LES AMOURS DE FAUSTINE
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Tous droits de reproduction réservés.
Copyright 1923 by Edgar Malfère.
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
JOACHIM DU BELLAY
LES AMOURS
DE FAUSTINE
Poésies latines traduites pour
la première fois et publiées avec
une introduction et des notes
par Thierry SANDRE
AMIENS
LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE
7, RUE DELAMBRE, 7
1923
OUVRAGES PUBLIÉS PAR THIERRY SANDRE
JEAN SECOND : Le Livre des Baisers, texte et traduction, avec un poëme-préface de Pierre Louÿs, et de nombreuses imitations par Ronsard, Baïf et Belleau. (Bibliothèque du Hérisson, Edgar Malfère, édit.)
RUFIN : Épigrammes, texte, notes, traduction, essai sur la vie du poëte, en collab. avec Paul-René Cousin. (Société des Trente, A. Messein, édit.)
SULPICIA : Tablettes d’une Amoureuse, texte et traduction. (Les Amis d’Édouard).
ATHÉNÉE : Le Livre de l’Amour et des Femmes, traduction. (L’Édition, Paris.)
ZAÏDAN : Al Abbassa, roman, traduit de l’arabe. (Fontemoing, Paris.)
EN PRÉPARATION :
LONGUS : Daphnis et Chloé, traduction.
OVIDE : Les Amours, traduction.
MÉLÉAGRE : Poésies complètes, texte et traduction.
A MARCEL BOULENGER
INTRODUCTION
I
En 1553, au printemps, Joachim du Bellay fit le voyage de Rome. Il devait y servir, en qualité de secrétaire et d’intendant, son oncle le cardinal du Bellay. Il partit avec enthousiasme, et d’abord il ne fut pas déçu : les trente-deux sonnets des Antiquités de Rome, qui sont des premières heures de son séjour, montrent qu’il était content d’avoir réalisé le rêve de sa jeunesse. Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Les difficultés de sa charge, les ennuis qu’elle lui causait, les intrigues auxquelles il assista, et le chagrin d’être loin de ses amis, de son Anjou et de sa France, tout s’unit pour lui rendre insupportable la ville magnifique. Il abandonna le projet d’ajouter des pièces aux trente-deux pièces déjà finies, et il composa les Regrets, élégiaques et satiriques, son chef-d’œuvre. En 1558, rentré dans sa patrie, il publia quatre recueils de vers, coup sur coup : les Antiquités de Rome ; les Regrets ; les Jeux rustiques ; et un livre que certains critiques ont été surpris de trouver sous la signature de l’auteur de la Défense : les Poëmata.
*
* *
Dans la Défense et Illustration de la Langue française, Joachim du Bellay s’était en effet élevé contre les poètes français qui écrivaient des vers latins au lieu d’écrire des vers français. Or il écrivit des vers latins. Cette contradiction a blessé de nombreux lecteurs. Scévole de Sainte-Marthe affirmait que Joachim du Bellay avait suivi le conseil de son oncle le cardinal. Naguère, M. Chamard jugea peu satisfaisante une pareille raison. « C’est une idée », dit-il, « qui devait venir naturellement à tout humaniste de la Renaissance foulant le sol de l’Italie ; et la société des lettrés romains, férus de poésie latine, et dont notre auteur briguait les suffrages, contribuait encore puissamment à l’engager dans cette voie. Parler latin à Rome ! mais c’était le tribut nécessaire que tout savant esprit devait à la cité romaine ! » Et le poète l’avait dit lui-même :
Hoc Latium poscit, Romanæ hæc debita linguæ
Est opera, huc Genius compulit ipse loci.
