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LA
SOLITUDE


CORBEIL, TYP. ET STÉR. DE CRÉTÉ.

LA
SOLITUDE

PAR
ZIMMERMANN
TRADUCTION NOUVELLE
PRÉCÉDÉE D'UNE INTRODUCTION
PAR
X. MARMIER

PARIS
CHARPENTIER, LIBRAIRE-EDITEUR
28, QUAI DE L'ÉCOLE


1859

INTRODUCTION

Brugg est une jolie petite ville du canton d'Argovie, située au confluent de l'Aar, de la Reuss et de la Limat. Je passais là, il y a quelques mois, par une de ces fraîches matinées d'été qui répandent tant de charme sur les riants paysages de la Suisse. Tandis que le conducteur de la diligence faisait une halte à l'hôtel de l'Étoile, je regardais avec une vive curiosité la situation pittoresque de cette cité helvétique, la rivière écumante, fougueuse, qui la traverse, et les vertes prairies et les collines ondoyantes qui l'entourent. «Regardez la nouvelle maison d'école, me disait un honnête professeur de Bâle qui voyageait avec moi; regardez le mur d'enceinte de la ville, où l'on voit un curieux bas-relief représentant une tête de Hun.» Mais je ne songeais ni à la nouvelle école ni aux anciennes sculptures de la bourgade argovienne. Brugg ne me rappelait qu'un nom, le nom de Zimmermann, et je n'étais occupé qu'à associer dans ma pensée l'aspect remarquable de cette ville au caractère distinct du célèbre physiologiste. Qui ne sait l'influence qu'exercent sur nous les lieux où s'est éveillée notre jeunesse, les premiers tableaux qui ont frappé nos regards, les premières impressions qui ont saisi notre esprit? Il y a des siècles que l'on a comparé, dans une image pleine de grâce, l'âme de l'homme à un vase qui conserve la saveur des parfums dont il a été imprégné. Ces parfums sont les conceptions naïves de notre enfance, les songes encore flottants, mais vifs et durables, que la vue du monde ou la contemplation de la nature a fait naître dans notre imagination. Buffon a, dans un de ses plus beaux traités, indiqué l'action diverse des climats sur l'organisation physique et le moral de l'homme. Un sage et respectable écrivain, M. de Bonstetten, a consacré tout un livre à cette même étude[ [1]. On pourrait étendre la question beaucoup plus loin, et démontrer que ces dispositions déterminées de l'esprit, qu'on baptise du nom de vocation, ne sont souvent que le résultat d'une impression accidentelle, spontanée, énergique, dont les parents les plus clairvoyants et les maîtres les plus habiles ne distinguent peut-être pas même la source. Combien de peintres ont dû la soudaine révélation de leur avenir à la vue d'un tableau qui fécondait, comme un ardent soleil, leurs facultés inertes! Combien de poëtes ont été, comme la Fontaine, émus subitement jusqu'aux larmes en entendant réciter une ode, et ont senti vibrer en eux les cordes d'une lyre jusque-là muette et étouffée! Combien de nobles magistrats ont été, dans les siècles derniers, disposés à la sévère attitude et au grand sentiment des fonctions judiciaires par la contemplation journalière des tableaux de famille, des conseillers en robe noire et des présidents à mortier qui les entouraient! C'est un argument qu'on n'a point assez fait valoir dans la loi sur l'hérédité de la pairie. On a répondu par des objections spécieuses à des raisons justifiées par l'expérience des siècles. Qu'un jeune homme, même dans ce temps d'idées excentriques et d'ambitions confuses, soit dès son enfance élevé en vue d'une dignité héréditaire dans sa famille, avec tous les souvenirs qui se rattachent à cette succession, avec les entretiens dont elle doit être à chaque instant l'objet essentiel, il est, on peut le dire, à peu près certain qu'à moins d'un vice d'organisation radical et incorrigible, le jeune homme saura plus que nul autre comprendre les devoirs que lui impose ce privilége de naissance et les accomplir.

A chaque pas que l'on fait dans l'étude de la nature humaine, on est saisi du rapport constant qui existe entre le monde moral et le monde physique. Telle plante ne dégénère et ne s'étiole que parce qu'elle n'est point placée sur son véritable terrain, et tel cœur n'est mauvais que parce qu'il s'est développé au milieu d'une atmosphère pernicieuse, dont il n'a pas eu le moyen ou la force de vaincre la funeste influence.

En thèse générale, deux sphères d'action exercent surtout un puissant empire sur notre caractère et nos goûts: la vie du monde et la solitude. Voici un homme qui, tout jeune encore, vous étonne par la souplesse de sa parole, par son genre d'esprit, vif, léger, prompt à la repartie, et disposé au sarcasme plutôt qu'à l'admiration. Voyez s'il n'a pas vécu de bonne heure au milieu d'un monde qui l'a façonné à ses mobiles allures, qui, en éveillant son attention sur les idées courantes, l'a habitué à glisser ingénieusement à la surface des choses et l'a détourné des conceptions sérieuses, dont l'étude gênerait la liberté de ses mouvements en absorbant une partie de ses facultés.

En voici un autre, au contraire, qui est grave et rêveur, qui dans les gazouillements variés d'un salon n'échappe qu'avec peine à la préoccupation d'une pensée secrète, qui n'accorde qu'un sourire de complaisance à mainte saillie soudaine dont tout le monde s'égaye autour de lui, mais qui conserve sous de froides apparences une constante ardeur et de nombreuses et faciles admirations. Remontez le cours de sa vie, et voyez si son enfance ne s'est pas écoulée dans le silence de quelque retraite, dans la contemplation de la nature, qui conduit l'imagination à la rêverie et porte le cœur à l'enthousiasme.

Nulle part l'influence de la nature ne se fait plus vivement sentir que dans les contrées montagneuses, où elle produit un effet saisissant et grandiose, et dans les régions du Nord, où les habitations champêtres sont pour la plupart disséminées à plusieurs lieues l'une de l'autre, où l'homme vit solitairement sur les rives d'un lac, aux bords d'une forêt. Nulle part aussi cette influence n'a été dépeinte avec tant d'enthousiasme et dans un si grand nombre de légendes et de croyances superstitieuses; car qu'est-ce que toutes ces histoires de nains mystérieux qui gardent des trésors dans les flancs des montagnes, d'elfes aériens qui dansent le soir dans les prairies, de Stromkarls, qui font vibrer leurs harpes d'argent dans le cristal des fleuves, sinon les vivants symboles de toutes les richesses profondes de la nature, de cette alma Venus si bien chantée par Lucrèce, et de toutes ces magiques harmonies qui sans cesse résonnent à l'oreille et charment la pensée de celui qui en a connu la suave douceur?

Si bienfaisante que soit cette action de la nature, il est possible cependant qu'elle suscite dans l'âme des luttes pénibles, qu'elle éveille des regrets insurmontables, et devienne, selon les circonstances, une cause de malheur. Si elle domine trop puissamment l'homme appelé à vivre dans le monde, elle jette sur son esprit une sorte de teinte nébuleuse qui obscurcit à ses yeux l'aspect des choses réelles; elle provoque dans sa pensée des apparitions mélancoliques qui ne s'accordent point avec la nette et lucide pratique des affaires. De là des combats intérieurs, des combats incessants, où l'on fatigue ses forces et sa volonté; de là un sourd mécontentement de soi-même, et le mécontentement des autres, auxquels on ne peut révéler une plaie si tenace et si indéfinissable, et près desquels on se trouve à tout instant méconnu, incompris; de là une irritation vivace, fréquente, qui, si elle n'est réprimée par une sage énergie, s'accroît avec les années, conduit peu à peu à l'isolement du cœur et aboutit à la misanthropie.

Le beau idéal d'une organisation morale et intellectuelle serait de pouvoir allier ces facultés poétiques, qui naissent dans la solitude par le sentiment de la nature, et ces facultés plus positives, plus actives, qui se développent dans le commerce du monde; de sympathiser avec tout ce qui est vraiment beau et honnête, et d'éloigner de soi toute idée exclusive. Mais il n'est donné qu'à bien peu d'hommes de maintenir en eux ce sage équilibre. On se laisse aller à un penchant qui dans le principe est très-rationnel et très-louable, mais qui peut être dangereux si, au lieu de le maîtriser, on lui laisse prendre tant de développement qu'il finisse par subjuguer notre volonté, et il peut résulter de là qu'on en vienne à faire d'une prédilection, qui était d'abord une qualité réelle, un défaut fatigant pour les autres et fatal pour soi-même. Telle fut la destinée de Zimmermann, et tout le secret de cette destinée est dans l'enceinte des murs et dans les pittoresques paysages de la petite ville de Brugg.

Il y a eu au XVIIe et au XVIIIe siècle plusieurs hommes illustres portant le nom de Zimmermann, et, chose remarquable, ils n'ont tous acquis leur illustration que par quelque idée excentrique. Le plus ancien des Zimmermann est un prédicateur de Dresde, né en 1598, mort en 1665, qui a laissé quinze cents sermons sur les livres de Samuel. Un autre, né en Hongrie, se signala par son zèle ardent pour la controverse théologique; un troisième, originaire du Wurtemberg, se passionna pour les idées mystiques de Jacob Bœhme, parcourut l'Allemagne et les Pays-Bas en prêchant dans toutes les villes, et devint le chef d'une secte exaltée. Il y a eu encore un Zimmermann, de Zurich, qui, après avoir longtemps occupé dans sa ville natale une modeste place d'instituteur, devint professeur de droit naturel, et écrivit en latin, sur toutes sortes de sujets, de nombreuses dissertations. Il y a eu un chevalier Zimmermann, de Livourne, qui, servant comme lieutenant dans les gardes suisses, composa plusieurs hymnes, et écrivit en vers allemands un Essai sur les principes d'une morale militaire. Il y a eu enfin un Zimmermann, simple teinturier du Palatinat, qui, possédé de la passion des voyages, s'enrôla comme matelot sur un des navires que Cook conduisait dans sa dernière expédition, et qui a écrit sur cette fatale exploration et sur la mort du célèbre navigateur anglais un petit livre où l'on trouve des détails généralement peu connus et curieux.

Le plus renommé de tous ces Zimmermann est celui dont nous voulons essayer de faire connaître le caractère et les œuvres: c'est Jean-Georges Zimmermann, auteur de deux ouvrages qui ont eu un succès européen: le Traité de la solitude et le Traité de l'orgueil des nations. Il naquit à Brugg, en 1728, d'une de ces familles patriciennes qui composèrent, dans la liberté des petits États helvétiques, une puissante et souvent très-arrogante oligarchie. Son père était sénateur. Sa mère était la fille de Pache de Morges, avocat au parlement de Paris. Zimmermann tient donc à la France par un des liens les plus étroits du cœur et par une des phases de son éducation. Dès son enfance, il apprit à lire, à parler le français, et ce qu'il y a de plus net, de plus vrai dans ses œuvres, nous pouvons, sans jactance nationale, l'attribuer aux premières impressions françaises qu'il dut recevoir de sa mère, et à celles qu'il éprouva plus tard en séjournant à Paris. Son père, qui était un homme fort instruit et fort éclairé, lui donna d'abord les meilleures leçons, et l'envoya, à l'âge de quatorze ans, terminer ses études à l'université de Berne. Après avoir, pendant cinq années, suivi avidement des cours de philosophie et de belles-lettres, l'âge étant venu pour lui d'entrer dans une carrière déterminée, il choisit la médecine, et les succès qu'il obtint dans la pratique de cette science prouvèrent assez qu'en prenant la résolution de s'y dévouer, il obéissait à un sage instinct. Le nom du célèbre Haller, son compatriote, retentissait dans toute l'Allemagne. Haller, après avoir étudié avec l'ardeur du génie la philosophie, les mathématiques, la botanique et l'anatomie; après avoir écrit un majestueux poëme sur les Alpes, Haller avait accepté une chaire de professeur d'histoire naturelle à l'université de Gœttingen, et Zimmermann voulut commencer ses études médicales sous la direction de ce grand maître. Le professeur comprit de prime abord la distinction d'esprit de l'élève, et l'élève voua au professeur un culte affectueux, dont on retrouve la touchante expression à maint endroit du Traité sur la solitude. Entré à l'université de Gœttingen en 1747, Zimmermann en sortit en 1751, avec le grade de docteur. Tout en consacrant la plus grande partie de son temps à l'instruction spéciale qui était son but, il lisait et relisait sans cesse les poëtes de l'antiquité, et étudiait avec amour la littérature française et anglaise. C'est ainsi qu'il acquit une érudition philosophique, poétique, qui est une des qualités distinctives de ses œuvres. De Gœttingen, il s'en alla faire un sérieux et fructueux voyage en Hollande, en France, et retourna à Berne, où il devait retrouver Haller, à qui une santé délabrée par les travaux de la science ne permettait pas de continuer plus longtemps les pénibles fonctions du professorat. Zimmermann commença, à Berne, sa carrière littéraire par quelques articles insérés dans le Journal helvétique. Il épousa une jeune veuve, parente de son maître, et peu de temps après son mariage, la place de médecin de Brugg étant devenue vacante, le jeune docteur la demanda, l'obtint, et retourna avec un titre officiel dans sa ville natale.

Ici commence pour lui une de ces existences toutes pleines de nobles aspirations et d'amères inquiétudes, une de ces existences qui présentent à l'œil attentif du physiologiste une série d'observations compliquées et une large source d'enseignements utiles.

Dès sa première jeunesse, il avait ressenti le charme de cette nature des bois et des montagnes, qui donne à l'esprit des habitudes rêveuses. L'étude des poëtes détermina en lui un penchant prononcé à la mélancolie, et lorsqu'il revint, après dix ans d'absence, dans sa cité natale, il y fut, dès son arrivée, fortement saisi par les tendres impressions de son enfance, par le vif sentiment d'une contrée toute poétique, et par l'aspect glacial d'une société vulgaire. Il rentrait là avec une rare variété de connaissances, après avoir recueilli les plus hautes leçons de la science, visité les écoles les plus célèbres, et suivi avec amour l'immense mouvement intellectuel de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre. Il se trouvait, avec sa supériorité, enlacé, enchaîné dans un cercle de petits bourgeois, où personne ne pouvait le comprendre, où son savoir et ses idées élevées devaient à tout instant choquer quelque préjugé héréditaire, quelque banale coutume, où le titre de savant n'inspirait aux uns qu'un stupide dédain, et à d'autres une jalouse défiance. Kotzebue et Picard nous ont dépeint, dans deux comédies spirituelles, les mesquines passions, les rivalités inquiètes, les ridicules des petites villes, et ces comédies n'ont eu tant de succès que parce qu'elles représentent malheureusement un état de choses trop vrai, et reconnu de tout le monde. Zimmermann a, dans ses livres, ajouté plusieurs traits à l'œuvre du poëte allemand et du poëte français; mais le tableau qu'il trace des misères intellectuelles d'une petite ville, si comique qu'il soit au fond, ne peut faire rire le lecteur, car on y reconnaît l'empreinte d'une âme qui a douloureusement souffert. C'est, sous la forme d'une esquisse satirique, une plaintive élégie, un accent profond de tristesse.

L'une des plus pénibles situations que l'on puisse imaginer dans ce monde est celle qui condamne un homme à vivre dans une sphère qui n'est pas la sienne, à remplir chaque jour des obligations factices pour lesquelles il ne ressent qu'un insurmontable mépris, à se voir enfin surpris dans sa force et son ardeur, et enveloppé, comme Gulliver, du réseau des Lilliputiens. En d'autres termes, là où il n'y a pas pour les hommes d'un esprit distingué, sympathie de cœur, libre élan de la pensée, attraction et confiance, il y a froissement, et si ce froissement se renouvelle chaque jour, à chaque heure, il est facile d'en comprendre les désastreuses conséquences.

Zimmermann en était là. Après avoir reconnu, comme un voyageur sagace, la froide aridité de la route qu'il était appelé à parcourir, il essaya de trouver dans l'étude une consolation aux souffrances morales qui le menaçaient. Il se remit à lire ses auteurs favoris, et il composa dans la retraite plusieurs ouvrages qui lui firent promptement une assez grande réputation. Quelquefois aussi il s'échappait de la bourgade où il se sentait si souvent humilié, oppressé, et il s'en allait à travers les campagnes respirer, avec la gaieté d'un enfant, l'air libre, le parfum des prairies, et contempler avec l'enthousiasme d'un poëte les vastes sommités des montagnes et la merveilleuse splendeur des Alpes. Dans une des plus belles pages de son livre sur la solitude, il a dépeint en termes touchants les sensations qu'il éprouvait dans ses promenades solitaires. Il raconte qu'il allait s'asseoir sur une colline d'où ses regards et ses rêves planaient sur un immense paysage: d'un côté, le riant vallon arrosé par les flots écumeux de l'Aar et les ondes plus paisibles de la Reuss et de la Limat; de l'autre, les mélancoliques coteaux parsemés de ruines, les vieux murs des châteaux de Habsbourg et d'Altenbourg; çà et là, des bois aux teintes variées, des vignes couvrant les collines de leur feuillage dentelé, et à l'horizon, la magnifique chaîne des Alpes, les neiges éternelles, tantôt blanches et pures comme l'argent, tantôt voilées par un nuage sombre, et tantôt étincelantes aux rayons du soleil, comme des couronnes d'or et des colliers de diamants. Quand le pauvre rêveur avait lentement savouré la magique beauté de toutes ces scènes si douces et si grandioses; quand il avait senti le charme de la nature pénétrer comme un baume vivifiant dans les plaies de son âme, il reportait ses regards vers la monotone cité où il allait passer la meilleure partie de ses jours; dans la salutaire émotion qui le dominait alors, il se reprochait de n'avoir pas eu plus de patience avec ses concitoyens, et quand je rentrais, dit-il, dans l'enceinte de la ville, avec la joie intérieure que je venais d'éprouver, je tendais amicalement la main à chacun de mes voisins, et je saluais respectueusement monsieur le bourgmestre.

Mais cette condescendance ne durait pas plus longtemps que le sentiment du bien-être moral qui dilatait son âme. Bientôt Zimmermann se retrouvait, comme un oiseau captif, à l'étroit dans sa cage sombre, et cette aspiration vers une existence plus large et plus libre, et ce manteau de plomb qui pesait sur sa destinée lui causaient une souffrance mortelle. Ah! combien d'hommes dont le nom est cité avec honneur, dont le sort semble paisible et assuré, dont on envie peut-être la position calme et attrayante en apparence, et qui succombent intérieurement dans ce rude conflit d'un rêve idéal et d'une impérieuse réalité! Un jour arrive pourtant où le regard le moins clairvoyant remarque qu'ils languissent, qu'ils s'affaissent; on se demande alors d'où leur vient ce subit abattement, et l'on ne sait pas que celui dont le visage pâle, l'œil éteint révèlent à tout le monde une si profonde souffrance a épuisé ses forces dans cette lutte incessante contre deux puissances fatales qui le dominaient de côté et d'autre et ne lui laissaient ni trêve ni repos.

Zimmermann passa quatorze années dans cette douloureuse agitation, sur ce champ de bataille où il faut immoler tant de chères pensées et tant de pieuses affections. La mélancolique rêverie, à laquelle il s'abandonnait dès sa jeunesse, prit de jour en jour un plus grand ascendant sur lui. Il s'éloigna des sociétés que sa position lui faisait un devoir de fréquenter, et se jeta avec une sorte de désespoir dans une austère retraite; et plus il s'abandonnait à cette prédilection, plus l'image du monde s'assombrissait à ses yeux.

Cependant ses œuvres avaient eu du retentissement parmi les hommes les plus éclairés. On le citait en Suisse et en Allemagne comme un savant médecin et comme un remarquable écrivain. Une épidémie ayant éclaté en Suisse, il la traita avec une rare habileté, et publia sur cette maladie un livre qui obtint un grand succès dans les facultés médicales.

Trois ans après, on lui offrit la place de premier médecin du roi d'Angleterre à Hanovre, et il l'accepta. A peine arrivé dans cette ville, il regrettait, par une de ces tristes bizarreries de la nature humaine, la morne cité où il avait tant souffert, et qu'il avait tant de fois maudite au fond de son cœur. Bientôt il eut le malheur de perdre sa femme, à laquelle il avait voué la plus tendre affection, puis il vit s'éteindre sous ses yeux, dans une invincible consomption, sa fille, qu'il adorait, et dont il a parlé dans son livre avec un profond attendrissement. Il ne lui restait qu'un fils, dernier espoir de son nom, dernier objet de ses vœux et de ses sollicitudes. Le ciel ne lui accorda pas la joie de le conserver. Ce fils mourut tout jeune, dans l'égarement de la raison, soit par un excès de travail qui avait anéanti ses forces, soit par l'effet d'un vice organique.

A cinquante-deux ans, le malheureux Zimmermann, dépouillé, par ces trois catastrophes, de tout ce qui pouvait encore faire vibrer doucement quelques cordes dans son cœur, essaya de se rattacher aux pures joies de la vie en se mariant de nouveau. Il épousa la fille d'un de ses collègues, et ni ce mariage, qui, malgré la grande disproportion d'âge existant entre lui et sa jeune femme[ [2], ne lui causa jamais aucun pénible sentiment de jalousie, ni l'honorable position dont il jouissait, ni les témoignages de distinction qu'il recevait de toutes parts, ne purent subjuguer dans son esprit cette mélancolie invétérée qui peu à peu prenait tous les caractères d'une noire misanthropie.

Pour comble de malheur, il se lança dans une polémique ardente, passionnée, où il attaquait un grand nombre de savants d'Allemagne. C'était à l'époque où les premiers symptômes de la révolution française jetaient la surprise et la terreur dans le monde entier. Zimmermann, qui avait tant de fois proclamé dans ses ouvrages les principes de liberté, fut effrayé de cette liberté si violente et si impétueuse. Il accusa toute une secte de philosophes allemands, qu'il appelait les illuminés, d'avoir propagé les idées les plus subversives. Dans son alarme, il en appelait aux rois, aux princes des États germaniques, et les conjurait d'user de tout leur pouvoir pour réprimer les excès d'une prétendue philosophie qui menaçait d'anéantir la religion et de bouleverser les empires. Plusieurs personnages considérables l'appuyèrent dans cette lutte où il s'était jeté si hardiment, et l'empereur Léopold II accueillit ses écrits avec une faveur marquée; mais, bientôt après, ce souverain mourut, et Zimmermann, privé de cette puissante protection, resta en butte aux récriminations, à la colère d'un parti fanatique et implacable.

Cette dernière lutte acheva d'accabler dans sa constante mélancolie le pauvre Zimmermann. Il tomba dans un état de fièvre misanthropique, où il voyait se dresser devant lui les fantômes les plus hideux, où il se sentait à tout instant saisi par des terreurs imaginaires qui le faisaient trembler. «Je cours risque, écrivait-il en 1794 à son ami Tissot, d'être obligé de fuir bientôt comme un pauvre émigré, d'abandonner ma maison, avec la chère compagne de ma vie, sans savoir où reposer ma tête, sans trouver un lit pour y rendre le dernier soupir.»

Il était à cette époque dans un tel état de langueur qu'il avait besoin de recourir aux plus fortes potions de laudanum pour obtenir un peu de sommeil. Il essayait cependant encore d'accomplir ses devoirs de médecin; on le conduisait en voiture chez ses malades, mais il arrivait près d'eux tellement affaibli, que parfois, en s'asseyant à une table pour écrire une ordonnance, il s'évanouissait. Un voyage dans le Holstein, qu'on lui prescrivit comme un moyen de distraction, ne lui procura qu'un faible soulagement. De retour à Hanovre, il tomba dans un marasme où toutes ses facultés s'éteignirent; il se voyait, dans son délire, réduit à la dernière mendicité, condamné à mourir de faim, et ce sage philosophe, qui a exprimé dans ses livres tant de nobles pensées, qui a parlé en termes si touchants de la paix de l'âme, des charmes de la solitude, des salutaires effets du travail; cet homme dont les bienfaisants écrits ont ramené le calme et porté la consolation dans tant de cœurs inquiets et affligés, mourut sans consolation. Étrange et funeste exemple de ces égarements de l'imagination dont il avait si souvent et si dignement dépeint les dangers! Sa mort est comme une dernière page à ajouter à celles qu'il a écrites, un dernier et douloureux enseignement à joindre aux leçons de morale qu'il réunissait avec une intelligence si belle et dans un but si louable.

Zimmermann se rendit aussi célèbre par son expérience médicale que par ses écrits philosophiques. En 1785, Frédéric le Grand, frappé de la maladie dont il devait mourir, l'appela à Sans-Souci, pour avoir ses conseils. En 1789, il reçut l'ordre de se rendre à Londres, pour assister le roi d'Angleterre, qui était aussi très-souffrant; mais cette fois il n'accomplit pas en entier sa mission, car il apprit à la Haye que l'auguste malade était hors de danger. Il a écrit sur la médecine plusieurs ouvrages qui ont été dans le temps fort appréciés des hommes de l'art, et que l'on a traduits en français. Ne pouvant le juger à ce point de vue spécial, nous essaierons seulement de faire connaître ses œuvres de morale, c'est-à-dire son Traité de l'orgueil national et l'Essai sur la solitude. Nous ne parlons pas de deux autres ouvrages sur Frédéric le Grand, qui ne renferment que des réflexions de circonstance, des faits connus aujourd'hui de tout le monde, et des anecdotes qui échappent à l'analyse.

Le Traité de l'orgueil national mérite d'être classé parmi les bons écrits des moralistes modernes. On n'y trouvera ni la mâle et noble concision de Vauvenargues. ni l'intelligente sobriété de la Bruyère, ni la sévérité d'axiomes de la Rochefoucault, mais une teinte douce, unie à une grave pensée, et un ton humoristique soutenu par de nombreuses et piquantes citations.

