JOSEPH DAUTREMER
Consul de France,
Chargé de Cours à l'École des Langues Orientales
LA GRANDE ARTÈRE
DE LA CHINE
LE YANGTSEU
LIBRAIRIE ORIENTALE & AMÉRICAINE
E. GUILMOTO, Éditeur
6, Rue de Mézières, PARIS
DU MÊME AUTEUR
L'Empire Japonais et sa vie économique. Un volume in-8º broché, avec illustrations et carte hors texte. 6 fr.
Type de pont chinois.
JOSEPH DAUTREMER
Consul de France,
Chargé de Cours à l'École des Langues Orientales
LA GRANDE ARTÈRE
DE LA CHINE
LE YANGTSEU
LIBRAIRIE ORIENTALE & AMÉRICAINE
E. GUILMOTO, Éditeur
6, Rue de Mézières, PARIS
LA GRANDE ARTERE DE LA CHINE
LE YANGTSEU
CHAPITRE PREMIER
I. Le Yang-Tseu-Kiang et ses affluents.—II. La navigation sur le Yang-Tseu.—III. Essai de navigation à vapeur sur le haut-fleuve.—IV. Les rives du fleuve et leur aspect; dangers de la navigation sur le haut-fleuve.—V. Climat.—VI. Les provinces arrosées par le Yang-Tseu et leurs productions.—VII. Origine des Chinois.—VIII. Caractère du Chinois.
I.—Le Yang-Tseu-Kiang, dit aussi Ta-Kiang[1] ou grand fleuve, et plus généralement connu des riverains sous le nom de Kiang, «le fleuve», le fleuve par excellence, prend sa source dans les montagnes du Thibet, et se jette à la mer non loin du grand centre commercial de Changhai. Il coule de l'ouest à l'est et, soit par lui-même, soit par ses affluents, arrose les provinces du Yunnan, du Sseu-Tchuen, du Kouei-Tcheou, du Houpe, du Hounan, du Kiang-Si, du Ngan-Hoei, et du Kiang-Sou. Il parcourt donc la Chine dans toute sa largeur, de l'occident à l'orient, et il a une longueur totale d'environ 4.845 kilomètres.
[1] Dans cet ouvrage, j'ai transcrit les noms chinois suivant l'orthographe française, par la raison bien simple qu'il n'existe pas, comme pour le japonais, de méthode internationale adoptée par tous les sinologues des divers pays et servant à transcrire les sons chinois. Cependant, pour les noms des ports ouverts, j'ai eu soin, à côté de l'orthographe française, de mettre entre parenthèses l'orthographe anglaise; car c'est sous cette dernière forme que les ports ouverts de la Chine sont connus des étrangers. La langue anglaise est le véhicule nécessaire, indispensable, des affaires en Extrême-Orient, et les maisons de commerce, à quelque nationalité qu'elles appartiennent, traitent leurs opérations en anglais. C'est un fait dont il faut tenir compte dans nos relations avec la Chine, et nos négociants doivent se persuader que sans l'anglais ils ne pourront rien entreprendre dans les ports de l'Empire chinois.
Sur la rive droite, dans la province du Yunnan, la première qu'il traverse, il n'a pas d'affluents bien considérables, mais seulement de petits torrents peu longs et peu larges qui viennent des hautes montagnes mêler leurs eaux aux siennes.
Dans le Kouei-Tcheou, prend naissance la rivière Wou qui s'unit au Yangtseu à quelque distance de Tchong-King, dans la province du Sseu-Tchuen; un autre affluent, plus petit, le Li-Tchuen, se jette dans le fleuve un peu en aval du précédent.
Dans la province du Hounan, la rivière Yuan constitue un affluent indirect du grand fleuve en ce sens qu'elle tombe dans le lac Tong-Ting, lequel communique avec le Yangtseu au port de Yao-Tcheou; il en est de même de la rivière Siang, un peu à l'est de la dernière, et qui se dirige aussi vers le lac Tong-Ting après avoir arrosé la capitale de la province Tchang-Cha-Fou. Enfin, le dernier affluent considérable est le Kan-Kiang qui traverse la province du Kiang-Si et se jette dans le lac Poyang, lequel communique avec le Yangtseu au petit port de Hankeou.
Les affluents de la rive gauche sont plus importants. Nous avons d'abord le Yalong, descendu lui aussi des montagnes du Thibet et qui rejoint le Yangtseu à la limite des provinces du Yunnan et du Sseu-Tchuen; la rivière Min, qui arrose la ville de Kia-Ting et se mêle au fleuve à Sou-Tcheou; le Kia-Ting, qui a son embouchure à Tchong-King; la Han, qui prend sa source dans les montagnes du Chen-Si, sur les confins du Sseu-Tchuen, et vient se jeter dans le fleuve entre Hankeou et Hanyang. Cette rivière est l'une des plus importantes du bassin du Yangtseu; les grosses barques peuvent la remonter depuis Hankeou jusqu'à Siang-Yang-Fou, au nord de la province du Houpe, et le trafic y est considérable.
Depuis Hankeou jusqu'à Tchen-Kiang, premier port ouvert à l'embouchure du fleuve, il n'existe pas d'affluents valant la peine d'être cités.
II.—Le Yang-Tseu-Kiang est navigable jusqu'à la ville de Tchong-King, c'est-à-dire sur une longueur de 1.500 kilomètres environ. Dans cette partie de l'immense empire chinois, le Yangtseu est non seulement la principale, mais encore la seule voie de communication entre les régions de l'ouest et la côte; en effet, comme il n'existe pas de routes, tout transport se fait par eau, soit par le Yangtseu, soit par ses affluents et les canaux ou arroyos creusés pour les faire communiquer entre eux.
Depuis Changhai jusqu'à Hankeou et Itchang les bateaux à vapeur peuvent remonter le fleuve: grands ferry-boats du type américain jusqu'à Hankeou, et ferry-boats plus petits, à cause de la moindre profondeur des eaux, jusqu'à Itchang.
De nombreux bateaux à vapeur sillonnent le fleuve; ils s'arrêtent à tous les ports ouverts et ils y embarquent ou débarquent voyageurs et marchandises. Ils appartiennent à plusieurs compagnies, dont trois sont les plus anciennes:
Jardine, Metheson and Cº, propriétaire de trois vapeurs;
Butterfield and Swire, avec également trois vapeurs;
China Merchant Steam Ship Cº, compagnie chinoise fondée par Li-Hong-Tchang, avec aussi trois vapeurs.
A ces compagnies qui effectuaient un service régulier de passagers venaient s'ajouter deux autres compagnies; elles ne faisaient que le service des marchandises et ne s'arrêtaient pas à quai dans les ports intermédiaires entre Changhai et Hankeou.
Tels étaient les services de transport entre Changhai et Hankeou jusqu'en 1898; depuis, la concurrence s'est établie, les Japonais, les Allemands, et même les Français ont installé des compagnies de navigation sur le Yangtseu; les Japonais d'abord, avec quatre bateaux, les Allemands avec trois, et enfin les Français avec deux.
La navigation sur le Yangtseu est relativement facile dans toute la partie basse du fleuve, c'est-à-dire de Changhai à Hankeou. A part quelques mauvais passages, connus d'ailleurs et balisés, rien n'est plus facile que ce voyage, à tel point que les bateaux marchent même la nuit. Il arrive bien parfois, aux basses eaux, c'est-à-dire en hiver, qu'un banc de sable se déplace et arrête un bateau; j'ai même vu cinq bateaux arrêtés à la suite les uns des autres sur un banc de sable assez mauvais, juste avant d'arriver à Hankeou, mais c'est là une surprise assez rare, et la chose, en elle-même, n'offre d'ailleurs aucun danger.
Ce qui est plus pénible, c'est la navigation entre Hankeou et Itchang. Ici, en effet, le petit vapeur, si minime qu'il soit, ne peut s'aventurer sans un éclaireur, une petite chaloupe dépêchée en avant pour sonder les passages connus, et constater s'ils n'ont pas changé par suite du déplacement des sables. On va donc très lentement, même si on a la chance de ne pas s'échouer; quant à moi, je me suis trouvé trois jours dans cette situation, le navire complètement à sec, dans l'attente du flot favorable qui devait chasser le sable. C'est fort désagréable. Mais il faut se résigner; il n'est pas possible de rendre le fleuve régulier par suite de la mobilité des sables qui forment la base de son lit.
Le fleuve est, heureusement, très amplement aménagé de phares, de bouées et de balises. Ces différentes lumières des bouées et balises sont connues des navigateurs du fleuve sous des noms anglais; car tous les pilotes du Yangtseu sont anglais, ou chinois sachant l'anglais, et d'ailleurs les cartes sont également toutes en anglais.
Changhai compte quatorze feux, quatre bateaux-feux, trente-six bouées et vingt-neuf balises; Tchen-Kiang: onze feux, cinq bateaux-feux, deux bouées, deux balises; Kieou-Kiang: quinze feux, dix bateaux-feux, trois balises; Hankeou: dix-sept feux, neuf bateaux-feux, huit balises; Yo-Tcheou: trois feux, dix-neuf bouées, trois balises; Tchang-Cha: quatre feux, quatre balises; Itchang: deux bouées, quatre balises.
Tous les feux sont soit fixes, soit à éclat, soit tournants; les bouées et balises peintes soit en rouge, soit en blanc ou noir; placés à tous les endroits dangereux du fleuve depuis Changhai jusqu'aux premières gorges en amont d'Itchang, ils rendent la navigation aussi sûre que possible, et jamais on n'entend parler d'accident, si ce n'est aux hautes eaux quelquefois, lorsqu'un bateau, poussé par le courant, va s'ensabler dans une rizière, chose rare d'ailleurs, et peu dangereuse.
Depuis Itchang jusqu'à Tchong-King, la navigation devient purement chinoise; et bien que les deux villes ne soient pas éloignées l'une de l'autre de plus de 800 kilomètres, il faut compter un minimum de quatre semaines pour faire le trajet; les rapides parfois terribles des gorges du Haut-Yangtseu rendent la marche des jonques pénible et dangereuse, et les flots jaunes du fleuve recèlent des trésors coulés depuis des milliers d'années avec les jonques qui les portaient. Si on pouvait aller au fond du fleuve dans ces endroits si redoutés des mariniers chinois, nul doute qu'on n'en retirât des sommes considérables en lingots d'argent.
III.—Les Européens ont voulu essayer de remonter le fleuve à la vapeur depuis Itchang jusqu'à Tchong-King; le premier essai[2] a été tenté par la canonnière à fond plat «Woodcock» de la marine britannique, au mois d'avril 1899; elle est arrivée à Tchong-King, mais assez abîmée; en septembre 1901, les Français ont fait un essai à leur tour, et ils ont dû y laisser leur petit bateau qui ne pouvait plus redescendre. Les Allemands ont tenté aussi, un peu plus tard, d'y faire remonter un navire de commerce; mais ce dernier fut mis en pièces sur les rochers. On en est donc resté aux jonques chinoises, très confortablement aménagées d'ailleurs, et pour le loyer desquelles on paye de 140 à 150 taels, soit environ 450 frs[3].
[2] Une tentative avait été faite avant celle-ci par M. Little, résident anglais de Tchong-King, au printemps de 1898, avec un petit vapeur, le Leechuen; mais vu le peu de force de sa machine, il avait été obligé de recourir au track à la cordelle.
[3] Le Père Chevalier, le savant jésuite qui dirige avec le Père Froc l'observatoire de Zika-Wei, près de Changhai, a fait, en 1897-98 le voyage du Haut-Yangtseu, de Itchang-Fou à Ping-Chan-Hien, et a décrit et illustré merveilleusement le cours du fleuve dans la région supérieure. Son récit est complété par des observations astronomiques d'une grande valeur, des relevés de sondages dans les différentes parties du fleuve; un atlas fort complet forme le complément de l'ouvrage.—Le Haut-Yangtseu, de Itchang-Fou à Ping-Chan-Hien en 1897-98, par le R. P. CHEVALIER, S.J. Changhai, 1899. (Paris, chez E. Guilmoto.)
IV.—L'aspect du fleuve et de ses rives, dans toute sa longueur jusqu'à Itchang, est prodigieusement monotone: vastes plaines herbeuses variant avec les champs de riz, s'étendant à perte de vue; eaux jaunâtres l'hiver et tournant au rouge l'été, lorsque le fleuve charrie la terre enlevée, dans ses crues, aux montagnes du Thibet, telle est à peu près partout la seule vue sur laquelle puissent s'arrêter les regards. Par delà les plaines, des rangées de montagnes dénudées, roussâtres, apparaissent de temps en temps; pas un arbre, pas un buisson. A l'approche du lac Poyang seulement, on découvre, dans le lointain, par delà la petite ville de Kieou-Kiang, quelques collines boisées formant la chaîne du Lou-Chan et où l'on distingue plus de brousse que de hautes futaies. Les Chinois, imprévoyants, ont tout coupé, et la terre inculte des montagnes est entraînée de plus en plus par les pluies dans le grand fleuve, qui charrie ces masses pour les accumuler en une barre de sable et de boue à son embouchure.
Aussi l'aspect du fleuve est-il triste, et la navigation est d'une monotonie désespérante pour le voyageur entre Changhai et Hankeou. Rien ne vient distraire la vue si ce n'est l'arrêt aux différents ports intermédiaires, et de temps en temps un camp chinois ou une batterie installée, on ne sait trop pourquoi, sur quelque point plus élevé de la rive. Avant d'arriver au lac Poyang, une île, le Petit Orphelin, en chinois Siao-Kou-Chou, attire les regards; elle est originale, en pain de sucre, couverte de monastères bouddhiques tout blanchis à la chaux; et elle est la seule distraction de ce voyage.
Malgré toute la bonne volonté dont le voyageur pourrait être doué, malgré un entraînement naturel vers l'enthousiasme, il ne saurait être saisi par la platitude accablante de la vaste plaine et de la non moins vaste étendue d'eau qui s'étend de Changhai à Itchang. Il chercherait en vain, dans le parcours pourtant si long du Bas-Yangtseu, quelque coin où reposer ses yeux et son cerveau fatigués de ce calme, de cette uniformité.
Il n'en est pas de même, toutefois, à Itchang. Ici, l'aspect du fleuve et de ses rives change brusquement. Dès que l'on quitte Itchang, on pénètre dans les gorges du Yangtseu, où l'eau, tantôt resserrée entre des falaises à pic, semble un lac d'un calme absolu, tantôt encaissée entre d'énormes bancs de roches, se précipite furieuse, avec un bruit de tempête, et forme des rapides. Il y en a ainsi plus d'une centaine depuis Itchang jusqu'à Tchong-King, et le passage d'un de ces rapides est toujours émouvant, quelquefois dangereux comme, par exemple, celui du Sin-Tan, bien connu des navigateurs du haut-fleuve. Malgré l'adresse des bateliers chinois et leur endurance, il peut arriver que la corde casse ou que tout autre accident se présente et fasse aller la jonque à la dérive et la brise sur les rochers. Heureusement ces incidents ne sont pas très fréquents, encore qu'il s'en produise pourtant tous les ans; en revanche, la nature offre ici à l'œil du voyageur une diversité de vues qui font oublier la longueur et la difficulté du voyage. Défilés entre des montagnes élevées et nues, sans un arbre, sans une touffe d'herbe; gorges sombres, creusées et recélant quelque temple rouge ou quelque statue énorme; vallées délicieuses où poussent l'orange et le pamplemousse, et où de jolies cascades d'eau fraîche, ombragées de bambous et de saules, invitent à s'arrêter. Tantôt l'aspect des lieux est sauvage et semble peu hospitalier; tantôt, au contraire, dans une vallée bien protégée par la montagne et où le soleil pénètre par en haut, on éprouve une douce sensation de bien-être devant la nature gracieuse et verdoyante.
V.—Située entre le 26° et le 33° de latitude septentrionale, la vallée du Yangtseu offre dans toute son étendue un climat presque uniforme; les saisons sont à peu de chose près les mêmes que dans l'Europe occidentale; toutefois, elles sont moins marquées, et l'été est beaucoup plus chaud. Le printemps n'existe pour ainsi dire pas, et, dès les premiers jours d'avril, il fait très chaud. Puis cela va ainsi en augmentant jusqu'en août; il y a alors, tant à Changhai qu'à Nanking, Hankeou, Itchang ou Tchong-King, entre 40° et 42° centigrades à l'ombre. Les nuits ne sont guère moins chaudes, et il est souvent impossible de fermer l'œil. Au mois de septembre, quelquefois au 15 août, un orage éclate qui abaisse la température et on peut espérer le début de l'automne. Au moment où la chaleur est ainsi brusquement en baisse, il faut faire attention aux maladies d'entrailles, particulièrement à la dysenterie. L'automne dans toute la vallée du Yangtseu est délicieux. Un temps frais le matin, un ciel bleu, sans nuages, un soleil radieux et pas trop chaud, telle est la caractéristique de cette saison qui se prolonge depuis septembre jusqu'à janvier. Vers les mois de novembre ou décembre, les nuits deviennent plus fraîches, il gèle; le soleil perd de sa force, mais le ciel reste toujours bleu. Quant à l'hiver, il dure à peu près trois mois, janvier, février et mars, et il est parfois rigoureux; à Changhai et à Hankeou, où les colonies européennes sont nombreuses, on patine et on se livre à toute espèce de sports d'hiver. Cependant le fleuve n'est jamais gelé et le thermomètre n'atteint pas les basses températures remarquées fréquemment même en France.
En somme le climat de tout le bassin du Yangtseu est assez sain: il est évidemment quelquefois pénible l'été, pendant les mois de juin, juillet et août, mais le blanc peut y vivre et bien y vivre; il y est sujet aux mêmes maladies qu'en Europe, fièvre typhoïde, variole, maladies des bronches, et de plus il est atteint fréquemment de diarrhée et de dysenterie. Il est vrai que ces deux dernières maladies ne sont pas très redoutables, car le malade peut en trois jours être évacué à Changhai et prendre là la mer qui le remet de suite; à condition toutefois qu'on n'y ait pas recours trop tard.
La peste n'avait pas fait de trop gros ravages jusqu'à présent dans cette partie de la Chine, mais le choléra y est endémique et fait des victimes tous les ans parmi les indigènes; assez rarement il devient épidémique.
Les maxima peuvent aller jusqu'à + 45° l'été et les minima - 15° l'hiver; mais ce cas est rare: + 40° et - 7° sont plus près de la moyenne.
