Johann David WYSS
LE ROBINSON SUISSE
ou Histoire d'une famille suisse naufragée
(1812—édition: 1870)
[Note sur l'auteur]
Johann David Wyss est né à Berne en 1743. Pasteur à la collégiale de Berne, il est l'auteur du Robinson Suisse, l'un des plus célèbres romans écrits à l'imitation du Robinson Crusoé de Daniel Defoe.
Johann David Wyss conçut cette histoire pour la raconter à ses enfants. À la différence de Daniel Defoe, le naufragé de Wyss n'est pas jeté seul sur une île déserte: il parvient à sauver sa famille du naufrage. Ce sera alors l'occasion pour le père de prodiguer à ses enfants de sages conseils.
Le Robinson Suisse fut publié par le fils de Wyss, Johann Rudolph, professeur de philosophie à l'Académie de Berne. L'ouvrage fut traduit en français, en 1824, par la baronne de Montolieu.
[Préface]
Moins populaire que le livre de Daniel De Foe, parce qu'il n'a pas servi à l'amusement et à l'instruction d'un aussi grand nombre de générations, le Robinson suisse est destiné à prendre place à côté du Robinson anglais lorsqu'il sera mieux connu, et que la haute idée morale qui s'y trouve si dramatiquement développée aura été plus sérieusement et plus fréquemment appréciée.
Daniel De Foe n'a mis en scène qu'un homme isolé, sans expérience et sans connaissance du monde, tandis que Wyss a raconté les travaux, les efforts de toute une famille, pour se créer des moyens d'existence avec les ressources de la nature et celles que donnent au chef de cette famille les lumières de la civilisation. Les personnages eux-mêmes intéressent davantage les jeunes lecteurs auxquels ce livre est destiné. Ce sont, comme eux, des enfants de différents âges et de caractères variés, qui, par leurs dialogues naïfs, rompent agréablement la monotonie du récit individuel, défaut que l'admirable talent de l'auteur anglais n'a pas toujours pu éviter. Le style de Wyss, dans sa simplicité et dans la puérilité apparente des détails, est merveilleusement approprié à l'esprit de ses lecteurs; un enfant, dans ses premières compositions, ne penserait pas autrement. Prier Dieu, s'occuper des repas que la prévoyance de ses parents lui a préparés, se livrer à des amusements variés, n'est-ce pas tout l'emploi du temps de l'enfance? C'est là, n'en doutons pas, une des principales causes du vif plaisir que procure la lecture du Robinson suisse, même à des hommes faits qui ne s'en sont jamais rendu raison.
Il est cependant un reproche qu'on peut adresser à Wyss, et que ne mérite pas son devancier. Robinson, dans son île, ne trouve que les animaux et les plantes qui peuvent naturellement s'y rencontrer d'après sa position géographique. Wyss, au contraire, a réuni dans l'île du naufragé suisse tous les animaux, tous les arbres, toutes les richesses végétales et minérales que la nature a répandues avec profusion dans les délicieuses îles de l'océan Pacifique; et cependant chaque contrée a sa part dans cette admirable distribution des faveurs de la Providence: les plantes, les animaux de la Nouvelle-Hollande ne sont pas ceux de la Nouvelle-Zélande et de Taïti. Le but de l'auteur a été de faire passer sous nos yeux, dans un cadre de peu d'étendue, les productions propres à tous les pays avec lesquels nous sommes peu familiarisés, ce qui excuse en quelque sorte cette réunion sur un seul point de l'Océan de tout ce qui ne se rencontre que dans une multitude d'îles diverses.
Les descriptions n'ont pas toujours l'exactitude réclamée par les naturalistes; dans quelques circonstances, la vérité a été sacrifiée à l'intérêt. C'est pour ne pas nuire à cet intérêt que nous n'avons rien changé aux descriptions, quoiqu'il nous eût été facile de les rectifier.
Mais combien ces taches ne sont-elles pas effacées par les leçons admirables de résignation, de courage et de ferme persévérance qu'on y trouve à chaque page! Vouloir, c'est pouvoir, a-t-on dit; jamais cette maxime n'avait été développée sous une forme plus heureuse et plus dramatique. Robinson avait déjà montré, il est vrai, comment on parvient à pourvoir aux premiers besoins de la vie solitaire. Ici, dès les premiers pas, ces cruelles nécessités n'existent plus; ce sont les jouissances de la vie sociale qu'il faut satisfaire et les persévérants efforts des naufragés pour arriver à ce but obtiennent un tel succès, qu'ils parviennent même à se créer un musée.
Comme dans son modèle, à chaque page Wyss a semé les enseignements sublimes de la morale évangélique; tout est rapporté par lui à l'auteur de toutes choses, et l'orgueil humain est constamment abaissé devant la grandeur et la bonté de Dieu. L'ouvrage a été écrit par un auteur protestant, mais avec une telle mesure, qu'il a suffi de quelques légères corrections pour le rendre tout à fait propre à des lecteurs catholiques.
Wyss a cru devoir se dispenser d'entrer dans des détails d'avant-scène; l'action commence au moment même du naufrage, et, semblable à un auteur dramatique, il ne nous fait connaître les acteurs que par leur langage et leurs actions. Ainsi que lui, nous renvoyons à la narration le lecteur, qui sera bientôt familiarisé avec les personnages.
Friedrich Muller.
TOME I
[CHAPITRE I]
[Tempête.—Naufrage.—Corsets natatoires.—Bateau de cuves.]
La tempête durait depuis six mortels jours, et, le septième, sa violence, au lieu de diminuer, semblait augmenter encore. Elle nous avait jetés vers le S.-O., si loin de notre route, que personne ne savait où nous nous trouvions. Les passagers, les matelots, les officiers étaient sans courage et sans force; les mâts, brisés, étaient tombés par-dessus le bord; le vaisseau, désemparé, ne manœuvrait plus, et les vagues irritées le poussaient ça et là. Les matelots se répandaient en longues prières et offraient au Ciel des vœux ardents; tout le monde était du reste dans la consternation, et ne s'occupait que des moyens de sauver ses jours.
«Enfants, dis-je à mes quatre fils effrayés et en pleurs, Dieu peut nous empêcher de périr s'il le veut; autrement soumettons-nous à sa volonté; car nous nous reverrons dans le ciel, où nous ne serons plus jamais séparés.»
Cependant ma courageuse femme essuyait une larme, et, plus tranquille que les enfants, qui se pressaient autour d'elle, elle s'efforçait de les rassurer, tandis que mon cœur, à moi, se brisait à l'idée du danger qui menaçait ces êtres bien-aimés. Nous tombâmes enfin tous à genoux, et les paroles échappées à mes enfants me prouvèrent qu'ils savaient aussi prier, et puiser le courage dans leurs prières. Je remarquai que Fritz demandait au Seigneur de sauver les jours de ses chers parents et de ses frères, sans parler de lui-même.
Cette occupation nous fit oublier pendant quelque temps le danger qui nous menaçait, et je sentis mon cœur se rassurer un peu à la vue de toutes ces petites têtes religieusement inclinées. Soudain nous entendîmes, au milieu du bruit des vagues, une voix crier: «Terre! terre!» et au même instant nous éprouvâmes un choc si violent, que nous en fûmes tous renversés, et que nous crûmes le navire en pièces; un craquement se fit entendre; nous avions touché. Aussitôt une voix que je reconnus pour celle du capitaine cria: «Nous sommes perdus! Mettez les chaloupes en mer!» Mon cœur frémit à ces funestes mots: Nous sommes perdus! Je résolus cependant de monter sur le pont, pour voir si nous n'avions plus rien à espérer. À peine y mettais-je le pied qu'une énorme vague le balaya et me renversa sans connaissance contre le mât. Lorsque je revins à moi, je vis le dernier de nos matelots sauter dans la chaloupe, et les embarcations les plus légères, pleines de monde, s'éloigner du navire. Je criai, je les suppliai de me recevoir, moi et les miens.... Le mugissement de la tempête les empêcha d'entendre ma voix, ou la fureur des vagues de venir nous chercher. Au milieu de mon désespoir, je remarquai cependant avec un sentiment de bonheur que l'eau ne pouvait atteindre jusqu'à la cabine que mes bien-aimés occupaient au-dessous de la chambre du capitaine; et, en regardant bien attentivement vers le S., je crus apercevoir par intervalles une terre qui, malgré son aspect sauvage, devint l'objet de tous mes vœux.
Je me hâtai donc de retourner vers ma famille; et, affectant un air de sécurité, j'annonçai que l'eau ne pouvait nous atteindre, et qu'au jour nous trouverions sans doute un moyen de gagner la terre. Cette nouvelle fut pour mes enfants un baume consolateur, et ils se tranquillisèrent bien vite. Ma femme, plus habituée à pénétrer ma pensée, ne prit pas le change; un signe de ma part lui avait fait comprendre notre abandon. Mais je sentis mon courage renaître en voyant que sa confiance en Dieu n'était point ébranlée; elle nous engagea à prendre quelque nourriture. Nous y consentîmes volontiers; et après ce petit repas les enfants s'endormirent, excepté Fritz, qui vint à moi et me dit: «J'ai pensé, mon père, que nous devrions faire, pour ma mère et mes frères, des corsets natatoires qui pussent les soutenir sur l'eau, et dont vous et moi n'avons nul besoin, car nous pouvons nager aisément jusqu'à la côte.» J'approuvai cette idée, et résolus de la mettre à profit. Nous cherchâmes partout dans la chambre de petits barils et des vases capables de soutenir le corps d'un homme. Nous les attachâmes ensuite solidement deux à deux, et nous les passâmes sous les bras de chacun de nous; puis nous étant munis de couteaux, de ficelles, de briquets et d'autres ustensiles de première nécessité, nous passâmes le reste de la nuit dans l'angoisse, craignant de voir le vaisseau s'entr'ouvrir à chaque instant. Fritz, cependant, s'endormit épuisé de fatigue.
L'aurore vint enfin nous rassurer un peu, en ramenant le calme sur les flots; je consolai mes enfants, épouvantés de leur abandon, et je les engageai à se mettre à la besogne pour tâcher de se sauver eux-mêmes. Nous nous dispersâmes alors dans le navire pour chercher ce que nous trouverions de plus utile. Fritz apporta deux fusils, de la poudre, du plomb et des balles; Ernest, des clous, des tenailles et des outils de charpentier; le petit Franz, une ligne et des hameçons. Je les félicitai tous trois de leur découverte.» Mais, dis-je à Jack, qui m'avait amené deux énormes dogues, quant à toi, que veux-tu que nous fassions de ta trouvaille?
—Bon, répondit-il, nous les ferons chasser quand nous serons à terre.
—Et comment y aller, petit étourdi? lui dis-je.
—Comment aller à terre? Dans des cuves, comme je le faisais sur l'étang à notre campagne.»
Cette idée fut pour moi un trait de lumière, je descendis dans la cale où j'avais vu des tonneaux; et, avec l'aide de mes fils, je les amenai sur le pont, quoiqu'ils fussent à demi submergés. Alors nous commençâmes avec le marteau, la scie, la hache et tous les instruments dont nous pouvions disposer, à les couper en deux, et je ne m'arrêtai que quand nous eûmes obtenu huit cuves de grandeur à peu près égale. Nous les regardions avec orgueil; ma femme seule ne partageait pas notre enthousiasme.
«Jamais, dit-elle, je ne consentirai à monter là dedans pour me risquer sur l'eau.
—Ne sois pas si prompte, chère femme, lui dis-je, et attends, pour juger mon ouvrage, qu'il soit achevé.»
Je pris alors une planche longue et flexible, sur laquelle j'assujettis mes huit cuves; deux autres planches furent jointes à la première, et, après des fatigues inouïes, je parvins à obtenir une sorte de bateau étroit et divisé en huit compartiments, dont la quille était formée par le simple prolongement des planches qui avaient servi à lier les cuves entre elles. J'avais ainsi une embarcation capable de nous porter sur une mer tranquille et pour une courte traversée; mais cette construction, toute frêle qu'elle était, se trouvait encore d'un poids trop au-dessus de nos forces pour que nous pussions la mettre à flot. Je demandai alors un cric, et, Fritz en ayant trouvé un, je l'appliquai à une des extrémités de mon canot, que je commençai à soulever, tandis que mes fils glissaient des rouleaux par-dessous. Mes enfants, Ernest surtout, étaient dans l'admiration en voyant les effets puissants de cette simple machine, dont je leur expliquai le mécanisme sans discontinuer mon ouvrage. Jack, l'étourdi, remarqua pourtant que le cric allait bien lentement.
«Mieux vaut lentement que pas du tout,» répondis-je.
Notre embarcation toucha enfin le bord et descendit dans l'eau, retenue près du navire par des câbles; mais elle tourna soudain et pencha tellement de côté que pas un de nous ne fut assez hardi pour y descendre.
Je me désespérais, quand il me vint à l'esprit que le lest seul manquait; je me hâtai de jeter au fond des cuves tous les objets pesants que le hasard plaça sous ma main, et, peu à peu, en effet, le bateau se redressa et se maintint en équilibre. Mes fils alors poussèrent des cris de joie, et se disputèrent à qui descendrait le premier. Craignant que leurs mouvements ne vinssent à déplacer le lest qui maintenait le radeau, je voulus y suppléer en établissant aux deux extrémités un balancier pareil à celui que je me souvenais d'avoir vu employer par quelques peuplades sauvages; je choisis à cet effet deux morceaux de vergue assez longs; je les fixai par une cheville de bois, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière du bateau, et aux deux extrémités j'attachai deux tonnes vides qui devaient naturellement se faire contre-poids.
