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LE

CHEVALIER DE MORNAC

CHRONIQUE DE LA NOUVELLE-FRANCE 1664

JOSEPH MARMETTE

MONTRÉAL
TYPOGRAPHIE DE «L'OPINION PUBLIQUE»
No. 319 RUE ST. ANTOINE

1873

A

ELZÉAR GÉRIN
HOMME DE LETTRES, DÉPUTÉ À L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

Vous connaissez, mon cher ami, la double personnalité qui s'abrite sous le nom du Chevalier de Mornac; et comme à moi, les deux modèles qui ont posé pour le type de mon héros vous sont chers. Je ne puis donc faire mieux que de vous dédier ce livre qui, tout en racontant les grandes actions d'un autre âge, a la prétention de peindre, réunis en un seul personnage, les deux caractères les plus délicieusement gascons de notre époque. Outre que l'orgueil légitime de l'auteur sera flatté si j'ai quelque peu réussi, mon amitié sera ravie de nous rendre encore plus présents, tous les trois à votre excellent souvenir.

JOSEPH MARMETTE.

LE CHEVALIER DE MORNAC

PAR JOSEPH MARMETTE

INTRODUCTION

Vers l'année 1664, la Nouvelle-France venait de traverser et subissait encore une des phases les plus douloureusement critiques de son histoire. Rendus fiers et tout-puissants par le succès de leurs armée, qui, douze ans auparavant avaient anéanti la grande nation huronne, les Iroquois régnaient en maîtres sur le territoire du Canada. Tandis que les guerriers des cinq cantons Iroquois tenaient en état de blocus Montréal, Trois-Rivières et Québec, villes qui n'étaient encore que de petits bourgs mal protégés par des palissades de pieux, leurs bandes de maraudeurs assassinaient les laboureurs isolés dans les campagnes.

Bien loin de songer à attaquer, les colons français ne se défendaient qu'avec peine. Tel était le découragement et si grande la terreur universelle, que les émigrés parlaient d'abandonner ce pays de malédiction pour retourner en France.

La situation semblait en effet désespérée.

Négligée par la compagnie des Cent-Associés, qui ne songeait qu'à la traite des pelleteries, affaiblie par les dissensions entre les gouverneurs et l'autorité ecclésiastique, dans le Conseil-Supérieur, à Québec, la colonie naissante se peuplait en outre si lentement qu'elle ne pouvait fournir des défenseurs suffisamment nombreux pour tenir tête aux Iroquois. Il eut fallu leur opposer un corps de troupes assez imposant, et c'est à peine s'il y avait au Canada une centaine de soldats, dispersés dans les différents postes. Depuis longtemps les gouverneurs et les jésuites demandaient à grands cris des secours. Mais leurs supplications allaient mourir sans résultat par delà l'Océan.

De prime-abord, cette indifférence de la mère-patrie doit sembler inexcusable; mais lorsqu'on se transporte de l'autre côte de l'Atlantique pour jeter un coup-d'oeil sur les tumultueux évènements qui bouleversaient alors le royaume de France, on s'explique cette apathie.

