FAUST,

TRAGÉDIE DE M. DE GOETHE, TRADUITE EN FRANÇAIS

PAR M. ALBERT STAPFER,

Ornée d'un Portrait de l'Auteur,

ET DE DIX-SEPT DESSINS COMPOSES D'APRÈS

LES PRINCIPALES SCÈNES DE L'OUVRAGE ET EXÉCUTÉS SUR PIERRE

PAR M. EUGÈNE DELACROIX.

A PARIS,
CHEZ CH. MOTTE, ÉDITEUR,
RUE DES MARAIS N°13;
ET CHEZ SAUTELET, LIBRAIRE,
PLACE DE LA BOURSE.
M DCCC XXVIII.

[Table des illustrations]

[PRÉFACE.]

Il est certains poèmes qui ont eu de tout temps le privilège, pour ainsi dire exclusif, d'éveiller l'imagination des peintres; tels sont, entre autres et par excellence, l'Iliade et l'Odyssée d'Homère, le Paradis perdu de Milton, le Roland furieux du divin Arioste; on ferait un volume avec la simple énumération des tableaux ou dessins remarquables qu'ils ont inspirés depuis leur apparition jusqu'à nos jours. Parmi les compositions poétiques tout-à-fait modernes, qui, sous ce rapport, méritent de lutter avec celles que nous venons de nommer, le Faust de M. de Goethe doit être mis au premier rang. Ce grand homme a su donner tant de vie aux personnages fantastiques qui abondent dans cette tragédie, qu'on est obligé d'y croire comme à des personnages réels, et de leur prêter une figure, un geste, un accent particulier; on les voit agir, on les entend parler; pour chaque scène nouvelle, le lecteur, involontairement, compose en idée un nouveau tableau. Aussi plusieurs artistes habiles se sont-ils déjà essayés à reproduire les plus saillantes d'entre elles, et jusqu'à présent M. Retsch est celui d'entre eux qui a le mieux réussi dans cette tentative; ses dessins, gravés d'abord en Allemagne, où ils obtinrent le plus grand succès, furent bientôt contrefaits en Angleterre et en France, où l'on se plut également à reconnaître l'esprit, la finesse et la grâce avec lesquels leur auteur a su rendre la plupart des scènes de Faust. Mais malheureusement ce sont de simples croquis au trait, en général un peu froids, et qui même ne sont pas toujours exempts de la roideur tant reprochée aux dessins semblables, que naguère Flaxman exécuta pour Eschyle, Homère, Hésiode et le Dante.

Ceux que nous publions aujourd'hui n'essuieront pas, à coup sûr, un pareil reproche. On pourra leur en adresser d'autres, parce que nulle production de l'art n'est à l'abri de la critique; mais, s'il nous est permis d'anticiper sur le jugement du public, nous ne doutons pas que chacun n'y admire la hardiesse avec laquelle le dessinateur s'est élancé, sur les pas de M. de Goethe, hors des chemins battus; toute la verve créatrice du poète, quelque chose même de ce que les esprits exacts se plaisent à appeler son dévergondage d'imagination, nous pensons que chacun l'y retrouvera du premier coup-d'œil. Ainsi, pour les personnes qui n'avaient pu faire connaissance avec Faust que par l'intermédiaire de notre faible traduction[1], cet ouvrage va, grâce à M. Delacroix, reprendre la physionomie franche et originale qui lui appartient, et dont nous l'avions dépouillé à leurs yeux.

Il est à propos d'avertir ces personnes-là que la tragédie de Faust, écrite en vers d'un bout à l'autre et en vers rimés, ce qui n'est pas, comme on sait, une condition indispensable de la versification allemande, se divise néanmoins en deux parties fort distinctes, dont l'une est toute dramatique, l'autre toute lyrique.

Dans la partie dramatique, le style varie selon les situations et selon les personnages: tantôt comique et tantôt sérieux, il passe tour-à-tour, et souvent sans aucune transition, du dernier degré du burlesque au pathétique le plus déchirant, de l'expression de ce qu'il y a de plus abject dans la nature humaine à celle des plus hautes pensées, des sentiments les plus exaltés et les plus purs, qui puissent traverser le cœur ou l'esprit de l'homme. Mais comme, au milieu de ces disparates de détail, il ne perd pourtant jamais son caractère distinctif, qui est celui d'une extrême simplicité; comme le ton du dialogue reste toujours celui de la conversation ordinaire, il ne nous a point paru impossible de traduire en prose toute cette partie de l'ouvrage de M. de Goethe[2]: nous avons cru même pouvoir le faire sans trop altérer, ni la couleur de l'ensemble, ni les teintes diverses, si multipliées et parfois si tranchées, qui la nuancent. Au moins aurions-nous éprouvé des difficultés beaucoup plus grandes à humilier le vers français jusqu'au ton vulgaire de certains passages, que nous n'en avons eu d'élever la prose au ton inspiré de certains autres.

Il n'en va pas ainsi de la partie lyrique, qui occupe dans Faust une assez grande place. On y rencontre ça et là des chansons, des romances, des chants d'esprits célestes et d'esprits infernaux, des chœurs de sorciers et de sorcières, des formules magiques; tous morceaux d'une poésie cadencée, dont le principal charme consiste, pour la plupart, soit dans le choix du rythme et l'arrangement des vers, soit même uniquement dans la désinence des rimes. Ici nous n'eussions pu nous permettre la prose sans manquer au premier devoir d'un traducteur, à l'exactitude; et, il faut le dire, nous avons senti dans ce cas particulier d'autant moins de répugnance à le remplir, que, de chercher à nous y soustraire, c'eût été courir au-devant d'obligations plus dures encore: car il aurait fallu suppléer au défaut de rythme par des tours de force, que nous avouons au-dessus de notre portée, et qui nous semblent même à-peu-près impossibles.

Ainsi donc, tout ce qui se chante et en somme tous les morceaux du poème, au mérite desquels le mécanisme de la versification concourt pour une forte part, nous avons employé une versification analogue pour les rendre; et, a l'égard de la portion de l'ouvrage, à laquelle notre prose a enlevé sa forme poétique, nous avons fait ce qui dépendait de nous pour y conserver, aux tournures quelque chose de leur vivacité, au dialogue un peu de son nerf et de sa vérité, au style en général une ombre de sa souplesse et de son mouvement. Annoncer qu'on s'est proposé un tel but, nous le sentons, c'est avouer qu'on ne l'a pas atteint; aussi ne parlons nous que de nos efforts, le lecteur jugera de ce qu'ils ont produit.

Deux mots maintenant du sujet de ce poème extraordinaire. Ce fût, à ce qu'on croit, au commencement du seizième siècle que vécut le docteur Faust, espèce de Don Juan du nord. Bien que parvenu aux plus hauts grades dans toutes les Facultés, et réputé sage parmi les hommes, ce docteur, dégoûté de la science, livra son âme à Satan; en retour de quoi celui-ci s'obligea de lui fournir et lui procura en effet un Esprit nommé Méphostophilis, ayant commission de lui faire passer ici-bas vingt-quatre ans de délices, ni plus ni moins, et de l'emporter ensuite dans l'autre monde, pour y souffrir à jamais. Ses aventures joyeuses et sa lamentable fin sont racontées au long dans un gros livre fort ancien, qui fût traduit de bonne heure en plusieurs langues. La traduction anglaise donna au poète Marlow, contemporain de Shakespeare, l'idée d'une pièce, qui fût jouée de son temps, et dans laquelle, au milieu d'un grand nombre de bouffonneries grossières, éclatent des beautés du premier ordre.

Jusque vers la fin du siècle dernier le docteur, moins heureux dans son propre pays, y était demeuré relégué sur des théâtres de marionnettes, d'où, comme Polichinelle chez nous, il amusait la populace par ses espiègleries. Lessing alors imagina le premier qu'on pourrait traiter un tel sujet d'une manière sérieuse; mais des deux tragédies qu'il en voulait tirer, il n'existe qu'une très-courte scène, devant leur servir de prologue. Après Lessing vint Klinger, qui publia une espèce de roman philosophique sous le titre de Faust sa vie, ses actions et son voyage en enfer; puis enfin M. de Goethe, leur maître à tous, sur les brisées duquel il n'y a point d'apparence que personne s'aventure, autrement que pour l'imiter; ce que n'a pas dédaigné de faire lord Byron lui-même, dans son Deformed transformed, et quelque peu aussi dans son Manfred.

Pour être goûtées de nos jours, les absurdes légendes du moyen âge ont grand besoin de toute l'imagination et de tout l'esprit de M. de Goethe; aussi ne s'en est-il servi que comme on se sert d'un canevas, sur lequel on brode absolument ce que l'on veut. La conception de Faust, envisagée sous ce point de vue, lui appartient donc en propre; et certes, il n'a jamais été rien conçu de plus original, de plus étrange; jamais les fictions n'ont été portées à un excès de délire, qui dépasse de plus loin les bornes communes. Il faut avouer néanmoins que, si le poète a largement usé et, dans maint endroit peut-être, abusé du surnaturel, il faut avouer, disons-nous, que le sujet qu'il avait choisi excusait une telle licence, l'exigeait même jusqu'à un certain point. Et d'ailleurs, à quelque hauteur que son vol parvienne dans la région des songes et des chimères, quels que soient le vide et l'extravagance des mondes où il plane, toujours il part de la terre, il s'appuie toujours sur la réalité, sur la vie: comme les sorcières de Macbeth c'est en maniant des ustensiles grossiers, c'est en prononçant des paroles simples, qu'il évoque les fantômes.