Les pluies ne sont pas particulièrement abondantes et donnent une moyenne raisonnable; elles tombent le plus généralement au printemps (février-mars) et un peu aussi l'été (juin-juillet). Parfois cependant, elles sont assez persistantes au printemps, et souvent février et mars sont très humides; il n'y a alors pour ainsi dire pas d'hiver, mais une saison désagréable, toute d'humidité froide.
VI.—Les différentes provinces qui sont arrosées par le Yangtseu et ses affluents ont à peu près les mêmes productions; la population y est en majeure partie agricole et cultive surtout le riz. Les terres y sont très fertiles et bien arrosées, et la récolte y est rarement mauvaise. Les immenses plaines du Bas-Yangtseu se prêtent merveilleusement à cette culture; quant aux provinces du Haut-Yangtseu, où les montagnes se dressent, quelquefois très élevées, elles sont aménagées pour la culture du riz avec un art infini: les Chinois détachent les pierres et en font de petites murailles pour soutenir les terrasses qu'ils élèvent sur le flanc des montagnes; ils aplanissent ensuite les terrains et y sèment le grain; l'entreprise est pénible, et montre qu'en Chine on ne perd pas un pouce de terrain, là où le riz peut pousser. Pour irriguer ces rizières élevées, les Chinois détournent l'eau des sources et des cascades, créent des réservoirs où ils reçoivent les eaux de pluie et font ainsi couler l'eau en descendant de rizière en rizière jusque dans la vallée.
En dehors du riz, on aperçoit dans les campagnes le maïs, la patate douce, l'arachide, diverses espèces de haricots, le melon, la pastèque, le topinambour, la châtaigne d'eau, le chou, le navet, la carotte et en général tous nos légumes.
La vallée du Yangtseu possède le buffle qui ne sert qu'au travail des champs, le bœuf à bosse, le mouton, le petit poney dur et résistant, mais capricieux et souvent méchant et irascible. La volaille y vit et y prospère admirablement; il y a quelques années on payait encore à Hankeou un poulet huit cents, soit 0,20 centimes, et un canard cinq cents, soit 0,10 centimes 5; depuis la pénétration de la civilisation européenne avec le chemin de fer, ces prix se sont modifiés. Quant au porc, comme partout en Chine, il court les rues.
Le gibier abonde: lièvres, faisans, chevreuils se trouvent en grande quantité; mais les environs de Changhai en sont, à vrai dire, un peu dépourvus depuis que l'augmentation de la colonie européenne de la ville a renforcé les compagnies de chasseurs; il a même fallu que les municipalités, d'accord avec les consuls, prissent des mesures de défense contre la disparition totale du gibier. Quoi qu'il en soit, si on remonte vers Kieou-Kiang et Hankeou et au delà, on trouve encore des chasses productives. Le mont Louchan à Kieou-Kiang donne asile à des troupes de sangliers de petite espèce qu'on s'amuse à chasser et qui fournissent un aliment fort agréable; les Chinois, bien entendu, n'en mangent pas, ils ne touchent à aucun gibier. Le porc fait la base de leur alimentation.
Le Yangtseu et ses affluents, ainsi que les lacs traversés par ces affluents, regorgent littéralement de poissons; on en trouve partout, jusque dans les fossés des rizières. Il est vrai de dire que le Chinois repeuple ses cours d'eau. Des bateaux, qui font le commerce du frai, parcourent le pays; j'ai assisté sur les bords du Yangtseu à cette pisciculture. On élève les petits poissons dans des trous ou fossés, en les nourrissant de lentilles de marais ou de jaunes d'œufs, et quand ils sont assez grands on les jette dans le fleuve. Aussi, jamais le poisson ne manque en Chine, et le Yangtseu, en particulier, est un réservoir inépuisable. Les Européens qui habitent les ports ouverts préfèrent le poisson nommé Kouan-yu, ou mandarin, sans arête et d'un goût très fin. Mais le fleuve en renferme de toutes sortes d'espèces connues et inconnues à l'Europe. Au printemps, l'esturgeon remonte le Yangtseu, et l'on en pêche, même à Hankeou et à Kieoukiang, qui sont à peu près gros comme des veaux.
L'alose (Sam lai) remonte également au printemps, mais ne va guère plus loin que Changhai, d'où on la transporte sur tous les points du Yangtseu où habitent les Européens.
La carpe est un des poissons les plus communs de la Chine, avec l'anguille, et les marchés des villes en sont toujours abondamment pourvus.
Les provinces les plus riches de cette partie de la Chine sont sans conteste le Kiang-Nan, c'est-à-dire les trois provinces du Kiang-Sou, Kiang-Si, Ngan-Hoei, et la magnifique province du Sseu-Tchuen, considérée comme la meilleure de toute la Chine au point de vue de la production et de la richesse. Quelques-unes des provinces arrosées par le Yangtseu sont assez pauvres: tels sont le Houpe et le Hounan, le Kouei-Tcheou et le Yunnan. Cette deuxième province est particulièrement déshéritée.
VII.—Il est généralement admis que les Chinois sont venus des environs du Tarim, et du plateau central de l'Asie; ils se sont répandus dans le bassin du Fleuve Jaune, qui forme, depuis la province du Chen-Si jusqu'à celle du Chan-Toung, le premier habitat chinois. La vallée du Yangtseu, qui nous occupe plus spécialement, n'a été peuplée par les Chinois qu'au début de notre ère, lorsque la population chinoise, augmentant sans cesse, n'a plus trouvé de place suffisante pour vivre dans les régions où elle s'était d'abord installée. Elle a donc dû conquérir le pays sur les aborigènes qui, sous le nom de Miao-Tseu, occupèrent les contrées qui forment aujourd'hui les provinces du Sseu-Tchuen, du Houpe, du Hounan, du Kouei-Tcheou, du Kiang-Si. Puissamment organisés, les Chinois n'eurent pas de peine à triompher de tribus barbares éparses, sans cohésion, et, dès le commencement de l'ère chrétienne, toutes ces tribus avaient disparu, fondues dans l'élément conquérant et civilisées et assimilées par lui. Aujourd'hui il existe encore dans le Hounan, le Kouei-Tcheou et le Sseu-Tchuen quelques petites tribus indépendantes, toutes réfugiées sur les montagnes et qui, d'ailleurs, ne donnent plus aucun souci à l'administration impériale. Dans d'autres provinces, notamment au Yunnan, les aborigènes sont tellement assimilés qu'on ne les distingue plus des Chinois. Cependant ils conservent encore quelques usages propres et parlent une langue distincte, bien que tous aient la connaissance du chinois.
VIII.—La vallée du Yangtseu, d'une extrémité à l'autre, n'est donc chinoise que depuis un temps relativement récent, par rapport à l'histoire de la Chine qui remonterait à 2.500 ans avant notre ère. Aujourd'hui, toutefois, elle est le grand centre; elle est la Chine commerciale et industrielle, la partie la plus prospère et la plus active de l'Empire du Milieu: c'est donc là qu'il est le plus intéressant d'étudier le caractère du Chinois et la vie chinoise.
En général les Chinois sont d'un caractère doux, calme et peu démonstratif; dans leurs manières il règne beaucoup d'affabilité et ils ne sont ni violents ni emportés. La modération de leurs allures se remarque même dans le peuple. Aussi lorsqu'un Européen a à traiter avec des Chinois, il doit bien se garder de se laisser aller à la fougue de son tempérament; il lui faut être de grand sang-froid et maître de lui sous peine de passer pour un homme qui n'a pas d'éducation. Toutefois, si, dans le commerce ordinaire de la vie, le Chinois est doux et paisible, lorsqu'on l'a offensé il devient violent et vindicatif à l'excès, et il ne se venge jamais qu'avec méthode; il dissimulera son mécontentement; il gardera vis-à-vis de son ennemi tous les dehors de la bienséance et de la mansuétude; mais que se présente l'occasion de se venger, il la saisira sur-le-champ, après avoir attendu souvent des années pour exercer sa vengeance.
Il est aussi menteur, et la bonne foi, la franchise n'est pas sa vertu favorite, surtout lorsqu'il doit traiter avec un Européen; cependant il ne conviendrait pas d'être trop sévère avec lui sur ce chapitre; car il pourrait peut-être nous retourner souvent à bon droit cette critique.
Ce que nous pouvons lui reprocher à plus juste titre, c'est d'être sale; je sais bien qu'en Europe la propreté n'est pas toujours et partout très en honneur; cependant je ne crois pas que nous poussions la saleté au point où la pousse le Chinois. Chez nous, même le paysan, qui ne prend jamais de bain, change au moins de linge une fois par semaine, c'est une espèce de propreté. Le Chinois, lui, pendant la saison froide, accumule vêtement sur vêtement au fur et à mesure que la température baisse, et c'est à peine s'il se lave les mains et le bout du nez tous les matins. Dès que la saison chaude se fait sentir, il enlève ses fourrures également au fur et à mesure; aussi une famille chinoise sent-elle horriblement mauvais. Je crois que les seuls habitants un peu propres du Céleste Empire sont les coolies qui, pour leurs efforts musculaires, étant vêtus légèrement, sont obligés de laver la sueur qui les couvre après leur travail; mais on peut dire qu'en principe, le Chinois a peur de l'eau, surtout pour ses cheveux; un pauvre diable même, n'ayant pas de parapluie, mettra sa veste autour de sa tête pour abriter ses cheveux et se laissera stoïquement mouiller le corps.
Quoique en général doux et poli, quand il a ses motifs de se mettre en colère, le Chinois devient violent et se livre à des outrances de langage qu'on ne pourrait pas rapporter même en latin. Le fond de sa nature est plutôt cruel, quoique caché sous des dehors aimables; il est sans pitié pour le pauvre et le malade, il passera à côté d'eux sans s'arrêter ni se détourner. Que de fois dans mes voyages ai-je rencontré, dans les rues d'une ville, ou à la campagne sur les routes, des cadavres de gens morts sans que personne prenne garde à eux! même des squelettes laissés sans sépulture! Il va de soi que cette absence de pitié s'étend aux animaux.
Monument élevé à la mémoire d'une veuve fidèle.
Plus dépravé que le Japonais, le Chinois, à première vue, paraît cependant avoir une conduite meilleure; ce n'est là qu'une apparence; il est essentiellement licencieux mais toujours avec dissimulation. Quoique vicieux, il admire la vertu et la chasteté; lorsque des veuves, par exemple, ont vécu seules, pleurant leur mari défunt, il les honore après leur mort par des arcs de triomphe rappelant le dignité de leur vie. En fait de nourriture, à part les banquets de noces et de funérailles où il mange et boit à l'excès, il est généralement sobre et ne fait usage que du thé ou de l'eau.
Au point de vue commercial, sauf de très rares exceptions, il est admis par tous les Européens qui ont eu affaire à lui, que le Chinois est essentiellement honnête et qu'on peut compter sur sa parole, quoique l'argent ait sur lui un pouvoir d'attraction énorme. L'intérêt est le grand faible de la nation tout entière; il est le mobile de toutes les actions; dès qu'il se présente le moindre profit, rien ne coûte au Chinois, et il entreprendra les choses les plus pénibles; l'intérêt, c'est là ce qui met la Chine dans un mouvement perpétuel, ce qui remplit les rues, les rivières, les grands chemins. Pour l'intérêt le Chinois fera tout. Entendez deux mandarins, deux commerçants, deux coolies causer dans la rue; le mot tsien, argent, reviendra toujours dans la conversation.
CHAPITRE II
I. Type et nature du Chinois.—II. Les maisons et leur mobilier.—III. La nourriture chinoise.—IV. La famille chinoise, le mari et la femme, les enfants.—V. Religion et superstition, le feung chouei.—VI. Les jeux et divertissements.—VII. Les classes de la société.
I.—Le Chinois est, en général, de bonne taille; la teinte de sa peau, que nous qualifions de jaune, n'est pas précisément de cette couleur; sur les côtes des provinces méridionales, à la vérité, les grandes chaleurs donnent aux artisans, bateliers et gens de la campagne, un teint basané et olivâtre; mais dans les provinces du nord, ils sont à peu près aussi blancs que les Européens et, sauf leurs yeux bridés, leur physionomie n'a rien de rebutant; ils sont, en tout état de cause, bien mieux que les Japonais.
Chez eux la maigreur est signe de laideur; un beau Chinois doit être gros et dodu, bien rasé et avoir les joues bien pleines; la queue tressée qu'ils portent en guise de coiffure leur a été imposée par les conquérants mandchoux; car autrefois, sous les anciennes dynasties, ils portaient leurs cheveux longs, relevés en chignon sur la tête. Leurs vêtements sont de cotonnade pour les travailleurs, de soie pour les gens de la bourgeoisie. Des pantalons attachés aux chevilles et une ample robe de fourrure en hiver forment leur costume habituel. Les femmes sont plus petites que les hommes; elles portent une ample houppelande de cotonnade ou de soie suivant leurs moyens; leur chevelure est huilée et abondamment ornée d'épingles et de fleurs. Autrefois on leur serrait les pieds dès la naissance dans des bandelettes, afin de les empêcher de grandir; mais cette coutume est aujourd'hui officiellement abolie par décret impérial. La queue elle-même commence à tomber en désuétude, et les Chinois qui vivent en Europe l'ont tous coupée. Les soldats de la nouvelle armée l'ont également supprimée. Ce qui relève beaucoup la grâce naturelle des dames chinoises, c'est une extrême modestie dans leur regard, leur attitude et leurs vêtements. Leurs robes sont fort longues, leurs mains sont toujours cachées sous des manches très larges et si longues qu'elles traîneraient presque jusqu'à terre si elles ne prenaient pas soin de les relever. La couleur de leurs vêtements est rouge, bleue ou verte, selon leur goût; les dames avancées en âge s'habillent de noir ou de violet. Les vêtements d'apparat sont magnifiquement brodés de fils d'or représentant des dragons, des oiseaux et des fleurs.
Jamais les hommes n'ont la tête découverte ni la queue enroulée autour de la tête quand ils parlent à quelqu'un: ce serait une impolitesse.
II.—Les Chinois aiment la propreté dans leurs maisons; mais il ne faut pas s'attendre à y trouver quoi que ce soit de bien luxueux; leur architecture n'est pas fort élégante et ils n'ont guère, en fait de beaux bâtiments, que les palais, les édifices publics, les arcs de triomphe et les temples. Les maisons des particuliers sont très simples et l'on n'y cherche que la commodité. Seuls, les riches y ajoutent quelques ornements de sculpture sur bois et de dorure qui les rendent plus riantes et plus agréables.
D'ordinaire, ils commencent par élever les colonnes et placer le toit; ils ne creusent pas de fondations. Les murailles sont de briques ou de terre battue; quelques-unes sont tout en bois et elles n'ont pas d'étages autres qu'un grenier pour mettre les grains ou les marchandises. La première pièce en entrant est le salon, où se trouvent les tablettes des ancêtres, les fleurs et les brûle-parfums; puis, derrière, une cour carrée autour de laquelle sont les différentes chambres de l'habitation; les appartements des femmes se trouvent tout au fond, dans l'endroit le plus retiré. Dans les maisons riches les demeures sont disséminées au milieu de jardins très compliqués: fleurs, arbres, rochers, petits lacs; sauf dans les pays du nord, la maison chinoise n'est pas chauffée; dans le nord, chaque maison a un poêle en briques dont le foyer est sous la maison; deux ouvertures extérieures permettent d'allumer le feu et de laisser passer la fumée.
Le mobilier chinois se compose, à peu de chose près, comme celui des maisons européennes, de lits, tables et chaises; un intérieur chinois ressemble fort à un intérieur européen et la vie matérielle en Chine est pour un Européen bien plus confortable qu'au Japon. Seulement la propreté manque parfois, notamment dans les auberges de voyageurs. Une auberge chinoise est quelque chose d'inénarrable comme saleté et il faut avoir passé par là pour s'en rendre compte.
III.—La nourriture du Chinois comporte deux aliments principaux: le riz et le porc; c'est là la base du repas. Cependant les Chinois mangent aussi du poisson, de la volaille et des légumes. Quoique leurs viandes et leurs poissons se servent coupés en morceaux et bouillis, leurs cuisiniers ont l'art d'assaisonner les mets de telle sorte qu'ils sont assez agréables au goût.
Pour faire leurs bouillons, ils emploient de la graisse de porc (qui sert à tous les usages culinaires); pour apprêter les viandes, ils les coupent en morceaux dans des vases de porcelaine, puis ils achèvent de les cuire dans la graisse. En toute saison il croît une quantité d'herbes et de légumes qu'on ne connaît point en Europe et qu'on emploie aussi pour les sauces. Les cuisiniers de France seraient surpris de voir que les Chinois ont porté l'invention en matière d'assaisonnements encore plus loin qu'eux et à bien moins de frais. Ainsi, avec de simples fèves qui croissent dans leur pays, et avec la farine qu'ils tirent du riz ou du blé, ils préparent une infinité de mets tous différents les uns des autres à la vue et au goût; ils diversifient leurs ragoûts en y mêlant diverses épices et des herbes fortes.
Leurs mets les plus délicieux et le plus souvent servis dans un repas prié sont les ailerons de requin, les nids d'hirondelle et les nerfs de cerf. Pour ces derniers, ils les exposent au soleil pendant l'été et, pour les conserver, les enferment avec du poivre et de la cannelle; quand ils veulent en régaler leurs amis, ils les amollissent en les trempant dans l'eau de riz, et les ayant fait cuire dans du jus de chevreau, ils les assaisonnent de plusieurs sortes d'épices.
Les nids d'hirondelles sont une espèce de colle de poisson dont certains oiseaux bâtissent leurs nids sur les côtes d'Annam et surtout de Java et de Bornéo; c'est bien cher, parce que c'est assez rare et surtout difficile à se procurer. D'ailleurs ce mets n'a aucun goût et c'est, comme dit le proverbe, la sauce qui fait passer le poisson.
Quant aux ailerons de requin, les voyageurs qui ont été en Chine se rappellent en avoir vu en abondance dans toutes les villes, suspendus aux plafonds des boutiques, chez les marchands de victuailles, en compagnie de canards aplatis et fumés. On les mange en sauce dans la graisse de bœuf; c'est très gluant et plutôt lourd à digérer.
Un des mets recherchés des Chinois est également l'œuf pourri, c'est-à-dire cuit sous terre dans une couche de chaux, cela vous a un fort goût d'acide qui rebute bien des Européens; j'avoue que, personnellement, j'ai trouvé cela exquis.
La Chine du Nord et les pays montagneux du centre produisent du blé et de l'orge, mais néanmoins c'est de riz que se nourrit le plus généralement le Chinois. Le riz pousse d'ailleurs à une latitude assez élevée et on peut dire que toute la Chine en fournit.