La mort du cardinal Richelieu, arrivée en 1642, bientôt suivie de celle de Louis XIII, les désordres civils qui signalèrent la régence d'Anne-d'Autriche, les troubles de la Fronde, la bataille qui avait fait rage aux portes de Paris, la confusion de laquelle le royaume entier était en proie, tout cet éclat d'armes et de discordes qui remplissait la France étouffait sans peine le faible bruit des quelques voix qui s'élevaient en faveur du Canada. Si les particuliers, qu'enveloppait la guerre civile, ne songeaient point à la Nouvelle-France, comment Mazarin, à qui les factieux en voulaient surtout, aurait-il pu s'occuper d'une colonie naissante et perdue au delà des mers? Ce ministre n'avait eu déjà que trop de peine se maintenir entre la turbulence du Parlement et les prétentions du grand Condé, à venir jusqu'en 1653. Ensuite, il s'était trouvé tout absorbé par le soin de pousser la guerre contre les Espagnols, commandés par Condé mécontent. La bataille des Dunes, livrée près de Dunkerque par Turenne à ces derniers, avait laissé la victoire définitive aux troupes françaises et anglaises, alliées contre l'Espagne, à laquelle Dunkerque fut immédiatement enlevée pour être remise aux Anglais, suivant les conventions antérieures arrêtées entre Cromwell et Mazarin. La guerre ainsi heureusement terminée, le cardinal, en digne élève de Richelieu, trouva que le meilleur moyen d'assurer la durée de la paix était de marier Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse d'Espagne. Les négociations qu'il lui fallut entreprendre à cet effet et mener à bonne fin, précédèrent de plusieurs mois l'union du roi de France avec l'infante. Ce mariage diplomatique fut célébré en 1660.

Mazarin étant mort l'année suivante, Louis XIV avait pris aussitôt le sceptre d'une main ferme, bien décidé de régner par lui-même et de maintenir la tranquillité intérieure, ainsi que d'augmenter la prospérité du royaume, tout en le faisant respecter et en l'agrandissant au dehors.

Mazarin, qui avait trop songé à remplir ses propres coffres—il possédait à sa mort près de deux cent millions—avait laissé les finances dans un état déplorable; mais grâce à l'administration sage et vigoureuse de Colbert, le trésor public fut si tôt rempli que, dès 1663, Louis XIV pouvait racheter des Anglais Dunkerque, qu'il s'empressa de fortifier.

Le même Colbert, si entendu à l'administration intérieure, savait aussi tout le bénéfice qu'on pouvait attendre des colonies. L'Espagne en était un frappant exemple, elle qui, depuis plus d'un siècle, entretenait la guerre contre toute l'Europe, grâce aux immenses ressources que l'ingrate patrie adoptive de Colomb tirait de l'Amérique.

Aussi la Nouvelle-France attira-t-elle tout d'abord l'attention de
Colbert, qui, la voyant dépérir entre les mains de la compagnie des
Cent-Associés, se hâta de placer la colonie plus immédiatement sous le
contrôle de l'autorité royale.

Par un édit du roi, de 1664, le Canada fut cédé à la compagnie des Indes-Occidentales. En même temps, Louis XIV nommait le marquis de Tracy Vice-Roi de toutes les possessions françaises en Amérique, M. de Courcelles, gouverneur du Canada et M. Talon, intendant. Le choix était des plus judicieux. Il ne fallait rien moins que la réunion de ces trois hommes de talents et d'énergie pour arrêter la colonie sur le penchant de sa ruine et la relever par un habile et puissant effort.

Pour seconder les vues de ces hommes éclairés, le régiment de Carignan, composé de vingt-quatre compagnies, fut mis à leur disposition. La petite flotte, sur laquelle on embarqua les troupes fut aussi chargée d'un grand nombre de familles de cultivateurs et d'artisans, amenant des boeufs, des moutons et les premiers chevaux qui aient été vus en Canada. [1] Soldats, marchands, colons, tous comptés, formaient plus de deux mille âmes, c'est-à-dire une population presque aussi considérable que celle déjà résidante en la Nouvelle-France.

[Note 1: Les colons de la Nouvelle-France, pour témoigner leur gratitude à M. de Montmagny, avaient cependant fait présent d'un cheval à ce gouverneur, assez longtemps avant cette époque.]

Tous ces secours n'arrivèrent pourtant qu'en 1665 à Québec. La colonie était sauvée.

