Joseph Conrad

Le Nègre
du “Narcisse”

Traduit de l’anglais par
Robert d’Humières

(C) Librairie Gallimard 1913.

Monseigneur, dans son discours, fit montre d’un très vif amour pour les navires.

(Journal de Samuel Pepys)

Préface

Toute œuvre littéraire qui aspire, si humblement soit-il, à s’élever à la hauteur de l’art doit justifier son existence à chaque ligne. Et l’art lui-même peut se définir comme la tentative d’un esprit individuel pour rendre le mieux possible justice à l’univers visible, en mettant en lumière la vérité diverse et une que recèle chacun de ses aspects. C’est l’effort fait pour découvrir dans ses formes, dans ses couleurs, dans sa lumière, dans ses ombres, dans les aspects de la matière et les faits de la vie même, ce qui leur est fondamental, ce qui est durable et essentiel — leur qualité la plus évocatrice et la plus convaincante — la vérité même de leur existence. L’artiste donc, aussi bien que le penseur ou l’homme de science, recherche la vérité pour la mettre en lumière. Séduit par les dessous du monde visible, le penseur s’enfonce dans la région des idées, l’homme de science dans le domaine des faits, dont ils dégagent les vérités pratiques qui conviennent à cette hasardeuse entreprise qu’est notre vie. Ils parlent avec assurance à notre sens commun, à notre intelligence, à notre désir de paix ou à notre inquiétude, fréquemment à nos préjugés, parfois à nos appréhensions, souvent à notre égoïsme, mais toujours à notre crédulité. Et l’on écoute leurs paroles avec respect, car elles ont trait à de graves questions, à la culture de nos esprits ou à la préservation de notre corps, à l’accomplissement de nos ambitions, à la perfection de nos moyens et à la glorification de nos précieux succès.

Il en est tout autrement pour l’artiste.

En présence du même spectacle énigmatique, l’artiste rentre en lui-même, et, solitaire dans cette région d’effort et de lutte intime, il découvre les termes d’un message qui s’adresse à des qualités bien moins évidentes en nous : à cette part de notre nature qui, dans les conditions combatives de notre existence, se dérobe nécessairement derrière de plus résistantes et de plus rudes vertus. Ce message est moins bruyant, plus profond, moins précis, plus émouvant, et plus tôt oublié. Et pourtant son effet persiste à jamais. La changeante sagesse des générations successives fait délaisser les idées, met les faits en question, détruit les théories. Mais l’artiste parle à cette part intime de notre être qui ne dépend point de la sagesse, à ce qui est en nous un don et non pas une acquisition, et qui est, par conséquent, plus constamment durable. Il parle à notre capacité pour la joie et l’admiration, il s’adresse au sentiment du mystère qui entoure nos vies, à notre sens de pitié, de beauté et de souffrance, au sentiment de ce qui nous rattache à toute la création ; et à la conviction subtile mais invincible de la solidarité qui unit la solitude d’innombrables cœurs : à cette solidarité dans les rêves, dans le plaisir, dans la tristesse, dans les aspirations, dans les illusions, dans l’espoir et l’effroi, qui relie chaque homme à son prochain et qui unit toute l’humanité, les morts aux vivants, et les vivants à ceux qui sont encore à naître.

Un tel enchaînement de pensées, ou plutôt de sentiments, peut seul expliquer, dans une certaine mesure, le but que se propose la tentative faite dans le récit qui va suivre pour présenter un aventureux épisode, emprunté aux existences obscures de quelques individus appartenant à la multitude des gens naïfs, simples et sans voix. Car si la croyance dont on vient de faire l’aveu contient une part de vérité, il devient évident qu’il n’est pas un lieu de splendeur ou un coin obscur de la terre qui ne mérite au moins un regard passager d’admiration ou de pitié. L’intention peut donc justifier la matière même de cet ouvrage. Mais cette préface, qui n’est que la confession d’une velléité créatrice, ne saurait se terminer ici, car l’aveu n’est pas encore complet. Un roman — quand il s’efforce le moins du monde d’atteindre à l’œuvre d’art — s’adresse au tempérament. Et ce doit être, en vérité, comme en matière de peinture, ou de musique, ou de toute espèce d’art, l’appel d’un tempérament à tous les autres innombrables tempéraments dont le pouvoir subtil et irrésistible doue les événements éphémères de leur véritable sens, et crée l’atmosphère morale et émotionnelle du lieu et du temps. Un tel appel, pour produire son effet, doit être une impression transmise par les sens ; et, en fait, il n’en saurait être autrement, car le tempérament, qu’il soit individuel ou collectif, n’est point soumis à la persuasion. Tout art doit s’adresser d’abord aux sens, et une conception artistique qui s’exprime à l’aide de mots écrits doit s’adresser aux sens, si son intention profonde est d’atteindre la source même de nos émotions. Il lui faut aspirer de toutes ses forces à la plasticité de la sculpture, à la couleur de la peinture, à la suggestion magique de la musique, cet art des arts. Et ce n’est que par une dévotion complète et inébranlable au parfait accord de la forme et de la substance, ce n’est que par un soin incessant apporté au contour et à la sonorité des phrases qu’on peut atteindre à la plasticité et à la couleur, et que la lumière de la suggestion magique peut jouer furtivement à la surface banale des mots, des vieux, vieux mots épuisés et défigurés par des siècles d’un insouciant usage.

Un effort sincère pour accomplir cette tâche créatrice, pour aller aussi loin dans cette voie que les forces peuvent le lui permettre, sans se laisser abattre par les hésitations, la lassitude ou les reproches, est la seule justification valable de celui qui travaille à une œuvre d’imagination. Et à ceux qui, dans la plénitude d’une sagesse qui cherche un profit immédiat, demandent à être édifiés, consolés, amusés ; demandent à être promptement améliorés, ou encouragés, ou effrayés, ou brusqués ou charmés, il doit, s’il a la conscience claire, répondre ceci : « Le but que je m’efforce d’atteindre est, avec le seul pouvoir des mots écrits, de vous faire entendre, de vous faire sentir, et avant tout, de vous faire voir. Cela et rien d’autre, et voilà tout ! Si j’y parviens, vous trouverez là, selon vos mérites, encouragement, consolation, terreur, charme, tout ce qui peut vous plaire, et peut-être aussi cette vision de vérité que vous avez oublié de réclamer. »

Saisir, en un moment de courage, sur l’impitoyable déroulement du temps, une phase éphémère de la vie, ce n’est que le commencement de la tâche. La tâche, entreprise avec tendresse et foi, consiste à maintenir résolument, sans hésitation ni frayeur, devant tous les yeux et dans l’éclairement d’une sincère attitude, ce fragment de vie. Elle consiste à en faire paraître la vibration, la couleur, la forme, et, à travers sa mobilité, sa forme et sa couleur, à révéler la substance même de sa vérité, à découvrir le secret évocateur, la force et la passion qui se cachent au cœur de chaque instant persuasif. Dans un effort individuel de cette sorte, si on a assez de mérite et de bonheur, on peut parfois atteindre à une sincérité si parfaite qu’à la fin la vision de regret ou de pitié, de terreur ou de gaieté éveillera dans le cœur des spectateurs le sentiment d’une inébranlable solidarité, de cette solidarité dans l’origine mystérieuse, dans le labeur, dans la joie, dans l’espérance, dans une incertaine destinée qui unit les hommes les uns aux autres, et l’humanité tout entière au monde visible qu’elle habite.

Il est évident que celui qui, à tort ou à raison, demeure attaché aux convictions que l’on vient d’exprimer, ne peut être fidèle à aucune des formules temporaires de son art. La part durable qu’elles comportent — cette vérité que chacune d’elles dissimule imparfaitement — lui demeurera comme la plus précieuse des possessions, mais, réalisme, romantisme, naturalisme, — et même ce sentimentalisme officieux, qui, de même que les pauvres, est si malaisé à congédier, — tous ces dieux, après qu’il aura quelque temps vécu dans leur compagnie, doivent l’abandonner, fût-ce même sur le seuil du temple, aux bégaiements de sa conscience et au sentiment des difficultés de sa tâche. Dans cette pénible solitude, le cri de l’Art pour l’Art perd la sonorité passionnante de son apparente immoralité. On l’entend résonner au loin, ce n’est plus un cri et on ne l’entend plus que comme un soupir, souvent incompréhensible, mais quelquefois, vaguement, encourageant.


Parfois, nous reposant à l’ombre d’un arbre qui borde la route, nous observons au loin, dans un champ, l’activité d’un laboureur, et, au bout d’un moment, nous nous demandons languissamment à quoi cet homme est occupé. Nous observons les mouvements de son corps, le balancement de ses bras, nous le voyons se courber, se redresser, hésiter, recommencer. Le charme d’une heure oisive peut s’accroître si l’on connaît l’objet de son labeur. Si nous savons qu’il essaye de soulever une pierre, de creuser un fossé, de déraciner une souche, nous prenons plus d’intérêt à ses efforts, nous consentons même à ce que son agitation trouble la quiétude du paysage, et, pour peu que nous soyons dans une disposition fraternelle, nous irons même jusqu’à excuser son insuccès. Nous avons compris son dessein, et, après tout, cet homme a fait de son mieux : peut-être n’avait-il pas la force, peut-être n’avait-il pas le savoir nécessaires. Nous pardonnons, poursuivons notre route, et oublions.

Il en est de même pour celui qui fait œuvre d’art. L’art est long et la vie est courte, et la vérité est lointaine. Et ainsi, incertain de sa force pour un si long voyage, on se met à parler du but poursuivi, du but de l’art qui, comme la vie elle-même, est attirant, malaisé à atteindre, obscurci par la brume. Il ne se trouve pas dans la claire logique d’une conclusion triomphante, il ne se trouve pas dans la révélation de l’un de ces impitoyables secrets qu’on appelle les « lois de la nature ». Il n’est pas moins grand qu’eux, il est seulement plus difficilement accessible.

Arrêter pour un temps les mains occupées aux œuvres pratiques de la terre, obliger des hommes absorbés par la vue lointaine de succès matériels à contempler un moment autour d’eux une vision de formes, de couleurs, de lumière et d’ombre ; les faire s’arrêter, l’espace d’un regard, d’un soupir, d’un sourire, tel est le but, difficile et fuyant, et qu’il n’est donné qu’à bien peu d’entre nous d’atteindre. Mais quelquefois, par l’effet de la grâce et du mérite, même cette tâche-là peut être accomplie. Et lorsqu’elle est accomplie — ô merveille ! — toute la vérité de la vie s’y trouve : un moment de vision, un soupir, un sourire, et le retour à un éternel repos.

J. C. 1897.

Monsieur Baker, second du navire le Narcisse, franchit d’un pas le seuil de sa cabine éclairée et se trouva dans l’ombre du gaillard d’arrière. Au-dessus de sa tête, sur le fronteau de dunette, l’homme de quart piqua deux coups. Il était neuf heures. M. Baker, parlant d’en bas, demanda :

— Tout le monde à bord, Knowles ?

L’homme descendit l’échelle à pas boitillants, puis dit d’un ton méditatif :

— Il me semble, sir. Tous les anciens sont là et il y a pas mal de nouveaux rendus aussi. Ils doivent y être tous.

— Dis au maître d’envoyer tout le monde derrière, continua M. Baker, et fais-moi porter une bonne lampe ici. Je vais faire l’appel de nos bonshommes.

Il faisait sombre sur l’arrière ; mais à mi-pont, par les portes ouvertes du gaillard d’avant, deux rais de vive lumière barraient la ténèbre de la nuit calme qui enveloppait le navire. Des voix montaient tandis qu’à bâbord et à tribord, dans le rectangle lumineux des portes, des silhouettes mouvantes apparaissaient un moment, très noires, comme découpées à l’emporte-pièce dans de la tôle. Le navire était prêt à prendre la mer. Le charpentier avait enfoncé le dernier coin qui condamnait le grand panneau et, jetant sa masse, s’était essuyé le front avec lenteur, sur le coup de cinq heures. On avait balayé les ponts, huilé le guindeau avant de lever l’ancre ; la forte aussière de remorque gisait le long du pont, sur le côté, en longs doubles, un bout remonté et pendant par-dessus le bossoir, paré pour être tendu au remorqueur, qui arriverait, battant l’eau, crachant à grand bruit, chaud et fumant dans la limpide et fraîche paix de la première aube. Le capitaine était à terre, afin d’y compléter le rôle ; et, le travail de la journée fini, les officiers du bord se tenaient à l’écart, heureux de respirer un moment. Peu après la tombée de la nuit, les quelques permissionnaires et les nouveaux embarqués commencèrent d’arriver dans des bateaux venus de terre, dont les rameurs, Asiatiques vêtus de blanc, réclamaient à cris irrités leur salaire avant d’accoster l’échelle du passavant. Le fébrile et criard babil d’Orient luttait avec les mâles accents de matelots gris rabattant les revendications cyniques et les déshonnêtes espoirs en un langage sonore et profane. Le calme resplendissant et constellé de la nuit orientale fut lacéré en impurs lambeaux par des hurlements de rage et des clameurs de lamentations élevés au sujet de sommes variant de cinq annas à une demi-roupie ; et personne à bord de nul vaisseau, dans le port de Bombay, ne put ignorer que son nouvel équipage était en train de rallier le Narcisse.

Peu à peu, l’affolante rumeur s’apaisa. Les bateaux n’arrivèrent plus, en clapotant, par grappes de trois ou quatre à la fois, mais accostaient un par un, dans un murmure étouffé de remontrances auquel coupait court un : « Pas un pice de plus ! Va-t’en au diable ! » des lèvres de quelque arrivant gravissant d’un pas lourd l’échelle de coupée, ombre bossue, un long sac perché sur l’épaule. A l’intérieur du gaillard d’avant, les nouveaux venus, mal assurés sur leurs jambes parmi les caisses cordées et les ballots de literie, liaient connaissance avec leurs anciens, qui s’étageaient, assis sur les deux rangs de couchettes, examinant leurs futurs camarades d’un œil critique, mais amical. Les deux lampes du gaillard d’avant, mèches hautes, jetaient un intense éclat ; des feutres durs terriens s’équilibraient en arrière sur des crânes ou roulaient sur le pont entre les câbles chaînes, des cols blancs défaits allongeaient leurs pointes empesées de part et d’autre de visages cramoisis ; des bras musculeux gesticulaient hors des manches de chemise ; par-dessus le grondement continu des voix sonnaient des éclats de rire et de rauques appels : « Tiens, fiston, prends ce cadre !… Essaye un peu, voir !… Ton dernier embarquement ?… Je connais… Il y a trois ans, dans Puget-Sound… Cette couchette-là fait eau, je te dis !… Y en a-t-il un de vous, terriens, qui ait apporté une bouteille ?… Aboule un peu de tabac… Je l’ai connu, son capitaine s’est bu à mort… Un chic type ! Puisque je te le dis que t’as embarqué sur un sacré rafiot ousque ils en tirent pour leur argent de la sueur du matelot !… »

Un petit homme nommé Craik et surnommé Belfast diffamait le bateau avec véhémence, brodant à plaisir, histoire de donner aux nouveaux matière à réfléchir. Archie, assis de biais sur son coffre, les genoux rangés, poussait avec régularité son aiguille à travers la pièce blanche d’un pantalon bleu. Des hommes en vestons noirs et cols droits se mêlaient à d’autres pieds nus, bras nus, chemises de couleur bâillant sur leurs poitrines velues, pressés l’un contre l’autre au milieu du gaillard. Tous parlaient à la fois avec un juron tous les deux mots. Un Finlandais en chemise jaune à raies roses regardait en l’air, l’œil rêveur sous une broussaille de cheveux pendants. Deux jeunes géants à visage lisse de bébés — deux Scandinaves — s’entraidaient à déplier leur literie, muets et souriant avec placidité à la tempête d’imprécations vides de sens et de colère. Le père Singleton, doyen des matelots du bord, se tenait à l’écart sur le pont, juste sous les lampes, nu jusqu’à la ceinture, tatoué comme un chef cannibale sur toute la surface de sa puissante poitrine et de ses énormes biceps. Entre les vignettes rouges et bleues, sa peau blanche luisait comme du satin ; son dos nu contre le pied de beaupré, il tenait à bout de bras un livre devant son large visage tanné de soleil. Avec ses lunettes, la blancheur de sa barbe vénérable, il semblait un docte patriarche de sauvages, l’incarnation d’une sagesse barbare demeurée sereine dans le vacarme d’un monde blasphémateur. Sa lecture l’absorbait profondément et, comme il tournait les pages, une expression de grave surprise passait sur ses traits rudes. Il lisait Pelham. La popularité de Bulwer Lytton dans les postes d’équipages des navires qui sillonnent les mers du sud constitue un phénomène bizarre et merveilleux. Quelles idées sa phrase polie et si curieusement dénuée de sincérité peut-elle bien éveiller dans les esprits simples des grands enfants qui peuplent ces obscurs et vagabonds réduits de la terre ? Quel sens leurs âmes inexpérimentées peuvent-elles trouver à l’élégant verbiage de sa prose ? Quel intérêt ? Quel oubli ? Quel apaisement ? Mystère ! Est-ce la fascination de l’incompréhensible ? Est-ce le charme de l’impossible ? Ou bien ces êtres qui existent en marge de la vie puisent-ils en ces récits l’énigmatique révélation d’un monde resplendissant, un monde d’au-delà la frontière d’infamie et d’ordure, la lisière de laideur et de faim, de misère et de débauche qui enclôt de toutes parts jusqu’à son premier flot l’incorruptible océan, et qui est tout ce qu’ils savent de la vie, tout ce qu’ils voient du continent inabordé, ces captifs à vie de la mer ! Mystère encore.

