Produced by Rénald Lévesque

EXPÉDITIONS AUTOUR DE MA TENTE

BOUTADES MILITAIRES
PAR
CH. DES ECORES

PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 10, RUE GANANCIÈRE

PRÉFACE

J'entreprends d'écrire un livre. Le titre dit assez que je veux imiter
Xavier de Maistre.

Il est indiscutablement prouvé maintenant, malgré mes désirs, que je ne ressemble en rien à Alfred de Musset, lequel se défendit en diable d'avoir imité Byron. Eh bien! moi, il me serait permis d'être fier, si je pouvais suivre les traces de mon modèle.

D'ailleurs, de grands traits de ressemblance existent entre Xavier de Maistre et moi: c'était un soldat; je le suis. Il avait trente jours d'arrêts; j'ai déjà plus de onze fois trente jours de colonne. Il était Français; je suis Canadien-Français—(en cela je l'emporte sur lui)—Après mûr examen, je trouve ces rapprochement suffisants, et je m'autorise à intituler ainsi mon livre.

Ceci posé, je brûle du désir d'avoir terminé cette préface pour me plonger dans mon sujet.

Mon livre sera-t-il intéressant?… J'ose le croire, car le but que j'essayerai d'atteindre est digne d'un grand travail: je veux faire bâiller le lecteur.

Ne vous récriez pas trop à l'idée d'un désir aussi louable. Bâiller n'est pas ce qu'un malin lecteur pourrait croire. Je le prouve tout de suite par une finesse de raisonnement qui vous convaincra infailliblement.

Quelque peu versé dans les études physiologiques, j'ai remarqué que ceux qui bâillent sont des gens ou dégoûtés de tout, ou bien repus, ou fatigués physiquement. Or, les dégoûtés de tout trouvent un grand plaisir à se désarticuler la mâchoire, car si le contraire était vrai, peut-être ne le feraient-ils pas.

Quant aux bien repus et aux fatigués physiquement, je les réunirai dans un même raisonnement. Ces deux catégories d'individus bâillent en souhaitant de dormir le plus tôt possible. Or, les désirs, avant-goût des jouissances,—la philosophie et l'expérience l'ont maintes fois prouvé,—sont tout dans les plaisirs, la satisfaction amenant la satiété. Partant, je conclus que ceux-ci jouissent en attendant la réalisation de leurs désirs.

Ce raisonnement me semble écrasant de clarté, et, c'est drôle mais à l'instar d'autres écrivains, qui aussi ont eu cette prétention, je voudrais être compris.

Je conclus donc: je me propose de faire bâiller, et j'affirme que bâiller est une jouissance.

Quoi qu'il en soit, j'empoigne mon sujet et je vous développe le plan de mon livre.

Je suis en colonne et je m'y ennuie. Ayant eu trois mois de repos, le premier jour, je dormis profondément; le deuxième, je fumai d'interminables pipes, et le troisième, je complotai contre la tranquillité de certains lecteurs, en arrêtant le plan d'un livre basé sur le Voyage autour de ma chambre, de Xavier de Maistre.

Comme le sien, mon livre aura plusieurs chapitres; contrairement au sien, il sera ennuyeux, et comme mon modèle, j'aurai atteint un but utile.

Je prédis un résultat étonnant à ceux qui auront le courage de le lire jusqu'au mot fin inclus. Certains chapitres surtout sont infaillibles pour la guérison des insomnies.

A ceux qui me désapprouvent, je donne les explications suivantes: tant de choses sensées et spirituelles ont été écrites depuis que le monde existe, que je veux faire contraste et dire des niaiseries, ce qui, vous l'avouerez, n'est pas toujours très-facile.

Ceci fini, je me hâte d'ouvrir le premier chapitre, car certains symptômes naturels m'annoncent que cette préface fait son effet sur moi, et, baillant,—(ce qui ménage une transition spirituelle),—je vous présente ma tente.

I

MA TENTE

Elle n'est pas prétentieuse et n'a que très-peu de place dans l'histoire de la terre. Sa généalogie date de sa propre naissance, et elle ne peut se vanter de ses ancêtres.

Ses formes sont peu développées, et l'architecte qui l'a bâtie n'a pas, que je sache, voulu en faire un chef-d'oeuvre. C'est ma tente, et là s'arrêtent ses plus grandes prétentions.

Beaucoup de tentes affectent de airs plus ou moins mérités. Celle de nos supérieurs se distinguent généralement par une taille démesurée. Elle sont coniques, ou pyramidales, ou taillées en comble effilé.

Elles peuvent contenir un lit, une table, une cantine et quantité d'autres objets dont la nécessité paraît discutable en campagne.

Ma tente ne contient rien d'élégant et se contente d'offrir l'hospitalité à son propriétaire et à ses accessoires.

Elle se moque des tentes d'administration ou des barils, flanqués de tonneaux d'eau-de-vie, étalent leurs rondeurs engageantes. A l'abri de ma modeste toile, mon bidon seul représente le contenant des liquides, et il en est digne.

Dans ces belles tentes des subsistances et des ambulances, aux réceptacles arrondis décrits plus haut, s'ajoutent des caisses de biscuit de provenance et de qualités diverses; des cantines médicales, cachant dans leurs vastes profondeurs des remèdes variés et quelquefois utiles. On y trouve aussi des instruments compliqués et parfois nécessaires à dompter une digestion en révolte. En poussant plus loin, on rencontre de beaux petits couteaux, bien brillants, qui aident puissamment certains individus, mal partagés du sort, à se séparer d'un membre récalcitrant.