Oui, Joachim du Bellay fréquentait à Rome les hommes les plus doctes, tant italiens que français : Annibal Caro, Basilio Zanchi, Lorenzo Gambara, Bailleul, Bizet, Gohorry, Lestrange, Antoine Caracciol, Gordes, Panjas. Ils aimaient les vers latins. Joachim du Bellay en mesura pour leur rendre hommage et pour leur faire plaisir. Mais pourquoi chercher des excuses au poète ? Au XVIe siècle, on goûtait les vers latins à Paris comme à Rome. Rappelons-nous les Deliciæ poetarum gallorum. En trois volumes de neuf cents pages de texte serré, cette anthologie contient des poésies latines de cent sept poètes, tous français, parmi lesquels je citerai les plus célèbres : Jean d’Aurat, J.-A. Baïf, Rémy Belleau, Cl. Binet, J.-J. Boissard, J. Bonnefons, Nicolas Bourbon, Th. de Bèze, Étienne Dolet, Florent Chrestien, E. Forcadel, Michel de L’Hospital, Étienne Jodelle, Salmon Macrin, M.-A. Muret, E. Pasquier, Jean Passerat, Nicolas Rapin, Scévole de Sainte-Marthe, Henri Estienne, Turnèbe, J.-A. de Thou, Pontus de Thyard, Jean Visaigier, etc… S’étonnera-t-on que Joachim du Bellay figure en bonne place au milieu d’eux ? Pourquoi veut-on qu’un poète n’ait pas, au besoin, et peut-être pour se distraire, le droit de se contredire ? Parce qu’il avait établi les propositions de 1549, le théoricien de la Pléiade était-il obligé de s’y astreindre étroitement ? Et, même s’il n’écrivit pas des vers latins afin de prouver qu’il était capable d’en écrire, comme tout le monde, Joachim du Bellay n’avait-il pas aussi le droit de violer ces règles posées par lui, puisque les règles sont faites pour les disciples et non point pour les maîtres ? Victor Hugo devait plus d’une fois être infidèle aux préceptes de la Préface de Cromwell. Plus d’une fois, Joachim du Bellay fut infidèle aux préceptes de 1549. Il le fut d’ailleurs en connaissance de cause, et il s’en railla lui-même dans une des premières épigrammes des Poëmata. Il disait :
La Muse française est pour moi, je l’avoue, ce qu’une épouse est pour son mari. Et c’est comme une maîtresse que je courtise la Muse latine.
— « Alors », diras-tu, « l’irrégulière passe avant l’épouse ? » C’est vrai. L’une est charmante, mais l’autre plaît davantage.
Au reste, en 1558, Joachim du Bellay avait fait ses preuves de poète français. Il pouvait publier sans crainte ses Poëmata. Comme il publiait en même temps les Regrets, il savait certainement qu’il passerait à la postérité comme poète français à plus juste titre que comme poète latin. Et c’est ce qui arriva.
Les Poëmata n’ont jamais eu tous les lecteurs qu’ils méritaient d’avoir. La faute en revient sans doute aux éditeurs. Le recueil se composait de quatre livres, Élégies, Épigrammes diverses, Amours, et Tombeaux, qui furent imprimés pour la première fois en 1558 par Fédéric Morel. Ils furent réimprimés, dans les Deliciæ poetarum Gallorum. En 1779, dans les Amœnitates poeticæ de J. Barbou, on donna les Amours et plusieurs autres pièces. Il est assez difficile aujourd’hui de se procurer ces éditions anciennes. Pour avoir un texte courant et d’un prix abordable, il a fallu attendre la récente édition de Courbet[A] ; encore y relève-t-on quelques fautes légères. Quant à Marty-Lavaux, il n’a pas cru nécessaire de réimprimer les Poëmata dans sa grande édition de la Pléiade. Comment expliquer ce mépris ?
[A] Librairie Garnier, 2 vol., 1919.
Il paraît qu’on ne lit plus le latin, depuis longtemps déjà. On ne le lit plus surtout parce qu’on ne nous y intéresse plus. Qu’on nous apporte une traduction d’un bon ouvrage que nous ne connaissons pas : nous aurons envie d’en voir l’original. Mais, dira-t-on, y a-t-il encore de bons ouvrages que nous ne connaissions pas ? Il y en a malheureusement beaucoup, beaucoup trop ! La littérature latine du Moyen-Age est considérable ; nous n’en savons pas grand’chose ; et toute la littérature française du XVIe siècle est doublée d’une littérature latine dont nous ne savons à peu près rien. Quel vaste champ à explorer ! Que de découvertes à faire ! Plus d’un chapitre de nos histoires littéraires y gagnerait une lumière utile. On laisse presque toujours dans l’ombre les poésies latines de nos poètes français. Les rares historiens qui les ont consultées y ont cependant trouvé des renseignements précieux. Ainsi certains détails de la vie de Joachim du Bellay ne nous sont venus que de ses Poëmata. Néanmoins il ne suffit pas d’accorder à ces œuvres latines une valeur historique ; il faut aller plus loin, les considérer pour elles-mêmes ; elles ont une importance littéraire indiscutable. Il est temps de le répéter à ceux qui n’osent pas le croire, et de l’apprendre à ceux qui ne s’en doutent pas. C’est à leur intention que l’on publie ici une traduction des Amours de Faustine. Elle vaut ce qu’elle vaut ; elle vaudra beaucoup, si elle incite à lire ou à relire le texte latin de Joachim du Bellay. Elle n’a pas d’autre ambition : les Poëmata n’avaient jamais été traduits.
II
Les Amours, troisième partie des Poëmata, racontent une aventure romaine de Joachim du Bellay.