Comme boisson, le plus souvent, ils consomment du thé chaud; cependant ils ne laissent pas de boire de l'alcool et la Chine en fournit en abondance. Le plus commun est celui de riz fermenté qui se fabrique et se boit dans tous les pays de civilisation chinoise, depuis le Japon jusqu'au Siam; et le plus renommé en Chine est l'alcool de Chao Ching. Vers le nord on en fait avec le Kao Léang ou sorgho; il est excessivement fort et enivre rapidement.
Dans les montagnes du Yunnan, du côté de Li Kiang fou, on prépare un alcool exquis avec du riz gluant; on dirait du Xérès et j'en ai rapporté moi-même à dos de mulet depuis Tali fou jusqu'à Lao Kay; il se conserve admirablement.
IV.—La famille chinoise est la base de la société; la tribu est la cellule organique du vaste empire des Célestes, et le plus ancien dans la tribu, l'aïeul ou le bisaïeul, le père, dans la famille, sont les véritables gouvernants. Car ici, l'État, contrairement à ce qui se passe dans beaucoup de pays qui se croient plus civilisés que la Chine, se contente du minimum de contact avec l'individu. Il réclame l'impôt, les honneurs dus à l'Empereur et le respect aux autorités; quant au reste il n'en a cure. Les familles, guidées par leurs chefs naturels, se conduisent comme elles veulent; le mandarin n'intervient pas, à moins d'en être prié, dans les affaires des particuliers. La justice, le châtiment le plus terrible, la mort, sont du ressort du père de famille; il a les mêmes pouvoirs que le paterfamilias romain. En 1893 j'ai vu, au Kiang Si, un jeune homme de vingt ans condamné à mort par le conseil de famille présidé par le père. Ce jeune homme était un paresseux et un débauché; plusieurs fois on lui avait pardonné et on avait essayé de le remettre dans le droit chemin; comme on n'y pouvait réussir il fut jugé et condamné. Le malheureux n'eut aucune révolte, d'ailleurs; il se soumit avec le flegme de tout Chinois devant la mort et fut jeté dans le lac Poyang une pierre au cou. J'ajouterai, au reste, que je crois ce fait assez rare, ou plutôt, s'il n'est pas rare, il se passe avec moins d'apparat et déploiement de cérémonies.
La famille, base de la société, n'existe pas seulement dans le présent, elle existe dans le passé et le culte des ancêtres est la forme sous laquelle on honore les aïeux disparus. Toute famille chinoise est une chaîne ininterrompue, de mâle en mâle; aussi le Chinois qui n'a pas d'enfant mâle, adopte-t-il le fils d'un parent, d'un ami; au besoin, il se rend en cachette à l'orphelinat des enfants trouvés où il en choisit un qu'il fera passer pour son fils. Une famille sans postérité masculine est une famille méprisée et malheureuse.
Le premier principe, la pierre fondamentale de leur état politique est ce sentiment de piété filiale qu'ils gardent vivace jusqu'après la mort de leurs pères à qui ils continuent de rendre les mêmes devoirs que pendant leur vie; il faut y joindre l'autorité absolue que les pères ont sur leurs enfants. De là vient qu'un père vit malheureux s'il ne marie pas tous ses enfants; qu'un fils manque au premier devoir de fils s'il ne laisse une paternité qui perpétue la famille; qu'un frère aîné, n'eût-il rien hérité de son père, doit élever ses cadets et les marier, parce que, si la famille venait à s'éteindre par leur faute, les ancêtres seraient privés des honneurs et des devoirs que leurs descendants doivent leur rendre; et parce qu'en l'absence du père, le fils aîné sert de père à ses cadets.
Si le père, ou, à son défaut, le frère aîné joue le rôle important dans la famille, il n'en est pas de même de la femme. La femme, en Chine ne compte pas et la naissance d'une fille dans la famille est presque considérée comme un malheur. Si on ne les supprime point toutes, c'est qu'il en faut bien pour avoir des garçons. On peut dire, sans exagération, que la condition de la femme en Chine est terrible. Quand il s'agit de la marier, sa famille lui signifie simplement qu'elle épousera le fils de telle autre famille (jusque-là c'est un peu la coutume française). Mais quand elle est mariée, elle est la domestique, l'humble servante de toute la famille de son mari. Aucune intimité, aucune tendresse entre le mari et la femme. Le mari va à ses affaires toute la journée et la femme reste à la maison sous l'autorité de sa belle-mère qui lui rend la vie insupportable, surtout si elle n'a pas bientôt un fils. Aussi n'est-il pas rare de voir de jeunes femmes se suicider de désespoir peu de temps après leur mariage.
Si le Japon est le paradis des enfants[4], on ne peut en dire autant de la Chine; aussi, dans ce dernier pays, les enfants craignent, mais n'aiment pas leurs parents. Ceux-ci les élèvent en vue de la continuité de la famille, non pour eux-mêmes et pour les rendre heureux. La tendresse n'est pas le fort du Chinois. Au Japon on voit les enfants gais, souriants, gentils, débrouillards déjà, courir les rues et les parcs, les tout petits portés avec amour par la maman ou la grande sœur; en Chine on voit d'affreux petits magots empaquetés dans plusieurs couches de vêtements, avec des visages graves, presque mélancoliques; ce n'est pas étonnant, personne ne leur sourit jamais.
[4] Cf. L'Empire japonais, par J. Dautremer, ch. V, p. 68 et suiv.
V.—Le Chinois n'est pas religieux; l'ensemble de la nation prend pour guide le code des livres sacrés, refondus par Confucius et commentés par plusieurs philosophes. Aucun peuple, soit en Europe, soit en Amérique, ancien ou d'âge relativement moderne, n'a possédé un plus beau code de morale que les King ou livres sacrés.
Aucune idée licencieuse, aucun sacrifice humain, aucune orgie; au contraire, le respect des parents, l'humilité, l'amour du travail et la justice: la morale chinoise est parfaitement belle, mais malheureusement aujourd'hui elle n'est plus pratiquée. Le Bouddhisme, qui a pénétré en Chine, y a encore de nombreux temples et de nombreux fidèles, mais il a dégénéré en une religion de superstitions extraordinaires, propagées, selon toute vraisemblance, par les disciples de Lao-Tseu, philosophe qui vivait en 600 avant J.-C.; il a précédé Confucius, qui cependant l'a connu. La superstition existe dans tous les actes de la vie chinoise: elle fait partie de la nature même du Chinois, mais si elle a saisi son âme à un tel point, cela vient des Taoistes ou prêtres du Tao. Le Tao est la voie droite, le chemin à suivre, expliqué par Lao-Tseu dans son livre le Tao-te-king ou livre pour arriver à connaître la voie. D'un caractère philosophique et moral fort élevé, ce livre n'a jamais été bien compris par ceux qui se sont intitulés les disciples de Lao-Tseu; et aujourd'hui leurs successeurs ou prêtres du Tao sont de vulgaires charlatans, qui remplissent la profession de devins.
La superstition qui tient le plus au cœur des Chinois est le feung chouei, littéralement le vent et l'eau; si l'on construit une maison, il faut consulter le devin pour savoir si le vent et l'eau sont favorables; si, par exemple, votre voisin bâtit une maison et qu'elle ne soit pas tournée comme la vôtre, mais que l'angle qui fait la couverture prenne la vôtre en flanc, c'en est assez pour croire que tout est perdu; la seule précaution qui vous reste à prendre, c'est de faire élever un dragon de terre cuite sur votre toit; le dragon jette un regard terrible sur l'angle qui vous menace et ouvre une large gueule pour engloutir le mauvais feung chouei; alors vous êtes en sûreté; ou bien, devant la porte de votre maison, à deux ou trois mètres de distance, vous faites construire un mur sur lequel un fin lettré inscrira en énormes lettres le caractère fou (bonheur). Vous êtes sauvé.
On pourrait raconter beaucoup d'autres absurdités semblables sur ce qui regarde la situation des maisons, l'endroit où il faut mettre la porte, le jour et la manière dont on doit bâtir le fourneau ou faire cuire le riz; mais où le feung chouei triomphe, c'est en ce qui concerne les sépultures; il y a des charlatans qui font profession de connaître les montagnes et les collines dont le séjour est favorable; ils prennent leurs mesures, consultent les astres, exécutent une foule de simagrées et se les font payer très cher; car lorsqu'ils ont déclaré tel endroit propice, il n'est pas de somme que le Chinois ne sacrifie pour posséder cet endroit.
Les Chinois regardent le feung chouei comme quelque chose de plus précieux que la vie même, persuadés que le bonheur ou le malheur de la vie dépend de lui uniquement. Si quelqu'un réussit dans ses affaires, si un jeune homme passe brillamment ses examens, ce n'est ni son esprit, ni son habileté, ni sa probité, ni son travail qui en est la cause: c'est parce que la maison est heureusement située, c'est parce que la sépulture de ses ancêtres est dans un admirable feung chouei.
D'autres superstitions sont d'un usage journalier; par exemple: une jonque ne commencera pas un voyage sans faire partir des pétards et brûler de l'encens; dans le Yunnan la mule qui précède la colonne porte sur sa tête un petit drapeau rouge avec une invocation pour qu'il n'arrive pas malheur en route à la caravane. Quand un Chinois meurt, il faut désenchanter sa chambre, sans quoi elle deviendrait inhabitable pour un autre. Les Chinois attribuent tous les effets les plus communs à quelque mauvais génie, et ils tâchent de l'apaiser par des cérémonies: tantôt ce sera quelque idole ou plutôt le démon qui habite dans l'idole; tantôt ce sera une haute montagne, ou un gros arbre, ou un dragon imaginaire qu'ils se figurent dans le ciel ou au fond de la mer; ou bien, ce qui est encore plus extravagant, ce sera quelque bête malfaisante qui prend la forme des hommes pour les tromper: un renard, un singe, une tortue, une grenouille. Aussi, que d'encens et de pétards faut-il brûler pour se rendre ces génies propices!
Ces superstitions, qui nous apparaissent naturelles dans l'Inde, par exemple, avec bien d'autres encore, par suite de la nature tropicale, féroce et écrasante, et du caractère exalté des habitants, nous semblent assez bizarres, au contraire, en Chine où la nature est calme et l'homme très froid.
VI.—Les divertissements du Chinois sont le théâtre et la musique; divers jeux tels que le cerf-volant, les échecs, les cartes, les dominos; mais il a parfaitement horreur des jeux violents tels que nous les pratiquons en Europe. Le théâtre est ambulant, il n'existe pas, comme en Europe et comme au Japon, de constructions spéciales où se donnent les représentations. Les troupes parcourent le pays et là où elles sont louées par un mandarin, par un négociant riche, elles s'installent. Des bambous et des planches, et voilà le théâtre construit. Les femmes ne jouent pas et leur rôle est rempli par de jeunes garçons. La pièce dure généralement plusieurs jours, et les représentations commencent le matin pour finir le soir. Les acteurs sont revêtus de costumes bariolés et dorés; la musique qui les accompagne est une cacophonie épouvantable à laquelle des oreilles européennes ne peuvent résister.
Si les jeux de force et d'adresse sont peu prisés en Chine, par contre le jeu de hasard y est universel. Dans toutes les maisons de mandarins ou de bourgeois on joue; les dames au fond de leur appartement fermé jouent; le coolie dans la rue joue. Des maisons de jeu sont ouvertes à tout venant dans toutes les villes chinoises, et le passant peut voir, au coin d'une rue, deux ou quatre ou six porteurs de chaises attendant la pratique et jouant leur dernière sapèque. Ce goût du jeu a amené des négociants chinois à spéculer et à se ruiner; ils rattrapent d'ailleurs parfois leur fortune en quelques mois. Un des amusements favoris des enfants comme des grandes personnes est le cerf-volant; ils le font de papier et de soie, et ils imitent parfaitement les oiseaux, les papillons, les lézards, les poissons, la figure humaine; le jour principal dans l'année pour enlever les cerfs-volants est le neuvième jour du neuvième mois.
Le jeu d'échecs est, paraît-il, très ancien et remonterait à Ou-Wang qui régnait en l'an 1120 avant J.-C. Il ne diffère pas beaucoup, d'ailleurs, du nôtre et renferme les mêmes pièces.
J'ai eu occasion de signaler le dédain qu'a le Chinois pour tout sport qui exige de la force ou de l'énergie. Il n'en était pas ainsi autrefois, lorsqu'il avait à combattre et à lutter pour la conquête intégrale du pays qu'il habite aujourd'hui; il a déployé dans les débuts et au milieu de sa période historique des qualités de force et d'adresse, des vertus militaires qui ne le cèdent en rien à celles d'aucun pays; mais lorsqu'il s'est trouvé seul maître, lorsqu'il n'a plus eu d'ennemis à vaincre, il s'est efféminé, a délaissé les exercices physiques qui font les soldats robustes. C'est à cette époque de paix prolongée qu'il a sans doute trouvé ce proverbe: On ne prend pas de bon acier pour en faire un clou; on ne prend pas un honnête homme pour en faire un soldat.
Il verra sous peu que, si on continue à ne pas prendre de l'acier pour en faire des clous, il faut, de toute nécessité, prendre les honnêtes gens pour en faire les défenseurs du pays. Les pays d'Europe qui ne veulent plus de soldats feront bien de méditer sur l'état de décomposition de la Chine, trop longtemps plongée dans une paix profonde où elle va se dissolvant.
VII.—Le Chinois est essentiellement démocratique; un Chinois est l'égal de n'importe quel autre Chinois; pas de noblesse, pas de titres héréditaires; la seule suprématie, la seule noblesse est celle des lettres, et tout fils du Ciel peut y arriver par son travail et son intelligence. Il est soumis aux ordres impériaux, a le respect du trône et des mandarins que le trône lui envoie pour l'administrer, mais encore faut-il pour obtenir de lui ce respect que les mandarins soient justes et probes. Si un mandarin se conduit mal, par exemple, il sera saisi par les notables, mis dans une chaise à porteurs, avec tous les honneurs qui sont dus à son rang et porté en dehors de la ville; puis une pétition sera adressée au vice-roi de la province pour avoir un remplaçant plus digne de l'emploi. Si, au contraire, un mandarin a mérité l'amour et la confiance du peuple, lorsqu'il quitte sa résidence pour gagner un autre poste, le peuple lui demande respectueusement ses bottes, et, en signe de respect, les suspend à la porte par laquelle il quitte la ville, témoignant par là son désir de le voir revenir.
En général le fonctionnaire chinois ne s'occupe guère de ses administrés, et le peuple fait à peu près ce qu'il veut pourvu qu'il paye ce qu'on lui demande, qu'il se tienne tranquille et laisse le mandarin grossir en paix sa fortune. Cependant, quand un impôt supplémentaire est décidé par le vice-roi pour un motif quelconque (chose qui arrive encore assez souvent), le peuple ne se soumet pas toujours; j'ai vu le cas à Hankeou. Le vice-roi avait décidé que chaque porc tué payerait une taxe provinciale de tant de sapèques pendant tant de temps, afin de subvenir à un besoin quelconque de l'administration. Le jour où on voulut appliquer ce décret à Hankeou, pas un cochon ne fut tué, et cela dura ainsi plusieurs jours; le peuple se priva, mais aucun fonctionnaire n'eut de porc. Or, comme cet animal forme, chair et graisse, la base de la nourriture chinoise, les fonctionnaires et leurs familles furent cruellement privés; rien n'y fit: il fallut rapporter l'édit.
CHAPITRE III
I. Commerce; premières relations avec l'Europe.—II. Principales productions.—III. L'opium.—IV. Le thé.—V. Le coton, les peaux, le musc.—VI. L'industrie; la porcelaine, sa fabrication.—VII. Industrie de la soie.—VIII. L'industrie des métaux; le pétrole, la laque, le vernis.
I.—De tout temps le Chinois a été essentiellement commerçant; les richesses particulières de chaque province de l'Empire et la facilité avec laquelle les marchandises circulent grâce aux nombreux canaux et rivières qui couvrent tout le territoire de leur réseau mouvant, ont rendu le commerce très florissant; chaque province, étant, pour ainsi dire, comme un état indépendant des autres, communique à ses voisines ses ressources, et c'est cet échange incessant de denrées et de produits divers qui unit entre eux les habitants et porte l'abondance dans toutes les villes.
A cet échange se bornait le commerce d'autrefois, avant la venue des Européens. A part, en effet, quelques relations commerciales par les caravanes avec l'Asie antérieure et aussi avec l'Empire romain, les Chinois ignoraient l'Europe. Les véritables relations avec les Occidentaux ne commencèrent d'une façon effective qu'à l'avènement de la dynastie actuelle des Tsing (traité avec la Russie 1689; mission de lord Macartney 1795; ambassade de lord Amherst 1816).
Dès 1702, la Compagnie anglaise des Indes avait envoyé à Canton un agent avec le titre de consul; les Hollandais et les Portugais faisaient le commerce à Canton et à Formose. Toutefois ce n'est qu'en 1840, après des difficultés qui duraient déjà depuis de nombreuses années, difficultés suscitées par la mauvaise volonté et l'animosité des autorités chinoises, que les Anglais se décidèrent à frapper un grand coup, à la suite duquel l'Empire chinois fut ouvert au commerce de toutes les nations étrangères, événement que consacra le traité anglo-chinois signé à Nankin le 29 août 1842 par Sir Henry Pottinger et les délégués chinois; ce traité stipulait l'ouverture au commerce étranger des ports de Canton, Amoy, Fou-Tcheou, Ning-Po, Changhai. La France suivit l'Angleterre, les autres puissances imitèrent ces dernières, et peu à peu, à la suite de guerres ou de négociations, la Chine en est arrivée, à l'heure actuelle, à être à peu près entièrement ouverte au commerce de toutes les nations d'Europe et d'Amérique.
Le Chinois a toujours passé, et passe encore aux yeux des Européens pour un commerçant honnête; mais il faut entendre ceci d'une certaine façon: c'est-à-dire que, lorsque le négociant chinois vous a donné sa parole, il s'exécute; pas n'est besoin de contrat par écrit; mais, d'un autre côté, si vous discutez une affaire avec lui, avant d'arriver à une conclusion, soyez persuadé que le Chinois essayera de vous tromper le plus possible, et qu'il sera on ne peut plus aise d'y avoir réussi. Une fois, cependant, le marché conclu, si, contrairement à ce qu'il avait espéré, les chances tournent contre lui, il s'exécutera quand même. C'est là sa grande supériorité sur son voisin japonais qui, lui, n'a aucune probité commerciale.