Mais mon but n'est pas de m'arrêter d'une manière spéciale sur la période de progrès qui allait succéder à un état d'affaissement si prolongé. Bien que je doive indiquer cette heureuse renaissance au dénouement de l'action de cette oeuvre, j'ai voulu surtout décrire, dans les pages suivantes, les périls, les angoisses, les terreurs et les drames qui marquaient chaque journée des hardis pionniers, nos admirables aïeux. Ce que je veux peindre c'est cette vie d'alarmes d'embûches et de luttes terribles dont est toute remplie l'héroïque époque qui précéda l'arrivée du régiment de Carignan; les craintes des habitants des villes, les incessants dangers du colon isolé dans les campagnes et souvent hors de la portée de tout secours; puis, à côté de cette existence parsemée d'épouvante, mais que rendaient cependant supportable encore certaines jouissances de la civilisation, les moeurs ou plutôt les coutumes barbares des tribus iroquoises; les marches forcées et pénibles de leurs prisonniers de guerre; les malheurs et la dispersion de la nation huronne; les tortures des captifs, leurs souffrances dans les villages Iroquois; les longues nuits d'insomnie sous les wigwams enfumés, les raffinements de cruauté des vainqueurs sur leurs prisonniers sauvages ou blancs; l'admirable courage de ces derniers au milieu de souffrances, de tourments inouïs; enfin la marche stoïque de la civilisation contre la barbarie aux abois: et, pour adoucir les sombres couleurs d'un pareil tableau, l'insoucieuse gaîté gauloise, accompagnée d'un amour pur, fine fleur de chevalerie française aux parfums pénétrants et salutaires comme l'image de Béatrix que Dante emporte en son âme pour mieux endurer la vue des horreurs de l'enfer.

CHAPITRE PREMIER

L'ARRIVÉE

Le soleil s'élançait, tout resplendissant, au-dessus de la cime boisée des falaises de la Pointe-Lévi. Ses traits de feu trouaient l'humide manteau de vapeurs qui tombait des épaules du roc géant de Stadaconna et s'en allait effleurer de ses franges ouatées les eaux du grand fleuve, encore endormi aux pieds de la ville de Champlain. Secoué par la brise du matin, le brouillard commençait à se disperser dans l'air, où ses lambeaux se dissipaient avec les dernières ombres de la nuit.

C'était le matin du 18 septembre de l'an de grâce 1664, qui s'annonçait si radieux à la petite ville de Québec.

Là-bas, entre l'extrémité de la Pointe-Lévi et le flanc onduleux de la belle Île d'Orléans, aux feuillages rougis par l'automne, les trois voiles blanches d'un vaisseau semblaient planer dans l'espace. Quelques flocons de brume qui roulaient encore en se jouant, sur la crête de petites vagues qu'un léger vent de nord-est commençait à soulever sur le fleuve, enveloppaient le corps du navire, dont les voiles, seules en vue, se rapprochaient graduellement de la ville comme celles d'un vaisseau fantôme.

Bientôt, les victorieux rayons du soleil balayèrent devant eux ces restes de brouillard, qui disparurent en un instant, comme les traînards de l'arrière-garde d'une armée vaincue, sous la dernière volée de mitraille des vainqueurs.

Le trois-mâts apparut alors en entier, sa voilure coquettement inclinée à bâbord, tandis qu'un bouillonnement de blanche écume dansait gaîment au-devant de la proue du vaisseau; car la brise fraîchissait du large.

Or, en ce moment, maître Jacques Boisdon, l'unique hôtelier de Québec, ouvrait les contrevents de son hôtellerie, sise sur la rue Notre-Dame et près de la grande place, à la haute-ville. [2] Le bonnet de laine rouge de l'hôtelier était gaillardement rabattu sur sa bonne grosse figure enluminée, les aiguillettes de son haut-de-chausses lui retombaient jusqu'au genou en décrivant un quart de cercle sur la respectable rotondité de son ventre, tandis que le vent du matin se jouait dans le collet déboutonné de sa chemise de toile commune de Bretagne, et caressait de sa fraîche haleine les chairs grasses du cou trapu de l'aubergiste.