Pendant les quatre premières années de son séjour à Rome, le poète avait évité toute passion. Aucune des innombrables courtisanes n’avait su l’attirer. Olivier de Magny, son compagnon d’exil, en avait célébré quelques-unes :
Le Grec soit tout ravy pour l’Isabelle aymer,
Gohorry tout modeste accoure à la Faustine,
Castin nouveau venu aille à la Florentine,
Et Saint-Julien s’en aille à la Clere allumer.
Un jour, Joachim du Bellay rencontra Faustine. Ce n’est probablement pas celle qui est nommée dans le quatrain d’Olivier de Magny. La Faustine de notre poète était mariée. Son mari avait quatre défauts qui la rendaient sympathique : tépidité, laideur, vieillesse, jalousie. Or elle était jeune ; elle avait des yeux noirs, des cheveux noirs, un front large d’une blancheur de neige, des lèvres couleur de rose, et des seins sculptés par les mains de l’Amour. Rome n’avait jamais vu et ne devait jamais voir femme plus belle, Faustine était charmante. Pour elle, on aurait pu recommencer la guerre de Troie, et l’on aurait commis des impiétés. Vieillards, adolescents, capitaines, et cardinaux, tous la trouvaient aimable. Joachim l’aima. Faustine ne fut pas cruelle. Quelle différence entre Olive et Faustine ! La jeune romaine ne pétrarquisait pas : l’aventure fut des plus simples.
A la vérité, les amours de Faustine et de Joachim du Bellay ne furent pas longtemps heureuses. C’est à peine si les amants purent se rencontrer sans gêne trois ou quatre fois. Le mari qu’on trompait sut qu’on le trompait. Or il n’était pas d’humeur à jouer les Vulcains. Pour mettre fin à son infortune, il n’imagina rien de mieux que d’enfermer Faustine dans un couvent, un soir, par surprise. Ici commence le drame d’où naquirent les poésies des Amours. Tout le livre ne traite que de l’enlèvement de Faustine, des recherches et de l’ennui du poète, de ses souvenirs, de ses regrets, de son dépit, de ses joies mortes et de ses espoirs.
Dans le couvent, Faustine ne recevait que la visite de son mari. Sa mère n’y était pas admise. Néanmoins, le poète finit par découvrir l’endroit où Faustine était recluse. Il tenta de fléchir le portier. Le portier fut inflexible. Joachim du Bellay l’injuria, le compara à l’affreux Cerbère, pour préférer Cerbère. Il passait de longues heures nocturnes à regarder les fenêtres de la maison interdite. Il espérait qu’une fenêtre s’ouvrirait. Vainement. Il appelait. Personne ne répondait. Et il écrivait de violents distiques contre la porte obstinée. Il n’avait plus de goût pour quoi que ce fût. Le 2 mars 1557, des soldats français traversèrent Rome : ils marchaient sur Naples. Le poète ne les suivit pas. Il leur dit :
Vous, qu’arracha de la douce patrie et de vos chères campagnes le furieux amour de la guerre qui vous envoie en Italie,
Allez ! que la fortune soit avec vous ! et, puisque le destin vous appelle, allez où vous appelle aussi cette Naples, qui est française.
Quant à moi, je suis soldat de Vénus, j’abhorre Mars, et je ne conçois pas une si grande entreprise.
Je tenterai de délivrer de ses liens ma maîtresse qui est prisonnière, car elle m’est plus précieuse, et de beaucoup, que mes yeux mêmes.
Voilà le sol que je dois reconquérir d’une main vengeresse, voilà ma guerre, voilà mon courage, voilà ma Naples à moi.
Dédaignant Mars, Joachim du Bellay se souvint de Vénus. Il lui adressa selon les formes une prière émouvante. Faustine lui fut rendue. Comment ? Nous l’ignorons. Nous n’avons qu’un chant de victoire. La fin de cet amour nous échappe. Le poète n’en a fixé que le moment douloureux. Nous sommes réduits aux conjectures. Le retour de Faustine précéda-t-il de beaucoup le départ de son amant ? Y eut-il scandale, et le cardinal-oncle fut-il obligé d’éloigner son neveu ? Ou, tout simplement, Joachim du Bellay dut-il renoncer à sa maîtresse et rentrer en France pour y remettre en ordre la fortune du cardinal et tenir ses intérêts assez confus ? Mais le poète ne nous apprend rien. Faustine retrouvée, il se tait. Le tendre roman est terminé.
*
* *
Qui était Faustine ?
D’après deux vers des Amours, Émile Faguet a cru que Faustine se nommait Colomba. En effet, on lit, au début d’une épigramme :
At tibi, si memini, nomen gentile Columba
Conveniens formæ est ingenioque tuo.