Il nous reste à protester contre ceux qui, après la lecture de cette traduction, s'imagineraient avoir acquis le droit de porter un jugement touchant le mérite de l'original; car, s'il n'existe point d'ouvrage sur lequel une traduction puisse donner un tel droit, celui-ci se trouve dans ce cas moins encore qu'aucun autre, à cause de la perfection continue du style. Qu'on lui suppose le naturel exquis de versification de l'Amphytrion de Molière, joint à ce que les poésies de Jean-Baptiste Rousseau offrent de plus lyrique, celles de Parny de plus tendre et de plus gracieux; alors seulement on pourra se croire dispensé, pour le juger, d'être en état de lire l'original lui-même.

A. S.

Nota. Le portrait de l'auteur de Faust, mis en tête du présent volume, a été exécuté par M. Delacroix d'après un croquis, fait à Weimar au commencement de l'année 1827, que M. de Goethe avait envoyé dans ce but à l'éditeur; et le nom inscrit au bas de ce portrait est un fac-similé exact de la signature d'une lettre de lui, écrite vers la même époque, dont on lira un passage dans la note 2.



FAUST

PERSONNAGES DU PREMIER PROLOGUE.
UN DIRECTEUR DE THÉATRE.
UN POÈTE DRAMATIQUE.
UN PERSONNAGE BOUFFON.
PERSONNAGES DU SECOND PROLOGUE.
LE SEIGNEUR.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
RAPHAËL,}
GABRIEL, } Archanges.
MICHEL, }
LES ARMÉES CÉLESTES.
PERSONNAGES DE LA TRAGÉDIE.
LE DOCTEUR HENRI FAUST.
WAGNER, son domestique.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
UN ÉCOLIER.
FROSCH, }
BRANDER,} Compagnons de bouteille, jeunes débauchés de Leipzig
SIEBEL, }
ALTMAYER,}
MARGUERITE, maîtresse de Faust.
MARTHE, voisine de Marguerite.
LISETTE, compagne de Marguerite.
VALENTIN, soldat, frère de Marguerite.
BOURGEOIS, PAYSANS, MENDIANTS, ETC.
UNE SORCIÈRE.
ANIMAUX À SES ORDRES.
UN MAUVAIS ESPRIT.
UN FEU FOLLET.
ESPRITS AUX ORDRES DE MÉPHISTOPHÉLÈS.
SORCIERS ET SORCIÈRES, CHŒURS D'ANGES ET DE FIDÈLES, VOIX D'EN HAUT, etc.


[PROLOGUE]

SUR LE THÉÂTRE.

DIRECTEUR, POÈTE DRAMATIQUE, PERSONNAGE BOUFFON.


LE DIRECTEUR.

Vous qui m'avez si souvent prêté votre appui dans mes revers de fortune, dites-moi franchement, mes amis, ce que vous espérez en Allemagne de notre entreprise. Mon plus grand désir serait de plaire à la multitude; il n'est qu'elle au monde qui vive et fasse vivre. Déjà les pieux sont enfoncés en terre, les planches sont clouées sur les pieux, et chacun se promet une fête: les spectateurs garnissent déjà les bancs; et, immobiles, les sourcils élevés, l'œil fixe, ils ne demandent qu'à applaudir. Je n'ignore pas la manière de se concilier les suffrages du public; eh bien! jamais pourtant je ne me suis senti tant d'inquiétude qu'aujourd'hui. Il est vrai qu'en fait de chefs-d'œuvre ils ne sont pas gâtés; mais ils ont terriblement lu. Comment allons-nous donc nous y prendre pour leur donner quelque chose qui leur semble neuf, et qui les intéresse en même temps? Car, je ne m'en cache point, aucun spectacle ne vaut à mes yeux celui de la multitude, lorsqu'elle roule ses vagues contre nos tréteaux, et qu'avec l'impétuosité du vent elle s'engouffre dans la porte étroite. Au grand jour, dès quatre heures, ils assiègent déjà le bureau, et se feraient assommer pour un billet; comme à la porte d'un boulanger on le ferait pour un pain, s'il y avait disette. Et ce miracle opéré sur tant d'hommes à la fois, c'est l'ouvrage d'un seul, c'est l'ouvrage du poète. O mon ami, opère ce miracle aujourd'hui, je t'en conjure.

LE POÈTE.

Non, ne me parle pas de cette foule aveugle à sa vue, l'inspiration nous abandonne. Cache-moi cette multitude, dont les flots nous entraînent malgré nous dans le tourbillon du monde. C'est au-dessus des nuages qu'il faut me conduire, dans ces régions tranquilles où règne, pour le poète, une volupté pure, où l'amour et l'amitié, consolateurs de nos peines, nous tendent une main céleste, une main créatrice. Hélas! ce qui jaillit du fond de notre âme, ce que bégaient nos lèvres tremblantes, tantôt avorté, tantôt couronné d'un succès éphémère, disparaît englouti dans le gouffre du temps. Mais souvent il arrive aussi qu'après avoir traversé sans gloire un siècle ou deux, notre génie secoue les linceuls de l'oubli, et soulève une tête colossale. Ce qui brille ne dure qu'un temps; jamais le vrai beau n'est perdu pour la postérité.

LE PERSONNAGE BOUFFON.

Si on voulait bien ne pas toujours parler de la postérité!... Supposons que moi je me misse à m'occuper de la postérité, qui donc se chargerait d'amuser mes contemporains? Et il n'y a pas à dire, il faut qu'ils s'amusent. Le suffrage d'un honnête homme est, ce me semble, déjà quelque chose. D'ailleurs celui qui sait parler un langage convenable, n'a rien à redouter des caprices du peuple; au contraire, plus le cercle est nombreux, plus il est certain de l'émouvoir. Soyez beau tant que vous voulez, et montrez-vous original; que chez vous l'imagination se déploie avec tout son cortège de raison, d'esprit, de sentiment, de passion; mais, prenez-y bien garde, jamais sans un grain de folie.

LE DIRECTEUR.

Surtout faites la part un peu large; que les événements se pressent. Pourquoi vient-on? pour voir: on veut voir à toute force. Qu'il y ait donc beaucoup à voir, afin de faire ouvrir de grands yeux à la foule; et votre cause est gagnée, et vous êtes un homme adorable. Ce n'est que par la masse, que vous agirez sur la masse; car, enfin, chacun cherchant quelque chose qui lui convienne, celui qui apporte beaucoup, apportera à chacun quelque chose; et nul ne sortira mécontent de la salle. Donnez votre pièce en petite monnaie, elle aura un débit plus sûr et plus prompt. Qu'elle se décompose, aussi facilement qu'elle fût composée. À quoi bon produire un tout compact? Le public vous le plumera comme un geai.

LE POÈTE.

Vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de vulgaire dans un pareil métier, combien le véritable artiste y répugne! Le barbouillage de ces messieurs est, je le vois, dans votre méthode.

LE DIRECTEUR.

Ce reproche ne m'atteint pas. Un ouvrier qui songe à bien travailler, doit acheter le meilleur outil possible: songez donc, vous, que vous avez du bois mou à fendre, et voyez quels sont ceux pour qui vous écrivez. Pendant que l'ennui nous amène celui-là, celui-ci sort d'un repas splendide où il s'en est mis jusqu'au gosier; et, ce qu'il y a de pis encore, plus d'un vient d'achever la lecture des gazettes. On se hâte d'entrer chez nous, distrait comme pour une mascarade; et la curiosité seule donne des ailes aux plus tardifs: les belles dames se couvrent de parures, et jouent leur rôle gratis... Que diantre rêvez-vous sur votre Parnasse? En quoi peut vous inspirer une salle garnie de monde? Eh! regardez de près nos Mécènes. Ils sont, les uns blasés, les autres à moitié ours: l'un, après le spectacle, s'attend à une partie de jeu, l'autre à une nuit de plaisirs dans les bras de sa maîtresse. Y pensez-vous, pauvres fous, d'aller prostituer à ces gens-là les chastes Muses? Je vous le répète, donnez-leur en de toute couleur et de toute qualité: ainsi vous ne manquerez jamais votre but. Cherchez à intriguer les hommes; les contenter est trop difficile... Mais qu'est-ce qui vous prend? Extase? douleur?

LE POÈTE.

Va loin d'ici chercher un autre esclave... Que pour ton bon plaisir le poète déshonore son plus beau titre! qu'il renonce au droit sacré dont la nature l'a investi!... Par quelle puissance émeut-il les âmes? par quelle puissance bouleverse-t-il les éléments? N'est-ce point à l'aide de l'accord parfait qui règne en lui-même, et qui oblige l'univers à se reconstruire au fond de son propre cœur? Pendant que la Nature, tournant son fuseau d'une main insouciante, démêle, en se jouant, les fils éternels de toute existence, pendant que la foule tumultueuse des êtres se presse en désordre, et accomplit péniblement sa dure destinée; qui sait animer d'un feu divin cette masse inerte, uniforme, et l'assujettir aux lois de l'harmonie? Qui sait faire rentrer l'individu isolé dans l'ordre universel? Qui répand un doux crépuscule sur les sens absorbés dans une méditation austère? Qui sème toutes les jolies fleurs du printemps le long du sentier foulé par une amante? Qui dépouille de leurs feuilles les arbres, où elles pendaient inutiles, et les tresse en couronnes pour les distribuer aux mérites de tous genres? Qui soutient l'Olympe? Qui convoque l'assemblée des Dieux? La puissance de l'homme, révélée dans le poète.