L'auteur part de ce principe que tous les hommes sont dominés par l'orgueil, enfant de l'amour-propre, amour-propre de naissance, de talent, de fortune, qui se manifeste à tous les âges, et se retrouve dans toutes les conditions. «Est-il bien vrai, demandait, à Londres, un maître à danser français, que M. Harley ait été fait comte d'Oxford et grand trésorier d'Angleterre?—Oui, lui répondit-on.—Je ne conçois pas ce que la reine trouve de merveilleux dans ce Harley. J'ai perdu deux ans avec lui sans pouvoir lui apprendre à danser.»

L'amour-propre, dit Zimmermann, donne à l'homme une fausse idée de sa valeur, et corrompt ses idées sur le mérite des choses. L'oisif se raille de l'homme d'étude; le joueur regarde comme un profond ignorant celui qui ne connaît pas les cartes; le bourgmestre, gonflé de sa vaine importance, demande, avec une orgueilleuse satisfaction de sa propre personne, à quoi peut servir le pauvre être qui a le temps de faire un livre. Même fatuité parmi les savants, et même injustice à l'égard de leurs émules. Le naturaliste affecte un sublime dédain pour les opinions du médecin; le physicien, qui met sa gloire à électriser une bouteille, ne comprend pas que le monde puisse s'amuser à lire de fades discours sur la paix et sur la guerre; l'auteur d'un in-folio méprise celui qui n'écrit qu'un in-douze; le mathématicien méprise tout. On demandait un jour ce que c'était qu'un métaphysicien. «C'est un homme qui ne sait rien, répondit un mathématicien.»

Il en est des nations entières comme des individus dont elles se composent. Chaque peuple s'attribue quelque qualité qu'il refuse à ses voisins. Chaque village, chaque ville, chaque province a son orgueil particulier, et chaque citoyen reçoit, comme par reflet, une partie de l'orgueil général. Dans quelques cités républicaines de la Suisse, on ne regarde que comme de pauvres gens, bien peu favorisés de Dieu, les étrangers. Un jour, on disait à un marchand d'une de ces cités qu'un prince d'Allemagne était amoureux de sa fille.—«Qu'il y vienne! répondit-il fièrement; pense-t-on que je voudrais donner ma fille à un homme qui n'est pas citoyen?»

La même supériorité dédaigneuse que les hommes affectent l'un à l'égard de l'autre, on la retrouve dans l'esprit vaniteux des différentes nations. Le Groënlandais n'a qu'une estime très-modérée pour le Danois; le Kalmouk se croit bien préférable au Russe; le nègre, dépourvu de toute espèce d'instruction, est extrêmement vain. La plupart des peuples ressemblent en ce point à cet Espagnol qui disait que c'était un grand bonheur que le diable, en essayant de tenter Jésus-Christ par l'aspect de toutes les contrées qu'il lui montrait, ne se fût pas avisé de lui faire voir l'Espagne, car assurément le Fils de Dieu n'aurait pu résister à la tentation.

Les fabulistes indiens racontent qu'il existe une contrée dont tous les habitants sont bossus. Un jeune homme beau et bien fait y arrivant un jour fut à l'instant entouré d'une multitude de gens qui, en le regardant, éclataient de rire. L'un d'eux, touché pourtant de l'embarras de l'étranger, prit la parole et leur dit: «Arrêtez, mes amis; n'insultez pas à l'infirmité de ce malheureux. Si le ciel nous a faits beaux, s'il a orné notre corps de cette bosse majestueuse, allons au temple lui rendre grâces de ce bienfait.»

Zimmermann passe tour à tour en revue les diverses prétentions sur lesquelles chaque peuple appuie ses idées de supériorité et ses raisons de dédain à l'égard des autres. Celui-ci vante sa lointaine origine, perdue dans la nuit des temps; cet autre, sa religion, ou sa constitution politique, ou sa bravoure. Les Égyptiens se regardaient comme les plus anciens habitants de la terre; les Arcadiens ne voulaient pas croire à l'astrologie, parce qu'ils prétendaient être nés avant la lune. Les Japonais se croient issus directement des dieux. La première de leurs divinités établit sa demeure au Japon, qu'elle avait créé avant le reste de la terre. Avec ses six descendants, qui gouvernèrent le pays pendant une longue suite de siècles qu'il est impossible d'énumérer, elle composa la première dynastie des esprits célestes; les trois premiers dieux n'avaient point de femmes, ils engendraient par eux-mêmes, et donnaient le jour à ceux qu'ils avaient conçus. Les autres, associés chacun à une femme, se reproduisirent cependant d'une façon incompréhensible. Puis il en vint un qui apprit de l'oiseau Isiatadakki une autre manière d'engendrer, et son union avec les femmes fit perdre la nature divine à ses descendants. Les peuples de l'Indoustan font remonter, au dire de Bernier, l'origine de leur langue sanscrite à des milliers d'années; les habitants du Paraguay disent que la lune est leur mère. Quand elle s'éclipse, ils sortent à la hâte de leurs cabanes, poussent des hurlements affreux, et lancent des flèches en l'air pour épouvanter le chien qui veut la manger.

Le docte auteur de ce livre se trompe pourtant, lorsqu'il ajoute à ces exemples de crédulité populaire à une antiquité fabuleuse, l'exemple de la Suède. C'est Rudbeck seul qui, dans son Atlantica, a conté des fables merveilleuses continuées par quelques-uns de ses adeptes, mais rejetées par le peuple suédois, qui pourtant s'attribue aussi une assez belle et pompeuse origine.

Dans le chapitre sur la religion, Zimmermann exprime ces idées philosophiques du XVIIIe siècle, qui se résumaient en un agréable déisme. «Les hommes, dit-il, ne devraient pas se damner si légèrement. Nous paraîtrons au tribunal d'un Dieu d'amour qui jugera la fidélité et la sincérité de notre conduite. Si l'on ne prend pas le chemin le plus court et le plus aisé, on ne laisse pas d'arriver au but, quand on croit à la nécessité d'une vie pure et vertueuse, et aux promesses de la religion.» Les Turcs sont convaincus que le patriarche Abraham était un vrai musulman. L'Arabe, persuadé de l'infaillibité de son calife, rit de la sotte crédulité du Tartare, qui croit son lama immortel. Une plume d'oiseau, une corne, une coquille, une racine consacrée par quelques mots mystérieux, sont pour les nègres un grave objet d'adoration. Les habitants des montagnes de Bata sont persuadés que tout homme qui mange avant sa mort un coucou rôti est saint, et se moquent de l'Indien, qui croit à la puissante influence de la vache conduite près du lit d'un malade. Les Japonais rendent à leur Daïri des honneurs divins. La terre n'est pas digne de le porter. Le soleil ne mérite pas de luire sur sa tête. On a tant de respect pour la sainteté de sa chevelure, de sa barbe et de ses ongles, qu'on n'ose les lui couper que pendant son sommeil, parce qu'alors le service qu'on lui rend est regardé comme un larcin qui ne peut le souiller. Autrefois, il était obligé de s'asseoir sur un trône pendant quelques heures de la matinée, et de se tenir dans le plus complet état d'immobilité, car on croit que le feu, la guerre et les autres fléaux désoleraient les provinces de l'empire, s'il soulevait seulement les paupières.

Le plus sot orgueil est celui qui naît de l'ignorance. Les Chinois nous en donnent un étonnant exemple. Enfermés dans l'enceinte de leur immense muraille, absorbés dans l'étude de leurs propres lois et de leur propre langue, les lettrés chinois, les mandarins, ne regardent les autres contrées que comme de misérables pays indignes de correspondre avec le leur. Ils se sont fait une géographie d'une nature curieuse. Pour eux, la terre est un grand carré dont la Chine occupe au centre la plus large, la plus belle partie. Les autres empires ne sont que de pauvres régions, jetées çà et là, comme de petites îles créées par hasard. Leur patrie s'appelle Chou-Koui, royaume du Milieu, et Lien Hia, c'est-à-dire royaume qui renferme tout ce qui est sous le ciel. Quant à ces malheureuses îles, que Dieu a dispersées d'une main dédaigneuse autour du Céleste Empire, l'une est, disent-ils, habitée par des nains qui vivent entassés les uns sur les autres, comme les grains d'une grappe, de peur d'être enlevés par les aigles et les vautours; dans une autre, les habitants ont un trou dans la poitrine, on leur met un bâton dans ce trou pour les transporter en différents cantons. Le reste à l'avenant.

Depuis les récentes guerres de la Chine avec l'Angleterre, il est probable que les Chinois ont modifié leurs idées cosmographiques, et ils pourraient bien envisager aujourd'hui cette île britannique, qui leur impose si durement ses lois oppressives, comme un pays assez formidable; cependant, un de nos fonctionnaires, arrivé tout récemment de Macao, nous disait, il y a quelques jours, que le Portugal, avec lequel ils ont eu de fréquentes relations, passait à leurs yeux pour la plus puissante et la plus large contrée du globe, après la leur.

Après avoir ainsi retracé toutes les fausses idées de suprématie qui dominent les différents peuples, soit par un sentiment exagéré de leur propre valeur, soit par un injuste dédain à l'égard des autres peuples, dont ils ne connaissent pas, ou dont ils affectent de ne pas connaître le mérite particulier, le philosophe bernois se plaît à développer tous les sentiments d'orgueil légitime qu'une contrée peut avoir, et qu'elle doit prendre à tâche de conserver: souvenirs d'une gloire nationale, tentatives généreuses, actions d'éclat sur le champ de bataille, conquêtes scientifiques et littéraires. Il engage les peuples à se rappeler sans cesse la sagesse de leurs aïeux, les grandes pages de leur histoire, afin de se fortifier par là contre les adversités présentes, de s'affermir dans une ardente pensée d'étude, d'amélioration sociale, de patriotisme, et de rendre leur avenir digne de leur passé.

Ce livre présente, comme on le voit, les deux faces complètes d'une immense question: critique sévère d'un grave et dangereux défaut, image brillante d'une qualité populaire qui doit avoir la puissance d'une vertu. On lit dans le privilége qui fut accordé, en 1768, à la traduction en français de ce traité de Zimmermann, le passage suivant: «J'ai jugé cet ouvrage d'autant plus digne de l'impression, que l'auteur y montre beaucoup de justesse et de solidité de raisonnement.» Par cette solidité de raisonnement, Zimmermann en était venu à prédire les tempêtes qui devaient bouleverser la France et agiter toute l'Europe. «Nous touchons, dit-il dans ce même livre sur l'orgueil national, à une grande révolution dans ce siècle, où la lumière commence à jaillir une seconde fois des ténèbres. On remarque une sorte de nouvelle résurrection en Europe. Les nuages de l'erreur et de la crainte se dissipent. Fatigué d'un long esclavage, on brise les chaînes des anciens préjugés pour réclamer les droits de la raison et de la liberté. La lumière et l'esprit philosophique répandus de toutes parts, les vices qu'ils font apercevoir, les assauts qu'on livre aux fausses croyances du temps, annoncent, dans les opinions, une hardiesse qui dégénérera en une audace criminelle, qui causera aux uns la perte de leur liberté, à d'autres celle de leur fortune, qui fera abattre des têtes, et substituera malheureusement les sophismes de l'erreur à la saine logique.» Une quarantaine d'années plus tard, la prédiction sinistre de Zimmermann n'était que trop bien vérifiée. Le philosophe avait acquis, par ses sages réflexions, le don de prophétie que les anciens accordaient à l'intuition du poëte.

Le Traité de la solitude date de la jeunesse de Zimmermann. Ce n'était d'abord qu'une dissertation très-restreinte, qu'il composa dans sa petite ville de Brugg, en 1766. Trente ans après, il reprit ce premier travail et en fit quatre gros volumes[ [3]. Peu de livres allemands ont obtenu en Europe un succès plus populaire que celui-ci. Il a été traduit dans toutes les langues, et reproduit en France plusieurs fois; mais personne, que je sache, ne s'est avisé de le traduire en entier, car c'est une œuvre qui joint, à de remarquables qualités de pensée et de style, tous les lourds défauts qu'on ne remarque que trop souvent dans les productions de la littérature allemande. Il y a là des longueurs fastidieuses, des dissertations infinies qui ne touchent que par un faible côté au sujet que l'auteur a pris à tâche de traiter, des observations répétées jusqu'à la satiété, parfois même, à quelques centaines de pages, des contradictions manifestes. Il semble que Zimmermann, en composant ce livre, se soit laissé aller tout simplement au plaisir d'écrire les réflexions qui lui venaient à l'esprit dans certains moments de retraite et de silence, sans s'apercevoir que quelques semaines, quelques jours peut-être auparavant, il avait déjà dit les mêmes choses, à peu près dans les mêmes termes, ou que, selon une influence accidentelle, il démentait précisément l'opinion qu'il avait exprimée dans une autre disposition d'esprit. Notons encore, en signalant les parties défectueuses de ce livre, que Zimmermann, subjugué par les maximes philosophiques de son temps, se lance à tout propos dans une ardente polémique contre les cloîtres et contre toutes ces vives croyances décorées, par le XVIIIe siècle, du nom de fanatisme. Notons encore qu'en puisant une grande part de ses idées dans le cercle fort restreint où sa vie était enfermée, dans des incidents passagers, il donne par là même fréquemment à son œuvre une couleur trop locale, trop éphémère, et atténue d'autant le caractère de généralité qu'elle devrait avoir.

Les Anglais ont fait des quatre volumes diffus de Zimmermann un joli volume qui figure honorablement dans la collection des British Classics de Walker. Mercier, qui le premier fit connaître cet ouvrage en France, M. Jourdan, à qui nous en devons une traduction qui annonce une parfaite connaissance de la langue allemande, et quelques autres traducteurs ont considérablement abrégé cet ouvrage, et nous croyons qu'il doit être plus abrégé encore.

Il en est de beaucoup de livres allemands comme de ce fruit du cocotier dont le suc est caché sous un épais tissu de membranes filandreuses, et celui-ci est assurément l'un de ceux où l'on trouve le plus de séve et de saveur quand une fois on l'a dégagé des pages oiseuses, des répétitions monotones, des digressions superflues qui en dérobent à tout instant les qualités essentielles.

Zimmermann a écrit ce livre avec une tendre mélancolie et un sage esprit d'observation. Il est l'apôtre fervent de la solitude; mais il n'en représente les avantages qu'après en avoir d'abord signalé les inconvénients. «L'homme est né, dit-il, pour vivre en société; il a des devoirs à remplir dans le monde, devoirs de citoyen, de famille, de relations affectueuses. Il ne doit pas briser la chaîne de ces devoirs pour se retrancher dans la retraite avec un froid égoïsme ou une sauvage misanthropie. Si la solitude calme et apaise les passions les plus fougueuses, il est possible aussi qu'elle les entretienne et leur donne un essor plus impétueux. Il faut, pour en goûter la salutaire influence, y porter des pensées de travail, des idées de raison. Rien de meilleur, en certains moments de la vie, qu'une solitude sage et dignement occupée; rien de plus dangereux qu'une solitude où l'on ne porte que de mauvais penchants, qu'on ne cherche point à corriger, et des habitudes de désœuvrement.»

Après avoir fait ses réserves de morale et de philosophie, l'auteur développe avec un charmant abandon le côté le plus attrayant de son idée favorite, les avantages de la solitude pour l'esprit, pour l'imagination, pour le cœur. Tantôt il dépeint avec un enthousiasme poétique les grandes scènes de la nature qui doivent attirer nos regards et charmer notre pensée, les douces joies de la vie paisible et solitaire; tantôt il évoque tous les souvenirs de ses études et cite l'exemple des hommes les plus célèbres qui ont trouvé dans la retraite un repos et une satisfaction intérieurs qu'ils avaient vainement cherchés dans un tumulte splendide; tantôt enfin, il prend l'accent pénétré d'un père qui parle à ses enfants, d'un maître qui donne une amicale leçon à ses élèves, il enseigne à ses lecteurs l'amour de la solitude, les modestes vertus, les pieux désirs qu'ils doivent y porter, et leur fait un tableau touchant du bonheur qu'ils y goûteront.

Il tombe souvent dans d'injustes exagérations quand il décrit les vices, les périls et les ennuis du monde. On voit que cette image, sur laquelle il revient sans cesse, a été tracée avec une amère pensée, d'après cette société des petites villes, où il éprouva tant de vives souffrances, cette société mesquine, jalouse, qui n'est occupée que de sa sotte importance et de ses misérables rivalités. Mais il n'est personne qui, tout en s'honorant de fréquenter un monde plus élevé que celui dont le pauvre Zimmermann fut presque toujours entouré, qui, tout en recherchant avec empressement les entretiens, le mouvement des salons, n'éprouve aussi mainte fois ce vide douloureux de l'âme, dépeint en termes saisissants dans ce livre sur la solitude, et n'aspire avec une triste ardeur au silence, à la liberté de la retraite. Il n'est personne aussi qui, dans les jours d'adversité, dans les heures de deuil, n'ait compris, comme Zimmermann, que les relations du monde, même du monde le plus noble, le plus choisi, ne brisent point l'aiguillon de la souffrance, et qu'il faut chercher dans la solitude la plante qui guérit les blessures du cœur.

Toutes ces vérités ne sont, sans doute, pas neuves; mais le sage philosophe a su leur donner un nouvel attrait par la vive conviction avec laquelle il les exprime, par les exemples qu'il y joint et les réflexions personnelles qui en sont le développement.

Quand cet ouvrage parut, Catherine II envoya à l'auteur une bague en diamants, une médaille d'or à son effigie, avec un billet écrit de sa main: «A M. Zimmermann, pour le remercier des excellentes recettes qu'il a données à l'humanité dans son livre sur la solitude.»

La puissante impératrice de Russie n'a été, dans cette démonstration, que le splendide interprète des sentiments de tous ceux qui liront ce livre, non point comme on lit un roman, en courant d'une page à l'autre, mais avec une pensée sérieuse et réfléchie. Pour les natures tendres et mélancoliques, c'est une œuvre d'un parfum exquis, pour les gens du monde un utile conseil, pour les hommes d'étude un salutaire encouragement. On aimera à l'avoir près de soi dans ses moments de retraite, et l'on y reviendra surtout dans ses jours de douleur comme on revient à une douce et affectueuse parole.

X. MARMIER.

[ XXVIII]

LA SOLITUDE

RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES

Dans cette vie inquiète, au milieu de la contrainte des devoirs et des affaires, dans les chaînes du monde, au déclin de mon existence, je veux me rappeler l'ombre de mes joies évanouies, l'ombre des jours de ma jeunesse, où je trouvais mon bonheur dans la solitude, où je n'entrevoyais pas de refuge plus doux que celui des cloîtres, des cellules bâties sur les montagnes, où je m'élançais avec ardeur dans les profondeurs des forêts, dans les ruines des vieux châteaux, et où je n'avais pas de plaisir plus vif que de m'entretenir avec les morts.

Je veux méditer sur une idée importante pour l'homme, sur les dangers et les consolations de la solitude, sur les avantages qu'elle procure, avantages que les peuples les plus célèbres ont reconnus de tout temps, mais qui n'ont peut-être jamais été assez discernés. Je veux réfléchir au secours puissant qu'elle nous offre quand le chagrin dessèche notre cœur, quand la maladie nous énerve, quand le fardeau des jours pèse sur nous, quand nous éprouvons des douleurs que notre âme ne peut supporter.

Ah! je renonce volontiers au monde et à ses distractions, à tout ce que l'on appelle les joies de la vie, pourvu que je puisse avoir quelques heures de loisir et de repos, pourvu que, seul et libre, je puisse dire sur la solitude quelques vérités utiles qui occupent un instant l'homme du monde, et émeuvent les gens de bien.

La solitude est une situation où l'âme s'abandonne à ses propres réflexions: nous jouissons de la solitude, soit lorsque nous prenons plaisir à nous séparer du tumulte humain, soit lorsque nous détournons notre pensée de ce qui nous entoure.

Chacun se livre alors à ses méditations, selon sa nature d'esprit, son développement d'intelligence et ses vues particulières. Regardez les bergers assis à l'écart. L'un d'eux chantera quelque chanson; un autre se cisèlera un vase; un troisième observera la nature; un quatrième fera de la philosophie; un cinquième rêvera; et s'il se trouvait là, sous l'ombre des arbres, au bord du ruisseau paisible, une belle jeune fille, chacun d'eux peut-être serait amoureux. Mais dans la triste absence de tout ce dont le cœur a besoin, lorsqu'on se trouve seul à regret, on n'a d'autres ressources que de s'occuper, comme on peut, de ses propres idées. Chaque homme obéit alors à une impression particulière. Celui-ci recherche le chant du rossignol; cet autre ne veut entendre que le cri du hibou. Il en est à qui l'obligation de rendre des visites inspire un profond dégoût, et l'ennui les retient dans leur demeure.

Le pauvre cœur s'attache à ce qui lui procure plus de satisfaction que ne lui en offre sa situation. Dans le couvent de Sainte-Magdeleine, à Hildesheim, je trouvai un jour toute une volière pleine de canaris, qui récréaient la cellule d'une religieuse. Un gentilhomme du Brabant a passé vingt-cinq ans en parfaite santé dans l'enceinte de sa demeure. Son bonheur consistait à former une collection de tableaux et de gravures, et il ne sortait point de sa maison, parce qu'il craignait l'impression de l'air, et parce qu'il avait pour les femmes l'antipathie que certaines personnes éprouvent pour les souris.

Ceux qui sont condamnés à la prison recherchent également, dans leur solitude forcée, tout ce qui peut les distraire. Le philosophe genevois Michel Ducret, enfermé dans une forteresse du canton de Berne, s'occupait à mesurer la hauteur des Alpes; le baron Trenck ne songeait, dans la citadelle de Magdebourg, qu'au moyen de s'évader, et le général Walrave passait son temps à élever des poules.

On peut signaler toutes ces particularités dans un livre sur la solitude, sans pénétrer très-avant dans la question principale. J'ai cherché à ne point perdre de vue le but que je m'étais proposé, quoique parfois je paraisse m'en écarter, et j'espère pouvoir démontrer, par une assez longue série d'observations, le caractère de la solitude, son action, ses dangers et son heureuse influence. Par solitude, je n'entends point une scission complète du monde ou une vie d'ermite. On peut trouver la solitude dans une ville comme dans un cloître, dans le cabinet d'étude d'un savant, dans l'éloignement temporaire de la foule. On peut être seul au milieu d'une réunion nombreuse. Une femme allemande, imbue des préjugés de la vieille aristocratie, sera seule dans une société où nulle autre femme n'aura, comme elle, l'honneur de compter seize quartiers. Un penseur est souvent seul à la table des grands. Plaçons-nous, dans une assemblée, en dehors de ce qui nous entoure, recueillons-nous en nous-mêmes, nous voilà aussi seuls qu'un moine peut l'être dans sa cellule, ou un ermite dans sa grotte. On peut être seul dans sa maison, au milieu du mouvement le plus bruyant, comme dans le morne silence d'une petite ville, à Londres et à Paris, comme dans le désert d'une Thébaïde.

Un livre sur les résultats de la solitude est un document de plus à ajouter à toutes les recherches qui ont été faites pour assurer le bonheur de l'homme. Moins l'homme a de besoins, plus il s'efforce de découvrir en lui de nouvelles sources de jouissances. Plus il a de facilité à se séparer des autres hommes, plus il est certain de trouver la véritable félicité. Tous les amusements du grand monde ne me semblent point dignes de l'envie dont on les honore. Mais il faut dire aussi que ces systèmes tant vantés de retraite absolue ne sont pour la plupart que des rêves irréalisables. S'il est beau et noble de se rendre indépendant des autres hommes et de se retirer quelquefois à l'écart, il est bon aussi de se rapprocher de la communauté sociale et d'y apporter un esprit amical, car nous sommes, Dieu soit loué! appelés à vivre en société.

CHAPITRE I
DU PENCHANT A LA SOCIÉTÉ.

Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Des besoins innombrables, un penchant naturel, inné, forment les liens de la société, et nous voyons par là que nous ne sommes pas faits uniquement pour la solitude. La société est le premier besoin de l'homme. Dieu lui-même a consacré le penchant à la vie sociale par ces paroles: «Il n'est pas bon que l'homme soit seul.» Puis il ajouta: «Je lui donnerai une compagne avec laquelle il vivra.» Dans le monde, on dénature le sens des paroles de Dieu, et l'on s'imagine que, pour que l'homme ne soit pas seul, il faut qu'il se montre chaque jour dans un cercle ou dans un salon. Le penchant à la vie domestique, aux relations intimes, est inné en nous. En le suivant, nous obéissons à notre propre nature. Mais dès que nous sentons s'éveiller le penchant qui nous entraîne vers les réunions du monde, nous devons être sur nos gardes. Le premier est indestructible aussi longtemps que l'homme reste fidèle à sa vocation. Le second est une œuvre d'oisiveté, un besoin factice, une habitude qui naît de l'ennui et de la curiosité.

Il y a dans les relations affectueuses une source indicible de bonheur. En exprimant nos sensations, en faisant avec un ami un sincère échange de nos idées et de nos conceptions, nous éprouvons une sorte de volupté, à laquelle l'ermite le plus indifférent ne reste pas indifférent. Je ne puis faire entendre mes plaintes aux rochers, ni raconter mes joies aux vents du soir. Mon âme soupire après une âme qu'elle aime comme une sœur; mon cœur cherche un cœur qui lui ressemble. Le ciel et la terre disparaissent près de la femme que nous aimons. Loin du monde et de ses liaisons, quel plaisir goûterions-nous dans la plupart de nos connaissances, de nos sentiments et de nos pensées? De même tout semble froid, morne, désert dans les réunions les plus brillantes, s'il ne s'y trouve pas un cœur attaché à nous par l'affection.