Je le répète, ma tente n'a rien de tout cela. Un sac, en peau de veau, ancien modèle, maintenant réformé, est la seule cachette de mon biscuit de réserve. Mon quart se permet quelquefois de contenir un peu de thé ou de café. Quant aux clysopompes, je leur en défends l'entré pour des raisons que la pudeur m'empêche d'écrire. Le lecteur soucieux des convenances comprendra d'ailleurs cette répugnance sans explications.

Certaines tentes ont aussi de formidables attaches qui les tient au sol avec des piquets en métal battu. D'autres possèdent de somptueux auvents que de solides supports protègent des tempêtes. Enfin, plusieurs poussent le raffinement jusqu'à se laisser percer d'oeils-de-boeuf, qui alimentent leur intérieur d'un air pur et souvent renouvelé.

La mienne n'a que des piquets en bois, une mince fente pour porte, et l'oeil-de-boeuf n'a jamais pu s'y fixer.

Des ornements variés, des coutures colorées, des bourrelets bleus, blancs et rouges, des petits drapeaux aux couleurs nationales, des zébrages fantastiques accotés à de larges bandes voyantes brillent souvent sur les tentes d'officiers.

Sur la mienne, une cravate d'ordonnance, payée cinquante-cinq centimes sur la masse, autrefois bleu foncé et maintenant incolore, cingle, sans prétention, le faite pointu de mon logis de campagne.

Nos supérieurs possèdent des lits.

Quelques-uns de ces objets, dont on a reconnu l'utilité en certaines circonstances, se piquent d'être, soit un matelas en crin juché sur une charpente habilement détaillée, soit une toile supportée par deux traverses de bois appuyées sur des cantines. On entoure le tout de draps et de couvertures confortables.

Chez moi, dans mon intérieur, une forte brassée de paille ou d'alfa, pressée sous mon couvre-pied de campement, suffit pleinement à me satisfaire dans mon repos.

Quand il pleut, l'eau a peu de chance de s'introduire dans les tentes de haute lignées.

Par contre, la pluie a pleine et entière liberté d'inonder mon refuge, si elle arrive en brillante quantité.

Enfin, tout ceci se résume à dire, ce que j'aurais peut-être dû faire plus tôt, que ma tente est petite, serviable, insignifiante, et que je l'aime.

Elle m'a courageusement servi et suivi pendant mes onze fois trente jours de colonne. Je mériterais donc l'opprobre des braves gens, si je ne lui en conservais une grande réserve de reconnaissance, que je vous mets à nu, sous la forme d'une description détaillée.

Ma tente naquit des mains du couturier le 2 avril 1881. Elle voulait, en naissant, vivre pour faire la lutte kronmirienne, mais, hélas! le destin, se moquant de ses voeux, la lança à la poursuite de Bou-Amema.

Elle prit donc naissance le 2 avril, au quartier d'infanterie, dans le pavillon de droite. Une chambre, percée de deux croisées regardant, l'une, l'infirmerie régimentaire des chevaux de spahis, l'autre, les baraques du génie, fut le théâtre de sa fabrication.

Cette chambre est assez vaste pour que ma tente put y étaler à l'aise ses premiers moments, puisque l'enseigne, au haut et en dehors de la porte, indique: Chambre Q pour huit hommes.

Le jeune homme qui dota le monde de ma tente mériterait une mention honorable dans ce livre, mais le cadre restreint que je me suis imposé dès le début de cette oeuvre m'ordonne de négliger les détails biographiques.

Divers matériaux furent employés à édifier le meuble, objet de cette étude. Deux sacs-tentes-abri, marqués: Campement militaire, et deux sacs à distribution timbrés: 3e trimestre 1880, furent les plus remarquables. D'autres accessoires tels que piquets, vieilles boucles et courroies de rebut, toile d'emballage, soustraites frauduleusement au garde-magasin, viennent en second lieu. On peut aussi ajouter des cordeaux de tirage, des supports, du fil et une cravate d'ordonnance.

Un torchon de cuisine, dont j'ignore la date de la mise en service, y joua aussi un certain rôle, mais ceci sous toute réserve. Même actuellement, les preuves me manquent, à l'appui de ce que je pourrais avancer.

J'ai cependant interrogé le tailleur là-dessus, et ses réponses louches et évasives m'ont fait douter de ce fait contestable. Enfin, j'en suis désolé, mais cette question devra rester en litige dans l'esprit du lecteur, malgré mon intention honnête de l'éclairer en tout.

Laissant donc à regret ce malheureux incident sans être vidé, j'explique les procédés du rattachement en un seul tout des divers éléments décrits plus haut.

Prendre les deux toiles de tente et les unir ensemble par une solide couture, semble être un simple jeu pour l'habile tailleur. Ceci terminé, à l'aide de ciseaux, effilés, il hache, il coupe, il découpe les deux sacs à distribution, les place sur le plancher en forme de triangles et les rattache aussitôt aux tentes-abris.

Vient ensuite le tour de la toile d'emballage. Le tailleur la saisit, en fait une longue bande de vingt centimètres de largeur et l'emploie pour orner utilement le bas de son travail comme chasse-poussière.

Pour terminer l'oeuvre, il ne reste plus que la cravate d'ordonnance, prise sur ma masse à raison de cinquante-cinq centimes. Le tailleur n'hésite pas. Il la prend, la perce de son aiguille et en pare le sommet de ma tente.

Il est utile maintenant de raconter les opérations de seconde importance.

Il fallait une porte. Un violent coup de ciseau accomplit cet acte. Un bourrelet, vivement enlevé donne un solide point d'appui aux vieilles boucles et courroies, dues à la générosité du maître cordonnier, et la porte fut.

