni musulmans ni coptes, ils demeurent agriculteurs.

Un jour, je suis allée les voir, chez eux…

Sous la petite brise légère qui, de la berge voisine, passe sur les champs comme une caresse, par un après-midi ouaté de brumes exquises, en ce pays où le soleil se voit toujours trop, notre voiture suit le chemin qui mène au petit village de Seber-bey.

Après avoir quitté la grande route, nous voici au bord d’un ruisseau si joli encore au temps où les arbres lui faisaient une ceinture d’ombrages. Aujourd’hui, une main capricieuse a coupé les arbres, et leurs troncs desséchés demeurent seuls, épaves lamentables qui, de loin en loin, semblent autant de billots attendant leur proie. Après ce ruisseau, c’est tout de suite l’aventure. Il faut que le cocher fraye un passage à ses bêtes parmi les tombes du cimetière, et surtout parmi les collines d’immondices qui nous prouvent que nous approchons.

Le côté original du village où nous allons, c’est qu’il est nettement partagé en deux colonies distinctes : côté musulman, côté chrétien.

C’est le village musulman qu’il faut tout d’abord traverser. Je demande à une belle fille, qui nous sourit, si l’on fait bon ménage entre les habitants de religions différentes. Elle entrecroise ses doigts les uns dans les autres pour me répondre, à l’appui du geste significatif : Saouwa-Saoua ! Kéda ! ce qui veut dire : Ensemble, unis comme les doigts de mes mains en ce moment. J’avais compris.

Nous poursuivons, et nous voici enfin dans le cœur même du village chrétien. Un troupeau de bébés oies et de bébés canards nous entoure, et nous devons aller au pas pour ne pas en écraser. Puis, c’est un couple de dindons blancs qui s’avance jusqu’au marche-pied de la voiture ; et enfin une véritable meute d’horribles chiens mâtinés de chacals qui nous font un accueil plutôt désagréable. Alors un homme qui, depuis un moment, se tient adossé à un mur tout près de nous et nous observe, s’avance et très poliment me demande ce que nous cherchons.

Je lui explique le but de ma venue : visiter quelques huttes, voir l’église, connaître enfin ce coin du pays que j’ignore tout à fait.

Alors, l’homme relève sa manche et me montre, au-dessus du poignet, la croix grecque qu’il porte tatouée en bleu sur sa chair. Il est chrétien et gardien de l’église, il se nomme Mikail… et, dans sa crainte que je l’ignore, il ajoute fièrement : « comme l’archange ! »

Mais tout de suite on nous entoure. Voici les deux filles du brave Mikail, Marie et Alexandra, sa femme Agnès et ses trois fils : Guirguiss (Georges), Antoun (Antoine) et Makar (Macaire).

Au premier abord, rien ne les distingue des autres fellahs que nous avons aperçus tout à l’heure au village musulman ; c’est le même caftan de laine chez les hommes, le même turban sale, la même allure lasse, la même langue. Chez les femmes, les mêmes galabiehs dégoûtantes, le même voile de couleur indécise, le même pantalon repoussant de saleté dépassant la robe, et tombant jusqu’aux chevilles.

Mais très vite pourtant, la différence s’impose. Elle est très grande à mon avis, pour qui veut bien se donner la peine de voir. Ici, l’homme n’a qu’une femme, et généralement il la choisit et l’aime avant de l’épouser. Les fiancés se voient librement, durant un stage variant de trois mois à deux ans. Leur union crée la famille… Il n’y a qu’à voir la façon dont l’homme qui me parle regarde sa vieille épouse pour en être convaincu. Au village voisin, un mari qui posséderait cette femme déjà flétrie, tassée, pâlie par le travail et les maternités successives, en aurait déjà trois autres ! Celui-ci a vécu et mourra aux côtés de la compagne de ses jeunes ans et de ses jeunes amours.

Aussi, les femmes me semblent-elles moins avachies que les fellahas musulmanes ; elles n’ont pas devant l’homme ces regards tremblants des autres filles d’Égypte, toujours redoutant d’être chassées ou remplacées au foyer marital. Il y a aussi, dans la façon dont les hommes nous entourent, un petit rien de respect que n’ont pas les musulmans, méprisant la femme libre et le lui montrant dès qu’ils l’osent.