Mais si vous renoncez au tourbillon des plaisirs, on vous appelle misanthrope. Si, pour travailler à une œuvre importante que vous ne pouvez accomplir que dans le silence de la retraite, vous vous exemptez des visites monotones, on dit que vous êtes insociable. Si vous fuyez le monde, soit dans une de ces heures de découragement où tout se montre à l'esprit sous les couleurs les plus sombres, soit dans les regrets que vous cause un amour malheureux, dans ces regrets profonds où vous ne voyez plus rien qui vous attire, qui vous satisfasse, et personne qui vous comprenne, on dit que vous êtes un insensé. Cependant vous ne renonceriez point au monde, si vous y trouviez toujours un cœur qui répondît à votre cœur et non point quelques-unes de ces vaines poupées pareilles à celle dont une dame me parlait un jour. Elle était encore presque enfant, lorsque son tuteur lui donna une poupée des plus belles. Le lendemain il voulut voir quel effet avait produit son présent. La poupée était au feu. «Pourquoi, ma fille, dit le tuteur, as-tu anéanti ce que je t'avais donné?» La jeune fille lui dit en pleurant: «J'ai dit à cette poupée que je l'aimais, et elle ne m'a pas répondu.»

Bien des circonstances peuvent nous rendre ou nous faire paraître peu sociables; mais il faudrait être d'une nature vraiment sauvage pour détester tout le genre humain.

Les penchants les plus évidents et les plus secrets, les besoins les plus naturels et les plus incontestables nous portent à nous rapprocher de nos semblables. Nous cherchons avec empressement une personne aimante, avec laquelle nous puissions nous lier de plus en plus, qui nous écoute plus complaisamment que d'autres, et nous comprenne mieux, qui agisse sur nous et qui éprouve en même temps notre influence. Les circonstances ne permettent pas toujours de choisir nos relations selon notre goût, selon les mouvements de notre esprit et de notre cœur. Mais le besoin de nous épancher l'emporte sur toutes ces considérations, et plus d'une belle dame, dans son isolement, peut dire, comme cette cuisinière de Hanovre, à qui l'on reprochait d'avoir eu une quantité de fiancés, et qui répondit: «Il faut qu'une jeune fille ait un ami, ne fût-ce qu'un échalas.»

Plus d'une honnête personne ne peut marcher si l'on ne fait attention à sa marche; mais si vous observez ses pas, si vous la suivez dans ses actions, elle vous embrasse avec reconnaissance. Quelle puissance l'amour n'exerce-t-il pas sur une belle âme! Nous ne voulons pas seulement sentir notre existence en nous-mêmes, nous voulons la sentir dans les objets placés en dehors de nous.

Le germe de l'amour naît quelquefois des émotions d'une âme qui ne se rend pas nettement compte de ses penchants, mais qui éprouve vivement qu'il n'est pas bon d'être seul.

La bonté, la bienveillance, l'affection, le désir d'échanger ses pensées, de partager avec un autre être ses joies et ses souffrances, d'enchaîner son cœur à un autre cœur, de se sentir vivre en lui et de reconnaître qu'il vit en nous, voilà les émotions ravissantes, et si l'homme n'est pas doué par lui-même de cette force d'attraction, s'il n'attire pas les autres à lui, il est du moins attiré par les autres.

Il existe cependant un penchant factice pour la société qui souvent rend l'homme incapable de vivre avec lui-même. Ne trouvant plus aucune satisfaction dans son esprit, il s'éloigne du monde, il lui semble qu'il s'éloigne de toutes les joies de la vie: alors, adieu le bonheur possible, adieu les charmes de la solitude! il faut à cet homme le mouvement, le bruit, l'éclat, les réunions nombreuses.

Jamais l'Allemagne n'a autant aimé les assemblées de salons qu'à présent. Les classes inférieures du peuple imitent les usages du grand monde. Partout on dissipe son temps. Rester seul, vivre seul, est maintenant en Allemagne une chose pour ainsi dire honteuse.

Les enfants qui peuvent à peine marcher connaissent déjà l'étiquette des visites. Ils se font annoncer, et l'on se fait annoncer chez eux. Ces petites marionnettes reçoivent des convives et donnent des collations. Dans nos grandes cités, on vit d'une vie dissipée, comme à Londres et à Paris. Les petites villes imitent les grandes, de même que les pauvres imitent les riches. On voit de pauvres bourgades allemandes où il y a un club et des réunions hebdomadaires.

Les bohémiens ont aussi une espèce de club dans une des belles et riches provinces du nord de l'Allemagne. Chaque samedi, ils se réunissent dans un moulin pour fumer et manger ce qu'ils ont recueilli pendant la semaine, soit en volant, soit en mendiant. Le possesseur du moulin tolère cette réunion, par politique, pour n'être pas volé, et par curiosité, parce qu'il apprend ainsi toutes les nouvelles du pays.

L'Allemagne est peuplée à présent d'une foule d'associations publiques ou secrètes qui ont une grande force. Il résulte de là une vaste communauté d'idées et une puissante action dirigée vers un même but; mais tous ces mobiles de la vie sociale, tous ces moyens employés pour nous rappeler à la vertu, cette inoculation des devoirs d'homme et de citoyen par les lois, par la morale, par des dogmes mystérieux, par la religion, tout ce qui doit élever l'homme au-dessus de l'homme, ne suffit pas encore, si l'on ne pense trouver que des fleurs sur son chemin, si l'on veut moissonner avant d'avoir semé. Nous nous laissons souvent séduire par des chimères ou par de fausses apparences, nous voulons ce que le législateur n'a pas voulu, et c'est ainsi qu'échouent les plus grands projets de ceux qui donnent des lois aux hommes.

Hélas! que de peines inutiles nous nous imposons! Et souvent la première cause de nos mouvements, de notre tentative, de nos actions, c'est la crainte de l'ennui.

L'ennui est une peste à laquelle on croit échapper en sortant de la retraite, et qu'on ne rencontre jamais plus vite que dans la société. C'est un vide de l'âme, un anéantissement de notre activité et de nos forces, une pesanteur générale, une paresse somnolente, une fatigue, et, ce qu'il y a de pis, c'est souvent un coup mortel que l'on porte d'une main polie et avec beaucoup de grâce à notre intelligence et à nos plus douces émotions. Tout ce qu'il y a d'essor dans l'esprit d'un homme, d'élan dans son cœur, est comprimé, paralysé par l'ennui qu'il éprouve ou qu'on lui fait éprouver. Dans cet ennui, on s'assied en silence au milieu d'une assemblée, on écoute d'une oreille indifférente ce qui se dit, on ne s'intéresse à aucun entretien, et souvent on perd soi-même toute espèce de pensées.

Cet ennui nous saisit lorsque nous sommes obligés de rester dans un lieu où l'on ne parle que de choses que nous ne nous soucions pas d'apprendre, ou lorsque quelqu'un s'empare de nous et nous force à écouter des paroles qui n'excitent en nous aucun intérêt. Que de fois un de ces imperturbables causeurs pétille de joie, tandis que son entretien fatigue, tourmente toute une société! En s'abandonnant à sa prolixité, il ne voit pas qu'il répand l'ennui dans le cercle qui l'entoure.

Chaque affaire, chaque livre, chaque entretien qui n'excite en nous ni attrait ni curiosité, est une cause d'ennui. L'ennui entraîne beaucoup de personnes dans le monde, mais il en est que le dégoût de la société ramène dans la solitude. Un être oisif n'éprouve jamais tant d'ennui que lorsqu'il se trouve seul avec lui-même, tandis qu'au contraire l'homme laborieux supporte péniblement chaque heure, chaque instant qui entrave son activité. Le premier, par la raison qu'il ne sait point vivre avec lui-même, cherche des distractions extérieures; le second trouve sa satisfaction dans son propre cœur, après l'avoir vainement poursuivie dans les réunions de salons. L'homme qui n'a aucune occupation sérieuse, aucune habitude de réflexion, éprouve un profond éloignement pour tout ce qui intéresse les natures intelligentes, et, par bonheur pour lui, il n'entend dans le monde, le plus souvent, que des conversations frivoles et vides de sens. L'homme qui aime à étudier et à penser éprouve le même éloignement pour ces fades entretiens qui ne peuvent rien lui apprendre et qui ne lui donnent aucune émotion. Celui qui est doué d'un caractère facile et enjoué se plaît dans la société, parce qu'il domine aisément la volubilité du causeur indiscret. Celui qui est d'une humeur tendre et mélancolique se sent mal à l'aise dans une réunion, parce qu'il est souvent obligé de céder à l'importance d'un étourdi.

Les petits esprits éprouvent rarement de tels ennuis. Ils rencontrent partout des gens de leur espèce, auxquels ils s'attachent de prime abord. Un sot gentilhomme allemand disait avec raison: «Un cavalier tel que moi trouve toujours un cavalier qui le présente dans le monde.»

Oppressé par l'ennui, l'homme cherche naturellement à sortir de cette inaction de l'esprit. Il faut pour cela parvenir à émouvoir ses sens, son intelligence, son corps et son âme.

Il est plus facile de sentir que de penser, de recevoir que de donner, et celui qui ne prend pas l'initiative, aime assez qu'on la prenne envers lui. Voilà pourquoi on s'en va avec empressement là où l'on espère trouver du mouvement, de la gaieté, du bruit. Voilà pourquoi on recherche les soirées, les bals, les salons étincelants de lumière et de diamants, les danses voluptueuses qui éveillent tant de vives sensations; rien de plus facile que de se procurer ces plaisirs factices; quant à ceux de la solitude, on n'en jouit pas toujours sans un certain effort.

C'est la stérilité de l'esprit qui fait fuir les plaisirs de l'intelligence, qui fait que l'on se moque de tout ce qui est vraiment grand et beau, que l'on dédaigne les productions des meilleurs écrivains. Tout ce qu'il y a de meilleur dans les œuvres de la pensée déplaît à ces flegmatiques créatures du monde qui n'ont, comme l'a dit un Anglais, ni la volonté ni le pouvoir de sentir ces belles choses, qui ne cherchent partout qu'un passe-temps léger et qui, dans le vide de leur esprit, le cherchent partout sans le trouver. Si un sentiment irrésistible les arrache à leur froide indifférence ou à leur dédaigneux sang-froid, elles s'imaginent encore que, pour se distinguer du peuple, il convient de réformer toute manifestation de plaisir, d'admiration, et d'affecter dans toutes les circonstances une fière impassibilité.

Un homme bien organisé occupe aisément une place agréable dans la société, surtout lorsqu'il est jeune, gai et bien portant. Celui qui a l'âme portée à la tristesse est plus difficile à satisfaire. Quant aux natures vulgaires, il faut, pour les émouvoir, les impressions vives et grossières. Les plaisanteries triviales, les médisances, le vin, le tabac, le libertinage, forment les liens de leur communauté. La débauche peut seule animer l'indolent Sibérien. Son intelligence est si pauvre, si lourde, que rien de noble ne la frappe.

Plus d'un jeune élégant, plus d'une belle dame périraient d'ennui dans la ville la plus agréable, s'ils ne savaient chaque jour qu'il y a telle maison où ils doivent se mettre à table, jouer et perdre le temps. C'est ainsi que l'on court de semaine en semaine, d'année en année, dans un tourbillon perpétuel, que l'on forme chaque matin de nouveaux projets dont on ne se souviendra plus le lendemain.

Les hommes indolents, quelque goût qu'ils aient pour la société, ne trouvent nulle part le plaisir qu'ils y cherchent. Toujours leur tête est vide et leur esprit embarrassé: ils s'ennuient sans cesse et répandent sans cesse l'ennui autour d'eux. Ils paraissent occupés et n'achèvent rien; ils courent d'un air affairé et se retrouvent toujours au même point. Ils gémissent de la brièveté du temps, soupirent jour et nuit, en songeant à la quantité de papiers qui s'amassent sur leur bureau et oublient que le travail seul pourrait alléger ce fardeau; ils s'effrayent de voir venir la fin de l'année et se demandent chaque matin: Quand viendra donc le soir? En été ils désirent être en hiver; en hiver ils réclament l'été; ces malheureux n'ont qu'un petit nombre d'idées et une impuissante résolution, et toujours ils sont prêts à courir au lieu où il y a une occasion de causer et d'entendre d'inutiles entretiens.

Cependant on ne manque pas toujours son but en fréquentant les réunions du monde. Les relations sociales peuvent être un salutaire délassement après le travail, les soucis de la journée, et en reposant l'esprit, elles lui donnent un nouveau ressort. Ces relations peuvent être aussi d'une très-grande utilité pour les jeunes gens. Elles servent à former leur jugement, leurs manières, et, pour les gens de tout âge, la société est une excellente école: c'est là que l'on apprend à connaître les hommes, que l'on se forme à la complaisance et à la modestie. Les princes, les grands peuvent prendre là aussi des leçons de sagesse et d'humanité en même temps qu'ils y acquièrent la connaissance d'eux-mêmes. Les personnes d'un ordre inférieur doivent se souvenir aussi qu'elles réussiront mieux auprès des dépositaires du pouvoir par l'élégance des manières, par un vrai bon ton que par une basse servilité.

Souvent aussi on recherche les relations sociales pour adoucir une pénible sollicitude, une amère tristesse et pour détourner son esprit de l'appréhension d'un malheur. Hélas! la solitude console rarement le malheureux dont la tombe a enseveli l'unique joie, qui toujours voit devant lui et toujours appelle une ombre adorée, qui donnerait tous les biens de la terre pour entendre une seule fois encore un accent de cette voix chérie qu'il n'entendra plus. Toutes les forces de son âme s'épuisent dans ces regrets; il ne connaît plus rien, il ne sent plus rien que la douleur et le désespoir.

Ceux-là redoutent aussi la solitude qui n'osent interroger leur conscience. Combien il y en a qui tremblent à certains souvenirs! et quel changement il faudrait qu'ils opérassent en eux pour pouvoir retrouver le repos, pour qu'une dissipation continuelle ne fût plus l'unique palliatif au cri de cette voix intérieure qui les poursuit dans l'isolement! D'autres ont trompé le monde par de fausses vertus, et cependant ils ne se sentent nulle part aussi bien que dans le monde. Ils ont pratiqué avec ostentation la philanthropie, répandu des aumônes et fait beaucoup de bonnes œuvres. Ils se sont courbés jusqu'à terre devant les riches et les grands, ils ont loué toutes les extravagances des personnages puissants. A leurs yeux, l'homme influent n'a jamais eu aucun défaut: ils n'ont reconnu de méchancetés ou de sottises que parmi ceux qui ne jouissaient point de la faveur populaire; ils n'ont vu ni préjugés, ni erreurs, ni mensonge, ni esclavage de la pensée dans le lieu qu'ils habitent: aussi ces êtres sans dignité et sans distinction sont-ils bien accueillis partout; aussi sème-t-on des fleurs sur leur passage.

La solitude est souvent, comme la religion, représentée sous des couleurs si sombres, que, rien que d'y songer, beaucoup de gens y perdent leur gaieté. Ils n'ont recours à la solitude que lorsqu'ils sont malades, soucieux, affligés, c'est-à-dire lorsqu'ils peuvent à peine en comprendre l'utilité. Mais il ne faut pas connaître le caractère de la religion et ne pas sentir sa force pour ne pas s'abandonner à elle toujours et dans les temps les plus heureux. Et il faut de même ignorer toute la jouissance qu'on éprouve à rentrer au dedans de soi, toutes les douceurs d'une vie retirée et paisible, pour ne pas comprendre qu'en se réfugiant dans la solitude, dans certaines circonstances, et en sachant employer le temps qu'on y passe, on s'acquiert par là une satisfaction céleste.

On aurait grand tort de se figurer qu'un homme est d'une nature misanthropique et méprise toutes les distractions parce qu'il s'éloigne du monde, parce qu'il ne se précipite pas dans le tourbillon des salons, et l'on aurait grand tort de douter de sa raison parce qu'il se sent heureux et satisfait lorsqu'on le laisse seul avec lui-même.

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CHAPITRE II
DU PENCHANT A LA SOLITUDE.

Le besoin de s'éloigner de tout ce qui nous aigrit, nous entrave, nous fatigue, le désir de trouver le repos et la jouissance de soi-même, voilà ce qui constitue le penchant à la solitude. Les gens du monde n'ont point l'idée de cette jouissance, du moins le penchant à la solitude n'est pas commun. Et il annonce une âme qui ne se laisse point séduire par les habitudes vulgaires. Le chancelier Bacon disait que ce penchant était l'indice d'une sauvagerie extrême ou d'une grande élévation de caractère.

Il est à remarquer que rien ne conduit l'homme indolent dans la solitude; il y reste par l'effet de sa paresse flegmatique. Le goût de la solitude n'est par conséquent pas toujours le résultat d'une vive impulsion: c'est quelquefois celui de la nonchalance. Alors ce n'est plus un élan, c'est une chute de l'âme. La honte et le repentir, les actions insensées, les déceptions, quelquefois une maladie, peuvent blesser si profondément l'esprit, qu'il veuille porter sa plaie dans la solitude et qu'il renonce à tous les plaisirs de la société. En pareil cas, le goût de la solitude est à peu près pour l'âme ce que la propension au sommeil est pour le corps fatigué. La satiété décide aussi beaucoup de personnes à s'éloigner du monde. Le philosophe Héraclite, que la société ennuyait, devint misanthrope: il établit sa demeure dans une montagne et se nourrit de racines, entouré de bêtes sauvages, car il était las de tout le reste. Une telle conduite annonce plus de faiblesse que de force, plus d'indolence que de passion.

Celui qui a joui de tout ce que le monde estime et peut donner, celui qui, après de longs efforts, a obtenu la gloire, la fortune, la puissance, les honneurs, et qui, après tout, se dit que tout est vanité; celui qui, après avoir été aiguillonné par la passion, comme un cheval par l'éperon, en vient à ne plus éprouver aucune passion, celui-là est rassasié. Il ne se réfugie point, il est vrai, au milieu des bêtes fauves, il ne se nourrit point de plantes sauvages, mais la solitude est son dernier asile. Combien de grands personnages j'ai vus dans cette situation! car l'homme, placé dans une situation inférieure, ne tombe pas si bas; leurs cœurs ne ressentent plus aucun désir, ils aimaient encore la vie, le reste n'avait plus de prix à leurs yeux; la solitude était leur dernier asile.

Le penchant à la solitude provient donc d'abord du besoin de fuir tout ce que nous haïssons dans le tumulte du monde, puis du besoin de recouvrer le calme et l'indépendance, puis ensuite, pour un esprit sensé, du besoin de goûter le bonheur non envié que l'on trouve en soi-même. La plus grande félicité est le repos du cœur et la liberté de n'agir que selon sa volonté et son pouvoir. Celui-ci aime la solitude parce qu'il s'y repose sans trouble, celui-là parce qu'il y travaille sans gêne; l'un et l'autre cherchent également la liberté, et c'est cet amour de la liberté qui conduit à la solitude les caractères bizarres, les hypochondriaques, les philosophes et les savants.

On éprouve naturellement le désir de rentrer en soi-même et de se reposer, lorsqu'on a été forcé d'agir malgré soi pour les autres. Sans indépendance et sans repos, on n'aura point la véritable jouissance de soi-même. Il y a des hommes, peut-être, qui n'agissent jamais mieux que lorsqu'ils croient devoir se priver de cette jouissance, lorsqu'ils n'ont pas du matin au soir un instant pour faire ce qu'ils veulent. Il serait cruel de ne pas se réjouir du bien que Dieu nous donne l'occasion de produire; mais le monde demande une foule de choses que la Providence n'exige point de nous, des courses sans but, des obligations inutiles, des œuvres de vaine politesse, qui ne peuvent être considérées comme un devoir sérieux et d'où il ne peut résulter rien de vraiment bon. Peut-être les professeurs des universités allemandes ne vivent-ils si longtemps et en si parfaite santé que parce qu'ils ne sont tenus de faire la cour à personne, qu'ils poursuivent paisiblement, utilement, leurs travaux sans se laisser fatiguer, paralyser l'esprit par de frivoles préoccupations.

Ce que le sage désire dans la contrainte de ses devoirs, dans le tumulte de la société, c'est le repos. Dans les plus grandes, comme dans les plus humbles situations, l'âme aspire toujours au repos comme au bonheur suprême[ [4]. Pyrrhus considérait ce repos comme le but de ses longues guerres, et Frédéric le Grand s'écriait, après une bataille où il venait de remporter la victoire: «Quand finiront mes tourments?»

L'artisan chargé d'un travail pénible, le ministre qui voudrait rendre un peuple heureux et qui ne peut y parvenir, éprouvent le même désir à la fin d'une longue journée, et demandent le repos; la même espérance soutient, au milieu des tempêtes de l'Océan, le cœur du matelot; toutes les fatigues auxquelles il est condamné sont adoucies par la perspective du calme et du bien-être qui l'attendent au port. Les rois se lassent du trône et de l'étiquette qui les entoure; les grands se lassent de leur pouvoir, et les courtisans de leur brillant esclavage. Tous aiment à échapper, lorsqu'ils le peuvent, au tourbillon où ils sont jetés, et à chercher la tranquillité dans la solitude.

Lorsque Publius Scipion occupait à Rome les premières fonctions de la république, il s'éloignait souvent du monde pour vivre dans la retraite; il n'écrivait pas des livres, comme Cicéron, mais il pesait en silence les destinées de Rome et disait: «Je ne suis jamais moins seul que lorsque je suis seul.» Après avoir atteint le plus haut degré de la puissance humaine, il quitta volontairement Rome et se réfugia dans sa maison de campagne près de Liternum, pour y achever en silence le cours de sa glorieuse carrière.

Cicéron, qui fixait sur lui tous les regards, lorsqu'il gouvernait encore le cœur des Romains, abandonna aussi cette grande cité du monde avec la résolution de vivre seul. Rome n'avait plus pour lui les charmes de ses jardins de Tusculum. Horace oubliait aussi, dans sa solitaire retraite de Tibur, l'orgueilleuse vie des empereurs et les plaisirs tumultueux du premier peuple du monde.

Peu de princes ont terminé leur vie aussi paisiblement que l'empereur Dioclétien. Il régnait depuis vingt-cinq ans, lorsqu'il résolut de renoncer au trône. Les livres n'avaient point fait de lui un philosophe, car il n'en lisait aucun; mais il fut le premier des empereurs romains qui se sentit assez grand pour se dépouiller de la pourpre souveraine. Son règne avait été constamment heureux; tous ses ennemis étaient vaincus et tous ses projets accomplis: à l'époque de son abdication, il n'était âgé que de cinquante-neuf ans; mais une faible santé lui rendait difficile l'accomplissement de ses devoirs, et il voulut remettre les rênes du gouvernement entre des mains plus jeunes et plus fermes que les siennes. Au milieu d'une vaste plaine, près de Nicomédie, il monta sur un trône élevé, et, dans une harangue pleine de raison et de dignité, il annonça au peuple et à l'armée la résolution qu'il venait de prendre; puis, montant dans une voiture couverte pour se dérober aux regards de la foule surprise, il alla s'enfermer dans sa retraite de Salone, en Dalmatie. Là, cet homme, qui, des rangs du peuple, s'était élevé à la dignité impériale, vécut encore neuf ans. Les sciences ne pouvaient charmer sa solitude; mais il avait du goût pour les plus innocentes jouissances de la vie: il construisit un palais magnifique dont on contemple encore avec étonnement les ruines. Il cultivait des jardins. On sait la réponse qu'il fit un jour à son ancien collègue Maximien, qui avait quitté le pouvoir avec lui et qui le pressait de remonter sur le trône: «Si tu pouvais voir, lui dit Dioclétien avec un sourire de compassion, toutes les plantes que j'ai moi-même cultivées à Salone, tu ne me conseillerais plus de renoncer au bonheur que j'éprouve ici pour reprendre le sceptre.»

Zénobie, cette reine célèbre de Palmyre, ingrate élève de Longin, cette femme qui lisait Homère et Platon, qui égalait en beauté les femmes les plus renommées, et qui les surpassait en sagesse et en courage, cette héroïne qui se rendit redoutable aux Arabes, aux Arméniens, aux Perses, et qui remporta même la victoire sur une armée romaine, fut enfin battue par l'empereur Aurélius, et faite prisonnière. Son courage l'abandonna, et ses amis s'éloignèrent d'elle. Elle se retira à Tivoli, dans une maison de campagne dont l'empereur lui avait fait présent, et supporta son malheur avec dignité. Les douces joies de la solitude la consolèrent de la perte d'un trône, et la philosophie lui fit oublier sa grandeur évanouie.

L'empereur Charles-Quint ensevelit dans le modeste et solitaire couvent de Saint-Just, en Espagne, l'ambition et les projets gigantesques qui, pendant un demi-siècle, avaient agité toute l'Europe et menacé tous les peuples.

L'empereur de la Chine Kien-Long, qui fut le père de ses sujets, joignait aux qualités les plus élevées un grand penchant au repos et à la solitude. Il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages. Dans un petit poëme sur le thé, qu'il composa à une partie de chasse hors de la grande muraille, il s'écrie: «Que ne puis-je, comme un ancien sage, vivre des fruits d'une espèce de sapin, afin de pouvoir m'entretenir librement avec moi-même et n'avoir rien d'autre à désirer!»