Le tailleur se lance ensuite sur les cordeaux de piquets.

Perçant de petits trous, à égales distances, sur tout le pourtour du bas, il y introduit des cordeaux, ayant pour mission de s'accrocher aux piquets, dans les moments opportuns.

C'est fini. Le couturier, la sueur au front et le sourire aux lèvres, me présente ma tente, et je fus bouleversé.

J'ai toujours admiré le courage et l'adresse de ce jeune ouvrier, à qui je persiste à refuser toute notice biographique. Quoique confondu de son savoir-faire, je ne l'en remerciai pas moins, avec cent sous de pourboire, de m'avoir construit un abri, appelé plus tard à m'accompagner dans ma poursuite de cet insaisissable Bou-Amema.

L'existence est parsemée de faits aussi étonnants, et il faut que l'âme humaine soit bien ferrée pour résister aux chocs que la brutalité des choses lui fait si souvent éprouver.

Trêve de réflexions philosophiques. C'en était donc fait. Là, sur le plancher de la chambre Q pour huit hommes, gisait l'amas de toile qui devait me dérober aux tempêtes. Je me livrais entièrement à la joie.

Mais, ô déception! comment faire tenir cette tente debout?… Quels piliers pourraient être dignes de soutenir dans les airs le fruit de tant de travail?…

Les supports ordinaires ne suffiraient jamais,—leurs minces contours leur ôtant la force d'accomplir une telle besogne.—Il faut donc trouver autre chose…

Penché à la croisée, ayant à l'oeil cette ténacité rêveuse qui s'accroche à un objet sans le voir, je me plonge dans de lugubres rêveries…

Mon esprit se perd de plus en plus dans les difficultés du dilemme que j'avais juré de résoudre… Tout à coup retentit un cri sourd, inhumain, féroce.

Je tourne la tête et vois mon ordonnance. Il y a quelque chose de fatal dans son regard avide, obstinément fixé sur un objet appuyé contre les baraques du génie.

Sauvé! m'écriai-je… mais comment m'en emparer?… Le génie ne rend jamais son bien… Ce morceau de bois sera à moi, affirmai-je en rugissant. Et dès cet instant, le génie dut trembler.

Il fait nuit. L'orage, secondé par de noirs nuages, fait entendre, dans l'immensité du lointain, le glas funèbre de son approche. Le vide noir enveloppe la terre et l'espace de son linceul de nuit.

Quelques grosses gouttes de pluie, tombant méthodiquement, font gémir les feuilles affolées. La ville est déserte, ses habitants renfermés.

Seul, un homme aux allures mystérieuses et portant à la bouche le sinistre rictus des criminels, marche à pas lents, dans le sentier du mal.

Arrivé près du mur où doit se commettre le crime, un sourire sardonique illumine son visage, à la vue de l'isolement que l'entoure, et… cinq minutes après, il rentrait dans la chambre Q pour huit hommes: la pièce de bois était conquise.

Le lendemain, le menuisier la coupe en trois longueurs.

Deux, mesurant un mètre, servent de piliers et portent des tenons à leurs extrémités supérieures. La traverse, mortaisée aux deux bouts, relie les montants, et ma tente avait des supports.

Il me semble superflu de suivre ma tente dans ses nombreuses pérégrinations.

Lancée dans une campagne aventureuse, elle visita maints endroits et dut se déplacer souvent.

Les paysages qui lui donnèrent l'hospitalité présentent peu de variétés. Tantôt, fichée au sol, dans quelque endroit sablonneux, elle devait faire d'héroïques efforts pour résister aux vents en furie; tantôt, accrochée aux flancs d'une montagne à pic, elle prenait les airs penchés très-intéressants à analyser.

L'alfa et le thym lui firent souvent un entourage épais et odoriférant; par contre, le salpêtre des schotts lui témoignait bien peu de sympathie.

Elle eut maintes fois à maugréer contre les rochers qui se refusaient obstinément à lui accorder droit de demeure, et elle ne se trouva réellement solide au poste qu'au lieu où elle vient d'élire domicile pour trois mois.

En cela, elle rivalise de satisfaction avec son propriétaire, qui souvent fut très-ennuyé d'avoir à l'arracher au gîte à des heures indues.

Ma tente se présente donc au lecteur avec une installation de trois mois.

J'en profite pour livrer à la postérité un voyage d'exploration descriptive dans ses parages extérieurs et intérieurs.

Une installation de trois mois nécessite quelques difficultés dans le choix du terrain. Aussi n'est-ce qu'à la suite de profondes études qu'un résultat satisfaisant put être obtenu.

La porte est au sud, ce qui est assez dire que la face opposé est au nord. Croyant alors qu'il est inutile d'orienter les autres côtés, j'ajouterai que le terrain, au sud, s'affaisse lentement vers une riante et boueuse rivière qui coule à cent pas d'ici.

II

L'AUTEUR

Le moi est haïssable, dit Balzac, et il a dit vrai. J'ignore s'il existe quelque chose de plus lourdement bête que le moi, et j'ajoute, avec énergie, que la fatuité et l'égoïsme sont deux malins compères, qui conspirent contre la tranquillité des humains.

Pas n'est besoin, comme vous le voyez, d'avoir recours à M. de la Palisse pour trouver ces graves vérités. Mais, grand Dieu! ce tribut payé à d'honnêtes maximes ne me permet pourtant pas de faire ici le portrait de mon voisin.

Il faut bien, pour la clarté des événements de ce voyage, que je me présente au public, et, au risque d'ennuyer Balzac, je parlerai un peu de moi dans ce chapitre. Aussi, m'y voilà.