[Note 2: La rue Notre-Dame prit plus tard le nom de M. de Buade, comte de Frontenac, lorsque ce gentilhomme devint gouverneur du Canada.]

Ceux qui ont lu François de Bienville, se rappelleront sans doute que l'illustre Jean Boisdon était le fils du premier hôtelier de Québec, Jacques Boisdon que nous mettons en scène aujourd'hui.[3]

[Note 3: Parmi les actes officiels qui nous restent du Conseil établi à Québec par M. d'Ailleboust et d'après un règlement royal donné le cinq mars 1648, on en trouve un en date du 19 septembre de la même année par lequel Jacques Boisdon est établi hôtelier à l'exclusion de tout autre. «Il se logera,» y est-il dit, «sur la grande place, près de l'église, afin que tous puissent aller se chauffer chez lui… Il ne gardera personne pendant la grand'messe, le sermon, le catéchisme et les vêpres.» Cet acte est signé par M. d'Ailleboust, gouverneur, le Père J. Lalemant, et les sieurs de Chavigny, Godefroy et Giffard.]

Bien qu'ambitieux, Jacques, premier du nom en Canada, n'avait pas cette soif de gain qui fut si fatale son sacripant de fils. C'était un brave homme que le gros père Boisdon, aimant à rire à ses heures et à lever le coude en tout temps. Sous ce dernier rapport, maître Jean, son fils, lui devait ressembler.

Boisdon père aimait bien un peu l'argent, non par vile estime du métal, mais bien plutôt pour les jouissances matérielles qu'il procure. S'il faisait un peu la cour à sa clientèle, c'est qu'il songeait, en lui versant bonne et fréquente mesure, que le menu de ses trois abondants repas quotidiens s'en augmentait d'autant, et que la bonne chère adoucissait singulièrement aussi l'humeur tant soit peu revêche de Perpétue, sa digne épouse.

Comme il achevait d'ouvrir son dernier volet, il entendit le bruit réjouissant des casseroles que sa vaillante moitié agitait à l'intérieur. La seule idée de la belle omelette au jambon de Bayonne, qui l'attendrait bientôt, toute fumante et dorée, sur la table du déjeuner, le fit sourire, et se sentant les jambes engourdies par le sommeil, il enfonça ses deux mains dans les poches profondes de son haut-de-chausses, et fit quelques pas dans la rue pour se dégourdir et se remettre en appétit.

Il allait ainsi, longeant la grande église et se dandinant avec béatitude, vers la demeure de Mgr. de Laval, [4] lorsqu'un cri de joyeuse surprise lui échappa.

[Note 4: En 1664, Mgr. de Laval demeurait dans une maison bâtie à l'endroit où s'élève aujourd'hui celle de la Fabrique de la cathédrale, à côté du presbytère de la haute-ville. On voit cependant, sur un plan de Québec, fait en 1660 et intitulé «Vray plan du haut et bas de Québec. Comme il est en l'an 1660,» on voit, dis-je, que Mgr. de Laval avait d'abord occupé la maison de Mme de la Pelleterie, près du couvent des Ursulines.]

Ses regards venaient de tomber sur la rade, qui alors était parfaitement visible de la haute ville; car cet amas de maisons qui s'élèvent maintenant en face du nouveau bureau de poste, ne masquait pas la vue en ces temps reculés, tandis qu'à l'endroit quelque vingt-cinq ans plus tard, devait s'élever le premier évêché, il n'y avait qu'une seule maison appartenant au procureur-général, M. Ruette d'Auteuil. [5]

[Note 5: C'est sur ce terrain que sont aujourd'hui construits les bâtiments de notre Parlement provincial.]

Après un instant de contemplation, il tourna brusquement sur lui-même et se prit à courir ou plutôt à rouler vers son logis. Il arrive chez lui tout essoufflé, et cria en ouvrant la porte de l'hôtellerie.

—Perpétue! Perpétue!