LE PERSONNAGE BOUFFON.

Hé bien, tout en se servant des plus nobles facultés de l'esprit, ne poursuit-elle pas ses occupations poétiques, comme on poursuit une aventure d'amour? On se rapproche par hasard, on s'enflamme, on reste, et peu à peu on se trouve pris; le bonheur croît à chaque moment, l'attaque commence enfin, on est enivré, transporté: puis arrive le dégoût, et avant qu'on s'en aperçoive, on a broché un roman. Voilà le spectacle que vous devez mettre sous nos yeux. Lancez-vous au milieu de la vie humaine. Chacun vit de cette vie-là un petit nombre la connaît; et c'est le peu que vous en montrez, qui fait tout le charme de vos ouvrages. Dans un flux d'images une faible clarté, beaucoup d'erreurs et une étincelle de vérité; avec cela l'on compose le meilleur breuvage, avec cela l'on captive et l'on édifie tout le monde. Alors s'assemble la fleur de la jeunesse, et dans votre œuvre elle se mire avec complaisance; alors tout sentiment tendre trouve la nourriture mélancolique qui lui convient; alors sont émus tantôt l'un, tantôt l'autre des spectateurs, et chacun voit représenté au naturel ce qu'il porte en lui-même. Ils sont prêts à rire comme à pleurer, à pleurer comme à rire: ils honorent les efforts du poète, ils applaudissent à l'illusion de la scène. Pour l'homme déjà fait rien n'est bon; mais on peut s'assurer en la gratitude de celui qui espère devenir homme.

LE POÈTE.

Rends-moi donc, rends-moi les temps où je n'étais encore moi-même qu'en espérance; lorsqu'une source intarissable de chants mélodieux coulait de ma veine, lorsqu'un voile de nuages dérobait le monde à mes regards, que les bourgeons promettaient des fruits merveilleux, et que je cueillais d'une main avide les millions de fleurs qui tapissaient les vallées. Je n'avais rien, et ce rien me suffisait: c'était l'amour de la vérité et la volupté des songes. Rends-moi les désirs indomptés qui fatiguaient mon cœur, rends-moi ce cœur profondément ébranlé, et la force de haïr, et la puissance d'aimer! Rends-moi ma jeunesse!

LE PERSONNAGE BOUFFON.

La jeunesse, mon ami? Tu en aurais besoin, si dans la bataille l'ennemi te pressait de toutes parts; ou si de jeunes filles charmantes se pendaient à ton col; ou bien si de loin tu voyais la couronne, prix de l'agilité, se balancer près d'une barrière difficile à atteindre; ou encore si, au sortir d'une danse animée, il te fallait passer la nuit dans les festins. Mais jouer avec force et grâce sur une lyre familière, se proposer un but vague, et s'y rendre à travers mille agréables détours; voilà, messieurs les vieillards, ce qui doit vous occuper. Et nous ne vous en estimons pas moins pour cela. La vieillesse ne nous fait pas, comme on dit, retomber en enfance; elle nous trouve encore vrais enfants.

LE DIRECTEUR.

Assez discourir: montrez-moi enfin des actions. Pendant que vous faites assaut de paroles, il pourrait se passer quelque chose d'utile. À quoi bon parler de la disposition où l'on devrait être? Pour s'y mettre, il faut agir. Vous donnez-vous pour un poète, commandez à la poésie. Vous savez bien quels sont nos besoins nous voulons des boissons fortes: brassez-en donc sur l'heure! Ce qui ne se fait pas aujourd'hui, demain n'est pas fait; et il ne faut pas perdre un jour à délibérer. Prenons l'occasion par les cheveux, et ne la lâchons point, si nous prétendons répondre à l'attente du public.

Vous savez que, sur nos théâtres d'Allemagne, chacun s'essaie à ce qu'il veut: ainsi n'épargnez aujourd'hui, ni les décorations, ni les machines. Servez-vous de la grande et de la petite lumière du ciel; vous pouvez semer à pleines mains les étoiles: d'eau, de feu, de rochers escarpés, de quadrupèdes, d'oiseaux, nous n'en manquons pas non plus. Transportez donc de plein saut, dans cette étroite maison de planches, tout le cercle de la création; et, avec une vitesse calculée d'avance, allez des cieux, à travers le monde, aux enfers.


PROLOGUE

DANS LE CIEL.

LE SEIGNEUR, LES ARMÉES CÉLESTES, (ensuite) MÉPHISTOPHÉLÈS.

(Trois Archanges[1] s'avancent.)

RAPHAËL.
Le soleil poursuit son cantique,
Dans le chœur des mondes roulants:
Le long de sa carrière antique
Il imprime ses pas brûlants.
Tout ébloui de sa lumière,
L'ange se voile devant lui.
Il fût, dès son aube première,
Ce qu'il est encore aujourd'hui.
GABRIEL.
Sur la terre, qu'au loin épure
Un seul regard de son amour,
Le jour chasse la nuit obscure,
Et fuit devant elle à son tour.
La mer brise ses larges ondes
Au pied des rochers indomptés,
Et dans l'éternel flux des mondes
Rochers et mers sont emportés.
MICHEL.
L'orage gronde: ivre il se lance
Des monts aux mers, des mers aux monts;
Et son aveugle turbulence
Agite les gouffres profonds.
L'éclair flamboie à traits sinistres,
La foudre éclate et fend le ciel.
Mais, Seigneur, tes heureux ministres
Adorent ton jour éternel.
LES TROIS ENSEMBLE.
Comme un père sur eux tu veilles,
Sur toi leur œil s'ouvre incertain,
Et tes ouvrages, ô merveilles!
Sont beaux comme au premier matin.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Seigneur, puisqu'une fois, en prince affable et doux,
Laissant d'un peu plus près envisager ta gloire,
Tu daignes demander comment tout va chez nous;
Et que d'ailleurs, si j'ai mémoire,
Loin d'exciter en toi le plus léger courroux,
Ma personne eut souvent l'heureux don de te plaire;
Me voici près du trône, au milieu de tes gens.
Pardon, je ne viens pas céans
Débiter de grands mots. Mieux vaudrait-il me taire.
Non, dussé-je m'ouïr siffler
Par l'assistance tout entière,
Comme on parle à ta cour je ne saurais parler;
Et si par grand malheur je m'en voulais mêler,
Mon pathos te ferait bien rire...
Supposé toutefois que cela pût aller
Avec ta dignité de Sire.
Bref, je suis pauvre en ornements,
Surtout quand il s'agit du bel ordre du monde;
Et de tes chérubins je n'ai point la faconde,
Ni l'art de m'épuiser en saints ravissements.
Sur les choses de ce bas monde
Je pense si différemment!
D'où vient?—C'est que ma vue est courte apparemment,
Ou ma cervelle peu féconde.
Toujours y remarqué-je, à parler sans détour,
Du pauvre fils d'Adam la misère profonde.
Ce petit dieu de la machine ronde
Est, sur ma foi, plus sot qu'au premier jour;
Et m'est avis qu'après l'avoir pétri de terre,
Tu lui jouas d'un mauvais tour
En l'éclairant de ta lumière.
Pour diriger ses pas, quel étrange fanal
Que ce reflet céleste empreint sur son visage!
Il le nomme raison: mais, par un sort fatal,
Le malheureux n'en fait usage
Que pour ravaler ton image
À l'état de pur animal.
Moi, j'oserais comparer l'homme
(Sauf la permission de Votre Majesté)
À cet insecte ailé que sauterelle il nomme,
Sur de longues pattes monté,
Gambadant tant que l'été dure,
Et répétant sur la verdure
Un vieux refrain de tous les ans.
Encore si c'était là qu'il consumât le temps!
Mais non, pas un fumier, pas une fange impure,
Où ce dieu ne mette son nez.
LE SEIGNEUR.
N'as-tu donc rien autre à m'apprendre?
Tous les discours qu'ici tu me forces d'entendre
À des sarcasmes froids seront-ils donc bornés?
Et ne verras-tu rien qui ne soit à reprendre
Au monde où les hommes sont nés?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Las! oui, Seigneur (soit dit sans vous déplaire),
Vous me trouvez encore du même avis,
Et soutenant que tout dans ce monde est au pis.
De l'Homme enfin si grande est la misère,
Que moi-même parfois je m'en sens attristé,
Et que de rendre pire une telle existence
Depuis long-temps en vérité
Je me fais quelque conscience.
LE SEIGNEUR.
Connais-tu Faust?
MÈPHISTOPHÉLÈS.
Qui? le docteur?
LE SEIGNEUR.
Eh! sans doute, mon serviteur.
MÈPHISTOPHÉLÈS.
Il vous sert en effet de la belle manière.
Rien de terrestre chez ce fou:
À peine ce qu'il mange est-il fait de matière.
Ours rechigné, vrai loup-garou,
Il reste nuit et jour enfermé dans son trou,
Espèce de tombeau sans air et sans lumière.
Mais si son corps ne bouge pas,
Son esprit au contraire est toujours en campagne:
Plaine, torrent, vallon, montagne,
Dans tous les recoins de là-bas
Il se glisse et prend ses ébats;
Et puis il monte au ciel, il nage dans l'espace,
Demande à l'univers tous ses plus grands plaisirs...
Après quoi pourtant il se lasse
Et retombe à la même place,
Consumé des mêmes désirs.
LE SEIGNEUR.
Battu comme il l'est de l'orage,
Si, sans que rien l'ébranle, il demeure debout,
Si, vainqueur dans la lutte, il me sert jusqu'au bout,
Je le recueillerai pour prix de son courage.
Mais, le frêle arbrisseau qui n'a vu qu'un printemps
Vient-il à se couvrir d'une tendre verdure,
Le jardinier sait bien qu'au midi de ses ans
Fleurs et fruits seront sa parure.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Si bien donc que sur lui vous comptez quelque peu?
Gageons que celui-là vous le perdrez encore!
Pourvu que, jouant un franc jeu,
Vous me laissiez de votre aveu
Brûler son âme à petit feu,
Et sans aucune entrave amener la pécore
Où bon me semblera. M'accordez-vous ce point?
LE SEIGNEUR.
Aussi long-temps que Faust habitera la terre,
Je ne t'en empêcherai point.
Tant que l'homme y voyage, il erre.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Votre cadeau, Seigneur, me ravit, me confond.
J'ai toujours abhorré d'avoir aux morts affaire,
Et de beaucoup je leur préfère
Un visage au teint rubicond.
Pour un citoyen de la bière
Je ne suis jamais au logis....
Comme le chat pour la souris.
LE SEIGNEUR.
Je daigne exaucer ta prière.
Va, détourne, si tu le peux,
Détourne cet esprit de sa source première;
Fais-le suivre avec toi le chemin tortueux
Des ennemis de la lumière;
Et rougis, si tu dois avouer à la fin
Que, jusque dans les rangs de la foule grossière,
Le juste peut encore choisir le droit chemin.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Bon! nous n'en aurons pas pour long-temps, je le jure.
Orgueil à part, je ne vois nul sujet
D'être en souci de ma gageure.
Si j'arrive à bon port, vous voudrez, s'il vous plaît,
M'accorder les honneurs d'une victoire entière.
Il mangera de la poussière,
Et trouvera cet aliment fort sain,
Comme le vieux serpent, mon illustre cousin.
LE SEIGNEUR.
Tu peux en liberté paraître dans le monde.
Je n'en voudrais bannir ni tes pareils, ni toi;
Car, seul parmi la race immonde,
Le Malin fût toujours très-précieux pour moi.
Sous la matière qui l'accable
L'homme risque par fois de perdre tout ressort,
Et de changer sa vie en un sommeil de mort.
J'aime donc à lui voir un compagnon semblable,
Qui l'excite au combat, l'éveille quand il dort.