Je suis né comme tout le monde d'un père et d'une mère. Ils n'étaient ni riches ni pauvres, et de plus résidaient à Saint-Vincent de Paul.

Aucun événement remarquable ne signala mon entrée en cette vie, si ce n'est le grand choléra de 1852. Je n'en fus probablement pas cause.

Mon enfance ne se distingua par aucune qualité caractéristique, sauf un goût prononcé pour la pêche à la ligne, et une passion pour le latin. Des nuits entières je fus la terreur des barbues et anguilles de l'anse à Bleury, et à quinze ans j'étais en rhétorique.

Là s'arrêtèrent mes succès de collège, et après quelques autres triomphes à la ligne, je songeai à me créer une position. J'y ai bien réussi: je suis soldat.

Quant à mon physique, sachez donc tous que j'ai vingt-huit ans et cinq pieds dix pouces. Je porte moustache et barbe au menton. J'ai l'oeil brun le soir et gris le jour. Je n'ai ni taches de rousseur, ni grains de beauté nulle part. Je monte médiocrement à cheval, je tire mal de l'épée et très bien au pistolet. Je suis robuste et je ne sais pas danser. J'ai les cheveux très-noirs, un nez drôle et beaucoup de dettes.

J'étudie l'allemand et l'arabe. Je connais bien l'anglais, et j'habite l'Algérie. J'aime beaucoup le Canada, et je loge au troisième étage. Je raffole de la chaleur, et je sais un peu parler français.

Étant en outre affligé d'un petit talent de joueur de flûte, je file des sons si doux, si doux,—et je ne me gonfle certainement pas les joues.

Dernier détail, non le moins important, je me nomme Joseph, et je ne m'en réjouis pas. Ce nom m'a suivi jusqu'à ce jour, et je me suis toujours efforcé de ne pas en avoir l'air.

Là-dessus je me lâche, et vous emmène à ma suite sur les hauts plateaux algériens.

Assis au milieu de ma tente, je fais face au sud-est, et, suivant cette direction du regard, on y voit mon bidon. Je l'empoigne.

III

LE BIDON

Je voudrais connaître le gaillard qui a fait mon bidon. Je lui donnerais une partie de ma pension de retraite, pour le récompenser des services que son oeuvre m'a rendus.

Le bidon est un monde, et ceux qui n'ont jamais apprécié ses qualités après la grande halte sont à plaindre. Tout est dans le bidon, et le mien est fameux.

Son gouffre de deux litres servit à bien des hôtes. A l'eau boueuses des Rédirs succéda l'eau salée des schotts. Celle-ci se laissa facilement remplacer par une boisson claire et limpide, mais pas souvent.

L'absinthe, le vin, le marc de café, la cerisette y jouèrent aussi un certain rôle dans les bons moments; mais, grand Dieu! que ces bons moments furent clairsemés!

A l'instant où j'écris, mon bidon n'a pas du tout l'air intéressant, et, avant de vous dire en quoi il pêche, je vous narre les détails de son physique.

Ovale d'aspect et arrondi de flancs, mon bidon a deux entrées: une petite et une grande. Ces entrées font saillie en forme de goulots. Deux bouchons de liège empêchent le contenu de sortir du contenant.

Le fer-blanc est le métal de sa confection. Deux oreillettes, scellées de chaque côté, reçoivent une banderole qui permet de le suspendre aux épaules.

Le bien-être et les ordres exigent que le bidon soit recouvert de l'étoffe de vareuse hors de service. Le mien a double couvert, et, pour ce, je veux que son contenu ait une double fraîcheur.

Son physique examiné, je vous dis pourquoi il est actuellement dénué d'intérêt palpitant.

Placé dans la partie sud-est de ma tente—chose que j'ai eu l'honneur de dire plus haut,—mon bidon penche du côté de la riante et boueuse rivière, et apparaît au voyageur avec une oreillette en moins et le bouchon du grand goulot perdu.

L'oreillette disparut au fond d'un puits salé, et j'ignore les détails de la perte du bouchon.

Un arrangement spécial de courroies compliquées remplaça l'oreillette, et au bouchon de liège succéda un chiffon roulé.

Ces détails sont navrants pour l'honneur de mon bidon; mais je ne puis les omettre sans manquer à la vérité, apanage de tout voyageur honnête.

Il n'est pas impossible de comprendre que le pauvre diable, affublé d'appareils aussi étranges, n'ait pas du tout le petit air fin de circonstance.

Certainement qu'il serait impardonnable, s'il ne contenait pas, en ce moment, un bon litre de vin que le Juif de là-bas vient d'y verser.

Aussi, je prie ceux qui s'intéressent à mon bidon de glisser légèrement sur ses peccadilles. Faisons ensuite un petit mouvement vers le sud-est, et lançons nos regards sur mes godillots. Je ne les lâcherai pas avant la fin du chapitre suivant.

IV

LES GODILLOTS

Alexis! ô Alexis! as-tu pu fabriquer mes 28, et vivre encore!

Bien des travaux fameux furent abattus dans les temps homériques!
Hercule nettoya les classiques écuries d'Augias et vainquit l'hydre de
Lerne; Achille fit des prodiges devant Troie, Alexandre conquit l'Asie;
César, les Gaules, et Annibald se maintint quatorze ans en Italie.

Mais toi, seul d'entre tous les Alexis, tu fis mes godillots, ce qui est bigrement fort, je te le jure!

Ils débutèrent à mon service le 11 juin 1879, à dix heures du matin, et deux fois depuis le cordonnier eut à leur donner du coeur au ventre, à raison de trois francs chaque fois.