—Allons qu'est-ce qu'il y a? fit dame Boisdon, qui cassait en ce moment un oeuf frais, dont le jaune en se répandant dans la poêle, autour de tranches roses de jambon saupoudrées de brindilles de persil, semblait un petit lac dont les flots d'or baigneraient des flots de corail et d'émeraude.

Boisdon sentit que l'eau lui en venait aux lèvres.

—C'est bon! dit-il en clignant de l'oeil. Mais au lieu d'une omelette, c'est dix au moins qu'il faut faire.

Dame Boisdon se retourna tout d'une pièce, et se cambrant sur sa hanche droite, le poing armé d'une énorme cuiller, elle repartit d'un ton aigre:

—Comment! Perds-tu la tête vieux gourmand? Dix omelettes pour ton déjeuner!

—Non, non, Bettie, fit Boisdon en passant sa grosse main sous le menton osseux et pointu de sa longue et sèche femme. C'est que, vois-tu…. (il était essoufflé) je viens de voir un vaisseau d'outre-mer…. qui entre à pleines voiles dans le port… Dans un quart d'heure il aura jeté l'ancre…. Je cours à la basse-ville…. et, sur la chaloupe du père Jérôme Thibault…. je me rends à bord du bâtiment pour voir s'il y a des gens… qui se retireront chez nous—chose dont je ne doute pas. Allons! vite mon pourpoint, Pétue, mon pourpoint!

—Eh bien! laisse-moi le temps d'aller le chercher. Il est en haut, sur le pied de la couchette.

De ses deux longues jambes, Perpétue gravit l'escalier en un clin d'oeil et redescendit de même.

—Allons! bon! fit l'hôtelier, et il endossa son habit avec quelque difficulté. Fais une dizaine de bonnes omelettes. Il n'est que six heures. Je serai revenu avant huit avec des voyageurs, j'espère. Tu tireras aussi un grand pot de vin d'Espagne, du petit tonneau bleu, tu sais, celui du fond. C'est du meilleur.

Et Boisdon sortit en trottinant.

—Tiens, le voilà qui oublie son chapeau et qui part avec son bonnet rouge sur la tête. Ces hommes! ils sont tous un peu fous! Jacques Jacques! dit-elle en se penchant par l'ouverture de la porte entrebâillée.

Mais son mari ne l'entendait pas et courait aussi vite que le lui permettaient ses grosses jambes courtes, vers la rue qui descendait au magasin. [6]

[Note 6: C'est ainsi que se nommait alors la côte de Lamontagne. M. l'abbé Laverdière, l'érudit annotateur de cette belle édition des oeuvres de Champlain que tous connaissent, prétend que le nom de la côte de Lamontagne lui vient d'un Individu qui s'appelait ainsi et demeurait quelque part sur le parcours de la côte. Chacun sait que le Magasin se trouvait au lieu où s'élève aujourd'hui l'église de la basse-ville, et que c'était le premier édifice construit à Québec du temps de Champlain. Depuis que ces lignes ont été écrites, notre cher abbé. Laverdière est mort, emportant avec lui dans la tombe la solution d'une foule de problèmes historiques connu de lui seul, et les regrets universels de tous ceux qui, en Canada, s'occupent d'exhumer les souvenirs de notre histoire de la poussière du passé.]

Cependant le navire, à haute poupe et aux flancs fortement bombés, venait de jeter l'ancre devant la ville. Des matelots perchés sur les vergues carguaient la dernière voile. Tout sur le pont était en mouvement. Le capitaine donnait ses ordres pour faire descendre les deux chaloupes à l'eau; des matelots tiraient sur les câbles. On entendait le grincement des poulies, les cris du sifflet du contremaître, et des jurons qui tombaient de la mature.