...De temps en temps j'aime à voir le vieux père, Et je me garde bien de lui rompre en visière...


Et peut même au besoin créer, comme le Diable.
Vous cependant, ô vous, nobles enfants du ciel,
Livrez-vous sans contrainte aux pensers ineffables
Du séjour éternel;
Et tandis que l'auteur des êtres innombrables
Épanche autour de vous les flots de son amour,
Célébrez ces êtres d'un jour
En vos âmes impérissables.

(Le ciel se ferme, les Archanges se retirent.)

MÉPHISTOPHÉLÈS seul.
De temps en temps j'aime à voir le vieux père,
Et je me garde bien de lui rompre en visière.
Traiter un pauvre diable avec cette douceur!...
Vraiment dans un si grand seigneur
Autant de bonhomie est chose singulière.


LA TRAGÉDIE.

PREMIÈRE PARTIE[2].

FAUST,

TRAGÉDIE.

LA NUIT. UNE CHAMBRE GOTHIQUE, À VOUTES HAUTES ET ÉTROITES.

FAUST assis devant un pupitre, l'air agité.


FAUST.

Eh bien donc, philosophie, jurisprudence, médecine... hélas! et toi aussi, théologie! je vous ai toutes apprises, toutes étudiées, avec des peines infinies; et, après tant et de si longues veilles, me voici, pauvre fou, aussi sage que devant. Je porte, il est vrai, le titre de Docteur, celui de Maître; et il y a bien dix ans, que je promène mes sots élèves à travers un labyrinthe inextricable... Et je m'aperçois, enfin, que nous ne pouvons rien connaître. Rien!... J'en mourrai. Il n'est cependant pas au monde un seul homme, maître, docteur, clerc ou moine, qui en sache aussi long que moi: pas un doute ne m'arrête, pas un scrupule ne me travaille, je ne crains ni enfer ni diable... Mais aussi, la joie m'a fui sans retour: je suis loin de croire que je sache rien de bon; je suis loin de croire que je puisse rien enseigner aux hommes, pour améliorer leur condition misérable et les remettre dans le droit chemin. Je n'ai d'ailleurs ni biens, ni argent, ni honneurs, ni crédit dans le monde... Non, un chien ne voudrait pas de l'existence, à ce prix-là! Je ne vois plus maintenant qu'une chose à essayer, c'est de me jeter dans la magie. Il le faut. Ah! si la puissance de l'Esprit et de la Parole dessillait mes yeux, et leur dévoilait cet abîme où je brûle de descendre! Que je ne fusse plus esclave des mots, et contraint de dire à grand-peine ce que j'ignore; que je connusse tout ce que la nature cache dans ses entrailles, tout ce qu'il y a pour l'homme au centre de l'énergie du monde et à la source des semences éternelles!

Que n'accordes-tu donc un dernier regard à ma misère, lune, qui tant de fois éclairas mes veilles devant ce même pupitre! C'est au milieu d'un vain amas de livres et de papiers, mélancolique amie, que tu m'apparais alors. Que ne puis-je, hélas! gravir sur le sommet des montagnes! Là, j'irais, dans ta jeune lumière, me glisser autour des cavernes avec les Esprits. Que ne puis-je danser sur les prairies à tes pâles clartés, et, libre des tourments de la science, me baigner à loisir dans la rosée qui émane de ta sphère silencieuse!

Malheureux! je languis, encore enchaîné dans ma prison. Maudit sois-tu, réduit obscur, où la douce lumière du ciel elle-même n'arrive que triste et plombée, à travers ces vitrages peints; où, de quelque côté que je tourne les yeux, je ne vois que livres couverts de poudre et mangés des vers, que papiers amoncelés jusqu'au haut des voûtes, que boîtes, verres, instruments de mille sortes; tous vieux meubles pourris, que j'ai reçus de mes ancêtres... C'est là ton monde! On appelle cela un monde!

Et tu demandes encore pourquoi ton cœur se resserre avec angoisse dans ta poitrine, pourquoi une douleur sourde glace tes membres et y enchaîne le mouvement de la vie? Tu le demandes; et, au lieu de la nature vivante, au sein de laquelle Dieu créa les hommes, tu n'as autour de toi que fumée et moisissure, squelettes d'animaux et ossements de morts!

Allons, fuis, lance-toi dans le libre espace! Ce volume mystérieux, que Nostradamus écrivit de sa propre main, n'est-il point un guide assez sûr? Avec son secours seulement, tu commenceras à pouvoir lire dans le cours des astres; ton âme, instruite par lui, sentira sa force renaître, et saura comment un Esprit parle à un autre Esprit.... Mais c'est en vain qu'à l'aide d'un bon sens grossier, tu voudrais expliquer les signes sacrés.... Esprits, qui nagez autour de moi répondez-moi, si vous m'entendez!

(Il ouvre le volume, et aperçoit le signe du Macrocosme[3].)

Ah! comme, à cette vue, tous mes sens ont tressailli! Dans quelle extase céleste ai-je été plongé tout à coup! On dirait qu'un sang plus jeune et plus pur circule dans mes veines; mes nerfs sont agités de frémissements inconnus. Est-ce de la main d'un Dieu que furent tracés ces caractères, qui soulagent mes peines secrètes, qui inondent mon pauvre cœur de joie, et qui me dévoilent, d'une manière si mystérieuse, les forces cachées de la nature? Suis-je un Dieu moi-même? Tout me devient si clair! À l'aide de ces simples traits, je vois se déployer, devant mon âme, la nature tout entière et son énergie créatrice. Aujourd'hui, pour la première fois, je comprends la vérité de cette parole du sage «Le monde des Esprits n'est point fermé; ton sens est aveuglé, ton cœur est mort. «Lève-toi, disciple, et ne cesse de baigner ton corps mortel dans les rayons de l'aurore.»

(Il regarde le signe.)

Que de mouvement au sein de l'univers! Comme toutes les choses concourent à une même fin, et vivent l'une dans l'autre d'une même vie! Comme les Intelligences célestes montent et descendent, et se passent de main en main les seaux d'or! Quelle rosée délicieuse elles répandent sur la terre aride, et quelle ravissante harmonie le battement de leurs ailes imprime aux espaces du monde, qu'elles parcourent incessamment!