Il arrive aussi, comme nous l'avons déjà dit, qu'on s'éloigne des hommes par hypocondrie. La situation dans laquelle l'âme tombe est une source intarissable de chagrins qu'on n'aime point à confier aux autres et qu'on garde pour soi. Accablé par un fardeau dont il ne peut se délivrer, et le cœur rempli des sensations les plus pénibles, un hypochondriaque n'ose se montrer dans une réunion joyeuse ni s'associer à aucun élan de gaieté; partout où il va malgré lui, il se sent l'esprit lourd et la tête embarrassée. Toutes les jouissances de la vie sont pour lui empoisonnées, et tous les ressorts de l'esprit anéantis, lorsque, par des instances indiscrètes ou par une fâcheuse politesse, on le force à aller dans un salon. Il y porte la triste conviction qu'il ne convient point aux autres hommes, et que peu d'hommes lui conviennent; qu'on ne le comprend point, parce que l'on n'entre pas dans l'analyse de sa situation, et cette idée suffit pour lui donner l'apparence d'un homme sans savoir et sans facultés intellectuelles. Avec cette souffrance, qui ébranle les plus légers fils de l'imagination, avec cette épine dans le cœur, on n'éprouve que le besoin de rester seul, de se dérober aux regards du monde. Dans sa retraite, on ne trouve pas toujours le repos, mais on peut se dire: Ici, je suis libre et indépendant; ici, je puis faire ce que je veux, je ne serai torturé par aucune politesse importune, par aucun entretien fatigant, par aucune pensée méchante, et l'on reste ainsi pensif et solitaire, tant qu'on ne trouve personne à qui l'on puisse dire ce que l'on sent, personne qui puisse comprendre ce douloureux état de l'âme et l'accepter avec douceur, prudence et affection.

On s'éloigne aussi quelquefois de la société par la répugnance que nous donnent les jugements faux et acerbes qu'on y entend formuler. Celui qui veut s'affranchir de tous les préjugés et de toutes les opinions communes; celui qui ne peut changer sa façon de voir les choses au moindre vent qui souffle sur la ville; celui qui a trop de liberté dans ses idées pour vouloir se laisser conduire par les autres, et trop de raison pour vouloir diriger ceux qui l'entourent; celui qui aime à vivre avec son siècle, qui se réjouit de tous les progrès des connaissances humaines, celui-là s'éloigne volontiers des réunions où l'on ne sait apprécier ni ce qui est grand ni ce qui est beau. Il poursuit ses études en silence, et s'attache à sa retraite chaque fois qu'il observe l'esclavage de l'esprit, les erreurs populaires, et ces gens dont l'âme, comme dit Shakespeare, court toujours sur les grandes routes.

Il ne faut pas considérer comme une preuve du progrès des lumières l'accord général des opinions sur chaque question. La liberté individuelle de penser et de juger selon des vues particulières annonce, au contraire, plus de mouvement, d'intelligence. Si tous les habitants d'une ville sont en tout du même avis et que personne n'ait une opinion à soi, on peut dire qu'il y a dans cette ville une épidémie d'extravagance dans la louange comme dans le blâme.

Le goût de la solitude peut donc naître de la nature même de ces lieux où l'on n'entend formuler que des opinions faites d'avance, où il règne perpétuellement un ton uniforme, qui n'est jamais le meilleur; où la passion donne des ailes à toutes les erreurs, et une influence puissante, une autorité irrésistible à tous les préjugés.

On ne peut pas toujours admettre la croyance des autres. Peut-être a-t-on été élevé d'une manière différente, peut-être a-t-on pris d'autres habitudes. Alors on se trouve mal à l'aise dans ces sociétés où le goût, la littérature, sont dominés par des préjugés absolus où par l'effet de l'orgueil, de l'ignorance de ceux qui se sont établis les oracles de l'opinion publique; tout ce qui n'est pas restreint dans la raison de ces êtres bornés, tout ce qui s'écarte d'un plat niveau, toute œuvre importante, toute action recommandable devient ouvertement l'objet d'une amère critique et d'une affreuse mutilation.

Un homme jaloux de sa liberté ne se courbe point sous ces chaînes d'esclave; il ne peut se soumettre au despotisme de ces prétendus beaux esprits qui, de leur misérable tribunal, répandent des flots de fiel sur tous ceux de leurs contemporains qui ont acquis quelque distinction, sur tous ceux qui se signalent par leur talent ou leur courage: écrivains, philosophes, législateurs, généraux et princes.

Il est, par conséquent, très-facile de comprendre le goût de la solitude, où il est de bon ton de considérer comme une sottise tout ce qui est bien, et où l'on pourrait dire chaque jour, avec mon ami Frédéric de Stolberg: Pour les beaux esprits de notre temps, l'amitié, l'amour, la vérité, la nature, le courage, la patrie et la religion, sont des mots vides de sens, qui affectent désagréablement l'oreille, comme des sons discordants. Là, en effet, les écrivains les plus illustres sont traités, par les gens les plus médiocres, comme des misérables revêtus de haillons. Là, les femmes qui passent leur vie devant une glace, qui ne savent s'entretenir que de gaze et de rubans, parlent avec dédain de tout ce qui a un caractère de vie et d'élévation. Là, on ne se permettrait pas d'exprimer un éloge avant d'avoir consulté l'oracle du lieu, avant d'avoir appris par lui quelle opinion il est convenable de manifester. Là, un écrivain qui ne partage point les idées dominantes est puni de la remarque la plus juste, de l'expression la plus libérale, comme s'il avait voulu attenter à la tranquillité de l'État et porter partout le désordre.

L'arrogance et le faux esprit, l'envie et l'intolérance ont, de tout temps, chez les peuples les plus célèbres, affligé les hommes de bien. David Hume était un homme d'une nature douce et tranquille. Nulle tache n'a, dans le cours de sa vie, souillé sa réputation de vertu. Sa bonté de caractère ne l'abandonnait ni dans le monde ni chez lui. Il conserva sa tranquillité dans le temps même où ses adversaires le livraient aux plus grossières railleries. Il lisait avec un calme imperturbable les affreux libelles lancés contre lui. Les pauvres mêmes de son voisinage, que ses ennemis lançaient contre lui, observaient avec respect et gratitude son humanité et ses actes de bienfaisance. Dans toutes les occasions, sa conduite était ferme, honorable et éloignée de toute vaine pompe et de toute affectation. Il était d'un abord facile, et rien, dans son extérieur et dans son entretien, n'annonçait le pédantisme du savant. Son affabilité n'était que l'épanchement naturel et vrai d'un bon cœur. Hume a, il est vrai, abusé de ses talents en attaquant la religion; mais ses mœurs auraient pu être citées pour exemple dans des temps où le christianisme n'avait rien perdu de sa pureté primitive. Il avait cette force d'âme, cette bonté de cœur qui ennoblit l'homme dans tous les pays, dans tous les temps, et l'élève au rang des plus grands et des meilleurs esprits. C'est ainsi qu'en Angleterre, la postérité impartiale juge David Hume, mais il n'était pas jugé ainsi par ses contemporains. Quel désir ne dut-il pas éprouver de s'enfuir du monde après l'épreuve qu'il en avait faite, et de se retirer dans la solitude! Il vivait cependant à une époque éclairée, au milieu d'un peuple instruit et intelligent.

Le scepticisme de Hume ne fut probablement pas la seule cause de tous les outrages qu'on lui fit subir en Angleterre. La haine nationale contribua sans doute à irriter les Anglais contre lui. Hume était Écossais; mais la rage déchaînée contre lui pénétra jusqu'en Écosse. On ne peut lire sans une douloureuse émotion le récit qu'il a fait lui-même de tout ce qu'il a eu à souffrir comme écrivain en Angleterre, en Écosse et en Irlande.

Hume paya, par ses souffrances, le tribut que tout homme célèbre doit aux esprits faux. Mais les gens raisonnables n'auraient pas dû se laisser gouverner par ces esprits faux. Tous les grands philosophes du continent regardaient les écrits de Hume comme des chefs-d'œuvre d'exposition philosophique, et admiraient à la fois sa finesse, sa profondeur et son élégance. Si je ne me trompe, ce fut Sulzer qui, le premier, révéla aux Allemands le mérite de cet écrivain. Comme historien, Hume a le même talent que Voltaire, avec plus de gravité et de profondeur, et il est vraisemblable que Voltaire a plus profité de Hume que Hume de Voltaire. Avec toutes ces qualités, Hume fit sur ses compatriotes une impression dont ils auraient dû rougir.

On a peine à croire ce qui lui arriva lorsqu'il publia ce livre. Vers la fin de l'année 1738, il fit paraître son Traité sur la nature de l'homme. «Jamais, dit-il, début littéraire ne fut plus malheureux.» Ce traité sortit de la presse mort-né et n'excita pas la plus légère sensation; il fondit la première partie de ce travail dans ses Recherches sur l'entendement humain, qui parurent en 1748, lorsqu'il était à Turin. A son retour en Angleterre, il apprit avec humiliation que cette œuvre n'avait pas éveillé la moindre attention. Une nouvelle édition de ses Essais moraux et politiques qui furent publiés à Londres à peu près à la même époque, n'obtint pas plus de succès. Il considérait ses Recherches sur les principes de la morale comme le meilleur de ses écrits, et cependant elles ne furent pas même remarquées.

Hume comptait sur le succès de l'Histoire de la maison de Stuart, publiée en 1754, et ce fut encore pour lui une nouvelle déception. De toutes parts des cris de reproche, de colère, d'horreur même, s'élevèrent contre lui. Anglais, Écossais, whigs et torys, philosophes et gens religieux, patriotes et courtisans, tous se réunirent dans une même fureur contre l'homme qui avait osé s'attendrir sur le sort de Charles Ier et du comte de Strafford. Et à peine cette violente rumeur était-elle passée, que Hume eut l'humiliation de voir son livre plongé dans l'oubli. Millar, son éditeur, lui assura que, dans le cours d'une année entière, il n'en avait été vendu que quarante-cinq exemplaires. Deux personnes seulement prirent à tâche de défendre cet ouvrage: le docteur Hering, primat d'Angleterre, et le docteur Stone, primat d'Irlande. Ces deux prélats écrivirent à l'auteur de ne point se laisser effrayer par tout ce qui se disait contre lui. Cependant cet écrivain énergique se sentit découragé, et il a lui-même déclaré que, si la guerre n'avait pas éclaté entre la France et l'Angleterre, il se serait retiré, sous un nom supposé, dans quelque province de France, avec la ferme résolution de ne pas rentrer dans son pays. Mais comme ce projet était alors irréalisable, et qu'il avait déjà composé une grande partie de son nouvel ouvrage, il se détermina à poursuivre son entreprise. Son Histoire de la maison de Tudor parut en 1759, et souleva, dans la Grande-Bretagne, tout autant de cris de réprobation que l'histoire des deux premiers Stuarts. Enfin Hume quitta, en 1763, les côtes d'Angleterre, vint à Paris avec le comte de Hertford, et trouva là une réception aussi honorable pour les Français que pour lui. «Ceux qui ne connaissent pas, dit-il modestement, les étonnants effets de la mode, ne pourraient se figurer l'accueil que je reçus à Paris des hommes et des femmes de tout rang et de toute condition. Plus j'essayais de me soustraire à ces excessives prévenances, plus on m'en accablait[ [5]

L'histoire de Hume est ordinairement celle des hommes qui aspirent à être prophètes dans leur pays. Quiconque prétend voir un peu plus loin que ses concitoyens, et qui a la folie de vouloir publier ce qu'il a découvert, éveille aussitôt l'animadversion générale. Il n'est pas un écrivain, grand ou petit, qui ne soit entouré de gens plus petits que lui, et tous lui jettent la pierre. Vous trouverez toujours, dans votre ville natale, des personnes qui vous donneront un vêtement, si vous n'en avez point; qui vous nourriront, si vous avez faim; qui vous aideront en mainte occasion, mais qui ne permettront point qu'on vous rende le moindre honneur.

Les Éphésiens disaient, dans leur esprit républicain: «S'il y a parmi nous un savant, qu'il sorte du pays et s'en aille ailleurs.» Moi, je dirai à ce savant: «Ne t'en va pas, reste dans ta demeure, et évite tes concitoyens, non pour les haïr, mais pour les oublier.»

Cessons de vouloir que les hommes soient ce qu'ils ne peuvent être, et prenons-les tels qu'ils sont. Il est vrai que, lorsqu'on porte dans son âme un sentiment idéal de ce qui est beau et noble, on est révolté de voir des misérables s'ériger en professeurs de sagesse et de vérité. On souffre aussi d'entendre formuler une pensée fausse, quand on songe que cette pensée se communique de cercle en cercle, et deviendra en peu de jours l'opinion générale. Mais, puisqu'il est impossible aux beaux esprits de cette époque d'avoir un jugement équitable, puisqu'en matière de littérature, chaque ignorant et chaque folle se croient en droit de donner leur avis, puisque la multitude se fait toujours une idée fausse de ce qu'il y a de plus intime dans le cœur humain, résignons-nous donc à toutes ces sottises et souvenons-nous que rien au monde n'est plus rare que de trouver un bon juge.

Ne nous abaissons pas non plus jusqu'à nous irriter contre ces pauvres gens qui jasent sans cesse sans savoir ce qu'ils disent; ne regardons point ces innocents insensés comme des serpents et des scorpions, ils ne cherchent pas toujours à faire le mal; élevons-nous au-dessus de ces misérables murmures que provoque en tous lieux l'aspect d'un homme qui a éveillé quelque attention. Ne cherchons point à contredire l'opinion de ceux que le raisonnement ne peut convaincre; il est plus facile de gagner leur cœur, et, lorsque leur affection nous est acquise, nous pouvons diriger leur esprit.

Il ne faut pas fouler aux pieds les fleurs que Dieu fait naître sur notre route; il ne faut pas fuir le monde avant de n'y trouver rien de bon. Que chacun juge selon ses petites idées, et que ce jugement soit la règle et la loi d'une ville ou d'un pays, qu'importe, si nous en rions? Ne murmurons pas, lors même que nous ne pourrions surmonter les défauts des hommes, mais apprenons à les supporter.

A la cour, dans les villes, dans les lieux les plus retirés, partout la calomnie a poursuivi celui qui ne s'abandonnait point au torrent de la foule. Voilà pourquoi les hommes sages renoncent au suffrage de la multitude. Ils s'en vont à l'écart, afin de ne plus porter ombrage à personne, mais ils ne sont pas alors exempts de misanthropie. Solon se renferma dans sa demeure lorsqu'il ne fut plus en état de résister à la tyrannie de Pisistrate; il déposa ses armes en disant: «J'ai assez défendu les lois de mon pays.» Et il se mit à faire des vers contre les Athéniens.

Un courtisan n'aurait ni cœur ni entrailles, s'il n'éprouvait parfois le désir de quitter les grandeurs pour la paix des champs. Il est impossible qu'il voie sans chagrin et sans dégoût que souvent on n'obtient de faveur à la cour que par un métier servile, que des femmes perdent leur journée à échanger de vains propos, à rire de toutes les vertus, à ridiculiser le mérite, et n'estiment que celui qui s'élève par des services avilissants. Là, on doit voir aussi d'un œil de pitié les ruses et les subterfuges que l'on emploie pour tromper les princes et souvent pour aveugler les plus clairvoyants. Là, on doit ressentir un profond mépris pour toutes les cabales que les petits ourdissent contre les grands, pour la satisfaction avec laquelle on découvre dans celui dont on envie le pouvoir une tache, un défaut.

Dion était haï, envié et persécuté par les courtisans de Denys le Jeune, parce qu'il ne vivait pas comme eux, parce qu'il ne se montrait pas assez souvent dans leurs réunions, et qu'il n'aimait ni leurs entretiens ni leurs opinions. Ces courtisans donnaient à ses vertus les apparences du vice, ils le calomniaient près de Denys: ils appelaient sa gravité de l'orgueil, sa franchise de l'arrogance et de l'opiniâtreté. Ils l'accusaient de faire des satires quand il voulait donner un bon conseil, et de mépriser leurs désordres quand il ne voulait point s'y associer.

Malgré ces mauvaises passions, il ne faut point haïr les hommes: on peut mépriser les sots et les faux jugements, mais ils ne sont point dignes qu'on les haïsse. La haine est l'extinction de l'amour; et que serait la vie sans l'amour? D'un premier degré d'éloignement à l'égard des hommes, il est facile d'en venir à une affreuse misanthropie. Celui qui s'irrite de toutes les folies et de toutes les faiblesses qu'il remarque, celui qui s'arrête trop longtemps aux choses qui le blessent, hait les hommes dès qu'ils l'offensent. Alors, son caractère s'aigrit, il observe lui-même d'un point de vue faux, et juge mal tout ce qui attire son attention; alors il devient soupçonneux, susceptible, méchant, et lorsque enfin la passion l'emporte, peut-être, dans sa fureur aveugle, en vient-il jusqu'à désirer, avec M. de Saint-Hyacinthe, de pouvoir habiter une île déserte pour y massacrer tous les malheureux que la tempête y jetterait dépouillés de tout et sans défense.

Je me rappelle encore avec horreur un de ces monstres que j'ai été quelquefois obligé de voir en Suisse. Cet ennemi des hommes ne se nourrissait que du venin de la chicane. Quand j'approchais de lui, il me semblait voir des serpents s'agiter sur sa perruque sale et en désordre. Des taches rouges et bleues couvraient son visage; le plus affectueux de ses regards, luisant à travers de noirs sourcils, était comme un regard infernal. A chaque parole, il vous offrait la perspective d'un procès. Le mal était son élément; sa maison était devenue le refuge de tous les esprits turbulents, de tous les ennemis du repos public. Il soutenait chaque injustice, poursuivait tous les honnêtes gens, caressait les méchants, attirait à lui avec empressement les calomniateurs, recueillait précieusement tous les mensonges: c'était, en un mot, l'avocat du diable et le père d'une Furie. Cet être affreux se trouvait fort bien d'un tel genre de vie: chaque jour, il se préparait en silence quelques-unes de ses jouissances misanthropiques, et se disait heureux dans sa solitude.

Le malheureux Timon de Lucien avait des motifs de haine contre les hommes: il n'était pas besoin qu'il eût recours aux sophismes ni à la chicane pour se complaire dans sa sauvage philosophie. «Ce coin de terre, disait-il, sera ma demeure et mon tombeau. J'abhorre tout ce qui porte le nom d'homme, et les relations sociales, l'amitié, la compassion, ne me toucheront plus. Plaindre les malheureux, secourir ceux qui sont dans le besoin, est une faiblesse et un crime. Je veux achever ma vie dans la retraite comme les bêtes fauves, et personne autre que Timon ne sera l'ami de Timon. Tous les hommes ne sont à mes yeux que des fripons ou des scélérats, et je regarde les rapports que l'on peut avoir avec eux comme une profanation ou une sotte plaisanterie. Maudit soit le jour où l'un d'eux se montra devant moi! Je ne veux voir les hommes que comme des blocs de pierre ou d'airain. Point de paix avec eux et point de relation! Que ma solitude soit une barrière infranchissable entre le monde et moi, et parents, amis, patrie, vains noms que les fous seuls respectent. Je méprise tout éloge, et j'abhorre la vile flatterie; je ne veux trouver de plaisir qu'en moi-même; je veux sacrifier seul aux dieux, et seul assister à mes banquets. Je veux être mon unique voisin et mon unique compagnon, passer ma vie tout seul et mourir tout seul. Je veux me distinguer et m'illustrer par mon caractère sombre, par l'étrangeté de mes mœurs, par ma colère cruelle, par mon inhumanité. Si un homme, près de mourir dans les flammes, me supplie de les éteindre, j'y jetterai de l'huile pour en augmenter l'ardeur. Si un homme, entraîné par un torrent, lève ses mains vers moi et implore mon secours, je le prendrai par la tête et je le plongerai dans l'onde pour qu'il y périsse.»

On sait à quelle cause très-naturelle Lucien, l'un des plus spirituels écrivains qui aient jamais existé, attribue l'étrange folie dont nous venons de lire l'expression. Tel est le dernier degré de rage auquel l'injustice et l'ingratitude, et les méchancetés de toute sorte, peuvent conduire un homme qui, dans le principe, aurait été bon et généreux, comme l'était Timon.

Il y a aussi des hommes qui n'ont à se plaindre de personne, qui se retirent à l'écart, parce qu'ils haïssent la lumière, et qui ne sortent de leur retraite que dans l'obscurité. C'est ainsi que se glisse dans l'ombre l'envie, cette hideuse passion. Les Caraïbes disent que l'envie fut la première créature qui parut sur la terre. Elle répandit le mal à la surface du monde, et elle se croyait belle, lorsque tout à coup, apercevant le soleil, elle courut se cacher, pour ne plus se montrer que pendant la nuit.

Mais il existe un grand nombre d'hommes qui recherchent la solitude sans hypocondrie, sans haine, sans le moindre sentiment indigne d'un véritable philosophe; ils la cherchent par le désir d'étudier en paix les œuvres les meilleures de tous les temps et de tous les peuples. Ils poursuivent avec ardeur ce but chéri, et ne haïssent que ce qui les entrave dans leurs pensées de prédilection. Pour une belle âme, la solitude est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui éprouvent le besoin de travailler à leur propre perfection, ceux qui veulent déployer en liberté leurs forces et leurs facultés, ceux qui veulent avoir plus d'action que l'on n'en a ordinairement dans le cours journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour les hommes qu'ils ne connaissent pas encore, et dont ils ne sont pas connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble répugnance pour les vaines distractions et les stériles plaisirs des sociétés frivoles.

L'esprit et le cœur s'élèvent alors, se ravivent et se fortifient dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a toujours été si chère aux philosophes, aux poëtes, aux orateurs, aux héros, à tous les hommes enfin qui voulaient s'élever au-dessus de l'horizon vulgaire et accroître leurs connaissances. Homère a peint les lieux solitaires de la Grèce et de l'Italie avec une telle vérité, dit Cicéron, que nous voyons par ses descriptions ce que lui-même n'avait point vu. Démosthène se retire dans une chambre souterraine, loin des rumeurs d'Athènes, s'enferme là pendant des mois entiers, et se fait raser la moitié de la tête pour n'être pas tenté de quitter cette retraite, où il écrivait ses harangues. Épicure passe ses journées dans un jardin. Les héros les plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations de la guerre et les travaux silencieux, et se distinguaient à la fois par la philosophie et par les exploits militaires. Saint Jérôme écrivit dans un affreux désert ses livres pleins d'une éloquence sublime, et, du fond de l'obscurité, ses œuvres répandaient au loin la lumière. Les druides de l'ancienne Bretagne, de la Germanie et des Gaules fuyaient les villes dès qu'ils n'avaient plus aucun devoir public à y remplir, vivaient dans les forêts, donnaient, à l'ombre des vieux chênes, leurs leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres, les législateurs, les médecins, les philosophes de leur nation.

Joseph II, le plus grand des empereurs d'Allemagne, et quelques rois qui estimaient le genre humain plus que leur couronne, ont quitté l'étiquette de leurs palais pour vivre d'une vie plus simple qui les rapprochait des autres hommes. Wieland, dont les Allemands aiment à prononcer le nom et à rappeler les œuvres inspirées par les Grâces, écrivit, dans une petite ville de la Souabe, à Biberich, ces livres qui devaient faire l'orgueil de ses compatriotes. Comment les philosophes illustres, les hommes d'État distingués ont-ils acquis leur renommée? Aristote a-t-il écrit ses livres parmi les courtisans du roi de Macédoine? Platon a-t-il fait les siens à la cour de Denys? Non, tous ces hommes d'un esprit si élevé recherchaient le silence de la retraite.

Ajoutons à toutes les raisons qui conduisent l'homme dans la solitude deux causes encore, la religion et le fanatisme. La religion entraîne l'homme dans la solitude par les motifs les plus nobles et les plus élevés, par les convictions les plus profondes, par les besoins du cœur les plus vrais et les plus intimes. Le fanatisme est la dégénération de ces nobles penchants, c'est le fruit d'un faux jugement, d'un zèle outré et d'une folle superstition.

Les âmes vraiment religieuses se sentent entraînées vers la solitude par la crainte que leur inspire l'aspect du monde et de ses dangers. Peut-être ont-elles tort de blâmer parfois, dans l'ardeur de leur dévotion, certains plaisirs innocents. Mais, persuadées que le monde ne peut leur procurer le bien suprême auquel elles aspirent, elles n'aiment point à dissiper leur vie en vaines distractions. Animées par l'espoir de jouir un jour des félicités du ciel, elles s'affranchissent des choses d'ici-bas; elles se font un devoir de renoncer dès la jeunesse à tout ce que nous devons quitter à l'heure de la mort, aimant mieux avoir peur dans le cours de la vie pour être moins effrayées au moment où la vie nous échappe. A chaque regard qu'elles jettent vers l'éternité, à chaque pas qu'elles font vers la tombe, elles éprouvent moins d'attraits pour les jouissances de ce monde. Voilà pourquoi tant de catholiques cherchent un refuge dans les cloîtres, et ce sentiment religieux donne au cœur et à l'esprit une élévation devant laquelle je m'incline souvent avec humilité et avec des larmes de douleur dans le silence de ma retraite.

Les fanatiques fuient le monde parce qu'ils se font une idée outrée de la perfection. A chaque pas, ils se croient plus près du ciel, et maudissent celui qui ne suit point la même voie. Souvent, dès leur jeunesse, ils se séparent des enfants de leur âge comme pour obéir à leur vocation: ils s'éloignent des jeux les plus innocents, et ne montrent au milieu d'une gaieté générale qu'un visage sombre. En grandissant, ils deviennent lourds, grossiers, fourbes et méchants. De leur gîte obscur, ils observent le monde sans comprendre ce qui s'y passe, ou ils le fuient précipitamment, comme cet insensé qui fuyait les hommes, de peur qu'on ne lui cassât son nez de verre. La faiblesse de leur jugement donne une singulière ardeur et une singulière mobilité à leur imagination. Mais, malgré leur folie, ils sont heureux de leur isolement, pourvu que leur tête s'exalte et fermente librement.