II.—Les principales productions qui intéressent le commerce européen en Chine sont d'abord: la soie dont les marchés, actuellement, se trouvent à Changhai et à Canton. Quoique plusieurs provinces fournissent de fort belle soie, cependant celles du Tche-Kiang, du Chan-Tong et de Canton sont les plus appréciées. Les soies du Tche-Kiang et de Canton proviennent des cocons de vers à soie du mûrier; celles du Chan-Tong, au contraire, sont des soies provenant du ver à soie d'une espèce de chêne, cette soie est brune: c'est le pongée du Chan-Tong.
Les Chinois jugent de la bonne soie par sa blancheur, par sa douceur et sa finesse. Si, en la maniant, elle est rude au toucher, c'est mauvais signe. Souvent, pour lui donner belle apparence, ils l'apprêtent avec une certaine eau de riz mêlée de chaux qui la brûle et qui fait que, lorsqu'elle arrive en Europe, on ne peut dévider les écheveaux sans les rompre constamment. La soie du Tche-Kiang se travaille dans la province du Kiang-Nan, principalement à Nankin, et c'est dans cette province que les bons ouvriers se rendent; cependant, les ouvriers de Canton ne le leur cèdent en rien, depuis surtout que les étrangers y font ce commerce. Aujourd'hui plusieurs fabriques de soie montées à l'européenne existent à Changhai et dans d'autres villes; j'en parlerai plus loin.
Les pièces de soie dont les Chinois se servent davantage sont les gazes unies et à fleurs dont ils se font des vêtements d'été, des damas de toutes sortes et de toutes les couleurs; des satins rayés; des satins noirs de Nankin; des taffetas à gros grains; des crêpons; des brocarts, et différentes espèces de velours.
Avec la soie du Chan-Tong ils font une étoffe fort serrée, qui ne se coupe point, dure beaucoup, se lave comme de la toile; quand elle est tout à fait bien préparée, elle est fort estimée des indigènes et elle est quelquefois aussi chère que les étoffes de satin et que les étoffes de soie les mieux fabriquées.
Les puissances occidentales qui font la plus grande exportation de soie sont: la France, la Suisse, l'Italie et les États-Unis. Autrefois, c'était à Londres que s'amoncelaient les balles, c'était Londres qui était le grand marché des soies; mais aujourd'hui Lyon, d'abord, et Milan, puis Zurich exportent directement sans passer par le marché anglais.
III.—L'opium est une des productions dont la culture était à un moment donné, devenue intense dans beaucoup de provinces de la Chine. La drogue est venue de l'Inde et a été introduite par les Anglais qui l'ont pour ainsi dire imposée, puisque c'est par suite de la destruction de caisses d'opium importées à Canton par la Compagnie des Indes qu'a éclaté la guerre de l'Angleterre contre la Chine en 1840. Aujourd'hui la culture du pavot à opium est interdite par ordre impérial dans toute l'étendue de l'Empire chinois, et par suite d'un accord avec la Grande-Bretagne, l'importation de l'opium indien diminue peu à peu de façon à arriver à la suppression totale. Ces ordres sont exécutés d'une façon rigoureuse par certains vice-rois; et, par exemple, au Yunnan où j'ai vu partout des champs de pavots, il n'existe à l'heure actuelle plus un seul terrain livré à cette culture. Il est à espérer que la funeste habitude de fumer l'opium finira par disparaître complètement du territoire de l'Empire.
IV.—Le thé est la boisson habituelle du Chinois, et les Européens ont, déjà depuis près de trois siècles, pris l'habitude d'en consommer une certaine quantité. Les Russes, notamment, et les Anglais en absorbent tellement qu'à un moment donné, des bateaux de ces deux nations, jaugeant de sept à huit mille tonnes, venaient charger du thé à Hankeou. Le thé de Chine croît, en effet, sur les collines dans les provinces du Houpe, du Kiang-Si, du Fou-Kien et du Tche-Kiang; du moins le bon thé; car il en pousse partout en Chine, mais les Européens n'apprécient que les thés du Fou-Kien et de la vallée du Yangtseu. Aujourd'hui les Russes seuls exportent le thé de Chine; car, à la suite de la maladie des caféiers de Ceylan, les Anglais ont détruit leurs plantations qu'ils ont remplacées par des plantations de thé; tout bon Anglais ne boit aujourd'hui que du thé de Ceylan, ou bien encore du thé de l'Inde ou de l'Assam où les sujets britanniques ont essayé des plantations qui ont parfaitement réussi. Mais, quoique le thé vienne fort bien à Ceylan et dans diverses contrées des Indes, il est, dans ces pays, beaucoup moins fin comme goût que le thé de Chine; il est plus noir et renferme beaucoup de tannin. Quoi qu'il en soit, comme il est produit en pays anglais et qu'il est, en outre, beaucoup moins cher que le thé de Chine, les Anglais le préfèrent à ce dernier.
V.—Le coton est cultivé dans la vallée du Yangtseu et est consommé sur place, notamment à Changhai où se trouvent de grandes filatures. La ramie, ou ortie de Chine, est également cultivée dans la vallée du Yangtseu mais elle est exportée à Canton où elle est travaillée et préparée. On avait essayé de l'introduire en Europe, mais malgré toutes les préparations qu'on lui a fait subir on n'est jamais parvenu à la rendre assez souple. Parmi les articles principaux que la Chine exporte en Europe, citons: le jute; les tapis de poils de chèvres et de moutons; les soies de porc, destinées à la brosserie; les crins de cheval; les plumes de canard; les peaux de vaches et de buffles; ce dernier article fait l'objet d'un commerce fort important, et la préparation de ces peaux en vue de l'exportation n'est pas toujours sans danger; car la maladie du charbon sévit cruellement sur les bêtes à cornes dans la vallée du Yangtseu; j'ai vu, notamment à Hankeou, bien des coolies périr malheureusement de cette terrible maladie contractée en préparant les peaux.
Les peaux de chèvres pour gants sont aussi un des principaux articles d'exportation.
Le musc arrive principalement du Sseu-Tchuen et des montagnes du Thibet; ce produit est énormément falsifié et les Chinois sont tellement habiles dans ce genre de falsifications que les Européens s'y laissent souvent prendre. Comme c'est là une marchandise de prix, on peut faire ainsi des pertes énormes. Parmi les autres produits qui donnent lieu à des échanges avec l'Europe, il faut encore citer l'huile de bois, sorte de vernis très long à sécher et d'une odeur désagréable, mais excellent pour préserver le bois de la décomposition; le suif végétal et animal; les noix de galle; les tresses de paille, exportées en grande quantité en Europe pour la fabrication des chapeaux; les nattes, très inférieures à celles du Japon ou du Tonkin; les arachides, le colza, le ricin, la graine de coton qu'on expédie beaucoup à Marseille où elle sert à faire de l'huile «d'olive».
VI.—L'industrie, telle que nous la comprenons, n'existe encore en Chine qu'à l'état embryonnaire. L'industrie chinoise se borne à la fabrication des objets de consommation locale, tels que vêtements, chaussures, meubles et ustensiles divers; seules la fabrication de la soie et celle de la porcelaine méritent vraiment de retenir l'attention. On peut y joindre la laque qui sert à divers usages. Dans quelques ports, on a installé aujourd'hui des fabriques de coton, de soie, de métaux; il en sera parlé plus loin quand nous étudierons chacun des ports ouverts.
Le grand centre de la fabrication de la porcelaine est Kin-Te-Tcheng, dans la province du Kiang-Si, laquelle est comprise dans le bassin du Yang-Tseu-Kiang. Kin-Te-Tcheng est une petite bourgade, dépendant de la préfecture de Yao-Tcheou et peuplée de plus d'un million d'habitants, tous porcelainiers. La porcelaine était autrefois d'un bleu éclatant ou d'un bleu de ciel remarquable; des ouvriers de Kin-Te-Tcheng essayèrent d'émigrer au Fou-Kien et d'y transporter leur art, mais ils échouèrent.
L'Empereur Kang-Hi, lui-même, manda à Pékin des ouvriers du Kiang-Si, mais ils ne réussirent aucun objet. Aujourd'hui on fabrique en Chine de la porcelaine un peu partout, mais c'est encore à Kin-Te-Tcheng que se fait la plus belle porcelaine. Deux matières principales servent à la fabrication: le pe toun tseu, dont le grain est très fin et qui n'est autre chose que des quartiers de rochers qu'on tire des carrières, et le kaolin qui est une sorte de terre blanche parsemée de petites parcelles éclatantes.
Pour préparer le pe toun tseu, on se sert d'une masse de fer destinée à briser les quartiers de roc; après quoi, on met les morceaux brisés dans des mortiers et on achève de les réduire en poudre très fine; on jette cette poudre dans un grand bassin rempli d'eau et on l'agite fortement; quand on la laisse reposer, il surnage une espèce de crème qu'on a soin d'enlever et de mettre de côté dans un récipient spécial. Cette crème se dépose au fond du récipient et forme une pâte qui dégage peu à peu l'eau qu'elle contient; lorsque cette eau paraît à la surface complètement claire, on la rejette de façon à n'avoir plus que la pâte; on la met alors dans des moules propres à la dessiccation. Cette pâte est le pe toun tseu. Même quand on l'a mise dans les moules à dessiccation, (lesquels ne sont en somme que de grandes caisses), on a soin de faire peser à la surface supérieure un fort poids de briques afin d'exprimer l'eau complètement.
Le kaolin ne demande pas autant de travail que le pe toun tseu, la nature le fournit presque tout prêt à être employé. On en trouve des mines dans les montagnes et ce n'est, en réalité, que du granit décomposé que l'on découvre par grumeaux; c'est du kaolin que la porcelaine tire toute sa fermeté; c'est son mélange avec le pe toun tseu qui donne aux objets fabriqués toute leur force de résistance.
On fait aussi de la porcelaine avec une autre espèce de matière que les Chinois nomment hoa che (sorte de marbre); la porcelaine faite avec le hoa che est rare et beaucoup plus chère que l'autre; elle est très fine et très légère, mais beaucoup plus fragile que la porcelaine ordinaire; les ouvriers, d'ailleurs, la réussissent plus difficilement; car il est malaisé de saisir le véritable moment où la cuisson est suffisante.
Avec le hoa che on trace sur la porcelaine des dessins divers qui ressortent à cause de la différence de leur couleur blanche, lorsque l'objet dessiné est verni et soumis à la cuisson. On peint aussi des figures avec le che kao, qui est une espèce de gypse; mais tandis que le hoa che peut au besoin remplacer le kaolin, le che kao ne peut servir qu'à exécuter des dessins.
Généralement on mélange autant de kaolin que de pe toun tseu pour les porcelaines fines; pour les demi-fines on emploie quatre parts de kaolin pour six de pe toun tseu, et pour la porcelaine tout à fait ordinaire on met une partie de kaolin pour trois de pe toun tseu.
Je ne m'étendrai pas davantage sur la porcelaine et la peinture sur porcelaine, choses fort connues maintenant en Europe; qu'il me suffise de dire que les ornementations qui figurent sur les porcelaines chinoises sont d'une uniformité immuable depuis l'antiquité. Personnages, animaux, fleurs et arbres divers, on retrouve toujours et partout les mêmes motifs.
VII.—La soie a été de bonne heure une des principales industries chinoises; des vêtements merveilleux, des tentures d'une rare beauté sont sortis des ateliers bien primitifs cependant des fils de l'Empire du Milieu. Toute l'Europe a pu admirer ces richesses puisque, soit par les expositions, soit par les voyageurs et les négociants, quantités d'étoffes de soie chinoise sont venues échouer sur le marché des grandes villes. Cependant, si la facture est élégante, si les dessins sont brodés avec goût, il est juste de dire que, au point de vue de la solidité, elles ne valent pas nos étoffes de Lyon.
J'ai déjà eu occasion d'indiquer que la soie est d'un usage général en Chine. Il faut qu'un Chinois soit complètement dans la misère pour n'avoir pas au moins une robe de soie dans son armoire. Tous ceux qui sont tant soit peu à l'aise portent des vêtements de soie et sont vêtus de satin et de damas. Leurs lits sont ornés de tentures de satin brodé; et les jours de fête, de mariage ou de décès, la maison est pavoisée de tentures de soie rouge d'un effet merveilleux. Le rouge est, en Chine, la couleur qui porte bonheur.
VIII.—L'industrie des métaux a été connue des Chinois depuis déjà longtemps; elle s'est surtout bornée aux cloches de temples, statues, brûle-parfums; des mines de fer, de plomb, de cuivre et de zinc ont été ouvertes et exploitées suivant des procédés fort primitifs, il est vrai, mais qui suffisaient grandement aux Chinois; l'or et l'argent étaient travaillés dès l'antiquité, et la bijouterie avait une finesse qu'on peut encore admirer dans les objets anciens. L'acier était connu et utilisé pour faire les charrues et autres instruments de culture; le cuivre servait à différents usages et était très employé pour l'ornementation des temples; il l'était également pour la fabrication des gongs, des cymbales, des trompettes, des lampes à huile, et surtout pour la frappe de la monnaie de cuivre connue sous le nom de sapèque et qui, seule, jusqu'à ces derniers temps, avait cours en Chine. Aujourd'hui encore, toutes ces industries sont très florissantes et conduites suivant les anciens procédés. Cependant, des usines métallurgiques ont commencé à s'élever selon la manière d'Europe; des mines sont exploitées à l'occidentale, et l'industrie se développe peu à peu d'après les méthodes modernes.
Le pétrole était connu et exploité au Sseu-Tchuen; il l'est encore aujourd'hui suivant des procédés très primitifs, et son exploitation occupe plusieurs villes et villages de la province.
Le cristal, le quartz sont travaillés et taillés pour faire des lunettes; le jade, cette fameuse pierre qu'on ne découvre qu'en Chine et dont une variété, le jade blanc laiteux, est très appréciée des Chinois, sert à faire des bracelets, des vases, des tuyaux de pipe, des statuettes. Le jade vert, au contraire, qu'on trouve principalement au Yunnan, a une bien moindre valeur.
Quant à l'industrie de la laque, elle remonte assez loin; elle est faite avec le vernis (tsi en chinois) tiré du Rhus vernicifera; c'est une sorte de gomme noirâtre qui découle par des incisions qu'on fait à l'écorce en ayant bien soin de ne pas entamer le bois. Ces arbres, dont la feuille et l'écorce ressemblent assez à celle du frêne, n'ont jamais guère plus de cinq mètres de haut; le tour du tronc est de soixante-quinze centimètres environ; ils poussent principalement dans les provinces du Kiang-Si et du Sseu-Tchuen; ceux du territoire de Kan-Tcheou-Fou, la ville la plus méridionale du Kiang-Si, donnent le vernis le plus estimé.
Pour tirer le vernis de ces arbres, il faut attendre qu'ils aient de sept à huit ans: plus tôt ou plus tard, le vernis ne pourrait servir à faire de bonne laque. La laque chinoise est loin de valoir comme finesse et comme élégance la laque japonaise[5]; on ne trouve pas un objet en laque digne d'attention; c'est toujours grossier et sans goût; le seul genre de laque où le Chinois excelle est la laque rouge de Pékin qui est vraiment remarquable. On a pu admirer à l'Exposition de 1900 la superbe et rare collection de M. Vapereau, ancien «commissioner» des douanes maritimes chinoises.
[5] Elle est étudiée en détail dans l'Empire japonais, ch. XII, pp. 166 et suiv.
La fabrication du cloisonné et de l'émail a toujours été très florissante en Chine, et en ce genre de travail les Chinois l'emportent décidément sur les Japonais. Ils commencent par fabriquer un vase en cuivre sur lequel ils font, au moyen de bandes de cuivre soudées, les dessins qu'ils veulent représenter en émail. Dans l'intervalle de ces bandes de cuivre, ils coulent l'émail fondu à une haute température et polissent ensuite la surface du vase; ils obtiennent ainsi de fort belles pièces; mais celles qu'ils livrent aujourd'hui à l'amateur sont loin d'égaler les cloisonnés de l'époque de Kien-Long (1736-1796) ou du début de la dynastie des Ming (1368).
En somme, le Chinois est très industrieux, et il possède, à un haut degré, tout comme le Japonais, l'esprit d'assimilation et d'imitation. Est-ce donc à dire qu'il manque d'imagination? Non certes: il a trouvé avant nous la manière d'imprimer, non pas les caractères mobiles, il est vrai, mais l'imprimerie sur planches gravées, et il s'en servait alors que nous étions encore en Europe réduits au travail du copiste; il a inventé la poudre, la boussole, l'organisation du travail, les arts, les lettres, les sciences: il a tout connu avant d'être en contact avec nous. Mais ce qui lui a manqué dans ses inventions, c'est l'encouragement de ses gouvernants, qui, bien loin de pousser aux perfectionnements et aux découvertes nouvelles, décourageaient au contraire les initiatives.
L'éducation même du Chinois le mettait en garde contre de trop grandes nouveautés, car il était admis que tout ce qu'avaient fait les ancêtres était parfait et qu'il fallait les imiter, au lieu de chercher à surpasser ou à améliorer leur œuvre. Dans de telles conditions l'Empire ne pouvait que se replier sur lui-même sans faire un pas en avant, et c'est pour ce motif que, au moment de son premier contact avec la Chine, l'Europe a trouvé cette dernière dans l'état social, commercial et industriel où elle était il y a mille ans.
CHAPITRE IV
I. Administration chinoise.—II. Système monétaire.—III. Différence du tael dans chaque province.—IV. Piastres locales provinciales.—V. La sapèque.—VI. Essai de réforme monétaire.—VII. Les poids et mesures.