( — Mais non, j’y pense à propos, c’est le nom de Colombe — [ou Colomba] — qui sied à ta beauté et à ton caractère.)
Mais on peut douter que Faguet ait raison.
Nomen gentile est troublant, puisqu’il signifie : nom de famille. Cependant, l’épigramme a pour titre : Cognomen Faustinæ, le surnom de Faustine. Placé dans le titre, le mot cognomen a certainement son sens ordinaire. S’agit-il donc d’un surnom ? — C’est probable. — Les poètes du XVIe siècle avaient coutume de mêler à leurs amours des colombes, des tourterelles et des pigeons. Mea Colomba, ou ma Colombe, revient dans leurs vers, latins ou français, aussi fréquemment que revient ma gazelle dans les chansons arabes. Pourquoi Joachim du Bellay ne donnerait-il pas à Faustine le surnom de Colombe ?
D’autre part, dans une épigramme qui s’achève à l’instant où va commencer la pièce que nous considérons, il dit à Faustine qu’on aurait dû l’appeler Pandora, parce qu’elle répand à profusion le bien et le mal. Huit vers roulent sur ce nom de Pandora. Puis le poète s’écrie tout de suite :
— Mais non, j’y pense à propos, c’est le nom de Colombe qui sied… etc.
Et il développe cette idée nouvelle en quatorze vers, pour en mieux démontrer la justesse.
Reste à expliquer le nomen gentile (nom de famille) qui semble avoir trompé Faguet. Mais, d’abord, dans l’épigramme précédente, Pandora est aussi présenté comme le nomen qu’il aurait fallu donner à Faustine. Dans notre épigramme, on peut tolérer le même nomen, suivi d’un gentile qui n’est peut-être pas d’une latinité excellente ici ; n’oublions pas cependant que le poète est français, et qu’il y a quelques gallicismes dans ses poésies latines. Ensuite, on peut noter que souvent un decet et un decebat se rendent par il faudrait et il aurait fallu, l’indicatif prenant force de conditionnel. Ainsi, en admettant même que gentile ne fût pas de remplissage, le distique étudié devrait s’entendre :
— Mais non, j’y pense à propos : comme nom de famille, c’est Colomba (Colombe) qui te conviendrait… etc.
Enfin, cette discussion de détail est accessoire. Un motif d’ordre psychologique nous empêche de lire Colomba. Joachim du Bellay aurait-il écrit le véritable nom de sa maîtresse ? L’usage et la plus élémentaire discrétion le lui défendaient. Mais c’est à nous surtout qu’il est défendu de croire Joachim du Bellay capable d’une telle incongruité.
Il est donc prudent, jusqu’à nouvel ordre, d’avouer qu’on ignore le nom de Faustine. Et nul n’osera-t-il enfin prétendre et mettre à la mode que ce genre de recherches, parfaitement vaines, à travers les secrets de la vie privée, même quand il s’agit de grands hommes et morts depuis longtemps, est d’une indécence parfaite ?
III
Qu’on ouvre maintenant ce petit recueil de vers d’amour. Ils emporteront sans peine l’amitié du lecteur. Ils n’ont pas besoin d’être plus longuement commentés. Les critiques qui ont daigné les parcourir en ont déjà loué comme il faut le mérite, la souplesse harmonieuse, et l’habileté syntaxique. Certes, en plus d’un endroit, on relève des tournures françaises, et les vers n’ont pas toujours cette maîtrise et cet air latin qu’ont ceux de M. A. Muret par exemple. Du moins, ils sont constamment d’une limpidité remarquable. Cela, les contemporains de Joachim du Bellay l’avaient déjà senti eux-mêmes. Scévole de Sainte-Marthe, dans son Éloge de Joachim du Bellay, rapporte ainsi leur opinion : « ut vix nullum in carmine gallico parem habet, sic paucissimos in latino superiores. » (S’il n’y a presque personne qui soit son égal en poésie française, il y en a fort peu qui soient plus grands que lui en poésie latine.)
Le livre des Amours est d’une grande fraîcheur. Les détails savoureux y abondent. Le poète ici n’invente rien, ou du moins il invente fort peu, car l’affirmation ne doit pas être trop franche. Ne nous dissimulons pas en effet, qu’en écrivant ce petit roman, Joachim du Bellay se souvint plus d’une fois de Properce et d’Ovide, d’Ovide surtout dont je ne rappellerai ici que ce début d’élégie (Amores, II, 12) :
Ite triumphales circum mea tempora lauri :
Vicimus ! In nostro est ecce Corinna sinu,
Quam vir, quam custos, quam janua firma, tot hostes,
Servabant, ne qua posset ab arte capi.