Nous entrons dans l’église. Marie, la fille aînée du gardien, nous montre les Évangiles, et j’ai la surprise d’en trouver un fort ancien dont la couverture, mangée de trous, n’est plus qu’une loque, et dont le texte, en vieux copte, s’orne de curieuses enluminures d’une naïveté sans pareille. Mikail m’explique que ce livre date de douze cents ans…

L’église a trente ans à peine, mais elle est bâtie sur l’emplacement de la primitive qui fut construite, paraît-il, au VIe siècle. C’est l’éternelle église jacobite de l’intérieur de l’Égypte : le Christ, aux bras étendus en large et non tirés en haut, formant une ligne droite, et les pieds cloués l’un sur l’autre, au contraire de nos Christs à nous. Au milieu, le tabernacle voilé d’un rideau de pourpre et, en haut, les apôtres peints à même le bois, en des poses bizarres, dénotant un art enfantin chez le peintre qui les exécuta.

J’allais m’extasier sur un lustre dont je ne m’expliquais pas la contexture quand, après examen, je m’aperçois que ce lustre primitif est composé d’une série de verres de lampe juxtaposés et recouverts d’une telle couche de crasse, que l’on dirait un métal inconnu. A côté, une lampe, ancienne celle-là, et qui doit certainement remonter au moyen âge. Et l’on nous montre encore le triangle « très vieux », me dit l’homme, qui, depuis l’Église des premiers jours, sert à marquer les phases des offices. On frappait le triangle avec un gros clou… cela remplace notre sonnette.

Ma surprise est grande quand on me montre une paire de cymbales, de forme archaïque, qui sert aussi aux cérémonies comme au temps des patriarches d’Alexandrie, alors que le doux Théophile[6] ne dédaignait point de prendre part aux danses sacrées qui s’exécutaient dans les basiliques, après le sacrifice divin.

[6] Patriarche d’Alexandrie au Ve siècle.

Ainsi, les siècles ont pu marcher, les hommes s’entre-déchirer au nom de leurs croyances diverses, il est encore de paisibles coins de terre comme celui-ci, où les vieux rites se sont conservés à travers les âges, et qui possèdent des habitants qui vivent et pensent comme leurs aïeux, morts depuis près de dix-huit cents ans, et n’ayant rien changé aux habitudes de ce temps-là…

C’est sur cette pensée que je prends congé de mes nouveaux amis qui, à toute force, veulent me garder encore. Au sortir de l’église, nous avons une véritable escorte. La vieille Agnès, sous ses voiles, garde l’apparence d’une matrone des premiers temps chrétiens. Elle a un bon sourire placide, des gestes calmes et trouve, pour faire accepter son offre, un regard si engageant que nous devons entrer dans la hutte et prendre le café traditionnel. Près de la porte, deux hommes, accroupis devant une table basse, jouent gravement aux dominos ; un vieillard file la quenouille et des femmes, près d’eux, cousent des petites robes d’enfant. Un lac en miniature s’étend et vient mourir devant les pauvres demeures. De grandes oies blanches nagent sur ces eaux, pareilles à des cygnes, tandis qu’un vol de colombes passe au ras des flots. Au loin, sur l’autre rive, les blés à perte de vue mettent l’espoir de la récolte prochaine en la splendeur de leur tapis couleur d’émeraude… de grands palmiers font un bouquet sombre que le vent du soir agite très doucement. Une paix profonde émane de ces choses et de ces gens. Je ne vois plus la saleté ni la misère qui m’entourent. Seule m’apparaît la sagesse profonde de ces humbles qui me regardent et qui, si près de nos agitations, accomplissent doucement, et le cœur satisfait, les mêmes phases des mêmes destins, de père en fils et d’âge en âge.