Quelques passagers, debout sur la poupe, regardaient avec curiosité les soixante-dix maisons [7] éparses à la basse-ville et sur les hauteurs de Québec, ainsi que les côtes élevées et sauvages qui entouraient la ville et dont les cimes boisées, aux sombres dentelures, se découpaient hardiment sur l'horizon rosé par les feux du soleil levant. Parmi ces émigrés qui avaient ainsi quitté le beau pays de France pour venir apporter à la colonie naissante leur contingent de sueurs et de sang, il en était un surtout, qui se faisait remarquer par sa bonne mine et son grand air. On voyait qu'il était gentilhomme.

[Note 7: Tel était le nombre d'habitations qu'il y avait alors à Québec.
Voir l'histoire du Canada de M. Ferland, tome II, page 87 (en note).]

Pourtant son costume se ressentait, soit des fatigues du voyage, soit peut-être aussi, et j'incline à croire cette dernière assertion, du frottement par trop prolongé de l'aile du temps. Quoique campé crânement sur l'oreille gauche, son feutre gris avait évidemment dû voir bien du pays et essuyer beaucoup d'orages depuis qu'il était sorti des mains de certain chapelier de Caudebec. Ses larges bords s'affaissaient quelque peu et sa couleur grise primitive tirait singulièrement sur le jaune pâle.

Un pourpoint, sorte de gilet très-court, en drap rouge garni de passements d'or un peu ternis enserrait ses épaules, par dessus lesquelles retombait un ample manteau de route, en drap couleur de musc, que relevait par derrière le fourreau d'une épée retenu sur la hanche gauche par un baudrier encore assez richement brodé d'argent. Entre les deux pans de ce manteau, apparaissaient d'abord le haut-de-chausses, d'une couleur écarlate qui avait dû être vive quelques mois auparavant, mais qui tendait maintenant à prendre une teinte violette, puis les plis bouffants de la chemise, que le peu de longueur du pourpoint laissait librement voir au-dessus du haut-de-chausses, car la mode du temps le voulait ainsi.

Enfin de lourdes bottes de voyage à éperons d'argent, et dont l'entonnoir affaissé s'évasait au-dessus du genou, chaussaient ses pieds, petits comme ceux de tout homme de bonne race.

Malgré l'état assez délabré de son costume, notre gentilhomme avait bonne et fière mine.

Il était grand, brun, et sa figure longue mais fine accusait vingt-huit ans. Dominée par un nez fortement aquilin, sa lèvre supérieure disparaissait sous une moustache noire, dont les bouts, soigneusement frisés, serpentaient coquettement aux coins de sa bouche ferme et moqueuse, tandis qu'une royale se tordait en spirale sur un menton avancé, dont la forme annonçait un joyeux appétit. La mode de porter la barbe commençait à se passer à la cour du jeune roi, et pourtant les gens de guerre conservaient encore ces belles moustaches du temps de Richelieu, qui donnaient un air si crâne et que les femmes aimaient tant.

—Cap-de-diou! s'écria-t-il soudain, (car c'était un brave enfant de la Gascogne que le sieur Robert du Portail, chevalier de Mornac)—le beau cap!

Et son oeil noir et intelligent montait et se promenait sur le
Cap-aux-Diamants.

—Mais sangdiou! la pauvre petite ville que cette capitale où nous venons faire la cour à dame Fortune!

Il disait cela avec ce diable d'accent gascon, unique en son genre, et que nous nous garderons bien de vouloir imiter en ce récit.

Puis, abaissant son regard jusqu'à l'eau.

—Oh! mais, capitaine, dites donc, quel est ce gros homme coiffé d'un bonnet rouge, et qui emplit à lui seul l'arrière de la chaloupe que l'on voit s'approcher?

—Ce doit être notre joyeux hôtelier, compère Jacques Boisdon, répondit le capitaine en se penchant sur le bastingage pour mieux examiner ceux qui montaient l'embarcation signalée.

—Celui qui tient l'unique hôtellerie de Québec?

—Précisément, et, comme je vous l'ai déjà dit, c'est chez lui qu'il vous faudra descendre.