D'autres gens se retirent encore dans la solitude pour obéir à la mode. C'est la coutume qu'au commencement de l'été, toutes les personnes de bon ton et toutes celles qui veulent être considérées comme telles, s'en aillent à la campagne et s'imaginent qu'il n'y a plus une âme en ville. Ce n'est ni la fatigue du travail ni le goût de l'étude qui les conduit là; c'est tout simplement le désir de transporter sa paresse sur un autre théâtre et de dormir en paix, au lieu de passer la nuit dans le tumulte des bals. Le plus grand avantage que ces gens de la haute société retirent de la solitude, c'est de ne plus exposer aux regards de tant de témoins leur singulière façon de vivre; mais l'ombre des forêts et les fleurs des vallées ne produisent sur eux aucune heureuse impression. Les dryades ne les rendent pas plus sages: ils n'apprennent pas à mieux penser ni à mieux agir. La plupart de ces personnages distingués qui passent l'été à la campagne ne retirent d'autre fruit de ce séjour que de pouvoir, en rentrant à la ville, parler du bonheur et de la beauté des champs, bonheur qu'ils n'ont point senti, beauté qu'ils n'ont point appréciée.

CHAPITRE III
DES INCONVÉNIENTS GENERAUX DE LA SOLITUDE

Le penchant à la solitude ne se concilie pas toujours, comme nous l'avons vu, avec une parfaite rectitude de bon sens, ni avec un calme de caractère disposé à glisser comme une ombre paisible sur le théâtre du monde. Il y a déjà des inconvénients dans l'éloignement ordinaire de la société, et l'on en rencontre de plus grands lorsqu'on fuit les hommes avec obstination.

Tous les défauts des solitaires ne sont point le résultat de la solitude. Ils peuvent provenir de diverses autres causes, et si on entre dans la solitude avec de mauvais penchants, il est à craindre qu'elle ne les augmente.

Nous voulons essayer de reconnaître les bons et les mauvais effets de la solitude, selon les différents caractères, afin de pouvoir dire dans quel cas elle est nuisible et dans quel cas elle est à désirer. Nous devons examiner comment elle procure autant de satisfaction que les relations de société, et dans quel but il est utile que les hommes s'éloignent des autres hommes. Je ne parlerais point des inconvénients de la solitude, si je ne voulais écrire, comme beaucoup d'autres, qu'un roman sur ce sujet; mais mes intentions sont plus sérieuses.

L'homme, dans l'oisiveté de la solitude, est comme une eau stagnante, qui n'a point d'écoulement et qui se corrompt. L'inaction complète ou la tension trop grande des forces de l'esprit nuisent également au corps et à l'âme.

Chaque organe du corps humain se fatigue dans un travail sans relâche. L'esprit se fatigue de même lorsqu'il voit toujours les mêmes objets, qu'il poursuit le même labeur et porte le même fardeau. La solitude accable celui qui, dans un état de langueur, ne peut s'occuper en lui-même ni avec lui-même. Il succombe au moindre effort, lorsque le devoir ou la passion ne le raniment pas, et l'ardeur de son esprit s'éteint dans un morne isolement, dans une sombre mélancolie. Alors il convient de rechercher la société des hommes honnêtes et aimables, jusqu'à ce qu'on ait repris quelque goût au travail et qu'on retrouve en soi-même quelque satisfaction.

Sans la variété, sans la distraction, l'homme s'engourdit dans la solitude, lorsqu'il n'a pas assez de force pour soutenir longtemps un difficile effort. Ses idées prennent un caractère de roideur et d'inflexibilité, ses points de vue lui semblent préférables à tous ceux des autres, et il finit par ne plus estimer que lui-même; tandis qu'au contraire la société améliore notre caractère et nos habitudes, en nous accoutumant à supporter la contradiction et à vivre avec des personnes qui ne pensent pas comme nous.

Il y a encore, dans la solitude, un autre danger: c'est qu'en s'y retirant, on ne vienne à se plaire trop à soi-même. Les gentilshommes qui habitent la campagne y contractent souvent l'habitude de parler avec tant de roideur, de soutenir avec tant d'opiniâtreté les opinions les plus déraisonnables, qu'il devient presque impossible de traiter une affaire avec eux. Platon disait que l'orgueil, l'obstination, la roideur de caractère, étaient un effet constant de la solitude, et qu'on ne devait point en être surpris, parce qu'un homme qui vit seul ne songe à plaire à personne autre qu'à lui-même. Il s'imagine pouvoir faire tout ce qu'il veut, parce que ses valets exécutent tout ce qu'il ordonne.

Il est difficile de détruire le profond respect que certains solitaires conservent pour leurs fantaisies et l'admiration qu'ils ont pour eux-mêmes. Intimement convaincus que leurs idées sont d'une origine divine, qu'elles leur ont été inspirées par le ciel même, ils citent au tribunal de Dieu comme des criminels tous ceux qui n'ont point ces mêmes idées.

La solitude a aussi des inconvénients pour les savants, à quelque classe qu'ils appartiennent. Beaucoup de savants vivent entièrement seuls ou au milieu d'un cercle très-restreint, et se trouvent hors de leur élément lorsqu'ils quittent leur cabinet d'étude. On aura de la peine à me croire, peut-être, et cependant le fait que je vais rapporter est vrai. Dans une ville célèbre d'Allemagne, du haut de la chaire, les savants ont été instamment priés de vouloir bien se préserver des défauts ordinairement attachés à leur état, de l'irritabilité, de la misanthropie, et du mépris de tout ce qui n'entre pas dans le cercle ordinaire de leur vie ou de leurs occupations. Il leur a été recommandé de ne plus être si fiers et si ambitieux, de traiter charitablement la faiblesse, l'ignorance, l'erreur; d'instruire celui qui se trompe au lieu de l'offenser, de ne point porter sur toutes choses un jugement absolu et souvent un jugement sans raison. Il leur a été recommandé aussi de se mettre à la portée de chacun, d'entendre sans colère celui qui exprime modestement une idée opposée à la leur, de recevoir des leçons avec le même empressement qu'ils mettent à en donner, et enfin de ne point mépriser les qualités, les opinions qui leur sont étrangères et les occupations utiles des autres hommes.

Je ne sais quel fut le résultat de cette admonestation; ce qu'il y a de sûr, c'est que le manque d'usage porte les savants à se regarder comme d'importants personnages, et qu'ils en viennent par là même à acquérir souvent fort peu d'importance aux yeux des autres. Il en est qui, par l'habitude de discourir à leur aise dans leur école, sont fort surpris qu'on veuille prendre la parole devant eux. Il en est qui prennent, dans le petit cercle où leur vie est concentrée, une confiance si présomptueuse en eux-mêmes, qu'ils la portent partout où ils se trouvent. Il en est enfin qui, en se plongeant dans leurs livres, oublient si complétement les hommes, qu'ils révoltent le sentiment moral de quiconque les écoute. Leurs rapports continuels avec des étudiants grossiers ou avec des individus de la dernière classe du peuple leur donnent tant d'esprit, qu'ils n'en ont plus lorsqu'ils entrent dans un salon.

On pouvait vivre plusieurs jours avec Platon sans savoir que ce fût Platon. Un étranger qui avait entrepris un long voyage dans le but de voir ce grand philosophe, fut fort étonné lorsqu'on lui dit que Platon était cet inconnu simple et affable avec lequel il avait causé déjà plusieurs fois dans différentes réunions sans le remarquer.

Qui ne rirait de voir un professeur installé dans sa boutique, et accueillant dédaigneusement tous ceux qui n'ont pas besoin de sa marchandise? Mais on sait de reste que, s'il s'imagine avoir une cargaison plus complète que les autres, il est une foule de choses dont on aurait besoin, et qu'on ne trouve pas près de lui.

Voilà les folies qui souvent résultent d'une vie trop étroite et trop retirée; voilà comment il arrive qu'un savant qui ne voit point le monde n'a que des aperçus bornés, et fait preuve en mainte occasion d'une étonnante petitesse. Mais ces hommes-là seuls s'imaginent qu'on ne peut vivre hors des universités[ [6].

D'un autre côté, il faut avouer que les gens du monde exigent parfois d'un savant ce qui est hors de sa nature, et étouffent par là en lui jusqu'au désir de plaire. On a dit avec raison que les savants astreints à une existence solitaire, et occupés de graves travaux, ne peuvent avoir ni la gaieté d'esprit, ni l'élégance de manières, ni la vivacité d'entretien des personnes qui vivent habituellement dans le monde et qui en connaissent tous les usages: ainsi les courtisans suédois commirent une vraie cruauté en riant de l'embarras où se trouvèrent Meibom et Naudé, lorsque ces deux savants furent présentés à la reine Christine, et qu'elle dit à l'un: «Vous, qui avez écrit sur la danse des anciens, vous devez savoir danser; et vous, qui avez composé un traité sur la musique antique, vous devez savoir chanter.» Les Français commirent la même cruauté envers le grand mathématicien Nicole, un jour qu'une dame de Paris l'avait invité à dîner. Le bon Nicole n'avait fait de sa vie un si bon repas; en se retirant, il adressa à la maîtresse de maison des compliments infinis, l'assurant qu'il ne cesserait jamais d'admirer ses beaux petits yeux. «C'est là, lui dit un de ses amis en descendant l'escalier, un singulier compliment pour un mathématicien tel que vous.—Vous avez raison, répondit Nicole, et je vais réparer ma faute.» A l'instant même, il remonte, demande à la maîtresse de maison humblement pardon, et, persuadé qu'une si belle dame ne peut admettre qu'il y ait rien en elle de petit, il lui jure qu'il n'a jamais vu de si grands yeux, un si grand nez, une si grande bouche et de si grands pieds.

En quittant leur bibliothèque pour entrer dans un salon, les savants sortent d'un pays qu'ils connaissent, où ils sont à leur aise, pour pénétrer dans une région où tout est pour eux nouveau, inattendu et inusité. On en voit qui, par une modestie excessive, n'osent se présenter dans le monde; d'autres comprennent qu'il leur serait difficile de se faire écouter dans une société composée de gens ignorants et orgueilleux, qui méprisent la science, et qui ne voudraient pas voir un savant s'élever à côté d'eux. D'autres sentent que le monde leur est étranger, de même qu'ils sont étrangers au monde. Quelques-uns reconnaissent qu'ayant mis dans leurs livres tous les dons de leur esprit, ils ressembleraient, dans un salon, à des citrons dont on a exprimé le suc. Enfin, il en est qui s'efforcent de paraître ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne peuvent être, et qui, remarquant que tout discours sérieux est impossible dans une réunion frivole, et qu'ils sont à tout instant éclipsés par quelque étourdi, s'éloignent dédaigneusement de ces réunions, où ils s'imposent une inutile contrainte.

Beaucoup de savants qui écrivent dans le but d'exercer quelque influence sur les hommes, fuient les hommes, et ils ont grand tort. Les livres auxquels ils ont recours ne suffisent point pour leur donner la connaissance du cœur humain et l'expérience du monde. Ils ne leur donnent point non plus le talent d'observation qui nous porte à étudier de plus en plus les hommes, quelque peu de satisfaction qu'on éprouve quand on les a connus. Les plus grands moralistes se sont formés dans le monde par l'expérience qu'ils ont faite eux-mêmes de ce qui peut être favorable ou nuisible à l'homme. C'est dans le monde seulement qu'un écrivain forme son goût, apprend à suivre les convenances, car que de choses n'écrit-on pas chez soi, dont on rougit quand on y pense en société!

Les relations du monde sont une source inépuisable de nouvelles pensées et d'observations. Elles nous aident à exécuter des choses qui nous paraissent impossibles; elles nous donnent cette grâce, cette souplesse, cette force qui entraîne le cœur et persuade l'esprit. Combien de savants qui, du fond de leur obscure retraite, prétendent éclairer les hommes, et qui ne savent pas même comment on agit sur les hommes! Ils veulent attirer, et ils repoussent; ils regardent perpétuellement leur but, et ne peuvent jamais l'atteindre. Ébranlez, agitez, si vous le pouvez, lorsque l'occasion s'en présentera, tout un public, par quelques vérités importantes; mais apprenez en même temps l'art d'être aimable, obligeant, affectueux, de tendre la main à ceux mêmes que vous avez ainsi agités, et d'échapper par là à leurs malédictions.

Les relations sociales enseignent ainsi ce qu'on n'acquiert point toujours dans la solitude. «Ce n'est pas seulement avec les livres qu'on apprend, dit Bacon, à se servir des livres[ [7].» Pour connaître les hommes, il faut les voir agir, s'associer à leurs entreprises et acheter souvent bien cher quelque peu d'expérience. Mais c'est déjà beaucoup pour un philosophe d'acquérir dans le monde les bonnes dispositions de caractère que l'on perd facilement dans la solitude, et lors même qu'il ne parviendrait qu'à recueillir le fruit qu'il doit retirer de la connaissance des faiblesses et des défauts humains, ce serait une suffisante compensation pour l'ennui qu'il peut éprouver en fréquentant le monde.

Cependant il retire de cette fréquentation un plus grand avantage. Il apprend à supporter les hommes et à se faire supporter par eux, lorsque, à l'exemple de Socrate et de Wieland, il écarte de la philosophie tout ce qu'elle a de pénible ou de désagréable; il la rend attrayante, il la dépouille de ses apparences les plus dures, et la montre dans sa beauté naturelle. Un écrivain allemand a dit, dans une dissertation sur Franklin: «Les écrits de Franklin n'ont pas le caractère pédantesque ni dogmatique. Ce sont des observations détachées et présentées sous une forme agréable, de brèves notices, de petits traités et des lettres d'un style facile, adressés à des femmes ou à des amis. On prend intérêt à ses œuvres; on ne se lasse point d'y revenir, tant il y a de variété dans la forme comme dans le fond des idées qui s'y trouvent développées. A chaque page on reconnaît le tact délicat de l'homme du monde, et le jugement droit, et le sens naturel d'une philosophie aimable.»

Caton le Censeur était grave, mais non pédant. Son affabilité de caractère le rendait très-agréable. Il croyait que les fous contribuent à l'instruction des sages plus que les sages ne contribuent à celle des fous. Les présomptueux et les sots, disait l'empereur Marc-Aurèle, parlent sans penser, et c'est le philosophe Sextus qui m'a appris à les supporter.»

Cette aimable tolérance rallie l'homme le plus éclairé à ceux qui sont dénués de toute instruction. Il a semé dans la solitude les germes du savoir, il en recueille les fruits dans le monde. Là, rien n'était trop grand pour son ardeur scientifique. Ici, il n'y a pas dans le cœur humain un repli qui lui semble trop petit. Dans la solitude, il était morne et rude; dans le monde, il devient doux et poli: il se rapproche de tous les hommes et de toutes les conditions. Il ne cherche point à dominer les autres; il ne disserte point avec arrogance; en vain Socrate aurait fait descendre la sagesse du ciel, s'il ne l'avait rendue aimable dans toutes les circonstances. Pour aimer celui qui observe les hommes, il suffit qu'on ne soit pas forcé de le craindre. «Tout pour l'amour,» disait Goethe: et celui qui a connu ce grand poëte sait de quelles grâces il revêtait la force de son génie et la nature sérieuse de ses études.

Il est facile de se faire aimer quand on s'approche franchement des hommes, quand on s'attache à eux avec confiance. Il n'y a pas une situation humaine où nous n'ayons besoin tantôt des conseils et tantôt de l'appui des autres hommes. Mais comment se ferait-il aimer celui qui veut toujours être prévenu et ne prévenir personne, celui qui s'inquiète de chaque parole qui s'échappe de ses lèvres, de chaque sentiment qu'il révèle, de chaque geste, de chaque expression de physionomie qui décèle l'état de son âme; celui qui ne s'attache à aucun homme, qui vit à l'écart, solitaire, silencieux, renfermé en lui-même, qui est toujours sur ses gardes, et qui n'ose témoigner à ceux qui l'entourent la moindre confiance?

Ouvrir franchement son cœur aux autres, c'est se procurer une source de jouissances infinies. Pour que les autres ne soient point embarrassés avec nous, il faut que nous ne le soyons point avec eux. Tout ce qu'on renomme le plus, faveur du monde, richesses et tous les éloges des journaux, ne procure pas la joie qu'on éprouve à pouvoir se dire: J'ai inspiré de la confiance à ce malheureux; j'ai consolé ce cœur affligé; j'ai rendu, Dieu soit loué! le courage à cet être abattu! Mais on n'acquerra pas ce bonheur si l'on n'a pas le don de se faire aimer; et les savants perdent souvent un tel don par la solitude. Les joies de l'affection élèvent cependant bien plus l'esprit et le cœur que le stérile plaisir de trouver un nouveau moyen d'exposer une science aride et sèche ou le sot orgueil de quelque pédant qui écrira, comme un professeur allemand, un livre tout entier pour démontrer que dans l'autre monde on ne parlera que latin.

Celui qui n'aime que ceux qui l'écoutent, qui le louent, qui jamais ne le contredisent, n'est pas digne d'être aimé. Combien de savants, d'écrivains renommés, qui affectent les sentiments les plus généreux, qui sans cesse vantent l'ardeur de leur dévouement, et qui, dans un moment où l'on invoque leur générosité, abandonnent sans pitié un ami qui n'approuve point leurs folles présomptions! Combien de savants qui s'en vont, les mains pleines de louanges à leur adresse, qu'ils colportent de maison en maison, qui mendient l'aumône d'un éloge, et qui ne se doutent pas qu'on tremble quand on les voit entrer et qu'on se réjouit quand ils sortent! Loin de nous donc cette ambition de pédant, cette vanité puérile qui n'aboutit qu'à exciter la haine des envieux et à éloigner de nous l'affection de ceux qui nous admirent!

Cependant l'existence silencieuse du savant a aussi son noble et beau côté. Heureuse et digne est la vie de celui qui ne porte envie à personne, qui est aimé et respecté du monde, quoiqu'il ne voie pas le monde, qui n'a pas besoin de recourir à de vains traits d'esprit pour attirer l'attention sur lui! Son âme ne s'assoupit point, son imagination est toujours féconde: nul travail ne l'effraye, il lit, il écrit, il médite avec une complète satisfaction; ses pensées coulent de son cœur, comme une onde limpide d'une source inépuisable. Le bonheur qu'il trouve en lui-même le dispense de rechercher des distractions étrangères, et la joie que lui donne l'étude soutient sa patience, quelque lents que soient ses progrès; ses connaissances s'accroissent de jour en jour, ses pensées se développent et se fortifient; sa persévérance le conduit à son but, et il ne se préoccupe point de la basse envie de ces hommes qui se croient obligés d'outrager quiconque écrit un livre, c'est-à-dire quiconque manifeste, suivant eux, l'intention de leur enseigner quelque chose.

Il existe de ces gens heureux près de moi, il en existe un grand nombre en Allemagne, et ceux-là prouvent qu'on ne peut, sans de grandes restrictions, parler de la vie retirée des savants. Il est possible que la retraite enfante des sottises et puisse même conduire certains individus à de mauvaises actions. Souvent elle est préjudiciable à ceux qui n'y sont point portés par une noble impulsion et à ceux qui nuit et jour appliquent sans cesse leurs pensées à un seul objet. Il est possible que cette retraite ne soit pas toujours une école de bonnes mœurs, qu'elle donne aux savants des habitudes disgracieuses et un air étrange; mais l'influence qu'elle exerce sur l'imagination et les passions est d'une nature bien plus grave et mérite d'être sérieusement étudiée.

CHAPITRE IV.
DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE
POUR L'IMAGINATION.

L'empire de l'imagination sur l'homme est bien plus grand que celui de la raison. La raison exige des connaissances précises, l'imagination se contente d'une vague intuition. La raison est la faculté de se représenter nettement ce qui est possible, tandis qu'une imagination ardente croit voir nettement une quantité de choses qu'un esprit calme, réfléchi, n'aperçoit pas; l'imagination reproduit, il est vrai, les idées, comme la mémoire, mais elle les altère, les amplifie ou les amoindrit, ou les mêle confusément.

L'imagination, l'enthousiasme, l'exaltation rêveuse, ne se développent pas seulement dans la solitude. De toutes parts la route est ouverte à la sagesse comme à la folie, et beaucoup d'hommes ne savent malheureusement pas distinguer le vrai chemin. Quelques observations générales sur ces phénomènes de l'âme feront voir quels sont les effets de l'imagination que je regarde comme nuisibles, et jusqu'à quel point, suivant mon opinion, l'imagination enfante parfois dans la solitude des songes, des illusions préjudiciables qui peuvent devenir autant de maladies morales.

L'imagination est, dit-on, la répétition des sensations; mais souvent, si je ne me trompe, elle n'arrive qu'à une fausse conclusion d'une sensation vraie; par exemple, un malade éprouve dans une partie du corps une contraction nerveuse, et prétend qu'il y a là un ulcère, et je sais qu'il m'indique une sensation réelle, mais la conclusion qu'il en tire est fausse. Et que de fois d'une idée vraie on se fait ainsi une croyance mensongère! L'imagination agit avec rapidité et se crée en un instant ses illusions. Tout agit sur elle, et elle agit sur tout: elle fait naître des images, elle les associe à la pensée, elle leur donne la couleur et l'expression. «L'enthousiasme est sa vie, a dit Wieland: la trop grande exaltation est sa mort.»

L'enthousiasme et l'exaltation peuvent provenir d'une quantité de causes; mais rien ne les développe plus promptement que la solitude quand on y apporte une certaine disposition d'esprit. L'enthousiasme est une vive et violente élévation de l'âme qui résulte d'une forte émotion et qui porte l'homme à des entreprises extraordinaires, à des actions inattendues. Dans ces moments d'enthousiasme, on n'est pas hors de soi-même, mais hors du niveau ordinaire de la vie: voilà pourquoi l'enthousiasme est méconnu des gens calmes et froids, tourné en dérision par les beaux esprits ou par les sots, et niaisement admiré par des valets. Quand l'enthousiasme éclate dans toute sa puissance, l'homme s'affranchit des dernières réserves, oublie les obstacles, ou les brise avec une force impétueuse. Voilà pourquoi on dit d'un homme qu'il est inspiré, c'est-à-dire enflammé et fortifié par la présence et l'appui d'un être supérieur. Tout ce qu'il y a de sublime dans les passions humaines, cette faculté d'esprit le comprend, le saisit, l'accomplit. Lord Shaftesbury disait: «Un noble enthousiasme enfante des héros, des poëtes, des orateurs, des artistes, des philosophes, et tout ce qu'il y a de grand dans le monde.»

Si l'on pouvait espérer que la solitude donnât une telle faculté, tous ceux qui ne veulent point se traîner dans les ornières de la vie vulgaire, s'en iraient avec joie dans la solitude; mais la déception, le mensonge, impriment aux natures exaltées une impulsion aussi forte que celle que la vérité donne à l'enthousiaste. Le visionnaire exalté cherche à faire de l'or; l'enthousiaste s'élance dans les airs avec le ballon de Montgolfier.

Le visionnaire voit en dehors de soi et devant soi tous les objets, comme il le veut, selon les fantaisies de son imagination. Il s'attache à des espérances gigantesques, il voit ce que les autres hommes ne peuvent voir, et ne distingue pas ce que les autres voient; il comprend ce qu'aucun esprit raisonnable ne soupçonne; il entend la voix des mondes invisibles, se croit inspiré et capable de faire des miracles. Nulle crainte ne le trouble, nulle entrave n'arrête l'élan de son esprit: il a en lui une force qui détruit et renverse la parole même de Dieu, la parole des sages. Si cet homme se trouve dans des circonstances qui favorisent l'essor de son imagination, il arrive bientôt au fanatisme et condamne à des tourments éternels ceux qui oseraient douter de son pouvoir infini[ [8].

Le fanatisme a souvent éclaté dans le monde comme dans la solitude: c'est peut-être une des maladies les plus fréquentes de notre époque. Il a suffi pour voiler d'un sombre nuage la lumière de la civilisation dans plusieurs provinces d'Allemagne.

L'alchimie, la théurgie, la croyance aux revenants, et les dogmes étranges de Jacob Boehm, occupent maintenant une immense quantité de gens. On se précipite en foule après la sagesse occulte, à travers d'épaisses ténèbres; on repousse la vérité, et l'on outrage secrètement ou publiquement celui qui ose la proclamer. Tandis que les enfants de l'Allemagne reçoivent aujourd'hui dans les universités une véritable instruction, leurs pères lisent l'Annulus Platonis. La philosophie occulte d'Hermès Trismégiste, le divin anneau de la magie adamique, du compas des sages, de Grabell, d'Iugel, etc., remplacent, pour un grand nombre de personnes, la vraie physique et la vraie philosophie.

Toutes ces folies de visionnaires seraient peut-être de courte durée, si elles ne s'entretenaient dans la solitude. Celui qui peut se créer toutes sortes d'idées fantastiques s'abandonne volontiers à cet entraînement de l'esprit; tout dépend de la tranquillité qui l'environne et de l'ardeur de son imagination. La solitude est dangereuse, comme nous l'avons dit, pour tout homme qui s'y applique sans cesse à la contemplation. Elle est dangereuse pour l'homme d'esprit comme pour l'ignorant, si l'homme d'esprit s'abandonne à d'obscures conceptions, s'il concentre en lui-même tout l'exercice de son imagination et s'il évite tout ce qui pourrait l'en distraire. Le savant Molanus de Hanovre se figura, dans les dernières années de sa vie, qu'il était un grain d'orge. Il parlait fort sensément de chaque chose avec les personnes qui venaient le voir; mais pour rien au monde il n'eût voulu sortir de sa maison, de peur d'être avalé par les poules.

L'imagination de la femme est plus facile à émouvoir que celle de l'homme: aussi la femme est-elle exposée à tomber dans toutes sortes d'extravagances lorsqu'elle vit d'une vie très-retirée et constamment seule avec elle-même. De là vient que dans les maisons d'orphelines et les autres maisons de refuge, les maladies nerveuses se communiquent si facilement d'une femme aux autres.