Si le fellah égyptien, qu’il demeure chrétien ou musulman, ne semble au premier abord qu’un même homme, de par l’attitude ou le costume, plus fort encore semble le rapprochement parmi les hommes des classes plus élevées. Dans les villes, chaque jour le lien se fait plus complet. Chaque province contenant un assez grand nombre de Coptes envoie un des siens représenter le parti à l’Assemblée législative. La délégation mandée en Europe pour expliquer la situation du pays et réclamer l’indépendance de l’Égypte comptait un Copte.

Il est à remarquer que la Haute-Égypte en renferme davantage, sans doute parce que la conquête musulmane s’y étendit tardivement et avec plus de difficultés. Au temps où les Européens n’avaient pas encore installé leurs colonies en terre égyptienne, les Coptes seuls y maintenaient le christianisme et leurs églises s’ouvraient à tous les cultes chrétiens. C’est ainsi que, même à l’heure actuelle, leur cathédrale du Caire possède plusieurs chapelles, dont chacune est consacrée à un rite différent, parmi les innombrables schismes qui désolèrent l’Église orientale.

Les Abyssins y ont leur autel où, à leur passage dans la Capitale, ils viennent en grande pompe entendre le saint office.

Le patriarche dirige, non sans peine, tous ces fidèles venus d’un peu partout rendre hommage à quelque saint ou martyr de leur race, ignoré du reste du monde.

Mais pour des yeux d’artiste, l’immense basilique où, journellement, montent vers le ciel des prières dans toutes les langues, faisant résonner les voûtes des accents les plus barbares, ne vaut pas la moindre de ces humbles maisons du Seigneur que les premiers chrétiens de Fostat semèrent sur la ville comme autant de fleurs. Elles ont nom Sainte-Marie, Saint-Georges, Sainte-Barbe et recèlent encore, dans leur étroite enceinte, plus d’un joyau de la période byzantine. Il faut aller à leur découverte, car rien ne les indique au passant indifférent. C’est là-bas au fond du vieux Caire, parmi des demeures ayant gardé toute la poésie orientale, qu’elles dressent leurs murs vétustes et leurs colonnes étranges. Parmi ces fûts de granit et de porphyre auxquels l’usure a enlevé tout éclat, on retrouve plus d’un pilier ayant jadis appartenu à quelque temple d’Isis, d’Athor, d’Osiris ou de Phtah (Vulcain égyptien). Si les pierres ont une âme, celles-ci du moins ne doivent point se montrer trop affligées de se trouver là, car si les prières diffèrent, la langue demeure la seule qui se rapproche encore un peu de l’idiome d’autrefois. Les rites rappellent, à s’y méprendre, ceux que les prêtres égyptiens perpétrèrent à travers les âges. C’est aussi la même soumission, la même ardente foi qui, devant les icônes des trois saintes (sainte Dimiana, sainte Barbara, sainte Juliana), fait courber les fronts et ployer les genoux des fidèles de ce lieu. Les ancêtres pourraient revenir, ils ne seraient point surpris. Ils retrouveraient les visages graves, les grands yeux sombres, les membres souples de ceux qui continuent leur race ; de même qu’à certaines fêtes ils reconnaîtraient dans les mouvements du prêtre et les accompagnements du cistre et des cymbales, les mêmes gestes, les mêmes cadences, les mêmes sons qui firent autrefois la joie de leurs yeux et le plaisir de leurs oreilles. Ils goûteraient encore cette volupté profonde qui consistait, pour les Égyptiens, dans l’obscurité et la fraîcheur de leurs temples, sans doute parce qu’elles les reposaient de l’accablante chaleur pesant sur la ville.

C’est au vieux Caire que les Pères franciscains établirent leur première église, englobée dans un amas de maisons. On leur doit aussi le premier cimetière européen, où dorment encore tant de nos compatriotes. La légende veut que saint François lui-même ait béni ces lieux, qu’il visita vers la fin du XVIe siècle.

De la primitive église, il ne reste guère que l’autel, à demi en ruines et mal défendu par les minces grilles apposées depuis. Vers 1838 les Franciscains quittèrent ces lieux pour aller s’installer au Mousky, où ils résident encore. La paroisse qu’ils desservent demeura longtemps la seule fréquentée par la colonie européenne. Aujourd’hui même, les catholiques italiens n’en connaissent point d’autre.