Ces détails écartés, je me plais à constater qu'ils se conduisirent consciencieusement.

En tout temps ils restèrent attachés à mes pas, et ce septième jour, déjà dit, les trouve aussi fermes que jamais, si ce n'est un peu fatigués.

Quelle épopée que leur existence! Un exemple seul démontrera l'importance de leurs fonctions: pendant onze mois ils firent cent soixante-quatorze étapes, ce qui, avec une moyenne de trente kilomètres par étapes, leur donne un actif de cinq mille deux cent vingt kilomètres, soit près de quinze cents lieues.

Aussi, je serais embarrassé s'il me fallait écrire leur histoire en un seul volume. Je préfère leur accorder un chapitre unique, dont le laconisme donnera plus de poids aux quelques lignes que je leur consacrerai.

On a osé attaquer la valeur du godillot. On a été jusqu'à lui opposer le brodequin napolitain, que les décisions ministérielles appellent à lui succéder.

O ingratitude militaire, où descends-tu te loger! quel est le vieux troupier qui aura le courage de conspirer contre toi, légendaire soulier de France! Il faut avoir l'âme bien mal équilibrée pour oublier le bonheur que tout soldat éprouve à la vue d'un godillot, paré d'une guêtre, à laquelle il ne manque pas même un bouton.

Je sens une profonde émotion s'emparer de mon âme. Et je jure ici, par les milliers de kilomètres foulés par eux, par les innombrables écorchures qu'ils engendrèrent, par leur air bête, enfin par tout ce qu'il y a de plus sacré chez une naïve chaussure, je jure donc que, tant qu'une goutte d'un sang pur et clair colorera mes veines, je défendrai les godillots.

Après cette exclamation passionnée, je redeviens calme, et je continue.

Dans un moment d'humeur noire, je pourrais leur reprocher d'avoir trop facilement offert l'hospitalité aux sables du désert et aux boues des marais.

Mais, revenant à de plus tendres sentiments, je leur pardonne pour ne me rappeler que les brillants jours de revue.

Alors, comme mes souliers se paraient d'une auréole pure et sans tache!

Reluisant d'un cirage glacé, entourés de guêtres bien blanches, il me semble encore entendre la musique de leurs clous, battant allègrement le pavé.

Hélas! ces agréables visions sont déjà loin dans l'oubli des siècles, car les dernières phases de notre liaison viennent de se dérouler dans l'alfa des hauts plateaux.

Depuis mon installation de trois mois, ils prennent un repos bien acquis, mais certains signes caractéristiques annoncent chez eux un ennui remarquable.

Devenus durs et tordus par suite d'une non-activité aidée du soleil, ils rechignent à couvrir mes pieds pour de simples promenades.

Un peu de suif de chandelle les ramène vite au sentiment du devoir, mais ils retombent bientôt dans une apathie malséante.

Ce qui prouve que les godillots sont dignes de chausser nos braves militaires, et que les longues routes peuvent seules les satisfaire.

Je répète encore: En moi, ô inséparables compagnons de mes courses, vous trouverez toujours un admirateur, outré de voir le brodequin désigné pour vous remplacer!

Il me répugne beaucoup de faire ces tristes pronostics. Que voulez-vous cependant, ces braves chaussures vont disparaître des traditions, et, fidèle aux principes de la chevalerie française, je salue ceux qui tombent.

Répondront-ils: Morituri te salutant? Hélas! je ne sais!

V

LE KÉPI

Du soulier passer au képi, sans transition aucune, est quelque peu illogique, et je laisse la responsabilité de ce fait aux événements qui permirent à mon képi de s'accoler à mes godillots.

En voyageant autour de ma tente, le sort a voulu qu'un rapprochement aussi baroque qu'un soulier fraternisant avec un képi se produisit.

En effet, presque à l'est de l'auteur, repose son képi, recouvert du couvre-nuque traditionnel.

Le képi a du bon. Malgré la sagesse des commissions d'habillement, aucune décision grave n'est encore venue le troubler. On l'a bien orné d'une visière laide et excellente, mais enfin rien encore pour sa suppression.

On a parlé du casque allemand comme devant lui succéder; quelques régiments seuls eurent le plaisir de l'essayer.

Le casque indo-anglais montra quelque temps des velléités de vouloir couronner la tête de nos troupiers, mais il ne tint pas ferme.

Le shako français a aussi été fortement ébranlé dans ses bases.

A l'heure où j'écris cependant, je ne sais encore rien de positif sur son sort futur.

Enfin, sans arrière-pensée, le képi existe, et j'en ai un.

Je me rappelle toujours, avec une certaine horreur, le premier jour de mon installation militaire. On me conduisit au magasin d'habillements.

Ma tenue comportait le képi qui, couvrant consciencieusement ma tête, l'aurait entièrement fait disparaître sous sa large structure, si mes oreilles, naturellement bien développées, ne l'avaient arrêté dans sa marche descendante.

Ma malheureuse tête, ornée d'un pareil appendice, présentait une piteuse apparence. Le bas du visage et le nez seuls étaient visibles. Quant aux yeux, il était permis de présumer qu'ils existaient; mais l'énorme abat-jour qui me servait de visière empêchait tout oeil indiscret de les voir.

En entrant dans la chambrée, mon premier soin fut d'ôter mon képi et de l'examiner avec un intérêt bien légitime.

J'étais peiné de le voir si grand, et je me disais que le diamètre de son ouverture aurait pu satisfaire une tête de géant de bonne famille.

Un troupier, bien intentionné sauva la situation en trempant mon képi dans l'eau, et je fus fort étonné, quand il fut sec, de le voir présentable.