Cependant, Joachim du Bellay sut parfaitement adapter à son aventure personnelle les souvenirs classiques si séduisants. Œuvre littéraire, même au sens péjoratif du mot, les Amours de Faustine ont un parfum de confidence qui ne trompe point. Quelle douceur ! Ici le poète ne se contraint pas. Comme dans les Regrets, il raconte ce que la passion seulement lui fait dire. Pour bien discourir d’amour, déclare un personnage de Corneille,
… il faut l’avoir bien fait :
Un bon poëte ne vient que d’un amant parfait.
Telle est la vertu des Amours de Faustine. Joachim du Bellay s’est montré dans ces vers au naturel : ardent, voluptueux, élégiaque, dépité, et souvent ironique, même à ses dépens. Mise de côté la part des allusions mythologiques et des inévitables réminiscences littéraires, qui étaient de mode, les Amours de Faustine nous offrent ce charme simple de vie quotidienne qui nous plaît dans les Amours de Marie que chanta Ronsard.
Le goût de la simplicité, Joachim du Bellay le prit à Rome. Le poète revint d’Italie avec un génie nouveau. D’autres ont su l’imiter. De son temps, on apprécia la leçon qu’il avait tirée de son voyage. Dans un poème qui saluait le retour du « cher vagabond », au dernier distique Jean d’Aurat s’écriait :
Nunc quoque Bellaii discentes carmina Galli
Hunc aliquid dicent addidicisse novi.
(Et maintenant, que les Français apprennent les vers de du Bellay ! Ils verront qu’il y a ajouté quelque chose qu’on ne lui connaissait pas.)
Thierry Sandre.
LES AMOURS DE FAUSTINE
TEXTE ET TRADUCTION
I
AD LECTOREM
Cùm tot natorum casto sociata cubili
Musa sit ex nobis Gallica facta parens,
Miraris Latiam sic nos ardere puellam,
Et veteris, Lector, rumpere jura tori.
Gallica Musa mihi est, fateor, quod nupta marito :
Pro Domina colitur Musa Latina mihi.
Sic igitur (dices) præfertur adultera nuptæ ?
Illa quidem bella est, sed magis ista placet.
I
AU LECTEUR[1]
Compagne de ma couche conjugale et mère de mes œuvres, la Muse française m’a donné bien des enfants,
et tu t’étonnes que je brûle ainsi pour une jeune Romaine, ô Lecteur, et que je viole les droits d’un ancien lit.
La Muse française est pour moi, je l’avoue, ce qu’une épouse est pour son mari. Et c’est comme une maîtresse que je courtise la Muse latine.
— « Alors, diras-tu, l’irrégulière passe avant l’épouse ? C’est vrai, l’une est charmante, mais l’autre plaît davantage.
[1] Voir les [Notes], à la fin du volume.
II
AD GORDIUM
Cui donem potius novum libellum,
Quo raptum refero meæ puellæ,
Gordi, quàm tibi, qui meam puellam
Sic amas, propriam ut putes sororem ?
Quare quicquid id est novi libelli,
Gordi, quod tibi nunc damus legendum,
Sic velim accipias, scias ut illam
A me plus oculis meis amatam,
Et te plus oculis meis amatum.
II
A GORDES[2]
(DEDICACE)
A qui donnerais-je ce petit recueil nouveau
où je raconte l’enlèvement de ma maîtresse,
sinon à toi, Gordes, qui aimes ma maîtresse
comme si tu la tenais pour ta sœur ?
Donc, tout ce qu’il y a dans ce petit recueil nouveau,
Gordes, que je te donne à lire aujourd’hui,
je voudrais que tu l’acceptasses en sachant bien
que j’aime Faustine plus que mes yeux
et que toi aussi je t’aime plus que mes yeux.
III
AD VENEREM
Bella per Aemathios non hîc civilia campos,
Fraternas acies, arma virumque cano.
Nec quoque fert animus mutatas dicere formas,
Raptoris stygii nec memorantur equi.
Aeneadum genitrix causa est mihi carminis una :
Materiam vati da Venus alma tuo.
Tu quoque Faustinam nobis, formosa, dedisti :
Qua nihil est tota pulchrius Ausonia.
Hac mihi sublata, periit mihi pristinus ardor,
Et quicquid mentis, vel fuit ingenii.
Redde ergo ingenium, solitasque in carmina vires ;
Faustinam potius sed mihi redde, precor.
III
A VÉNUS
Les guerres civiles qu’on vit aux champs de Macédoine[3], des luttes de frères, des faits d’armes et un héros[4], je ne chante pas cela ici.