Le cimetière « français », comme le nomment encore les habitants de l’antique Babylone, resta donc au début celui des religieux de Saint-François. Au moment de la fameuse peste qui décima la population du Caire, nos malheureux compatriotes ne furent point épargnés et le modeste enclos, si abandonné à l’heure présente, recueillit leurs dépouilles mortelles.

C’est là que, durant plusieurs années, j’ai pu voir, à chaque printemps, la dévastation accomplir un peu plus son œuvre, maintenant complète. En ce coin ignoré de la plupart des Français d’Égypte, repose cependant parmi tant d’autres Mme Félix Mangin, femme du célèbre historien et fille de Louis Caffe, ce Caffe chez lequel séjourna Chateaubriand durant son séjour au Caire. Près d’elle, terrifiante vision, on pouvait voir encore, en 1919, raidi dans la pose du dernier moment, le corps de Mme Marie Clot, femme de Clot-bey auquel on doit le plus magnifique travail sur l’Égypte, et qui fonda la première école de médecine du Caire. Couchés côte à côte, afin sans doute qu’ils tiennent moins de place, on apercevait encore les squelettes de ce qui fut Palmyre Gault, Busco le saint-simonien, la générale de Sequerra et tant d’autres qui, à mesure que leurs propres sépulcres s’écroulaient, étaient rassemblés en un macabre et pitoyable voisinage. Sur tout cela, le soleil d’avril mettait le flamboiement de sa lumière, et un acacia fleuri laissait tomber ses petites houppes parfumées, comme l’ultime hommage de la nature à ces morts que personne, à présent, ne connaît plus.

L’humble gardienne du cimetière, — une Copte qui depuis des années vit dans le quartier — a fini par installer son lit dans ce qui fut le tombeau de Mme de Sequerra. A ceux qui s’en étonnent et lui demandent si elle n’a pas de frayeur de dormir là, elle répond : « Pourquoi craindrais-je le voisinage des pauvres défunts ?… Ils ne font de mal à personne, les vivants sont autrement redoutables. » Et sitôt les visiteurs partis, elle reprend sa quenouille abandonnée ou sa lessive interrompue.

J’ai parlé longuement, dans les Promenades à travers le Caire, de ce cimetière, et donné les épitaphes copiées par moi en 1904. Alors, les monuments demeuraient intacts, c’est seulement depuis dix ans que les tombes ont commencé de s’effriter. Tout cela, construit en briques crues, est enfin tombé en poussière.

PETITS MÉTIERS D’ÉGYPTE

Les tisserands entrevus à l’Exposition agricole du Caire m’avaient donné le désir d’aller les regarder travailler dans le foyer même de leur industrie.

Je me rendis donc à Méhallet[7], par un de ces radieux matins dont l’Égypte offre si souvent l’inappréciable douceur.

[7] Mehallet-el-Kebir, ville de la province de Garbieh.

Quarante minutes de chemin de fer séparent Méhallet de Tantah. C’est, durant le temps si court du voyage, l’éternel panorama de la Basse-Égypte, grasse et fertile à souhait, avec ses plaines d’un vert pâle, son horizon sans bornes, immensité couleur d’émeraude que le ciel de mars, d’une transparente pureté, fait plus éclatante, à l’œil ravi du voyageur. De loin en loin, de minces bouquets de mimosas et de lentisques ; par places, au bord de quelque canal, un saule pleureur dont les branches, déjà, se couvrent de verdure légère, véritable dentelle dont les fils sont de minces feuilles, qui se penchent doucement vers l’eau lumineuse.

Les gamouss paisibles[8] vont de leur pas grave vers les prairies et, par endroits, des bœufs et des ânes, quelquefois séparés, le plus souvent attelés, en une bonne entente de bêtes paisibles, tournent la sakieh[9] qui va donner aux terres le liquide bienfaisant qui les arrose.

[8] Buffles.