I.—Au sommet de l'État est l'Empereur; il a pour ainsi dire un pouvoir illimité; il est le grand dispensateur des grades, des honneurs; il est le chef de la religion et seul, fils du Ciel, il a le droit d'adorer le Ciel; il est la loi, le châtiment et la grâce. Aucun criminel condamné à mort ne peut être exécuté ni gracié, sans sa sanction; rien ne peut être fait contre sa volonté; aucun privilège ne protège ses sujets contre un froncement de ses sourcils. Toutes les forces de l'Empire, tous les revenus lui appartiennent, l'Empire entier est sa propriété. Cependant il doit écouter les observations, voire les réprimandes de la cour des censeurs (en chinois Tou tch'a Yuan), qui sont chargés de veiller à la bonne administration de l'Empire et surtout à la bonne conduite, à l'honnêteté des fonctionnaires de tous ordres. Certains de ces censeurs ne craignent pas de faire à l'Empereur lui-même des remontrances lorsqu'ils jugent que c'est leur devoir, et beaucoup ont préféré subir la mort plutôt que de se taire; d'autres, au contraire, ont été récompensés de leur franchise, témoin le censeur Song, bien connu pour avoir accompagné lord Macartney, lors de son ambassade à la cour de Pékin. Il adressa, en effet, des observations à l'Empereur Kia-King sur son goût trop prononcé pour les femmes et le vin de riz; il lui exposa qu'il se dégradait aux yeux de ses sujets et qu'il se rendait totalement incapable de remplir ses devoirs d'Empereur. Kia-King, irrité, le fit venir et lui demanda quelle récompense il croyait avoir méritée pour une audace aussi grande. «Faites-moi couper en morceaux si vous voulez», répondit-il. Le monarque lui ayant signifié de choisir un autre genre de mort: «Eh bien donc, faites-moi décapiter.—Non, encore autre chose, dit l'Empereur.—Eh bien donc, qu'on m'étrangle!» Sur ces paroles, Kia-King le congédia et le lendemain le nomma gouverneur de la province d'Ili.
Les censeurs de cette allure sont plutôt rares et il est bien évident que la plupart du temps, sous un gouvernement aussi despotique, la plupart se taisent ou essayent de louer toutes les actions impériales, pour obtenir quelques faveurs de la manne céleste.
Après l'Empereur, souverain maître, le pouvoir appartient au Kiun-Ki-Tchou ou Conseil d'État, puis au Nai-Ko, ou grande Chancellerie. Viennent ensuite ce que nous pourrions appeler les départements ministériels; ils ont été remaniés depuis trois ans et remplacent les six vieux ministères de l'ancienne administration chinoise:
Ming tcheng pou, ou ministère de l'Intérieur et de la Police;
Li pou, ou ministère des Offices civils, chargé de la présentation et de la promotion des fonctionnaires;
Pou tcheng pou, ou ministère des Finances;
Li pou, ou ministère des Rites, chargé des cérémonies du culte officiel, et, tout récemment, du service du Protocole;
Hiue pou, ou ministère de l'Instruction publique;
Lou kiun pou, ou ministère de la Guerre;
Fa pou, ou ministère de la Justice;
Nong tcheng pou ou ministère de l'Agriculture, du Commerce et de l'Industrie;
Yeou tchouen pou, ministère des Communications;
Li fan pou, ministère des colonies, c'est-à-dire du Thibet et de la Mongolie;
Ouai ou pou, ministère des Affaires étrangères. Ce département n'existe que depuis 1901, après l'entrée à Pékin des différentes armées étrangères. Autrefois les relations extérieures ressortissaient à une administration spéciale, connue sous le nom de Tsong li ko kouo che, ou ya meun, ou tribunal pour traiter les affaires des différents pays; il avait été institué après la conclusion de la paix en 1860, pour continuer les relations avec les pays européens; c'est par un décret impérial, en date du 19 janvier 1861, que fut installée cette nouvelle organisation qui fonctionna jusqu'en 1901; elle était composée de représentants des différents ministères et aussi de membres de la famille impériale. Le prince Kong a longtemps fait partie de ce conseil. Après l'équipée des boxeurs, en 1901, la Chine a compris qu'elle devait avoir des relations nouvelles et régulières avec les puissances étrangères, et elle a institué un ministère des Affaires étrangères sur le modèle des mêmes administrations de l'Occident. A la tête de ces départements ministériels sont placés un ministre et deux sous-secrétaires d'État[6].
[6] Au moment où nous mettons sous presse, nous apprenons la création d'un ministère de la marine Hai Kiun pou.
La division actuelle de l'Empire en dix-huit provinces date de l'Empereur Kang-Hi, c'est-à-dire du XVIIe siècle. Autrefois, sous les Ming, la Chine ne comptait, en effet, que quinze provinces, et l'Empereur mandchou en divisa trois, le Kiang-Nan, qui forma Kiang-Sou et Ngan-Hoei; le Kansou, détaché du Chen-Si; le Houkouang qui devint Houpe et Hounan.
Les provinces qui sont situées dans le bassin du Yang-Tseu-Kiang sont au nombre de huit: le Kiang-Sou, le Ngan-Hoei et le Kiang-Si, formant le gouvernement général du Kiang-Nan, avec Nankin comme capitale; le Houpe et le Hounan, capitale Wou-Tchang; le Sseu-Tchuen, capitale Tcheng-Tou; le Yunnan et le Kouei-Tcheou, capitale Yunnan-Fou.
A la tête d'un gouvernement provincial, lequel gouvernement peut, ainsi qu'on le voit, se composer d'une, de deux ou de trois provinces, se trouve un gouvernement général, en chinois Tsong-Tou, que les Européens ont appelé à tort et continuent d'appeler vice-roi; en-dessous de lui vient le gouverneur de la province, en chinois Siun fou (plus communément foutai); chaque province a un foutai, résidant au chef-lieu; viennent ensuite: le trésorier (pou tcheng che tseu), le juge provincial (Ngan tcha che tseu), le contrôleur de la gabelle, l'intendant des greniers.
Enfin, parmi les autorités supérieures, et en dernier lieu, vient le Taotai (intendant de cercle); il est chargé de deux ou plusieurs préfectures, et a la haute inspection des troupes placées dans le cercle de sa juridiction. Ce sont des Taotai qui ont été installés dans chaque port pour traiter les affaires européennes avec les consuls, et ces Taotai sont tous en même temps directeurs chinois des douanes impériales maritimes. C'est donc à eux qu'on s'adresse en cas de réclamations, et c'est par leur intermédiaire que se traitent les différentes affaires, que se règlent les divers litiges.
Après le Taotai viennent immédiatement: le préfet (tche fou), administrant une division provinciale bien plus étendue que ce que nous appelons préfecture chez nous; il y en a à peu près dix par province, et chaque province est au moins aussi grande et souvent plus grande que la France; puis le sous-préfet: on compte deux sortes de sous-préfets: 1º celui qui administre une sous-préfecture indépendante (Ting) (généralement sur les frontières, dans les pays non encore bien chinoisés); 2º celui qui administre une sous-préfecture (chien) sous la direction d'un préfet.
II.—Cet aperçu, tout succinct qu'il est, de l'administration chinoise, me paraît suffire au lecteur, qui, certainement, ne tient nullement à entrer dans le fatras fort compliqué de la hiérarchie mandarinale; cette organisation, d'ailleurs, va peut-être se transformer lorsque le Parlement chinois, dont on parle tant, sera réuni et fonctionnera. Avant donc d'entrer plus avant dans la description des ports ouverts et du commerce de la vallée du Fleuve Bleu, je crois utile de consacrer quelques explications aux monnaies, poids et mesures; je m'y étendrai assez longuement, car ici nous nageons en pleine fantaisie.
Il n'y a pas de monnaie d'or; quelques auteurs chinois prétendent qu'elle existait autrefois, concurremment avec la monnaie d'argent, mais il y a apparemment fort longtemps, et personne ne peut le démontrer. Actuellement, la seule monnaie courante est la sapèque, petite monnaie de cuivre percée au milieu, et que l'on enfile dans une ficelle jusqu'à mille, ce qui fait un tiao, que nous appelons en français une ligature. Il faut environ dix sapèques pour faire un de nos sous, et c'est la monnaie qui a seule cours dans toute l'étendue de l'Empire. Cependant la monnaie d'argent existe[7], mais d'une façon fictive; elle existe sous la forme de tael ou leang. Un tael n'est pas une monnaie; c'est à proprement parler une once d'argent, en forme de sabot plus ou moins grand, pesant 5, 10, 20, 30, 50 taels ou onces. Quand on voyage dans l'intérieur de la Chine, on emporte une certaine provision de ces taels et on se munit d'une petite balance portative, renfermée dans un étui plus ou moins élégant, et ressemblant à la balance romaine. Lorsqu'on n'a plus de sapèques pour payer l'hôtelier, les porteurs, le restaurateur, on coupe sur un tael une certaine quantité d'argent qu'on pèse et on va la porter à une banque chinoise qui la pèse à son tour et vous donne le change en sapèques. C'est fort ennuyeux parce qu'il faut toujours avoir avec soi un poids très lourd, soit en argent, soit en cuivre; mais après tout on s'y fait assez vite; c'est toujours ainsi que j'ai voyagé en Chine.
[7] Cf. l'Empire de l'argent. Étude sur la Chine financière, par Joseph Dubois. (Librairie orientale et américaine, E. Guilmoto, éditeur).
III.—Le tael, l'once d'argent n'est pas le même pour toute la Chine; autre difficulté et plus grande que la première: chaque province a son tael: ainsi 100 taels de Canton valent 102 taels, 50 centièmes de Changhai; 100 taels de Changhai valent 98 taels de Hankeou, etc.; il s'ensuit des complications d'opérations pour lesquelles il faut avoir recours à un Chinois versé dans la matière.
Il existe ensuite le tael Kou-ping, le tael officiel au poids du trésor; puis le tael Hai-Kwan, le tael de la douane maritime, moins fort que le Kou-ping, mais plus fort que les taels des diverses provinces. C'est généralement en taels Hai-Kwan que les Européens traitent les affaires. Actuellement le Hai-Kwan tael vaut 3 fr. 80 environ.
Pour remédier à cette difficulté dans les échanges, on a introduit sur le marché chinois la piastre mexicaine (valant actuellement 2 fr. 20), qui sert de monnaie courante dans tous les ports ouverts: la parité entre le tael et la piastre se fixe tous les jours suivant l'offre et la demande; par exemple, un jour la bourse, c'est-à-dire les banques affichent qu'elles prennent les piastres au taux 100 pour 70 taels: le lendemain au taux de 72 taels ou de 76 taels.
IV.—Dans quelques provinces, vers 1895, 96, 97, 98, les vice-rois ont installé des monnaies pour frapper des piastres locales; c'est ainsi qu'on vit apparaître des piastres de Canton, du Ngan-Hoei, du Houpe, de Tien-Tsin; mais d'abord elles ne furent acceptées qu'avec répugnance, et on leur préférait toujours la piastre mexicaine. Des monnaies divisionnaires de 50, 20, 10 et 5 cents (centièmes de piastres) furent également frappées; elles sont généralement reçues dans tous les ports ouverts, mais non dans l'intérieur, où seule la sapèque a cours légal et commercial.
On trouve encore, à Tchen-Kiang, des piastres espagnoles, provenant des Philippines, à l'effigie de Ferdinand II et de Charles IV; mais on ne les voit pas ailleurs.
Sur les frontières du Tonkin, au Kouang-Si et au Yunnan, la piastre française de l'Indo-Chine et les monnaies divisionnaires ont fini par être acceptées, mais il a fallu bien du temps.
On voit combien est compliqué le système monétaire chinois, puisque, par exemple, pour traiter des affaires entre Changhai et Hankeou, il faut tenir compte de la différence du tael sur les deux marchés, et toujours calculer que les taels d'une ville (Hankeou) sont plus forts que ceux de l'autre (Changhai).
Il s'ensuit aussi, naturellement, que le change des sapèques pour le tael subira une hausse ou une baisse suivant les provinces; on aura pour un tael de Hankeou, par exemple, 1.800 sapèques, et pour un tael de Changhai, 1.500 ou 1.570.
V.—Bien qu'aujourd'hui les sapèques soient toutes frappées en cuivre, il fut une époque où la Chine possédait des sapèques d'étain, de plomb, de fer même. Dans l'antiquité on se servait aussi de petits coquillages, mais l'usage en a été vite aboli. Outre les sapèques de figure ronde, il existait sous les anciennes dynasties des sapèques en forme de lame de sabre, de dos de tortue; il y en avait avec des figures d'oiseaux, de dragons, et quand il s'en trouve actuellement dans une famille chinoise, ces vieilles monnaies sont regardées comme des fétiches porte-bonheur: on les attache avec un ruban au cou ou à la ceinture des enfants.
Les faux-monnayeurs existent en nombre considérable: non seulement ils fabriquent de fausses piastres mexicaines, mais ils lancent aussi dans la circulation de fausses sapèques, alliage de sable, de zinc et de cuivre. Aussi, quand on paye un coolie, on voit ce dernier examiner une à une les sapèques qu'on lui remet et refuser celles qui ne lui semblent pas suffisamment pures. Cependant, chose étrange, les sapèques fausses circulent; mais on en exige le double en payement; ainsi, un coolie achetant une poignée d'arachides payera avec 5 bonnes sapèques ou 10 fausses.
Entre Chinois ces petites pratiques n'ont pas d'importance! Ils n'aiment pas qu'on leur passe une piastre évidée et garnie de plomb; et cependant la chose n'est pas rare, les faux monnayeurs sont habiles.
La sapèque étant fort incommode à transporter, les Chinois ont cherché un moyen fiduciaire qui en tînt place, et ils ont bien avant nous trouvé le billet de banque. Ces billets, toutefois, ne sont pas émis par l'État, mais par des banques particulières. Une banque peut être ouverte par une personne seule ou par une société, pourvu qu'elle se soumette à certains règlements et à certaines redevances envers l'État. Une fois en règle, la banque émet des billets pour une valeur de 10, 20, 50, 100 ligatures ou tiao; de cette façon on n'a pas besoin de s'embarrasser de monnaie de cuivre; les banques se connaissant entre elles échangent leurs billets; elles donnent même des lettres de crédit à ceux qui sont appelés pour leurs affaires dans l'intérieur de l'Empire; et il faut reconnaître qu'on a toutes facilités au point de vue du payement. Les avantages que possèdent ces banques sont réellement appréciables; mais il y a un revers, c'est que le taux de l'intérêt en Chine est très élevé; il va de 20 à 40 pour 100, et rarement il reste à 3 pour 100 par mois, ce qui est le taux légal.
VI.—Devant les difficultés qu'entraîne le système monétaire actuel, le gouvernement chinois a essayé dernièrement plusieurs tentatives pour réformer le système du tael et de la sapèque et le 24 mai 1910, un décret impérial a été publié conçu à peu près dans ce sens:
L'unité de la circulation monétaire nationale sera la piastre d'argent (Yuen en chinois) et l'étalon sera jusqu'à nouvel ordre l'argent. La monnaie d'appoint consistera en pièces de 50, 25, et 10 cents, une pièce de nickel de 5 cents et quatre pièces de cuivre de 2 cents, 1 cent, 5 sapèques et 1 sapèque. La valeur de la piastre sera établie d'une façon décimale et définitive. Il ne sera pas permis de les altérer. Le ministère des Finances donnera des ordres nécessaires pour que les monnaies frappent les nouvelles pièces conformément au poids et au titre ainsi qu'aux modèles adoptés et les mettent peu à peu en circulation.
Un certain nombre de banquiers chinois se sont réunis dans la capitale et ont décidé de créer une association avec des branches dans les provinces pour aider à réaliser cette réforme; le gouvernement de son côté a déjà pris des mesures pour la frappe des nouvelles pièces, leur mise en circulation et le rachat de l'ancienne monnaie. Il est bien évident que si l'usage de la monnaie en question pouvait être étendu à tout l'Empire, ce serait un immense progrès; mais il y aura de la résistance de la part des banques, habituées à faire des profits dans le change de la sapèque par rapport à l'argent; de plus la suppression du système actuel, tellement entré dans les habitudes chinoises qu'il les dérange et les gêne fort peu, mettrait fin aux bénéfices des gros personnages: ceux-ci tiennent à la conservation des vieux errements. Aussi il est probable que la réforme monétaire n'ira pas sans grande difficulté et sera sans doute l'une des plus pénibles à accomplir en Chine. C'est la banque chinoise Ta-Ts'ing-Ying-Hang qui a été chargée de mener à bonne fin le changement radical du système monétaire de l'Empire[8].
[8] Les nouvelles monnaies d'argent viennent, d'après de récentes informations venues de Chine, d'être frappées par le ministère des Finances et comprennent quatre types: une piastre, une demi-piastre, vingt-cinq cents et dix cents. On en aurait déjà fait parvenir aux ministères et administrations diverses à Pékin et dans les provinces. Les pièces portent d'un côté Ta Tsing ying pi (monnaie d'argent de l'Empire des Tsing) et de l'autre, suivant le cas: Yi yuan = une piastre; ou kiao = 1/2 piastre ou 50 cents; leang kiao pan = 15 cents; yi kiao = dix cents. C'est là un premier essai.
VII.—Les Chinois se servent pour peser des unités suivantes:
| tan | qui vaut: | 60 kilogrammes |
| kin | — | un centième de tan |
| léang | — | un seizième de kin |
| tsien | — | un dixième de léang |
| feun | — | un dixième de tsien |
| li | — | un dixième de feun |
Mais les Européens ne font pas usage de ces termes; ils donnent à ces unités chinoises des noms adoptés autrefois par les premiers Portugais qui sont venus en Chine:
| Le tan | se nomme | picul (mot malais) |
| Le kin | — | catti |
| Le léang | — | tael |
| Le tsien | — | mas ou mace |
| Le feun | — | candarin |
| Le li | — | cash |
Tout le commerce étranger en Chine se fait par picul et catti.
L'étranger qui achète des terrains en Chine a besoin de connaître les mesures de surface. Le meou, valant à peu près 600 mètres carrés, le king, valant 100 meou sont les deux principales unités; il est vrai de dire qu'ils diffèrent selon les provinces, comme du reste les mesures de longueur dont l'unité principale, le li, varie entre 500 et 650 mètres suivant qu'on se trouve au nord ou au sud de l'Empire.
Ainsi, même dans les choses les plus précises, telles que monnaies, poids et mesures, rien de fixe, rien de définitivement réglé en Chine. Il en est ainsi pour tout; la Chine est le pays de l'à peu près et le Chinois traduit lui-même sa mentalité dans une phrase qu'il a toujours à la bouche: «Tch'a pou tô; il s'en faut de peu; c'est à peu près cela».
CHAPITRE V
I. Changhai (Shanghai); situation géographique.—II. Nature et climat.—III. Les concessions; la ville européenne; services publics.—IV. Les cités chinoises; la route d'Europe à Changhai.—V. La population étrangère et la population chinoise; les ponts; l'observatoire de Zi-Ka-Weï; les égouts.—VI. L'industrie européenne; les quais; établissements du gouvernement chinois.—VII. Situation commerciale de Changhai; importation, exportation.—VIII. Organisation des douanes maritimes.—IX. Population étrangère d'après le recensement de 1905.—X. Relevé commercial d'une année (1908).