Singleton, routier des escales du sud dès ses douze ans, qui durant les dernières quarante-cinq années n’avait pas vécu (nous fîmes le compte sur ses papiers) plus de quarante mois à terre — le vieux Singleton qui se vantait, avec la modeste assurance de longues années bien remplies, qu’ordinairement du jour où il débarquait d’un navire jusqu’au jour où il embarquait sur un autre, il était rarement en état de distinguer du jour la nuit, le vieux Singleton siégeait imperturbable dans le tumulte des voix et des cris, épelant Pelham laborieusement et perdu dans une application assez profonde pour ressembler à une hypnose. Chaque fois qu’il tournait la page de ses énormes mains noircies, les muscles des solides bras blancs roulaient un peu sous la peau lisse. Cachées par la moustache blanche, ses lèvres, tachées du jus de tabac qui dégoulinait sur sa longue barbe, remuaient sans faire de bruit. Les yeux un peu larmoyants fixaient le livre à travers la luisance des verres sertis de noir. Vis-à-vis, à niveau de son visage, le chat du bord se tenait sur le tambour du cabestan en une pose de chimère accroupie, clignant ses yeux verts en contemplant son vieil ami. Il semblait méditer de sauter sur les genoux de l’ancien, par-dessus le dos courbé du novice assis aux pieds de Singleton. Le jeune Charley était maigre de corps et long de cou. La saillie de ses vertèbres faisait comme une chaîne de monticules sous sa vieille chemise. Sa figure d’enfant des rues — figure précoce, sagace et ironique où descendaient deux sillons profonds de part et d’autre d’une bouche mince et large — touchait presque ses genoux osseux. Il apprenait à faire un nœud plat avec un bout de vieux filin. Des gouttes de sueur perlaient à son front bombé ; il reniflait fortement par intervalles avec un regard du coin de son œil mobile vers le vieux matelot indifférent au gars embarrassé qui marmonnait sur sa tâche.

Le bruit s’accrut. Le petit Belfast, dans la chaleur lourde, semblait bouillir de furie facétieuse. Ses yeux dansaient ; dans le rouge de son visage, comique comme un masque, la bouche béait noire, et grimaçait étrangement. En face de lui un homme, à demi vêtu, se tenait les côtes et, la tête renversée, riait, les cils humides. D’autres ouvraient des yeux stupéfaits. Assis pliés en deux sur les couchettes supérieures, des fumeurs tenaient leurs pipes courtes, balançant leurs pieds, nus et bruns, au-dessus des têtes de ceux qui, en bas, vautrés sur les coffres, écoutaient avec des sourires de naïveté ou de mépris. Par-dessus les bords blancs des couchettes s’allongeaient des têtes aux yeux clignotants ; mais la ligne des corps se perdait dans l’obscurité de ces cavités pareilles aux niches étroites qu’on eût ménagées aux cercueils dans un ossuaire illuminé et blanchi à la chaux. Les voix bourdonnèrent plus haut. Archie, les lèvres serrées, se tassa, sembla se retirer dans un plus étroit espace et continua de coudre, industrieux et muet. Belfast braillait comme un derviche en extase :

— … Alors, que je lui dis comme ça, les gars ; sauf respect, que je dis à ce second officier de ce vapeur, sauf respect, le ministre devait être saoul le jour qu’il vous a fichu votre brevet ! « Qu’est-ce que tu dis, sacré… », qu’il dit en me fonçant dessus comme un taureau ; et moi qui lève mon pot à goudron et qui le lui chavire tout sur sa sacrée belle physionomie et son complet blanc… « Prends ça, que je dis. Je sais naviguer, pas moins, espèce de propre à rien, de lèche-pied, de nez partout, de sale épontille à passerelle ! C’est à moi que t’as affaire ! que je gueule… » Il vous aurait fallu le voir sauter, les gars. Noyé, aveuglé de goudron qu’il était ! Alors…

— Ne le croyez pas ! Il n’a jamais jeté de goudron. J’y étais, cria quelqu’un.

Les deux Norvégiens, côte à côte sur le même coffre, pareils et placides, ressemblaient à des perruches inséparables sur le même bâton, et ouvraient innocemment leurs yeux arrondis ; mais le Finlandais, dans l’explosion des cris et le roulement des rires, restait sans bouger, inerte et morne, comme un sourd aux reins mous. Près de lui, Archie souriait à son aiguille. Un nouveau venu, large d’épaules, avec des yeux lents, s’adressa délibérément à Belfast, pendant une accalmie :

— Je me demande comment qu’il en reste des officiers ici avec un gaillard comme toi à bord ! J’en conclus qu’ils ne sont plus si mauvais à présent, si c’est toi qui les a dressés, fiston !

— Pas mauvais ! Pas mauvais ! hurla Belfast. Si on ne se sentait pas les coudes… Pas mauvais. Ils ne sont jamais mauvais quand on ne les laisse pas faire, Dieu damne leurs cœurs noirs…

Il écumait, faisant le moulinet avec ses bras, puis soudain sourit et tirant de sa poche une carotte de tabac noir, il en détacha une chique d’un coup de dent avec une affectation de férocité drôle. Un autre nouveau, des yeux fuyants, dans une figure jaune en lame de couteau, qui écoutait depuis un instant, la bouche ouverte, dans l’ombre du maître-caisson, observa d’une voix rêche :

— Ça ne fait rien, c’est le passage de retour. Bon ou mauvais, je me fiche d’eux, tant que je suis sûr que c’est le retour. Quant à mes droits, je les ferai respecter. Ils verront.

Toutes les têtes se tournèrent vers lui. Seuls, le novice et le chat ne firent pas attention. Il se tenait les poings sur les hanches, nabot à cils blancs. Il semblait avoir connu toutes les déchéances et toutes les furies. Il avait l’air d’avoir été giflé, roulé à coups de botte dans la fange, il semblait avoir essuyé des coups de griffe, des crachats, avoir été lapidé d’innommable ordure…, et il souriait avec sécurité aux visages environnants. Le poids d’un melon bosselé rabattait ses oreilles. Les basques en loques d’une redingote noire pendaient comme des franges sur ses mollets. Il défit les deux seuls boutons qui restaient et tout le monde vit qu’il ne portait pas de chemise dessous. Malchance caractéristique, ces haillons, auxquels nul ne se fût avisé d’attribuer un possesseur, prenaient sur lui la physionomie de hardes volées. Il avait le cou long et maigre, les paupières rougies, du poil clairsemé aux joues, les épaules pointues et tombantes comme les ailes cassées d’un oiseau. Son flanc gauche crépi de vase disait une nuit récente dans la boue d’un fossé. Après avoir sauvé sa fainéante carcasse de destruction violente en désertant d’un vaisseau américain à bord duquel, en un moment d’oublieuse folie, il avait osé s’engager, ç’avait été une quinzaine à terre à battre le quartier indigène, à crever de faim, à coucher sur des tas d’immondices, à errer au soleil. Ce visiteur imprévu sortait des cauchemars. Il restait là, répugnant, à sourire dans le silence soudain tombé. Ce poste d’équipage tout blanc et frais lavé lui offrait un refuge ; sa fainéantise pourrait s’y vautrer et s’y nourrir, en maudissant le pain de sa bouche ; ce champ s’ouvrait à ses talents pour esquiver les tâches, pour tricher, pour mendier ; il trouverait là, sans faute, quelqu’un à duper et quelqu’un à brimer, et on le paierait pour tout cela.

Tous le connaissaient bien. C’était l’homme qui ne saurait pas gouverner, pas faire une épissure, qui bouderait à la besogne par les nuits noires ; qui, dans le gréement, se cramponnerait frénétique, des bras et des jambes en jurant contre le vent, le grésil, l’ombre ; l’homme qui maudit la mer tandis que les autres peinent. Le dernier dehors, le premier rentré à l’appel de : Tout le monde sur le pont. L’homme incapable de faire les trois quarts des choses et qui ne veut pas faire les autres. L’enfant gâté des philanthropes et des marins d’eau douce, ses pareils. Le sympathique et méritoire individu jaloux de tous ses droits, mais qui ne veut rien connaître de l’endurance, du courage, de la confiance inexprimée ni du pacte de tacite bonne foi qui lie les membres d’un équipage. Le rejeton frondeur de la basse licence faubourienne, plein de dédain et de haine pour l’austère servitude de la mer.

Quelqu’un lui cria :

— Comment t’appelles-tu ?

— Donkin, répondit-il, effronté mais jovial.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda une autre voix.

— Ben, le matelot, comme toi, mon vieux.

Le ton visait à la cordialité, mais n’arrivait qu’à l’impudence.

— Du diable si tu ne marques pas plus mal qu’un soutier dans la débine ! commenta l’autre à mi-voix et d’un ton convaincu.

Charley leva la tête et d’un insolent galoubet :

— C’est un homme et c’est un marin.

Puis, s’essuyant le nez d’un revers de sa main, il se courba de nouveau industrieusement sur son bout de filin. Quelques-uns rirent. D’autres dévisagèrent l’intrus, perplexes. Le loqueteux s’indigna :

— En voilà une manière de recevoir un copain dans un gaillard d’avant, jappa-t-il. Êtes-vous des hommes, ou un tas de cannibales sans cœur ?

— Ne va pas ôter ta chemise pour un mot en l’air, camarade. Ça ne vaut pas une chiquenaude, héla Belfast en se dressant d’un bond devant lui, furieux, menaçant et amical tout ensemble.

— Est-il aveugle, cet autre ? demanda l’indomptable fantoche, en regardant autour de lui d’un air de surprise feinte. Il ne voit donc pas que j’en ai plus de chemise ?

Il étendit les deux bras en croix et secoua les haillons qui recouvraient ses os d’un geste dramatique.

— Et pourquoi ? continua-t-il très haut. Les salauds de Yankees ont voulu me mettre les tripes au vent parce que je défendais mes droits comme un brave. Je suis anglais, nom de Dieu. Ils me sont tombés dessus et j’ai fichu le camp. V’là la raison. Vous n’avez jamais vu un homme dans la purée ? Hein ? Qu’est-ce que c’est qu’un sacré bateau comme ça ? Je suis fauché. J’ai rien. Pas de sac, pas de lit, pas de couverture, pas de chemise, pas une sacrée nippe autre que ce que je porte. Mais au moins j’ai pas cané devant ces salauds de Yankees. Y a personne ici qui aurait un grimpant pour un poteau dans la mouise ?

Il savait par quels moyens séduire l’instinct naïf de cette foule. Tout d’un coup, ils lui donnèrent leur compassion blagueuse, méprisante ou bourrue. Elle prit d’abord la forme d’une couverture jetée à sa tête, comme il se tenait, devant eux, la peau blanche de ses membres attestant son humanité fraternelle à travers la noire fantaisie de ses loques. Puis une paire de vieux souliers vint rouler à ses pieds boueux. Accompagné d’un cri de : Gare dessous ! un vieux pantalon roulé, lourd de taches de goudron, le frappa à l’épaule. Le souffle de leur bienveillance soulevait un flot de pitié sentimentale dans leurs cœurs indécis. Leur propre spontanéité à soulager la misère d’un des leurs les emplissait d’attendrissement. Des voix crièrent : « On t’équipera, vieux ! » Des murmures se croisèrent : « Jamais vu ça… Pauvre bougre… J’ai un vieux gilet, ça peut-il te servir ?… Prends-le, mon matelot. »

Ces rumeurs amicales emplissaient le gaillard. L’objet de ces largesses, ramant de son pied nu, les rassembla en tas, tandis que son regard circulaire en mendiait davantage. Sans émotion, Archie ajouta consciencieusement au tas une vieille casquette à visière arrachée.

Le vieux Singleton, perdu dans les régions sereines de la fiction, continuait de lire et ne daignait rien voir. Charley, sans pitié à cause de la sagesse du jeune âge, pipa :

— Si tu veux des boutons dorés pour tes uniformes neufs, j’en ai deux.

L’infect tributaire de la charité universelle brandit son poing vers le novice :

— Toi, j’aurai l’œil à ce que tu tiennes ce plancher propre, eh ! fayot ! dit-il hargneusement. As pas peur. Je t’apprendrai à être poli pour un matelot, espèce d’ânon bâté.

Ses yeux brillaient méchamment, mais ayant vu Singleton fermer son livre, ses prunelles, pareilles à des grains luisants, se mirent à errer d’une couchette à l’autre.

— Prends celle-là, près de la porte, elle n’est pas mauvaise, suggéra Belfast.

L’interpellé rassembla les dons amoncelés à ses pieds, les pressa en ballot contre sa poitrine puis, après un coup d’œil à la dérobée vers le Finnois debout à côté de lui, le regard perdu dans le vague, comme s’il y suivait une de ces visions maléfiques qui hantent les hommes de sa race :

— Ote-toi de là, tu me gênes, l’Alboche, dit la victime des brutalités yankees.

Le Finnois ne bougea pas, il n’avait pas entendu.

— Démarre, nom de Dieu, brailla l’autre, en le bousculant du coude. Démarre, spèce d’idiot, de sourd-muet gaga. Oust !

L’homme chancela, se remit et contempla le parleur sans ouvrir la bouche.

— Ces sacrés étrangers, ça demande à être maté, opina l’aimable Donkin, pour l’instruction du gaillard d’avant. Si on ne les met pas à leur place, ils vous mangent dans la main.

Il jeta le total de ses possessions terrestres dans la couchette vide, mesura d’un second coup d’œil les risques de l’aventure, puis bondit vers le Finnois, qui restait immobile, pensif et morne.

— Je t’apprendrai à boucher la route, gueula-t-il. Je te vas pocher les yeux, sacrée tête carrée.

Les hommes, pour la plupart, occupaient maintenant les couchettes et le couple avait à lui seul le gaillard pour champ-clos. Donkin, l’indigent, dans ce nouveau personnage, éveilla l’intérêt général. Il dansait, dépenaillé, devant le Finnois ahuri, esquissant des attaques du poing dans la direction du lourd visage que nulle émotion n’altérait. Deux ou trois spectateurs encouragèrent le jeu d’un : « Vas-y, Whitechapel ! » en s’installant voluptueusement dans leurs lits pour suivre la lutte. D’autres crièrent : « Ta bouche !… Ferme ça !… » Le vacarme recommençait. Soudain, une succession de coups frappés au-dessus de leurs têtes avec un anspect résonna comme une petite canonnade dans tout le gaillard. Puis la voix du maître d’équipage s’éleva derrière la porte, une note de commandement dans son accent traînard :

— As-tu entendu, vous autres en bas ? Tout le monde derrière ! Tout le monde derrière pour faire l’appel !

Il y eut un moment de silence étonné. Puis le plancher du gaillard d’avant disparut sous des hommes sautés de leurs couchettes avec un flop ! de pieds nus. On repêcha des bonnets dans des plis de couvertes dégringolées. Quelques-uns, en bâillant, boutonnaient des ceintures de pantalons. Des pipes à moitié fumées se vidaient heurtées contre le boisage, avant de disparaître, poussées sous des oreillers. Des voix grognèrent : « Qu’est-ce qu’il y a ? On peut pas dormir ?… » Donkin jappa : « Si c’est comme ça que ça se passe sur ce bateau-ci, faudra voir à y voir !… Laissez-moi faire, ça traînera pas… »

Personne ne faisait attention à lui. Ils sortaient par paquets de deux et trois pressés dans la porte, à la mode des matelots du commerce qui ne savent pas prendre une porte franchement, comme de simples terriens. L’apôtre des réformes suivit. Singleton, enfilant sa vareuse, passa le dernier, massif et paternel, portant haut sa tête de sage battu des tempêtes sur son corps de vieillard athlétique.

Charley seul resta dans la blancheur crue de la pièce vide, assis entre les deux rangs de mailles de fer dont la suite se perdait dans l’ombre étroite de l’avant. Il tirait violemment sur les torons du filin, en un effort suprême pour finir son nœud commencé. Tout à coup, il se leva d’un élan, jeta le câble au nez du chat et fila derrière le matou noir qui franchissait à petits sauts les stoppeurs de chaîne, la queue toute droite, en l’air, comme une hampe.

Les marins passèrent de la lumière brutale et de la chaude buée qui noyait le gaillard d’avant à la sérénité d’une nuit pure. Son souffle apaisant les enveloppa, tiède haleine qui s’écoulait sous les étoiles innombrablement suspendues plus haut que la pomme des mâts comme un nuage fin de lumineuse poussière. Dans la direction de la ville, la noirceur de l’eau se rayait de traînées de feu doucement ondulantes au gré des rides de la surface, semblables à des filaments qui flotteraient enracinés au rivage. Des rangs d’autres lumières s’enfonçaient dans les lointains, tout droit comme en parade, dans l’intervalle d’édifices très hauts ; mais de l’autre côté du golfe, de sombres collines arquaient leurs vertèbres noires où, çà et là, le point d’une étoile paraissait une étincelle tombée du firmament. Au loin, vers Bycullah, les lampes électriques aux portes des docks balançaient au sommet de supports grêles leur éclat frigide, comme des spectres captifs de lunes malfaisantes. Épars sur tout le jais luisant de la rade, les navires à l’ancre flottaient parfaitement immobiles sous la faible lueur de leurs fanaux de mouillage, masses opaques surgies comme d’étranges et monumentales structures abandonnées par les hommes à l’éternel repos.

Devant la chambre du capitaine, M. Baker faisait l’appel. A mesure que les hommes, à pas butants et incertains, arrivaient à hauteur du grand mât, ils percevaient sur l’arrière son visage large et rond, un papier blanc devant les yeux, et, contre son épaule, la tête ensommeillée, aux paupières lourdes du pilotin qui tenait, au bout de son bras levé, le globe lumineux d’un falot. Le bruit mou des pieds nus sur les planches n’avait pas cessé que le second commençait l’appel des noms. Il articulait distinctement, d’un ton sérieux, comme il seyait à cet appel qui sommait des hommes vers l’inquiète solitude, la lutte obscure et sans gloire, ou vers l’endurance plus pénible encore des petites privations et des fastidieux devoirs. A chaque nom prononcé, un homme répondait : « Oui, sir ! » ou « Présent ! » et, se détachant du groupe indistinct des têtes qui trouaient l’ombre des pavois de tribord, s’avançait pieds nus dans le cercle de clarté, puis en deux pas muets rentrait dans les ténèbres de l’autre côté du pont. Ils répondaient sur des tons différents : marmonnements pâteux, voix franches qui sonnaient clair ; et certains, comme si tout cela eût fait injure à leur dignité, prenaient une intonation blessée : car la discipline, à bord des navires de commerce, n’est guère cérémonieuse, ni très fort le sens de la hiérarchie, là où tous se sentent égaux devant l’immensité indifférente de la mer et l’exigence sans trêve de ses labeurs.