[9] Puits à roue.

On arrive. Voici la ville ! la ville célèbre où jadis les mosquées furent égales au nombre des jours, ville de trafic et de richesse où, en bons musulmans, les tisserands dont l’or emplissait les coffres, croyaient utile de se conserver les faveurs du ciel et de faire la part du feu en construisant chaque jour de nouvelles maisons de prière. Que reste-t-il aujourd’hui des trois cent soixante-cinq mosquées ?… de tristes ruines lamentables, comme toutes les ruines de la Basse-Égypte, où la brique crue et le limon font tous les frais de la construction. Aussi l’on a peine à croire que certains villages, n’offrant plus aujourd’hui que des amas de décombres poussiéreux, aient pu représenter jadis le centre palpitant des grandes cités mortes.

Cela est vrai pour des capitales telles que Mendès, Xoïs, Athribis et Saïs, où seuls quelques monticules et des mottes de terre bizarrement assemblées rappellent vaguement la forme d’une ville ; à plus forte raison pour Méhallet, dont l’opulence ne remonte guère qu’à la Renaissance et que rien, aujourd’hui, ne différencie d’avec les nombreuses cités de l’intérieur, aussi dépouillées, aussi tristes, aussi malpropres qu’elle.

On y voit un bazar nouveau, tout à fait quelconque, où se retrouvent les éternels pots et marmites de terre vernissée, les mouchoirs de coton aux teintes violentes, les mille bimbeloteries du commerce oriento-européen. De-ci, de-là, les backals[10] grecs mettent la note gastronomique, avec leurs boules de fromage de Hollande, leurs boîtes de conserves et leurs caisses de pétrole. Puis, deux pharmacies, quelques boutiques de marchands de cigarettes, et voilà pour le négoce… Qui a vu une rue soi-disant « franghi » dans une ville d’Égypte, les a toutes vues.

[10] Épiciers.

Hors le Caire, Alexandrie, Port-Saïd, peut-être Tantah et Mansourah, tout est pareil !

Un voyageur qui s’endormirait à Samanoud ou à Chibin, peut fort bien être transporté dans un autre chef-lieu de province et s’y réveiller. Il lui faudra du temps pour s’apercevoir qu’il a changé de contrée. C’est la répétition la plus extraordinaire qui se puisse voir, et je ne sais pas un autre pays semblable sous ce rapport.

Même résultat pour les ruelles inextricables qui forment la ville elle-même ; je me suis souvent demandé comment les habitants ne s’y trompaient point et n’allaient pas, le soir venu, frapper à une porte qui ne fût point celle de leur demeure.

A Mehallet-el-Kebir, c’est en parcourant un véritable labyrinthe de rues infectes, et pour la plupart désertes, que l’on arrive enfin à la principale fabrique de tissus.

Ici, rien n’a changé depuis le commencement des âges, et l’on se croit reporté à des dizaines de siècles en arrière en pénétrant dans la cave, presque sans jour et tout à fait sans air, où nous sommes introduits.

Voici les métiers primitifs, tels que sans doute ils sortirent de l’imagination des premiers tisserands égyptiens. Aucun changement, aucune amélioration, la routine éternelle suivant son cours à travers les époques disparues.

Des ouvriers, péniblement, accomplissent de véritables miracles d’adresse et de patience, étant donnés les moyens rudimentaires dont ils disposent. D’innombrables fils de soie ou de coton pendent de la voûte et, selon l’ancien système placé sur un plancher d’une solidité relative, un second ouvrier démêle les fils et les prépare au-dessus du métier où travaille l’ouvrier principal. Les fils eux-mêmes sont maintenus d’aplomb par des pierres, comme au premier jour de l’art du tissage. C’est merveille de voir la rapidité avec laquelle l’artiste fellah, muni d’un outillage si barbare, lance sa duite. Il l’agite en un rythme régulier, traçant à mesure les dessins que seule lui dicte son imagination ; aucun modèle ne le guide, il se contente de composer à mesure.