De là date mon attachement pour ce mémorable couvre-chef.

Lui aussi m'accompagna partout, et s'il n'empêcha pas le soleil de me cuire le visage, du moins fit-il son possible.

Dans nos dernières excursions, il ne marchait jamais seul. Toujours il réclamait,—aidé en cela des ordres du colonel,—le couvre-nuque, qui jadis était blanc.

Un endroit quelconque de la tente le satisfait la nuit, et jamais il ne fut nuisible.

Depuis que j'ai entrepris le récit de mon voyage circulaire, une tendance marquée de se loger à l'est s'annonce chez lui. Ce qui explique sa proximité de rapport avec mes godillots.

La provenance de cette estimable coiffure est encore incertaine dans ma pensée. Cependant, je la soupçonne, à certains airs maladroits de sortir des ateliers d'Alburac.

Ce dernier monsieur est un excellent tailleur militaire, et, comme spécialiste, il est fort.

Dans le genre képi, sauf un écrasement particulier des parois, il ne se distingue que médiocrement. Quelques trous inutiles, préposé à introduire l'air au crâne, semblent bien être percés sur les côtés. Mais cela demande l'oeil d'un scrutateur convaincu pour le constater.

Des passe-poils, bleus dans leur début, parent le képi; mais ils manquent vite à leur mission, et ils ne deviennent pas bleus du tout au bout d'un mois de service.

Le couvre-nuque, tout en faisant fonction de protecteur contre le soleil, réussit énormément à bosseler le képi.

Enfin, tout conspire pour le rendre insignifiant, et le mien, plus que tous, est mal partagé.

Je ne lui en veux pas pour cela. Sa carrière est déjà longue, et dans quelques jours on le verra retourner au néant. Alea jacta est.

VI

LA MUSETTE

Je suis triste comme une feuille d'automne.

Mon installation de trois mois n'était qu'une vague mystification. Demain, la plaine me verra de nouveau engendrer des triangles de mes jambes fatiguées.

C'était écrit que ce Bou-Amema introuvable serait partout au même moment.

Poussant une pointe à l'ouest; la rumeur l'annonce à l'est, et le petit journal *** contredit ces deux données, et le place aux antipodes.

C'est un rude Bou-Amema que ce révolté-là, et la multiplication des pains de l'Évangile devrait bien se voiler la face devant lui.

Plus nous marchons, plus il se sauve, en cela réside toute la guerre que nous faisons ici.

Le mode d'agir de ce guerrier est quelque peu original. Je me permets de vous instruire là-dessus.

Il arrive près d'une de nos tribus fidèles:

—Voulez-vous me suivre?…

—Hein!… vous refusez?… psitt… têtes coupées.

—Vous venez?… très-bien… troupeaux razziés.

Aimable alternative! cous hachés d'un côté et pillage de l'autre. Voilà où en sont nos Arabes fidèles.

Vis-à-vis des Européens, il est plus et même trop galant.

Il fusille les hommes, embrasse et viole les femmes, enlève les enfants, se moque des colonnes lancées à sa poursuite, et va tranquillement faire sa sieste dans ses utiles Ksours du Sahara.

Nous, les Français, nous sommes bons, archibons,—je ne dirai pas bêtes,—pour ce garçon-là, et je conseillerais de le fusiller et de le refusiller, si nous le pinçons, ce qui est problématique.

Enfin, vogue la galère, et va pour la poursuite!

Cela ne m'empêchera morbleu pas de continuer à édifier le chef-d'oeuvre du Voyage autour de ma tente, coûte que coûte.

Et moi qui voyageais si doucement! J'étais bien heureux dans ma tranquillité de sybarite! Que l'alfa de ma couche me semblait tendre!

Sauf les quelques milliers de puces qui me stimulaient, je passais de si belles nuits sans sommeil!

Les jours, se succédant, accumulaient dans mon âme une si abondante dose d'un ennui bienfaisant!

Comme la riante et boueuse rivière chantait bien, en courant gaiement, entre les roseaux de ses rives vaseuses!

Quelles luttes n'ai-je pas eu à soutenir contre les moustiques, assidus visiteurs de mes pénates!

Quel… Mais j'étais sur le point d'oublier le siroco du désert, le classique siroco du Sahara, le seul siroco qui existe.

Ingrat! j'allais oublier ses passages quotidiens.

Fidèle au rendez-vous, le siroco annonçait chaque soir son arrivée par un je ne sais quoi qui nous faisait immédiatement entrer sous la tente et fermer tout.

Et les scorpions! familiers du voisinage, ils habitaient les sacs, les couvertures, les habits et exigeaient une hospitalité soutenue qu'ils payaient d'un coup de dard!

Le majestueux cafard, grave, inoffensif et ne demandant que la vie sauve, venait aussi rouler sa boule dans notre camp!

Et les araignées! Et les tarentules! Et les mouches! Et les coléoptères de tous grades et de toutes espèces, camarades, à effets gradués d'embêtement, dont la présence savait si bien charmer mon réduit! Hélas! je vous quitte tous, et demain je pars!

J'implore votre sensibilité, cher lecteur, car c'est ici, je vous le dis en vérité, l'endroit où vous devez la faire entrer en scène.

Versez donc deux pleurs au moins, et ma musette vous en sera reconnaissante.

Ma musette est voisine de mon képi. Elle infléchit vers le nord-est.

Son ventre regorge d'un monde que je mettrai à découvert plus tard.

Je l'ai un peu négligée dans ce chapitre, mais j'ai des retours touchants, et je saurai bien me faire pardonner cet oubli apparent.