M. Baker lisait posément : « Hanssen, Campbell, Smith, Wamibo. Eh bien, Wamibo, pourquoi ne répondez-vous pas ? Il faut toujours l’appeler deux fois. »

Le Finnois poussa enfin un grognement inarticulé et, se portant en avant, traversa la zone de lumière, étrange, maigre et long, avec son visage de dormeur éveillé. Le second continua plus vite : « Craik, Singleton, Donkin… Bon Dieu ! » laissa-t-il échapper devant l’invraisemblable et calamiteuse apparition que lui révélait la lumière. Cela s’arrêta, découvrit les gencives pâles et les longues dents d’une mâchoire supérieure en un sourire malveillant : « Y a-t-il quelque chose qui ne va pas, monsieur le second ? » entendit-on. Une pointe d’insolence relevait la simplicité voulue du ton. Des deux côtés du pont coururent des rires étouffés. « Suffit. Rentrez dans le rang », grogna M. Baker en attachant sur le nouvel auxiliaire le regard clair de ses yeux bleus. Et Donkin, s’éclipsant soudain, rentra parmi la troupe noire des hommes rassemblés pour y recevoir des claques amicales dans le dos et s’entendre décerner des flatteries à voix basse. Autour de lui on se murmurait : « Il n’a pas peur… Il leur en fera voir, je ne vous dis que ça… Ça valait Guignol… As-tu vu le second s’il était épaté ?… Bien ! Dieu me damne si jamais… »

Le dernier homme avait répondu, et il y eut un moment de silence où le second scrutait sa liste : « Seize, dix-sept, marmottait-il. Il me manque un homme, maître, dit-il tout haut. »

Le grand gaillard du Devonshire qui se tenait à son côté, brun et barbu de noir comme un gigantesque Espagnol, dit d’une voix de basse profonde : « Il ne reste personne à l’avant. J’ai regardé partout. Il n’est pas à bord, mais possible qu’il s’amène avant le jour. — Ça se peut ou ça ne se peut pas, commenta le second, pas moyen de lire ce dernier nom. Il y a une tache d’encre là… Ça fera le compte… Vous autres — en bas. »

Le groupe indistinct, jusque-là immobile, s’ébranla, se défit, se dirigea vers l’avant.

— Wait ! cria une voix pleine et retentissante.

Tous s’arrêtèrent. M. Baker, qui s’était détourné en bâillant, fit demi-tour, la bouche ouverte. Puis, furieux, il éclata :

— Qu’est-ce que c’est ? Qui a dit Wait[1] ? Quel…

[1] En anglais : Attendez.

Mais il aperçut une haute silhouette debout sur la lisse. Elle en descendit et se fraya une route à travers l’équipage. Des pas lourds marchèrent vers le fanal du gaillard d’arrière. De nouveau, la voix sonore répéta avec insistance : Wait ! La lampe éclaira l’individu. Il était de haute taille. La tête se perdait dans l’ombre que jetaient les embarcations. Les blancheurs de ses dents et de ses yeux luisaient distinctement, mais la figure était indiscernable. Les mains grandes paraissaient gantées.

M. Baker s’avança intrépidement.

— Qui êtes-vous ? Comment osez-vous ? commença-t-il.

Le pilotin, stupéfait comme les autres, éleva le fanal jusqu’à la figure de l’homme. Elle était noire. Une rumeur étonnée, qui ressemblait au murmure assourdi du mot : « Nègre », courut le long du pont et se perdit dans la nuit. Le nègre ne parut pas entendre. Il se campa sur place son geste rythmé marqua un temps. Après un moment, il dit avec calme :

— Je m’appelle Wait, James Wait.

— Ouais ! dit M. Baker.

Puis, après quelques secondes d’un silence où couvait l’orage, il éclata :

— Ah ! vous vous appelez Wait. Et puis après ? Qu’est-ce qu’il vous faut ? Qu’est-ce qui vous prend d’arriver en gueulant comme ça ?

Le nègre était calme, froid, dominateur, superbe. Les hommes rapprochés se tenaient derrière lui en masse compacte. Il dépassait le plus grand d’une demi-tête. Il dit :

— Je suis du navire.

Il prononçait clairement, avec une précision douce. Les accents profonds et réverbérés de sa voix emplissaient le pont sans effort. Il était naturellement dédaigneux, condescendant, sans pose, en homme qui, du haut de ses six pieds trois pouces, avait mesuré l’immensité de l’humaine folie et pris le parti de lui être indulgent. Il continua :

— Le capitaine m’a embarqué ce matin. Je n’ai pas pu venir à bord plus tôt. J’ai vu tout le monde derrière comme je montais l’échelle et j’ai compris tout de suite qu’on faisait l’appel. J’ai dit mon nom, naturellement. Je pensais que vous l’aviez sur la liste et que vous comprendriez. Vous vous êtes mépris.

Il s’arrêta court. La démence de ces hommes qui l’entouraient était confondue. Il avait raison, comme toujours, et, comme toujours, restait prêt à pardonner l’offense. L’expression de son mépris avait cessé et, soufflant, il demeurait immobile parmi tous ces hommes blancs. Il levait haut la tête dans la lueur du fanal, une tête vigoureusement modelée en méplats d’ombre et lumineux reliefs, une tête puissante et difforme, au visage camard et tourmenté, pathétique et brutal : le masque tragique, mystérieux et répulsif de l’âme nègre.

M. Baker recouvra son sang-froid, interrogea le papier de tout près :

— Ah ! oui. Parfaitement. C’est bon, Wait. Portez votre sac sur l’avant.

Soudain, les yeux du noir roulèrent comme affolés, chavirèrent, devinrent tout blancs. Il porta la main à son flanc et toussa deux fois, d’une toux métallique, creuse et formidablement sonore. Cela résonna comme deux explosions dans une crypte, le dôme du ciel en retentit et les parois en fer du navire parurent vibrer à l’unisson, puis il se mit en marche vers l’avant avec les autres. Les officiers, attardés près de la porte du carré, purent l’entendre dire :

— N’y a pas quelqu’un pour me donner un coup de main ? J’ai un coffre et un sac.

Ces mots d’intonation égale et sonore portèrent sur toute l’étendue du navire. Le ton de la question bannissait toute velléité de refus. Les pas pressés et courts d’hommes portant un fardeau s’éloignèrent vers l’avant, mais la haute taille du nègre demeura près du grand panneau entouré d’auditeurs plus petits. On l’entendit de nouveau demander :

— Votre cuisinier est-il un gentleman de couleur ? — Puis un « Ah ! H’m » déçu et désapprobateur accueillant l’information que le cuisinier ne se trouvait être qu’un homme blanc. Pourtant, comme ils descendaient tous ensemble vers le gaillard d’avant, il daigna passer la tête par la porte de la cuisine et claironner un magnifique : « Bonjour, docteur ! » qui fit vibrer les casseroles. Dans la demi-obscurité, le cuisinier somnolait sur le coffre à charbon. Il sauta en l’air comme cinglé par un fouet et bondit sur le pont sans y voir autre chose que des dos qui s’en allaient, secoués par des rires. Plus tard, lorsqu’on le mettait sur le chapitre de ce voyage, il avait coutume de dire : « Le pauvre diable m’avait fait peur. J’ai cru voir Satan en personne. » Voilà sept ans que le cuisinier naviguait sur le même bord avec le même capitaine. C’était un homme à tournure d’esprit sérieuse, pourvu d’une femme et de trois enfants. Il jouissait de leur société un mois sur douze en moyenne. En ces occasions, il menait sa famille à l’église deux fois chaque dimanche. A la mer, il s’endormait tous les soirs, sa lampe brûlant claire, sa pipe aux dents et sa Bible ouverte à la main. Il fallait qu’on allât, pendant la nuit, éteindre la lumière et retirer le livre de ses mains et la pipe de sa bouche.

— Car, se plaignait Belfast agacé, bête de vieux coq, tu finiras par avaler ta bouffarde un beau soir, et nous n’aurons plus de cuisinier.

— Ah ! fils, je suis prêt à répondre à l’appel du Créateur… je voudrais que vous le soyez tous, répondait l’autre avec une mansuétude sereine, à la fois imbécile et touchante.

Belfast à la porte de la cuisine trépignait d’énervement :

— Saint idiot, va. J’ai pas envie que tu meures, hurlait-il en levant un visage furieux, des lèvres tordues, des yeux tendres. Y a pas de presse. Sacré vieil hérétique à tête de bois, le diable t’aura assez tôt. Mais pense à nous…, à nous…, à Nous !

Et il s’en allait piaffant, en lançant un jet de salive, dégoûté, crispé ; tandis que l’autre franchissait le seuil une poêle à la main, noir, fumant, placide, pour suivre d’un sourire supérieur, plein de pieuse suffisance, le dos de son « drôle de petit corps » tout frémissant de colère. C’étaient de grands amis.

M. Baker, nonchalamment appuyé contre le bordage reniflait l’humidité de la nuit en compagnie du lieutenant.

— De beaux grands gars, ces nègres des Antilles, il y en a… Hou ! N’est-ce pas ? Un beau gars celui-là, monsieur Creighton. On le sentirait au bout d’une amarre. Hein ? Hou ! Je le prendrai dans ma bordée. Probable.

Le lieutenant, jeune homme blond, d’allure distinguée, pourvu d’un visage énergique et d’un physique superbe, observa tranquillement que c’est bien à quoi il s’attendait. Son ton laissait percer une pointe d’amertume que M. Baker, brave homme, prit à cœur de raisonner.

— Voyons, voyons, jeune homme, dit-il, grognant entre chaque mot. Voyons, il ne faut pas être trop gourmand. Vous avez eu ce grand Finnois dans votre bordée tout l’autre voyage. Je veux être juste. Je vous laisse ces deux jeunes Scandinaves et moi… Hou ! je prends le nègre et aussi… Hou ! ce marchand de mouron crâneur à redingue noire. Faudra qu’il… Hou ! marche droit ou mon… Hou !… nom n’est pas Baker. Hou ! Hou ! Hou !

Il grogna trois fois de suite, férocement. C’était un tic à lui cette habitude de grogner entre ses mots et à la fin des phrases. Un beau grognement appuyé, décisif, qui allait bien avec l’accent de menace dont il articulait les syllabes, avec son torse lourd au cou de bœuf, sa dégaine saccadée et roulante ; avec sa large face couturée, ses yeux droit posés et sa bouche sardonique. Mais dès longtemps ce tic avait perdu son effet sur l’équipage.

On aimait le second ; Belfast, qu’il affectionnait et qui le savait, l’imitait derrière son dos ou presque. Charley, mais plus prudemment, parodiait sa démarche. Certaines de ses phrases avaient pris rang de dictons établis et quotidiens sur le gaillard d’avant. Comble de popularité ! De plus tous s’accordaient à convenir qu’à l’occasion le second pouvait « river son clou à un type », en vrai style américain.

A présent il donnait ses derniers ordres :

— Hou…! Toi, Knowles !… Fais monter tout le monde à quatre heures. Je veux… Hou !… virer à pic avant l’arrivée du remorqueur. Ouvrez l’œil pour le capitaine. Je me couche tout habillé… Hou !… Appelez-moi quand vous verrez l’embarcation arriver. Hou ! Hou !… Le patron aura pour sûr quelque chose à me dire quand il viendra à bord, observa-t-il à Creighton. Allons, bonsoir… Hou ! La journée sera longue demain… Hou !… Mieux vaut se coucher tôt. Hou ! Hou !

Une bande de lumière raya d’un éclair la noirceur du pont ; une porte claqua et M. Baker disparut dans sa cabine bien rangée. Le jeune Creighton restait appuyé au bastingage, l’œil rêveur plongeant dans la nuit orientale. Il y suivait la perspective d’un chemin creux dans la campagne, des rais de soleil dansant sur des feuilles bougeuses. Il voyait frémir des rameaux de vieux arbres dont l’arche encadrait le tendre et caressant azur d’un ciel d’Angleterre. Et, sous l’arceau des branches, une jeune fille, en robe claire, souriant sous son ombrelle, semblait debout au seuil même du tendre ciel.

A l’autre bout du navire, le poste d’équipage, où ne brûlait plus qu’une lampe, s’endormait, vide obscur traversé de souffles sonores et de brusques soupirs.

La double rangée de couchettes bâillaient, toutes noires, comme des tombes habitées par des morts inquiets. Çà et là un rideau demi-tiré de cretonne aux fleurs criardes marquait la place d’un sybarite. Une jambe pendait d’un lit, très blanche et inanimée. Un bras tendait au plafond une paume noire où se recourbaient à demi de gros doigts. Deux légers ronflements dialoguaient en contretemps baroque. Singleton, le torse encore nu — le vieillard souffrait fort d’éruptions de chaleur — se tenait le dos au frais dans l’embrasure, les bras croisés sur sa poitrine historiée. Sa tête touchait les poutres du pont supérieur. Le nègre à demi dévêtu était occupé à larguer l’amarrage de son coffre et à étendre sa literie sur une couchette haute. En chaussettes, il promenait sans bruit sa haute taille, une paire de bretelles lui battant aux talons. Parmi les ombres des épontilles et du beaupré, Donkin mâchait un quignon de biscuit dur, assis à même le pont, les orteils en l’air, les yeux mobiles ; il tenait le biscuit à pleine poignée devant sa bouche et y mordait à mâchoires rageuses. Des miettes tombaient entre ses jambes écartées. Puis il se leva.

— Où est l’eau ? demanda-t-il d’une voix contenue.

Singleton, sans parler, fit un geste de sa forte main où charbonnait une pipe courte. Donkin se pencha, but au gobelet d’étain, éclaboussant les planches, se retourna et aperçut le nègre qui le regardait par-dessus l’épaule, calme, de très haut. L’autre se rapprocha de côté.

— En v’là un sacré souper, siffla-t-il avec amertume. Mon chien chez nous n’en voudrait pas. C’est assez bon pour nous autres. Du propre un gaillard d’avant pareil pour un grand navire… Pas un fichu morceau de bidoche dans les gamelots. J’ai visité tous les caissons.

Le nègre le dévisagea de l’œil d’un homme auquel on adresse la parole à l’improviste en un idiome étranger. Donkin changea de ton.

— Passe-moi une carotte de tabac, camarade, fit-il confidentiellement. Il y a un mois que je n’ai fumé ni chiqué. Ça me fait besoin à en devenir fou. Un bon mouvement, vieux !

— Vous êtes familier, dit le nègre. Je n’aime pas ça.

Donkin tressauta et se laissa tomber assis, de surprise, sur un coffre voisin.

— Nous n’avons pas gardé les cochons ensemble, continua James Wait, en modérant son baryton bien timbré. Le voilà, votre tabac.

Puis, après une pause, il demanda :

— Quel navire ?

— Golden State, bafouilla Donkin en mordant à même au tabac.

Le nègre siffla tout bas.

— Déserté ? dit-il courtement.

Donkin fit signe que oui, la joue bombant.

— Oui, j’ai foutu le camp, mâchonna-t-il. Ils avaient tué à coups de botte un gars de Dago ce passage-ci, mon tour aurait suivi. Je me suis tiré.

— Laissé votre gréement derrière ?

— Gréement et sous, répondit Donkin en élevant la voix. J’ai rien. Pas d’habits, pas de lit. Y a ici un petit bancal d’Irlandais qui m’a passé une couverte. Paraît qu’il faudra me coucher dans le petit foc ce soir.

Il sortit traînant derrière lui la couverture par un coin. Singleton, sans un regard, s’écarta légèrement pour le laisser passer. Le nègre serra ses hardes de terrien et en tenue propre de travail s’assit sur son coffre, un bras allongé par-dessus ses genoux. Après avoir dévisagé Singleton quelque temps, il demanda pour la forme :

— Quelle espèce de navire, c’est-il ? Pas mauvais ? Hein ?

Singleton ne bougea pas. Longtemps après il dit, le visage immobile :

— Le navire ? Les navires sont tous bons. Mais c’est les hommes…

Il continua de fumer en un profond silence. La sagesse d’un demi-siècle passé à écouter le tonnerre des vagues avait inconsciemment parlé par ses vieilles lèvres. Le chat ronronnait sur le cabestan. Alors James Wait eut une quinte de toux raclante et rugissante, qui le secoua, le ballotta comme un ouragan et le jeta haletant, les yeux hors la tête, de tout son long sur son coffre. Plusieurs hommes se réveillèrent. L’un, d’une voix endormie, cria de sa couchette : « Zut ! En v’là un potin ! » — « Je suis enrhumé », souffla Wait. — « Enrhumé que tu dis, grommela l’homme, je parierais pour plus que ça… » — « Ça vous plaît à dire », répondit le nègre soudain dressé, sa hauteur et son dédain reparus. Il grimpa dans sa couchette et recommença de tousser avec persistance, tandis qu’il allongeait le cou pour surveiller d’un œil sévère le poste d’équipage. Nulle protestation ne s’éleva plus. Il retomba sur l’oreiller et on put entendre le sifflement rythmé de son haleine pareille à celle d’un homme oppressé par un mauvais rêve.