Il ne restait plus qu'à sortir des débris et à rendre le passage libre. Des coups de hache donnés à propos à droite et à gauche eurent bientôt fait l'affaire. Mais le jour s'était écoulé au milieu de nos travaux, et il était maintenant impossible de pouvoir gagner la terre avant la nuit. Nous résolûmes donc de rester encore jusqu'au lendemain sur le navire, et nous nous mîmes à table avec d'autant plus de plaisir, qu'occupés de notre important travail, nous avions à peine pris dans toute la journée un verre de vin et un morceau de biscuit. Avant de nous livrer au sommeil, je recommandai à mes enfants de s'attacher leurs corsets natatoires, pour le cas où le navire viendrait à sombrer, et je conseillai à ma femme de prendre les mêmes précautions. Nous goûtâmes ensuite un repos bien mérité par le travail de la journée.
[CHAPITRE II]
[Chargement du radeau.—Personnel de la famille.—Débarquement—Premières dispositions.—Le homard.—Le sel.—Excursions de Fritz.—L'agouti.—La nuit à terre.]
Aux premiers rayons du jour nous étions debout. Après avoir fait faire à ma famille la prière du matin, je recommandai qu'on donnât aux animaux qui étaient sur le vaisseau de la nourriture pour plusieurs jours.
«Peut-être, disais-je, nous sera-t-il permis de les venir prendre.»
J'avais résolu de placer, pour ce premier voyage, sur notre petit navire, un baril de poudre, trois fusils, trois carabines, des balles et du plomb autant qu'il nous serait possible d'en emporter, deux paires de pistolets de poche, deux autres paires plus grandes, et enfin un moule a balles. Ma femme et chacun de mes fils devaient en outre être munis d'une gibecière bien garnie. Je pris encore une caisse pleine de tablettes de bouillon, une de biscuit, une marmite en fer, une ligne à pécher, une caisse de clous, une autre remplie d'outils, de marteaux, de scies, de pinces, de haches, etc., et un large morceau de toile à voile que nous destinions à faire une tente.
Nous avions apporté beaucoup d'autres objets; mais il nous fut impossible de les charger, bien que nous eussions remplacé par des choses utiles le lest que j'avais mis la veille dans le bateau. Après avoir invoqué le nom du Seigneur, nous nous disposions à partir, lorsque les coqs se mirent à chanter comme pour nous dire adieu: ce cri m'inspira l'idée de les emmener avec nous, ainsi que les oies, les canards et les pigeons. Aussitôt nous prîmes dix poules avec deux coqs, l'un jeune, et l'autre vieux; nous les plaçâmes dans l'une des cuves, que nous recouvrîmes avec soin d'une planche, et nous laissâmes au reste des volatiles, que nous mîmes en liberté, le choix de nous suivre par terre ou par eau.
Nous n'attendions plus que ma femme; elle arriva bientôt avec un sac qu'elle déposa dans la cuve de son plus jeune fils, seulement, à ce que je crus, pour lui servir de coussin. Nous partîmes enfin.
Dans la première cuve était ma femme, bonne épouse, mère pieuse et sensible; dans la seconde, immédiatement après elle, était Franz, enfant de sept à huit ans, doué d'excellentes dispositions, mais ignorant de toutes choses; dans la troisième, Fritz, garçon robuste de quatorze à quinze ans, courageux et bouillant; dans la quatrième, nos poules et quelques autres objets; dans la cinquième, nos provisions; dans la sixième, Jack, bambin de dix ans, étourdi, mais obligeant et entreprenant; dans la septième, Ernest, âgé de douze ans, enfant d'une grande intelligence, prudent et réfléchi; enfin dans la huitième, moi, leur père, je dirigeais le frêle esquif à l'aide d'un gouvernail. Chacun de nous avait une rame à la main, et devant soi un corset natatoire dont il devait faire usage en cas d'accident.
La marée avait atteint la moitié de sa hauteur quand nous quittâmes le navire; mais elle nous fut plus utile que défavorable. Quand les chiens nous virent quitter le bâtiment, ils se jetèrent à la nage pour nous suivre, car nous n'avions pu les prendre avec nous à cause de leur grosseur: Turc était un dogue anglais de première force, et Bill une chienne danoise de même taille. Je craignis d'abord que le trajet ne fût trop long pour eux; mais en les laissant appuyer leurs pattes sur les balanciers destinés à maintenir le bateau en équilibre, ils firent si bien qu'ils touchèrent terre avant nous.
Notre voyage fut heureux, et nous arrivâmes bientôt à portée de voir la terre. Son premier aspect était peu attrayant. Les rochers escarpés et nus qui bordaient la rivière nous présageaient la misère et le besoin. La mer était calme et se brisait paisiblement le long de la côte; le ciel était pur et brillant; autour de nous flottaient des poutres, des cages venant du navire. Fritz me demanda la permission de saisir quelques-uns de ces débris; il arrêta deux tonnes qui flottaient près de lui, et nous les attachâmes à notre arrière.
À mesure que nous approchions, la côte perdait son aspect sauvage; les yeux de faucon de Fritz y découvraient même des arbres qu'il assura être des palmiers. Comme je regrettais beaucoup de n'avoir pas pris la longue-vue du capitaine, Jack tira de sa poche une petite lunette qu'il avait trouvée, et qui me donna le moyen d'examiner la côte, afin de choisir une place propre à notre débarquement. Tandis que j'étais tout entier à cette occupation, nous entrâmes, sans nous en apercevoir, dans un courant qui nous entraîna rapidement vers la plage, à l'embouchure d'un petit ruisseau. Je choisis une place où les bords n'étaient pas plus élevés que nos cuves, et où l'eau pouvait cependant les maintenir à flot. C'était une plaine en forme de triangle dont le sommet se perdait dans les rochers, et dont la base était formée par la rive.
Tout ce qui pouvait sauter fut à terre en un clin d'œil; le petit Franz seul eut besoin du secours de sa mère. Les chiens, qui nous avaient précédés, accoururent à nous et nous accablèrent de caresses, en nous témoignant leur reconnaissance par de longs aboiements; les oies et les canards, qui barbotaient déjà dans la baie où nous avions abordé, faisaient retentir les airs de leurs cris, et leur voix, mêlée à celle des pingouins, des flamants et des autres habitants de ce lieu que notre arrivée avait effrayés, produisait une cacophonie inexprimable. Néanmoins j'écoutais avec plaisir cette musique étrange, en pensant que ces infortunés musiciens pourraient au besoin fournir à notre subsistance sur cette terre déserte. Notre premier soin en abordant fut de remercier Dieu à genoux de nous y avoir conduits sains et saufs.
Nous nous occupâmes ensuite de construire une tente, à l'aide de pieux plantés en terre et du morceau de voile que nous avions apporté.
Cette construction, bordée, comme défense, des caisses qui contenaient nos provisions, était adossée à un rocher. Puis je recommandai à mes fils de réunir le plus de mousse et d'herbes sèches qu'ils pourraient trouver, afin que nous ne fussions pas obligés de coucher sur la terre nue, pendant que je construisais un foyer près de là avec des pierres plates que me fournit un ruisseau peu éloigné; et je vis bientôt s'élever vers le ciel une flamme brillante. Ma femme, aidée de son petit Franz, posa dessus une marmite pleine d'eau, dans laquelle elle avait mis quelques tablettes de bouillon, et prépara ainsi notre repas.
Franz avait d'abord pris ces tablettes pour de la colle, et en avait fait naïvement l'observation; mais sa mère le détrompa bientôt, et lui apprit que ces tablettes provenaient de viandes réduites en gelée à force de cuisson, et qu'on en portait ainsi dans les voyages au long cours, afin d'avoir toujours du bouillon, qu'on n'aurait pu se procurer avec de la viande salée.
Cependant, la mousse recueillie, Fritz avait chargé un fusil et s'était éloigné en suivant le ruisseau; Ernest s'était dirigé vers la mer, et Jack, vers les rochers de la gauche pour y recueillir des moules. Quant à moi, je m'efforçai d'amener à terre les deux tonneaux que nous avions harponnés dans la traversée. Tandis que j'employais inutilement toutes mes forces à ce travail, j'entendis soudain Jack pousser un grand cri; je saisis une hache, et courus aussitôt à son secours. En arrivant près de lui, je vis qu'il était dans l'eau jusqu'à mi-jambes, et qu'il essayait de se débarrasser d'un gros homard qui avait saisi ses jambes avec ses pinces. Je sautai dans l'eau à mon tour. L'animal, effrayé, voulut s'enfuir, mais ce n'était pas mon compte; d'un coup de revers de ma hache je l'étourdis, et je le jetai sur le rivage.
Jack, tout glorieux de cette capture, s'empressa aussitôt de s'en emparer pour la porter à sa mère; mais l'animal, qui n'était qu'étourdi, en se sentant saisir, lui donna un si terrible coup de queue dans le visage, que le pauvre enfant le rejeta bien vite et se mit à pleurer. Tandis que je riais beaucoup de sa petite mésaventure, le bambin furieux ramassa une grosse pierre, et, la lançant de toutes ses forces contre l'animal, lui écrasa la tête. Je reprochai à mon fils de tuer ainsi un ennemi à terre, et je lui représentai que, s'il eût été plus prudent, et n'eût pas tenu la tête si près de son nez, cela ne lui serait point arrivé.
Jack, confus, et pour éviter mes reproches, ramassa de nouveau le homard et se mit à courir vers sa mère en criant: «Maman, un crabe! Ernest, un crabe! Où est Fritz? Prends garde, Franz, ça mord.»
Tous mes enfants se rassemblèrent autour de lui et regardèrent avec étonnement la grosseur de cet animal, en écoutant les fanfaronnades de Jack. Quant à moi, je retournai à l'occupation qu'il m'avait fait quitter.
Quand je revins, je félicitai mon fils de ce que le premier il avait fait une découverte qui pouvait nous être utile, et pour le récompenser je lui abandonnai une patte tout entière du homard.
«Oh! s'écria alors Ernest, j'ai bien découvert aussi quelque chose de bon à manger; mais je ne l'ai pas apporté, parce qu'il aurait fallu me mouiller pour le prendre.
—Oh! je sais ce que c'est, dit dédaigneusement Jack: ce sont des moules, dont je ne voudrais pas seulement manger; j'aime bien mieux mon homard.
—Ce sont plutôt des huîtres, répondit Ernest, si j'en juge par le degré de profondeur où elles se trouvent.
—Eh bien donc, m'écriai-je alors, monsieur le philosophe, allez nous en chercher un plat pour notre dîner; dans notre position il ne faut reculer devant rien de ce qui est utile. Ne vois-tu pas d'ailleurs, continuai-je d'un ton plus doux, que le soleil nous a bientôt séchés, ton frère et moi?
—Je rapporterai aussi du sel, reprit Ernest en se levant, car j'en ai découvert dans les fentes des rochers. Ce sont sans doute les eaux de la mer qui l'ont déposé là, n'est-ce pas, mon père?
—Éternel raisonneur, lui répondis-je, tu devrais nous en avoir déjà donné un plein sac, au lieu de t'amuser à disserter sur son origine. Hâte-toi donc, si tu ne veux pas que nous mangions une soupe fade et sans goût.»
Ernest ne tarda pas à revenir; mais le sel qu'il apportait était mêlé de terre, et nous allions le jeter, lorsque ma femme eut l'idée de le faire fondre dans l'eau, et de passer cette eau dans un linge avant de la mêler dans la soupe.
Tandis que j'expliquais à notre étourdi de Jack, qui m'avait demandé pourquoi nous n'avions pas pris simplement de l'eau de mer, que cette eau n'aurait pu nous servir parce qu'elle contient d'autres matières d'un goût désagréable, ma femme acheva la soupe et nous annonça qu'elle était bonne à manger.
«Un moment, lui dis-je, nous attendons Fritz; et d'ailleurs, comment nous y prendre pour la manger? Tu ne veux sans doute pas que nous portions tour à tour à notre bouche ce chaudron lourd et brûlant!
—Si nous avions des noix de coco, dit Ernest, nous les couperions en deux et nous en ferions des cuillers.
—Si nous avions de magnifiques couverts d'argent, répliquai-je, cela vaudrait bien mieux.
—Mais au moins, reprit-il, nous pourrions nous servir de coquillages.
—Bonne idée! m'écriai-je! mais, ma foi, nos doigts pourraient bien tremper dans la soupe, car nos cuillers n'auront pas de manches. Va donc nous en chercher.»
Jack se leva en même temps et se mit à courir; et il était déjà dans l'eau bien avant que son frère fût arrivé au rivage. Il détacha une grande quantité d'huîtres et les jeta à Ernest, qui les enveloppa dans son mouchoir, tout en ramassant un grand coquillage, qu'il mit avec soin dans sa poche. Tandis qu'ils revenaient, nous entendîmes la voix de Fritz dans le lointain. Nous y répondîmes avec de joyeuses acclamations, et je me sentis soulagé d'un grand poids, car son absence nous avait fort inquiétés.
Il s'approcha de nous, une main derrière son dos, et nous dit d'un air triste: «Rien.
—Rien? dis-je.
—Hélas! non,» reprit-il. Au même instant ses frères, qui tournaient autour de lui, se mirent à crier: «Un cochon de lait! un cochon de lait! Où l'as-tu trouvé? Laisse-nous voir.» Tout joyeux alors, il montra sa chasse.