C'est la vivacité de cette imagination féminine qui fait que bien souvent toutes les femmes croient et veulent faire ce que l'une d'elles croit et essaye de faire. Plusieurs exemples démontrent que tout ce qui agit vivement sur l'imagination des femmes peut bien vite égarer leur raison: ainsi on a vu éclater, parmi les jeunes filles de Milet, une véritable épidémie morale qui les portait toutes à se pendre, et une autre épidémie, parmi les femmes de Lyon, qui se réunissaient pour aller se jeter dans le Rhône.

Je n'en finirais pas, si je voulais dire jusqu'où peut aller une imagination égarée et l'influence funeste que la solitude peut avoir sur celui qui ne sait point se préserver d'un tel péril. On se plonge dans le silence de la retraite, on reste là des jours, des nuits, des années entières, seul avec soi-même. Que de rêves alors, que de visions étranges! qu'il est facile, dans une telle situation, de se laisser aller à toutes les promesses trompeuses de l'alchimie, à tous les égarements de la superstition! Celui qui ne veut vivre que de soi-même, a trouvé par là le meilleur moyen de mourir de faim, car, ainsi que le disait un ancien sage, il se nourrit de son cerveau et dévore son cœur.

Le penchant à la solitude est l'un des symptômes ordinaires de la mélancolie. L'homme qui éprouve ce sentiment de mélancolie fuit la clarté du jour et l'aspect du monde. Incapable de poursuivre fortement une autre pensée que celle qui le consume, il se fait de la vie une vraie torture. Cet état s'aggrave encore dans la solitude, lorsqu'une forte secousse n'imprime pas à l'imagination une autre direction; mais c'est déjà beaucoup que de parvenir à écarter de l'esprit mélancolique les idées dont il se repaît habituellement, et à changer la nature de ses désirs; il ne faut pas qu'il languisse dans la même jouissance, il ne faut pas qu'il convoite un bonheur unique qu'il ne peut atteindre, il doit rassembler ses forces, s'efforcer d'atteindre ce qui élèvera son âme et éviter ce qui la blesse. Si l'on parvient à lui faire adopter ces principes, si l'on peut l'attacher à un travail qui l'occupe sérieusement, on lui aura rendu un plus grand service qu'en le livrant à toutes les distractions du monde. Il conservera toujours sa propension à la mélancolie; mais cette propension pourra lui servir de mobile dans tout ce qu'il désirera vivement, dans tout ce qui exige de la persévérance.

Un Anglais atteint de spleen se brûle la cervelle. Avec cette même disposition d'esprit, les Français entraient jadis dans les cloîtres. Les Anglais ne se tueraient point s'ils avaient des couvents.

Lorsque la mélancolie éteint notre ardeur et subjugue notre activité, nous perdons bientôt le goût du monde, de la vie, et nous nous retirons dans la solitude. Rien n'est plus inséparable des divers genres de mélancolie que le désir de s'éloigner des hommes, de rompre toute relation avec eux, de ne parler à personne, de ne voir personne, et de n'entretenir aucune correspondance. On veut être seul pour se repaître en liberté des rêves, des images que l'on devrait par-dessus tout éviter. Les gens qui observent cet état maladif d'un homme mélancolique, lui répètent qu'il doit se distraire, voir le monde, fréquenter les bals. De tels avis sont sans doute dictés par une bonne intention, mais ils ne peuvent être efficacement suivis. Un homme mélancolique ne se résigne point à faire ce qui est contraire à ses goûts, à ses penchants, à sa conviction. La mélancolie jette le désordre dans l'âme: souvent elle anéantit l'effet salutaire de la religion, les bienfaits de Dieu, le bonheur humain.

Les livres de médecine ne démontrent point positivement quel est le siége de la mélancolie. Un changement presque imperceptible dans nos nerfs, un léger ébranlement, produit par une indigestion ou par un refroidissement, suffit parfois pour nous jeter tout à coup dans un abîme de tristesse, tandis qu'un changement tout aussi imperceptible, mais d'une autre nature, arrête un torrent de pensées affligeantes. Celui qui s'observe avec attention sait mieux que personne comment on doit s'y prendre pour prévenir ce premier état et favoriser le second. Mais il faut que les médecins connaissent aussi l'histoire, la nature d'un homme mélancolique; qu'ils sondent l'état de son âme jusque dans ses derniers replis, s'ils veulent savoir ce qui l'abat, ce qui la relève, ce qui lui est utile ou préjudiciable, et l'on remarque souvent que tel incident qui fait naître chez un homme une pénible mélancolie est précisément ce qui donne de la gaieté à un autre, et que ce qui soutient le courage de celui-ci brise les forces de celui-là.

La mélancolie est le fait d'un faux raisonnement, qui, avec le concours de certaines sensations maladives et pénibles, entretient dans l'âme les idées les plus décourageantes, et lui fait voir en elle et hors d'elle tous les objets sous le point de vue le plus affligeant. On n'est point mélancolique par cela seul que, pour se livrer à un travail important, on fuit la société. Avec des nerfs bien constitués, et un but honorable à poursuivre, on peut supporter longtemps la solitude, tandis qu'avec des dispositions prononcées à la mélancolie, la solitude devient bientôt très-dangereuse si on n'y entre point avec un travail de prédilection qui conduit perpétuellement l'esprit de pensée en pensée. Rien ne favorise tant le développement de la mélancolie et de la misanthropie que de songer constamment au motif de cette misanthropie.

C'est une erreur grossière que de regarder les distractions incessantes comme un remède à la mélancolie. Combien d'hommes ne deviennent mélancoliques que parce qu'ils ne peuvent trouver ni le repos ni la liberté qu'ils désirent! Que de fois ne s'irrite-t-on pas contre le monde, lorsqu'on ne peut parvenir à trouver un instant pour recueillir en paix ses idées! Dans quelle profonde mélancolie ne voit-on pas souvent tomber celui qui est forcé de traîner à chaque heure le même fardeau, qui chaque jour doit obéir à la volonté des autres, et qui ne peut aller où il lui plaît! Pour un homme atteint de mélancolie, la meilleure situation serait celle où il pourrait faire le plus de bien, et cette situation, il peut l'avoir dans la solitude, souvent mieux que dans le monde. Nous pouvons donc dire que la solitude, qui, dans certains cas, enfante et développe la mélancolie, peut, dans d'autres circonstances, la tempérer et la guérir.

Ce qu'il y a de plus triste pour un esprit mélancolique, ce qui le porte surtout à éviter le contact du monde, c'est de voir que personne ne le comprend, que parfois on vante sa gaieté, tandis qu'il se torture lui-même. Bien peu de personnes devinent les douleurs des autres, et l'homme froid ne voit point la pointe du dard caché dans un cœur malade; de même qu'on ne comprend point les souffrances d'une affection nerveuse, tant qu'elle ne se manifeste point publiquement par des convulsions, de même on n'est frappé des douleurs d'un homme mélancolique que lorsqu'il se brûle la cervelle. Vous pouvez passer des années entières en proie à toutes sortes de tortures, et les gens apathiques que vous avez coutume de voir seront persuadés que vous vous portez à merveille.

On peut paraître même fort gai aux yeux des ignorants dans le temps où l'on maudit le plus le monde et la vie. Jamais on n'avait vu à Paris, sur le Théâtre-Italien, un arlequin comparable à Carlin, qui mourut en 1778. Cet acteur avait le privilége de réjouir tout son auditoire; mais dès qu'il quittait ses habits bariolés, il redevenait silencieux et morne. Un jour, un malade se présente chez un médecin de Paris, et lui demande quel remède il devrait employer pour se guérir des accès d'une noire mélancolie: «Allez à la Comédie-Italienne, lui répond le médecin; il faudrait que votre mélancolie fût profondément enracinée en vous, pour qu'elle résistât aux plaisanteries de Carlin.—Ah! monsieur, s'écrie le malade, ce Carlin dont vous parlez, c'est moi! Je fais rire les autres, et n'en suis pas plus gai.»

Si un homme mélancolique ne peut vivre avec les personnes qui ne le comprennent pas, il est à regretter qu'il vive entièrement en lui-même; car souvent, comme nous l'avons dit, la mélancolie s'aggrave dans la solitude par le retour constant de la même idée, par l'absence de toute distraction. Un homme mélancolique devient souvent alors défiant et sauvage, quoiqu'il soit né peut-être avec un caractère hardi et entreprenant; il évite les lieux où différentes personnes se rassemblent; la clarté du soleil l'effarouche, car il éprouve plus de tranquillité lorsqu'il pense qu'on l'aperçoit moins, et il ne se sent jamais mieux que par un ciel sombre, au milieu de la pluie et de l'orage. C'est un supplice pour lui que de sortir de sa retraite; il voudrait, quand il passe dans les rues, ne rencontrer aucune âme vivante. Une obscurité continuelle règne dans sa chambre; il frissonne, il doit recevoir une visite, et on ne saurait le rendre plus malheureux qu'en le forçant, par un excès de politesse, à aller dans le monde. La solitude est un poison pour lui, mais il aime ce poison.

Une sensibilité extrême, une très-grande vivacité d'imagination, anéantissent les forces de l'esprit. Ah! comme on cesserait de porter envie aux hommes qui sont parvenus à se distinguer, si l'on savait que la douleur les accable souvent pendant des années entières; qu'elle trouble leur mémoire et qu'elle leur enlève parfois jusqu'à la faculté de penser! Quelle pitié on éprouverait pour eux si l'on savait ce que ces hommes, si heureux en apparence, souffrent pendant de longues nuits, lorsqu'ils cherchent en vain le sommeil! Haller, qui, jusqu'à sa mort, fut passionné pour la gloire, Haller, ce savant si renommé, était tellement affaibli, sur la fin de sa vie, qu'il tombait dans le plus profond accablement lorsqu'il n'avait pas pris huit grains d'opium. Sa mélancolique imagination ouvrait à ses yeux des abîmes d'où il voyait sortir des fantômes qui éteignaient en lui les lumières d'un christianisme éclairé.

Une telle prostration d'esprit est affreuse, quoiqu'il s'y trouve des intervalles où l'âme reprend son énergie. Mais il est plus affreux encore de tomber dans une de ces situations où l'on ne sent plus rien, où l'on est indifférent à toutes les émotions d'autrefois, à tout ce qui était un plaisir ou une peine: alors on veut être seul, et on ne jouit point de la solitude; on quitte le monde pour rentrer dans sa retraite, et l'on regarde avec dégoût tout ce qu'il y a dans cette retraite. On regarde ses livres comme des lambeaux bariolés de différentes couleurs qui ne servent qu'à donner le vertige. On est tenté de jeter au feu, sans les lire, toutes les lettres que l'on reçoit. On n'accueille qu'avec colère tous les éloges que le monde prodigue parfois avec tant de légèreté, et l'on regarde d'un œil sec et indifférent les trames de la calomnie, les machinations perfides d'une critique haineuse. On ne trouve plus dégoût aux productions de l'esprit; qu'importe que le soleil se lève ou que la nuit descende, on n'éprouve plus aucune joie à voir le retour de l'aurore ni aucun repos dans le sommeil, on ne ressent chaque jour que de nouvelles douleurs et une nouvelle indifférence pour tout.

Il existe des exemples terribles des effets produits par la solitude sur les imaginations mélancoliques, des exemples de folie, d'erreurs extravagantes auxquelles on aurait peine à croire.

Lorsqu'une nature mélancolique se tourne du côté des idées religieuses, la solitude devient pour elle un véritable enfer. On se figure alors qu'on est abandonné de Dieu et des hommes, on a horreur de ses semblables, et l'on se fait un tourment des dogmes de religion qui devraient être une efficace consolation.

Haller était en proie à cette mélancolie religieuse, lorsqu'il renonça aux affaires publiques dans les dernières années de sa vie; dès lors il ne vécut qu'avec ses livres; et souvent il n'apercevait pas même les personnages de distinction qui venaient le visiter; je le vis deux années avant sa mort dans cette douloureuse situation. Rien ne l'animait tant qu'un vif désir de gloire et le besoin d'avoir perpétuellement un prédicateur à ses côtés. Il faisait venir autant de prêtres qu'il pouvait, sans se préoccuper de leur système ni de leurs talents; il demandait à chacun d'eux un secours moral, de même qu'un malade incurable, après avoir épuisé les ressources réelles de l'art, s'adresse à quiconque lui offre encore un moyen de guérison.

Haller poussait à l'extrême ses idées d'orthodoxie; il s'était fait une théologie dure et inflexible comme son caractère, qui lui plaisait, mais qui ne pouvait convenir à son état moral.

Quelques jours avant sa mort, Haller écrivit à un de ses amis, au bon et savant Heine de Goettingue, que, près d'entrer dans l'éternité, il croyait à la bonté infinie du Rédempteur, que cependant il ne savait encore s'il devait espérer, qu'il voyait tous ses vices rangés autour de lui comme une formidable armée amassée, pour sa perte, pendant soixante et dix ans. Il désirait que le docteur Lesse, renommé comme un excellent théologien, lui indiquât quelques livres peu étendus qu'il pût lire encore pour se sauver des terreurs de la mort. «Je termine cette lettre trop vite, ajoutait-il, mais je vous raconterai ce qui arrivera de nouveau.»

Il ne raconta plus rien, et quelques jours après sa mort, un jeune gentilhomme de Berne écrivit à Goettingue une lettre qui produisit en Allemagne une vive rumeur. Il était dit dans cette lettre qu'à ses derniers moments Haller, ayant réuni des théologiens autour de lui, leur avait déclaré qu'il ne croyait à rien et qu'il lui était impossible de croire, quelque désir qu'il en eût.

Par l'effet de sa mélancolie religieuse, Haller ne croyait pas qu'il pût compter sur la miséricorde de Dieu; il craignait la mort et ne cachait point cette crainte. C'était la pensée du jugement dernier qui lui causait ces sombres terreurs, et, comme il le disait lui-même, c'était la laideur de son âme. C'est ainsi que par la mélancolie religieuse on méconnaît l'admirable bonté de Dieu et sa suprême justice. Si Haller eût vécu dans une solitude oisive, une telle mélancolie l'eût torturé du matin au soir; il la réprimait par l'opium et par le travail, mais elle le reprenait avec une force terrible dès qu'il se remettait à parler du sujet de ses frayeurs avec les théologiens, ou lorsqu'il était seul et qu'il ne travaillait pas.

On peut juger par tout ce que je viens de dire du péril auquel les natures mélancoliques sont exposées dans la solitude, et on doit voir que l'imagination est la partie faible sur laquelle la solitude exerce d'abord l'influence la plus funeste.

Nous ne parlerons pas encore des moyens les plus propices à employer pour remédier à ce triste état de l'âme, quoiqu'il nous en coûte de ne point présenter immédiatement des consolations à ceux que ce tableau des souffrances morales affligerait. Si quelque lecteur mélancolique a la patience de continuer jusqu'à la fin la lecture de ce livre, j'espère lui démontrer aussi les avantages de la solitude et lui faire voir comment, lorsqu'on sait occuper son temps, on peut parvenir à dissiper dans la retraite la mélancolie la plus sombre.

On se ferait une fausse idée de ce que j'ai dit des dangers de la solitude pour l'imagination, si l'on pensait que ce danger existe dans tous les cas; il faudrait que j'eusse l'esprit complétement aveugle pour ne pas observer que le repos, la retraite, apaisent souvent les orages d'une imagination malade. Qui oserait parler de distraction à celui qui est affecté d'une sensibilité maladive, lorsque le moindre bruit que l'on entend, lorsque le moindre entretien forcé nous cause une sensation si pénible? Rien alors ne procure quelque soulagement que le repos, et l'on arrive à ce repos en s'efforçant d'attacher son âme à une idée simple et en végêtant comme on peut jusqu'à ce que la crise soit passée.

Loin de moi donc l'idée que la solitude nuit à l'imagination dans toutes les circonstances; c'est dans la solitude au contraire que la pensée de l'homme enfante ses plus belles œuvres; mais si l'on en abuse, elle devient préjudiciable.» La masse de bonheur, a dit Addison, et de douleur que l'imagination peut produire est grande. Dieu connaît tous les moyens d'agir sur elle: il peut éveiller, comme il lui plaît, la pensée en nous, et il peut rendre cette pensée riante ou terrible. Il peut, sans le secours de la parole, faire surgir des images dans notre âme et faire passer sous nos yeux les scènes les plus variées sans le secours des objets extérieurs. Il peut ravir l'imagination par les plus belles visions, ou l'épouvanter par des monstres tels que nous maudissons l'existence et que nous voudrions être plongés dans le néant. Il peut, par l'effet de l'imagination, exalter ou torturer notre âme de telle sorte que nous nous croyions dans l'enfer. De là viennent, suivant la nature que Dieu nous a donnée pour le bien et que nous-mêmes nous corrompons dans la solitude, ces égarements, ces fantômes, ces chimères de la mélancolie.»

CHAPITRE V.
DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE POUR LES PASSIONS.

Toutes les passions agissent avec plus de force et plus d'impétuosité dans la solitude, parce qu'elles y sont concentrées sur un seul point.

Au milieu d'un calme apparent, les passions couvent sous une cendre trompeuse, lorsque l'homme ne s'occupe que de ses propres idées et exerce son imagination en lui faisant constamment parcourir le même cercle.

Ne vous fiez point à un homme hautain, même lorsqu'il vous paraît solitaire et souffrant, et gardez-vous de l'offenser. Ses passions dorment. Vous pouvez plier un corps élastique, mais soyez prudent; il vous frappera au moment où il ne sera plus comprimé. Pour les hommes portés à la susceptibilité et aux grandes passions, la solitude est dangereuse, car elle excite et développe de plus en plus ces penchants. Toutes nos passions nous suivent dans la solitude. La moindre maladie morale s'y aggrave, parce qu'on se représente vivement et sans cesse ce qui était et ce qui est. Là, on n'oublie rien; là, toutes les vieilles plaies se rouvrent; là, nulle pointe de flèche ne s'émousse. Tout ce qui nous a jadis agité, tout ce qui s'est gravé dans l'imagination nous apparaît alors, ou comme un spectre qui nous poursuit avec une rage infatigable, ou comme un ange qui nous montre à tout instant une félicité céleste.

Dans la morne stérilité des petites villes, où un petit nombre d'hommes oisifs vivent toujours entre eux, la solitude exerce visiblement une fâcheuse influence sur la tête et le cœur. On ne devrait point s'attendre à trouver tant de mouvement et tant d'ardeur au sein d'un tel repos; car, voyez comme les habitants des petites villes sont indolents et désœuvrés, et quel ennui les accable dans leur pauvreté d'idées, quand une fois ils sont sortis de table, qu'ils cessent de jouer ou de disserter sur la politique; rien ne distrait ces braves gens que ce qui se passe dans la rue, et ce qu'ils aperçoivent en se regardant du matin au soir les uns les autres par la fenêtre.

Mais c'est précisément cette disette d'idées qui donne tant de vivacité aux mouvements de passion de ces petits bourgeois. Des circonstances frivoles, des incidents auxquels personne, dans une grande cité, ne prend le moindre intérêt, occupent toute une petite ville, depuis la grande dame jusqu'à la servante, depuis le haut fonctionnaire jusqu'au simple artisan. L'étincelle de l'enthousiasme existe dans l'esprit de tous les hommes; mais, à moins de l'avoir vu soi-même, on ne saurait se figurer combien de choses insignifiantes font éclater cette étincelle dans les petites villes.

Les personnages importants des petites villes ont une effroyable faconde. Que Dieu prenne pitié du jeune homme raisonnable et intelligent qui habite une de ces petites villes dont les graves magistrats n'ont jamais ouvert un livre et ne savent rien!

Lorsque César allait en Espagne, il passa par une bourgade des Alpes où l'on ne comptait qu'un petit nombre d'habitants misérables. Ses amis lui demandèrent en riant s'il était possible que, dans une telle bicoque, on recherchât les emplois publics et les dignités avec autant d'avidité qu'à Rome, s'il s'y trouvait des factions dans le sénat, et si les hommes du pouvoir y étaient également jaloux l'un de l'autre.

Oui, sans doute, on trouve dans les plus petites villes les passions, les rivalités, l'ambition, qui ébranlent les empires les plus considérables; les rôles y sont seulement plus mal joués, et les sottes causeries, et les plus petites susceptibilités deviennent le mobile des plus grands événements. Qu'on se permette d'exprimer le moindre doute sur la beauté, sur l'intelligence, sur le pouvoir, sur les qualités angéliques d'une de ces femmes qui brillent comme le soleil dans une petite ville, il n'en faut pas davantage pour allumer le volcan. Qu'on se laisse aller à la moindre contestation avec l'être le plus insignifiant de cette même petite ville, et l'on fera autant de bruit que le duc de Crillon devant Gibraltar.

Un écrivain anglais prétend qu'il y a moins de calomnie à Londres que dans les petites cités d'Angleterre. Comme il existe à Londres une plus grande quantité d'hommes qui méritent d'être remarqués et blâmés, on se contente ordinairement de signaler leurs folies, et l'on ne s'irrite que lorsqu'on se croit personnellement offensé. Mais dans ces petites bourgades isolées où, pendant une longue suite d'années, les mêmes familles habitent les mêmes maisons, la médisance procède par généalogie, et l'on raconte les fautes de chaque génération en ligne ascendante. J'ai appris dans une de ces villes, dit cet Anglais, comment chaque individu avait acquis sa fortune, et si j'avais voulu croire tout ce qu'on m'exposait à ce sujet, j'aurais dû être convaincu que pas un de ceux dont on me parlait n'était légalement possesseur de ses biens. On m'a conté ensuite les amours de je ne sais combien de fats et de coquettes enterrés depuis plus de trois siècles, et l'on m'a entretenu des infamies de plusieurs personnes dont le nom serait depuis longtemps oublié, si, en le rappelant, on n'espérait porter atteinte à l'honneur de leurs descendants.

Dans les grandes villes, on oublie les gens que l'on hait, parce qu'on ne les voit pas, ou qu'on peut, quand on le désire, éviter de les voir. Dans les petites villes, au contraire, ces gens-là sont à tout instant près de vous, et il faut, d'année en année, supporter ce fardeau. Une vieille femme dévote d'une petite ville de Suisse me disait un jour: «Je ne veux point faire connaître les défauts des méchantes gens de cette ville, car ces gens-là sont incorrigibles; mais ce qui me désole, c'est de penser qu'un jour je ressusciterai avec eux.»

Quand le présomptueux magistrat d'une petite ville s'en va, fier et superbe, promener de côté et d'autre son oisiveté, il est certain que tous les objets se peignent à ses yeux sous une autre couleur qu'aux vôtres et aux miens. L'isolement, l'absence de lumière, la contrainte de la pensée, l'étroitesse de l'esprit, le morne horizon d'un cercle restreint, la pauvreté, l'ambition, l'ennui, la gourmandise, l'influence toute-puissante d'un homme qui n'a d'autre mérite qu'un babil intarissable, font beaucoup de mal et enfantent une quantité de sottises dans les petites villes. C'est une des conséquences funestes de la solitude, et à mesure que je développerai mes idées, on sera surpris de voir avec quelle effrayante énergie les passions peuvent se développer dans la solitude.

L'amour n'agit jamais avec plus de force que lorsqu'on le fuit. Les amants heureux ne connaissent guère la mélancolie de l'amour; mais s'ils rencontrent des obstacles, s'ils essayent d'échapper à ces deux poisons de l'âme, si la froide raison élève sa voix contre l'amour, si deux cœurs qui ne peuvent vivre l'un sans l'autre sont séparés, c'est alors que l'amour éclate avec tout son pouvoir, c'est alors qu'on apprend à connaître l'amour.

Il est plus facile de renoncer au monde qu'à l'amour. On peut s'éloigner des hommes, des réunions joyeuses, de tous les plaisirs que le monde nous offre; on peut, dans les transports de l'amour, oublier l'envie et ses fureurs, les disgrâces, les déceptions, les malheurs de toute sorte; mais on n'oublie point le véritable amour, ce qui a été et ce qui n'est plus, cet accord harmonieux de l'âme et de l'existence détruit par le sort. Tous les charmes de la solitude ne tempèrent point les souffrances de l'amour; toute la nature nous semble triste et désolée quand nous la contemplons avec un cœur malade; des torrents de larmes n'effacent point une seule trace du passé. Nos pleurs ne tarissent pas à l'aspect d'une de ces fleurs des champs que nous cueillions autrefois avec une personne aimée; elles ne tarissent pas sous les rameaux verts des bois, au bord des ruisseaux paisibles. Rien n'apaise les regrets des joies qui ne sont plus, le souvenir d'un songe ravissant.

La solitude ne triomphe pas de l'amour: le berger fait retentir les vallées de ses cris de douleur, et le cénobite inonde sa retraite de ses larmes. Le nom chéri s'échappe à tout instant de nos lèvres: les échos le répètent; on le grave partout, il se place entre Dieu et nous. Le couvent de Saint-Gildas, en Bretagne, était situé sur la cime d'un roc solitaire, baigné par les flots de la mer. Dans cette retraite sauvage, Abeilard voulait oublier son Héloïse au milieu des exercices de la piété, il voulait effacer par ses larmes l'image de la jeune fille; mais sa vertu naissante, sa piété trop faible encore, ne purent le préserver d'un nouvel orage. Il reçoit une lettre d'Héloïse, et à l'instant même son amour se réveille. Héloïse était faible, mais lui se trouvait plus faible encore et plus digne de pitié. Abeilard avait éprouvé avant Héloïse, ainsi qu'on peut le voir dans sa réponse, les salutaires effets de la grâce, mais il étouffa lui-même ce sentiment; il ne répondit point à Héloïse comme un maître, comme un confesseur, mais comme un homme qui a aimé, qui aime encore, qui l'avoue, et qui ne peut consoler celle qu'il regrette en lui racontant ce qu'il souffre d'être séparé d'elle.