Singleton se tenait dans l’embrasure face à la lumière, le dos aux ténèbres. Et seul dans la vide pénombre du gaillard d’avant endormi, il apparaissait plus grand, colossal, très vieux ; vieux comme le Temps, père des choses, lui-même, venu là, dans ce lieu plus muet qu’un sépulcre, contempler d’un œil patient la courte victoire du sommeil consolateur. Il n’était pourtant qu’un fils du temps, relique solitaire d’une génération dévorée et dont on ne se souvenait plus. Il se tenait là, vigoureux encore, sans pensée comme toujours ; entre son vaste passé vide et le néant de son avenir, ses impulsions d’enfant et ses passions d’homme déjà mortes sous son sein tatoué. Les hommes capables de comprendre son silence avaient disparu, ceux-là qui avaient su le secret d’exister par-delà la vie et devant la face de l’éternité. Ils avaient été forts, de la force de ceux qui ne connaissaient ni le doute, ni l’espérance. Ils avaient été impatients et endurants, turbulents et dévoués, insoumis et fidèles. Des personnes bien intentionnées avaient tenté de représenter ces hommes geignant sur chaque bouchée de leur pain, ne se mettant à la tâche que par crainte pour leurs vies. En vérité, ç’avait été des familiers du labeur, de la privation, de la violence et de la débauche, mais qui ne connaissaient pas la crainte et n’entretenaient point de haine dans leurs cœurs. Durs à mener, mais faciles à séduire ; muets toujours, mais assez mâles pour mépriser en leur âme les sensibleries bavardes qui déploraient la dureté de leur sort. Sort unique et le leur ; la force de le subir leur paraissait privilège d’élus ! Leur génération aurait vécu sans s’être plainte ou ménagée, sans avoir connu la douceur des affections ni le refuge d’un foyer, et serait morte, libre de l’obscure menace d’un étroit tombeau. C’étaient les enfants toujours jeunes de la mer mystérieuse. Leurs successeurs ne sont que les enfants grandis d’une terre mécontente. Moins débridés mais moins innocents ; moins profanes mais moins croyants aussi peut-être, s’ils ont appris à parler, ils ont appris de même à geindre. Mais les autres, les forts, les silencieux, modestes, courbés et solides, avaient ressemblé aux cariatides de pierre qui soutiennent dans la nuit les salles resplendissantes d’un édifice glorieux. Ils sont loin à présent, et cela ne fait rien. La mer comme la terre sont infidèles à leurs fils. Une vérité, une fois, une génération d’hommes passe, on l’oublie, et cela ne fait rien ! Excepté peut-être au petit nombre de ceux qui crurent à cette vérité, confessèrent cette foi ou chérirent ces hommes-là.

Une brise se levait. Le navire évita, et soudain sous une risée plus forte, le baland de la chaîne entre le guindeau et le manchon d’écubier tinta, glissa d’un pouce et se souleva doucement du pont, suggérant d’une manière saisissante l’idée d’une vie insoupçonnée cachée dans les molécules du fer. Dans l’écubier, les chaînons grinçants faisaient à travers le navire le gémissement d’un homme soufflant sous un fardeau. La tension se prolongea jusqu’au guindeau, la chaîne raidie comme une corde vibra, et le manche du frein d’arrêt bougea en secousses brèves. Singleton s’avança.

Jusque-là, il était demeuré méditatif et sans pensée, plein de calme et vide d’espoir, face austère et unie, enfant de soixante ans, fils de la mer mystérieuse. Six mots auraient exprimé toutes ses pensées depuis le berceau, mais le mouvement de ces choses, qui formaient part aussi intime de son être que son cœur battant, fit passer un éclair d’alerte intelligence sur la sévérité de ses traits âgés. La flamme de la lampe vacillait et le vieillard, fronçant la broussaille de ses sourcils, se pencha sur le frein, vigilant et immobile dans la folle sarabande des ombres dansantes. Bientôt, le navire obéissant à l’appel de son ancre, courut dessus légèrement, la chaîne mollit. Soulagée, elle fléchit et après un balancement imperceptible tomba d’un choc sonore sur les planches de bois dur. Singleton saisit le bras haut du levier et, d’une violente jetée de corps en avant, obtint un demi-tour de plus du frein de serrage. Il se redressa, respira largement et resta quelque temps à fixer d’un œil irrité le puissant et compact attirail vautré sur le pont à ses pieds, comme un monstre bizarre, prodigieux et dompté.

— Toi…, tiens bon ! lui grogna-t-il en maître dans l’inculte broussaille de sa barbe blanche.

Le lendemain, à l’aurore, le Narcisse appareilla. Une brume légère estompait l’horizon. Au large, l’espace immesuré de l’eau plane gisait, étincelant comme un pavé de pierreries et vide comme le ciel. Le petit remorqueur noir s’écarta du côté du vent comme d’usage, puis largua l’amarre et, machine stoppée, hésita un moment le long de la hanche tandis que, svelte et longue, la coque du navire s’ébranlait lentement sous ses huniers. La toile lâche s’enfla de brise, arrondit mollement des contours pareils à des blancs nuages légers pris dans le filet du gréement. Puis les voiles furent bordées, les vergues hissées et le vaisseau devint une haute et solitaire pyramide glissant dans l’éclat de sa blancheur à travers la lumineuse buée. Le remorqueur fit demi-tour dans son sillage et s’en alla vers la terre. Vingt-six paires d’yeux suivirent au ras de l’eau son arrière trapu rampant nonchalamment sur la houle lisse entre ses deux roues qui tournaient vite, battant l’eau à coups pressés et rageurs. On eût dit un énorme cafard aquatique, surpris par la lumière, ébloui de soleil et s’évertuant en efforts pénibles pour regagner l’ombre lointaine de la côte. Il en resta une traînée de lente fumée au ciel et deux raies d’écume vite effacées sur l’eau. A la place où il avait stoppé s’élargissait une tache noire et ronde de suie qui ondulait selon la houle, marquant, semblait-il, la place souillée d’un repos impur.

Laissé à soi-même, le Narcisse, cap au sud, parut dressé, resplendissant et comme immobile entre la mer sans repos et le mouvant soleil. Des flocons d’écume filèrent le long de ses flancs ; l’eau le heurta de flots rapides ; la terre glissa hors de vue, lentement effacée ; quelques oiseaux planèrent en criant, les ailes étendues, au-dessus des pommes balancées des mâts. Mais, bientôt, la côte disparut, les oiseaux s’envolèrent, la voile pointue d’une dhow arabe faisant route vers Bombay monta triangulaire et droite sur le fil net de l’horizon, demeura un peu, tout de suite évanouie comme un mirage. Puis le sillage du navire s’étira, inflexible et long, à travers un jour d’immense solitude. Le soleil couchant, son disque brûlant à même les flots, flamboya cramoisi sous la noirceur de lourdes nuées de pluie. Le grain du couchant arrivant en poupe se fondit en le bref et cinglant déluge d’une averse. Le vaisseau en demeura luisant de la pomme des mâts à la flottaison, les voiles assombries. Il courait largue à présent devant le souffle égal de la mousson, ses ponts dégagés pour la nuit, et, fidèle, à sa suite, bruissait le monotone et soutenu fouettement des vagues mêlé au brouhaha étouffé des hommes rassemblés à l’arrière pour le réglage des quarts, à la plainte courte d’une poulie dans la mâture ou, parfois, à quelque plus fort soupir de la brise.

M. Baker, sortant de sa cabine, jeta brièvement le premier nom du rôle d’appel avant de refermer la porte derrière lui. Il allait prendre charge du pont. Pendant le voyage de retour, d’après un vieil usage maritime, le premier officier prend le premier quart nocturne, de huit heures à minuit. C’est pourquoi M. Baker, après avoir entendu le dernier « présent ! » dit bourrument : « Relevez à la barre et à la veille » et grimpa d’un pas lourd l’échelle de poupe du côté du vent. Bientôt après, M. Creighton descendit, sifflant tout bas et entra dans sa cabine. Sur le pas de la porte, le steward flânait en pantoufles, méditant, les manches de sa chemise roulées jusqu’aux aisselles. Sur le pont, à l’avant, le coq qui refermait les portes du rouf avait une altercation avec le jeune Charley au sujet d’une paire de chaussettes. On entendait sa voix qui s’élevait dramatiquement de l’ombre :

— Tu ne vaux pas qu’on te rende service. Je te les ai fait sécher et tu viens te plaindre des trous, en jurant par-dessus le marché ! à ma barbe ! Si je n’étais pas un chrétien — ce que tu n’es pas toi, jeune ruffian — je te mettrais un pain sur la figure… Fiche-moi le camp !

Par groupes de deux ou trois, des hommes se tenaient debout, pensifs, ou marchaient, silencieux, le long des pavois de mi-pont. Le premier jour d’activité d’un voyage retombait à la paix monotone des routines retrouvées. A l’arrière, sur la dunette, M. Baker marchait, traînant les semelles et grognant tout seul dans l’intervalle de ses pensées. A l’avant, l’homme de veille, debout entre les pattes des deux ancres, fredonnait un air qui ne finissait pas, l’œil dûment rivé sur la route, en un regard sans pensée. Une multitude d’étoiles, essaimant de la nuit claire, peuplèrent le vide du ciel. Elles scintillaient, comme vivantes, au-dessus des flots ; elles entouraient le navire en marche de toutes parts ; plus intenses que les yeux d’une foule attentive et plus inscrutables que les âmes au fond des regards humains.

Le voyage était commencé ; le navire, comme un fragment détaché de la terre, fuyait, frêle planète solitaire et rapide. Alentour, les abîmes du ciel et de la mer joignaient leurs inatteignables frontières. Une vaste solitude ronde se mouvait avec le navire, toujours changeante et toujours pareille en son aspect à jamais monotone et majestueux. De temps en temps, quelque autre voile blanche vagabonde, chargée de vies humaines, apparaissait au loin, puis s’effaçait, tendue vers son propre destin. Le soleil éclairait leur course tout le jour et, chaque matin, rouvrait, brûlant et rond, l’œil inassouvi de son ardeur curieuse. Cette chose flottante avait son avenir à elle ; elle vivait de toutes les vies des êtres qui foulaient ses ponts ; pareille à cette terre qui l’avait envoyée, elle portait un faix intolérable de regrets et d’espoirs. Elle portait vivaces la vérité timide et le mensonge audacieux ; et, comme la terre, elle était dénuée de conscience, belle à regarder et condamnée par l’homme à un ignoble sort. L’auguste solitude de sa route prêtait de la dignité à l’inspiration sordide de son pèlerinage. Elle cinglait, écumant vers le sud, comme aimantée par le courage d’un haut dessein. La souriante immensité de la mer semblait réduire la mesure du temps. Les jours couraient l’un derrière l’autre, brillants et rapides comme les éclairs d’un phare et les nuits accidentées et brèves semblaient des songes fuyants.

L’équipage s’était tassé, chacun à sa place respective, et deux fois par heure la cloche réglait leur vie de labeur incessant. Nuit et jour, la tête et les épaules d’un marin s’enlevaient à l’arrière, découpées sur le soleil ou le ciel étoilé, immobiles au-dessus des rayons tournants de la barre. Les visages changeaient, se succédaient en ordre immuable. Jeunes, barbus, noirs ; sereins ou capricieux, tous se ressemblaient, portant la marque fraternelle, la même expression attentive des yeux observant boussole ou voiles. Le capitaine Allistoun, sérieux, un vieux cache-nez rouge autour du cou, tout le long du jour arpentait la dunette. La nuit, maintes fois, il lui arrivait d’émerger du capot enténébré, comme un spectre d’une tombe, et de rester là vigilant et muet sous les étoiles, sa chemise de nuit claquant comme un drapeau, puis, sans émettre une syllabe, de s’engloutir à nouveau. Il était né sur les côtes de Firth de Pentland. Dans sa jeunesse, il avait gagné rang de harponneur parmi les baleiniers de Peterhead. Lorsqu’il parlait de ce temps-là, ses mobiles yeux gris devenaient fixes et froids.

Plus tard, par goût de changement, il avait navigué sur les mers des Indes. Il commandait le Narcisse depuis sa construction. Il chérissait son navire et le poussait sans merci, possédé d’une ambition secrète : lui faire accomplir un jour quelque brillante et prompte traversée que mentionneraient les gazettes maritimes. Il accompagnait d’un sourire sardonique le nom de son armateur, parlait rarement à ses officiers et réprouvait les fautes d’une voix débonnaire dont les mots tranchaient jusqu’au vif. Ses cheveux gris fer encadraient sa face dure, couleur de cuir de maugère. Tous les matins de sa vie, il se faisait la barbe — à six heures — sauf une fois où pris par un ouragan à quatre-vingts milles sud-ouest de Maurice, il y avait manqué trois jours consécutifs. Il ne craignait rien, sauf un Dieu sans miséricorde, et souhaitait finir ses jours dans une petite maison, un lopin de terre autour, loin dans la campagne — d’où l’on ne verrait pas la mer.

Lui, le régent de ce monde en miniature, descendait rarement des sommets olympiens de sa dunette. Plus bas — à ses pieds pour ainsi dire — les mortels du commun menaient le train affairé de leurs insignifiantes vies. D’un bout à l’autre du pont, M. Baker grognait d’un ton sanguinaire et inoffensif et nous tenait ferme le nez sur la tâche, étant, comme il en fit une fois la remarque, payé pour cela même. Les hommes qui besognaient sur le pont montraient une mine saine et contente — tels la plupart des marins une fois en pleine mer. La véritable paix de Dieu commence en n’importe quel point à cent lieues de la plus proche terre et quand Il envoie là les messagers de Sa puissance, ce n’est point en Son courroux terrible contre crime, présomption ou folie, mais paternellement, afin de ramener des cœurs simples, des cœurs ignorants qui ne savent rien de la vie et ne battent point aux troubles de l’envie devant la joie ou les biens d’autrui.

Le soir, les ponts dégagés prenaient un air paisible qui faisait penser à l’automne terrestre. Le soleil descendait à l’abîme de son repos enveloppé d’un manteau de chaudes nuées. A l’avant, assis sur les bouts des espars de rechange, le maître d’équipage et le charpentier se tenaient les bras croisés, figures amicales, puissantes et à poitrine profonde. Tout près, le maître voilier, trapu et court — il avait navigué à l’État — racontait entre deux bouffées de pipe des histoires incroyables sur divers amiraux. Des couples marchaient de long en large, gardant le pas et l’équilibre sans effort malgré l’étroit espace. Les porcs grommelaient dans leur grande cage. Belfast songeur, le coude aux barres du cabestan, communiait avec eux à travers le silence de sa méditation. Des gars à chemise largement ouverte sur des seins hâlés s’étageaient sur les bittes d’amarrage et les degrés des échelles du gaillard d’avant. Au pied du mât de misaine, un petit cercle discutait les traits caractéristiques qui distinguent un gentleman. Une voix dit : « C’est la galette. » Une autre maintint : « Non, c’est leur façon de parler. » Knowles le boiteux approcha, clopinant, sa figure sale (il jouissait de la distinction d’être le plus mal lavé de l’équipage) et, montrant quelques crocs jaunes en un sourire averti, expliqua finement qu’il avait « vu leurs pantalons ». Les fonds, avait-il observé, se trouvaient réduits à l’épaisseur d’une feuille de papier à force de s’user sous leurs maîtres sur des chaises de bureaux, n’empêchait qu’à les voir l’étoffe paraissait de première et durait des ans. C’était tout semblant.

— C’est bigrement malin, disait-il, d’être un gentleman quand on a un métier pareil la vie durant !

Ils disputaient à l’infini, obstinés et puérils ; ils criaient leurs étonnantes arguties, le visage congestionné, tandis que la molle brise débordant en tournoyantes risées de l’énorme cavité de la misaine bombée au-dessus de leurs têtes, remuait leurs cheveux défaits d’un souffle fugitif et léger comme une indulgente caresse.

Ils oubliaient leur tâche, ils s’oubliaient eux-mêmes. Le cuisinier s’approcha pour écouter et resta là rayonnant de l’intime illumination de sa foi, comme un saint infatué et toujours ébloui par sa couronne promise. Donkin, solitaire et ruminant ses griefs à la pointe du gaillard d’avant, vint plus près pour saisir le fil de la discussion qui se poursuivait au-dessous ; il tourna sa face jaunâtre vers la mer et ses narines minces battirent, humant la brise, comme il flânait négligemment vautré sur la lisse. Dans la lumière dorée, des visages brillaient passionnés par le débat, des dents étincelaient, des yeux jetaient des éclairs. Les promeneurs s’arrêtaient deux à deux, tout à coup goguenards ; un matelot courbé sur un baquet se dressa, fasciné, des flocons de savon sur ses bras humides. Les trois officiers subalternes même écoutaient, appuyés en arrière et le dos bien calé, d’un air de supériorité protectrice. Belfast s’arrêta de gratter l’oreille de son cochon préféré, bouche ouverte, œil impatient, guetta la chance de placer son mot. Il levait les bras grimaçant et déjoué. De loin Charley jeta aux parleurs :

— J’en sais plus sur les gentleman que personne de vous. J’ai z’été z’intime avec eusse. Je leur cirais les bottes.

Le cuisinier qui tendait le cou pour mieux entendre fut scandalisé :

— Tiens ta langue quand les anciens parlent, blanc-bec de païen effronté.

— On y va, vieil Alleluia, répondit Charley, te fâche pas.

Une opinion du malpropre Knowles émise d’un air de surnaturelle astuce éveilla un petit rire qui courut, s’enfla comme une onde, déborda soudain formidable. Ils tapèrent des deux pieds, tournèrent vers le ciel leurs faces rugissantes de joie ; plusieurs, incapables de parler, se donnaient des claques sur les cuisses, tandis qu’un ou deux, pliés, suffoquaient, se tenant à bras-le-corps comme en un accès de souffrance. Le charpentier et le maître conservaient la même attitude, secoués sur place d’un rire énorme ; le maître voilier gros d’une anecdote au sujet d’un commodore avançait une lippe boudeuse ; le coq s’essuyait les yeux avec un chiffon gras ; et la surprise de son propre succès élargissait un lent sourire sur la physionomie du boiteux debout au milieu d’eux.