Je lui reprochai sérieusement son mensonge, et lui demandai de nous raconter ce qu'il avait vu dans son excursion. Après un moment d'embarras, il nous fit une description pittoresque des beautés de ces lieux, ombragés et verdoyants, dont les bords étaient couverts des débris du vaisseau, et nous demanda pourquoi nous n'irions pas nous établir dans cet endroit, où nous pourrions trouver des pâturages pour la vache qui était restée sur le navire.
«Un moment! un moment! m'écriai-je, tant il avait mis de vivacité dans son discours; chaque chose aura son temps; dis-nous d'abord si tu as trouvé quelque trace de nos malheureux compagnons.
—Pas une seule, ni sur terre, ni sur mer; en revanche, j'ai découvert, sautillant à travers les champs, une légion d'animaux semblables à celui-ci; et j'aurais volontiers essayé de les prendre vivants, tant ils paraissaient peu effarouchés, si je n'avais pas craint de perdre une si belle proie.»
Ernest, qui pendant ce temps avait examiné attentivement l'animal, déclara que c'était un agouti, et je confirmai son assertion. «Cet animal, dis-je, est originaire d'Amérique; il vit dans des terriers et sous les racines des arbres; c'est, dit-on, un excellent manger.» Jack s'occupait à ouvrir une huître à l'aide d'un couteau; mais malgré tous ses efforts il n'y pouvait parvenir; je lui indiquai un moyen bien simple: c'était de mettre les huîtres sur des charbons ardents. Dès qu'elles eurent senti la chaleur, elles s'ouvrirent, en effet, d'elles-mêmes, et nous eûmes ainsi bientôt chacun une cuiller, quand après bien des façons mes enfants se furent décidés à avaler l'huître, qu'ils trouvèrent du reste détestable.
Ils se hâtèrent de tremper leurs écailles dans la soupe; mais tous se brûlèrent les doigts et se mirent à crier. Ernest seul, tirant de sa poche son coquillage, qui était aussi grand qu'une assiette, le remplit en partie sans se brûler, et se mit à l'écart pour laisser froidir son bouillon.
Je le laissai d'abord faire; mais quand il se disposa à manger: «Puisque tu n'as pensé qu'à toi, lui dis-je, tu vas donner cette portion à nos fidèles chiens, et tu te contenteras de celle que nous pouvons avoir nous-mêmes.» Le reproche fit effet, et Ernest déposa aussitôt son assiette devant les dogues, qui l'eurent bientôt vidée. Mais ils étaient loin d'être rassasiés, et nous nous en aperçûmes en les voyant déchirer à belles dents l'agouti de Fritz. Celui-ci se leva aussitôt furieux, saisit son fusil et en frappa les deux chiens avec une telle rage, qu'il faussa le canon; puis il les poursuivit à coups de pierres jusqu'à ce qu'ils eussent disparu en poussant des hurlements affreux.
Je m'élançai après lui, et, lorsque sa colère fut apaisée, je lui représentai le chagrin qu'il m'avait fait, ainsi qu'à sa mère, la perte de son arme, qui pouvait nous être si utile, et celle que nous allions probablement éprouver de ces deux animaux, nos gardiens. Fritz comprit mes reproches, et me demanda humblement pardon.
Cependant le jour avait commencé à baisser; notre volaille se rassemblait autour de nous, et ma femme se mit à lui distribuer des graines tirées du sac que je lui avais vu emporter. Je la louai de sa prévoyance; mais je lui fis observer qu'il serait peut-être mieux de conserver ces graines pour notre consommation ou pour les semer, et je lui promis de lui rapporter du biscuit pour ses poules si j'allais au navire.
Nos pigeons s'étaient cachés dans le creux des rochers; nos poules, les coqs à leur tête, se perchèrent sur le sommet de notre tente; les oies et les canards se glissèrent dans les buissons qui bordaient la rive du ruisseau. Nous fîmes nous-mêmes nos dispositions pour la nuit, et nous chargeâmes nos fusils et nos pistolets. À peine avions-nous terminé la prière du soir, que la nuit vint tout à coup nous envelopper sans crépuscule. J'expliquai à mes enfants ce phénomène, et j'en conclus que nous devions être dans le voisinage de l'équateur.
La nuit était fraîche; nous nous serrâmes l'un contre l'autre sur nos lits de mousse. Pour moi, j'attendis que toutes les têtes se fussent inclinées sur l'oreiller, que toutes les paupières fussent bien closes, et je me levai doucement pour jeter encore un coup d'œil autour de moi. Je sortis de la tente à pas de loup; l'air était pur et calme, le feu jetait quelques lueurs incertaines et vacillantes, et menaçait de s'éteindre; je le rallumai en y jetant des branches sèches. La lune se leva bientôt, et, au moment où j'allais rentrer, le coq, réveillé par son éclat, me salua d'un cri d'adieu. Je me couchai plus tranquille, et je finis par me laisser aller au sommeil. Cette première nuit fut paisible, et notre repos ne fut pas interrompu.
[CHAPITRE III]
[Voyage de découverte.—Les noix de coco.—Les calebassiers.—La canne à sucre.—Les singes.]
Au point du jour, les chants de nos coqs nous réveillèrent, et notre première pensée, à ma femme et à moi, fut d'entreprendre un voyage dans l'île pour tâcher de découvrir quelques-uns de nos infortunés compagnons. Ma femme comprit sur-le-champ que cette excursion ne pouvait s'effectuer en famille, et il fut résolu qu'Ernest et ses deux plus jeunes frères resteraient près de leur mère, tandis que Fritz, comme le plus prudent, viendrait avec moi. Mes fils furent alors réveillés à leur tour, et tous, sans en excepter le paresseux Ernest, quittèrent joyeusement leur lit de mousse.
Tandis que ma femme préparait le déjeuner, je demandai à Jack ce qu'il avait fait de son homard; il courut le chercher dans un creux de rocher où il l'avait caché pour le dérober aux chiens. Je le louai de sa prudence, et lui demandai s'il consentirait à m'en abandonner une patte pour le voyage que j'allais entreprendre.
«Un voyage! un voyage! s'écrièrent alors tous mes enfants en sautant autour de moi, et pour où aller?»
J'interrompis cette joie en leur déclarant que Fritz seul m'accompagnerait, et qu'ils resteraient au rivage avec leur mère, sous la garde de Bill, tandis que nous emmènerions Turc avec nous. Ernest nous recommanda de lui cueillir des noix de coco si nous en trouvions.
Je me préparai à partir, et commandai à Fritz d'aller chercher son fusil; mais le pauvre garçon demeura tout honteux, et me demanda la permission d'en prendre un autre, car le sien était encore tout tordu et faussé de la veille. Après quelques remontrances, je le lui permis; puis nous nous mîmes en marche, munis chacun d'une gibecière et d'une hache, ainsi que d'une paire de pistolets, sans oublier non plus une provision de biscuit et une bouteille d'eau.
Cependant, avant de partir, nous nous mîmes à genoux et nous priâmes tous en commun; puis je recommandai à Jack et à Ernest d'obéir à tout ce que leur mère leur ordonnerait pendant mon absence. Je leur répétai de ne pas s'écarter du rivage; car je regardais le bateau de cuves comme le plus sûr asile en cas d'événement. Quand j'eus donné toutes mes instructions, nous nous embrassâmes, et je partis avez Fritz. Ma femme et mes fils se mirent à pleurer amèrement; mais le bruit du vent qui soufflait à nos oreilles, et celui de l'eau qui coulait à nos pieds, nous empêchèrent bientôt d'entendre leurs adieux et leurs sanglots.
La rive du ruisseau était si montueuse et si escarpée, et les rocs tellement rapprochés de l'eau, qu'il ne nous restait souvent que juste de quoi poser le pied; nous suivîmes cette rive jusqu'à ce qu'une muraille de rochers nous barrât tout à fait le passage. Là, par bonheur, le lit du ruisseau était parsemé de grosses pierres; en sautant de l'une à l'autre nous parvînmes facilement au bord opposé. Dès ce moment notre marche, jusqu'alors facile, devint pénible; nous nous trouvâmes au milieu de grandes herbes sèches à demi brûlées par le soleil, et qui semblaient s'étendre jusqu'à la mer.
Nous y avions à peine fait une centaine de pas, lorsque nous entendîmes un grand bruit derrière nous, et nous vîmes remuer fortement les tiges; je remarquai avec plaisir que Fritz, sans se troubler, arma son fusil et se tint calme, prêt à recevoir l'ennemi. Heureusement ce n'était que notre bon Turc, que nous avions oublié, et qui venait nous rejoindre. Nous lui fîmes bon accueil, et je louai Fritz de son courage et de sa présence d'esprit.
«Vois, mon fils, lui dis-je: si, au lieu d'attendre prudemment comme tu l'as fait, tu eusses tiré ton coup au hasard, tu risquais de manquer l'animal féroce, si c'en eût été un, ou, ce qui était pis, tu pouvais tuer ce pauvre chien et nous priver de son secours.»
Tout en devisant, nous avancions toujours; à gauche, et près de nous, s'étendait la mer; à droite, et à une demi-heure de chemin à peu près, la chaîne de rochers qui venait finir à notre débarcadère suivait une ligne presque parallèle à celle du rivage, et le sommet en était couvert de verdure et de grands arbres. Nous poussâmes plus loin; Fritz me demanda pourquoi nous allions, au péril de notre vie, chercher des hommes qui nous avaient abandonnés. Je lui rappelai le précepte du Seigneur, qui défend de répondre au mal autrement que par le bien; et j'ajoutai que d'ailleurs, en agissant ainsi, nos compagnons avaient plutôt cédé à la nécessité qu'à un mauvais vouloir. Il se tut alors, et tous deux, recueillis dans nos pensées, nous poursuivîmes notre chemin.
Au bout de deux heures de marche environ, nous atteignîmes enfin un petit bois quelque peu éloigné de la mer. En cet endroit, nous nous arrêtâmes pour goûter la fraîcheur de son ombrage, et nous nous avançâmes près d'un petit ruisseau.
Les arbres étaient touffus, le ruisseau coulait paisiblement, mille oiseaux peints des plus belles couleurs s'ébattaient autour de nous. Fritz, en pénétrant dans le bois, avait cru apercevoir des singes; l'inquiétude de Turc, ses aboiements répétés, nous confirmèrent dans cette pensée. Il se leva pour essayer de les découvrir; mais, tout en marchant, il heurta contre un corps arrondi qui faillit le faire tomber. Il le ramassa, et me l'apporta en me demandant ce que c'était, car il le prenait pour un nid d'oiseau.
«C'est une noix de coco.
—Mais n'y a-t-il pas des oiseaux qui font ainsi leur nid?
—Il est vrai; cependant je reconnais la noix de coco à cette enveloppe filandreuse. Dégageons-la, et tu trouveras la noix.»
Il obéit, et nous ouvrîmes la noix: elle ne contenait qu'une amande sèche et hors d'état d'être mangée. Fritz, tout désappointé, se récria alors contre les récits des voyageurs qui avaient fait une description si appétissante du lait contenu dans la noix, et de la crème que recouvrait l'amande. Je l'arrêtai en lui faisant remarquer que celle-ci était tombée et desséchée depuis longtemps, et que nous en trouverions probablement de meilleures. En effet, nous en rencontrâmes une qui, bien qu'un peu rance, ne laissa pas de nous faire beaucoup de plaisir. J'expliquai alors à Fritz comment l'amande du cocotier rompt sa coque à l'aide de trois trous où cette enveloppe est moins dure qu'en tout autre endroit. Nous continuions cependant à marcher; le chemin nous conduisit longtemps encore à travers ce bois, où nous fûmes plusieurs fois obligés de nous frayer un passage avec la hache, tant était grande la multitude de lianes qui nous barraient le chemin. Nous arrivâmes enfin à une clairière où les arbres nous laissèrent un plus libre accès.
Dans cette forêt la végétation était d'une beauté et d'une vigueur remarquables, et tout autour de nous s'élevaient des arbres plus curieux les uns que les autres. Fritz les regardait tous avec étonnement, et me faisait remarquer, dans son admiration, tantôt leurs fruits, tantôt leur feuillage. Il arriva bientôt près d'un nouvel arbre plus extraordinaire que les autres, et s'écria: «Quel est donc cet arbre, mon père, dont les fruits sont attachés au tronc, au lieu de l'être aux branches? Je vais en cueillir.» J'approchai, et je reconnus avec joie des calebassiers tout chargés de leurs fruits. Fritz, remarquant ce mouvement, me demanda si c'est bon à manger, et à quoi c'est utile.
«Cet arbre, lui dis-je, est un des plus précieux que produisent ces climats, et les sauvages y trouvent en même temps leur nourriture et les ustensiles pour la faire cuire. Son fruit est assez estimé parmi eux, mais les Européens n'en font aucun cas; ils en trouvent la chair fade et coriace, et la laissent pour se servir de l'écorce, qui se façonne de mille manières.» Je lui expliquai comment les sauvages, en divisant cette écorce, savent en faire des assiettes, des cuillers et même des vases pour faire bouillir de l'eau. À ces mots il m'arrêta, et me demanda si cette écorce est incombustible, pour résister à l'action du feu.
«Non, lui répondis-je; mais les sauvages n'ont pas besoin de feu; ils font rougir des cailloux et les jettent dans l'eau, que ce manège échauffe bientôt jusqu'à l'ébullition. Fritz me pria alors d'essayer de faire quelque ustensile pour sa mère. J'y consentis, et je lui demandai s'il portait de la ficelle sur lui, pour partager les calebasses; il me dit qu'il en avait un paquet dans sa gibecière, mais qu'il aimait mieux se servir de son couteau. «Essaie, lui dis-je, et voyons qui de nous deux réussira le mieux.»