La solitude est un poison et non pas un remède pour les amants. Elle est insupportable pour un cœur agité; l'ennui s'accroît dans le silence de la retraite. A Saint-Gildas, Abeilard ne cessait de pleurer; naguère déjà le Paraclet avait retenti de ses sanglots. Condamné comme un captif à une solitude éternelle, il passait ses jours dans les soupirs et ses nuits dans les douleurs. «Au milieu de ces déserts, disait-il, qui ne sont point rafraîchis par la rosée du ciel, on aime ce qu'on ne devrait plus aimer; les passions excitées par la solitude subjuguent l'âme dans ce silence profond, et l'on oublie Dieu, mais jamais l'amour.»

Les lettres d'Héloïse sont douces, caressantes, mais respirent aussi un amour violent et invincible. «Je désire avec ardeur te voir, dit-elle; mais comme je ne puis l'espérer, je veux soulager mon cœur en lisant quelques lignes de ta main.» Héloïse ne demande point à Abeilard des lettres savantes, étudiées, qui portent le cachet de son esprit: elle ne veut que des billets dictés par le cœur, écrits au courant de la plume, et dont la raison ne pèse point les expressions.» Combien je m'abusais, dit-elle, lorsque, te croyant tout à moi, je pris le voile avec la résolution de vivre à jamais sous tes lois. Je m'enfermai dans un cloître pour être à toi, pour te servir. Tu désirais, après ton malheur, que je me retirasse du monde; maintenant, pourquoi te le cacher? ce n'est point par piété que je me suis ensevelie dans ces murs. Je suis dans le cloître, j'y reste, j'y vis; mais si tu ne vis pas pour moi, si tu ne m'aimes pas, si tu ne t'occupes pas de moi, à quoi me sert cette prison? où est ma récompense? Ces chastes vêtements, je les ai pris après notre crime, après ton malheur, et non point par le désir de faire pénitence. Je me tourmente et je lutte en vain: au milieu des fiancées du Seigneur, je suis ta servante; parmi ces nobles esclaves de la croix, je suis une misérable offrande de l'amour humain; je suis à la tête d'une communauté, et je ne vis que pour Abeilard.»

Abeilard répondit à Héloïse: «Arrache-toi à ces restes honteux de ta passion. Hélas! si tu me voyais avec ce visage décharné, ce regard morne et triste, que penserais-tu de mes lâches soupirs et de mes larmes inutiles? Ah! je suis abattu par l'empire de l'amour et non par la croix. Héloïse, plains-moi et délivre-moi de l'amour; je suis un pauvre pécheur qui, dans les moments de grâce où il recouvre sa raison, se prosterne devant son juge, colle ses lèvres sur le sol et baigne la poussière de ses larmes. Pourrais-tu venir, pourrais-tu me voir dans cet état et réclamer encore mon amour? Viens, si tu l'oses, dans tes vêtements religieux, te placer entre Dieu et moi! viens, et empare-toi des pensées que je dois à Dieu seul! viens seconder le méchant esprit et sois l'instrument de sa rage! Quel pouvoir n'as-tu pas sur ce cœur dont tu connais toute la faiblesse! Mais non, fuis-moi, et je suis sauvé! Arrache-moi à la perdition, je t'en prie, je t'en conjure par ton affection qui m'a été si chère, par nos souffrances communes. Ne pas me témoigner de l'amour, ce sera encore de l'amour.»

L'amour luttait plus violemment contre la grâce et la raison dans le cœur de la pauvre Héloïse. Chaque ligne de sa lettre montre l'influence que la solitude exerçait sur son amour: «Dans ce temple de la chasteté, dit-elle, je ne suis couverte que des cendres du feu qui nous a consumés. Je suis une pécheresse, je l'avoue; mais au lieu de pleurer sur mes péchés, je ne pleure que mon amant. Au lieu d'abhorrer mes fautes, je n'éprouve que le désir d'en commettre de nouvelles. Je connais les obligations que mon habit m'impose; mais je ressens bien mieux l'empire—qu'exerce sur une âme sensible—l'habitude d'aimer. Je me sens maîtrisée et vaincue par ce tendre penchant. L'amour égare ma raison et ma volonté. Tantôt je cède aux pressentiments qui s'élèvent en moi; tantôt je laisse aller mon imagination à tout ce qui charme ma tendresse. Aujourd'hui je découvre tout ce que je jurais hier de te cacher à jamais. J'avais pris la résolution de ne plus t'aimer; je m'affermissais dans mes vœux, je regardais mon voile, je me disais que j'étais ici morte et ensevelie. Mais voilà que mon amour dissipe toutes ces résolutions, et jette un nuage sur ma raison et sur ma piété. Abeilard, tu règnes dans des replis si profonds, si cachés dans mon cœur, qu'il m'est impossible de t'y saisir. Si j'essaye de briser la chaîne qui m'attache à toi, tous mes efforts sont inutiles, je ne fais que la resserrer davantage. Par pitié, secours une malheureuse, afin qu'elle renonce, s'il est possible, à ses désirs, à elle-même, à toi. Si tu es mon amant, si tu es mon père, secours ta bien-aimée, ta fille.»

Dans une telle situation, les amants se croient souvent à l'abri des sensations voluptueuses, et la volupté la plus ardente enflamme leur cœur. «Si je n'avais eu pour toi qu'un sentiment de volupté, dit encore Héloïse, lorsque tu es tombé entre les mains de tes bourreaux, j'aurais pu trouver ailleurs une consolation. Je n'avais que vingt et un ans. Quel âge! Combien d'hommes se seraient offerts à moi pour remplacer Abeilard! Et qu'ai-je fait? Je me suis enterrée vivante dans un cloître. J'ai surmonté les désirs de l'amour au temps où ils surmontent tout. A présent, je te conserve encore les restes de ma beauté flétrie, mes nuits de veuvage, mes longs jours que je passe sans toi; et comme tu ne peux plus jouir des jouissances d'autrefois, je reprends tout, et je le donne à Dieu.»

Mais l'amour ne laissait pas plus de repos à Héloïse dans l'abbaye du Paraclet que dans le cloître d'Argenteuil; ce ne fut que vers la fin de sa vie, et après des luttes incessantes, que la pauvre femme recouvra quelque tranquillité.

Cette passion brûlante, ce délire de l'amour, condamnés par la raison et par la morale, se développent dans le cœur d'Héloïse et d'Abeilard par l'effet de la solitude et de la séquestration du monde; et cet exemple et d'autres que nous pourrions citer prouvent assez combien la solitude est dangereuse pour un amour qui ne respire que la volupté.

Pétrarque, dont l'amour était d'une nature plus délicate que celui d'Héloïse, a éprouvé comme elle que l'amour touche de près à la mélancolie, car il a bien souffert de cette passion. A la fleur de l'âge, il s'en alla près de la source de Vaucluse chercher un refuge pour ses douleurs. «Mais, hélas! dit-il, je ne savais ce que je faisais; je ne pouvais trouver le secours dont j'avais besoin. Partout je portais avec moi mes inquiétudes cruelles. Seul, délaissé, sans appui, je souffrais plus dans ma retraite qu'en tout autre lieu. Sans cesse, dévoré par l'amour, j'exhalais dans les vallées ces soupirs et ces plaintes que l'on a entendus partout et dont on a trouvé le son agréable.»

L'amour était dans l'âme de Pétrarque un noble combat de la vertu, une volupté du cœur élevée au-dessus des désirs terrestres, une douce mélancolie, une harmonie céleste. Dans le cœur d'Héloïse et d'Abeilard, c'était une effervescence impétueuse, c'était le bouillonnement d'une ardeur sensuelle.

Les besoins de l'amour ne sont souvent que l'effet de l'imagination, l'illusion d'un esprit malade. Pour pouvoir vous vaincre vous-même, sachez vaincre votre imagination; c'est elle qui porte le trouble dans vos sens; que de fois ils seraient calmes si vous parveniez d'abord à la calmer elle-même!

«On ne peut étouffer les besoins de l'amour,» disait une femme allemande. Mais en observant des jeunes gens qui adoptaient cet axiome, j'ai pu reconnaître toutes les victoires que l'homme est capable de remporter dans cette lutte, quand il a une ferme volonté. Un visage languissant, un regard abattu, des joues caves, des mains tremblantes, ne m'ont que trop souvent révélé que la chasteté est la première des règles et le plus efficace des remèdes pour les jeunes gens qui se figurent qu'ils ne peuvent comprimer les besoins charnels de l'amour. Je puis dire à ces jeunes gens avec Rousseau: «Si jamais objet lascif n'eût frappé nos yeux, si jamais idée déshonnête ne fût entrée dans notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne se fût fait sentir en nous, et nous serions demeurés chastes, sans tentations, sans efforts et sans mérite.»

Il n'y a rien de plus dangereux pour les hommes enclins à cette maladie morale que la solitude, et surtout la solitude oisive. Les idées obscènes les poursuivent là, et les surprennent au milieu de leurs meilleures résolutions.

Par l'effet de la retraite, de l'oisiveté, une tête ardente peut être portée à toutes les erreurs imaginables, à tous les vices, à tous les crimes. L'oisiveté seule, au milieu de la vie morale, est pleine de dangers signalés dans tous les temps. Les anciens législateurs connaissaient ce redoutable écueil: Dracon et Pisistrate frappaient de la peine de mort la paresse et l'oisiveté, afin d'assurer, par cette rigueur de la loi, la tranquillité des villes, et d'établir l'activité dans les campagnes. Périclès envoya des colonies dans la Chersonèse, à Andros, dans la Thrace et en Italie, pour purger Athènes d'une foule de citoyens que l'oisiveté rendait chaque jour plus suspects et plus dangereux. Nos désirs frivoles, nos faux besoins, sont en un certain sens un bienfait pour les grands États par l'occupation qu'elles donnent, dans les cités populeuses, à une multitude d'ouvriers. Pour mettre Londres en combustion, il suffirait de détourner pendant une semaine le peuple de ses travaux journaliers; bientôt on verrait l'immense cité désolée, ravagée par la rébellion aux lois, la guerre civile, la flamme de l'incendie.

CHAPITRE VI.
AVANTAGES GÉNÉRAUX DE LA SOLITUDE.

La solitude nous touche en nous offrant l'image du repos. Le tintement lointain du cloître solitaire, le silence de la nature par une belle nuit, une haute montagne, près d'un ancien monument en ruines, ou dans les ombres d'une forêt profonde, répandent dans l'âme qui se recueille une douce mélancolie et détournent ses pensées du tumulte des hommes. Mais celui qui ne sait pas trouver en soi un ami, une société, qui ne se sent point à l'aise dans ses propres pensées, celui-là assimile la solitude à la mort.

Tout ce que j'ai dit des inconvénients, des dangers de la solitude, ne porte aucune atteinte aux salutaires effets que la solitude peut avoir, si en s'y retirant on sait faire un sage emploi de son repos, de sa liberté et veiller sur son avenir. On passe à travers les écueils les plus périlleux, quand on distingue les signaux et les endroits redoutables. Ils n'éprouvent rien non plus contre la solitude, ces hommes qui, dominés par le besoin de vivre perpétuellement hors d'eux-mêmes, s'attachent de toute leur force au monde et traitent de non-sens les mots de retraite et de tranquillité. Ces hommes-là ne restent chez eux que le temps nécessaire pour s'habiller, recevoir des visites, et n'ont pas la moindre idée des bienfaits de la solitude.

Aussi je ne prétends recommander la solitude qu'à ceux qui savent encore apprécier les jouissances de l'esprit, les développements de l'intelligence et les efforts de la vertu, à ceux qui peuvent sans crainte se trouver seuls avec eux-mêmes et qui savent goûter les joies paisibles de la vie domestique. Celui qui a perdu ces heureuses facultés, celui qui ne cherche sa satisfaction qu'à la table et dans le jeu, n'a pas besoin qu'on essaye de lui en procurer une autre. Otez-lui ses cartes, vous lui ôtez la vie. Celui qui dédaigne le travail de l'esprit, qui regarde comme une sotte affectation les sentiments les plus délicats de l'âme et qui, dans sa rudesse de caractère, se moque de la sensibilité, celui-là ne peut trouver aucun plaisir à se retirer en lui-même. Beaucoup de femmes du monde ne pourraient non plus consacrer à de sérieuses pensées autant de temps qu'elles en emploient à leur toilette.

Les ministres de l'Évangile donneraient à la sagesse des apparences trop austères, s'ils s'éloignaient de la société et de ses distractions, mais c'est ce qu'ils ne font pas. Pour un grand nombre d'entre eux la solitude est insupportable. A quel terrible ennui ne serait pas livré maint pasteur orthodoxe d'Allemagne, s'il ne faisait pas chaque soir sa partie de cartes, et maint prédicateur anglais, s'il ne passait pas la nuit dans quelque taverne! Le temps n'est plus où l'on attachait tant de prix à la vie contemplative et où chacun croyait se rapprocher du ciel à mesure qu'il s'éloignait du monde.

Mon intention est d'examiner d'abord quels sont en général les avantages de la solitude dans la vie journalière. Je démontrerai comment elle habitue l'homme à vivre avec lui-même, et j'espère faire voir qu'il n'est point de chagrin si amer, de tristesse si cruelle qu'une solitude bien employée ne puisse adoucir; qu'il n'y a point de bonheur réel à attendre dans la vie, si on ne trouve pas ce bonheur dans sa maison; que les plaisirs de l'esprit surpassent les jouissances des sens; que les joies du cœur sont ouvertes à tout homme dans chaque âge et chaque condition; que l'amour du travail accroît et soutient les forces de l'âme; que la solitude fait naître en nous de nouvelles vertus, qu'elle donne à notre caractère et à nos sentiments plus d'énergie et d'indépendance. J'espère faire voir enfin que nulle part on n'apprend aussi bien que dans la solitude à connaître son propre cœur, à observer et à juger sainement les choses extérieures, que là on acquiert le pouvoir de réprimer ses mauvaises passions, et que là on peut jouir des plaisirs vraiment durables de la félicité intime.

Si l'on compare les joies de la vie du monde et ses distractions les plus recherchées avec les avantages les plus communs de la solitude, on reconnaîtra la vérité d'observation de ces philosophes qui regardaient le tumulte de la société et la dissipation comme incompatibles avec l'exercice d'une sage raison, la recherche de la vérité et la connaissance du cœur humain.

La raison de l'homme du monde est quelquefois étouffée par cette foule de préjugés qu'il doit respecter, et qui énervent son âme. Tant de frivolités, tant de jolies on peut dire, amollissent son esprit! Il ne voit point les choses telles qu'elles sont, et ne connaît point les plaisirs réels et assurés. Le désordre règne dans sa pensée, et son cœur est plein de chimères.

Celui, au contraire, qui s'est accoutumé à vivre avec lui-même, à juger sérieusement le prétendu bonheur et les trompeuses distractions du monde, voit ce monde dépouillé de ses vains prestiges, et s'aperçoit que nous recherchons bien des choses qui ont plus d'apparence que de réalité. Mais il arrive rarement qu'on se livre à de telles réflexions, et il est bien peu d'hommes qui connaissent le vrai bonheur.

Celui qui dissipe ses années de jeunesse dans le tourbillon de la société ne pense pas qu'il faut semer dans les jours de printemps pour récolter dans l'arrière-saison. Je ne parle point des gens qui jouissent d'une forte santé et que la mort surprend au milieu de leur vie insouciante. Mais comme nous devons savoir que tous, tant que nous sommes, la joie nous quitte tôt ou tard, que nous ne pouvons être sûrs d'une santé durable, comme nous nous abstenons de faire ce qui donnerait à notre corps des forces pour supporter le fardeau de la vieillesse, nous devrions au moins tâcher de donner à notre âme une force indestructible. La santé la plus brillante peut être détruite en un instant; mais nous devrions garder le feu sacré de notre âme, de telle sorte qu'il ne s'éteigne jamais. Prudence et vertu, fermeté devant les hommes et crainte devant Dieu, voilà ce qui nous aide à porter le poids de nos souffrances, voilà ce qui nous soutient et ce qui peut nous relever encore dans notre abattement.

Le dégoût et la satiété sont la suite inévitable de l'ardeur avec laquelle on se précipite au milieu des divertissements du monde. Celui qui, après avoir vidé jusqu'à la dernière goutte la coupe du plaisir, est forcé de s'avouer qu'il n'y a pour lui plus rien à espérer, plus rien à faire dans le monde; celui qui, fatigué des jouissances qu'il a longtemps convoitées, s'étonne de sa propre insensibilité; celui qui ne possède plus cette puissance magique de l'imagination qui colore et embellit toutes les choses de la vie, appelle en vain à son secours les filles de la volupté. Leurs caresses ne font qu'irriter ses regrets et leur chant harmonieux n'apaise point sa tristesse. Voyez ce vieillard qui cherche encore à continuer le cours de ses galanteries: il voudrait paraître enjoué et il est lourd, il voudrait briller et on se raille de lui, il veut faire de l'esprit et il fatigue ses auditeurs. Ses paroles n'ont plus aucun sel, ses compliments sont usés, les jeunes gens se moquent de ses anciennes galanteries; mais il reste le même aux yeux du sage qui l'a vu jadis briller dans les cercles de la folie et s'élancer gaiement dans les demeures du vice.

Souvent les hommes sérieux sentent s'éveiller en eux une forte pensée au milieu des assemblées les plus bruyantes, lorsqu'ils songent à ce qu'ils pourraient faire et qu'ils voient ce qu'ils font. Plus d'une noble entreprise exécutée dans la retraite, plus d'une action éclatante a été conçue dans une salle de bal, dans la rumeur de la danse et le bruit de la musique. Peut-être une âme pure et élevée ne rentre-t-elle jamais si sérieusement en elle-même que dans ces réunions tumultueuses, où la multitude s'abandonne au vertige des sens et se laisse emporter par le tourbillon de la folie.

C'est pour se fuir eux-mêmes que les esprits frivoles, stériles, recherchent si avidement les distractions de la société. On se hâte de saisir tout ce qui peut égayer un jour, un instant; et il faut que ce soit quelque chose de nouveau, qui porte ces pauvres esprits au dehors, et les enlève à eux-mêmes. Avez-vous assez de ressources d'imagination pour inventer à toute heure un moyen d'amuser ces gens désœuvrés, vous leur rendez un grand service, vous êtes leur meilleur ami. Chacun trouverait cependant, s'il le voulait, assez d'occupation pour n'être pas à charge à soi-même, et ne pas perdre inutilement son temps. Mais comme il n'attache de prix qu'aux amusements extérieurs, il perd peu à peu la force d'exercer sa propre action, et subit celle de tout ce qui l'entoure. De là il résulte que nul être n'est plus malheureux, sur la fin de sa vie, que le riche dominé par les désirs sensuels.

Les nobles et les courtisans se figurent que leurs plaisirs ne paraissent futiles qu'à ceux qui ne peuvent y prendre part. Selon moi, ils se trompent. Un dimanche, en revenant de Trianon, j'aperçus de loin une foule nombreuse réunie sur la terrasse du château de Versailles. Louis XV était aux fenêtres du palais avec sa cour. On avait placé des bois de cerf sur la tête d'un homme remarquable par son agilité à la course, et on l'appelait le cerf. Une douzaine d'autres individus s'élançaient après lui, faisant l'office de chiens. Cerf et chiens se précipitaient dans le bassin, puis en sortaient, et couraient de côté et d'autre, aux acclamations des spectateurs.—Que signifie un tel spectacle? demandai-je à un Français qui se trouvait près de moi.—Monsieur, me répondit-il d'un ton sérieux, c'est pour le divertissement de la cour.

Les hommes de la classe la plus obscure sont plus heureux que ces maîtres du monde avec leur cortége d'esclaves, avec les tristes moyens auxquels ils ont recours pour se procurer un rapide passe-temps. Le grand seigneur cache dans les salons, sous un visage riant, un cœur rongé de soucis, et disserte avec les apparences du plus vif intérêt sur des événements qui ne le touchent en rien. Les uns et les autres se trompent mutuellement. La plupart d'entre eux sont pourtant dans leur véritable élément, et se réjouissent de voir des salons remplis d'une société dont chaque membre compte au moins seize quartiers de noblesse et plusieurs titres imposants.

Ce sont ces images de la raison qui troublent si souvent le bonheur de la vie sociale. De là vient l'insupportable orgueil des grands seigneurs, l'incroyable ambition des gens d'une classe inférieure. De là le mépris des uns, l'ennui des autres, et la folie de tous.

Il y a pourtant dans notre âme une force secrète et des ressources bien plus grandes que nous ne le croyons. Celui qui, par goût ou par nécessité, en vient à user de ces ressources, reconnaît bientôt que le plus sûr bonheur dont il nous est accordé de jouir réside en nous-mêmes. La plupart de nos besoins sont des besoins factices. Les choses extérieures ne nous procurent quelque satisfaction que parce que nous nous en sommes fait une habitude, et non point parce qu'elles nous sont réellement nécessaires. Le plaisir que nous y avons trouvé nous persuade trop facilement que nous devons y revenir. Mais si elles n'existaient pas, ou si nous voulions nous en priver, et chercher en nous-mêmes le plaisir qu'elles nous ont procuré, nous verrions que ces jouissances de la vie intime sont les vrais trésors.

Les êtres superficiels se plairont pourtant dans un lieu où l'on ne va que pour voir les autres et pour se faire voir. Mais combien de femmes y meurent d'ennui! combien d'hommes intelligents s'y assoient tristement à l'écart! Nous nous faisons un trop beau tableau des grandes réunions. Les saillies de l'esprit, la coquetterie, la sensualité, y obtiennent parfois quelque succès; chacun étale là ce qu'il possède, et les moins riches sont souvent ceux qui font le plus de frais. De temps à autre, il faut le dire, on voit et l'on apprend là mainte chose agréable: c'est une remarque ingénieuse, c'est un mot spirituel, c'est un homme intéressant que l'on ne connaissait pas encore, ou une femme remarquable par sa conversation comme par sa beauté. Quelquefois même on éprouve la divine satisfaction de dire du bien d'un ennemi, ou de se comporter avec une grâce parfaite envers lui.

Mais combien d'épines traversent ces agréables sensations! L'homme dont l'âme n'est pas tranquille, et celui qui souffre d'une douleur secrète, et celui qui raisonne surtout, quelle attitude embarrassée ils conservent au milieu de ces heureux du monde! C'est chose pourtant assez plaisante de voir la puérile gaieté de graves fonctionnaires, la pétulance grotesque de tant de vieilles femmes, les ridicules de tant d'enfants à cheveux gris. Mais qui ne se lasserait pas d'une bonne comédie, s'il fallait toujours la revoir? Ainsi, quiconque a connu le vide et l'ennui de ces réunions, quiconque a su discerner la vérité du mensonge, les fausses apparences de la réalité, n'éprouve que de la tristesse dans ces salons brillants, et se hâte de rentrer dans sa demeure pour penser aux plaisirs qui ne trompent pas, que l'on peut goûter à tout âge, et qui ne laissent en nous ni regret ni inquiétude.

Il est doux aussi de quitter ces vaines relations du monde pour se réfugier au sein d'une amitié tendre, éclairée, patiente. Avec elle, on est libre et sans contrainte, on dit ouvertement ce que l'on sent et ce que l'on pense, on ne craint pas d'avouer ses idées les plus intimes et ses vœux. Si vous commettez une erreur, votre ami vous ramène doucement à la vérité; pour que vous vous entendiez l'un l'autre, il suffit d'un mot, d'un regard, et, près de lui, vous trouvez les conseils, l'appui, la consolation dont vous avez besoin dans chaque malheur, dans chaque accident de la vie. A l'aide de cette bienfaisante amitié, l'esprit fatigué se relève dans son découragement, se réveille dans sa somnolence, et reprend l'essor dans son inaction. Avec elle, l'espérance refleurit plus belle et plus riante. En jetant un regard sur le passé, on se rappelle avec une douce mélancolie les jours où l'on a vécu ensemble, les longs entretiens du soir, les heures de réunion intime, où l'on ne se lassait pas d'entendre et de parler, où l'on n'éprouvait d'autre crainte que d'être séparés par l'absence ou par la mort, où l'on adoucissait réciproquement ses chagrins, où l'on sentait son cœur et son âme unis par les liens les plus étroits à un autre cœur et à une autre âme, où l'on se réjouissait à la fois de tout ce que l'on avait appris, de tout ce qu'on avait lu, et l'on mettait en commun ses peines et ses plaisirs.

Dans une telle félicité, ce n'est point par rudesse de caractère ni par insociabilité, ni par une erreur de l'imagination qu'on en vient à ne plus désirer les relations des autres hommes, qu'on reste indifférent à leur indifférence et même à leur éloignement; une amitié sincère occupe notre pensée. A côté d'un tel trésor, qu'est-ce que le tourbillon du monde et la rumeur des salons?

Mais que ce bonheur est fragile! avec quelle rapidité le sort peut nous enlever tout à coup ces charmantes joies de la vie, et comme alors tout devient sombre, aride et triste autour de nous! En vain on étend ses bras dans l'espace, en vain on appelle celui que l'on a tant aimé. Quelquefois on croit encore distinguer le bruit de ses pas; mais ce n'est qu'une folle illusion. Tout semble mort à nos yeux, et nous-mêmes nous sommes morts à tout ce qui nous environne. La solitude s'étend autour de notre vie; partout nous sommes seuls avec la plaie saignante de notre cœur. Dans notre affliction nous pensons que plus personne ne nous aime, que nous n'aimons personne, et une vie sans affections est pour un cœur tendre la mort la plus affreuse. Alors on veut vivre seul et mourir seul. Dans les nuages épais qui obscurcissent l'existence, on n'entrevoit pas une main solitaire, on n'attend aucune sympathie et aucune pitié; car celui qui n'a pas souffert, ne comprend point l'affreux état de celui qui souffre.

Mais c'est ici qu'éclate le triomphe de la solitude, car pour celui qui sait user des remèdes qu'elle lui offre, il n'est point de tristesse si grande, ni de regret si profond qu'elle n'adoucisse.