Tout à coup, la figure de Donkin accoudé sur le garde-corps devint grave, entre ses épaules remontées. Une crécelle rauque s’étouffait derrière la porte du gaillard. Cela devint un murmure et finit en un soupir gémissant. Le laveur replongea brusquement ses deux bras dans la baille ; le coq apparut soudain plus défrisé qu’un aigrefin démasqué, le maître haussa les épaules avec gêne ; le charpentier se leva d’un saut et s’en fut, tandis que le maître voilier sembla dans son for intérieur sacrifier son histoire et se mit à tirer sur sa pipe avec une sombre détermination. Dans la noirceur de l’entrebâillement une paire d’yeux luisirent blancs, larges et s’écarquillant. Puis la tête de James Wait apparut en saillie comme suspendue entre les deux mains qui s’agrippaient au chambranle de part et d’autre du visage. Le pompon de son bonnet de laine bleu, tombant en avant, dansait gaiement sur son sourcil gauche. Il sortit d’un pas incertain. Vigoureux d’aspect comme avant, il montrait dans sa démarche un manque d’assurance bizarre et affecté ; le masque semblait un peu maigri et les yeux étonnaient d’abord par leur proéminence. On eût dit qu’il hâtait par sa seule présence la retraite de la lumière déclinante ; le soleil couchant plongea subitement comme s’il fuyait devant notre nègre : une sombre influence émanait de sa personne, un je ne sais quoi de lugubre et de glacé qui s’exhalait et posait sur tous les visages une sorte de voile de deuil. Le cercle se rompit. Le rire expira sur les lèvres roidies. Il ne resta pas un sourire parmi tout l’équipage du navire. Pas un mot ne fut prononcé. Plusieurs firent demi-tour avec une feinte indifférence ; d’autres, la tête détournée, glissaient malgré eux des regards obliques, plus semblables à des criminels conscients de leur forfait qu’à d’honnêtes gens troublés par un doute. Deux ou trois seulement ne fuirent pas les regards de James Wait qu’ils dévisagèrent stupidement, bouche bée. Tous s’attendaient à ce qu’il parlât et semblaient en même temps savoir d’avance ce qu’il allait dire. Il appuya son dos au montant de la porte et ses yeux lourds appesantirent sur nous un regard enveloppant, dominateur et peiné, comme d’un tyran malade maîtrisant une foule d’esclaves abjects mais peu sûrs.

Personne ne partit. En proie à la fascination de leur crainte, ils attendaient. Ironique, des hoquets hachant ses phrases, il dit :

— Merci… camarades. Vous… êtes gentils… et… tranquilles… pas d’erreur ! A gueuler comme ça… devant… la porte.

Il fit une pause plus longue pendant laquelle, comme dans l’effort exagéré d’un souffle laborieux, ses côtes péniblement pantelèrent. C’était intolérable. Des traînements de pieds volontaires se firent entendre. Belfast laissa échapper un gémissement oppressé ; mais Donkin là-haut cligna ses paupières rouges qu’irritait une cendre invisible et sourit amèrement par-dessus la tête du nègre.

Celui-ci reprit avec une aisance surprenante. Il ne haletait plus et sa voix sonnait, creuse et timbrée, comme s’il eût parlé dans une caverne vide. Il s’irritait, méprisant :

— J’ai tâché de fermer l’œil. Vous savez que je ne dors pas la nuit. Et vous venez bavarder contre la porte comme un sacré tas de vieilles femmes… Vous vous prenez pour de bons copains. Pas vrai ? Vous vous fichez bien d’un homme qui crève !

Belfast pirouetta quittant la cage à porcs. Il chevrota :

— Jimmy, tu ne serais pas malade que je…

Il s’arrêta. Le nègre attendit un instant, puis d’un ton lugubre :

— Quoi ? Va te battre avec tes pareils. Laisse-moi en paix. Tu n’en as pas pour bien long à attendre. Je vais mourir, je te dis… ça ne traînera guère.

Les hommes, alentour, demeuraient immobiles, haletant un peu, la colère aux yeux. C’était bien à quoi ils s’attendaient, les mots dont ils avaient horreur, cette idée d’une mort embusquée qu’on leur jetait au visage plusieurs fois le jour, jactance à la fois et menace dans la bouche de ce nègre importun. Il semblait tirer orgueil de cette mort qui, jusque-là, n’avait pourvu qu’aux aises de sa vie ; il en devenait arrogant, comme si nul autre au monde n’eût jamais cultivé l’intimité de telle compagne ; il en faisait parade devant nous avec une persistance onctueuse qui en rendait la présence non moins difficile à nier qu’à imaginer. Nul homme n’est suspect de si monstrueuse amitié ! Fallait-il l’appeler réalité ou imposture cette visiteuse que Jimmy continuait d’attendre toujours ? On hésitait entre la pitié et la méfiance, tandis qu’à la plus légère provocation il entreheurtait sous nos yeux les os de son squelette infâme et encombrant. Il ne se lassait pas de le produire. Il parlait de l’approche de sa mort comme si elle était déjà là, comme si elle arpentait le pont extérieur, ou allait tout à l’heure s’étendre dans la seule couchette qui restât vide, ou s’asseoir avec nous à notre prochain repas. Il la mêlait journellement à nos occupations, à nos loisirs, à nos amusements. Plus de chants ni de musique, le soir, parce que Jimmy (nous l’appelions tous tendrement Jimmy pour cacher la haine que nous inspirait sa complice) était parvenu, grâce à ce décès en perspective, à déranger l’équilibre moral d’Archie lui-même. Archie détenait l’accordéon ; mais après une ou deux cuisantes homélies de Jimmy, il refusa de plus jouer. Nos chanteurs se turent à cause de Jimmy moribond. Pour la même cause, personne — Knowles en fit la remarque — n’osa plus « planter un clou dans la cloison pour y pendre ses pauvres hardes », sans se faire targuer d’énormité, à troubler de la sorte les interminables derniers moments de Jimmy.

La nuit, au lieu du jovial coup de gueule : « As-tu entendu les tribordais à l’appel ? Deboutte, deboutte, deboutte ! » on appelait au quart homme par homme tout bas, crainte d’interrompre le dernier somme, peut-être, de Jimmy sur la terre. A vrai dire, il était toujours éveillé et s’arrangeait, comme, sur nos pointes, nous nous esquivions vers le pont, pour nous planter dans le dos quelque phrase barbelée qui nous forçait à nous prendre pour des brutes, jusqu’au moment où nous commencions à croire que nous pourrions bien n’être que des idiots. Nous parlions à voix basse, dans ce gaillard d’avant, comme à l’église. Nous mangions muets et craintifs, car Jimmy se montrait fantasque sous le rapport de la nourriture et dénonçait amèrement les salaisons, le biscuit, le thé comme denrées impropres à la consommation d’humains, pour ne rien dire d’un mourant.

Il ajoutait :

— Pas moyen, alors, de trouver un meilleur morceau de viande pour un malade qui tâche de rentrer chez lui se faire guérir, ou enterrer ? Mais quoi, si j’avais une chance d’en réchapper, vous me la voleriez, vous autres. Vous me ficheriez du poison. Voyez ce que vous m’avez donné là !

Nous le servions dans son lit, avec rage et humilité, tels les vils courtisans d’un prince détesté ; il nous payait de ses critiques irréconciliables. Il avait découvert le ressort fondamental de l’imbécillité humaine ; il tenait le secret de la vie, ce maudit moribond, et s’était rendu maître de chaque moment de notre existence. Réduits au désespoir, nous demeurions soumis. L’impulsif petit Belfast était toujours à mi-chemin entre des voies de fait et un accès de larmes. Un soir, il confiait à Archie :

— Pour un sou, je la lui casserai, sa vilaine gueule noire de sale carottier.

Archie, cœur loyal, faisait semblant de se scandaliser ! Tant pesait l’infernal maléfice jeté par ce nègre de hasard sur notre fortitude ingénue !

Mais le même soir, Belfast volait dans la cuisine la tarte aux fruits de la table des officiers, afin de réveiller l’appétit blasé de Jimmy. C’était mettre en péril non seulement sa longue amitié avec le coq, mais aussi, paraît-il, son salut éternel. Le coq en fut atterré de douleur ; sans connaître le coupable, c’en était déjà trop de savoir le mal florissant et Satan déchaîné parmi ces hommes qu’il regardait en quelque sorte comme sous sa direction spirituelle. Il lui suffisait d’en voir trois ou quatre groupés pour quitter ses fourneaux et accourir un prêche aux lèvres. Nous le fuyions et Charley seul (qui connaissait le voleur) affrontait le coq d’un œil candide dont s’irritait cet homme de bien.

— C’est toi, je m’en doute, geignait-il, lamentable, un placard de suie au menton. C’est toi. Tu sens le fagot. Plus de tes chaussettes dans ma cuisine, tu m’entends ?

Bientôt se répandit, officieuse, la nouvelle qu’en cas de récidive notre marmelade d’oranges (un extra à raison d’une demi-livre par homme) serait supprimée. M. Baker cessa d’accabler de facétieux reproches ses matelots préférés et distribua équitablement entre tous ses grognements soupçonneux. Les yeux froids du capitaine, du haut de la dunette, luisaient avec méfiance en suivant notre petite troupe allant des drisses aux bras des vergues pour assurer, selon l’usage de chaque soir, tous les cordages du gréement. Ce genre de vol, à bord d’un navire marchand, est difficile à empêcher, et peut passer pour une déclaration d’hostilité de l’équipage envers les officiers. C’est un mauvais symptôme. Dieu sait quel grabuge en peut sortir un jour. Sans que la paix eût cessé de régner à bord du Narcisse, la confiance mutuelle y était ébranlée. Donkin ne cachait pas sa joie. Nous demeurions stupides.

Belfast, sans logique, accabla notre nègre de reproches furieux. James Wait, accoudé sur son oreiller, s’étrangla, puis, haletant :

— Est-ce que je te l’avais demandé de la chopper ta boustifaille de malheur ? Le diable l’emporte, ta sacrée tarte. Ça me fait mal, espèce d’avorton de maboul Irlandais !

Belfast, le visage pourpre et les lèvres tremblantes, se rua sur lui. Tous les hommes présents se levèrent dans un seul cri. Il y eut un moment de tumulte sauvage. Une voix perçante clama :

— Tout beau, Belfast, tout beau !…

On s’attendait à voir Belfast tordre le cou à Wait sur-le-champ. Un nuage de poussière vola, au travers duquel la toux du nègre fit entendre ses éclats métalliques pareils à ceux d’un gong. La seconde d’après montra Belfast penché sur l’autre. Il lui disait plaintivement :

— Ne fais pas ça ! Ne fais pas ça, Jimmy ! Ne sois pas comme ça. Un ange n’y tiendrait pas, tout malade que tu es.

Il nous lança un regard circulaire, debout au chevet de Jimmy, sa bouche comique tordue et les yeux gros de pleurs, puis s’efforça de rétablir les couvertures défaites. L’incessant murmure de la mer emplissait le gaillard. James Wait était-il effrayé, touché ou contrit ? Il restait sur le dos, pressant son flanc d’une main, immobile comme si la visiteuse attendue était arrivée enfin. Belfast, dans sa gêne, remuait les pieds répétant d’une voix émue :

— Oui, nous savons. Tu ne vas pas, mais… Tu n’as qu’à dire ce que tu veux, et… On sait tous que tu es bas, très bas…

Non ! James Wait décidément n’était ni touché ni contrit. A vrai dire, il parut quelque peu surpris. Il se dressa sur son séant avec une rapidité et une aisance incroyables :

— Ah ! vous me trouvez bas, pas vrai ! dit-il lugubrement, de son baryton le plus clair (à l’entendre parler quelquefois on aurait juré que cet homme-là n’avait rien du tout). Hein ?… Eh bien faites comme on doit alors ! Dire qu’il y en a parmi vous qui n’ont pas assez de malice pour mettre une couverture droite sur un malade. Là ! Pas la peine. Je claquerai comme je pourrai.

Belfast se détourna mollement avec un geste découragé. Dans le silence du gaillard, plein de spectateurs attentifs, Donkin articula :

— Ben, nom de Dieu, et ricana.

Wait le regarda. Il le regarda d’un œil, ma parole, amical. Nul ne pouvait prévoir ce qui plairait à notre incompréhensible malade. Mais le mépris de ce ricanement nous fut pénible à supporter.

La position de Donkin dans le gaillard d’avant était distinguée mais incertaine, éminente seulement par l’antipathie générale qu’il inspirait. On l’évitait et son isolement concentrait ses pensées sur l’âpreté des brises du cap de Bonne-Espérance et son envie sur les vêtements chauds et les cirés dont nous étions pourvus. Nos bottes, nos suroîts, nos coffres bien emplis, autant pour lui de sujets d’amère méditation : il ne possédait aucune de ces choses et sentait, d’instinct, que personne au besoin ne lui en offrirait. Impudemment servile vis-à-vis de nous, il se montrait envers les officiers insolent par système. Il escomptait pour lui-même les meilleurs résultats de cette ligne de conduite et se trompait fort. De telles natures oublient que, en cas d’extrême provocation, les hommes sont justes, qu’ils le veuillent ou non. L’insolence de Donkin envers le débonnaire M. Baker nous devint à la longue intolérable et nous nous réjouîmes le soir sans lune où le second s’avisa de le mater pour de bon. Ce fut fait proprement, avec grande décence et décorum et à petit bruit. On venait de nous appeler — peu avant minuit — pour orienter les vergues, et Donkin, selon sa coutume, émit des remarques injurieuses. Tandis que, mal éveillés, nous nous tenions rangés, le bras de misaine à la main, attendant la suite des ordres, il sortit de l’ombre un son de bourrades, de pieds traînés, une exclamation de surprise, des bruits de horions et de gifles, des mots étranglés qui sifflaient : « Ah ! tu en veux ?… » « Arrêtez !… Arrêtez !… » « Alors, marche… » « Oh ! oh !… » Suivit une succession de chocs mous mêlés de tintements de ferrailles, comme la chute d’un corps dégringolant parmi les bringueballes de pompe. Avant que nous sachions ce qui arrivait, la voix de M. Baker s’éleva toute proche sur un ton de légère impatience :

— Halez donc, vous autres ! Souquez sur ce filin !

Et nous de souquer en effet avec grande célérité. Comme si de rien n’était, le second continuait d’orienter les vergues avec son habituelle et crispante minutie. Nulle trace de Donkin pour l’instant et nul n’y prit garde. Le second l’aurait envoyé par-dessus bord que personne n’eût seulement dit : « Tiens ! le voilà parti ! » En somme, il n’y avait pas grand mal de fait, malgré que l’épisode eût coûté à Donkin une dent de devant. Nous nous en aperçûmes le matin et gardâmes un silence plein de cérémonie : l’étiquette du gaillard commandait de rester aveugles et muets en pareille occurrence et nous veillions plus jalousement aux bienséances de notre société que les terriens ordinaires ne se soucient des leurs. Charley, avec un manque impardonnable de savoir vivre, clama :

— On est allé voir son dentiste ?… Ça fait-il mal ?

Une claque lui répondit de la main de son meilleur ami. Le gamin, surpris, en demeura chagrin pendant au moins trois heures. Nous en souffrîmes pour lui, mais la jeunesse exige plus de discipline encore que l’âge mûr. Donkin sourit venimeusement. Dès ce jour, il fut sans pitié, traitant Jimmy de tireur au flanc noir, nous donnant à comprendre qu’il nous prenait pour un tas d’imbéciles, dupes quotidiennes du premier nègre venu. Jimmy, pourtant, semblait affectionner le drôle.

Singleton, lui, vivait loin du contact des émotions humaines. Taciturne et sérieux, il respirait au milieu de nous, en cela seul pareil au reste des hommes. Nous nous évertuions à nous conduire en braves gens et trouvions la tâche diablement dure ; balancés entre le désir d’être vertueux et la crainte du ridicule, nous voulions nous épargner les affres du remords ; mais quant à passer pour dupes de nos bons sentiments, nous nous refusions à ce rôle méprisable. La détestable complice de Jimmy semblait avoir soufflé de son impure haleine des subtilités inconnues dans nos cœurs. Nous étions troublés et lâches. Cela, nous le savions. Singleton, lui, paraissait ne rien savoir ni comprendre. Jusque-là, nous l’avions cru sage autant qu’il le paraissait ; maintenant, il nous arrivait d’oser le taxer de bêtise sénile. Un jour, pourtant, à dîner, comme nous étions assis sur nos coffres, autour d’un plat de fer-blanc posé sur le pont, au milieu du cercle de nos pieds, Jimmy exprima son dégoût général des hommes et des choses en termes particulièrement dégoûtants. Singleton leva la tête. Nous nous tûmes. Le vieillard, parlant à Jimmy, demanda :

— Vas-tu mourir ?

Ainsi apostrophé, James Wait prit un air horriblement ébahi et gêné. Nous tressaillîmes tous. Des bouches béèrent, des cœurs battirent, des yeux clignèrent ; une fourchette de fer, échappée d’une main, tinta au fond du plat ; un matelot se leva comme pour sortir et resta coi. En moins d’une minute, Jimmy se ressaisit :

— Hein ! quoi ? Ça se voit-il pas ? répondit-il d’une voix mal assurée.

Singleton ôta de ses lèvres un tronçon de biscuit détrempé (ses dents, comme il disait, avaient perdu le fil de jadis) :

— Alors, vas-y en douceur, prononça-t-il avec une mansuétude vénérable, et n’en fais pas tant d’affaires avec nous ! On n’y peut rien.

Jimmy retomba sur sa couche et longtemps resta tranquille, sauf pour essuyer la sueur de son menton. On serra les plats vivement. Sur le pont, on commenta l’incident à voix basse. D’aucuns exultaient avec des rires étouffés. Wamibo, au sortir de périodes prolongées d’hébétude et de rêverie, ébaucha des sourires mort-nés, et l’un des jeunes Scandinaves, bourrelé par le doute, eut l’audace, pendant le quart de six à huit, d’aborder Singleton (le vieux ne nous encourageait guère à lui adresser la parole) et de lui demander niaisement :

— Vous croyez qu’il va mourir ?