Fritz jeta bientôt loin de lui, avec humeur, la calebasse qu'il avait prise, et qu'il avait entièrement gâtée, parce que son couteau glissait à chaque instant sur cette écorce molle, tandis que je lui présentai deux superbes assiettes que j'avais confectionnées pendant ce temps avec ma ficelle. Émerveillé de mon succès, il m'imita avec facilité, et, après avoir rempli de sable notre porcelaine de nouvelle façon, nous l'abandonnâmes exposée au soleil pour la laisser durcir. Nous nous remîmes alors en marche, Fritz cherchant à façonner une cuiller avec une calebasse, et moi avec la coque de l'une des noix de coco que nous avions mangées. Mais je dois avouer que notre œuvre était encore loin d'égaler celles que j'avais vues au musée, de la façon des sauvages.
Tout en parlant et en marchant, nous ne cessions d'avoir l'œil au guet; mais tout était silencieux et tranquille autour de nous. Après quatre grandes heures de chemin, nous arrivâmes à un promontoire qui s'avançait au loin dans la mer, et qui était formé par une colline assez élevée. Ce lieu nous parut le plus convenable comme observatoire, et nous commençâmes aussitôt à le gravir. Après bien des fatigues et des peines, nous atteignîmes le sommet, et la vue magnifique dont nous jouîmes nous dédommagea amplement.
Nous étions au milieu d'une nature admirable de végétation et de couleurs. En examinant autour de nous avec une bonne longue-vue, nous avions un spectacle encore plus admirable.
D'un côté c'était une immense baie, dont les rives se perdaient en gradins dans un horizon bleu, le long d'une mer calme et unie comme un miroir, où le soleil se jouait et scintillait, et semblait appartenir au paradis terrestre; d'un autre côté, une campagne fertile, des forêts verdoyantes, de grasses prairies. Je soupirai à ce beau spectacle; car nous n'apercevions aucune trace de nos malheureux compagnons.
«Que la volonté de Dieu soit faite! m'écriai-je. Nous aurions pu tous vivre ici sans peine; il n'a permis qu'à nous d'y parvenir: il a agi comme il lui convenait le mieux.
—La solitude ne me déplaît nullement, répondit Fritz, puisqu'elle est animée par la présence de mes chers parents et de mes frères; les hommes des premiers temps ont vécu comme nous allons le faire.
—J'aime ta résignation, lui répondis-je. Mais nous nous trouvons en ce moment rôtis par le soleil; viens à l'ombre prendre notre repas, et songeons à retourner vers nos bien-aimés.»
Nous nous dirigeâmes vers un bois de palmiers qui couronnait le sommet de la colline. Avant d'y atteindre, nous eûmes à traverser une sorte de marécage hérissé de gros roseaux qui s'entrelaçaient souvent et nous barraient le passage. Nous avancions lentement, et sans cesse sur nos gardes, sur ce sol brûlé, que je savais habité de préférence par des animaux venimeux; Turc nous précédait en furetant partout pour nous avertir. Chemin faisant, je coupai un de ces roseaux au milieu desquels nous montions, pour me servir d'appui en même temps que d'arme, et je remarquai qu'il en découlait un jus gluant qui me poissait les mains; je le portai à mes lèvres, et je reconnus à n'en pouvoir douter que nous étions dans un champ de cannes à sucre. Je m'abreuvai de cette délicieuse boisson, qui me rafraîchit considérablement, et, voulant laisser à mon bon Fritz, qui marchait devant sans se douter de rien, le plaisir de la découverte, je lui criai de couper un de ces roseaux pour s'en faire une canne; il m'obéit; et, comme il le brandissait en marchant, il s'en dégagea une grande abondance de jus qui remplit sa main; il la porta comme moi à sa bouche, et, comprenant tout de suite ce que c'était, il me cria: «Père! la canne à sucre! que c'est bon, que c'est excellent! Nous allons en rapporter à mes frères et à maman.» Et en même temps il brisa plusieurs morceaux de la canne qu'il tenait, pour mieux en extraire le jus.
Je fus obligé de l'arrêter, de peur qu'il ne se fît du mal.
«Je veux apporter à ma mère des cannes à sucre,» criait-il; et, malgré le conseil que je lui donnai de ne pas se charger d'un fardeau trop lourd, il coupa une douzaine des plus grosses cannes, les réunit en faisceau avec des feuilles, et les plaça sous son bras.
Cependant nous ne tardâmes pas à atteindre le bois que nous avions aperçu, et qui était composé en partie de palmiers. Nous étions à peine assis pour achever notre dîner, qu'une troupe de singes, effrayés par notre arrivée et par les aboiements de Turc, s'élancèrent en un moment à la cime des arbres, d'où ils nous firent les plus affreuses grimaces. Je remarquai alors que la plupart de ces palmiers portaient des noix de coco, et j'eus l'idée de forcer les singes à nous cueillir ce fruit: je me levai, et j'arrivai à temps pour empêcher Fritz de tirer un coup de fusil.
«À quoi bon, lui dis-je: imite-moi plutôt, et prends garde à ta tête, car ces animaux vont nous inonder de noix. Je pris alors une pierre, et je la jetai vers les singes. Quoiqu'elle atteignît à peine la moitié du palmier, elle suffît pour mettre en colère les malignes bêtes; et elles firent pleuvoir alors sur nous une telle quantité de noix, que nous ne savions où nous mettre pour les éviter, et que la terre en fut bientôt toute couverte. Fritz riait de bon cœur de ma ruse, et, quand la pluie de noix eut un peu cessé, il se mit à les ramasser. Nous cherchâmes ensuite un petit endroit ombragé, où nous nous assîmes; puis nous procédâmes à notre repas en mêlant de la crème de coco au jus de nos cannes, ce qui nous procura un manger délicieux. Nous abandonnâmes à Turc les restes de notre homard, ce qui ne l'empêcha pas de manger des amandes de coco et des cannes qu'il broyait entre ses dents. Quand nous eûmes fini, je liai ensemble quelques noix qui avaient conservé leur queue; Fritz ramassa son paquet de cannes, et nous reprîmes notre chemin.
[CHAPITRE IV]
[Retour.—Capture d'un singe.—Alarme nocturne.—Les chacals.]
Fritz ne tarda pas à trouver le fardeau pesant; il le changeait à chaque instant d'épaule, puis le mettait sous son bras, puis s'arrêtait et commençait à se lamenter.
«Je n'aurais pas cru que ces cannes à sucre fussent si pesantes, dit-il.
—Patience et courage; ton fardeau sera celui d'Ésope, qui s'allège en avançant. Donne-moi une de ces cannes, et prends-en une pour toi. Quand notre bâton de pèlerin et notre ruche à miel seront usés, nous en reprendrons d'autres, et tu seras soulagé d'autant. Il fit ce que je disais; je plaçai le reste en croix sur son fusil, et nous continuâmes à marcher.
Me voyant porter de temps en temps à mes lèvres la canne qu'il m'avait donnée, Fritz voulut en faire autant; mais il eut beau sucer, rien ne coula dans sa bouche. Étonné de ce phénomène, car il voyait bien que le roseau était plein de jus, il m'en demanda la raison. Au lieu de la lui dire, je le laissai la deviner, et il finit par découvrir qu'en pratiquant une petite ouverture au-dessous du premier nœud pour donner de l'air, il obtiendrait ce qu'il voulait.
Nous marchâmes quelque temps en silence. «Au train dont nous allons, nous ne rapporterons pas grand'chose à la maison; j'aimerais mieux en rester là.
—Bah! les cannes vont sécher au soleil. Ne t'inquiète pas, il suffit que nous en conservions une ou deux pour les leur faire goûter.
—Eh bien! alors j'aurai du moins le plaisir de leur rapporter un excellent lait de coco, dont j'ai là une bonne provision dans une bouteille de fer-blanc.
—Étourdi! ne crains-tu pas que la chaleur n'ait fait perdre à ce lait toute sa douceur?
—Oh! ce serait bien dommage; je veux voir ce qui en est.»
Il tira rapidement la bouteille de sa gibecière, et presque aussitôt le bouchon partit avec bruit, puis la liqueur en sortit en pétillant comme du vin de Champagne. Nous goûtâmes ce vin mousseux, qui nous parut fort agréable, et nous continuâmes la route, animés par cette boisson et plus légers de moitié.
Nous ne tardâmes pas à retrouver l'endroit où nous avions laissé nos calebasses, qui étaient parfaitement sèches, et que nous renfermâmes aisément dans nos gibecières. Nous venions de traverser le petit bois où nous avions fait notre premier repas, et nous en étions à peine sortis, que Turc nous quitta en aboyant de toutes ses forces, et s'élança dans la plaine pour fondre sur une troupe de singes qui jouaient par terre et qui ne nous avaient point aperçus. Les pauvres bêtes se dispersèrent rapidement; mais Turc atteignit une guenon moins agile que les autres, la renversa par terre et l'éventra. Fritz courut aussitôt pour l'arrêter, et perdit même en chemin son chapeau et son paquet, tant il allait vite; mais tout fut inutile: il n'arriva que pour voir Turc se repaître de cette chair palpitante. Cet horrible spectacle, qui nous attristait tous deux, fut égayé cependant par un incident assez comique. Un jeune singe, enfant probablement de la guenon tuée par Turc, et qui s'était tapi dans les herbes, sauta aussitôt sur la tête de Fritz, et se cramponna avec une telle force dans sa chevelure, que ni cris ni coups ne purent l'en déloger.
J'accourus aussi vite que me permit le fou rire qui me saisit à ce spectacle; car il n'y avait aucun danger réel, et la terreur de mon fils était aussi divertissante que les grimaces du petit singe»
Tout en me moquant de Fritz et en lui disant que le petit singe qui avait perdu sa mère l'avait sans doute pris pour père adoptif, je m'employai à le détacher; j'y parvins non sans peine, et je le pris dans mes bras comme un petit enfant, réfléchissant à ce que j'allais en faire. Il n'était pas plus gros qu'un jeune chat, et était hors d'état de se nourrir lui-même. Fritz me pria de le garder, me promettant de le nourrir de lait de coco jusqu'à ce que nous pussions avoir celui de la vache restée sur le bâtiment Je lui fis observer que c'était une charge nouvelle, et que nous n'en avions que trop dans notre position; mais, sur ses protestations, je consentis à le lui laisser prendre, pensant que l'instinct de cette petite bête nous servirait peut-être à découvrir par la suite les propriétés nuisibles de certains fruits; nous laissâmes Turc se repaître de sa guenon; le jeune singe se plaça sur l'épaule de Fritz, et nous reprîmes notre route.
Nous cheminions depuis un quart d'heure, quand Turc vint nous rejoindre, la gueule encore ensanglantée. Nous le reçûmes assez froidement; il n'en tint aucun compte, et continua de marcher derrière Fritz. Mais sa présence effraya notre nouveau compagnon, qui quitta l'épaule de Fritz et se blottit dans sa poitrine. Celui-ci prit aussitôt une corde et attacha le petit singe sur le dos de Turc, en lui disant d'un ton pathétique: «Tu as tué la mère, tu porteras le fils.» Le chien et le singe résistèrent d'abord beaucoup tous les deux; toutefois les menaces et les coups nous assurèrent bientôt l'obéissance de Turc; et le petit singe, solidement attaché, finit par s'habituer à sa nouvelle place. Mais il faisait des grimaces si drôles, que je ne pus m'empêcher d'en rire en me figurant la joie de mes autres enfants, à l'aspect de ce burlesque cortège.
«Oh! oui, me dit Fritz, ils en riront bien, et Jack pourra prendre un bon modèle pour faire son métier de grimacier.
—Tu devrais, toi, répliquai-je, prendre pour modèle ta bonne mère, qui, au lieu de faire ressortir sans cesse vos défauts, cherche plutôt à les atténuer.»
Il convint de sa faute, et tourna la conversation sur la férocité avec laquelle Turc s'était jeté sur la guenon qu'il avait éventrée. Sans justifier l'action du dogue, je lui en donnai les raisons, et je tâchai d'en affaiblir l'odieux en rappelant tous les services que le chien est appelé à rendre à l'homme. «Ce seul auxiliaire, lui dis-je, permet à l'homme de se mesurer avec les animaux les plus féroces. Turc tiendrait tête à une hyène, à un lion, s'il le fallait.»
Cette conversation nous amena à parler des animaux que nous avions laissés sur le navire. Fritz regrettait beaucoup la vache; mais l'âne lui paraissait une perte peu importante.
«Ne le juge pas ainsi. Sans doute il n'est pas beau; mais il est d'une excellente race. Qui sait? le soin, la bonne nourriture et le climat parviendront peut-être à améliorer sa nature tant soit peu paresseuse.»
Tout en parlant, le chemin disparaissait sous nos pieds, et nous nous trouvâmes près du ruisseau et des nôtres sans nous en être aperçus. Bill, la première, nous flaira et se mit à aboyer; Turc lui répondit, et le petit malheureux singe en fut si effrayé, qu'il rompit ses liens et se réfugia de nouveau sur l'épaule de Fritz, dont il ne voulut plus déloger, tandis que Turc, qui connaissait le pays, nous quitta bientôt au galop pour aller annoncer notre arrivée.
Nous retrouvâmes les pierres qui nous avaient aidés à passer le ruisseau dans la matinée, et nous fûmes bientôt réunis au reste de la famille, qui nous attendait sur la rive opposée. Les premiers moments d'effusion à peine passés, mes petits fous se mirent à sauter en criant: «Un singe! un singe vivant! Comment l'avez-vous pris? Comme il est gentil! Qu'est-ce que c'est que les noix que papa apporte?» Une question n'attendait pas l'autre.