Merveilleux spectacle!... Mais, hélas! rien qu'un spectacle! Où donc te trouver, où te saisir, nature infinie? Où êtes-vous, sources de toute existence? Vous en qui les cieux et la terre puisent cette sève éternelle qui les nourrit, vous qui rajeunissez le sein flétri, vous ne tarissez jamais, vous abreuvez tous les êtres et moi je languis vainement après vous!

(Il saisit le volume, tourne un feuillet avec dépit, et aperçoit le signe de l'Esprit de la terre.)

Quelle émotion différente produit en moi ce nouveau signe! Esprit de la terre, tu es près de moi je sens mes forces s'accroître; il semble qu'une liqueur spiritueuse coule dans mes veines et me brûle; j'aurais le courage de me lancer dans le monde, de supporter les malheurs et les prospérités d'ici-bas, de lutter contre l'orage, et de ne point pâlir aux craquements du vaisseau qui se brise.... Des nuages s'amoncèlent au-dessus de moi.... la lune cache sa lumière.... la lampe fume.... elle s'éteint.... des rayons ardents ceignent ma tête, et se meuvent lentement dans les ténèbres.... un frisson d'épouvante s'empare de moi.... les voûtes paraissent descendre, et me presser de toute leur masse.... Oui, je le sens, tu nages autour de moi, Esprit que j'ai invoqué.... Dévoile-toi!... Ah! quels déchirements dans mon cœur! Mes sens s'ouvrent à des impressions nouvelles.... Tout mon cœur est à toi, je me dévoue à toi; parais! Parais, te dis-je, m'en coûtât-il la vie!

(Il prend le volume dans sa main, et fixant ses yeux sur le signe de l'Esprit, il prononce certaines paroles. Une flamme rouge s'allume tout-à-coup: L'ESPRIT paraît dans la flamme.)

L'ESPRIT.

Qui m'appelle?

FAUST détournant la tête.

Vision terrible!

L'ESPRIT.

Tu m'as puissamment attiré tes lèvres, sur ma sphère, ont aspiré long-temps et maintenant...

FAUST.

Ah! je ne puis soutenir ton aspect.

L'ESPRIT.

Tu souhaitais ardemment de me voir, d'ouïr ma voix, de contempler mon visage. Je me rends au vœu pressant de ton cœur, me voici! Quelle ignoble frayeur t'a saisie, ô créature surhumaine! Qu'est devenu l'élan de ton âme? Où est cette âme ambitieuse, qui se créait un monde, qui le portait en elle, et le caressait avec amour; cette âme qui, saisie d'un tremblement de joie, aspirait à nous égaler, nous autres Esprits? Où es-tu, Faust? Toi dont la voix m'a frappé, toi 'qui t'es élancé jusqu'à moi de toutes les forces de ton être; est-ce bien toi, qui, jouet de mon souffle, trembles maintenant dans les profondeurs de la vie, vermisseau timide et rampant?

FAUST.

Me siérait-il de te céder, flamme légère? Je le suis; oui, je suis Faust, je suis ton égal!

L'ESPRIT.

Plongé dans les flots de la vie et dans le tumulte d'une activité sans limites, je vais et reviens, je monte et retombe sans cesse, en me jouant. Ma sphère, c'est la naissance et la mort; éternelles ondulations, trame changeante, dont je forme au métier du temps les tissus impérissables; vivant manteau de la Divinité.

FAUST.

O toi, qui circules ainsi autour du vaste monde, Esprit actif, que je me sens près de toi!

L'ESPRIT.

Tu es semblable à l'Esprit que tu conçois, mais non pas à moi!

(Il disparaît.)

FAUST tombant à la renverse.

Pas à toi! Et à qui donc? Moi, l'image de la Divinité, je ne suis pas seulement semblable à toi? (On frappe.) Malédiction... voici, je crois, mon domestique: tout mon bonheur retourne à rien. Dieu! qu'une vision si belle, un malheureux valet la fasse évanouir!

(WAGNER, en robe de chambre et en bonnet de nuit, une lampe à la main.—Faust se détourne avec humeur.)

WAGNER.

Pardon! c'est que je vous ai entendu déclamer. Vous lisiez sans doute quelque tragédie grecque, et j'aurais envie de me pousser dans l'art de la déclamation; car il est fort utile aujourd'hui. J'ai souvent ouï dire qu'un comédien pouvait en remontrer à un prêtre.

FAUST.

Oui, quand le prêtre est un comédien; comme cela peut arriver dans nos temps.

WAGNER.

Ah! si l'on est ainsi relégué au fond de son cabinet, et qu'on voie le monde à peine en un jour de fête, à travers une lunette, et seulement de loin, comment apprendre à le conduire par la persuasion?

FAUST.

Vous ne le saurez jamais, si vous ne sentez rien, si votre âme, vivement émue, ne peut tirer de son propre fonds de quoi remuer, à leur tour, les âmes de tous les assistants. Courbez-vous sur votre table; puis, après avoir ramassé sur celle d'autrui les restes d'un repas splendide, amalgamez tout cela, pour en composer un ragoût; à force de souffler sur votre amas de cendre, faites-en sortir une misérable flamme: vous aurez l'admiration des enfants et des singes, si vous en êtes friand. Mais, pour agir sur le cœur des hommes, il faut une éloquence qui parte du cœur.

WAGNER.

C'est pourtant le débit qui fait le succès de l'orateur; je le sens bien, et je suis encore loin de compte.

FAUST.

Laisse là de telles folies, et cherche à gagner ton pain honnêtement. Tous ces grelots ne font qu'ébranler l'air, et ne servent de rien. La raison et le bon sens demandent-ils tant d'art? Et, quand on a quelque chose à dire, pourquoi courir après les mots? Va, tous ces beaux discours si brillants, où l'on fait sonner si haut les bagatelles humaines, sont aussi stériles que le vent d'automne, qui passe en murmurant à travers les feuilles desséchées.

WAGNER.

Mon Dieu! l'art est si long, et notre vie est si courte! Moi, au milieu de mes travaux, il me prend souvent un mal de tête, un mal de cœur... que je n'y peux plus tenir. Combien il est difficile de parvenir aux sources mêmes de la science! C'est qu'avant d'avoir fait la moitié du chemin, un pauvre diable peut très-bien mourir.

FAUST.

Mais y penses-tu, de t'imaginer que d'un vil parchemin puisse jaillir cette fontaine sacrée, où la soif de notre âme s'étanchera pour jamais? Si la consolation ne descend de ton propre cœur, tu n'es pas consolé.

WAGNER.

Pardonnez-moi; il y a déjà une grande jouissance à se transporter dans l'esprit des siècles écoulés, à voir comment a pensé un homme sage avant nous, et comment nous l'avons dépassé de si loin.

FAUST.

Oh! oui, jusqu'aux étoiles! Mon ami, les siècles écoulés sont pour nous le livre aux sept sceaux. Ce que vous appelez l'esprit des siècles, n'est au fond que l'esprit des auteurs, dans lequel les siècles se réfléchissent tant bien que mal; et le plus souvent, c'est une pitié! Le premier coup-d'œil suffirait pour faire fuir à cent lieues. On dirait un sac à immondices, un vieux garde-meuble, ou, tout au plus, quelqu'une de ces farces de carrefours entrelardées de belles maximes de morale, comme on en met dans la bouche des marionnettes.

WAGNER.

Mais pourtant, le monde, l'esprit et le cœur des hommes; il est naturel que chacun en veuille savoir quelque chose.

FAUST.

Oui, ce qu'on appelle savoir. Qui peut se flatter de donner à un enfant son vrai nom? Le peu d'hommes qui ont su quelque chose avec certitude, et qui n'ont pas eu la sagesse de le garder pour eux, ceux qui ont déclaré au peuple leurs sentiments et leurs vues, on les a de tout temps crucifiés et brûlés... Mais retire-toi, je te prie la nuit est avancée, nous en resterons là pour cette fois.

WAGNER.

J'aurais volontiers continué de veiller, et de causer science avec vous. Mais demain, comme à Pâques dernier, vous me permettrez de vous adresser encore une question ou deux. Je me suis remis avec zèle à l'étude. Il est vrai que je sais déjà bien des choses, mais je voudrais tout savoir.

(Il sort.)

FAUST seul.

Il n'y a d'espérance que pour l'être borné. Jamais elle n'abandonne entièrement cet esprit étroit, qui s'attache aux petites choses: d'une main avide il ne cesse de creuser le sol, pour y chercher des trésors et s'il vient à trouver un ver de terre, il est satisfait.

Se peut-il que la voix d'un tel homme ait osé retentir aux lieux mêmes où l'Esprit m'environna de son souffle pur? Et pourtant, hélas! j'ai cette fois des grâces à te rendre, ô le plus chétif des enfants des hommes. Tu m'as arraché au désespoir, sous lequel ma raison allait succomber. Ah! la vision était tellement colossale, qu'à mes propres yeux je n'étais plus qu'un nain.