Les ouvriers se trouvent resserrés en un espace si étroit qu’il est presque impossible de circuler dans la pièce. Chaque coin laissé libre est d’ailleurs occupé par un ou deux enfants de six à dix ans, chargés de dévider les écheveaux de fil ou de soie à des tours qu’une sorte de rouet fait fonctionner. Ces tours sont fabriqués avec des bâtons de roseaux à peine équarris, tels que depuis trente siècles leurs aïeux les connurent.

Jusqu’au commencement du XVIe siècle, les ateliers des tisserands étaient désignés en arabe sous le nom de tiraz. Ce nom a été changé depuis en celui de maanral servant à indiquer le lieu de fabrication ou le métier. Enfin, de nos jours, on emploie indifféremment les termes de warchach ou fabriqua, celui-ci venu de l’italien et dont les Égyptiens ont fait au pluriel fabriquatt.

Bien avant la modeste Mehallet, les grandes villes d’Égypte se disputèrent l’honneur de présenter au khalife les plus admirables étoffes sorties de leurs ateliers. L’Égypte, alors, donnait plus encore qu’elle ne recevait, et ses produits dépassaient en beauté les échantillons de toutes les contrées musulmanes. Al-Fakihi, l’historien, avait vu à la Kâabah de la Mecque des tentures fabriquées en Égypte dont la plus ancienne portait la date de 159 de l’hégire, soit l’an 700 de notre ère. Il ajoute que cette pièce merveilleuse avait été exécutée à Tinnis. A l’appui de son dire, le chroniqueur donne sur cette dernière cité des détails qu’il me paraît intéressant d’indiquer : « Tinnis, — la Tennesos des Grecs — était une belle ville dans laquelle se trouvaient un grand nombre de monuments des anciens. Les habitants se montraient riches et opulents. La plupart d’entre eux tenaient leur fortune de leur métier de tisserands. C’est là qu’étaient tissés les vêtements appelés choroubs, dont on n’aurait pu trouver les pareils dans tout le reste du monde. C’est là aussi qu’on tissait, à l’usage personnel du khalife, une robe nommée badanah, ne renfermant en chaîne et en trame que deux onces de fil ; le reste était tissé en or. Cette robe, véritable merveille, présentait cette particularité que l’on n’avait besoin ni de la couper ni de la coudre. Sa valeur atteignait mille dinars. Les autres robes en lin simple, fabriquées à Tinnis, se vendaient 100 dinars. »

C’est encore à la ville de Tinnis que se préparaient les étoffes destinées aux tentures de la Kâabah ; à Chata, Difou, Damirah, Tounah et dans les villes voisines on fabriquait également des tissus très fins, mais qui demeuraient bien inférieurs à ceux de Tinnis et de Damiette. L’exportation de ces étoffes dans l’Iran produisait, par an, jusqu’à l’an 360 de l’hégire (970 de notre ère), de vingt à trente mille dinars. D’après Makrizi, le village de Dabiq était célèbre par ses étoffes brochées d’or et la finesse de ses turbans faits de lin pur. Alexandrie gardait le monopole des pièces de lin. Une de ces étoffes nommée chirb se vendait à son poids d’argent[11].

[11] Le manteau que le César romain germanique revêtait lors de son couronnement sortait des métiers arabes. Il est aujourd’hui conservé à Vienne.

Cependant l’Égypte ne fut longtemps qu’un simple vilayet dépendant de Bagdad la superbe. Les gouverneurs se contentaient de la pressurer.

Avec les Khalifes Fatimites, la terre des Pharaons touche à l’apogée de sa puissance. Les Tiraz deviennent propriété khalifale et une organisation spéciale est instituée. Elle comprend un directeur général, un contrôleur, un directeur des travaux et deux comptables.