Enfin, lorsque le silence se fut un peu rétabli, je pris la parole. «Soyez tous les bien retrouvés, mes bien-aimés, m'écriai-je; nous revenons, grâces en soient rendues à Dieu, en bonne santé, et nous rapportons avec nous toutes sortes de richesses. Mais ce que nous cherchions, nos compagnons de voyage, nous n'en avons pu apercevoir aucune trace.
—Si telle est la volonté de Dieu, dit ma femme, sachons nous y conformer, et bénissons sa main, qui nous a sauvés et qui vous ramène sains et saufs après cette journée, qui m'a semblé aussi longue qu'un siècle. Racontez-nous ce qui vous est arrivé, mais d'abord débarrassez-vous de vos fardeaux, que vous avez portés si longtemps.»
On nous débarrassa rapidement de tout notre attirail. Ernest s'était chargé des noix de coco, et Fritz partagea entre tous ses frères les cannes, qui furent reçues à grands cris de joie. Ma femme fut aussi très-satisfaite de ses cuillers et de ses assiettes de calebasses. Cependant nous arrivâmes à notre tente, où nous trouvâmes un souper succulent.
Sur le feu, je vis d'un côté un peu de bouillon et des poissons enfilés dans une brochette de bois; de l'autre côté, une oie embrochée de même rôtissait et laissait tomber sa graisse abondante dans une vaste écaille d'huître placée au-dessous. Enfin, plus loin, un des tonneaux que j'avais péchés, ouvert et défoncé, laissait apercevoir les plus appétissants fromages de Hollande qu'il fût possible de voir.
MOI. «Mes bons amis, c'est bien à vous d'avoir pensé à nous autres; mais c'est pourtant dommage d'avoir tué cette oie; il faut être économe de notre basse-cour.
LA MÈRE. Rassure-toi; nos provisions n'ont point eu à souffrir. Ce que tu prends pour une oie est un oiseau qu'Ernest assure être bon à manger.
ERNEST. Mon père, je crois que c'est un pingouin.» Et il me cita les caractères auxquels il avait cru le reconnaître.
Je confirmai son assertion, et remarquant l'impatience avec laquelle tous les yeux étaient tournés vers les noix de coco, nous nous assîmes par terre, et nous prîmes dans nos assiettes de calebasse une bonne portion d'excellent bouillon. Nous ouvrîmes ensuite les noix de coco après en avoir recueilli le lait. Mais Fritz, se levant tout à coup, me dit: «Mon père, et mon vin de Champagne? Vous l'avez oublié.» Il prit en même temps la bouteille; mais, hélas! le vin était devenu du vinaigre. Il n'en fut pas moins bien reçu, car il nous servit à assaisonner nos poissons. Le pingouin était presque rebutant, tant il était gras; à l'aide de ce vinaigre il devint mangeable.
Pendant notre repas, la nuit était venue. Nous regagnâmes notre tente, où ma femme avait eu soin de rassembler une nouvelle quantité de mousse. Tous les animaux reprirent chacun leur place: les poules sur le sommet de la tente, les canards dans les buissons du ruisseau. Fritz et Jack firent coucher le petit singe entre eux deux pour qu'il eût moins froid. Je me couchai le dernier, comme de raison, et nous goûtâmes tous bientôt un profond sommeil. Nous dormions depuis peu de temps, lorsque je fus réveillé par le bruit de nos poules, qui s'agitaient sur le sommet de la tente, et les aboiements de nos dogues. Je me dressai aussitôt sur mes pieds; ma femme et Fritz en firent autant; nous saisîmes tous trois des fusils, et nous sortîmes de la tente. À la clarté de la lune, nous aperçûmes un effrayant combat. Une douzaine de chacals, au moins, environnaient nos deux braves chiens, qui en avaient mis quatre ou cinq hors d'état de nuire, et qui tenaient les autres à distance.
«Attention! dis-je à Fritz, vise bien et tirons ensemble pour châtier comme il faut ces maraudeurs.»
Nos deux coups n'en firent qu'un; une seconde explosion acheva de disperser nos ennemis; nos deux chiens se jetèrent sur les morts et les dévorèrent.
Fritz leur en enleva pourtant un, et me demanda la permission de le traîner dans la tente pour le faire voir le lendemain à ses frères. Il ressemblait assez à un renard; il était de la taille et de la grosseur de nos chiens. Nous laissâmes ceux-ci s'abreuver du sang des vaincus, auquel ils avaient droit par la bravoure qu'ils avaient montrée; nous revînmes prendre notre place sur la mousse, près de nos enfants chéris, que le bruit n'avait pas même éveillés; et nous dormîmes jusqu'à l'aurore suivante, où ma femme et moi, réveillés par le chant du coq, nous commençâmes à réfléchir sur l'emploi de cette journée.
[CHAPITRE V]
[Voyage au navire.—Commencement du pillage.]
«Ah! disais-je, ma chère femme, je vois s'amonceler devant moi tant de peines et de fatigues, je vois tant de choses à accomplir, que je ne sais par quoi débuter. D'abord un voyage au navire est indispensable, car nous y avons abandonné nos bêtes et une foule d'objets de première nécessité, d'un autre côté des soins impérieux me retiennent à terre, où je devrais m'occuper de construire une habitation.»
Ma femme me répondit par ces paroles du Seigneur: «Ne remets jamais au lendemain, car chaque jour a ses devoirs, et fais chaque chose à son tour.»
Je décidai que Fritz, comme le plus fort et le plus adroit, m'accompagnerait au bâtiment, et que la mère demeurerait à terre avec les autres enfants. «Debout! debout!» criai-je alors.
Mes enfants entendirent ma voix, et se levèrent lentement. Quant à Fritz, il fut debout en un instant, et il courut aussitôt placer son chacal, que la nuit avait refroidi, debout près de la tente, pour jouir de la surprise de ses frères.
En le voyant ainsi sur ses jambes, nos dogues furieux, se mirent à aboyer de toutes leurs forces, ce qui amena bientôt les petits paresseux, curieux de connaître la cause du bruit qu'ils entendaient. Jack parut le premier, le petit singe sur l'épaule; mais l'animal fut si effrayé à l'aspect du chacal, qu'il s'enfuit avec rapidité et courut se blottir sous la mousse. Chacun de mes enfants s'en épouvanta de même, et ils décidèrent: Ernest, que c'était un renard; Jack, un loup; Franz, un chien; mais Fritz, triomphant, leur apprît que c'était un chacal.
Lorsque la curiosité fut un peu apaisée: «Enfants, m'écriai-je, celui qui commence la journée sans invoquer le Seigneur s'expose à travailler en vain.» Tous me comprirent, et nous nous jetâmes à genoux. La prière faite, mes enfants demandèrent à déjeuner; mais il n'y avait à leur donner que du biscuit, qui était si sec, qu'ils pouvaient à peine le broyer entre leurs dents. Fritz demanda la permission de prendre du fromage, et, tandis qu'il allait le chercher, Ernest se glissa adroitement vers celle des deux tonnes que nous n'avions pas encore défoncée. Il reparut au bout de quelques instants, d'un air tout joyeux.
ERNEST. «Si nous avions du beurre, cela vaudrait bien mieux, n'est-ce pas?
MOI. Si, si! un morceau de fromage vaut mieux que tout les si du monde.
ERNEST. Allez donc voir la tonne; car j'ai découvert, par une fente que j'ai agrandie avec mon couteau, qu'elle contient du beurre.»
Et nous courûmes tous à la tonne; nous vîmes, en effet, qu'il ne s'était pas trompé; mais nous ne savions comment nous y prendre pour profiter de sa découverte. Fritz voulait que nous fissions sauter un des cercles et que l'on défonçât le tonneau; je m'y opposai, en faisant remarquer qu'alors la chaleur ferait fondre notre beurre; et je m'arrêtai à l'idée d'y faire seulement une petite ouverture suffisante pour nous permettre d'y puiser, avec une pelle de bois, le beurre nécessaire à nos besoins présents.
Mon projet fut bientôt exécuté, et en quelques instants, à l'aide de ma cuiller de noix de coco, nous étendîmes sur notre biscuit cet excellent beurre; puis nous portâmes les tartines près du feu pour les faire griller. Nos chiens, cependant, couchés près de nous, n'avaient nullement l'air de vouloir partager notre repas. Je remarquai alors que dans le combat de la nuit ils avaient reçu en plusieurs endroits, et notamment au cou, de profondes blessures; je recommandai à Jack de frotter leurs plaies avec du beurre rafraîchi dans l'eau; ce qui excita les chiens à se lécher, et peu de jours après il n'y parut plus.
Fritz ayant remarqué qu'avec des colliers ils auraient évité la plupart de ces blessures, Jack se chargea de leur en fabriquer. J'encourageai le petit garçon, dont ma femme se moquait un peu, et je dis à Fritz de se préparer à m'accompagner. En m'embarquant, j'avertis ma famille d'élever une perche avec un morceau de toile à voile. En cas d'accident, ils devaient l'abattre en tirant trois coups de fusil. Je les prévins aussi que nous passerions peut-être la nuit sur le navire.
Nous ne prîmes que nos fusils et des munitions car nous devions trouver des provisions à bord; seulement Fritz emporta son petit singe, qu'il était impatient de régaler de lait frais.
Nous quittâmes le rivage en silence; Fritz ramait de toutes ses forces, tandis que je tenais le gouvernail. Lorsque nous fûmes un peu éloignés, je m'aperçus que le ruisseau formait dans la baie un courant rapide et qui portait vers le navire; je me dirigeai de ce côté, et en trois quarts d'heure, sans trop de fatigue, nous atteignîmes les flancs du bâtiment, auxquels nous attachâmes notre embarcation. À peine débarqués, le premier soin de Fritz fut de courir aux animaux, et de porter près d'une chèvre le petit singe qu'il avait amené. Nous changeâmes l'eau des auges et nous renouvelâmes les provisions dans les mangeoires. Les animaux nous accueillirent avec les plus amicales démonstrations, tant ils étaient heureux de revoir des hommes après deux jours d'abandon. Nous nous occupâmes alors de chercher pour nous-mêmes quelque nourriture. Lorsque nous fûmes rassasiés, je demandai à Fritz par où nous allions commencer. Il me proposa de faire une voile pour notre embarcation. Cette réponse m'étonna d'abord; car il nous manquait des choses dix fois plus importantes. Mais il m'expliqua qu'il avait senti pendant le trajet un vent frais qui lui soufflait au visage, et qu'il nous aiderait merveilleusement au retour. Je consentis facilement à sa demande, et nous nous mimes à l'œuvre.
Une perche assez forte fut fichée dans une planche du bateau, et nous disposâmes une voile au sommet. C'était un large morceau de toile figurant assez bien un triangle rectangle, suspendu à un moufle et attaché à des cordes que je pouvais manier de ma place près du gouvernail. Ce premier travail achevé, Fritz me supplia d'ajouter au-dessus de notre voile une petite flamme rouge en guise de pavillon, et il se montra pour le moins aussi heureux de faire flotter ce pavillon que de voir la voile s'enfler au vent. Nous fîmes ensuite un petit banc près du gouvernail, et nous fixâmes dans les bords de forts anneaux pour maintenir les rames.
Pendant ces travaux, le soir étant arrivé, nous ne pouvions songer à retourner à terre. Nous arborâmes les signaux convenus pour annoncer cette décision à nos gens restés sur le rivage, et nous employâmes le reste de la journée à changer les pierres qui lestaient notre embarcation contre une cargaison plus utile.
Nous pillâmes tout ce qui nous parut bon. La poudre et le plomb, comme munitions de chasse, eurent la préférence; ensuite nous primes tous les outils. Notre navire, destiné à l'établissement d'une colonie dans les mers du Sud, était très-bien fourni en ustensiles de toute sorte. Nous étions cependant obligés de faire un choix sévère, attendu la petitesse de notre embarcation. Mais nous n'eûmes garde d'oublier cette fois des couteaux, des cuillers et des ustensiles de cuisine, auxquels nous n'avions point songé d'abord. Nous nous pourvûmes de grils, de chaudières, de broches, de pots, etc. Nous y joignîmes des jambons, des saucissons et quelques sacs de maïs, de blé et d'autres graines. M'étant rappelé que notre coucher à terre était un peu dur, je pris quelques hamacs et les couvertures de laine. Fritz, qui ne trouvait jamais assez d'armes, se munit encore de deux fusils, et apporta une caisse pleine de sabres, de poignards et d'épées. J'embarquai en outre un baril de poudre, un rouleau de toile à voile et de la ficelle ou corde en grande quantité.
Nos cuves étaient remplies jusqu'au bord, à l'exception de deux places étroites que nous nous étions réservées. Nous nous préparâmes alors à descendre dans la cabine pour y passer le reste de la nuit, qui était tombée tout à fait pendant nos derniers travaux. Un feu brillant allumé sur la rive nous rassura sur le sort de nos bien-aimés; pour leur répondre, nous allumâmes quatre grandes lanternes, à l'apparition desquelles ils tirèrent quatre coups de fusil, afin de nous faire comprendre qu'ils les avaient aperçues. Nous nous laissâmes alors aller au sommeil, et nous nous endormîmes en recommandant à Dieu le précieux dépôt que nous avions laissé sous sa protection.
[CHAPITRE VI]
[Le troupeau à la nage.—Le requin.—Second débarquement.]
Le jour commençait à peine à poindre, lorsque je montai sur le pont, armé d'un excellent télescope, que je dirigeai vers la tente pour tâcher d'apercevoir mes enfants, pendant que Fritz mangeait à la hâte un morceau. Je ne fus pas longtemps sans voir ma femme sortir de la tente. Nous fîmes flotter un linge blanc, et le même signal nous répondit de la rive. Cette vue me rassura et me remplit de joie.