Moi, l'image de la Divinité, qui croyais déjà toucher au miroir de la vérité éternelle; qui, dépouillé de mon enveloppe terrestre, égaré dans un abîme de lumière, croyais commencer le chemin des cieux; moi qui, m'élevant au-dessus des chérubins, prétendais mêler avec les forces de la nature mes forces indépendantes, et, créateur à mon tour, vivre de la vie d'un Dieu: combien ne dois-je pas expier tant d'orgueil! Une parole foudroyante m'a rendu à mon néant.

Esprit divin, n'ai-je pas présumé de m'égaler à toi? Ah! j'ai bien eu la puissance de t'attirer, mais je n'ai point eu celle de te retenir. Dans cet heureux moment, je me sentais si grand... si petit! Tu m'as cruellement repoussé dans le cercle étroit de l'humanité. Qui m'instruira maintenant? Que dois-je éviter? Faut-il obéir à l'impulsion qui me presse?... Nos actions elles-mêmes, aussi bien que nos souffrances, arrêtent la marche de notre vie.

La matière, la vile matière est toujours là, pour s'opposer à ce que l'esprit conçoit de plus magnifique. Lorsque nous atteignons au bonheur de ce monde, tout ce qui vaut mieux que lui nous le traitons de mensonge et d'illusion. Les sentiments sublimes, qui font tout le prix de notre existence, sont étouffés par des penchants terrestres et grossiers.

Quand l'imagination déploie ses ailes hardies, elle rêve l'éternité dans son délire; mais un étroit espace lui suffit, lorsque le gouffre a dévoré toutes ses joies et toutes ses espérances. L'inquiétude se vient loger au fond de notre cœur; elle y produit des douleurs secrètes; elle le travaille sans relâche, et y détruit le plaisir et le repos: elle prend tour-à-tour mille masques divers; c'est tantôt la cour, tantôt une femme; puis un enfant, une maison, le feu, la mer, un poignard, du poison. L'homme tremble devant tout ce qui ne l'atteindra pas, et pleure continuellement ce qu'il n'a point perdu.

Non, je ne ressemble pas à un Dieu, abjecte créature que je suis! C'est au ver, que je ressemble; au ver, qui se traîne dans la poussière, et que le pied du voyageur, pendant qu'il se nourrit de poussière, écrase et anéantit.

N'est-ce point en effet de la poussière tout ce que ces hautes murailles portent ici sur mille tablettes? N'est-ce point un monde de vers que j'habite?... Et j'y trouverais ce qui me manque? Je dois lire apparemment ces monceaux de volumes, pour y voir comment partout les hommes se sont tourmentés, comment s'est montré de temps à autre un heureux!... Pauvre crâne vide, que me veux-tu dire avec ton grincement hideux? Hé bien, quoi! tu as vécu jadis, et ton cerveau a erré comme le mien: il a cherché le grand jour, il a couru après la vérité; et son ardeur s'est éteinte misérablement dans les ténèbres. Instruments, vous vous raillez de moi avec vos roues et vos dents, vos anses et vos cylindres. J'étais à la porte, que ne me serviez-vous de clefs? Peu de clefs, il est vrai, sont aussi artistement travaillées que vous l'êtes; mais vous ne levez aucun verrou. Mystérieuse jusque dans l'éclat du jour, la nature ne se laisse pas arracher son voile; et ce qu'elle veut cacher à notre esprit, il n'est levier ni vis qui nous le puisse découvrir. Vieil attirail, dont je ne fis jamais le moindre usage, tu n'es là que parce qu'autrefois tu servis à mon père. Antique poulie, la fumée de ma lampe t'a noircie... j'ai tant veillé devant ce pupitre! Mieux eût valu cent fois dissiper le peu que j'ai, que de pâlir courbé sous le poids de ce peu. Ce qu'on a hérité de son père, il faut s'en servir ou le vendre: car ce qui n'est utile à rien, est un pesant fardeau; et rien n'est utile, que ce que l'esprit féconde.

Mais pourquoi mon regard se dirige-t-il vers cette place? Ce flacon est-il donc un aimant pour mes yeux? D'où vient que j'y vois clair tout-à-coup? Quelle lueur inattendue pénètre dans mon âme, comme, dans une forêt couverte et sombre, un rayon égaré de la lune?

Je te salue, ô fiole, qu'avec un pieux respect je prends entre mes mains! En toi seule j'honore l'esprit et la science humaine. Essence des sucs les plus doux, de ceux qui procurent le sommeil, tu contiens toutes les forces qui tuent; accorde à ton maître tes précieuses faveurs. En te regardant, je sens mes douleurs s'endormir; en te saisissant, mon agitation se calme et disparaît; de moment en moment, le trouble de mes esprits se dissipe. Je suis entraîné vers la haute mer, les flots limpides brillent à mes pieds comme un miroir, sur de nouvelles plages éclate un jour nouveau.

Un char de feu, garni d'ailes légères, s'arrête auprès de moi. Ce char ailé va m'ouvrir de nouvelles routes à travers les espaces éthérés, dans ces sphères sereines, où l'activité ne rencontre rien qui l'entrave. Mais une existence si ravissante, de si divines extases, comment, chétif insecte, les as-tu méritées?... Oui, oui, détourne-toi seulement avec courage de ce doux soleil, qui éclaire notre monde; ose enfoncer ces portes, d'où chacun se recule en frémissant. Il est temps de prouver que la dignité de l'homme ne le cède en rien à la gloire des Dieux. Ne tremble plus devant ce gouffre mystérieux, où l'imagination se condamne à des tortures qu'elle inventa; marche vers cette avenue, dont l'issue étroite vomit les flammes de l'enfer; accomplis avec calme ton dessein... au risque même d'être anéanti.


Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton grincement hideux!


Toi, sors maintenant de ton vieil étui, coupe d'un cristal pur, à laquelle il y a tant d'années que je n'ai songé! Tu brillais jadis aux festins de mes aïeux, et ton apparition déridait aussitôt leurs fronts chargés d'ennuis. Chacun d'eux à son tour, te prenant dans ses mains, s'imposait la loi de célébrer en vers la beauté des figures que l'artiste a ciselées sur tes bords, puis de te vider d'un seul trait. Tu me fais souvenir des nuits de ma jeunesse... Hélas! je n'ai plus de convive à qui je puisse t'offrir, il n'y a plus d'assemblée pour applaudir à mes chansons. La liqueur, qui te remplit, enivre vite; elle est épaisse et noirâtre: je l'ai préparée, je la choisis. Que cette boisson, la dernière de toutes, me serve de libation solennelle: je la consacre à l'aurore d'un jour nouveau!

(Il approche la coupe de ses lèvres. On entend le son des cloches et le chant des chœurs.)

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité.
Paix à l'âme immortelle,
Qui garde encore en elle
La tache originelle
De son iniquité!

FAUST.

Quels tintements sourds, quels tons éclatants, viennent arracher la coupe à mes lèvres avides? Cloches retentissantes, sonnez-vous déjà la première heure de la fête de Pâques? Chœurs, entonnez-vous déjà ces chants de consolation, qui percèrent jadis la nuit du tombeau, quand la voix des Anges s'éleva pour annoncer la nouvelle alliance?

CHŒUR DES FEMMES.

D'huiles nouvelles
Oignant son front pâli,
Nous, ses fidèles,
L'avions enseveli.
Hier encore
Nous étions là, couvrant de fins tissus
Ses membres nus;
Voici l'aurore,
Et Christ, hélas! Christ ne s'y trouve plus.

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité,
Heureuse l'âme pure
Qui souffre sans murmure,
Et supporte l'injure
Avec humilité!

FAUST.

Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la poussière? Faites-vous entendre aux hommes que vous touchez encore. Mon oreille saisit, aussi bien que la leur, le message que vous apportez; mais la foi me manque, et le miracle est l'enfant chéri de la foi. Je n'ose aspirer à cette région, d'où descend la bonne nouvelle... Et toutefois, accoutumé dès l'enfance à vos sons, ils me rappellent à la vie malgré moi. Jadis un baiser de l'amour divin me ravissait aux cieux, pendant la solennité grave et paisible du dimanche! La lente harmonie des cloches, berçant alors mon âme, l'agitait de doux pressentiments; et la prière était pour moi une jouissance ardente. Des désirs d'une pureté incroyable s'emparaient de moi, et m'entraînaient à parcourir les bois et les prairies; je versais de délicieuses larmes, j'entrevoyais un monde de bonheur. Ces chants préludaient aux ébats joyeux de la jeunesse, ils ouvraient l'aimable fête du printemps... Même à présent leur souvenir, si plein d'émotions enfantines, me fait reculer devant le pas que j'allais franchir. Oh! faites-vous entendre encore, chants célestes et doux! Une larme coule, la terre m'a reconquis.

CHŒUR DES DISCIPLES.

De sa tombe funeste
Quittant l'obscurité,
Vers la voûte céleste
Christ est monté.
Son âme prisonnière
Renaît à la lumière,
Pour ne jamais mourir;
Las! et nous, pour souffrir,
Nous restons sur la terre.
Entre tous ses élus
Nous qu'il aima le plus,
Il nous laisse en arrière
Sourd à notre douleur,
Il vient de disparaître...
O divin maître,
Nous pleurons ton bonheur.