Je ne sais d'où vient la musette. Dès les temps les plus reculés, la musette existait. On l'appelait besace ou de tout autre nom.

La musette remplace avantageusement, chez l'humble militaire, l'élégante sacoche de nos officiers.

Les billets de banque et quelques luxueux articles de toilette encombrent la sacoche. Un morceau de pain, plus souvent un biscuit, accompagné de quelques grains de riz et de café, composent toute la cargaison d'une musette ordinaire.

On y ajoute cependant, dans certaines circonstances rares, du lard, des oignons, de l'ail; mais c'est du dernier luxe.

Quelques troupiers, très-belliqueux, arrangent leur musette en un étui long et effilé, dans lequel ils faufilent leurs cartouches.

La proximité de l'ennemi recommande cette mesure. Cependant, j'en suis encore à m'en demander l'urgence en face de Bou-Amema, qui ne nous a pas gâtés de son voisinage.

La musette se porte en bandoulière au moyen d'une banderole d'épaule. Trente centimètres de long sur vingt de hauteur sont les calculs de ses dimensions les plus en vogue.

La partie intérieure dépasse la partie extérieure d'une certaine longueur, qui se rabat et s'attache à deux boutons.

La toile est l'étoffe de sa confection. Voilà la musette.

La mienne n'entre pas dans la catégorie des musettes ordinaires, et je cache dans ses replis une longue liste d'objets, que je tâcherai de déchiffrer plus tard.

Il me faut, pour cela, un peu de recueillement. Là-dessus, croyez-m'en, passons au havre-sac.

VII

LE HAVRE-SAC

Ce meuble occupe le nord de ma tente.

A propos, je vous demande pardon de parcourir ainsi la rosette des vents. Cela entre dans la clarté du récit.

Ma tente est presque circulaire dans sa base, et, pour l'intelligence des événements, il me faut la boussole.

Sans elle, aucune donnée ne pourrait réussir dans ce travail.

Aussi, c'est entendu, on ne me reprochera ni les points cardinaux, ni les points intermédiaires, et cette concession accordée aux grincheux m'autorise à revenir à mon sac.

Il est au nord, c'est-à-dire vis-à-vis de la porte de ma tente.

Son utilité, en station, réside dans les services qu'il me rend pendant mon repos: il me sert d'oreiller.

J'avouerai, pour être véridique en tout, qu'il est un peu dur, mais l'habitude émousse les sensations, et ma tête se porte un peu moins bien pour cela.

En route, il prend sa revanche et se fait sentir par un attachement variant de vingt-cinq à trente kilogrammes de poids.

Une étape, d'une vingtaine de kilomètres, permet encore de dédaigner le sac, mais trente-cinq l'alourdissent, et en approchant de la cinquantaine, il devient tout à fait exigeant.

J'écris un peu d'après mon expérience personnelle. Cependant, toute abstraction faite du sentiment égoïste, je ne crois pas mentir en affirmant que j'exprime, à peu de chose près, l'opinion générale.

Le soldat s'est moqué, se moque encore et se moquera toujours du sac, à qui il applique toutes sortes de noms dérisoires: emplâtre, as de carreau, Azor, etc.

Quelquefois, un troupier bien fatigué l'interpelle pendant une halte.
Mettant le pied dessus, il lui demande, d'un petit air engageant:
«Veux-tu me porter maintenant? Il y a bien assez longtemps que je le
fais. A ton tour.»

Le sac, restant calme et digne, ne répond pas, comme vous le pensez bien, du reste.

A la halte suivante, un autre soldat facétieux dit aux camarades qui l'entourent: «Ce n'est pas le sac qui me fait mal, ce sont les bretelles.»

Cette farce, lancée je ne sais combien de fois, trouve toujours écho chez les auditeurs, qui rient jaune. Bien entendu, le sac reste digne et ne répond toujours pas.

L'épithète pharmaceutique s'applique quand on veut réunir le camarade et son sac dans une même insulte:

«Regardez-moi donc ce type, il doit être rudement malade, quel emplâtre dans le dos!»

Le soldat interpellé se charge de répondre pour lui et pour son sac. Je vous fais grâce de ses répliques.

L'as de carreau nous vient des Joyeux, d'après la légende.

Ils firent une chanson là-dessus, et le refrain se termine par ceci:

Portons gaiement (bis) l'as de carreau (bis),
Portons gaiement l'as de carreau.

Je l'ai dit plus haut, le sac se venge au centuple des quolibets et surnoms dont on le gratifie.

Le havre-sac est ancien, et je ne me rappelle pas quand il fut introduit dans l'armée.

Il se divise ne plusieurs modèles, et les habiles directeurs de l'équipement militaire ne cessent de l'améliorer.

Le dernier paru est fait de toile noire. Il porte d'inextricables courroies, ornementées de boucles nombreuses et d'anneaux de toutes espèces.

Ce sac peut avoir du bon, mais ce qui me chatouille agréablement, c'est que tout le monde le trouve commode, excepté ceux qui le portent.

Cela entrait peut-être dans l'idée de l'inventeur.

Bien d'autres sacs sont en usage. Le meilleur est celui en peau de veau, avec deux simples bretelles.

Celles-ci, attachées au haut du sac, enlacent les épaules du soldat, et, passant sous les bras, viennent se boucler au bas. Il est simple, ce sac-là, et peut être chargé sans l'aide du camarade.

Si un écrivain intelligent pouvait saisir et traduire les émotions et sensations que le sac causa, depuis qu'il existe, il n'y aurait pas assez de papier, dans l'univers connu pour les imprimer.