Je résolus alors de prendre avec nous le bétail. Je communiquai mon projet à Fritz, et nous commençâmes à chercher de concert quel moyen il fallait employer pour transporter au rivage une vache, un âne, une truie près de mettre bas, des moutons et des chèvres. Il proposa d'abord de construire un radeau, mais je lui démontrai l'impossibilité de ce projet; enfin, après avoir mûrement réfléchi: «Faisons-leur, me dit-il, des corsets natatoires, et ils nous suivront à la nage.
—Bonne idée! m'écriai-je; allons, à l'ouvrage!»
Un mouton fut bientôt entouré de liège et jeté à l'eau. Nous suivions avec anxiété ce coup d'essai. L'eau sembla d'abord vouloir l'engloutir, et le pauvre animal se démenait comme un possédé, en bêlant d'une manière pitoyable; mais bientôt, exténué de fatigue, il laissa pendre ses jambes, et nous vîmes avec joie qu'il n'en continuait pas moins à se soutenir sur l'eau. Je sautai de plaisir. «Ils sont à nous! criai-je, ils sont à nous!» Fritz alors se jeta à l'eau et ramena à bord le pauvre mouton; nous nous mîmes à confectionner les ustensiles nécessaires pour soutenir les autres.
Deux tonneaux vides, réunis fortement par de la toile à voile, furent fixés sous les flancs de l'âne et de la vache. Nous passâmes deux heures environ à les équiper de la sorte; le menu bétail vint ensuite. Rien n'était plus comique que de voir ces animaux ainsi affublés. L'embarras était de les amener jusqu'à l'eau; heureusement une ouverture formée par le choc qu'avait reçu le navire nous servit utilement. Nous conduisîmes l'âne jusqu'au bord, puis une secousse inattendue le précipita dans l'eau; il tomba violemment, mais il se releva bientôt et se mit à nager avec une force et une dextérité qui lui méritèrent tous nos éloges. Pendant qu'il s'éloignait ainsi, nous jetâmes la vache non moins heureusement, et elle se mit à flotter vers le rivage, majestueusement soutenue par ses deux tonnes, le petit veau vint ensuite. Le cochon seul, plus intraitable, nous donna un mal inouï, et finit par sauter, si loin, qu'il s'écarta beaucoup. Quant aux autres, nous avions eu le soin de leur attacher des cordes qui nous permirent de les réunir auprès du bateau.» Nous y descendîmes sans perdre de temps, et nous rompîmes les liens qui nous retenaient. Le troupeau suivait en bon ordre, seulement il ralentissait considérablement la marche de notre embarcation, et je m'applaudis alors de l'idée de Fritz et de sa voile, car sans elle tous les efforts de nos bras n'auraient pu diriger la masse énorme que nous traînions après nous. De temps en temps les tonnes penchaient soit à droite, soit à gauche; mais les balanciers les remettaient bientôt en équilibre.
Nous voguions tranquillement. Fritz, au fond de sa cuve, jouait avec son petit singe, qui commençait à se familiariser; moi, je rêvais à mes bien-aimés, et je dirigeais sans cesse ma lunette vers la terre pour tâcher d'en apercevoir les signaux ou les traces. Tout à coup j'entendis Fritz me crier d'une voix aiguë: «Mon père, nous sommes perdus! un énorme poisson s'avance vers nous!»
Nous sautons ensemble sur nos armes, qui heureusement étaient chargées, et au même instant nous voyons passer avec la rapidité de l'éclair, presque à la surface de l'onde, un monstrueux requin. Fritz fit feu avec tant de bonheur et d'adresse qu'il l'atteignit à la tête; l'animal tourna à gauche, et une longue trace de sang nous prouva qu'il était bien touché.
Nous nous tînmes toutefois sur nos gardes; Fritz rechargea son fusil, et moi je fis force de rames; mais le reste de la traversée ne fut point troublé, et nous abordâmes bientôt dans un endroit où nos bêtes trouvèrent pied et gagnèrent facilement la terre. Nous y sautâmes nous-mêmes, et nous commençâmes à dépêtrer notre bétail. J'étais assez inquiet de ne pas voir mes enfants, car il se faisait tard, et je ne savais où les chercher, quand tout à coup un cri de joie retentit, et nous fûmes bientôt environnés de la petite famille, qui nous accueillit et tomba dans nos bras.
Ma femme admira l'idée que nous avions eue. «Je n'aurais jamais imaginé cet expédient, disait-elle; car je dois t'avouer que je me suis plusieurs fois fatigué la tête en voulant aviser au moyen de transporter ce bétail, et n'en pouvais trouver aucun.
—Eh bien, lui dis-je, honneur à Fritz! car c'est lui qui l'a trouvé.»
Nous nous étions mis à déballer notre cargaison, lorsque Jack vint à nous majestueusement assis sur le dos de l'âne entre les deux tonnes, qu'il portait encore. Je m'approchai pour l'aider à descendre, et je m'aperçus alors pour la première fois qu'il avait une ceinture jaune dans laquelle il avait passé deux petits pistolets.
«Qui a pu t'équiper ainsi?
—Moi-même. Regardez aussi nos chiens, mon cher papa.»
Je remarquai alors que nos deux braves dogues avaient le cou entouré d'un collier de même peau, hérissé de clous.
«Mais comment as-tu pu confectionner tout cela?
—La peau du chacal en a fait tous les frais; j'ai taillé le cuir, et maman l'a cousu.»
Je complimentai mon petit corroyeur sur son adresse; mais Fritz ne put voir sans chagrin l'usage qu'on avait fait de son chacal. Je le réprimandai de sa mauvaise humeur. Fritz ne répondit rien; mais, comprenant mon reproche, il détourna les yeux.
Tout en causant, je m'aperçus que mon petit Jack exhalait une odeur insupportable, et je l'engageai à s'éloigner un peu. Cette remarque lui mit à dos tous ses frères, qui lui criaient sans cesse: «Plus loin! plus loin!» Mais le plaisir lui bouchait les narines, et il n'en tenait aucun compte. Je m'interposai enfin pour lui faire quitter sa ceinture, et il aida ses frères à jeter dans l'eau le cadavre du chacal, qui commençait à répandre aussi une odeur infecte. Ensuite, comme il n'y avait rien de préparé pour notre souper, je commandai à Fritz de m'aller chercher un jambon. Tous mes enfants me regardèrent d'un air étonné; mais leur joie fut extrême quand ils virent leur frère revenir portant un énorme jambon.
«Pardonne-moi ma négligence, me dit alors ma femme; j'ai là une douzaine d'œufs de tortue; si tu veux, j'en ferai une omelette.
MOI. Comment! des œufs de tortue?
ERNEST. Mon père, ce sont bien des œufs de tortue; nous les avons trouvés dans le sable, au bord de la mer.
LA MÈRE. Oui, et c'est toute une histoire, que je vous raconterai, si vous voulez bien.»
Il fut convenu que son histoire prendrait place au dessert, et tandis qu'elle faisait cuire son omelette, nous allâmes débarrasser notre bétail des corsets. Le cochon nous donna tant de mal, que Fritz alla chercher les deux chiens, qui le prirent chacun par une oreille et le réduisirent bientôt à l'obéissance. Ernest était tout joyeux de trouver un âne pour lui porter ses fardeaux, et il en témoignait hautement sa joie.
Cependant ma femme avait fini son omelette. Nous nous assîmes autour de la tonne de beurre, et, munis de cuillers, de couteaux, de fourchettes et d'assiettes, nous commençâmes le repas. Nos chiens, nos poules, notre bétail, se pressaient autour de nous et se disputaient les miettes de notre festin. Les oies et les canards se régalaient dans le ruisseau de petits crabes et barbotaient à plaisir. Le repas fut gai; au dessert, Fritz fit sauter le bouchon d'une bouteille de vin des Canaries qu'il avait trouvée dans la chambre du capitaine. J'invitai alors ma femme à nous raconter l'histoire de ses travaux pendant notre absence, et après une pause de quelques instants elle commença ainsi:
[CHAPITRE VII]
[Récit de ma femme.—Colliers des chiens—L'outarde.—Les œufs de tortue.—Les arbres gigantesques.]
«Tu feins d'être impatient d'entendre mon récit, me dit-elle en souriant, et tu ne m'as pas laissé placer un mot de toute la soirée. Mais je n'en perdrai rien; la parole est comme l'eau: plus elle s'est amassée, plus elle coule vite. Le premier jour de votre absence ne vaut pas la peine qu'on en parle, car notre train de vie ne fut nullement changé. Mais ce matin, étant sortie de la tente bien longtemps avant mes enfants, et ayant aperçu votre signal, qui me causa une joie extrême, je me pris à réfléchir sur notre position et à rêver aux moyens de l'améliorer. Il est impossible, me disais-je, de rester toute la journée sans abri, au soleil, sur cette terre brûlante; allons plutôt dans cette vallée ombragée dont mon mari et Fritz nous ont fait de si belles descriptions.
«Tandis que je réfléchissais ainsi, mes enfants s'étaient éveillés. Jack, armé d'un couteau qu'il aiguisait de temps en temps sur le roc, s'était glissé près du chacal de Fritz et lui avait coupé sur le dos deux larges bandes de peau, qu'il travaillait à débarrasser de toutes ses chairs. Je l'aurais laissé faire; mais j'entendis bientôt Ernest lui crier: «Ô le malpropre! le vilain malpropre!—Comment! répliqua, celui-ci, qu'y a t-il de sale à faire deux colliers à nos chiens?» Je m'interposai pour terminer la querelle, qui commençait à s'échauffer; je blâmai Ernest de sa répugnance, et j'aidai mon petit bonhomme à terminer son ouvrage, car ses mains et ses habits étaient déjà tout sales. Lorsque les deux bandes furent complètement nettoyées, il les transperça d'une quantité suffisante de longs clous pointus à large tête plate; puis, ayant coupé un morceau de toile à voile deux fois aussi large, il l'appliqua en double sur la tête des clous, et me donna l'agréable besogne de coudre la toile sur cette peau infecte. Je le remerciai de l'honneur qu'il voulait bien me faire; mais, en voyant l'embarras du pauvre petit, qui ne savait comment employer le fil et l'aiguille que je lui avais donnés, j'eus enfin pitié de lui, et je fis ce qu'il voulut.
«Quand les deux colliers furent terminés, il me pria de lui coudre en outre une autre bande qu'il destinait à lui servir de ceinture pour mettre des pistolets. J'y consentis encore une fois, et, quand tout fut terminé, je lui fis observer qu'en se séchant ses colliers se racorniraient. En conséquence, et d'après les conseils d'Ernest, il les cloua au soleil sur une planche et les laissa dans cet état. Je fis alors part à ma petite famille de mon projet d'excursion, et ce fut une joie pour eux tous d'entreprendre ce voyage avant que leur père et Fritz fussent de retour. Nous nous équipâmes de notre mieux; au lieu d'un couteau de chasse je pris une hache, et, accompagnés des deux chiens, nous partîmes, en suivant, comme vous l'aviez fait, le cours du ruisseau. Conduits par Turc, qui connaissait le chemin, nous arrivâmes bientôt à l'endroit où vous l'aviez traversé. En sautant de pierre en pierre, Ernest fut bientôt à l'autre bord. Jack, dont les jambes étaient plus courtes, le suivit en se jetant dans l'eau quand il ne savait où mettre le pied, au risque de glisser et de boire un coup; quant a moi, je pris le petit Franz sur mes épaules et passai la dernière. Nous trouvâmes, comme vous l'aviez annoncé, la végétation admirable de ce côté du ruisseau, et pour la première fois depuis notre naufrage mon cœur s'ouvrit à l'espérance à la vue de cette superbe nature. Je remarquai surtout un petit bois, à l'ombre duquel je voulus me reposer; mais pour y atteindre nous fûmes obligés de traverser des herbes si hautes, qu'elles dépassaient la tête de mes enfants, et que nous avions toutes les peines du monde à nous y frayer un passage. Cependant Jack était resté un peu en arrière; quand je me retournai pour le chercher, je le vis essuyant avec le haut de sa chemise un de ses pistolets, et j'aperçus son mouchoir tout mouillé séchant au soleil sur ses épaules. Le pauvre garçon, en traversant le ruisseau, avait inondé tout ce qui était dans ses poches. Tandis que je le blâmais d'y avoir mis ses pistolets, qui par bonheur n'étaient pas chargés, nous entendîmes un grand bruit, et nous vîmes s'élever des herbes et s'envoler devant nous un oiseau d'une grandeur prodigieuse.
«Quand mes deux petits chasseurs stupéfaits se préparèrent à tirer, il était si loin que le coup n'aurait pu l'atteindre. Franz prétendait que c'était un aigle; Ernest lui apprit que ces oiseaux ne nichent pas par terre. Aussitôt mes enfants de se répandre en regrets d'avoir manqué une si belle proie; soudain un second oiseau s'éleva encore des herbes et partit presque sous notre nez. Je ne pus m'empêcher de rire en voyant mes petits chasseurs encore une fois en défaut. Ernest se mit à pleurer, et Jack ôta gravement son chapeau, salua le fuyard en lui disant: «À une autre fois, à une autre fois, seigneur oiseau!»