Pour se donner une idée de l’importance attachée à cette administration, il faut relire les écrivains de l’époque. L’un d’eux nous apprend qu’à la tête du département du Tiraz, qualifié toujours « le noble », est un directeur choisi parmi les hauts dignitaires du turban et du glaive. Il jouit d’égards spéciaux de la part du khalife. Il a une résidence à Damiette, une autre à Tinnis et enfin partout dans les autres centres de fabrication d’étoffes. Il est un des fonctionnaires les mieux rétribués. Sous ses ordres et pour faire exécuter les commandes adressées aux villages, se trouvent cent hommes. A sa disposition sont un achari[12] et trois barques dont les raïs et les matelots ne les quittent jamais et sont payés par le divan. Que nous voilà loin des humbles tisserands de 1921 !… Aujourd’hui, les tisseurs les plus habiles travaillent huit heures par jour et gagnent une pariza (2 fr. 50). Les autres reçoivent une paye variant de quatre à huit piastres. Les enfants doivent peiner tout le jour pour une grosse piastre.

[12] Achari, sorte de bateau employé autrefois sur le Nil.

Tout ce monde est content, rit, chante, parfaitement satisfait. Et je songe qu’ici, comme ailleurs, le travail de ces hommes n’ayant pas seulement l’air de se douter des merveilles qu’ils accomplissent en de telles conditions, et pour si peu d’argent, va se transformer en belles guinées dans le coffre-fort du marchand qui, lui, saura en extraire tout le bénéfice possible, sans risques et sans peines.

Comment ne pas se révolter devant une chose aussi étonnante : la différence existant entre la facilité des moyens de production, le bon marché des matières premières et le prix élevé auquel les étoffes sont vendues ! Je pense que c’est aussi ce prix qui en rend la consommation beaucoup moins importante qu’elle ne le serait, si les marchands se montraient moins rapaces.

Il y a là de très grandes réformes à établir. C’est ajouter à la richesse d’un pays que d’en multiplier les industries et les rendre prospères. Les fabriques de Mehallet, disposant d’un outillage plus parfait, pourraient atteindre de magnifiques résultats qui ramèneraient peut-être l’abondance dans la ville si lamentable…

Certes il est bon de songer à l’embellissement des capitales et à l’agrément des hôtes de marque ; mais relever le commerce des cités qui s’en vont, s’appliquer au bien-être et à la vitalité des populations de l’intérieur de l’Égypte, me semble un devoir qui s’impose. Car la province est à la capitale ce que les artères sont au cœur, et c’est de l’abondance des villages que sont faits le charme et la richesse du Caire.

Je ne pense pas que les tisserands de Mehallet, pas plus que ceux du Caire, remisent de si tôt leurs navettes enchantées. Le fellah assez fortuné pour se parer aux jours de fête, le peuple innombrable des ulémahs, des cheiks, des feckys, enfin toute la petite bourgeoisie indigène composée de commerçants et de boutiquiers, ne renoncera point si vite aux belles galabiehs, aux caftans et aux koufiehs de soie multicolores. Il faudra de longues suites d’années pour que les étoffes indigènes cessent de plaire. Il serait d’ailleurs grand dommage que ce jour arrivât trop vite. Tel qu’il est, le costume local constitue la beauté des rues et le charme des yeux. Il diffère grandement des gandourahs algériennes ou marocaines. Je ne sache point qu’il soit porté nulle part ailleurs et il demeure, tant par la grâce savante de ses formes, que par l’harmonie surprenante de ses couleurs, un vêtement unique au monde, bien fait pour chatoyer sous l’ardente lumière du ciel égyptien.

Si les métiers du tisserand doivent fonctionner longtemps encore, il n’en est pas de même de l’industrie, autrefois si florissante, du sellier. Au plus beau moment de la civilisation musulmane, alors que l’art arabe atteignit en Égypte son apogée, le Caire disputait à Cordoue la magnifique, l’élégance des objets de sellerie, Les sultans de Constantinople faisaient venir à grands frais la parure de leurs montures de la capitale des bords du Nil. De l’aube à la nuit, on voyait dans la sarghia[13] les ouvriers polissant les cuirs, les passementiers tressant les cordelettes, préparant les glands et les bouffettes de laine ou d’argent. Comme le rouge et l’ocre dominaient, cela faisait dans l’ombre des échoppes, un chatoiement de couleurs et un miroitement de lumière sitôt qu’un rai de soleil venait à les caresser.