Singleton leva la tête :

— Sûr qu’il mourra, répondit-il délibérément.

Cela parut décisif. Celui qui avait consulté l’oracle en fit part à tous sans délai. Timide et pressé, il arrivait sur chacun et l’œil détourné récitait sa formule :

— Le vieux Singleton dit qu’il mourra.

Soulagement immense ! Nous savions enfin que notre compassion ne tombant pas à faux, nous pouvions de nouveau sourire sans arrière-pensée. Mais nous comptions sans Donkin. Donkin ne s’en faisait pas imposer par « ces sales étrangers ». Il répondit d’une voix mauvaise :

— Toi aussi tu claqueras, tête de Boche ! Faudrait que vous claquiez tous, vous autres Boches, au lieu de venir rafler notre auber pour l’emporter dans votre crève-la-faim de pays ?

Nous fûmes consternés. Après tout, il fallait bien s’en rendre compte, la réponse de Singleton ne signifiait rien. Nous nous mîmes à le haïr de s’être moqué de nous. Toutes nos certitudes flanchaient : nos rapports avec nos officiers se tendaient tous les jours ; le coq, de guerre lasse, nous abandonnait à notre perdition ; nous avions entendu le maître d’équipage nous traiter de tas de femmelettes. Au moindre tournant de notre humble vie surgissait Jimmy, hautain et barrant la route, au bras de sa compagne terrifiante et voilée. Un poids nous opprimait comme d’un sort jeté.

Cela avait commencé huit jours après le départ de Bombay. Cela était venu sur nous, à l’improviste, peu à peu, comme toute autre grande calamité. Tous avaient observé le manque de cœur de Jimmy à l’ouvrage, mais n’y voyaient simplement que le résultat de sa conception de l’univers.

Donkin disait :

— Tu ne pèses pas plus sur une corde qu’un failli pierrot !

Il le dédaignait. Belfast, en garde pour un pugilat possible, s’écriait, provocant :

— Tu n’as envie de te tuer à la besogne, ma vieille !

— Et toi ? rétorquait le nègre d’un ton de mépris ineffable.

Belfast se replia. Un matin, pendant le lavage, M. Baker héla :

— Envoie ton balai par ici, Wait.

L’interpellé s’en vint traînant la jambe.

— Grouille-toi ! Hou ! grogna M. Baker. Qu’as-tu donc à ton train de derrière ?

L’autre s’arrêta net. Il eut un regard lent de ses yeux proéminents, à l’expression audacieuse et triste.

— Ce n’est pas les jambes, dit-il, c’est les poumons. Tout le monde dressa l’oreille.

— Qu’est-ce qu’ils ont ? demanda M. Baker.

Tout le quart restait là, sur le pont mouillé, le sourire aux lèvres, des balais ou des seaux aux mains. Wait dit lugubrement :

— Je m’en vais de là. Vous ne voyez donc pas que je suis à la mort ? Je le sais, moi.

Dégoûté, M. Baker fit :

— Pourquoi diable ! alors, as-tu embarqué à ce bord ?

— Il faut bien vivre jusqu’à ce qu’on crève, pas vrai ?

Des rires se firent entendre.

— Débarrasse le pont ! Ote-toi de mes yeux, dit M. Baker.

L’aventure le déconcertait. Elle n’avait pas de pendant dans son expérience. James Wait, obéissant, lâcha son balai et se dirigea lentement vers l’avant. Un éclat de rire le suivit. C’était trop drôle. Tous riaient !… Ils riaient !… Hélas !

Il devint le bourreau de tous nos instants, le pire des cauchemars. Impossible de discerner trace extérieure de maladie sur sa personne ; chez les nègres, ça ne se voit pas. Sans être très gras — certes — il ne paraissait pas sensiblement plus maigre que d’autres nègres à notre connaissance. Il toussait fréquemment, mais les gens les moins prévenus pouvaient se rendre compte qu’il toussait le plus souvent quand il lui convenait. Il ne voulait ou ne pouvait s’acquitter de sa besogne et refusait de garder le lit. Un jour, il s’élançait dans le gréement, avec les plus ingambes d’entre nous et, la fois suivante, il se trouvait mal là-haut, et il nous fallait, au péril de nos jours, descendre de la mâture son corps inanimé et flasque. Porté malade, examiné, il essuya remontrances, menaces, cajoleries, sermons. Le capitaine le manda dans sa cabine. De folles rumeurs coururent. On dit que tant d’effronterie avait troublé le vieux, on affirma qu’il avait eu peur. Charley maintint que « le skipper, en pleurant, avait donné au nègre sa bénédiction et un pot de confiture ». Knowles tenait du garçon de cabine que l’ineffable Jimmy, tout en se raccrochant à tous les meubles, avait gémi, s’était plaint de la brutalité et de l’incrédulité générales et avait fini par tousser de long en large sur les journaux météorologiques du patron qui gisaient ouverts sur sa table. Quoi qu’il en fût, Wait regagna l’avant, soutenu par le steward qui, d’une voix émue et peinée, nous adjura :

— Holà ! empoignez-le un de vous autres. Faut qu’il reste couché.

Jimmy avala un quart de café et après quelques mots désobligeants à l’un, puis à l’autre, prit le lit. Il y demeurait le plus souvent, mais selon sa fantaisie montait sur le pont et apparaissait au milieu de nous. Arrogant, perdu dans ses pensées, il regardait la mer en avant du navire et nul n’aurait pu résoudre l’énigme que posait cette figure isolée en son attitude de méditation et immobile comme un marbre noir.

Fermement, il refusait tous remèdes ; sagous et farines nutritives volèrent par-dessus bord jusqu’à ce que le steward se lassât de les lui porter. Il demanda de l’élixir parégorique. On lui en envoya un flacon énorme, de quoi empoisonner une pouponnière. Il le garda entre son matelas et le boisage du navire sans que nul ne lui en ait jamais vu prendre une goutte. Donkin l’injuriait nez à nez, ricanant à ses râles, et le même jour Wait lui prêtait un jersey chaud. Une fois, Donkin après l’avoir agoni une demi-heure durant, lui reprochant l’ouvrage supplémentaire que sa simulation valait aux hommes de quart, couronna son discours en le traitant de « porc à face noire ». Sous l’influence maudite du sort qui nous liait, nous restâmes frappés d’horreur. Mais Jimmy semblait positivement se délecter sous l’insulte. Il en paraissait réjoui, et Donkin vit tomber à ses pieds une paire de vieilles bottes accompagnées d’un sonore :

— Tiens, raclure de faubourg, voilà pour toi.

A la fin, M. Baker dut aviser le capitaine que James Wait troublait le bon ordre du navire. « Discipline fichue… Hou !… On en viendra là », grogna M. Baker. Effectivement, les tribordais frisèrent le refus d’obéissance un matin que le maître avait donné ordre de laver à grande eau le poste d’équipage. Jimmy, paraît-il, ne tolérait pas l’humidité et nous étions en veine de compassion ce jour-là. Nous tînmes le maître pour une brute et ne le lui cachâmes point. Seul le tact délicat de M. Baker prévint un plein éclat de rébellion : il refusa de nous prendre au sérieux. Il arriva fort affairé sur l’avant, nous traita de beaucoup de noms, pas tous polis, mais sur un ton si cordial de vrai loup de mer que nous commençâmes à avoir honte. A la vérité, nous le considérions comme un bien trop bon marin pour l’offusquer sciemment : et après tout Jimmy n’était peut-être qu’un farceur — probable même ! Le poste fut nettoyé malgré tout ce matin-là ; mais dans la journée on installa une chambre de malade dans le rouf. Cela fit une jolie petite cabine ouvrant sur le pont et à deux couchettes. On y transporta toutes les affaires de Jimmy, puis, malgré ses protestations, Jimmy lui-même. Il déclara ne pouvoir marcher. Quatre hommes le portèrent dans une couverte. Il se plaignit qu’on voulait le faire mourir là tout seul comme un chien. Nous prîmes part à son chagrin, enchantés pas moins qu’il eût débarrassé le gaillard. Nous le soignâmes comme devant. De la cuisine, la porte à côté, le coq venait plusieurs fois le jour. L’humeur de Wait s’améliora tant soit peu. Knowles affirma l’avoir entendu rire aux éclats, un jour, sans témoins. D’autres l’avaient aperçu se promenant sur le pont, la nuit. Son petit retrait, dont un long crochet entrebâillait la porte, était toujours plein de fumée de tabac. Nous lui lancions par la fente des plaisanteries, parfois des injures, comme nous passions là au gré de nos besognes. Il nous fascinait. Jamais il ne permettait au doute de se taire. Son ombre planait sur le navire. Invulnérable dans la promesse de sa mort prochaine, il foulait aux pieds notre estime de nous-mêmes, il nous démontrait chaque jour notre manque de courage moral : il corrompait la simplicité de notre saine existence. Nous aurions été une misérable poignée d’Immortels condamnés à ignorer toujours l’espérance comme la crainte, qu’il n’aurait pu nous dominer d’une supériorité plus noble, ni plus impitoyablement affirmer son sublime privilège.

Entre-temps, le Narcisse, toutes voiles dehors, sortit de la mousson franche. Il dériva lentement, le nez à tous les points de la boussole plusieurs jours durant, au gré de brises moqueuses. Sous les gouttes chaudes de brèves averses, des hommes mécontents faisaient virer bord sur bord les pesantes vergues, empoignant les filins trempés, ahanant et soufflant, tandis que leurs officiers revêches et ruisselants de pluie les harcelaient sans fin de leurs voix lassées. Pendant les courts répits, ils regardaient avec dégoût les paumes à vif de leurs mains gourdes, et s’entre-demandaient amèrement : « Qui serait matelot s’il pouvait planter des choux ? » Les caractères se gâtaient ; personne qui tînt compte des choses qu’il disait. Une nuit noire que les hommes de quart, haletants de chaleur et mi-noyés de pluie, venaient, pendant quatre mortelles heures, de se faire traquer de bras en boulines, Belfast déclara qu’il lâcherait la mer pour toujours et embarquerait sur un steamer. Propos excessif, sans doute. Le capitaine Allistoun, toujours maître de lui, murmurait tristement à M. Baker : « Ce n’est pas si mal, pas si mal », chaque fois qu’il était parvenu, à force de ruses et de manœuvres, à tirer de son bon navire soixante milles de route dans les vingt-quatre heures. Du seuil de la petite cabine, Jimmy, le menton dans la main, suivait notre aride labeur, d’un œil insolent et mélancolique. Nous lui parlions avec douceur, quitte à échanger après d’aigres sourires.

Puis de nouveau, avec vent propice et sous un ciel clair, le navire recommença d’additionner les latitudes australes. Il passa au large de Madagascar et de Maurice sans apercevoir terre. On doubla l’amarrage des espars de rechange. On visita les sabords. A ses moments perdus, le steward, d’un air soucieux, essayait d’adapter des pavois aux portes des cabines. Des toiles solides furent enverguées avec soin. Vers l’ouest, des yeux anxieux cherchaient déjà le cap des Tempêtes. Le Narcisse se mit à piquer du nez dans une houle du sud-ouest, et le ciel doucement lumineux des basses latitudes prit, jour par jour, au-dessus de nos têtes, une patine plus dure : haute voûte arrondissant au-dessus du navire comme un dôme d’acier, où résonnait la voix profonde des vents fraîchissants. Un froid soleil luisait sur les crinières blanches des brisants noirs. Sous la forte haleine des grains d’ouest, le trois-mâts, sa voilure allégée, se couchait lentement, obstiné mais docile. Il courait de-ci de-là, peinant à l’effort acharné de se frayer sa route à travers l’invisible violence des vents ; il plongeait tête première dans l’ombre de creux lisses, il luttait, remontant, contre les crêtes neigeuses des grandes lames en fuite ; il roulait sans repos d’un bord sur l’autre comme un être qui souffre. Solide et vaillant, il répondait au vouloir de l’homme, et ses mâts élancés, gesticulant sans cesse en demi-cercles abrupts, semblaient implorer en vain la clémence du ciel orageux.

L’hiver fut mauvais au large du Cap cette année-là. Les hommes de barre, à l’heure de relève, arrivaient dans le poste tapant des pieds et soufflant dans leurs doigts rouges gonflés de froid. Ceux de quart sur le pont paraient tant bien que mal l’aiguillon glacé des embruns, ou, tassés dans les coins abrités, suivaient d’un œil morne les hautes lames sans pitié, dont l’inapaisable furie enveloppait le navire d’un assaut toujours renouvelé. L’eau ruisselait en cataractes devant les portes du gaillard. Il fallait crever d’un bond la nappe d’un Niagara pour gagner son lit humide. Les matelots entraient mouillés et ressortaient engoncés dans leurs vêtements mal séchés pour faire face aux implacables et rédemptrices exigences de leur destin obscur et glorieux. A l’arrière scrutant avec vigilance les nuages au vent, les officiers apparaissaient à travers la buée des grains. Debout, cramponnés à la lisse, droits et luisants sous leurs capotes vernies, ils se montraient par intervalles, au gré des plongeons fous du navire surmené, très haut, attentifs, violemment secoués en attitudes immobiles au-dessus de la ligne grise de l’horizon chargé de vapeurs.

Ils observaient le temps et le navire de l’œil dont les terriens suivent les fluctuations redoutables de la Fortune. Le capitaine Allistoun ne quittait pas plus le pont que s’il eût fait partie des apparaux du navire. De temps en temps, le steward grelottant, mais toujours en manches de chemise, rampait, chancelant et cramponné, jusqu’à lui, une tasse de café chaud à la main. La tempête en prenait la moitié avant qu’elle touchât les lèvres du maître. Il buvait le reste, gravement, d’un seul trait lent, tandis que l’écume lourde cinglait bruyamment la toile cirée de son manteau et que le ressac des vagues s’enflait autour de ses hautes bottes ; et jamais ses yeux ne quittaient son navire. Il en épiait chaque geste, l’œil d’un amant ne reste pas plus ardemment rivé sur le sacrifice et la tâche d’une femme, vie délicate et soumise, où tient pour lui tout le sens et toute la joie du monde. Nous aussi, tous, nous l’observions, notre navire. Sa beauté n’allait point sans faiblesse. Nous ne l’en chérissions pas moins. Ses qualités nous les admirions tout haut, nous nous les vantions à l’envi comme s’il se fût agi des nôtres, et le secret de son unique défaillance nous l’ensevelissions au silence de notre affection profonde. Il était né parmi le tonnerre des marteaux broyeurs de fer, dans les noirs remous des fumées, sous un ciel gris, aux bords de la Clyde. Son courant sombre et sonore donne le jour à des êtres de beauté qui s’en vont flottant aux lointains radieux du monde, où des hommes les aimeront. Le Narcisse était bien de leur race parfaite. Moins parfait que ses frères peut-être, mais c’était notre chose à nous, rien ne se pouvait lui comparer. Nous en avions la fierté. A Bombay, d’ignares terriens en parlaient comme de « ce joli bateau gris ». Joli ! Piteux éloge ! Nous le connaissions pour le plus magnifique trois-mâts jamais lancé. Nous tâchions d’oublier que, pareil à maints autres navires connus pour bien tenir la mer, il était par moments volage. Il avait ses exigences. Sous le rapport du chargement et du maniement, il demandait du soin et nul ne savait au juste combien de soin il lui faudrait. Si courte est la science humaine ! Le navire, lui, savait et corrigeait parfois la présomption de tant d’ignorance par la saine discipline de la peur. D’inquiétantes histoires couraient sur le compte de précédentes traversées. Le coq (par définition matelot, mais sans vraie qualification nautique), le coq, sous la démoralisation de quelque avanie comme la chute subite d’une marmite, grommelait sombrement tout en épongeant le plancher : « Là ! Voilà qu’il fait des siennes encore : un de ces voyages, il nous perdra corps et biens. Vous verrez ! » A quoi le steward venu là pour dérober un instant de répit à sa vie harassée répondait avec philosophie : « Ceux qui verront n’en bavarderont pas, toujours ! Je ne tiens pas à voir ça. » Nous raillions ces craintes. Nos cœurs s’en allaient vers le vieux quand il le pressait dur, son bateau, acharné à lui faire donner tout ce qu’il pouvait, disputant âprement au vent chaque pouce gagné ; lorsque sous les trois huniers pleins, il le jetait bondissant de biais à l’assaut de lames énormes. Les hommes tassés à l’arrière, l’oreille tendue, dès le premier commandement bref de l’officier venu prendre le quart de pont par gros temps, admiraient sa vaillance. Leurs paupières clignaient aux bourrasques ; leurs joues hâlées se mouillaient de gouttes plus amères que des larmes humaines ; barbes et moustaches trempées pendaient droites et ruisselantes comme des algues. Fantastiquement déformés ; en hautes bottes et coiffures comme des casques, ils oscillaient pesamment, raides et ballonnés dans leurs cirés luisants, pareils à des aventuriers bizarrement accoutrés pour quelque fabuleuse équipée. Chaque fois que le Narcisse s’élevait sans effort à quelque cime vertigineuse et glauque, des coudes labouraient des côtes, des figures s’illuminaient, des lèvres murmuraient : « Bien fait ça, pas vrai ? » tandis que toutes les têtes, tournées comme une seule, suivaient de sourires sardoniques la vague déjouée fuyant sous le vent, toute blanche de l’écume d’une monstrueuse fureur. Mais quand par manque de promptitude il se laissait surprendre et sous le choc brutal se couchait frémissant, nous empoignions des cordes et les yeux levés vers les étroites bandes de toile distendue et trempée qui claquaient désespérément au-dessus de nous, nous songions en nos cœurs : « Pas étonnant. Le pauvre !… »