«Nous approchâmes de l'endroit d'où il s'était élevé, et Ernest, ayant trouvé un nid grossier, rempli d'œufs brisés, nous apprit que cette découverte le confirmait dans l'idée que nous venions de voir une outarde, qu'il avait cru reconnaître à son ventre blanc, à ses ailes couleur de tuile, et à la moustache de son bec. Tout en conversant, nous avions atteint le petit bois. Des multitudes d'oiseaux de toute espèce voltigeaient dans les branches, et mes enfants tournaient les yeux de tous côtés pour tâcher d'en ajuster quelques-uns; mais les arbres étaient si élevés, que le coup n'aurait sans doute pas porté.
«Mais quels arbres, mon ami! jamais tu n'en as pu voir de si grands; ce que j'avais pris pour une forêt, c'était un bouquet de dix à douze arbres merveilleusement soutenus en l'air par de forts arcs-boutants formés de racines énormes qui semblaient avoir poussé l'arbre tout entier hors de terre, et dont le tronc ne tenait au sol que par une racine placée au milieu et plus petite que les autres.
«Jack grimpa sur l'un de ces arcs-boutants, et à l'aide d'une ficelle il en prit la hauteur, que nous trouvâmes être de trente-trois pieds. Depuis la terre jusqu'à la naissance des branches nous en comptâmes soixante-six, et le cercle formé par les racines avait une circonférence de quarante pas. Les rameaux sont nombreux et donnent une ombre épaisse; la feuille ressemble à celle du noyer; mais je n'ai pu découvrir aucun fruit. Le terrain, tout alentour, est couvert d'un gazon frais et touffu, semé de petits arbustes, ce qui fait de cet endroit un délicieux lieu de repos. Je le trouvai si fort à mon goût, que nous résolûmes d'y prendre notre repas. Nous nous assîmes sur l'herbe près d'un ruisseau, et nous mangeâmes d'un bon appétit.
«En ce moment nos chiens, que nous avions un instant perdus de vue, vinrent nous rejoindre et se couchèrent à nos pieds, où ils s'endormirent sans vouloir partager notre dîner.
«Après avoir mangé, nous reprîmes le chemin de la tente; nous ne vîmes rien d'extraordinaire jusqu'au ruisseau, où je remarquai que le rivage était couvert de débris de crabes, et je m'aperçus que nos dogues avaient trouvé eux-mêmes moyen de fournir à leur nourriture en péchant une espèce de moule dont ils étaient très-friands.
«Cependant nous continuions à avancer au milieu de débris de poutres et de tonnes vides dont le rivage était couvert. Chemin faisant, Bill disparut tout à coup derrière un rocher; Ernest la suivit et la trouva occupée à déterrer des œufs de tortue, qu'elle avalait avec une satisfaction marquée.
Nous fîmes nos efforts pour l'éloigner, et nous réussîmes à en recueillir environ une douzaine: ce sont eux qui ont fait les frais de l'omelette que nous venons de manger. En ce moment nos yeux se tournèrent vers la mer, et nous y découvrîmes une voile qui s'avançait vers nous. Je ne savais que penser. Ernest affirma que c'était vous; nous courûmes rapidement au ruisseau, nous le franchîmes de nouveau, et nous arrivâmes à temps pour tomber dans vos bras.
«Tel est, mon ami, le récit détaillé de notre excursion. Si tu veux me faire un grand plaisir, nous quitterons cet endroit dès demain, et nous irons nous établir près des arbres géants. Nous nous posterons sur leurs branches, et nous y serons à merveille.
—Bon! ma chère, lui répondis-je, ce sera, en effet, merveilleux d'aller nous percher comme des coqs sur les arbres, à soixante-six pieds du sol. Mais où trouverons-nous un ballon pour nous y élever?
—Ne te moque pas de mon idée, repartit ma femme; au moins nous pourrons dormir en sûreté contre les chacals et autres animaux, qui ne penseront point à venir nous attaquer si haut.
—C'est très-bien, dis-je, ma chère femme; mais comment veux-tu monter tous les soirs sans échelle à soixante-six pieds pour le coucher? Au moins, pour te consoler, nous pouvons nous établir entre ses racines. Qu'en penses-tu? Tu as compté une circonférence de quarante pas. Le pas fait ordinairement deux pieds et demi: peux-tu me dire combien cela fait de pieds?»
Ernest, après un court calcul, me répondit: «Cent pieds.» Je louai mon jeune mathématicien de son habileté. «Un tel arbre, dis-je, doit être appelé le géant des arbres.» Durant cette longue conversation, la nuit était rapidement venue. Nous rentrâmes dans la tente pour y reprendre nos places, et nous dormîmes comme des marmottes jusqu'au lendemain matin.
[CHAPITRE VIII]
[Le pont.]
«Écoute, dis-je à ma femme lorsque les premières lueurs du matin nous eurent éveillés tous deux, ton récit d'hier m'a fait faire de graves réflexions; j'ai sérieusement examiné les conséquences d'un changement de résidence, et j'y entrevois de grands inconvénients. D'abord nous ne trouverons nulle part une place où nous puissions être plus en sûreté qu'ici, ayant d'un côté la mer, qui nous apporte en outre les débris du navire, auxquels il faudra renoncer si nous nous éloignons de la côte, et de l'autre ce ruisseau, que nous pouvons aisément fortifier.
—Tu n'as pas tout à fait tort, mon ami: mais tu ne calcules pas aussi quelles fatigues nous avons ici, nous autres, à nous dérober aux ardeurs du soleil pendant que tu cours en mer avec ton Fritz, que tu te reposes à l'ombre des forêts. Tu ne vois pas la peine que nous avons à recueillir quelques misérables huîtres, et le danger où nous sommes d'être attaqués pendant la nuit par des animaux, tels que les tigres et les lions, puisque les chacals ont bien pu parvenir jusqu'à nous; et quant aux trésors du vaisseau, j'y renoncerais volontiers pour m'épargner les angoisses où vous me plongez durant votre absence.
—Tu parles à merveille, repris-je, et cela peut s'arranger; tout en allant nous établir auprès des arbres géants, nous pouvons nous réserver ici un pied-à-terre. Nous y ferons notre magasin; nous y laisserons notre poudre, et quand j'aurai fait sauter en quelques endroits les rocs qui bordent le ruisseau, personne n'y parviendra sans notre permission. Mais avant tout il faut nous occuper de construire un pont pour passer nos bagages.
—Quel besoin d'entreprendre un si long ouvrage? L'âne et la vache porteront nos effets.»
Je lui démontrai l'insuffisance et le danger de ce moyen, et j'ajoutai que pour nous-mêmes il fallait un passage plus sûr et plus facile que les pierres qui nous avaient d'abord servi. Elle se rendit à mes remontrances, et notre entretien finit là. Nous éveillâmes les enfants, qui accueillirent avec transport l'idée du pont, aussi bien que celle d'émigrer dans cette nouvelle contrée, que nous baptisâmes du nom de Terre promise.
Cependant Jack, qui s'était glissé sous la vache, ayant vainement essayé de la traire dans son chapeau, s'était attaché à ses mamelles pour la téter.
«Viens, cria-t-il à Franz, viens auprès de moi, le lait est délicieux.» Ma femme l'entendit, lui reprocha sa malpropreté; puis, ayant trait l'animal, elle nous en partagea le lait. Je résolus alors d'aller au vaisseau chercher des planches pour mon pont, et je m'embarquai avec Fritz et Ernest, dont je prévoyais que le secours me serait nécessaire au retour. Fritz et moi nous prîmes les rames, et nous nous dirigeâmes vers l'embouchure du ruisseau, dont le courant nous eut bientôt emportés hors de la baie.
À peine en étions-nous sortis que nous découvrîmes une immense quantité de mouettes et d'autres oiseaux, qui voltigeaient au-dessus d'un flot que nous n'avions pas encore remarqué auparavant, et qui faisaient un bruit effrayant. Je déployai la voile pour quitter le courant et pour voir quelle cause avait rassemblé là tous ces oiseaux. Ernest, qui nous accompagnait pour la première fois depuis que nous avions touché a terre, regardait avec admiration la voile se gonfler au vent; mais Fritz ne perdait pas de vue l'îlot, et aurait volontiers tiré sur les oiseaux, si je ne l'en eusse empêché.
«Ah! s'écria-t-il enfin, je crois que c'est un gros poisson qu'ils dévorent.»
Nous vîmes bientôt qu'il avait raison.
«Qui peut avoir amené ce monstre ici? continua-t-il quand nous fûmes tout près; hier il n'y en avait aucune trace.
—C'est peut-être le requin que tu as tiré hier, répondit Ernest; car sa tête est tout ensanglantée, et j'y vois trois blessures.»
En effet, c'était lui; et, me rappelant combien sa peau était utile, je recommandai d'en prendre quelques morceaux pour nous servir de limes.
Alors Ernest tira la baguette de fer de son fusil, et, frappant à droite et à gauche, tua plusieurs des oiseaux que notre approche n'avait pu écarter. Fritz coupa plusieurs bandes de peau, comme Jack avait fait au chacal, et le tout fut déposé au fond des cuves. Pendant cette opération je remarquai sur le rivage une quantité de planches que la mer y poussait, ce qui devait nous dispenser d'aller en chercher au navire. À l'aide d'un cric et d'un levier nous soulevâmes les poutres dont nous avions besoin; nous les réunîmes en train, et nous attachâmes dessus de longues planches, de manière à former un radeau; puis nous levâmes l'ancre pour retourner auprès des nôtres, quatre heures après notre départ. Craignant de trouver des bas-fonds près de la côte, je me dirigeai vers le courant, qui nous emporta rapidement en pleine mer; et là, favorisés par un bon vent, nous rangeâmes le vaisseau à notre droite, et nous nous dirigeâmes droit vers la terre. Ernest cependant examinait avec attention les oiseaux qu'il avait tués.
«Quels sont ces oiseaux? sont-ils bons à manger?
—Non, mon ami, ce sont des mouettes; et, comme ces animaux se nourrissent de poissons morts, leur chair en prend un goût fade et désagréable; ils sont si avides, qu'ils se laissent plutôt tuer que de quitter la proie à laquelle ils sont attachés.»
Des mouettes la conversation tomba au requin. Fritz s'étonnait de voir sa peau se crisper et se racornir sur le mât, où il l'avait accrochée: je lui répondis qu'elle serait aussi bonne en cet état pour l'usage auquel je la destinais, et qu'elle me fournirait la superbe peau si estimée qu'on nomme en Europe chagrin.
Tout en conversant, nous étions arrivés dans la baie et nous avions gagné le débarcadère; mais personne n'était là pour nous recevoir. Cette absence ne nous effraya pas tant que la première fois, et nous nous mîmes tous trois à crier: «Holà! ho!». Des cris de joie nous répondirent, et je vis bientôt accourir ma femme et mes deux jeunes fils, qui venaient du côté du ruisseau, portant tous un mouchoir rempli et mouillé. En arrivant près de nous, Jack avait levé son mouchoir en l'air en signe de joie; il l'ouvrit, et j'en vis tomber une quantité de magnifiques écrevisses de rivière. Ma femme et Franz suivirent son exemple, et en quelques instants nous fûmes environnés d'écrevisses qui, se sentant libres, cherchaient à s'enfuir de tous côtés. Mes enfants se précipitèrent pour les retenir, et cet incident donna lieu à des éclats de rire inextinguibles.
«Eh bien, papa, qu'en dites-vous? me cria Jack; nous en avons tant trouvé, que c'était effrayant; il y en avait là au moins deux cents: voyez comme elles sont grosses.
—Est-ce toi qui les as trouvées? et comment cela est-il arrivé?
—Vous allez voir. Quand vous fûtes partis, je pris le singe de Fritz sur mon épaule, et, accompagné de Franz, je me rendis au ruisseau pour chercher un endroit où vous puissiez établir votre pont.
—Oh! oh! ta petite tête a donc quelquefois des idées plus sages? Eh bien, nous irons visiter l'endroit que tu as choisi. Mais continue.
—Nous marchions toujours vers le ruisseau, et Franz ramassait tous les cailloux brillants qu'il rencontrait, en disant que c'était de l'or. Il avança ensuite jusqu'auprès de l'eau, et je l'entendis soudain crier: «Jack, viens donc voir toutes les écrevisses qui sont sur le chacal de Fritz!» J'accourus rapidement, et je m'aperçus avec étonnement, que ce cadavre était encore à la place où nous l'avions jeté, et qu'il était couvert d'écrevisses. Alors maman, à qui je courus raconter cette découverte, nous enseigna le moyen de les prendre, et nous en avons fait une belle provision, comme vous voyez.
—Oui, lui dis-je; aussi laissons s'enfuir les plus petites, et remercions Dieu de ce qu'il nous a fait découvrir un pareil trésor.»
J'annonçai alors que, tandis que les écrevisses cuiraient, nous irions transporter à terre les planches qui formaient le radeau, et qui étaient restées dans la baie; mais nous n'avions pas de charrette; et il était impossible de pouvoir transporter à bras ces masses énormes. Je me rappelai alors comment les Lapons parviennent à faire tirer à leurs rennes les plus pesants fardeaux.
J'attachai au cou de l'âne et de la vache des cordes qui passaient entre leurs jambes et venaient entourer l'extrémité des poutres; l'expédient réussit à merveille, et nos animaux apportèrent toutes les planches une a une à l'endroit qu'avait choisi mon petit ingénieur.
La place était vraiment bien trouvée. Le ruisseau y était plus resserré que partout ailleurs entre deux rives d'égale hauteur, et de chaque côté des troncs d'arbre semblaient placés pour servir de point d'appui.
«Il s'agit maintenant, dis-je alors à mes fils, d'évaluer la largeur du ruisseau pour proportionner les planches: comment faire?