Il est vrai que cette guérison ne s'opère que lentement et par degrés; l'art de vivre avec soi-même exige tant d'expérience, et tient à tant d'événements divers, à tant de situations particulières, qu'il faut déjà être sérieusement préparé à la solitude pour pouvoir en attendre les bienfaisants effets. Celui qui a mûri son caractère en dehors des préjugés vulgaires, celui qui dès sa jeunesse apprit à aimer et à estimer la solitude, a bientôt pris sa décision dans une fatale circonstance. Lorsque rien de ce qui l'entoure ne lui donne plus aucune animation, il met en mouvement les ressorts de son âme, et ne se trouve jamais moins seul que quand il est renfermé dans sa retraite.

Les hommes d'une nature distinguée ont souvent à s'occuper d'affaires, qui sont pour leur esprit ce qu'est l'ipécacuanha pour un estomac qui souffre de la faim. Enchaînés à un travail aride et pénible, condamnés à vivre avec des créatures sans âme, ils ne peuvent ni changer de place, ni se délivrer de leur fardeau; leurs fonctions ne sont pour eux qu'un joug insupportable; ils se sentent opprimés et ils oppriment ceux qui les environnent. Souvent ils se figurent qu'il n'y a de repos pour eux que dans la tombe; tout dans le monde les fatigue; les livres ne leur offrent aucun attrait, et les correspondances les importunent. Nul souffle rafraîchissant ne les ravive dans leur triste situation, nulle verdure ne récrée leurs regards; mais laissez-les seuls, rendez-leur la liberté, les heureux loisirs, vous les verrez bientôt renaître à l'enthousiasme de leur jeunesse et reprendre leur vol d'aigle.

Si la solitude a une telle action sur ceux que le chagrin domine, que ne sera-t-elle pas pour celui qui peut la trouver quand il lui plaît, pour celui dont l'âme ne recherche et ne désire que l'air pur et le bonheur domestique! On demandait à Antisthène à quoi lui avait servi la philosophie: «Elle m'a servi, répondit-il, à connaître l'art de me gouverner moi-même.» Pope avouait qu'il ne se mettait jamais au lit sans penser que nous n'avons point de plus grande affaire sur cette terre que d'apprendre la meilleure manière de se trouver bien chez soi. Il me semble que nous avons trouvé ce que Pope cherchait lorsque nous nous sentons heureux dans notre demeure et que nous aimons tout ce qui nous entoure, jusqu'au chien et au chat.

Les tentatives ingénieuses que l'on fait pour se procurer des plaisirs extérieurs n'ont d'autre avantage que de nous amener à de sérieuses réflexions, lorsque nous rentrons en nous-mêmes. C'est alors qu'on apprend où est le vrai bonheur, qu'on reconnaît la fausseté des espérances qui nous conduisaient dans le monde et le néant des plaisirs que nous croyions y trouver. Une jeune et belle femme m'écrivait un jour à la suite d'un grand bal: «Vous avez vu combien j'étais gaie et riante en partant pour ce bal; et à l'aspect de ces salons où il n'y avait qu'une joie factice, j'éprouvais un tel sentiment de vide et de tristesse, que j'aurais voulu arracher les fleurs de ma robe.»

Tout le bonheur du monde n'est rien, s'il ne contribue pas à nous rendre plus heureux en nous-mêmes et dans notre demeure; toute infortune, au contraire est supportable pour celui qui peut l'adoucir par le repos de sa retraite et par les livres.

Nous pouvons changer nos goûts, nos penchants, nos passions; et alors non-seulement nous supportons la privation de ce qui nous manque, mais nous pouvons en venir à goûter encore une réelle satisfaction dans un état qui paraîtrait à d'autres déplorable. Ainsi, pour en citer un exemple, la santé est sans contredit un bien inappréciable, et pourtant il y a des circonstances où, lorsque la santé décline, on éprouve encore un vrai repos. Que de fois j'ai remercié le ciel d'une maladie qui me forçait de rester chez moi et de me recueillir en silence!

Forcé, pendant de longues années, de sortir chaque jour malgré mes souffrances physiques, de m'exposer aux rigueurs de l'hiver, j'étais heureux en vérité de pouvoir être malade chez moi. Perpétuellement occupé des accidents des autres, le médecin compatissant oublie souvent ses propres douleurs pour porter un remède à celles qu'on lui confie. Mais que de fois aussi c'est pour lui un cruel sacrifice d'employer au service des autres les forces qui lui manquent! Dans une telle situation, la maladie qui me permet de rester enfermé chez moi, est un vrai repos, pourvu toutefois que je ne sois point assailli de visites de politesse. J'invoque toutes les bénédictions de Dieu pour celui qui me laisse seul, qui par compassion ne se croit pas obligé de s'occuper de moi et de me prendre une partie de mon temps. Une belle matinée où je puis jouir ainsi de ma liberté, où je n'ai personne à voir et point de lettres à écrire, est pour moi plus précieuse que ne peuvent l'être tous les bals pour une élégante femme.

On reste volontiers avec soi-même quand on a su, soit dans la jeunesse, soit dans un âge plus avancé, se créer une agréable et utile occupation. Si l'on se sent triste, il faut s'efforcer de faire quelques lectures avec une intention déterminée; pour lire avec fruit il faut avoir la plume ou le crayon à la main et noter toutes les idées neuves que l'on rencontre, ou toutes celles qui corroborent celles que nous avions déjà acquises. On se lassera bientôt de lire, si on ne s'approprie pas à soi-même ou si on n'attribue pas à d'autres ce qu'on lit, et si l'on ne sent pas s'éveiller dans son esprit quelques soudaines pensées. L'exercice donne cette habitude, et l'on occupe ainsi agréablement les heures les plus tristes.

Pourvu que l'attention soit toujours excitée, on est sûr de dissiper peu à peu les idées accidentelles les plus fâcheuses. Chaque objet intéressant, chaque rameau des sciences fécondes, chaque trait de l'histoire de l'humanité, chaque progrès dans l'art peut fixer l'attention et chasser, comme par magie, la tristesse. C'est ainsi que l'homme se fait à soi-même une douce société, c'est ainsi qu'il trouve son meilleur ami dans son cœur.

Les plaisirs de l'esprit acquis de la sorte sont bien supérieurs à tous ceux qui proviennent des sens. Par plaisirs de l'esprit on entend ordinairement les méditations profondes, les travaux difficiles ou les œuvres légères de l'imagination. Mais il en est d'autres qui n'exigent ni une grande érudition ni de grandes facultés. Ce sont les plaisirs qui naissent de l'occupation, de l'activité, qui sont à la portée du savant et de l'ignorant et qui procurent également de douces satisfactions. Il ne faut point mépriser le travail manuel. Je connais des gentilshommes allemands qui peuvent faire le métier d'horloger, de peintre, de charpentier, qui possèdent tous les outils de ces professions et savent s'en servir. Ils peuvent ainsi occuper utilement une partie de leur temps et sont fort heureux.

Tout ce que l'on essaye d'apprendre, soit dans l'art, soit dans la science, d'abord par un simple goût d'amateur, et tout ce dont on parvient ensuite à acquérir une certaine connaissance, habitue l'homme à vivre avec lui-même et devient un contre-poids dans les plus grandes peines morales. Chaque difficulté sérieuse ou minime que l'on réussit à surmonter, nous cause une réelle satisfaction. Chaque minute que l'on emploie à poursuivre un but honnête et chaque travail que l'on achève contribue à réjouir l'âme et à égayer l'approche du lendemain.

Les plaisirs du cœur appartiennent à tous les hommes qui savent garder leur paix intérieure, qui sont contents d'eux et des autres. Les gens du monde se plaignent souvent de l'ennui qu'ils éprouvent dans le tumulte des villes. On ne connaît point cette triste maladie dans les vallées des Alpes, sur les montagnes où règne encore l'innocence et que l'étranger ne quitte jamais sans une touchante émotion.

On échapperait cependant à l'ennui des villes, si l'on renonçait au genre de vie dont on a tant à se plaindre. Toute action vertueuse ramène la sérénité dans l'âme, et une douce joie accompagne dans sa retraite celui qui vient de remplir un devoir envers son prochain. Qui ne connaît le charme des souvenirs de l'enfance? Avec quel sourire de complaisance, avec quelle tendre mélancolie le vieillard se reporte à cette époque où les couleurs de la santé animaient encore son visage, où il cherchait des difficultés pour avoir une occasion de déployer ses forces!

Comparons ce que nous étions alors avec ce que nous sommes devenus, nous verrons que tout ce qui agissait vivement sur nous à cet âge heureux, exerce encore la même action plus tard dans nos moments de calme et de gaieté; que les mêmes ressorts se retrouvent dans nos luttes avec le destin, dans nos vertus et nos défauts, dans tous les incidents de notre vie. Jetons ensuite un regard sur les événements qui nous ont frappés, sur les moyens que Dieu emploie pour élever ou abaisser les empires, sur les progrès que l'on a faits dans l'art et dans la science, sur le sublime essor de l'esprit humain et sur ses sottises infinies. En nous livrant à l'écart dans notre solitude à ces riantes ou graves réflexions, nous reprendrons intérêt à ce qui se passe autour de nous, et nous chasserons au loin l'ennui. Ce plaisir, qui naît de la réflexion, on peut le goûter à tout âge et partout. Il suffit qu'on ait développé par l'étude son esprit et que l'on puisse sans crainte redescendre dans son cœur.

L'amour du travail anime et accroît toutes les facultés de notre âme: l'effort et l'activité sont un besoin pour les imaginations ardentes; c'est la conscience d'elles-mêmes, le sentiment de leur puissance et de leur dignité, qui donnent aux âmes non corrompues la plus noble direction. Si, par devoir et par nécessité, on est en relation avec un grand nombre de personnes, s'il faut se soumettre malgré soi à de vaines et fatigantes dissipations, c'est en sortant du tourbillon où l'on a été entraîné que l'on éprouve surtout le désir de rompre ses chaînes si pesantes et de se soustraire à ses plaisirs tumultueux. Jamais nous ne nous sentons plus calmes, plus heureux, plus élevés, et jamais il ne nous est si doux de comprendre la vie, la pensée, l'aptitude aux grandes choses et le don d'immortalité dont nous sommes doués, qu'au moment où nous pouvons fermer notre porte aux visites importunes, aux entretiens stériles.

«Mes pensées viennent quand elles veulent et non quand je veux,» disait Rousseau, et il les recevait quand elles venaient, et il repoussait avec effroi les étrangers et les inconnus qui cherchaient à le voir.

Que d'étincelles de bonnes pensées sont étouffées dans ces arides relations du monde, et comme l'on devient frivole soi-même en vivant toujours avec des gens frivoles! Ces étincelles, présent de Dieu, ne jaillissent que dans la solitude, et c'est la solitude aussi qui souvent développe des vertus que l'on n'acquerrait pas dans la société même la plus chère. Nos amis sont loin de nous; privés du bonheur de les voir, de les entendre, pour résister aux regrets que nous éprouvons, nous fortifions notre esprit dans la retraite et nous nous élevons à des résolutions plus hardies; car il peut arriver que si l'amitié et l'amour nous entourent de leurs soins, nous suivent à chaque pas, nous perdions peu à peu la faculté d'agir par nous-mêmes et de nous guider à travers les écueils de la vie. Mais dans la solitude l'âme reprend une nouvelle vigueur; si l'on sait lutter avec fermeté et persévérance contre l'infortune, on trouve en soi des ressources inespérées, et une résolution stoïque nous soutient quand l'horizon de notre vie se rembrunit. Si nous laissons courir notre âme de côté et d'autre, c'est que nous sommes trop faibles pour nous faire à nous-mêmes notre propre pensée, il faut que nous consultions l'opinion publique, afin de régler nos vues et nos actions sur les arrêts de cet oracle.

Les sots se figurent qu'on marche plus vite quand on suit la foule; ils jugent lorsque la multitude a jugé elle-même, et ils se conforment à ses décisions sur les hommes et sur les choses. Peu leur importe où est le droit, où est la vérité; et peu leur importe le cri du faible et de l'opprimé. Avez-vous contre vous la multitude des sots; êtes-vous la victime des erreurs et du préjugé, ne cherchez pas d'appui auprès de ces pauvres gens, dont la tête tourne chaque matin au vent qui souffle.

Vivre seul, se sentir seul, si l'on peut être effrayé d'une telle situation, ce n'est que dans le cas où il faudrait repousser la force par la force. Mais la vigueur de l'esprit s'accroît, au contraire, par le fait même de l'isolement, parce que personne ne se joint à nous et ne combat avec nous. C'est en vivant seul qu'on acquiert cette force, qu'on apprend à dominer les vicissitudes de la vie, et à braver courageusement le danger. Quelle tranquillité n'obtiendrait-on pas si l'on n'avait point à se demander chaque jour: Que dit celui-ci et celui-là? Que de sots préjugés et de misérables penchants on peut dissiper par de sérieuses réflexions! C'est par cette habitude de réfléchir que l'on échappe à la servile et honteuse isolation de tout ce qui ne mérite aucun respect. C'est par cette influence efficace que l'on repousse loin de soi la crainte de ces hommes à qui les titres de leurs ancêtres donnent le droit de tyranniser les autres hommes, et de s'élever au-dessus de ceux qui souvent auraient raison de les mépriser.

Si l'homme du monde se conforme étroitement à toutes les convenances trompeuses que la société qu'il fréquente lui impose, celui qui a mûri dans la solitude ne redoute rien tant que d'offenser la vérité. Voilà d'où vient que ses actions sont souvent si nobles et si imprudentes; voilà d'où vient que le monde se moque tantôt de sa hardiesse, tantôt de sa témérité, de sa présomption ou de son embarras. Personne pourtant n'a autant que lui le droit de s'écrier: Qu'ils disent ce qu'ils voudront, peu m'importe!

Il peut arriver qu'on garde dans le tumulte du monde de bonnes et indépendantes pensées, lorsqu'on y entre avec des principes arrêtés, mais il est difficile d'y conserver son cœur intact. Combien de gens ne plaisent dans le monde que par leurs défauts! Combien de misérables obtiennent un succès général, parce qu'ils savent se plier à toutes les faiblesses, à tous les ridicules de ceux qui régentent les salons! Comment pourraient-ils, au milieu des flots d'encens qui les enivrent, s'apprécier à leur véritable valeur? Dans la retraite cependant, ils apprendraient à discerner ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent être, s'ils étaient capables de s'observer sévèrement, si le malheur les forçait de rentrer en eux-mêmes.

Que de découvertes on peut faire en s'échappant du tumulte du monde et en se livrant aux réflexions qu'il suggère! Combien de gens reconnaîtraient alors avec effroi qu'ils ont été les indignes esclaves de la coutume du public, des usages reçus, qu'ils se sont soumis très-bénévolement à toutes les règles de l'étiquette, qu'ils n'ont point osé protester contre tout ce qui leur semblait absurde ou immoral, qu'ils ont courbé la tête devant l'opinion de la foule, et n'ont point eu le courage de blâmer ce qu'on ne blâmait pas devant eux! Si l'on est de bonne foi, on reconnaîtra aussi que l'on a dit chaque jour une foule de choses par la crainte seule de déplaire, ou par le désir de se rendre agréable aux autres, que près des gens riches et puissants on s'est rendu coupable de mille lâchetés pour obtenir leur approbation. Quand on aura fait toutes ces réflexions, on sentira qu'il est urgent de se retirer au moins pour quelque temps dans la solitude, ou de vivre avec des hommes d'une attitude plus noble et d'un esprit plus ferme.

Le passage subit de la joie à la douleur, de l'espérance à la crainte tourmente celui qui n'a pas la force, lorsque la nécessité l'ordonne, de s'élever avec la sérénité de son cœur au-dessus de tout ce qui tend à l'agiter. Toute vertu cesse quand on cède à chaque émotion, quand on se laisse subjuguer par chaque circonstance inattendue, et qu'on ne sait pas dominer ces événements vulgaires. La vertu disparaît aussi dans le cœur de ceux qui ne sont occupés que de leur propre intérêt, et dont les paroles, les actions ne se rattachent qu'à une pensée d'égoïsme. Il faut apprendre à juger la valeur de toutes les choses et de toutes les actions humaines pour avoir le courage de faire le bien, même à ses propres dépens. Les esclaves du monde ne peuvent sacrifier l'intérêt du moment ni faire un noble sacrifice. Ils jugent chaque détermination selon sa valeur intrinsèque. Pour eux, il s'agit d'obtenir quelque succès, des témoignages de faveur, des titres, des places; et toute leur conduite est réglée sur ce calcul d'intérêt. Ils font la cour, flattent, mentent, calomnient, et s'inclinent bassement devant celui qui pourrait leur nuire, s'il était aussi méprisable qu'eux.

L'homme juge bien plus sainement ses passions, s'il les examine dans la retraite. L'âme est alors plus ferme, et ne flotte pas si souvent entre la crainte et la témérité. Ah! qu'on est bon dans le malheur! Quelle souplesse dans notre esprit, quelle indulgence, quelle douceur quand la main de Dieu s'appesantit sur nous, quand il trompe nos vœux, déjoue nos espérances, nous courbe sous son pouvoir, change notre sagesse en folie, et révèle à tous les regards le néant de nos plus habiles combinaisons! Alors un mot affectueux d'un enfant, un témoignage de respect d'un mendiant nous trouble et nous est agréable. Mais tout nous apparaît sous un autre point de vue, et nous devenons moins doux et moins patients, quand nous commençons à nous relever, quand nous sentons renaître nos forces, et que nous comprenons notre supériorité.

Dans la solitude, on se laisse moins abattre par l'infortune, et moins éblouir par le succès; il n'est pas besoin des leçons du malheur pour que nous comprenions que nous ne sommes rien devant Dieu, et rien que par Dieu, que la fierté sans force est le poison de la vie, l'enfer du cœur, la cause de nos misères; et s'il ne nous reste aucun appui, aucune ressource, nous supportons plus facilement encore notre sort dans la retraite, où rien n'offusque nos regards, où personne ne nous méprise injustement.

Retirez-vous donc dans la solitude, interrogez votre cœur pour apprendre à penser plus sagement. Ah! combien les leçons d'une vraie philosophie, si restreintes qu'elles soient, et combien une raison éclairée, nous rendent humbles et flexibles! Mais, dans l'erreur des préjugés, dans l'ignorance de l'esprit, on s'éloigne du droit chemin, et l'on cherche le bonheur à travers les ténèbres. Il faut vivre tranquille, à l'écart, pour ne pas estimer au delà de leur valeur les hommes et les choses. Rejeter les injustes préventions du vulgaire est le premier pas de la raison, et c'est en cherchant la vérité, à l'aide de cette raison, et en s'attachant aux principes de la philosophie pratique, que l'on en vient à ne vénérer que ce qui est réellement vénérable.

C'est la solitude qui nous donne le moyen de nous étudier nous-mêmes, d'éloigner de nous l'erreur de la vie commune, et d'élever notre âme. Mais ce n'est point encore assez pour que nous ayons de nous-mêmes une connaissance suffisante: avec quelle partialité ne jugeons-nous pas souvent dans la retraite notre propre mérite! A combien de mauvaises passions ne nous laissons-nous pas aller, et que de qualités il nous manque pour obtenir la satisfaction durable et la félicité intérieure!

La solitude peut nous donner cette félicité, si, lorsque nous sommes seuls devant Dieu, loin des regards des hommes, la voix de la conscience nous répète assez souvent que nous ne sommes point tels que l'on nous croit, qu'il nous manque une foule de choses pour être ce que nous devrions être, et que, pour en venir à cette amélioration morale, nous avons encore de grandes difficultés à vaincre. Dans le monde, les hommes se trompent l'un l'autre, on affecte des idées, on feint des sentiments que l'on n'a pas, on cherche à éblouir son voisin, et l'on finit par s'éblouir soi-même. Dans la solitude, si l'on s'examine de bonne foi, on parvient à se juger plus exactement. Loin des flatteurs et des méchants, on apprend à estimer la sincérité et la simplicité du cœur. On ne craint pas que ces honnêtes vertus nous nuisent; car, dans la solitude, ce qui est vraiment bon ne peut être ni ridicule ni méprisable. Là, on compare ce que l'on est réellement avec les apparences que l'on a dans le monde, et alors on voit s'évanouir, comme une bulle de savon, les avantages trompeurs et les qualités indécises que l'on nous prête: toutes ces lacunes de notre savoir, les erreurs de notre intelligence, les côtés faibles de notre cœur se révèlent alors à nos regards. Toutes nos fautes, toutes les parties vulnérables de nos sentiments et de nos actions, tout le prestige menteur de notre amour-propre, se révèlent à nous dans leur nudité.

Quand on en est venu à faire ainsi cette sévère épreuve de soi-même, on peut vaincre ses mauvaises passions. Il faut, pour atteindre ce but, chercher d'autres idées, s'attacher à développer des penchants meilleurs. Nulle part on ne trouve autant que dans la solitude une source précieuse de nouvelles sensations et de nouvelles idées. Là, les forces de l'âme suivent facilement la direction qu'on lui imprime. Si la solitude favorise l'entraînement des désirs funestes dans l'esprit de l'homme oisif, elle donne à celui qui sait sagement l'employer, une victoire éclatante sur ses mauvais désirs.

Ainsi, pour acquérir des jouissances durables et cette paix intérieure dont nous ne nous lassons point de parler, il faut se faire de la vie une occupation sérieuse, chercher les joies que nul accident ne peut détruire, et jeter un regard de pitié sur cette multitude frivole qui traite l'existence comme un songe puéril. Ceux-là n'ont rien à espérer de la solitude, qui ne connaissent point leur propre cœur; ils ne s'habituent à aucune réflexion, à aucun travail, à aucun effort dans le bien. Toutes leurs joies se flétrissent quand leur ardeur diminue, quand leurs sens sont émoussés, quand leurs forces s'éteignent. Au moindre accident physique, à la plus légère indisposition corporelle, au revers le plus minime, ils n'éprouvent qu'une affreuse anxiété, et sont en proie aux tortures de l'imagination.

Je n'ai point encore dépeint tous les avantages de la solitude. Il en est qui touchent l'homme de plus près. Je dois dire l'influence qu'elle exerce dans les disgrâces de ce monde, dans les maladies, dans la mélancolie, dans la douleur que nous causent la mort ou l'absence de ceux qui nous sont chers. Bénie soit la retraite où l'on se renferme avec un sentiment religieux, où tout ce que l'on a recueilli de bon dans les relations sociales se grave plus profondément dans l'âme, où l'on triomphe des obstacles qui nous éloigneraient de la vertu, où l'on se consacre aux saines et sages pensées, où l'on obéit à la vocation indéfinissable que l'on pressentait dès sa jeunesse, où, au moment de la mort, chacun voudrait avoir passé sa vie... Il est facile de comprendre cette heureuse influence, si l'on compare la pensée de l'homme religieux et solitaire avec celle de l'homme du monde qui s'est éloigné des principes divins, la fin paisible et douce de celui qui s'est soumis avec une pieuse résignation aux décrets du ciel, avec la vie tumultueuse de l'autre. Que l'on observe ce tableau, et l'on sentira combien il est nécessaire d'acquérir, par un retour utile sur soi-même, la confiance en Dieu et la force de souffrir et de mourir.

Les malades, les affligés s'éloigneraient avec effroi de la solitude, si son repos salutaire ne leur offrait pas des moyens de consolation qu'ils chercheraient en vain dans les réunions les plus bruyantes. Ils ont perdu le léger prestige que les sens et l'imagination jettent sur tout ce qui entoure les heureux du monde. Ils ont perdu le charme fugitif qui ne réside point dans les choses mêmes, mais dans l'idée que l'on s'en fait. Tout ce qui apparaît sous de riantes couleurs à celui dont l'imagination est riante se revêt d'un deuil sombre pour celui dont l'âme est triste. L'un et l'autre ont tort, mais tous deux ne reconnaissent leur erreur qu'au moment où le voile tombe, où la scène change, où l'illusion s'évanouit; tous deux se réveillent de leur songe lorsque l'imagination qui l'avait enfanté cesse d'agir. Celui-ci reconnaît que la Providence s'occupe de nous dans le temps même où nous nous croyons le plus délaissés, ceux-là s'aperçoivent du néant de leurs plaisirs mondains, dès qu'ils réfléchissent sur leur situation, sur leur destinée, sur les moyens d'arriver au vrai bonheur.

Que nous serions à plaindre si Dieu exauçait tous nos vœux! Au moment même où l'homme s'imagine que le bonheur de sa vie est à jamais perdu, Dieu lui prépare quelque joie extraordinaire. De nouvelles circonstances donnent l'impulsion à de nouvelles forces. Une nature presque inerte prend tout à coup un mouvement actif et s'élève aux plus nobles vues, lorsque, dans la retraite, dans le calme, en se confiant à la Providence, on s'efforce de surmonter l'infortune. L'énergie et l'ardeur se réveillent à l'instant où l'on se croyait condamné à une inaction perpétuelle, où l'on ne comptait plus sur les ressorts de son âme.

Nous nous retirons avec tristesse dans la solitude, et la patience et la persévérance nous rendent peu à peu la joie que nous avions perdue. Nous ne devrions point porter de jugement sur l'avenir, puisqu'il est impossible que ce jugement ne soit pas faux; nous devrions au contraire, nous répéter sans cesse cette vérité consolante, cette vérité prouvée par l'expérience, que maint événement qui, vu de loin, nous inquiète et nous effraye, change d'aspect à mesure qu'il s'approche de nous et devient souvent un bonheur inattendu. Celui qui tente tous les moyens honnêtes d'échapper aux difficultés de la vie, qui lutte contre toutes les entraves, qui ne cesse jamais d'avoir confiance en Dieu, brise l'épine de l'affliction et remporte la victoire sur l'adversité[ [9].