La chaloupe du père Jérôme Thibault arrivait en longeant le navire et la face épanouie de Jacques Boisdon apparaissait souriante au-dessus du ventre rebondi qui, à chaque oscillation du canot, ballottait lourdement sur les genoux de l'aubergiste.

—Mordiou! la bonne trogne ricana le Gascon. Si j'avais sur le chaton de ma bague autant de rubis que ce gaillard en a sur le nez, je pourrais rebâtir le château de Mornac, ce pauvre manoir de mes aïeux dans les ruines duquel nichent en paix les hirondelles. Oh! cadédis! la belle outre à gonfler de vin que cette large panse!

En ce moment, plusieurs interpellations, parties de tous les points du vaisseau, indiquèrent au Gascon à quel point l'aubergiste était populaire parmi les marins.

—Hé! bonjour, père Boisdon. Comment ça va-t-il, vieux cachalot? Et dame
Pétue se porte comme un charme? Buvons-nous toujours sec, grosse éponge!

Puis une voix grêle qui descendait du bout de la grande vergue:

—Père Boisdon, mes amours! avons-nous encore de ce bon vieux guildive du petit tonneau rouge. Hé! dites donc, vieux loup de terre?

Boisdon, ahuri par tant de questions, levant en l'air sa figure apoplectique et criait de sa voix grasse:

—Bien, mes enfants, merci! Oui, oui, nous avons encore de fines liqueurs, allez!

—Trois bravos pour Boisdon! dit le capitaine, qui, depuis son dernier voyage, devait deux écus à l'aubergiste.

Et de quarante gosiers marins sortirent trois vociférations, qui causèrent tant d'émotions à l'hôtelier que sa figure s'empourpra comme s'il allait être frappé d'un coup de sang.

—Chers bons enfants! murmurait-il, tandis qu'une larme furtive glissait de ses yeux pour se dessécher aussitôt sur sa joue en feu. Allons-nous nous arroser un peu le dalot du cou pendant une quinzaine! Sapreminette!

Dans ses grands moments de joie, le paisible aubergiste se permettait cet inoffensif juron.

On venait cependant de glisser jusqu'à fleur d'eau une échelle volante, et les passagers se préparaient à descendre dans les chaloupes, lorsque Boisdon cria d'en bas:

—Si quelqu'un de ces messieurs désire loger l'auberge du Baril-d'Or, qu'il veuille embarquer avec moi.

Mornac fut un des premiers qui se rendit cette invitation. Un matelot transporta dans la chaloupe du père Thibault une petite valise qui contenait tout le bagage et la fortune du Gascon.

En voyant le mince porte-manteau de son hôte, l'aubergiste fit la grimace. Pourtant, lorsque le chevalier mit le pied dans la chaloupe, Boisdon le salua respectueusement et lui dit qu'il était flatté d'avoir l'honneur d'héberger un gentilhomme.

—Qui sait, après tout, s'était dit l'hôtelier, cette valise peut être remplie d'argent, et notre hôte payer libéralement.

Quelques personnes prirent place à côté du chevalier, les autres dans les deux chaloupes du vaisseau, et ces embarcations se dirigèrent, force de rames, vers l'endroit de la basse-ville où s'élevait encore le magasin construit par Champlain.

Sur le rivage plusieurs gens attendaient les arrivants. Car c'étaient des compatriotes, des amis, des parents peut-être, qu'ils allaient recevoir. Et n'aurait-on pas aussi de récentes nouvelles de France, du bon pays des aïeux dont on conservait si douce souvenance, où les pères dormaient leur dernier sommeil et que les enfants ne reverraient probablement jamais.

Des acclamations des cris de joie et de reconnaissance, accueillirent les nouveaux venus. Mornac ne connaissait personne et s'empressait de débarquer avec sa valise, lorsque l'aubergiste héla certain gamin de douze ans, qui, la tignasse ébouriffée, le nez au vent et les mains dans les poches, regardait chacun d'un air effrontément inquisiteur.