Je n’ai pas l’intention non plus de conter des métamorphoses[5], ni de célébrer les chevaux stygiens d’un Ravisseur[6].
L’aïeule des Énéides, voilà l’unique objet de mon œuvre. Oui, Vénus bienfaisante, donne un thème à ton poète !
C’est toi aussi, charmante, qui m’avais donné Faustine, et il n’y a rien de plus beau dans toute l’Italie.
Or, on me l’a enlevée, et du coup l’enthousiasme de jadis est mort en moi, et ce que j’avais d’intelligence et de génie.
Rends-moi donc mon génie et mes forces habituelles pour chanter. Mais plutôt, rends-moi Faustine, telle est ma prière.
IV
RAPTUS FAUSTINÆ
Qualis tartareo quondam Proserpina curru,
Dum vaga discurrit saltibus (Enna) tuis,
Nocturnis nuper rapta est Faustina quadrigis,
Dum tenet, ah demens, limina aperta domus.
Rapta est, me miserum, et cæco sub carcere clausa
Conjugis ingrato nunc gemit in thalamo.
Et nunc ille ferus tanquam de virgine rapta
Exultat, nostris heu fruiturque malis.
Interea infœlix mater lymphata per urbem
Currit, et ignotas excubat ante fores,
Te solam (Faustina) vocans, tua limina quaerens,
Quæsisse ut natam dicitur alma Ceres.
Ast ego, quem assiduo torret malus igne Cupido,
Deferor, ut noto concita Baccha Deo.
Nec dubitem œratos liceat si rumpere postes,
Duraque nocturna solvere claustra manu,
Irruere armatus : vel si hoc mala nostra ferat sors,
Perferre audacis vincula Pirithoi.
IV
L’ENLÈVEMENT DE FAUSTINE
Telle qu’autrefois Proserpine sur un char infernal, pendant qu’à l’aventure elle errait, ô Enna[7], par tes ravins boisés,
ainsi, de nuit, tout récemment, on a enlevé Faustine en voiture, pendant qu’elle laissait ouverte — ah ! folie ! — la porte de sa maison.
On l’a enlevée, malheureux que je suis ! Dans un cachot impénétrable on l’a enfermée, et maintenant elle gémit dans le lit odieux d’un époux.
Et maintenant, lui, ce rustre, comme s’il avait enlevé une vierge il triomphe, hélas, et il se réjouit de ma peine,
tandis qu’une pauvre mère affolée court par la ville et passe la nuit devant des portes inconnues
en n’appelant que toi, Faustine, en cherchant ta retraite, comme chercha sa fille, à ce qu’on dit, la bienfaisante Cérès.
Quant à moi, que le cruel Désir brûle d’un feu constant, je suis hors de moi, comme une bacchante qu’excite son dieu familier.
Et je n’hésiterais pas, non ! Dût-on même briser des portes de bronze et faire sauter à coups de poing, dans la nuit, de solides verrous,
j’entrerais chez toi avec des armes. Ou bien, s’il fallait qu’à ce point la Fortune poussât ma peine, je subirais jusqu’au bout les chaînes de l’audacieux Pirithoüs[8].
V
FAUSTINAM PRIMAM FUISSE QUAM ROMÆ ADAMAVERIT
Ipse tuas nuper temnebam, Roma, puellas :
Nullaque erat tanto de grege bella mihi.
Et jam quarta Ceres capiti nova serta parabat,
Nec dederam sævo colla superba jugo.
Risit cæcus Amor. Tu verro hanc, inquit, amato.
Faustinam nobis indicat ille simul.
Indicat, et volucrem nervo stridente sagittam
Infixit nobis corda sub ima puer.
Nec satis hoc ; tradit formosam in vincla puellam,
Et sacræ cogit claustra subire domus.
Haud prius illa tamen nobis erepta fuit, quam
Venit in amplexus terque quaterque meos.
Scilicet hoc Cypris nos acrius urit, et ipse
Altius in nostro pectore regnat Amor.
V
QUE FAUSTINE EST LA PREMIÈRE FEMME DONT IL SE SOIT ÉPRIS A ROME
C’est bien moi, Rome, naguère, qui dédaignais tes jeunes femmes. Nulle dans une société si nombreuse n’était jolie à mes yeux.
Déjà, pour la quatrième fois, Cérès se préparait des couronnes de fleurs nouvelles, et je n’avais pas encore donné ma nuque insolente à l’impitoyable joug.
L’Amour, qu’on ne voit pas, se mit à rire. « Or çà ! dit-il, voici une femme : aime-la. » En même temps, il me montre Faustine.
Il me la montre. La corde de l’arc retentit, et l’Enfant me planta un trait rapide en plein cœur.