Le trente-deuxième jour après la sortie de Bombay débuta sous de fâcheux auspices. Le matin, une lame fracassa une des portes de la cuisine. Nous nous précipitâmes, à travers force vapeur et trouvâmes le coq très mouillé et fort indigné contre le bateau. « Il empire tous les jours. Le voilà qui veut me noyer à la porte de mes fourneaux ! » Il était furieux. Nous le pacifiâmes tandis que le charpentier, quoique balayé à deux reprises par les vagues, réussissait à réparer la porte. Par suite de l’accident notre dîner ne fut prêt que très tard, mais peu importa en fin de compte, car Knowles, ce jour-là de corvée, ayant été culbuté par une lame, le dîner s’en alla par-dessus bord. Le capitaine Allistoun, l’air plus sévère et la lèvre plus mince que jamais, s’obstinait à voguer sous pleins huniers et misaine, se refusant à voir que le navire à force d’en trop exiger semblait perdre courage pour la première fois depuis que nous le connaissions. Il renâclait à s’enlever et se creusait maussadement sa route à travers les lames. Deux fois de suite, comme devenu aveugle ou las de vivre, il piqua délibérément du nez au plein d’une grosse vague qui balaya le pont d’un bout à l’autre. Comme le fit observer le maître sur un ton de contrariété marquée, tandis que nous pataugions en corps à la poursuite d’un baquet de lessive quelconque : « Chaque sacré bibelot à bord va fiche le camp à la mer ce tantôt. » Le vénérable Singleton rompit son silence coutumier pour prononcer, les yeux levés vers le gréement : « Le vieux est fâché contre le temps, mais ça ne sert à rien de se mettre en colère avec les vents du ciel. » Jimmy avait fermé sa porte, naturellement. Nous le savions au sec et à l’aise dans sa petite cabine et cette assurance, en notre absurde déraison, nous emplissait tour à tour de plaisir et d’exaspération. Donkin, sans pudeur, se dérobait à la besogne, inquiet et lamentable. Il grognait : « Faut se faire périr de froid dehors en loques trempées, tandis que ce biffin noir se pagnotte sur un sacré coffre plein de chouettes habits, Dieu damne son âme noire ! » Nous ne faisions pas attention, à peine si nous donnions une pensée à Jimmy et sa camarade. Il n’y avait pas de temps à perdre à l’oisive tâche de sonder les cœurs. Le vent emportait des voiles. Des arrimages cédaient. Grelottants et trempés, nous nous faisions rouler d’un bout à l’autre du pont pendant que nous tâchions de réparer les avaries. Le navire furieusement secoué dansait, comme un jouet dans la main d’un fou. Le soleil se couchait juste quand il fallut nous précipiter pour réduire la voilure devant la menace d’un nuage sinistre chargé de grêle. Brutalement le grain s’abattit, comme un coup de poing. Le navire soulagé à temps de sa toile le reçut avec courage ; il céda lentement, à la violence de l’assaut ; puis se relevant d’un balancement majestueux et irrésistible, ramena ses espars au vent, dans les dents de la rafale. L’ombre d’abîme du nuage noir vomit alors un torrent de grêle blanche qui crépita sur le gréement, rebondit à poignées du haut des vergues, cribla le pont, ronde et opalescente dans cette trombe obscure, comme une averse de perles. Le nuage passa. Un moment le soleil livide darda horizontaux les derniers rais d’une sinistre lumière, entre les hautes et mouvantes collines des flots. Puis se rua la nuit sauvage, foulant, effaçant dans un cri de fureur ce reste lugubre d’un jour de tempête.

On ne dormit pas à bord cette nuit-là. La plupart des marins se rappellent, au cours de leur vie, deux ou trois nuits pareilles de mauvais temps forcené. Rien, semble-t-il, ne demeure de tout l’univers que ténèbre, clameur, furie et le navire. Pareil au dernier vestige d’une création exterminée, il dérive, portant les angoisses d’une poignée d’humanité coupable, à travers la détresse, le tumulte, l’agonie d’une vengeresse terreur. Personne ne dormit dans le gaillard. La lampe de fer-blanc décrivait d’amples cercles de fumée au bout de sa longue ficelle. Les vêtements mouillés bossuaient de tas sombres le plancher luisant sous la mince couche d’eau mobile qu’y promenait le roulis. Sur les couchettes, les hommes bottés restaient étendus, appuyés sur le coude et les yeux ouverts. Des cirés suspendus oscillaient çà et là, vivaces et inquiétants, comme des spectres téméraires de marins décapités, dansant dans la tempête. Nul ne parlait, tous écoutaient. Au dehors, la nuit bramait et sanglotait, accompagnée d’un roulement continu comme d’innombrables tambours battant au loin. Des cris aigus déchiraient l’air. Sous de formidables chocs sourds, le navire tremblait tandis que les lames écroulées sur le pont l’accablaient de leur masse. Parfois il s’enlevait d’un vif essor, comme pour quitter à jamais la terre, puis, durant d’interminables instants, tombait à travers le vide, tous les cœurs à bord cessant de battre, jusqu’à ce qu’un choc affreux, prévu et soudain, les remît en mouvement d’un grand coup. Après chaque secousse dislocante, Wamibo, à plat ventre, la figure dans l’oreiller, exhalait dans une courte plainte le tourment d’un monde à la géhenne. De temps en temps, pendant une fraction d’intolérable seconde, le navire, dans un déchaînement plus féroce du vacarme, restait sur le flanc, vibrant et immobile, en une immobilité plus redoutable que ses bonds les plus démesurés. Alors, sur tous ces corps gisants, un frisson passait, un frémissement d’angoisse. Un homme allongeait une tête anxieuse, une paire d’yeux luisaient dans la lumière balancée, vifs, brillants de folle terreur. Quelqu’un avançait les jambes un peu, comme pour sauter à bas. Mais plusieurs sans bouger, sur le dos, une main fortement agrippée au rebord de la couchette, fumaient nerveusement à rapides bouffées, les yeux au plafond, figés dans un immense désir de paix.

A minuit vint l’ordre de carguer le petit hunier et le perroquet de fougue. Avec d’immenses efforts, nous nous hissâmes dans la mâture, souffletés à coups impitoyables, sauvâmes la toile et descendîmes exténués, pour essuyer derechef, en un silence pantelant, le cruel flagellement des flots. Pour la première fois peut-être dans l’histoire de la marine marchande, le quart relevé ne quitta pas le pont, cloué par la fascination d’une violence que semblait nourrir une rancune empoisonnée. A chaque gros coup de temps, des hommes, pressés l’un contre l’autre, se murmuraient : « Ça ne peut pas venter plus fort », et, sur l’heure, l’ouragan leur en criait le démenti dans une déchirante clameur et leur renfonçait le souffle dans la gorge. Une rafale furibonde parut fendre soudain l’épaisse masse des vapeurs de suie et, par-delà la déroute des nuages lacérés, on put voir par éclairs la lune haute, précipitée à reculons à travers le ciel d’une vitesse effrayante droit dans l’œil de la tempête. Beaucoup baissèrent la tête marmottant que « ça les retournait de la voir ». Bientôt, les nuages se refermèrent et le monde, à nouveau, devint une aveugle et frénétique ténèbre qui hurlait en crachant au vaisseau solitaire le grésil et l’embrun salés.

Vers sept heures et demie l’ombre de poix qui nous entourait blêmit tournant au gris livide et nous sûmes que le soleil s’était levé. Ce jour insolite et menaçant qui nous montrait nos yeux hagards et nos faces tirées ne faisait qu’ajouter à l’épreuve. L’horizon de toutes parts semblait s’être rapproché à portée du bras de navire. Dans ce cercle rétréci des lames furieuses arrivaient, bondissaient, frappaient, tôt disparues. Une pluie de lourdes gouttes amères volait oblique comme une brume. Le grand hunier nous réclamait et tous avec une résignation hébétée se tinrent prêts à escalader une fois de plus la mâture, mais les officiers crièrent, repoussèrent les hommes et nous comprîmes enfin qu’on ne laisserait pas monter sur la vergue plus de gabiers que la besogne nécessaire n’en réclamait strictement. Comme à chaque instant les mâts avaient chance d’être arrachés ou emportés par-dessus bord, nous conclûmes que le capitaine ne voulait pas voir tout son équipage à la mer d’un seul coup. C’était sage. Le quart de service conduit par M. Creighton se mit péniblement à monter dans le gréement. Le vent les collait contre les cordages, puis, mollissant un peu, leur laissait gravir deux échelons ; et de plus belle une bourrasque soudaine clouait de haut en bas des haubans toute la ligne rampante, en attitudes de crucifixion. L’autre quart plongea vers le pont pour carguer la voile. Des têtes humaines émergeaient au gré de l’eau irrésistible qui les jetait çà et là. M. Baker, au milieu de nous, distribuait des grognements encourageants, crachotant et soufflant parmi le filin emmêlé, comme un marsouin énergique. A la faveur d’une embellie fatidique et suspecte, la besogne s’acheva sans perdre personne ni de la vergue, ni du pont. Un moment la tempête sembla faiblir et le navire comme reconnaissant de notre effort reprit du cœur et fit meilleure mine à l’orage.

A huit heures les hommes relevés, guettant le moment propice, se lancèrent en courant à travers le pont inondé dans la direction du gaillard d’avant, pour prendre quelque repos. L’autre moitié de l’équipage resta à l’arrière : histoire à leur tour de « tenir compagnie au rafiot dans la peine », comme ils disaient. Les deux officiers pressèrent le capitaine de quitter la dunette pour prendre quelque repos. M. Baker lui grognait à l’oreille :

— Hou ! maintenant pour sûr… Hou !… confiance en nous…, rien autre à faire…, il faut qu’il tienne ou qu’il y passe. Hou ! Hou !

Du haut de ses six pieds, le jeune Creighton lui souriait avec belle humeur :

— Le bateau est solide. Allez faire une heure, sir.

Le regard de pierre de deux yeux rougis d’insomnie le fixait. Les rebords des paupières du capitaine étaient écarlates et il bougeait sa mâchoire sans cesse d’un effort lent, comme s’il eût mastiqué de la gomme. Il secoua la tête. Il répéta :

— Ne vous occupez pas de moi. Il faut que j’en voie la fin. Il faut que j’en voie la fin.

Il consentit pourtant à s’asseoir un moment, sa face dure inflexiblement tournée du côté du vent. La mer la fouettait de crachats ; stoïque, elle ruisselait comme s’il eût pleuré.

Du côté du vent de la dunette, le quart cramponné aux haubans d’artimon et les uns aux autres tentaient d’échanger des mots d’encouragement. Singleton de la barre héla à pleine voix :

— Attention, vous autres !

Sa voix leur parvint réduite à un murmure avertisseur.

Ils tressaillirent.

Une énorme lame écumante sortait de la brume ; elle venait sur nous, rugissant avec sauvagerie, aussi redoutable et démoralisante, en l’élan dont elle se ruait, qu’un fou avec une hache. Un ou deux matelots en criant se jetèrent dans le gréement ; la plupart avec une aspiration convulsive tinrent bon à leur poste. Singleton enfonça ses genoux sous la roue et mollit soigneusement la barre pour soulager le navire qui tanguait à pic, mais sans ôter ses yeux de la vague qui arrivait. Vertigineuse, à toucher, elle se dressa comme un mur de cristal vert crêté de neige. Le navire s’enleva comme à tire d’ailes et un moment resta posé sur la cime écumante, pareil à un grand oiseau des mers. Avant que nous ayons pu reprendre haleine, une lourde rafale le frappa, un autre brisant le prit traîtreusement en dessous par l’avant, il se coucha d’un coup, l’eau envahit le pont. D’un bond le capitaine Allistoun se mit debout, puis tomba ; Archie roula par-dessus en criant : « Il se relève ! » Un second coup de roulis abattit davantage le navire sous le vent, les pieds des hommes se dérobèrent sous eux, tandis qu’ils restaient suspendus et ruant au-dessus de la dunette inclinée. Ils purent voir le bateau tremper son flanc dans la mer et clamèrent tous ensemble : « Nous sombrons ! » A l’avant, les portes du gaillard s’ouvrirent violemment et les hommes couchés se précipitèrent un à un, les bras en l’air, pour tomber aussitôt sur les mains et les genoux, et ramper à quatre pattes vers l’arrière, le long du pont plus penché qu’un toit de maison. Les vagues se levaient à leur poursuite ; ils fuyaient, vaincus d’une lutte sans merci, comme des rats devant une crue ; ils grimpèrent à la force du poignet, l’un après l’autre, l’échelle de poupe qui émergeait, demi-nus, prunelles dilatées, et, aussitôt arrivés en haut, glissèrent d’un bloc sous le vent, les yeux clos, jusqu’à ce qu’ils s’arrêtassent au heurt brutal de leurs côtes contre les étançons de fer de la lisse ; puis, avec des plaintes, ils roulèrent en un amas confus.

L’immense volume d’eau projeté vers l’avant par la dernière embardée du navire avait défoncé la porte du poste d’équipage. Ils virent leurs coffres, leurs traversins, leurs couvertures, leurs hardes en sortir, flottant sur la mer. Tout en s’efforçant de grimper à nouveau du côté du vent, ils regardaient navrés le désastre. Les paillasses voguaient de haut bord, les couvertes ondulaient étendues, tandis que les coffres demi-pleins et donnant forte bande, roulaient pesamment avant de sombrer, telles des coques rasées ; le gros caban d’Archie passa les bras en croix, comme un matelot noyé la tête sous l’eau. Des hommes glissaient tout en essayant de s’agripper des ongles aux interstices des planches ; d’autres, tassés dans des coins, roulaient des yeux énormes. Tous ils hurlaient sans arrêter : « Les mâts ! coupe ! coupe !… » Un grain noir mugissait dans le ciel bas au-dessus du navire couché sur le flanc, ses bouts de vergue de bâbord pointés vers les nuages, tandis que les grands mâts, inclinés presque parallèlement à l’horizon, semblaient avoir pris une longueur démesurée.

Le charpentier lâcha prise, roula contre la claire-voie et se mit à ramper vers l’entrée du rouf où, justement, en vue d’extrémité pareille, on gardait une forte hache. A ce moment, l’écoute du hunier céda, le bout de la lourde chaîne ferrailla là-haut, des étincelles de feu rouge descendirent mêlées au vol des embruns. La voile claqua une fois d’une secousse qui sembla nous arracher le cœur à travers nos dents serrées et devint instantanément un bouquet d’étroits rubans flottants qui, mêlés, noués, retombèrent bientôt inertes le long de la vergue.

Le capitaine, d’un effort, parvint à se dresser la face contre le pont sur lequel des hommes pendaient, balancés au bout des cordes, comme des voleurs de nids à la paroi d’une falaise. Un de ses pieds posait sur la poitrine d’un matelot, dans son visage pourpre, les lèvres bougaient. Il criait aussi, il criait courbé en deux :

— Non ! Non !

M. Baker, se retenant d’une cuisse à l’habitacle, rugit :

— Avez-vous dit non ? Pas couper ?

L’autre secoua la tête frénétiquement :

— Non ! Non !

Entre ses jambes, le charpentier rampant l’entendit, retomba tout de suite et demeura coi de tout son long dans l’angle de la claire-voie. Des voix reprirent la défense : « Non ! Non ! »

Puis, tout redevint muet. Ils attendaient que le navire se retournât complètement et les vidât dans la mer, et, parmi la terrifiante rumeur des flots et des vents, pas un murmure de remontrance n’échappa à ces hommes dont chacun eût donné beaucoup d’années de sa vie pour voir « ces damnés bâtons s’en aller par-dessus bord ». Tous, leur unique chance de salut, ils la sentaient là ; mais un petit homme au visage dur secouait sa tête grise et criait : « Non ! » sans leur jeter même l’aumône d’un regard. Muets, ils soufflèrent. Ils saisirent des barres d’appui, nouèrent des bouts de cordes sous leurs aisselles, agrippèrent des chevilles, se traînèrent en tas où l’on pouvait assurer ses pieds ; ils se cramponnèrent des deux bras, crochèrent dans n’importe quoi du côté du vent, des coudes, du menton, peu s’en fallut, des dents : quelques-uns, incapables de s’arracher assez vite des coins où ils avaient été jetés, sentaient la mer s’enfler, comme ils montaient et les frapper dans le dos. Singleton n’avait pas lâché la barre. Ses cheveux volaient au vent ; la tempête semblait empoigner par la barbe son vieil adversaire et lui tordre sa tête blanche. Il ne lâchait pas et, ses genoux coincés entre les manettes de la roue, dansait en bas, en haut, semblable à un homme sur une branche.

Comme la mort ne semblait point prête, il se remirent à regarder autour d’eux. Donkin, pris par un pied dans une boucle de filin quelconque, pendait la tête en bas au-dessous de nous et braillait la figure au ras du pont : « Coupez ! coupez ! » Deux hommes se laissèrent couler avec précaution jusqu’à lui, d’autres halant sur la corde. Ils le saisirent, le juchèrent en lieu plus sûr, le maintinrent, tandis qu’il agonissait le patron, lui montrant le poing avec d’horribles blasphèmes, nous sommant en mots abjects :

— Coupez ! Ne tenez pas compte de cet idiot assassin ! Coupe, quelqu’un donc !