I.—Changhai est situé à l'extrême sud-est de la province du Kiang-Sou; il ne se trouve pas précisément sur le Yang-Tseu-Kiang, quoique dans une province arrosée par ce fleuve; il est situé sur la rivière Houang-Pou, à peu près à 20 kilomètres en amont du village de Wousong, où les eaux jaunâtres du Houang-Pou rejoignent les eaux non moins jaunâtres de l'estuaire du Yangtseu. La ville chinoise est une sous-préfecture de peu d'intérêt: Changhai n'est important, en effet, que parce qu'il est le grand port de commerce où les négociants d'Europe sont installés et où les marchandises européennes s'échangent contre les marchandises chinoises; il fut déclaré port ouvert par le traité anglais de Nankin en 1842, et depuis ce temps jusqu'à nos jours n'a cessé de prospérer et de se développer; c'est aujourd'hui, sans conteste, le plus important des marchés de l'Extrême-Orient.
Changhai est géographiquement situé, par 31° 15 de latitude nord et environ 119° est, méridien de Paris, dans une vaste plaine d'alluvions, très riche et où toutes les cultures réussissent; la population, au reste, y est plus dense que dans n'importe quelle partie de la Chine. Les principales cultures y sont le riz et le coton; cette dernière a pris, depuis quelques années, beaucoup d'extension, grâce à l'installation de filatures à Changhai même.
En revanche, on n'y fait pas beaucoup de soie. En dehors du riz, le blé, l'orge, les légumes de toutes sortes, les choux, navets, carottes, les melons et les pastèques y viennent admirablement. Il y a peu de fruits; et le seul fruit mangeable qui soit à Changhai est une espèce de pêche, petite, en forme de tomate, et qui n'est, en effet, pas mauvaise. En automne on peut se procurer le fade kaki; tous les autres fruits sont importés.
II.—Il ne faut pas chercher les beautés de la nature à Changhai. L'immense plaine se déroule à perte de vue, coupée par des canaux et des criques qui font communiquer entre elles les différentes villes de la province: Song-Kiang, Sou-Tcheou, Hang-Tcheou, Tchen-Kiang. Les Européens qui habitent Changhai n'en sortent que pour aller, en automne, faire des excursions de chasse; quand on veut un changement d'air on prend le bateau pour Nagasaki.
Le climat de Changhai passe pour être relativement sain, mais les étés y sont affreusement chauds, le thermomètre, pendant les mois de juillet et d'août, montant facilement jusqu'à 41 et 42 degrés centigrades à l'ombre. Par contre, il y a des hivers très froids et souvent on patine. Malgré ces températures extrêmes, les Européens s'y portent généralement bien; la maladie la plus à craindre est la dysenterie et sa conséquence, l'abcès au foie. En dehors de cela, on y trouve les mêmes maladies qu'en Europe; parfois la petite vérole y fait d'affreux ravages.
Il y pleut une moyenne de 120 jours par an, ce qui n'est pas excessif, et l'automne, depuis octobre jusqu'à janvier, y est radieux, comme du reste dans toute la vallée du Yangtseu.
III.—La ville européenne comprend trois concessions: une américaine, une anglaise, une française. Les deux premières, fondues ensemble et sous la même administration, s'appellent la concession internationale; la française reste à part. C'est d'ailleurs sur la première que règne l'activité commerciale, et tous les négociants y sont installés; un quai superbe, bordé de maisons ressemblant à autant de palais, longe le fleuve; voitures, tramways, djinrikishas, brouettes, porteurs encombrent quais et rues adjacentes; du matin au soir c'est une fièvre, une course au dollar. Dans la concession française, on voit des rues larges, bien alignées et propres, et les agents de police se promenant, l'air digne; la concession française est une installation d'État destinée à abriter des fonctionnaires; l'autre est une installation d'affaires et de négoce. J'ai toujours, hélas! remarqué cette différence entre les établissements français et anglais. Allez à Saïgon; c'est une ville magnifique; ses rues, ses boulevards, ses monuments, ses jardins en font la plus jolie ville d'Extrême-Orient; on y traite peu ou point d'affaires; c'est comme une ville morte. Allez à Rangoon, tout près de là, en territoire anglais: la ville est vilaine, n'a pas de tournure; mais quelle activité! On y brasse des millions!
On trouve dans le Changhai européen de belles églises, de beaux hôtels d'un luxe et d'un confortable qui n'a rien à envier à l'Europe; plusieurs banques, notamment la Hong-Kong and Changhai Bank, occupent de vastes et somptueux édifices; le quai possède quelques monuments et un jardin où l'on va entendre la musique municipale l'après-midi à 5 heures, ou le soir à 8 heures.
Rien ne manque ici à la vie européenne, je devrais dire à la vie anglaise; car c'est la vie anglaise un peu, mais très peu modifiée, qu'on vit partout en Asie dans ce qui n'est pas exclusivement colonie française ou hollandaise. Courses, club, théâtre, tout existe; restaurants à la mode, dîners fins, bals et soirées pourraient faire croire qu'on n'est pas en Chine, si on n'avait constamment sous les yeux les domestiques chinois.
Les services publics fonctionnent comme en Europe et pour les postes et les télégraphes, on n'a que l'embarras du choix: poste chinoise, française, anglaise, allemande, russe, japonaise, etc..., télégraphe chinois, anglais, danois.
Enfin, actuellement c'est un coin d'Europe, et combien de vieux résidents s'en plaignent! Ce n'est plus la bonne vie d'autrefois où le laisser-aller et la négligence de tenue étaient universels; aujourd'hui, malgré 40 degrés à l'ombre, on ne saurait aller dîner autrement qu'en habit; il faut être correct et on n'oserait prendre, vêtu de blanc, son cocktail au club.
IV.—Derrière les constructions européennes, de nombreuses boutiques chinoises sont venues s'installer, lesquelles sont sous la juridiction de la concession; c'est une ville chinoise propre qui continue la ville blanche; puis, après cette ville chinoise européanisée, se trouvent le champ de courses et la campagne qui l'entoure où beaucoup d'Européens ont construit leur résidence pour être au calme après le travail et les affaires.
V.—Pour arriver à Changhai, le voyageur dispose de plusieurs voies:
D'abord la voie de terre par Moscou et le transsibérien jusqu'à Tien-Tsin, d'où un bateau mène en deux jours à Wou-Song; puis la voie d'Amérique soit avec le transcontinental des États-Unis par New-York et San-Francisco, soit avec le transcanadien entre Montréal et Vancouver; enfin la vieille route de l'Inde par Marseille, le canal de Suez, Saïgon et Hongkong. Cette dernière est évidemment la plus longue, mais elle est aussi la moins chère; aussi est-elle assez suivie, bien que, cependant, à l'heure actuelle, la voie russe soit très fréquentée.
VI.—La population étrangère de Changhai a considérablement augmenté dans ces dernières années; elle peut être évaluée à environ 8.000 Européens et Américains. Quant à la population chinoise, à qui, primitivement, il était absolument interdit d'habiter sur les concessions, elle s'élève bien à 500.000 âmes. Chassée par la révolte des Taipings à l'abri des établissements européens, la population des campagnes environnantes y resta et s'y accrut. De plus, les Européens, propriétaires des terrains, trouvèrent une rémunération sûre dans le fait de louer aux Chinois terrains et maisons, de sorte qu'aujourd'hui, en arrière des deux concessions française et anglaise, existent de véritables villes chinoises. Les rues des concessions sont toutes reliées entre elles par de nombreux ponts sur les criques qui forment leurs limites, et de belles routes sont entretenues par les conseils municipaux; elles permettent de gagner la campagne et de faire des promenades aux environs de la ville. C'est ainsi que deux magnifiques routes, dignes des routes de France, conduisent à Zi-Ka-Wei, chez les Pères Jésuites qui ont là un observatoire remarquable. Il est en communication avec les différentes stations météorologiques des mers de Chine et du Japon; par l'annonce qu'il fait du mauvais temps en mousson du suroit, il évite à bien des navires d'être perdus dans les typhons. La plus fréquentée des routes qui conduisent à Zi-Ka-Wei est la route anglaise connue sous le nom de Bubbling well ou puits qui bout, à cause d'un puits qui se trouve sur son parcours et où l'eau est constamment en ébullition.
De grosses sommes ont été dépensées pour construire des égouts, et il n'a pas été facile d'arriver à une solution bonne et rapide en cette matière, à cause précisément de la nature du terrain sur lequel la ville est construite, terrain bas et trop peu élevé au-dessus du niveau de la mer; cependant, le système de drainage actuel des eaux est parfait, et la propreté des rues est réelle. Au point de vue de l'alimentation et des bains, Changhai est magnifiquement pourvu; les deux concessions possèdent chacune leur château d'eau qui fournit à tous et à des prix modérés, une eau filtrée et saine. Deux compagnies de pompiers volontaires rendent d'immenses services en cas d'incendie.
Crique de Soutcheou à Changhai.
VII.—L'industrie sous sa forme européenne est très prospère à Changhai et il y a tout lieu de croire que ses progrès ne s'arrêteront pas. Il existe dans le port quatre docks pour la réparation des navires: l'un, le dock de Tong-Kadou, a une longueur de 126 mètres sur une profondeur de 7 mètres; le vieux dock de Hong-Kiou, connu par tout le monde sous le nom de Old Dock, a environ 135 mètres de long sur 7 mètres de profondeur. Le nouveau dock de MM. Boyd et Cie à Poutong couvre une longueur de 150 mètres avec une profondeur de 8 mètres; il est plus large que les deux autres, et mesure environ 17 mètres de largeur au fond et 45 mètres à niveau du sol; mais le plus long est encore celui de la maison Farnham connu sous le nom de Farnham's cosmopolitan dock; situé également à Poutong, il mesure 187 mètres environ (exactement 560 pieds anglais) de longueur, et 17 mètres de largeur.
Un autre dock a été construit: le dock international, qui est encore plus considérable que les précédents.
Il n'est pas de port en Extrême-Orient qui possède des quais comparables à ceux de Changhai; ils s'étendent sur plus d'un kilomètre dans la concession américaine, à l'entrée du port, et tous les navires peuvent y accoster à quai.
La concession anglaise n'a pas de quai de marchandises, mais ici les bords de la rivière sont revêtus d'un vert gazon, et plantés d'arbres qui forment une fort jolie promenade depuis le pont du Yang-Kin pang (concession française) jusqu'au pont du canal de Sou-Tcheou où se trouvent les jardins publics.
Entre autres industries florissantes à Changhai on peut compter les filatures de coton. Cinq sociétés à capitaux européens se sont formées à cet effet:
«E wo» dirigée par MM. Jardine Matheson and Cº;
«The international» sous les auspices de The American trading Cº;
«Lao Kung mow» à la tête de laquelle se trouvent MM. Ilbert and Cº;
«Souy chee» dont les directeurs sont MM. Arnhold Karberg and Cº;
«Yah loong» dirigée par MM. Fearon Daniel and Cº.
Ces différentes sociétés possèdent chacune de 40.000 à 50.000 broches; les résultats cependant n'ont pas toujours donné ce qu'on espérait; ainsi la filature appartenant à la société Fearon Daniel and Cº a dû être fermée temporairement en 1901; cependant 1906 fut une bonne année pour toutes les filatures dirigées par les Européens. En dehors de ces dernières il existe aussi des filatures indigènes, sur le modèle d'Europe, mais tout à fait entre les mains des Chinois. Le vice-roi Li-Hong-chang avait fondé en 1893 puis reconstruit en 1895 la «Shanghai cotton cloth administration», l'une des plus grandes manufactures de coton de Changhai. Après le coton, la soie; c'est ainsi que Changhai possède aujourd'hui 25 filatures de soie; mais cinq d'entre elles seulement sont dans les mains des Européens, toutes les autres étant dirigées par des Chinois.
On trouve également comme industrie occidentale à Changhai des fabriques de papier; des fabriques d'allumettes suédoises; des meuneries; des ateliers de réparation de navires; des fabriques de fer-blanc. Le plus considérable des ateliers de réparation et de construction de navires est le «Shanghai dock and engineering Cº», fondé par un Anglais nommé Muirhead vers 1855, repris et augmenté par M. Farnham et connu jusqu'en 1906 sous le vocable «S. Farnham, Boyd and Cº».
Tous les navires déchargent à quai, sauf toutefois les grands paquebots qui sont obligés de rester à l'ancre en dehors de la rivière, en face de Wou-Song, à cause de la barre élevée par les alluvions à l'embouchure du Houang-Pou. Les quais de Changhai appartiennent à une Société qui les loue aux différentes compagnies de navigation.
Il existe aussi une certaine longueur de quais sur la concession française et plusieurs navires faisant le service du Yangtseu y ont leurs appontements.
Le gouvernement chinois possède à Changhai un dock et un arsenal ainsi qu'un dock pour la construction des navires, au lieu appelé Kao tchang miao, un peu en amont du fleuve, au delà de la ville indigène.
En 1876 une ligne de chemin de fer avait été installée entre les concessions européennes de Changhai et Wou-Song; mais les autorités chinoises rachetèrent ligne et matériel dix-huit mois après et firent tout enlever et vendre à l'encan. Aujourd'hui une ligne nouvelle a été construite; elle est déjà depuis longtemps en exploitation jusqu'à Wou-Song, et, depuis 1909 se prolonge jusqu'à Nankin en passant par Sou-tcheou et Tchen-Kiang.
Le port de Changhai est le centre du commerce européen en Chine et il absorbe plus de la moitié du commerce total de la Chine avec les puissances occidentales. L'ouverture des ports du Yangtseu, loin de lui faire du tort, a, au contraire, augmenté ses transactions; car bon gré mal gré il faut que tous les produits de l'intérieur passent par Changhai; seul le thé que les bateaux russes exportent de Hankow sort directement du Yangtseu.
VIII.—La situation de Changhai a toujours été prospère; mais il est bien évident qu'il ne s'y élève plus aujourd'hui les fortunes colossales des premiers temps de l'ouverture de la Chine aux étrangers; les «Princes merchants» n'ont eu qu'un temps, et à l'heure qu'il est la concurrence internationale y est aussi âpre qu'en aucun lieu du monde. Après la guerre russo-japonaise, un arrêt s'est produit dans les transactions et beaucoup de maisons européennes ont souffert; actuellement encore le marché se ressent d'un malaise général et les affaires ne sont pas ce qu'elles devraient être. Et, du reste, en dehors de toute autre cause de fléchissement dans les affaires, la concurrence de chaque instant que se font ces différentes maisons rivales suffirait à expliquer le ralentissement. L'exportation est toujours plus ou moins au même niveau; mais l'importation a subi et subit encore des à-coups. Après l'Allemand, qui était venu concurrencer l'Anglais, un autre, le Japonais, est apparu qui a dépassé encore l'Allemand pour le bon marché de ses produits.
D'après le résumé décennal récemment publié, les chiffres du commerce de Changhai pour les dernières années, en taels de douane ou Hai-Kwan taels, sont les suivants:
| Année 1907 | = 392.731.600 taels |
| — 1908 | = 397.106.850 —[9] |
[9] J'ai pris comme année type de statistique commerciale l'année 1908, parce qu'elle était la seule dont j'eusse les documents complets au moment où j'ai écrit ce livre (à la fin de 1910). Elle peut, d'ailleurs, servir fort bien de critérium général, car les années ne diffèrent pas extraordinairement, à moins de les prendre de dix en dix.
Ces chiffres sont un peu plus faibles que ceux des trois années précédentes, lesquelles donnaient, en effet:
| Année 1904 | = 405.064.260 taels |
| — 1905 | = 443.954.262 — |
| — 1906 | = 421.256.496 — |
Les principales marchandises importées de l'étranger ont été les pièces de coton; le fil de coton; l'opium; les métaux; le pétrole; le sucre; le charbon; tabacs et cigares; teintures et couleurs; lainages; bois de construction; machinerie; papier; matériel de chemins de fer; herbes marines; savon; vins, bières et alcools; farines; allumettes; verrerie; bougies; pêche de mer; matériel pour l'électricité; soude; ciment; nids d'hirondelle; rubans; parapluies; meubles; lampes; montres et pendules; perles; nageoires de requins; bois de Santal; huile; poivre; lait condensé; aiguilles; soieries et rubans de soie; matériel pour le service télégraphique; cordes et ficelles; et divers autres produits.
Parmi les puissances importatrices la Grande-Bretagne figure au premier rang; le Japon est le grand importateur d'allumettes et de parapluies, de bêche de mer et d'herbes marines; les ustensiles en fer blanc, la verrerie, le savon et les parfums à bon marché sont également importés par le Japon qui prend tous les ans une part de plus en plus grande à l'importation en Chine. L'Allemagne et les Indes importent également: la première des objets fabriqués, des machines; la seconde de l'opium et du coton brut; cependant, par suite de la détermination du gouvernement chinois de supprimer la fumerie d'opium, l'Inde en introduit de moins en moins et cet article finira par disparaître complètement de la liste des produits importés. En Chine même la culture du pavot est aujourd'hui interdite, et les champs du Yunnan que j'avais vus, il y a quelques années, tout fleuris de superbes pavots multicolores, sont actuellement plantés de fèves et de maïs.
L'exportation fournit: soie; thé; coton; graines; huile; suif végétal; suif animal; cordes; fourrures; haricots; riz; laines; tabac; peaux; soies de porcs; médecines; chanvre; jute; ramie; sucre; éventails; vernis; porcelaines; œufs; poterie; noix de galle; sucre; plumes; albumine; son; cire; cheveux; graisse; tresses de paille pour chapeaux.
Les soies sont prises principalement par la France, les États-Unis, l'Italie et la Suisse. La France exporte aussi des peaux, des soies de porc pour la brosserie, du suif, de la noix de galle; les maisons françaises à Changhai ne sont pas nombreuses et le nombre de nos compatriotes ne dépasse pas 700. Elles font surtout de l'exportation et principalement de l'exportation des soies. Il nous est en effet difficile de lutter pour l'importation en Chine d'objets fabriqués, et cela parce que nous avons des concurrents qui vendent moins cher que nous. Nous ne pouvons guère les distancer que dans un produit: le ruban, dont les femmes chinoises se servent pour toute espèce d'ornements, et que Saint-Étienne est arrivé à fabriquer selon le goût et la mode des clientes. Quant à nos vins, liqueurs, conserves, beurres, confitures ils sont achetés uniquement par les Européens et par conséquent l'importation en est insignifiante; ou bien ils sont concurrencés par d'autres (comme les beurres par le Danemark) qui vendent bien meilleur marché et nous ferment la place.