—Mais, dit Ernest, demandons à maman un paquet de ficelle, au bout duquel nous attacherons une grosse pierre; en la jetant sur l'autre rive et en la ramenant ensuite sur l'extrême bord, nous trouverons facilement cette largeur.
—Excellent conseil! Allons, à l'œuvre!» Tout fut facilement exécuté, et nous trouvâmes une largeur de dix-huit pieds; les planches, pour être solides, devaient avoir au moins trois pieds d'assise de chaque côté: elles devaient donc avoir vingt-quatre pieds. Cependant tout n'était pas fini, et il fallait maintenant amener de l'autre côté ces énormes poutres. Comme nous restions tous aussi embarrassés, je dis à mes enfants: «Allons d'abord dîner; en épluchant nos belles écrevisses, il nous viendra peut-être un moyen.» Tout en surveillant le dîner, notre ménagère avait fait pour l'âne et la vache deux sacs de toile à voile, et, comme elle n'avait pas d'aiguilles assez fortes pour cet ouvrage, elle s'était servie d'un clou. Je la complimentai sur sa patience et son habileté, et nous nous mîmes à table; mais les morceaux furent dévorés à la hâte, tant nous étions pressés de voir notre pont en bon train. Il se termina pourtant, et personne n'avait pu trouver d'expédient. «Voyons, dis-je avec assurance, si je serai plus heureux que vous.»
Il y avait sur le rivage un tronc d'arbre assez fort; je passai alentour une corde dont j'entourai aussi une de nos poutres à quelques pieds au-dessous de son extrémité. À l'autre bout je fixai une autre corde; puis, attachant une pierre, je la lançai de l'autre côté du ruisseau, que je traversai à mon tour en sautant de pierre en pierre. Ne sachant comment faire passer de même l'âne et la vache, qui étaient nécessaires à mon dessein, je pris une poulie que je fixai solidement à un arbre; je jetai sur la roue de ma poulie la corde que j'avais lancée auparavant, et, traversant de nouveau le ruisseau en en emportant l'extrémité, j'y attelai l'âne et la vache. Ces deux animaux firent d'abord quelque résistance; mais enfin ils marchèrent, et la poutre tourna autour du tronc, tandis que son extrémité allait toucher l'autre bord. Mes enfants, pleins de joie, s'élancèrent sur ce frêle pont aussitôt qu'il eut touché terre, et le traversèrent avec une agilité surprenante, malgré mes craintes et mes efforts pour les retenir. Le plus difficile de notre ouvrage était fait, et nous plaçâmes trois poutres à côté de la première, en les faisant glisser sur celle-ci; puis nous les réunîmes à l'aide de fortes planches. Notre pont avait huit à neuf pieds de large, et pouvait cependant être facilement retiré, de manière à interdire le passage du ruisseau. Quand le soir arriva, nous étions si harassés, que nous prîmes notre repas, et courûmes nous coucher, sans entreprendre d'autre travail. Cette journée fût terminée, comme les autres, par une longue prière à Dieu, qui ne nous avait pas abandonnés jusque-là.
[CHAPITRE IX]
[Départ.—Nouvelle demeure.—Le porc-épic.—Le chat sauvage.]
Le matin suivant, mon premier soin fut de rassembler autour de moi ma jeune famille, et de lui faire une courte allocution sur les dangers qui pouvaient nous attendre dans un pays dont nous ne connaissions ni les localités ni les habitants, et sur la nécessité de nous tenir bien réunis durant le chemin. Enfin nous fîmes la prière, nous déjeunâmes et préparâmes le départ. Les enfants s'occupèrent à réunir notre bétail, et l'âne ainsi que la vache furent chargés de sacs, ouvrage de notre ménagère. Nous les remplîmes de tous les objets de première nécessité, de provisions, de munitions, des ustensiles de cuisine, des services de table du capitaine; nous y ajoutâmes une bonne quantité de beurre. Enfin nous abandonnâmes le moins de choses utiles qu'il nous fut possible. Après avoir établi l'équilibre entre les deux côtés, je me préparais à jeter par-dessus le tout nos hamacs et nos couvertures, quand ma femme accourut et m'en empêcha, réclamant une place, d'abord pour les poules, qui ne pouvaient rester seules, ensuite pour le petit Franz, qui n'était pas de force à soutenir les fatigues de la route, et enfin pour son sac, que nous avions appelé enchanté, et qui pouvait nous être de la plus grande utilité. Je fis droit à sa requête, et comme les paniers de l'âne n'étaient pas tout à fait remplis, j'y glissai son sac merveilleux, et j'assis le petit Franz si solidement entre ces paquets, que l'âne aurait pris le galop sans grand danger pour lui.
Cependant mes fils donnaient la chasse à nos poules, et aucune ne se laissait attraper. Ma femme les railla de l'inutilité de leurs efforts, et les pria de la laisser essayer si elle ne réussirait pas mieux qu'eux. En même temps elle prit dans le sac enchanté deux poignées de graines, et s'approcha doucement des volailles en les appelant. Le coq arriva bientôt pour becqueter les graines: alors ma femme jeta dans la tente tout ce qu'elle en avait, et comme les pauvres bêtes y coururent tout de suite, il lui fut facile de les attraper. Nous les attachâmes alors deux à deux par les pattes, et nous les déposâmes sur le dos de la vache, renfermées dans un panier que nous recouvrîmes d'une couverture, afin qu'elles restassent en repos.
Nous entassâmes alors dans notre tente tout ce que nous pouvions emporter; et après avoir tracé une enceinte avec des pieux fichés en terre, nous roulâmes tout autour quantité de tonnes vides.
Tout étant ainsi disposé, le cortège se forma; chacun de nous, jeune ou vieux, homme ou animal, prit sa place, leste et joyeux. Fritz et ma femme ouvraient la marche; la vache, l'âne monté par Franz, venaient après; les chèvres, conduites par Jack, qui portait en outre le petit singe, composaient le troisième corps d'armée; Ernest marchait ensuite, conduisant les moutons, et moi je formais l'arrière-garde. Mes deux dogues, placés sur les ailes, allaient sans cesse de la queue du convoi à la tête, faisant ainsi l'office d'adjudants.
Notre petite troupe s'avançait lentement, mais en bon ordre, et avait une mine toute patriarcale. Nous arrivâmes bientôt à notre pont; là nous fûmes rejoints par notre cochon, qui s'était d'abord enfui, et qui vint alors se réunir de lui-même à notre bande, tout en témoignant son mécontentement par des grognements significatifs. Le pont fut traversé, mais à l'autre bout un obstacle imprévu faillit mettre le désordre dans nos rangs: le gazon épais qui recouvrait le sol tenta si fort notre bétail, qu'il se dispersa à droite et à gauche pour brouter; heureusement nos chiens le firent rentrer en ligne, et l'ordre, momentanément troublé, fut promptement rétabli. Néanmoins, pour prévenir un second désordre, je fis quitter l'herbe et prendre vers la mer.
Nous avions à peine fait quelques pas dans cette direction, que nos chiens coururent se jeter dans l'herbe en aboyant de toutes leurs forces, comme s'ils eussent eu à combattre quelque animal sauvage. Fritz prit son fusil et les suivit de près; Ernest se serra près de sa mère tout en apprêtant le sien, et Jack l'étourdi, sans même déranger son fusil, qu'il avait sur le dos, s'élança sur les traces de Fritz.
Craignant de trouver quelque animal féroce, j'armai mon fusil et partis aussitôt dans la même direction; mais je ne pus les atteindre, et ils arrivèrent bien longtemps avant moi auprès des chiens. J'entendis alors Jack me crier: «Accourez, mon père, accourez! il y a là un porc-épic monstrueux.»
Quand j'arrivai, je vis, en effet, un porc-épic, mais de taille ordinaire, assailli par nos chiens, et qui, toutes les fois que ses ennemis approchaient, se hérissait soudain d'une forêt de dards, dont quelques-uns même s'étaient fichés dans leur museau. Cependant Jack, qui avait armé un des pistolets qu'il portait à sa ceinture, le tira à bout portant dans la tête de l'animal, qui tomba mort.
«Quelle imprudence! s'écria Fritz; tu pouvais blesser mon père, moi ou un de nos chiens.
—Ah! bien oui, blesser! Vous étiez derrière moi, et les chiens à côté: crois-tu que je sois aveugle?
—Mon pauvre Fritz, interrompis-je, tu es un peu trop brusque; souviens-toi du proverbe: Moi aujourd'hui, demain toi. Puisqu'il n'est rien résulté de l'imprudence de Jack, ne troublons pas sa joie.»
Jack, ayant donné deux ou trois coups de crosse à l'animal, pour être bien sur qu'il était mort, se disposa à l'emporter; mais il se mit les mains en sang, et ne put y parvenir. Alors il prit son mouchoir, l'attacha au cou de l'animal et le traîna jusque auprès de sa mère, qui était fort inquiète de notre absence prolongée et du coup de feu qu'elle avait entendu.
«Vois, maman, cria-t-il, un magnifique porc-épic que j'ai tué moi-même; papa assure que c'est excellent à manger.»
Ernest cependant examinait froidement l'animal, et faisait observer qu'il avait les pieds et les oreilles presque comme un homme. J'arrivai à mon tour.
«N'as-tu pas craint, en approchant de lui, dis-je à Jack, qu'il ne te passât ses dards au travers du corps?
—Pas du tout, je sais qu'ils sont solidement attachés à sa peau, et qu'il ne les lance contre personne.
—Et cependant ne vois-tu pas que nous sommes obligés, ta mère et moi, de débarrasser Turc et Bill des dards qui sont fixés à leur museau.
—Bon! ils sont allés les chercher eux-mêmes, et ce n'est pas le porc-épic qui les leur a lancés.»
J'applaudis à mon petit homme, auquel je ne savais pas des connaissances si étendues en histoire naturelle, et je leur fis voir comment des circonstances toutes naturelles avaient pu ainsi donner lieu à des fables.
«Mais dis-moi, Jack, ajoutai-je en terminant, que faire de ta capture? L'abandonnerons-nous?
—L'abandonner! mais ne m'avez-vous pas dit que c'est un très bon mets! Gardons-le, gardons-le.»
Je cédai à ses instances et posai l'animal, la tête enveloppée d'herbe, derrière le petit Franz, sur le dos de l'âne, a côté du sac de ma femme; puis nous partîmes.
Nous avions à peine fait deux cents pas, que le baudet se jeta de côté, échappant aux mains de mon fils, et se mit à bondir ça et là, en poussant des cris si grotesques, que nous n'aurions pu nous empêcher de rire si la crainte de voir tomber notre petit cavalier ne nous eût trop émus. Je lançai mes deux chiens après le fuyard, qu'ils nous ramenèrent bientôt, mais toujours aussi agité. Nous nous mîmes alors à chercher quel motif avait pu ainsi troubler notre grison, ordinairement si paisible, et nous découvrîmes enfin que les dards du porc-épic avaient percé la triple couverture qui les enveloppait et avaient fini par stimuler notre âne comme des coups d'éperon. Le sac enchanté remplaça la couverture, et le voyage reprit son cours.
Fritz marchait en avant, le fusil armé à la main, espérant faire de nouveau quelque beau coup; mais nous arrivâmes sans autre rencontre aux arbres dont ma femme nous avait parlé.
«Quelle merveille! s'écria alors Ernest. Comme ils sont grands!»
La halte commença. Nous mîmes la volaille en liberté, le cochon aussi, mais avec les deux pieds de devant attachés. Tandis que j'aidais ma femme à décharger nos animaux, nous entendîmes un coup de fusil; puis un instant après, un second derrière nous, et la voix de Fritz qui criait: «Le voilà, le voilà! mon père, c'est un chat sauvage!
—Bravo! lui répondis-je aussitôt que je le vis reparaître chargé de sa proie. Tu viens de rendre un grand service à notre poulailler; car c'est un animal bien dangereux et bien friand de volaille. Comment l'as-tu tué?
—Je l'ai vu sur un arbre, et je l'ai abattu d'un coup de fusil; mais dans un clin d'œil il s'est relevé; et il s'apprêtait à s'élancer, quand je lui tirai un coup de pistolet à bout portant. J'espère qu'il est bien plus beau que le chacal que Jack m'a écorché, et que mon cher frère ne me l'arrangera pas de même.
—Oui, c'est, je crois, un margaï d'Amérique; tu peux d'abord t'en faire une ceinture comme celle de Jack, et des quatre jambes des étuis pour les services de table.
—Et moi, mon papa, interrompit alors Jack, ne puis-je rien faire de la peau du porc-épic?
—Tu peux en faire aussi des étuis, car Fritz ne pourra nous en donner que quatre, et nous sommes six à table; mais je crois que tu feras mieux d'en faire une cotte de maille pour l'un de nos chiens.»
Mes enfants trouvèrent mes idées si heureuses, qu'ils ne me laissèrent aucun repos jusqu'à ce qu'elles fussent mises en œuvre. Ernest, cependant, qui se reposait tandis que sa mère et le petit Franz s'évertuaient à nous préparer à dîner, me dit:
«Mais enfin, mon père, de quelle espèce sont ces arbres?»
Nous hésitions entre des mangliers et des noyers, quand ma femme s'aperçut que le petit Franz mangeait une espèce de fruits, et l'entendit dire: «Oh! que c'est bon!» Elle courut à lui, les lui arracha des mains, et lui demanda: «Où as-tu trouvé cela?
—Dans l'herbe, répondit-il, c'en est rempli: les poules et les cochons en mangent.»
J'accourus au bruit, et je vis alors que ces beaux arbres étaient des figuiers; car c'était la véritable figue que le petit Franz avait dans les mains.