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité
Du sein de la mort même.
Pour ceux qu'il aime
O bien suprême,
Pure félicité!
Âmes captives,
Rompez vos fers.
En de joyeux concerts,
Âmes plaintives,
Changez vos pleurs amers.
Et vous dont la bouche
Ne mentit jamais,
Hommes droits et vrais
Que sa loi touche;
Christ aujourd'hui
Est votre appui,
Christ vous appelle:
Troupe fidèle,
Venez à lui!


DEVANT LES PORTES.

PROMENEURS DE TOUTE ESPÈCE, sortant de la ville.


PLUSIEURS COMPAGNONS OUVRIERS.

Pourquoi donc par là?

D'AUTRES.

Nous allons au rendez-vous de chasse.

LES PREMIERS.

Gagnons le moulin, nous autres.

UN COMPAGNON OUVRIER.

Je vous conseille plutôt d'aller au cours-d'eau.

UN AUTRE.

La route qui y mène est trop laide.

LES DEUX ENSEMBLE.

Et toi, que fais-tu?

UN TROISIÈME.

Je m'en vais avec les autres.

UN QUATRIÈME.

Venez à Burgdorf. Je vous jure que vous y trouverez les plus jolies filles et la meilleure bière du canton, et des affaires de première qualité.

UN CINQUIÈME.

Quel gaillard! est-ce que les épaules te démangent pour la troisième fois? Vas-y sans moi, j'ai trop peur de cet endroit-là.

PREMIÈRE SERVANTE.

Non, non, je m'en retourne à la ville.

SECONDE SERVANTE.

Nous le trouverons sûrement sous ces peupliers.

PREMIÈRE SERVANTE.

Grand bonheur pour moi! Il se pendra à ta robe: sur la pelouse, il ne danse qu'avec toi. Que me revient-il de tes plaisirs?

SECONDE SERVANTE.

Mais aujourd'hui il ne sera pas seul le blondin, m'a-t-il dit, doit être avec lui.

PREMIER ÉCOLIER.

Comme elles détalent, les petites friponnes! Viens, camarade, nous les accompagnerons. De la bière de mars, de bon tabac et une servante en toilette voilà mes goûts favoris.

UNE DEMOISELLE.

Regarde-moi ces jeunes gens, si ce n'est pas une honte! Ils pourraient avoir la meilleure société du monde, et ils courent après ces créatures.

SECOND ÉCOLIER au premier.

Pas si vite! En voici deux, derrière nous, qui sont très-bien mises: ma voisine est l'une d'elles, j'ai du goût pour cette jeune personne. Elles s'avancent à pas lents, et finiraient bien par nous donner le bras.

PREMIER ÉCOLIER.

Non, camarade, non; je n'aime point à être gêné. Vite! que nous ne perdions pas notre gibier. La main qui tient le balai samedi, c'est encore celle qui dimanche te caressera le mieux.

PREMIER BOURGEOIS.

Non, vous dis-je, le nouveau bourgmestre ne me plaît nullement: à présent qu'il est en place, il devient tous les jours plus fier. Et que fait-il donc pour la ville? Cela ne va-t-il pas de mal en pis? Il faut obéir plus strictement que jamais, et payer plus qu'en aucun temps.

UN MENDIANT chante.

Mes bons messieurs, mes belles dames,
Si brillants, si bien ajustés,
À ma détresse ouvrez vos âmes,
Soulagez mes infirmités.
Donner, rend l'âme satisfaite.
Ah! répondez à ma chanson!
Que, pour le pauvre, cette fête
Soit un jour de riche moisson.

SECOND BOURGEOIS.

Je ne connais pas de plus grand plaisir, les dimanches et les jours de fêtes, que de parler guerre et batailles. Pendant que loin de vous, dans la Turquie, les peuples en viennent aux mains et s'échinent d'importance, vous êtes tranquillement à votre fenêtre, à boire votre petit verre et à regarder le long de la rivière filer les bateaux; puis vous rentrez le soir chez vous, gai comme pinson et bénissant le ciel des temps de paix qu'il vous accorde.

TROISIÈME BOURGEOIS.

Mon cher voisin, je vous en offre autant. Qu'ils se fendent le crâne, et que tout aille sens dessus dessous chez eux je m'en moque, pourvu qu'à la maison les choses demeurent comme ci-devant.

UNE VIEILLE aux demoiselles.

Voyez donc un peu, quelle toilette! Ce jeune sang pétille de gentillesse. Qui est-ce qui ne deviendrait fou, en vous regardant?... Pas de fierté, là, tout doux! Dites-moi ce que vous souhaitez, je saurai vous le procurer.

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Viens, viens, Agathe! Prenons garde qu'on ne nous aperçoive avec une pareille sorcière... Elle me fit pourtant voir, à la Saint-André, mon futur mari en personne.

SECONDE DEMOISELLE.

Moi, elle me le fit voir à travers un cristal en uniforme, avec d'autres militaires. Eh bien, j'ai beau regarder autour de moi, j'ai beau chercher partout; il ne veut pas se montrer.

SOLDATS chantant.

Bourgades munies
De créneaux, remparts!
Fillettes jolies, Aux malins regards!
Vers vous je m'élance,
Et monte à l'assaut.
La peine est immense,
Mais le prix la vaut.
D'une ardeur guerrière
On nous voit courir,
Pour jouir et plaire,
Comme pour mourir.
Chaudes escalades!
Moments courts et doux!
Filles et bourgades
Se rendent à nous.
La peine est immense,
Mais le prix la vaut;
Et qui porte lance
Le gagne bientôt.

FAUST et WAGNER.

FAUST.

Les glaçons ne retiennent plus captive l'eau des ruisseaux et des torrents; au léger souffle du printemps, la terre s'amollit, les vallées reverdissent, l'espérance renaît. Le vieil hiver s'en va cacher sa décrépitude sur les sommets escarpés des montagnes. Là, vainement il s'entoure de neiges et de frimats; le morne coup-d'œil, qu'il jette en fuyant sur le gazon des prairies, est une arme impuissante; le soleil ne souffre rien de blanc sous ses rayons. Partout le mouvement, partout la vie; il embellit, il colore toutes choses. On n'aperçoit pas encore de fleurs dans la campagne: prendrait-il pour des fleurs tous ces hommes chamarrés? Mais détournons nos regards de ces collines, et voyons ce qui se passe du côté de la ville. Hors des portes obscures et profondes se pousse une multitude de gens diversement vêtus. Avec quel empressement chacun court aujourd'hui se réchauffer aux rayons du soleil! Ils fêtent bien la résurrection du Seigneur, car ils sont eux-mêmes ressuscités: échappés aux sombres appartements de leurs maisons basses, aux liens de leurs habitudes vulgaires et de leurs vils trafics, aux toits et aux plafonds qui les écrasent, à leurs rues sales et étranglées, aux ténèbres mystérieuses de leurs églises; tous, ils renaissent à la lumière. Vois donc, avec quelle précipitation la foule se disperse dans les jardins et dans les campagnes. Vois, que de barques joyeuses descendent et remontent le fleuve en tous sens... et cette dernière qui suit le fil de l'eau, chargée à couler bas! Il n'est pas jusqu'aux sentiers lointains de la montagne, qui ne brillent de l'éclat des vêtements. Mon oreille distingue déjà le bruit tumultueux du village: voilà le vrai paradis du peuple; grands et petits, tous bondissent de joie ici je me sens homme, ici j'ose l'être.

WAGNER.

Monsieur le docteur, il est sans doute honorable et avantageux de se promener avec vous; mais je désirerais ne pas me mêler à ces villageois, attendu que je suis l'ennemi juré de tout ce qui sent la grossièreté. Les violons, les cris, les plaisirs bruyants de ces gens-là, me font un mal!... Ils hurlent comme des damnés, et ils appellent cela s'amuser, ils appellent cela chanter!

PAYSANS sous la feuillée, dansant et chantant.

Le berger quitte ses brebis,
Et, mettant ses plus beaux habits,
À la danse il s'apprête.
Sous le bois ils sont déjà tous,
Et dansent là comme des fous.
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Ainsi dit la musette.
Dans le cercle il entre à grands pas,
Et brusquement heurte du bras
Une jeune fillette.
La belle se tourne aussitôt,
Disant «Prenez-le un peu moins haut;
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Voyez ce malhonnête!»
Cependant vingt couples dansaient:
À droite, à gauche ils se lançaient,
Robes volaient en tête,
Tous les fronts étaient enflammées,
L'un sur l'autre ils tombaient pâmés.
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Quel chaos! Quelle fête
«Monsieur, point de ces privautés!
—Fi! point d'épouse à mes côtés!
Mieux vaut une grisette.»
Puis, à part la tirant un brin...
La danse allait toujours son train,
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Les chants et la musette.

UN VIEUX PAYSAN.

C'est beau de votre part, monsieur le docteur, de ne pas rougir de nous aujourd'hui, et de venir, savant comme vous l'êtes, vous mêler à la foule du peuple. Prenez cette jolie cruche, que nous avons emplie de boisson fraîche, et buvez un coup: je vous l'offre de grand cœur, et je souhaite, non seulement qu'elle vous ôte la soif, mais encore que toutes les gouttes qui y sont s'ajoutent à vos jours.

FAUST.

J'accepte votre offre et vos vœux, en vous en remerciant mille fois, et je vous souhaite à tous une bonne santé.

(Le peuple se range en cercle autour d'eux.)

LE VIEUX PAYSAN.