Quant aux articles de Paris, l'Allemagne et la Suisse se chargent de les fournir à très bon compte et le Japon les dépassera bientôt dans ce genre d'objets. Cela évidemment est inférieur à ce que nos fabricants pourraient livrer; mais c'est bon marché, et tout est là pour le Chinois.
IX.—Les importations dans les ports ouverts au commerce européen sont sujettes, comme dans tous les pays, au payement des droits de douane. Aux premiers temps des relations commerciales des puissances européennes avec la Chine, aux temps où les douanes se trouvaient dans les mains des fonctionnaires chinois, corrompus et corrupteurs, les négociants étrangers purent, dans tous les ports, faire la contrebande en soudoyant les agents chinois; cependant quelques négociants européens, plus scrupuleux que les autres, refusèrent constamment de se servir de ce moyen facile mais malhonnête; il s'ensuivit pour eux une infériorité notoire et ils protestèrent. En 1854, les représentants des puissances résolurent d'aviser et eurent recours à une combinaison qui permit de sauvegarder le contrôle chinois tout en empêchant les manœuvres frauduleuses: il fut convenu que la douane indigène, bien que restant soumise à la direction supérieure des autorités chinoises, fonctionnerait, dans les ports ouverts aux Européens, sous la surveillance d'inspecteurs européens choisis par les légations étrangères et recevant une investiture du gouvernement chinois. C'est en 1858 que fut consacrée par les traités, l'organisation si merveilleuse de l'«Imperial maritime Customs», laquelle fournit à la Chine le plus clair de ses revenus parce que précisément elle est tout entière dans les mains d'agents européens. Il y a quelque temps les Chinois émirent la prétention de reprendre la direction de cet important service; mais comme il constitue précisément la garantie des emprunts conclus par la Chine, cette prétention fut trouvée exagérée. D'ailleurs, en l'état actuel d'anarchie où se trouve l'Empire chinois, le rendement des douanes tomberait rapidement à rien si le service se trouvait dans les mains des Célestes.
Les importations payent au taux de 5% ad valorem au prix du marché local. Le gouvernement chinois a demandé aux puissances le relèvement de ses droits de douanes, mais aucune négociation n'a abouti à ce sujet.
D'après le relevé de 1905, la population étrangère de Changhai se répartissait ainsi:
| Anglais | 3.872 |
| Allemands | 832 |
| Français | 667 |
| Russes | 414 |
| Austro-Hongrois | 163 |
| Italiens | 162 |
| Espagnols | 151 |
| Danois | 126 |
| Norvégiens | 93 |
| Suédois | 81 |
| Suisses | 92 |
| Hollandais | 63 |
| Belges | 63 |
| Grecs | 39 |
| Turcs | 28 |
| Autres européens | 31 |
| Japonais | 2.230 |
| Hindous | 619 |
| Malais | 194 |
| Autres asiatiques | 47 |
Bien que Changhai soit toujours et doive rester le port principal de Chine, cependant le développement de Hankeou et des ports du nord, qui augmentent tous les ans leurs relations directes avec les pays étrangers, affecte la situation de Changhai en tant que port distributeur et centre commercial. En dehors des causes nombreuses qui ont eu, ces temps derniers, une influence sur le commerce de ce port, l'amoindrissement de son ancien monopole comme marché central est un signe des temps, et qu'il ne faut pas perdre de vue pour l'avenir. Quoi qu'il en soit le développement des concessions étrangères, qui s'accroissent journellement, montre que Changhai tiendra encore longtemps, et vraisemblablement toujours, sa suprématie dans le commerce des ports de la Chine. La constante vitalité de la ville est mise en lumière par l'installation de 26 milles dans la ville anglaise et de 15 kilomètres dans la ville française de tramways électriques, des deux côtés du Yang-King-Pang[10] qui couvrent la ville et la campagne. Les premières tentatives pour doter Changhai de tramways remontent au printemps de 1895. Depuis ce temps, l'augmentation rapide de la population avait rendu nécessaire, indispensable, la réalisation de l'idée qui avait pris naissance alors. La «Shanghai electric Company» ouvrit ses lignes au trafic le 4 mars et toute la voie fonctionnait à la fin de mai; de son côté la «Compagnie française des Tramways» ouvrait un service le 4 mai. Cette innovation fut bien accueillie des indigènes qui, à l'heure actuelle, apprécient singulièrement ce mode de transport rapide et peu coûteux, d'autant plus qu'en somme, cela n'a pas affecté sensiblement le service des djinrikisha. Les deux compagnies ont le même type de voitures, sans impériale, l'intérieur divisé en deux parties pouvant loger 12 passagers de première classe et 20 de seconde. Chaque extrémité de la voiture est munie d'un chasse-pierre automatique; les lignes ont la voie d'un mètre; comme ce sont des entreprises différentes, elles prennent leur énergie à deux différentes stations électriques. La compagnie française possède 28 voitures, mais seulement 20 sont en service permanent, et elles transportent une moyenne de 7.450 voyageurs par jour, tandis que la compagnie anglaise possède 65 voitures et transporte par jour 60.000 voyageurs. Il est fort probable, et tout à fait désirable que les deux compagnies se fondent en une seule, ce qui semble, d'ailleurs, devoir être très rapproché. L'importance de Changhai s'est encore accrue par l'ouverture de la ligne de chemin de fer qui va à l'ancienne capitale des Ming: un arrangement avait déjà été fait en 1898 en vue de cette entreprise, mais par suite des difficultés rencontrées un peu partout, il n'avait pas été exécuté, et ce n'est qu'en 1904 que l'emprunt fut réalisé avec une compagnie anglo-chinoise par Cheng-Siun-Hoai, directeur des chemins de fer impériaux. L'arrangement prévoit un emprunt de 3.250.000 livres sterling, avec comme première garantie la ligne elle-même. Tous les travaux préliminaires furent terminés en 1904, et le coup de pioche initial fut donné le 25 avril 1905. La première section du chemin de fer qui va de Changhai à Nan-Siang fut ouverte le 20 novembre 1905; la section Sou-Tcheou—Wou-Si en juillet 1906; puis la voie fut terminée jusqu'à Tchang-Tcheou (Chang-Chow) le 15 mai 1907, et jusqu'à Tchen-Kiang (Ching-Kiang) le 15 octobre 1907. La dernière section jusqu'à Nankin fut conduite le 28 mars 1908, et ce jour-là le premier train roula depuis Changhai jusqu'à Nankin, couvrant une distance de 193 milles anglais en 5 heures 35 minutes, y compris les arrêts. Le travail des ingénieurs dans la construction de la ligne a surtout consisté en terrassements, construction de ponts, et aqueducs. Les terrassements, comprenant les digues, les percées, les détournements de criques ont été de 2.657.761 pieds cubes. Entre Changhai et Nankin il y a 25 grands ponts et 177 petits ponts, plus 405 aqueducs. Les stations comprennent 25 gares, et 12 haltes et l'unique tunnel de la ligne est celui de Tchenkiang, seule partie de la ligne où le terrain soit accidenté; ce tunnel a 1.320 pieds de long. Ce chemin de fer a coûté par mille anglais (1 mille = 1.609 mètres), achat du terrain, construction et établissement des voies, 68.367 taels, soit environ 247.000 francs. Le développement des chemins de fer en Chine est une question tellement vitale au point de vue du bien-être de la nation qu'il n'est pas sans intérêt de s'arrêter un peu sur ces questions techniques. La compagnie a fourni les renseignements suivants au sujet du trafic des voyageurs: en 1908, 3.240.869 passagers représentant 1.384.127 dollars (1 dollar = 2 fr. 20); en 1907, 1.731.658 passagers représentant 760.607 dollars; mais, bien entendu, aucune comparaison n'est à établir entre ces deux chiffres, puisque la ligne a été totalement achevée en mars 1908. Les marchandises transportées consistent surtout en cocons et déchets de soie venant de Wou-Si. Pendant l'année 1908, sont arrivés à Changhai 4.344 piculs de cocons et 1.456 piculs de déchets. Par un arrangement intervenu récemment, les importations étrangères destinées aux ports de Sou-Tcheou, Tchen-Kiang, Nankin, pourront être transmises à ces ports par la voie ferrée avec payement de droits de douane à destination.
[10] Le Yang-King-Pang est la crique qui sépare la concession française de la concession anglaise.
Bientôt Changhai sera rattaché avec l'intérieur de la province par la ligne Changhai—Hang-Tcheou—Ning-Po. Quand cette ligne fut projetée, elle devait partir de Sou-Tcheou; mais les négociants et la population aisée firent une telle opposition qu'on fut obligé d'abandonner le projet jusqu'à l'apaisement des esprits; grâce aux mesures prises par le Taotai Liang, tout rentra dans l'ordre. Le 6 mars une convention fut signée à Péking pour la construction de la ligne, et un emprunt émis de 1.500.000 livres sterling; le 15 avril, le gouvernement central donnait aux provinces du Kiang-Sou et du Tche-Kiang contrôle absolu sur cette ligne et toute direction de l'entreprise. Jusqu'à présent chacune des deux provinces a souscrit la somme de 5.000.000 de taels pour la construction de sa part respective, et l'emprunt étranger a été ainsi réparti: 30% à la compagnie des chemins de fer du Kiang-Sou et 70% à la compagnie des chemins de fer du Tche-Kiang. La ligne est maintenant divisée en deux sections: Hang-Tcheou—Ning-Po et Hang-Tcheou—Changhai. La section Hang-Tcheou—Ning-Po a une longueur de 310 li (1 li = 500 mètres), les plans ont déjà été levés, et on pense que vers le mois d'avril prochain les travaux seront commencés. La section Hang-Tcheou-Changhai est dès maintenant ouverte au trafic sur une assez grande étendue.
Changhai attire de plus en plus les étrangers et les Chinois, grâce aux embellissements continuels de ses avenues, de ses rues, de ses alentours, grâce à la construction de maisons importantes et de bâtiments non moins remarquables, grâce aux jardins verdoyants que les municipalités installent un peu partout. Changhai prend de plus en plus grand air et devient une véritable ville. Parmi les industries locales qui se sont créées, il faut citer trois nouvelles filatures de soie: Tai-Tchang, Ta-King et Yun-Long.
X.—Le revenu total de l'année 1908 montre une moins-value de 1.393.727 taels, soit 12,60% comparé au total de 1907, et cependant moindre que la moins-value constatée en cette même année 1907. Elle porte surtout sur les importations: 1.154.281 taels; les droits sur l'opium et le likin 219.104 taels. Quant aux droits de tonnage et aux droits de cabotage, ils ne sont pas changés et restent sensiblement les mêmes. Les droits d'exportation donnent une plus-value de 58.494 taels, et les droits de transit 11.885 taels. En somme, depuis 1903, c'est la plus mauvaise année qui soit au point de vue du revenu douanier. Il y a une chute de 16.000.000 de taels dans le total brut des importations étrangères. Bien que ce chiffre ne représente que la moitié du déficit de 1907, il ne faudrait pas en conclure qu'il y a amélioration dans le trafic. Le marché est encore encombré de l'immense quantité de marchandises accumulées en 1905, et qui continuent à se solder à l'encan; de plus, la trop grande variation du change de l'argent a beaucoup gêné le marché, et la confiance n'a pas précisément régné. Enfin la dépréciation subie par la sapèque de cuivre a réduit considérablement les moyens d'achat de la classe ouvrière et paysanne qui ne possède guère d'autre monnaie; les achats doivent en effet être majorés de 20 à 25%, ce qui est énorme.
Les Russes ont essayé d'introduire sur le marché quelques cotonnades de diverses espèces. Par suite du développement des différentes industries, les métaux ont donné une plus-value de 1.720.455 taels. Le fer en barres donne 60.324 piculs de plus qu'en 1907; autres ferrailles, 37.207 piculs; saumon de plomb, 33.481 piculs; les pétroles américains continuent leur marche ascendante et donnent un surplus de 1.559.183 gallons (1 gallon = 4 litres) en gros, et 2.190.270 gallons en caisses. Le pétrole russe a réapparu sur le marché avec 1.391.377 gallons; quant au pétrole de Bornéo, il décline de 5.125.025 gallons, et celui de Sumatra de 557.168 gallons. Les bois et le sucre ont subi une diminution dans l'importation, et la farine a diminué de 1.479.720 piculs par suite du bon marché du riz.
La crise financière que l'on avait crainte a été arrêtée par suite de la baisse continue du change qui a beaucoup encouragé le commerce d'exportation. De plus, les moissons, heureusement bonnes, ont aidé à la stabilisation de la situation. Il y a une plus-value de 12.000.000 de taels au chiffre de l'exportation, qui est due à la demande de plus en plus forte de la soie et de ses produits. La prompte reprise des affaires aux États-Unis après la crise financière de 1907 a amené une demande considérable, et les prix se sont bien maintenus. Mais néanmoins, beaucoup de plaintes s'élèvent tous les ans sur les défauts de la soie, par suite des procédés défectueux de l'élevage chinois. Il faudrait ici un établissement comme celui fondé à Phulongthuong par les Français, et où les Annamites reçoivent l'instruction nécessaire pour sélectionner les œufs suivant la méthode de Pasteur. Le district séricicole de Tai-Hou n'aurait eu qu'à gagner à une telle organisation.
L'exportation du coton brut donne une diminution de 301.650 piculs sur les chiffres de l'année dernière. Le moment de la récolte fut contrarié par le mauvais temps et il y eut un déficit d'environ 20%.
Les fils locaux ont tendance à remplacer les fils importés. Les filatures sont très occupées et réalisent de gros bénéfices, mais elles ont dû s'adresser à l'Inde faute de matière première. La récolte des thés a été de 20 pour 100 meilleure qu'en 1907 et l'exportation des thés verts a, dans l'année étudiée, été faite presque tout entière sur Batoum. Cependant on dit que les producteurs ont perdu beaucoup par suite de la modicité des prix; on constate une diminution de 28.989 piculs sur les thés noirs, mais ceci est sans importance puisque le gros commerce des thés se fait à Hankeou.
Le transit intérieur donne le chiffre de 319.460 taels et consiste surtout en pétroles de la province du Tche-Kiang et en charbon japonais pour les filatures de Tsong-Ming et de Tong-Tcheou. Les communications rendues faciles par le chemin de fer avec le district séricicole de Tai-Hou ont amené une plus-value de 450.186 taels sur le transit intérieur de la soie. Chao-Hing, gros marché cotonnier de la province du Tche-Kiang, continue à envoyer ses produits à Changhai par jonque.
Les compagnies de navigation n'ont pas eu une année brillante, et les frets ont été très bas par suite de la concurrence très forte et aussi de la stagnation commerciale.
Quant à l'opium, la réduction de son importation est évidente, et celle-ci arrivera à être supprimée. Depuis la promulgation du premier édit contre la culture du pavot et l'habitude de fumer l'opium, édit qui parut le 20 septembre 1906, il y eut une activité marquée de la part des mandarins civils et militaires pour faire respecter les ordres de l'Empereur, en menaçant de châtiments sévères ceux qui continueraient à fumer la drogue. Les lettrés également, aidés du nouvel élément «étudiant», ont déployé une grande énergie pour influencer l'opinion, en répandant brochures et discours pour convaincre les masses que l'opium abîme la race et abrutit l'homme; des sociétés contre l'opium se sont formées, et des instruments sortis des fumeries d'opium, pipes et accessoires, ont été brûlés en public. Les nouveaux édits de 1907 et de 1908 ne font qu'encourager cette campagne méritoire. A Changhai les fumeries furent fermées à la date du 20 juin 1907 et dans les concessions étrangères, à la date du 1er juillet 1908, il fut procédé à la fermeture par séries de tous ces établissements. L'institut de Chas. B. Town pour le traitement des fumeurs d'opium fut ouvert le 24 octobre dernier, et jusqu'au 31 décembre 100 cas furent soignés avec succès. Mais toute médaille a son revers, et les fumeurs invétérés ont maintenant, faute d'opium, recours à la morphine ou à d'autres dérivés de l'opium. Beaucoup d'opium entre dans les pilules ou tabloïdes, dites stimulantes, fabriquées par les droguistes locaux et se vendant en quantités énormes. La codéïne, la cocaïne et d'autres drogues importées sous prétexte de guérir de l'opium ne sont que des substituts de l'opium.
D'ailleurs, si l'importation de l'opium du Bengale et de Bombay a diminué sur le marché chinois, par contre, l'importation à Changhai de l'opium indigène n'a cessé d'augmenter, ainsi qu'il est facile de s'en assurer par le petit tableau ci-après:
| Années | Quantité | Valeur |
| 1904 | 10.285 piculs | 4.678.291 taels |
| 1905 | 13.981 — | 5.233.239 — |
| 1906 | 13.068 — | 6.068.355 — |
| 1907 | 10.413 — | 4.396.437 — |
| 1908 | 19.053 — | 9.540.464 — |
Pendant que tous les ports d'Extrême-Orient avaient été plus ou moins atteints par la peste[11], Changhai était resté indemne. Malheureusement, en 1909, la peste est entrée à Changhai, et même y a été contractée par un chauffeur du vapeur Leongwo en partance pour Hankeou. L'homme, bien portant, était descendu à terre à Changhai avec quelques amis pour s'amuser; avant d'arriver à Hankeou il a été pris de la peste et il est mort le même jour. Comment cette maladie a-t-elle pénétré à Changhai, il est assez difficile de le dire, mais on suppose qu'un rat infecté sera parti d'un navire et aura donné l'infection aux autres rats sur le port, c'est la seule explication. Le premier rat infecté de la peste fut trouvé à Changhai le 8 décembre 1909.
[11] La peste, d'après les théories actuelles, vient de la terre, et ce sont les rats qui sont les premiers atteints. Le rat mort, les puces qu'il nourrissait le quittent et vont porter la peste aux humains.
Cette maladie a deux caractères: elle est bubonique et donne au patient des bubons aux aines et sous les bras; ou bien pneumonique. Cette dernière forme est la plus grave.
Elle se déclare généralement au printemps et a vite atteint une grande intensité épidémique. En 1902, à Long-Tcheou, j'ai vu mourir des familles entières de dix personnes en une seule journée; le docteur du Consulat, Dr Gaymard, a réussi à sauver, avec le sérum Yersin, quelques malades pris à temps, et l'inoculation préventive faite sur nos domestiques les a tous préservés. J'ai constaté, en accompagnant le docteur, sur les morts, d'énormes boules de sang coagulé qui se formaient sur la tête, et, quand on les perçait, il en sortait un liquide noirâtre.