Un de ses sauveteurs le frappa d’un revers de main en pleine bouche ; sa tête cogna le pont et il devint subitement très tranquille, les joues blêmes ; sa bouche, dont la lèvre fendue montrait quelques gouttes de sang, haletait sans bruit. Du côté sous le vent, un autre homme gisait comme assommé, le bastingage seul le retenant d’être emporté. C’était le steward. Il nous fallut le ficeler comme un ballot, car l’effroi le paralysait. Il était monté comme un trait de l’office, en sentant le vaisseau pencher et s’était affalé piteusement, un pot à lait dans sa main crispée. Il ne s’était pas cassé. On le lui arracha avec peine et, voyant l’objet dans nos mains, il demanda d’une voix tremblante : « Où avez-vous trouvé ça ? » Sa chemise pendait en loques, les manches fendues claquaient comme des ailes. Deux hommes l’amarrèrent et son corps, plié en deux de part et d’autre de la corde qui l’assujettissait, ressemblait à un paquet de chiffons mouillés. M. Baker rampa le long de la ligne des hommes en demandant : « Tout le monde est là ? » et passant l’inspection à chacun. Certains battaient des paupières sur leurs yeux atones, d’autres gelottaient convulsivement. La tête de Wamibo pendait sur sa poitrine, et, en attitudes douloureuses, sciés par les amarres, s’exténuant à ne pas lâcher prise, ils haletaient pesamment. Leurs lèvres crispées, à chaque écœurante embardée du bateau chaviré, s’ouvraient grandes comme pour crier. Le coq, embrassant une épontille de bois, répétait inconsciemment une prière. Dans chaque bref intervalle du démoniaque tumulte qui nous enveloppait, on pouvait l’entendre de là, sans béret ni savates, implorant au sein de l’orage le Maître de nos vies de ne pas l’induire en tentation. Lui aussi bientôt se tut. Dans cette troupe d’hommes affamés et gelés, réunis dans l’attente épuisée d’une mort violente, pas une voix ne s’élevait ; muets, pensifs et sombres, ils écoutaient pleins d’horreur l’imprécation de l’ouragan.

Des heures passèrent. Malgré l’abri qu’offrait la forte bande du navire contre le vent soufflant au-dessus de leur tête en un long hululement continu, de glaciales averses troublaient par moments le calme sans aise de leur refuge. Alors sous le tourment de cette nouvelle épreuve une paire d’épaules se crispait un peu. Des dents claquaient. Le temps se leva, un soleil clair brilla sur le navire. Le bris de chaque vague, après le coup de bélier de l’assaut, bandait, chatoyants et fugaces, des arcs-en-ciel dans l’étincelante écume, au-dessus de la coque en dérive. La tempête finissait en une forte brise luisante et tranchante comme un couteau. Entre deux vieilles barbes, Charley, attaché par un long cache-nez à un anneau du pont, pleurait doucement des larmes rares, larmes de stupeur, de froid, de faim, de générale infortune. Un de ses voisins lui allongea une bourrade dans les côtes en s’enquérant avec rudesse : « Qu’as-tu fait de ton toupet ? Par beau temps, n’y a pas moyen de te tenir, crapaud. » Avec des torsions prudentes il s’extirpa de sa veste et la jeta sur l’enfant. L’autre matelot à côté marmonnait : « Ça fera de toi un homme, fiston. » Ils étendirent les bras et se pressèrent contre lui. Charley remonta les pieds et ses paupières tombèrent.

Puis ce furent des soupirs à mesure que les hommes, commençant à douter d’être « noyés tout de go », essayaient des postures plus franches. M. Creighton, qui s’était blessé à la jambe, gisait parmi nous, les lèvres serrées. Quelques gars, parmi ceux de son quart, se mirent en devoir de l’assujettir plus solidement. Sans un mot, sans un regard, il leva les bras l’un après l’autre pour faciliter l’opération, et pas un muscle ne bougea sur son jeune visage dur. Ils lui demandèrent avec sollicitude :

— C’est mieux, maintenant, sir ?

Il répondit courtement :

— Ça ira.

C’était un jeune officier, raide dans le service, mais plus d’un de son quart avouait l’aimer assez « pour ses manières d’aristo de vous damner du haut en bas du pont ». D’autres, incapables de discerner d’aussi fines nuances, respectaient sa correction d’allure et sa tenue. Pour la première fois depuis que le navire eût engagé, le capitaine Allistoun jeta un bref coup d’œil sur ses hommes. Il se tenait presque debout, un pied contre la claire-voie, un genou sur le pont, et, le bout du palan de garde autour de la taille, il oscillait d’arrière en avant, le regard tendu, comme une vigie en quête d’un signal. Devant ses yeux, le navire, la moitié du pont sous l’eau, montait et retombait, soulevé par les grosses lames qui jaillissaient de dessous sa masse, pour fuir éclatantes dans le froid soleil. Nous commencions à trouver qu’il naviguait encore à merveille, après tout. Des voix hélèrent : « Il fera l’affaire, les gars ! » Belfast s’écria avec ferveur :

— Je donnerais un mois de paye pour une bouffée de pipe !

Un ou deux d’entre nous qui passaient des langues rêches sur leurs lèvres salées, mâchonnèrent quelque chose qui ressemblait à : « De l’eau ! » Le coq, comme inspiré, se hissa la poitrine contre le baril de poupe et regarda dedans. Il y avait un peu de liquide au fond. Il cria en agitant les bras et deux hommes se mirent à ramper d’avant et d’arrière, en passant le pot à lait. Chacun en prit une bonne gorgée. Quand vint le tour de Charley, un de ses voisins cria : « Le sacré gosse dort. » Il dormait comme si on l’eût drogué de narcotiques. On le laissa. Singleton garda une main sur la barre, tandis qu’il buvait, courbé pour abriter ses lèvres du vent. Il fallut cogner et tarabuster Wamibo avant qu’il vît le pot tenu devant ses yeux ; Knowles observa avec sagacité : « C’est meilleur qu’un boujaron. » M. Baker grogna : « Merci. » M. Creighton but et fit un petit signe de tête. Donkin lampa gloutonnement, en roulant des yeux mauvais par-dessus le bord du vase. Belfast nous fit rire quand, de sa bouche grimaçante, il cria : « Envoyez par ici ; on est tous taytootlers[2] dans ce coin. » Le patron auquel un homme accroupi présentait de nouveau le récipient, en lui criant d’en bas : « On a tous bu, capitaine ! » étendit la main à tâtons pour le prendre et le rendit d’un geste raide, comme s’il eût craint de voler un demi-regard à son bateau. Des figures s’éclairèrent. Nous criâmes au coq : « Bravo, docteur ! » Il se tenait assis à tribord, calé par le baril, et riposta d’abondance ; mais les brisants menaient un bruit de tonnerre à ce moment-là et nous ne saisîmes que des lambeaux de phrase : cela sonnait comme « Providence » et « deux fois nés ». Il était retombé à sa vieille manie : il prêchait. Nous lui adressâmes des gestes de blague amicale et, d’en bas, il apparaissait un bras tendu, cramponné de l’autre, remuant les lèvres, sa face illuminée levée vers nous, forçant la voix, apostolique et saluant pour éviter l’embrun.

[2] Pour teetotallers : qui s’abstiennent totalement d’alcool.

Soudain quelqu’un cria : « Où est Jimmy ? » et de nouveau ce fut la consternation. Au bout de la rangée le maître héla d’une gorge enrouée : « L’a-t-on vu sortir ? » Des voix navrées exclamèrent : « C’est-il qu’il est noyé ?… Non !… Dans sa cabine !… Bon Dieu !… Pris comme un rat au piège… Pas pu ouvrir la porte… Ouais ! Le bateau a flanché trop vite et l’eau l’a bloqué… Pauvre bougre !… Rien à faire… Faut aller voir… » « Dieu le damne, qui pourrait donc y aller ? » glapit Donkin. « Personne ne te demande à toi, grommela un voisin, t’es pas un homme, t’es un objet. » « Y a-t-il seulement une demi-chance d’arriver jusqu’à lui ? » demandèrent deux ou trois voix ensemble. Belfast se détacha d’un élan d’aveugle impétuosité et, plus prompt que l’éclair, dégringola tout d’un coup du côté sous le vent. Nous poussâmes tous à la fois un cri de détresse, mais les jambes déjà passées par-dessus bord il tenait bon et réclamait une corde à grands cris. En notre extrémité, rien ne pouvait guère nous sembler terrible : nous le jugeâmes comique gigotant là-bas avec sa face effarée. Quelqu’un se mit à rire et, comme infectés d’une contagion d’hystérique gaieté, tous ces naufragés hagards partirent d’un rire fou, pareils à une troupe d’aliénés rangés et liés contre un mur. M. Baker se laissant glisser de l’habitacle tendit une jambe à Belfast. Il regrimpa, bouleversé et nous vouant en termes atroces à tous les diables d’Erin. « Vous êtes… Hou ! vous êtes un sacré mal embouché, Craik », grogna M. Baker. Il répondit bégayant d’indignation : « Regardez-les, Sorr. Bougres de sales images ! à rigoler d’un copain à la mer. Et ça s’appelle des hommes ! » Mais du fronteau de dunette le maître d’équipage cria : « Par ici » et Belfast dare-dare s’en fut à quatre pattes. Les cinq hommes perchés, le cou tendu par-dessus le bord de la dunette, cherchaient à démêler le plus sûr chemin pour atteindre l’avant. Ils semblaient hésiter. Les autres retournés dans leurs amarrages, avec des contorsions pénibles, épiaient bouche bée. Le capitaine Allistoun ne voyait rien. Il semblait à la force du regard maintenir son navire à flot au prix d’une surhumaine concentration d’énergie. Le vent sifflait haut au soleil ; des colonnes d’écume y montaient très blanches et, dans le papillonnement des arcs-en-ciel épanouis en gerbe sur la coque harassée, les hommes descendirent, circonspects, disparaissant de notre vue avec des gestes délibérés.

Ils allèrent balancés de cabillot en taquet au-dessus des vagues qui fouettaient le pont à demi submergé. Leurs orteils grattaient les planches. Des paquets de froide eau verte leur dégringolaient sur la tête par-dessus les pavois. Ils restaient suspendus un instant au bout de leurs bras disloqués, l’haleine coupée par le choc et les yeux clos, puis lâchant prise d’une main se lançaient, têtes ballantes, essayant d’empoigner quelque filin ou quelque épontille plus avant. Le maître d’équipage à longues brassées athlétiques avançait vite, agrippant des choses d’un poing dur comme fer et se remémorant tout à coup des passages de la dernière lettre de sa « vieille ». Le petit Belfast se démenait rageusement et dit : « Sale nègre ! » à mi-voix. D’excitation la langue de Wamibo pendait, tandis qu’Archie, intrépide et calme, mettait à saisir chaque chance de progrès toute la clairvoyance de son sang-froid.

Une fois au-dessus du rouf, ils lâchèrent prise l’un après l’autre et tombèrent lourdement, à plat ventre, les paumes pressées contre la lisse surface de bois de teck. Autour d’eux le ressac des vagues giclait écumeux et sifflant. Toutes les portes s’étaient, comme de juste, transformées en trappes. Celle de la cuisine se rencontrait la première. La cuisine allait de bord à bord, on entendait la mer clapoter là-dedans en notes répercutées et creuses. La porte suivante ouvrait sur l’atelier du charpentier. Ils la levèrent et regardèrent au fond. La pièce semblait avoir subi les ravages d’un tremblement de terre. Tout son contenu avait dégringolé sur la cloison face à la porte et, de l’autre côté de cette cloison, il devait y avoir Jimmy mort ou vif. L’établi, une caisse à demi achevée, des scies, des ciseaux, des fils de fer, des haches, des pinces s’amoncelaient sous un semis de clous épars. Une herminette affilée y dressait son tranchant clair qui luisait dangereusement au fond, comme un mauvais sourire. Les hommes sondaient de l’œil ce vide, cramponnés les uns aux autres. Un coup de roulis nauséeux et sournois faillit les envoyer tous par-dessus bord en pagaye. Belfast hurla : « A Dieu vat ! » et sauta. Archie suivit lestement, crochant dans des étagères qui cédèrent sous son poids, et se reçut dans un grand bruit de bois fracassé. Il y avait à peine la place pour trois hommes. Dans le carré d’azur ensoleillé de la porte, la figure du maître d’équipage sombre et barbue, celle de Wamibo, hagarde et blême, se suspendaient, guettant.

Ensemble ils hélèrent : « Jimmy ! Jim ! » D’en haut, la grosse voix du maître gronda pour sa part « Wait ! bougre de… » Dans une pause, Belfast implora : « Jimmy chéri, c’est-il que t’es vivant ? » Le maître dit : « Encore ! Tous ensemble, les gars ! » Tous clamèrent frénétiquement. Wamibo faisait entendre des sons pareils à des abois sonores. Belfast tambourinait sur la cloison avec un morceau de fer. Tout cessa brusquement, mais un bruit de cris et de coups frappés continua, grêle et distinct, tel un solo suivant un chœur. Il vivait. Nous attaquâmes avec l’énergie du désespoir l’abominable entassement de choses lourdes, de choses coupantes, de choses gauches à manier. Le maître d’équipage s’en alla rampant, en quête d’un bout de corde ; et Wamibo, retenu par des cris de : « Ne saute pas !… Ne viens pas ici, tête de bois ! » restait à rouler ses yeux désorbités au-dessus de nous, tout en prunelles blanches, crocs luisants, cheveux embroussaillés. On eût dit un démon à demi brute se délectant émerveillé devant l’extraordinaire agitation des damnés. Le maître nous adjura de nous « débrouiller » : une corde descendit ; nous y attachâmes des objets qui s’envolèrent tournoyants et que l’œil de l’homme ne devait plus revoir. Une rage de tout jeter par-dessus bord nous posséda. Nous travaillions furieusement, nous coupant les doigts, avec des mots brutaux à l’adresse l’un de l’autre. Jimmy continuait un concert affolant : cris perçants de femme torturée jetés sans reprendre haleine, coups redoublés des pieds et des mains. L’excès de sa terreur tordait si cruellement nos cœurs, qu’il nous tardait de l’abandonner, de sortir de ce lieu profond comme un puits et vacillant comme un arbre, de ne plus entendre, enfin regagnée la dunette où nous pourrions passivement attendre la mort en un incomparable repos. Nous lui criâmes : « Ferme, ferme, nom de Dieu ! » Il redoubla. Il devait s’imaginer que nous ne l’entendions pas.

Sans doute sa propre clameur ne lui parvenait qu’affaiblie. Nous nous le représentions accroupi sur le bord de la couchette du haut, tapant des deux poings sur les planches dans l’obscurité, la bouche grande ouverte par ce cri qui ne cessait pas. Odieuses minutes. Un nuage passant sur le soleil enténébra d’une menace l’ouverture de la porte. Chaque mouvement du navire était une souffrance. Nous nous démenions au hasard, suffoqués par le manque d’air et en proie au plus affreux malaise. Le maître nous objurguait d’en haut : « Débrouillez-vous ! Débrouillez-vous ! On va se faire emporter à la mer, nous deux ici tout de suite, si vous ne vous pressez pas ! » Trois fois une lame bondit par-dessus le flanc le plus haut et versa des baquets d’eau sur nos têtes. Alors Jimmy, effrayé par le choc, s’arrêtait un moment — attendant peut-être que le vaisseau coulât — puis reprenait, de plus belle, le cri de sa détresse, comme ragaillardi par une bouffée de peur.

Au fond, les clous formaient une couche de plusieurs pouces d’épaisseur. C’était affreux. Tous les clous de l’univers non fichés quelque part semblaient s’être donné rendez-vous dans cet atelier de charpentier. Il y en avait de toutes sortes, reste des provisions de sept traversées. Amures d’étain, amures de cuivre (pointues comme des aiguilles), boulons de pompe à grosse tête comme des petits champignons de fer ; clous sans tête (horribles) ; clous français, sveltes et polis. Ils gisaient en masse compacte plus inabordable qu’un hérisson d’acier. Nous hésitâmes, convoitant une pelle, tandis qu’au-dessous de nous Jimmy gueulait comme un écorché vif. En gémissant, nous enfonçâmes nos doigts dans la ferraille ; pour secouer aussitôt de nos mains des pointes et des gouttes vermeilles. Nos bonnets, pleins de clous assortis, nous les passions au maître d’équipage, et lui, comme le prêtre d’un rite pacifiant et mystique, les jetait à la volée au courroux déchaîné des flots.

Nous atteignîmes la cloison, enfin. Fortes planches que celles-là. En tant que navire bien fini jusqu’au moindre détail, le Narcisse n’en craignait point. Jamais cloison de bateau n’assembla de plus résistants cœurs de chêne — du moins il nous parut ainsi ; alors nous nous aperçûmes qu’en notre hâte, nous avions envoyé tous les outils par-dessus bord. Cet absurde petit Belfast voulut crever l’obstacle sous son propre poids et se mit à sauter à pieds joints comme une springbok[3], damnant les constructeurs de la Clyde pour leur besogne trop bien faite. Incidemment, il agonit toute la Grande-Bretagne du Nord, le reste de la terre, la mer — et tous ses compagnons. Il jurait, tout en se laissant pesamment retomber sur les talons, qu’au grand jamais il n’aurait plus rien de commun avec aucun imbécile « pas assez malin pour distinguer son genou de son coude ». Il parvint, à force de coups de botte sur le bois, à mettre en déroute les derniers restes du sang-froid que Jimmy gardait encore. Nous pouvions entendre l’objet de notre sollicitude exaspérée se ruant de côté et d’autre sous les planches. Sa voix forcée avait craqué enfin, et, seuls des pépiements lamentables sortaient de son gosier. Son dos — à moins que ce fût sa tête — frôlait les planches, tantôt-ci, tantôt-là, d’une manière falote. Il piaulait en parant les coups invisibles. C’était plus insoutenable encore que ses cris. Soudain, Archie produisit une pince. Il l’avait mise de côté en même temps qu’une petite hachette. Nous poussâmes un hurlement de satisfaction. Il asséna un coup puissant et de menus éclats de bois nous sautèrent au visage. De là-haut, le maître d’équipage héla :

[3] Antilope du Cap.

— Attention ! Ne le tuez pas. En douceur, nom de Dieu. Wamibo, affolé, pendait la tête en bas, et d’une voix de démence nous stimulait :

— Hou ! Frappez ! Hou ! Hou !

De peur qu’il dégringolât en tuant l’un de nous dans sa chute, nous adjurâmes très vite le maître de « f… le sacré Finnois à l’eau ». Puis, tous ensemble, nous gueulâmes aux planches :

— Ote-toi de dessous. Va vers l’avant.