Assurément, vous faites bien de reparaître chez nous un jour de fête: dans quels mauvais jours vous nous avez visités autrefois! Il y en a ici plus d'un, que votre père arracha aux griffes de la fièvre chaude, dans le temps qu'il mit fin à la contagion[4]. Et vous, qui n'étiez qu'un jeune homme dans ce temps-là, vous alliez partout où il y avait des malades: on emportait maint cadavre hors des maisons; mais vous, vous en sortiez toujours sain et sauf. Vous avez été mis à de rudes épreuves. L'homme qui secourait ses semblables, Celui qui est là-haut l'a secouru à son tour.

TOUS.

Vive l'homme courageux! Qu'il puisse faire du bien long-temps encore.

FAUST.

Prosternez-vous devant Celui qui est là-haut: lui seul enseigne à faire du bien, lui seul est la source de tout bien.

(Il poursuit son chemin avec Wagner.)

WAGNER.

O grand homme! quel plaisir ce doit être pour toi, de te voir ainsi honoré par tout ce peuple! Heureux qui peut retirer un pareil avantage de ses qualités naturelles! Le père te montre à son enfant, chacun interroge la foule, chacun court et se presse autour de toi les violons se taisent, la danse s'arrête. Fais-tu un pas en avant; ils forment une haie, les chapeaux volent en l'air, et peu s'en faut qu'ils ne s'agenouillent, comme si le Saint-Sacrement passait.


Faust—Heureux qui peut conserver espérance de surnager sur cet océan d'erreurs!... l'esprit a beau déployer ses ailes, les corps, hélas! n'en a point à y ajouter


FAUST.

Encore quelques pas jusqu'à cette pierre, et nous nous reposerons de notre longue promenade. Là, bien souvent je me suis assis, seul, absorbé dans la méditation, exténué de jeûnes et de prières. Riche d'espoir, ferme dans ma croyance, je pensais, à force de larmes, de soupirs, de convulsions, obtenir la fin de cette contagion du Maître des cieux... Et maintenant les suffrages de ce peuple sonnent à mon oreille, comme ferait l'ironie la plus amère. Ah! si tu pouvais lire dans mon cœur combien peu le père et le fils méritent une telle gloire! Mon père était un honnête homme borné, qui avait la manie de réfléchir sur la nature et ses forces cachées ce qu'il faisait de bien bonne foi, mais à sa manière. Dans la compagnie de quelques adeptes, il s'enfermait au fond d'un obscur laboratoire; et, d'après certaines recettes, il amalgamait les contraires. C'était un lion rouge, amant tant soit peu sauvage, qu'il mariait dans un bain tiède au lis sans tache; après quoi il les plaçait tous les deux dans un four chaud, puis les transvasait sans cesse d'une capsule dans l'autre. Alors paraissait dans un verre la jeune reine nuancée de mille couleurs[5]; on administrait la médecine, les patients mouraient, et nul ne demandait: «Qui a guéri?» C'est ainsi que, dans ces vallées et sur ces montagnes, distribuant nos élixirs infernaux, nous avons lutté de fureurs avec la contagion. J'ai moi-même présenté le poison à des milliers d'hommes: ils ont passé; et moi je survis, pour qu'on adresse éloge sur éloge à leur téméraire assassin.

WAGNER.

Comment cela peut-il vous tourmenter? Un honnête homme n'a-t-il pas fait tout ce qu'on doit attendre de lui, quand il a exercé ponctuellement et consciencieusement l'art qui lui a été enseigné? Jeune homme, si tu honores ton père, tu te plairas à recevoir ses enseignements; homme, si tu fais faire à la science quelques pas, ton fils pourra aspirer à de plus hautes conceptions encore.

FAUST.

Heureux qui peut conserver l'espérance de surnager sur cet océan d'erreurs! L'homme passe sa vie à user de ce qu'il ne sait point, et à ne pouvoir user de ce qu'il sait... Mais chassons ces tristes idées; qu'elles ne viennent pas troubler le calme heureux de si belles heures! Regarde, comme au loin sur la pelouse les cabanes étincellent aux lueurs ardentes du couchant. Le soleil penche et s'éteint, le jour expire; mais il se hâte d'aller éclairer d'autres contrées, et d'y porter une nouvelle vie. Oh! que n'ai-je des ailes, pour m'enlever dans les airs et suivre cet astre le long de sa carrière, que rien n'interrompt jamais! Je verrais, dans un éternel crépuscule, se balancer le monde à mes pieds; je verrais s'enflammer toutes les hauteurs, toutes les vallées s'obscurcir, et tous les torrents changer en vagues d'or leurs vagues argentées... En vain la montagne oppose à ma course ses défilés sauvages: déjà mes yeux étonnés plongent sur la mer, elle ouvre devant moi ses golfes brûlants. Le Dieu semble-t-il vouloir disparaître; un second élan, et je poursuis ma route; je continue de boire à longs traits sa lumière éternelle, devant moi le jour, et la nuit derrière moi, le ciel au-dessus de ma tête et sous mes pieds les flots de l'océan... Charmant rêve, tant qu'il dure! Mais l'esprit a beau déployer ses ailes, le corps, hélas n'en a point à y ajouter. Et pourtant, il n'est personne qui n'ait senti battre son cœur, quand au-dessus de nous, perdue dans les espaces azurés, l'alouette nous envoie les éclats de son chant matinal; quand, par delà la cime des rochers couverts de sapins, l'aigle plane les ailes étendues; et quand la grue traverse les plaines et les mers, pour regagner les lieux qui l'ont vu naître.

WAGNER.

J'eus souvent aussi, moi, mes instants de folie; mais de pareils désirs, je n'en éprouvai jamais. On est bientôt las des forêts et des prairies: non, je n'ai jamais eu envie de voler comme un oiseau. Les plaisirs de l'esprit nous transportent bien autrement, de livre en livre, de feuillet en feuillet cela embellit et réchauffe les nuits d'hiver; vous sentez courir comme une douce flamme dans tous vos membres, et vous n'avez pas plutôt déroulé un parchemin, que le ciel tout entier descend sur vous.

FAUST.

Tu ne connais qu'un désir, et puisse l'autre te rester toujours étranger! Deux âmes, hélas! habitent en mon sein, dont l'une tend continuellement à se séparer de l'autre. L'une, vive et passionnée, participe du monde et s'y tient attachée au moyen des organes du corps; l'autre, ennemie des ténèbres, aspire à s'envoler dans les demeures de nos aïeux... S'il y a dans l'air des Esprits souverains et dépendants, qui tiennent le milieu entre la terre et le ciel, oh! qu'ils quittent leurs nuages d'or, et qu'ils me conduisent vers une nouvelle vie! Seulement, si j'avais un manteau enchanté qui pût me transporter sur des plages lointaines, je ne m'en déferais pas en échange des vêtements les plus précieux, je ne le donnerais pas pour le manteau d'un roi.

WAGNER.

Hélas! n'appelez point la troupe des Esprits. Il est bien connu qu'elle fait sa ronde dans l'atmosphère, et ne cesse de tendre à l'homme toute sorte de pièges. Du nord il en vient, qui vous enfoncent dans la chair des dents aigües et une langue à triple dard. De l'est ils soufflent un air qui dessèche tout, et ils se nourrissent de vos poumons. Quand c'est le midi qui les envoie du fond du désert, ils amassent sur votre tête flamme sur flamme; et l'ouest en vomit un essaim, qui d'abord vous ravive, puis finit par vous engloutir, vous, les plaines et les moissons. Enclins au mal, ils écoutent volontiers; ils obéissent volontiers aussi, parce qu'ils aiment à tromper; ils se disent envoyés du ciel, et prennent une voix angélique quand ils mentent... Mais retirons-nous; le ciel devient obscur, l'air fraîchit, le brouillard tombe. C'est le soir qu'on commence à apprécier son chez soi. D'où vient que vous restez là immobile? qu'avez-vous à considérer? qu'est-ce donc qui peut attirer votre attention dans ce crépuscule?

FAUST.

Ne vois-tu pas un chien noir rôder à travers les blés et les jachères?

WAGNER.

Il y a déjà long-temps que je le vois rien de moins étonnant, ce me semble.

FAUST.

Regarde-le bien! Pour qui prends-tu cet animal?

WAGNER.

Pour un barbet, qui cherche la trace de son maître.

FAUST.

Ne remarques-tu pas comme il décrit de longs spirales, et s'approche de nous de plus en plus? Et je me trompe fort, ou un trait de feu marque son passage.

WAGNER.

Je ne vois rien, moi, qu'un barbet noir: peut-être avez-vous des éblouissements.

FAUST.

Il me semble qu'il traîne à nos pieds de petits lacets, pour nous attacher.


Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le ventre il remue la queue ...


WAGNER.

Moi, je le vois sauter autour de nous, l'air craintif et embarrassé, parce qu'au lieu de son maître il trouve deux inconnus.

FAUST.

Le cercle se resserre, il nous touche déjà.

WAGNER.

Voyez; c'est bien un chien, et non pas un fantôme. Il grogne et n'ose vous aborder, il se couche sur le ventre, il remue la queue: toutes choses que les chiens ont coutume de faire.

FAUST.

Accompagne-nous, viens ici, viens!

WAGNER.