Ce n’était pas assez. Voici qu’il livre aux chaînes la belle fille, et il la soumet de force aux verrous d’un couvent.
Néanmoins, elle ne me fut pas si tôt enlevée qu’elle ne fût d’abord venue dans mes bras jusqu’à trois et quatre fois.
On comprend donc que Cypris plus âprement me brûle et que plus profondément ancré dans ma poitrine règne l’Amour.
VI
AD JANUAM FAUSTINÆ
Hæc domus hæc illa est, nostros quæ claudit amores.
Ah nimis atque nimis janua dura mihi.
Tu veneres ingrata meas, lususque, jocosque,
Tu cohibes vinclis gaudia nostra tuis.
At nunc ille senex forsan rosea illa labella
Sugit, et amplexu mollia membra premit.
Interea vagus, atque excors, sine mente animoque,
Limina nocturnis nota tero pedibus.
Et circunspicio Lycæo lumine, si qua
Rimula sit nostris forte patens oculis.
Nulla patet, vel si qua patet, sunt omnia muta,
Vocibus ac nostris pervia nulla via est.
Hei mihi, quod Dominæ nulla ratione potis sum,
Me dulce in gremium mittere per tegulas.
VI
A LA PORTE DE FAUSTINE
La voici, la voici, cette affreuse maison qui enferme mes amours. Ah ! trop et trop cruelle porte !
C’est toi, insensible à mes plaisirs et à mes jeux et à mes amusements, c’est toi qui par tes chaînes m’empêches d’être heureux.
Quant à l’affreux vieillard, maintenant peut-être, ô délicates lèvres de rose, il vous suce, et dans ses bras, ô tendre corps, il te presse.
Et moi cependant, errant, hagard, sans âme et sans volonté, devant la porte que je connais j’use le sol, pendant la nuit, à force d’y passer.
Je cherche autour de moi, avec des yeux de Lyncée, si quelque fente ne va point par fortune s’ouvrir à mon regard.
Mais aucune ne s’ouvre ; ou, si quelqu’une s’ouvre, tout est silencieux : j’ai beau appeler, je ne vois point de passage où passer.
Malheur de moi ! puisque je ne trouve aucun moyen d’arriver jusqu’au sein chéri de ma maîtresse, même par la toiture.
VII
SE PERPETUO FAUSTINÆ MEMOREM FUTURUM
Quod scelus admisi infœlix ? quæ numina læsi,
Ut mihi sic, mea lux, eripienda fores ?
Nam cui tam subito tot gaudia sunt prærepta,
Iratos omnes huic decet esse Deos.
Ergo ego te posthac nunquam, mea vita, videbo ?
Audiero absentis nec tua verba miser ?
At certè infixi nostro sub pectore vultus,
Fixaque perpetuo verba loquentis erunt.
Hoc mihi non Superi abstulerint, non Juppiter ipse,
Non, si me toto fulmine dejiciat.
VII
QU’IL SE SOUVIENDRA TOUJOURS DE FAUSTINE
Quel crime ai-je commis, infortuné ? Quelles puissances ai-je offensées, pour que de cette façon, ô toute ma lumière, tu me sois ravie ?
Quand si brusquement tant de joies vous sont arrachées, il faut bien qu’on ait contre soi la colère de tous les dieux.
Ainsi donc, moi, toi, c’en est fait ? Jamais, ô ma vie, je ne te verrai ? Et je n’entendrai pas les mots que tu dis loin de moi, malheureux que je suis !
Du moins, sois-en sûre, je garderai gravés dans mon cœur les traits de ton visage, et gravés pour toujours les mots que tu m’as dits de près.
Cela, les dieux ne pourraient pas me l’enlever, ni Jupiter non plus, non ! même s’il m’écrasait de tout son tonnerre.
VIII
DE VULCANO ET MARITO FAUSTINÆ
Ut Martem et Venerem vinclis excepit, et astu
Mulciber, et cœlo fabula nota fuit,
Sic tu ex insidiis Faustinam surripuisti,
Scilicet ut tota notus in urbe fores.
At cur non astu simili, similique catena
Me, me etiam vinctum maxima Roma videt ?
Sic te ulcisci ambos, conjux generose, decebat :
Hoc demum poteras Mulciber esse modo.
VIII
VULCAIN ET LE MARI DE FAUSTINE
Si Mars et Vénus furent pris au piège par les liens et le stratagème de Vulcain, et si l’histoire devint la risée du ciel,
de même, toi, par trahison tu as enlevé Faustine, et naturellement on rit de toi dans toute la ville.
Mais pourquoi, par un stratagème semblable et un semblable filet, moi, moi aussi, ne suis-je pas enchaîné sous les yeux de l’immense Rome ?