L'hiver n'empêche pas l'éclosion de la maladie; seule la grosse chaleur en a raison. A l'heure où j'écris ces lignes, il y a une fort violente épidémie de peste en Mandchourie, et cependant, dans ce pays, le thermomètre descend jusqu'à - 20° au-dessous de zéro.
En Chine, la peste a pris naissance au Yunnan dans les années quatre-vingts (de 1885 à 1889), à Mong-Tseu principalement. De là, elle a gagné Canton et Hong-Kong, puis les différents ports du Nord. Elle s'est dirigée ensuite vers Bombay, où elle a été terrible, et a gagné l'Indo-Chine et la Birmanie. Chose curieuse, depuis qu'elle a atteint tout l'Extrême-Orient, le Yunnan, d'où elle est sortie, en est à peu près indemne.
Rarement les Européens contractent cette maladie; cependant, il y a quatre ans, j'ai vu un missionnaire français, le P. de Chirac, des Missions Étrangères, souffrir, à Rangoon, de la peste sous ses deux formes: bubonique et pneumonique. Il guérit à la profonde stupéfaction de tous, car ceux qui en reviennent sont bien rares.
CHAPITRE VI
I.—Sou-Tcheou (Soochow); son aspect.—II. Population, commerce et industrie.—III. Instruction publique; écoles professionnelles.—IV. Tchen-Kiang (Chin-Kiang); sa situation, son commerce; son industrie.—V. Nankin; sa situation, sa grandeur et sa décadence.—VI. Historique de Nankin.—VII. L'ouverture au commerce étranger; le chemin de fer.—VIII. Établissements publics; commerce et industrie.—IX. L'Exposition de Nankin.
I.—Sou-Tcheou, capitale de la province actuelle du Kiang-Sou, n'était autrefois que la seconde ville de la grande province du Kiang-Nan dont Nankin était le chef-lieu. C'est l'une des plus belles et des plus agréables villes de l'Empire chinois; les premiers Européens qui l'ont visitée l'ont comparée à Venise, avec cette différence toutefois que c'est une Venise d'eau douce. On s'y promène aussi bien par eau que par terre, et la ville est coupée de canaux et de bras de rivière qui peuvent porter les barques les plus lourdes; de la ville même à la mer, une barque peut se rendre en deux jours au maximum. Elle est reliée à Changhai par un beau canal et aussi, depuis peu de temps, par la ligne du chemin de fer de Changhai à Nankin. La cité, murée comme toutes les villes chinoises de quelque importance, est un rectangle, qui couvre une superficie d'environ 18 kilomètres carrés. Tout près se trouve le grand lac Ta-Hou; et une fois les murailles franchies, on rencontre également le grand canal, commencé sous les Tang au VIIe siècle, continué par les Mongols au XIIIe et achevé au XIVe siècle par les Ming; c'est un canal qui unit le Yang-Tseu-Kiang au Hoang-Ho, et passe devant Sou-Tcheou, et, dans la province du Tche-Kiang, relie Hang-Tcheou, à Tchen-Kiang; non loin de cette dernière ville, près du Kin chan (la montagne d'or, l'île d'or), se trouve précisément la principale entrée du canal sur le Yangtseu. Autrefois déjà, Sou-Tcheou faisait un commerce considérable avec toutes les provinces de l'Empire et même avec le Japon.
Il n'y a point de pays plus riant; le climat en est délicieux; tout y pousse, riz, blé, et toutes sortes de fruits; aussi Sou-Tcheou, très riche et très agréable à habiter, a-t-elle toujours été considérée comme une ville de plaisir, et le proverbe chinois l'a consacrée en disant que «en haut il y a le ciel et en bas Sou-Tcheou.» Cette grande ville n'a que six portes par terre et six portes par eau: c'est un va-et-vient continuel de marchands qui s'y approvisionnent des broderies et soieries si renommées dans toute la Chine.
En 1860, Sou-Tcheou fut pris par les Tai-Ping qui ruinèrent la ville et massacrèrent les habitants avec d'atroces raffinements de cruauté. Aussi, aujourd'hui, cette reine des villes chinoises au Kiang-Sou a-t-elle beaucoup perdu de ses charmes et de ses agréments.
II.—Sou-Tcheou est en effet un centre manufacturier important et la population dépasse 500.000 âmes. Malheureusement la rébellion des Tai-Ping a couvert la ville de ruines, mais cependant, depuis 1863, époque où elle a été délivrée de leur joug, elle a beaucoup repris, et ses manufactures de soies et satins sont toujours renommées.
Jusqu'en 1896, Sou-Tcheou n'était pas ouvert au commerce européen, et elle ne l'a été qu'à la suite de la guerre entre le Japon et la Chine, le Japon vainqueur ayant exigé l'ouverture de plusieurs villes au trafic étranger; c'est donc le 26 septembre 1896 que la déclaration d'ouverture eut lieu et qu'un quartier européen, une concession, y fut désignée, près de la muraille Sud, de l'autre côté du grand canal. Sou-Tcheou est trop près du grand centre de Changhai pour avoir un commerce considérable avec l'Europe et l'Amérique; en 1908 il se montait à 3.872.298 taels; en fait d'Européens, il n'y a à Sou-Tcheou que des missionnaires, des fonctionnaires des douanes et deux ou trois négociants. Les Japonais y ont un consulat et une école de médecine.
Il existe à Sou-Tcheou des citernes à pétrole construites par la «East asiatic petroleum Cº».
En 1908, la récolte des cocons fut moyenne et les prix varièrent, au printemps et en été, de 110 à 130 taels. La filature SouKing (Sooching), qui fait marcher 336 bassins, semble avoir fait ses affaires; et l'ancienne filature Cheou t'ai (Shoutai) a rouvert ses portes avec 200 bassins sous le nom de Tchong-Hing (Chung-Hsing); la filature sino-européenne, affermée à un indigène, a chômé toute l'année. Par suite de pertes, la filature de coton Sou-Louen (Sôo-Lun) avait été fermée au printemps, mais elle a rouvert après qu'un nouveau capital de 200.000 taels fut versé. Elle produit à peu près 20 piculs de fil par jour, et on dit que vu la cherté de la matière première, provenant de Changhai, Nan-Siang et Tong-Tcheou, il y a peu de bénéfices.
Les thés exportés de Sou-Tcheou, et provenant du Tche-Kiang et du Ngan-Hoei, sont mélangés avec du jasmin, du chloranthe et d'autres fleurs, et sont réexportés vers les ports du Nord; ces dernières années, vu le peu de métal monnayé à Nieou-Tchouang (New-Chwang) ce commerce n'a pas donné de brillants résultats.
Le riz n'a pas non plus été abondant par suite de la trop grande abondance de pluie.
Une usine électrique a été installée sur le grand canal, près de Tchang-Meun (Chang-Men); la concession avait été accordée il y a six ans. L'usine fournit la lumière à une partie considérable de la ville, et aussi à beaucoup de maisons en dehors de la porte de Tchang-Meun. C'est un ingénieur allemand qui a dirigé les constructions; les dynamos donnent 2.200 volts capables de fournir la lumière à 6.000 lampes de 16 bougies.
Une manufacture de verres et de bouteilles a aussi été élevée en dehors de Siu-Meun (Hsu men); imprimerie, fabrique de bougies, fabrique de savons ont également été créées.
III.—L'instruction publique a pris une extension considérable à Sou-Tcheou. Il y a 113 écoles de toutes sortes: 31 sont des écoles de l'État, 53 de la province; il y a 22 écoles tenues par des particuliers et 7 par des missionnaires; dans le nombre il se trouve 10 écoles de filles, et il y a tout lieu de croire qu'on va en créer d'autres, car les Chinois de cette province ont décidé de faire de grands sacrifices pour l'instruction des filles. Dix professeurs étrangers sont employés dans les écoles du gouvernement: on compte parmi eux huit Japonais, un Américain et un Italien. Une école de médecine fonctionne également, et elle est très fréquentée; beaucoup des jeunes gens qui ont appris à soigner les maladies ou à traiter une fracture ou une blessure trouvent des situations dans d'autres provinces. Les autorités ont également élevé une école industrielle nommée Kong yi Kiu, où l'on enseigne à des jeunes gens pauvres, au-dessus de seize ans, la menuiserie, la cordonnerie et autres catégories de métiers. On a construit aussi des marchés couverts afin de débarrasser la ville de l'encombrement et de la saleté de tous les petits marchés qui se tenaient au coin des rues. Ces innovations prouvent que les Chinois commencent à s'intéresser chaque jour davantage à la civilisation européenne, et que décidément quelque chose change en Chine.
IV.—Tchen-Kiang n'est pas une des plus grandes villes de la province; mais elle a une activité commerciale assez considérable et elle est en même temps une place de guerre; elle est située sur la rive méridionale du Yangtseu, à environ 150 milles de son embouchure, et non loin des entrées sud et nord du Grand Canal. A une faible distance de la rive se voyait autrefois l'île d'Or, sur le sommet de laquelle s'élevait une tour à plusieurs étages; elle était également couverte de temples bouddhistes et de maisons de bonzes; aujourd'hui l'île n'existe plus par suite du changement du cours du fleuve, elle s'est changée en montagne; tous les temples ont été détruits lors de la rébellion des Taiping.
Tchen-Kiang a été ouvert au commerce étranger par le traité de Tien-Tsin en 1858; c'est une des jolies villes du bas Yangtseu par suite de sa situation au milieu de collines peu élevées mais très fraîches l'été, et les Européens de Changhai viennent souvent s'y reposer et respirer un air un peu moins étouffant que celui de Changhai au mois de juillet.
Au point de vue du commerce extérieur, Tchen-Kiang n'offre rien de spécial: c'est surtout le commerce local qui y est actif; cependant les vapeurs qui font le service du fleuve s'y arrêtent tous. En 1908 la valeur totale des importations a été de 17.512.881 taels. Il n'y a pas d'industrie locale, mais les compagnies américaines pour l'importation du pétrole y ont installé des citernes. Il n'existe à Tchen-Kiang aucun négociant européen, mais seulement les agents des douanes, des compagnies de navigation et quelques missionnaires, parmi lesquels les pères Jésuites, qui y possèdent un vaste établissement où les confrères fatigués par les longs voyages à travers la province viennent refaire leur santé.
Parmi les nouveautés à citer à Tchen-Kiang, il faut noter la «Chin Kiang electric light Cº» qui éclaire la ville et la concession britannique; elle est sous la direction d'un ingénieur anglais; il est malheureux de penser que malgré cela la société ne se trouve pas dans de brillantes conditions pécuniaires; car l'administration, confiée aux Chinois, a, naturellement comme toujours, laissé péricliter l'entreprise qui aura à faire face à de grandes difficultés.
Une fabrique de papier a été construite, et on constate un grand mouvement dans le sens de la création de différentes industries; on parle beaucoup de chemins de fer dans plusieurs directions, mais tout cela n'est encore qu'à l'état de projet. Le seul chemin de fer qui passe à Tchen-Kiang pour le moment est celui qui relie Changhai à Nankin; mais les marchandises ne s'en servent pas, et préfèrent toujours les vapeurs du Yangtseu qui sont bien meilleur marché.
V.—Si l'on en croit les anciens auteurs, Nankin était la plus belle ville qui fût au monde; quand ils parlent de son étendue, ils disent que si deux hommes à cheval sortent dès le matin par la même porte et qu'on leur ordonne d'en faire le tour au galop chacun de son côté, ils ne se rejoindront que le soir; il est certain qu'elle est la plus grande de toutes les villes de Chine. Fondée par l'Empereur Hong-Wou, le premier souverain de la dynastie essentiellement nationale des Ming (1368-1403), elle a 5 lieues de tour; elle n'est pas exactement sur le grand fleuve, mais en est éloignée de près de 6 kilomètres, et le petit port qui la rattache au fleuve se nomme Chia-Kouan; les barques s'y rendent par plusieurs canaux qui, du fleuve, aboutissent à la ville. Une route toute nouvelle conduit aussi de Chia-Kouan à la ville.
Nankin est de figure irrégulière: les montagnes comprises dans ses limites et la nature du terrain en sont la cause. Elle était sous les Ming la capitale de l'Empire; mais depuis la conquête tartare elle a perdu de son importance, et elle est bien déchue de son ancienne splendeur; elle avait autrefois un palais magnifique dont il ne reste aucun vestige, un observatoire, des temples, des tombeaux impériaux et d'autres monuments superbes. Les Tartares ont démoli les temples et le palais impérial, détruit les tombeaux et ravagé presque tous les autres monuments. Le tiers de la ville aujourd'hui est entièrement désert; les rues habitées sont assez belles, bien pavées et bordées de boutiques propres et richement approvisionnées.
Nankin aux yeux des Chinois n'est plus la ville aux mille splendeurs; tout s'est concentré à Pékin, et le nom même de Nankin a officiellement disparu: la ville se nomme Kiang-Ning-Fou. Cependant, même après la conquête tartare elle n'avait pas perdu complètement toute importance, elle cultivait les sciences et les arts; elle fournissait beaucoup de lettrés, de docteurs en lettres chinoises et de grands mandarins; les bibliothèques y étaient nombreuses, les boutiques des libraires bien fournies; l'imprimerie y était superbe et le papier qu'on y fabriquait était le meilleur de l'Empire; on y travaillait les fleurs artificielles d'une manière remarquable, et cet art s'est du reste répandu aujourd'hui dans toute la Chine.
Malheureusement tout ce que les Tartares avaient épargné fut détruit par les rebelles Taipings: la fameuse Tour de porcelaine, notamment, la merveille de la Chine, fut entièrement démolie et l'on n'en voit plus que les débris épars, parmi lesquels on peut trouver intactes quelques tuiles vertes et jaunes que les touristes emportent comme souvenir. Le tombeau de Hong-Wou, le fondateur de la dynastie, avec son allée flanquée d'animaux gigantesques en granit, est aussi dans un état pitoyable. Quant au palais impérial lui-même, il n'en reste que de vagues traces.
VI.—Nankin, qui était la capitale des empereurs de la dynastie des Ming depuis 1368 jusqu'à 1403, époque où l'empereur Yong-Lo transporta à Pékin le siège de l'Empire, avait déjà été la capitale de l'un des trois royaumes en 211; ensuite elle avait également été capitale depuis 317, sous le règne de Kien-Wou, de la dynastie des Tsin, jusqu'à 582, sous les dynasties des Song du Nord, des Tsi, des Leang, des Tchen. Autrefois, les empereurs transportaient leur capitale un peu partout suivant leur bon plaisir, et dans l'histoire primitive de la Chine, jamais un empereur ne résidait dans la ville où avait résidé son prédécesseur; c'est ainsi que tour à tour Kai-Feng, Tai-Fuan, Si-Ngan, Tchengtou, etc., avaient servi de résidence impériale.
Aujourd'hui, ainsi que je l'ai déjà dit plus haut, le nom de Nankin (capitale du Sud), n'existe plus officiellement, bien que les étrangers continuent à l'employer et ne connaissent pas d'autre nom. Les Chinois, dans leurs rapports officiels, ne le désignent que sous le nom de Kiang-Ning-Fou. Admirablement située sur la rive méridionale du Yang-Tseu-Kiang, à 194 milles marins de Changhai, accessible de tous côtés par terre et par eau, la ville était toute désignée pour une résidence impériale. Quand Hong-Wou en fit sa capitale, il agrandit le mur qui entourait la ville, et fit une si grande enceinte que jamais elle ne fut complètement remplie. Cependant elle offrait, sous les Ming, une apparence de brillante civilisation et il s'y élevait de nombreux palais. Tout cela fut détruit par les Taiping en 1865, et depuis ce temps, comme toutes les villes du Yangtseu qui sont tombées entre les mains des rebelles, elle n'est plus que ruines.
La partie occupée par les Mandchous est séparée par un mur de la ville purement chinoise; un canal assez profond conduit du fleuve jusque sous les murs de l'Ouest, et il était souvent plus commode, avant ce chemin de fer, de prendre un sampan et de suivre cette voie que d'aller à pied dans les rues mal entretenues. Nankin possède quatre grandes avenues très larges, coupées à angle droit par d'autres plus petites; bien qu'elles ne soient pas mieux entretenues que celles de Pékin, cependant elles sont peut-être moins sales que ces dernières, mais cela tient évidemment à ce que Nankin est une ville presque abandonnée.
Les seuls monuments à voir aujourd'hui, en dehors de quelques colonnes de marbre, restes de l'ancien palais, dans la ville mandchoue, consistent en une allée de statues gigantesques en granit, hors des murs. Ces statues forment une avenue qui mène au tombeau du fondateur de la dynastie des Ming, l'empereur Hong-Wou. Il fut enterré là en 1398. Ces statues représentent des guerriers, des éléphants, des chameaux; de loin en loin, entre les différents animaux, s'élèvent des tablettes de pierres, supportées sur le dos d'une tortue, et couvertes d'inscriptions. Tout cela n'est plus que ruines, et quand j'ai visité le tombeau en 1895, plusieurs des statues gisaient à terre. Mais le vrai, l'unique monument de Nankin était la fameuse Tour de porcelaine, connue dans le monde entier. Cette tour, appelée, Pao-Ngan-Ta, avait été élevée par l'empereur Yong-Lo, à la mémoire de l'impératrice, et sa construction avait duré dix-neuf ans, de 1411 à 1430. Les matériaux les plus délicats avaient été employés; elle était d'une élégance et d'un fini qu'on rencontre rarement dans l'architecture chinoise; enfin, chose encore plus rare en Chine, le gouvernement l'entretenait et la réparait. En 1801, le tonnerre ayant détruit les étages supérieurs, ils furent immédiatement reconstruits. En 1850 les Taiping firent sauter la Tour; les débris encore aujourd'hui jonchent le sol, et c'est à peine si l'on peut trouver intacte une des tuiles jaunes et vertes qui recouvraient ses toitures.
Elle était de forme octogonale, divisée en neuf étages; chaque étage, en partant du pied de la Tour, diminuait de circonférence. Sa base reposait sur une fondation en briques, et un large escalier conduisait à l'entrée de la Tour, au pavillon du rez-de-chaussée. Là se trouvait un escalier en spirale qui menait le visiteur jusqu'au sommet. La carcasse du monument était tout entière en briques soutenues par une forte charpente de poutres énormes. Quant à l'extérieur, les huit faces étaient revêtues de tuiles vernies de couleurs vertes, jaunes, blanches, rouges, mélangées avec grâce. Chaque étage avait un toit avancé, comme on peut le voir dans tous les dessins de pagodes chinoises, et ces toits étaient recouverts de tuiles jaunes et vertes. A chaque coin des toits pendaient des cloches: il y en avait, dit-on, cent cinquante.