Chaque individu a ses idées là-dessus, et, comme tel, je vais essayer de faire connaître ce que mon vieux sac, en peau de veau, m'a appris pendant notre accointance.

La première chose par laquelle il se fit connaître fut la fatigue, et celle-ci, il me la prodigua ferme.

Dans le commencement de mon apprentissage militaire, un engourdissement grave me saisissait aux épaules. Puis venait le manque de circulation du sang, que me faisait enfler les mains et leur donnait des dimensions à faire rougir n'importe quel géant.

A cela s'ajoutaient de sérieuses crampes dans les reins, accompagnées de désordres dans la respiration.

Peu à peu, l'habitude finit par faire disparaître ces légers désagréments, et bientôt, à l'arrivée à l'étape, il ne restait plus qu'une vague fatigue, facilement secouée.

Ces ennuis physiques écartés, mon sac me laissa les loisirs de faire quelques remarques philosophiques sur ses agissements.

C'est alors que j'appris jusqu'à quel point la fatigue est capricieuse et facile à oublier.

Ainsi, en marche, si la pluie arrose une colonne, l'homme dédaigne tout de suite le sac pour ne jurer que contre l'eau et la boue qui l'ennuient.

Ou bien, après une longue journée de route, quand les jambes ont à peine la force de traîner le corps, tout est oublié, soif, maladie, fatigues, etc., enfin tout, si l'ennemi est signalé.

Le troupier, quelque fourbu qu'il soit, reprend vigueur au moment du combat et se bat douze heures sans boire ni manger.

Le sac est complètement dans l'ombre pendant ce temps. On n'y pense pas.

J'ai aussi remarqué que l'homme se remonte comme une horloge.

La veille au soir, on annonce, pour le lendemain une étape de quarante kilomètres. Tout de suite, le soldat se stimule pour les quarante kilomètres en question.

Gare le sac, si, par malheur, le hasard veuille que l'étape soit plus longue que celle annoncée! Pendant les dernier kilomètres non prévus, il règne en maître et éreinte le malheureux soldat, qui se dit, en perdant courage, qu'on l'a indignement trompé.

La morale de ceci est que l'on doit toujours un peu exagérer la distance à parcourir le lendemain.

Quelle joie quand le soldat s'aperçoit qu'il est à destination avant le moment fixé dans son imagination, le sac ne s'étant pas fait sentir!

Tout ceci prouve que le sac n'est pas une petite affaire.

Actuellement assis en face de lui, dans ma tente, je ne puis lire dans sa physionomie rien qui fasse penser aux drames dont il est souvent la cause.

Ainsi, je sais beaucoup de suicides dus au sac.

En campagne, en Afrique surtout, le traînard met son sac par terre, s'assied dessus, regarde les camarades disparaître dans les brumes lointaines de l'horizon, pense à ce qu'il a de plus cher, arme son fusil et se fait sauter la cervelle.

A l'appel du soir:

—Un tel?

—Manque.

Encore un suicide probablement, et l'on n'y pense plus.

Voilà des coups du sac.

Il ne faut pas trop lui en vouloir cependant, car le diable m'emporte si je le crois responsable des ses actes.

Quoi qu'il en soit, ajoutons à ce qui précède: les désirs de quitter l'armée, les pleurs parfois arrachés au conscrit, les regrets d'avoir quitté le tablier de la maman, les désirs ardents de retourner auprès d'une fiancée, les résolutions d'abandonner les aventures guerrières, les souvenirs cuisants d'un passé heureux, les projets de mieux se conduire en rentrant chez soi, les idées de suicide, etc.: ajoutons tout cela dis-je, et quantités incalculables d'autres choses, et l'on aura une bien faible idée de l'importance du sac.

Je le vante peut-être un peu trop, car je m'aperçois que ma vieille pipe s'est éteinte, sur ces derniers mots. Est-ce de jalousie? Je ne le crois pas.

Pour nous en rendre compte, lisons le chapitre suivant.

VIII

LA PIPE

La pipe fait intégralement partie de tout troupier qui se vante d'être bien monté en campagne.

Elle est aussi nécessaire que le biscuit, voire même le biscuit de réserve.

Elle est de toutes les sauces. Elle prend part aux joies et aux douleurs. Fidèle jusqu'à la témérité, elle se permet de brûler même pendant le combat.

Elle se place partout et n'encombre jamais.

La pipe est fort répandue dans les armées de terre et de mer. C'est surtout dans cette dernière qu'elle domine en maîtresse.

Dans l'armée de terre, elle est actuellement quelque peu en guerre avec la cigarette, qui menace de la détrôner.

Je ne cite pas le cigare, que les guerriers gommeux seuls utilisent.

Cependant, toute chose considérée, la pipe occupe encore un très-haut rang, et ceux qui la connaissent en artistes dédaignent complètement les autres articles.

Enfin la pipe est l'apanage du vrai brave, et, partant, j'en ai une.

Grande est la variété des pipes patronnées.

La Gambier est séduisante, de bon goût, mais, fragile, elle demande beaucoup de soin.

Le Meerschaum est du plus parfait pschutt, et il faut être bien bourré de billets de banque pour arborer un pareil luxe.

Le bois est solide et plus pratique que les autres substances. Aussi est-il très-répandu comme matériel en usage.

La corne sert à orner utilement les tuyaux conducteurs, et s'introduit dans la bouche.

Les pièces d'ambre ne s'adaptent généralement qu'aux tuyaux de luxe, et bien peu figurent parmi les pipes de la menue soldatesque.

Les bols varient de grandeur. Les plus usités peuvent s'offrir de deux à trois grammes de tabac, à chaque feu.

On est peu difficile sur la qualité du tabac.