C’est ainsi que tu aurais dû te venger de nous deux, ô époux magnanime. Ce n’est que de cette façon que tu pouvais être un vrai Vulcain.
IX
CUR SIT IRATUS MARITO FAUSTINÆ
Non te ideo (ne forte aliquis nos dicat ineptos)
Damnamus nostris, impie, versiculis,
Quod tu Faustinam nuper de nocte silenti
Materno sævus traxeris e gremio,
Quodque illi miseræ, et duro sub carcere clausæ,
Omnia crudelis gaudia sustuleris.
Novimus et leges, et quæ sint jura mariti,
Nec venit ex vero nostra querela toro.
Sed quod frigidulus conjux, turpisque, senexque
(Ne quicquam de te durius ipse loquar)
Tam bellam et lepidam, tali nec conjuge dignam,
Externi cogas jura subire tori :
Hoc inquam est sævum quod te facit, improbe, quodque
Damnamus nostris, impie, versiculis.
IX
POURQUOI IL EN VEUT AU MARI DE FAUSTINE
Non, (car il ne faut pas qu’on dise que je suis absurde), si je te condamne, scélérat, dans mes petits vers,
ce n’est point parce que, récemment, par une nuit de silence, tu as, inhumain, arraché Faustine des bras de sa mère,
et parce qu’à cette malheureuse, enfermée en un rude cachot, tu as, cruel, supprimé tous les plaisirs.
Je connais aussi les lois, et quels sont les privilèges du mari, et ce n’est point parce que les droits du lit t’appartiennent que je te cherche querelle.
Mais c’est, époux un peu trop froid, et laid, et vieux, (car il ne faut pas que je parle de toi en termes trop rudes),
c’est parce qu’ayant une femme si charmante et aimable, et qui mérite mieux qu’un tel époux, tu la forces à se soumettre aux privilèges du lit d’un autre.
Voilà, dis-je, ce qui te fait inhumain, ô fourbe, et voilà pourquoi je te condamne, scélérat, dans mes petits vers.
X
CUM FAUSTINA INCLUSAM ESSE VENEREM ET AMOREM
Claustra tenent nostram (sic Dii voluere) puellam.
Fœlix quem clausum ferrea claustra tenent.
Illic sunt Charites, lususque, jocique, leporesque,
Et quicquid sedes incolit Idalias.
Casta Venus sancto corpus jam velet amictu,
Sacraque jam discat relligiosus Amor.
X
QU’AVEC FAUSTINE SONT EMPRISONNÉS VÉNUS ET L’AMOUR
Des verrous gardent ma maîtresse, telle est la volonté des dieux : heureux celui que ces verrous de fer gardent verrouillé !
Là sont les Grâces, et les Plaisirs, et les Amusements, et les Délices, et tout ce qui réside aux palais d’Idalie.
Chaste, que Vénus aujourd’hui se couvre le corps d’un voile sacré ! et qu’il s’initie aux choses saintes, aujourd’hui, religieusement, l’Amour !
XI
OPTAT SE INCLUSUM CUM FAUSTINA.
O mihi si liceat furtivos jungere amores,
Hic ubi, me miserum, clausa puella mea est,
Mentirique novam mutata veste figuram,
Juppiter ut quondam casta Diana fuit :
Quam bene, virgineo tectus velamine corpus,
Perferrem sancti jura severa loci !
Nulla Deis melius faceret solennia sacra,
Alternas melius conciperetve preces.
Rursus cum tacita peteretur nocte cubile
Et foret optati reddita forma viri,
Haud quisquam melior validam exercere juventam,
Nocturnisque sacris conciliare Deos.
Sic gratis vicibus Vestæ Venerisque sacerdos,
Nocte parum castus, luce pudica forem.
XI
QU’IL VOUDRAIT BIEN ÊTRE EMPRISONNÉ AVEC FAUSTINE
S’il m’était permis de réaliser en secret mes amours, là où pour mon malheur ma maîtresse est emprisonnée,
et d’emprunter un nouveau visage en changeant de costume, tel Jupiter qui fut jadis la chaste Diane[9],
ah ! caché sous un vêtement de vierge, comme je supporterais bien la rigoureuse discipline du couvent !
Nulle mieux que moi ne ferait aux dieux ses dévotions, ou mieux que moi ne réciterait les prières que l’on reprend à tour de rôle.
En revanche, dans la nuit et le silence, lorsqu’il faudrait aller au lit, et que me serait rendue la forme d’un amant qu’on désire,
nul ne serait meilleur pour mettre à l’épreuve la vigueur de sa jeunesse, et, dans les cérémonies nocturnes, gagner la faveur des dieux.