—Jean! cria l'hôtelier, arrive ici, petiot, et monte, à la maison le porte-manteau de monsieur.

C'était le fils aîné de Jacques Boisdon, messire Jean dont nous avons raconté, dans François de Bienville, les mésaventures si bien méritées.

Jean s'approcha et fit mine de s'emparer de la valise du Gascon.

Celui-ci s'écria:

L'enfant va s'éreinter!

—Oh! non, monsieur, repartit l'affreux gamin: ça ne pèse pas le diable, vos bagages, allez!

Et d'un tour de main, il enleva la valise qu'il mit sur son épaule gauche.

—Mordiou! Maroufle! s'écria le Gascon, prétends-tu te moquer de moi?
C'est que je te couperais la langue, vois-tu?

—Ne lui coupez rien, monsieur le marquis! s'écria Boisdon. Quoiqu'il n'y paraisse pas, voyez-vous, mon Jeannot est robuste et aime montrer sa force.

—A la bonne heure; sandis! répondit Mornac.

—Veuillez me suivre, messieurs, dit Boisdon à ses hôtes, qui prirent avec lui le chemin de la haute-ville, et s'engagèrent dans la rue Sous-le-Fort.

Boisdon fils les suivait par derrière et murmurait entre ses dents, en faisant sauter sur ses épaules le léger porte-manteau du Gascon.

—C'est égal, tout de même, ça ne pèse pas beaucoup et ça sonne creux.
Mais il faudra dire le contraire pour que monsieur me donne des sous.

On voit que le satané garçon avait déjà la passion du gain bien développée.

Mornac gravissait lestement la rude montée du fort à la haute-ville. Le poing droit campé sur sa hanche, la main gauche arrêtée sur la garde de son épée, la grande plume rouge de son large feutre frissonnant sous le vent du matin, il s'en allait la tête haute avec un sourire dédaigneux aux lèvres, et contemplait les quelques maisons sombres et d'apparence plus que modeste qui se dressaient çà et là sur son passage.

Il eut pourtant un serrement de coeur lorsqu'il longea le cimetière qui se trouvait alors occuper cette langue de terre qui descend de l'édifice du Parlement vers la côte et où l'on voit encore des pieux de palissade noircis par la pluie et le temps. Quelques petites croix de bois, plantées sur de légers renflements de terrain, rappelaient aux passants que tous, tôt ou tard, doivent aller dormir dans un semblable lit de terre et de gazon jusqu'au grand réveil du jour éternel.

—Est-ce donc ici que je dois laisser mes os? se dit le chevalier. Bah! qu'importe, après tout. Et, sandis! ce ne serait pas encore trop malheureux que de mourir de ma belle mort; car on dit que dans ce pays, il est plus rare d'expirer dans son lit que sous le fer et le feu des Sauvages.

Pour chasser ces funèbres pensées, il détourna la tête à gauche et regarda les hautes murailles du château St. Louis, qui se dressent fièrement sur le sommet de la falaise.

Comme il arrivait au point culminant de la côte, ses yeux s'arrêtèrent sur le terrain, vaste alors, où s'élèvent aujourd'hui le bureau de poste et le bloc de maisons qui s'étendent en face.

Une trentaine de cabanes d'écorce, faites en forme de cône, s'offraient aux regards ébahis de l'étranger. C'était le «Fort-des-Hurons».

Ces wigwams servaient d'abri aux quelques infortunés descendants de la grande nation huronne, qui, naguère encore régnait en souveraine sur les immenses forêts du Canada.

Décimés, presque anéantis par les Iroquois, qui de 1648 à 1650, avaient porté le massacre et ils destruction dans les bourgades de Saint-Joseph, de Saint-Ignace, de Saint-Louis et de Saint-Jean, les malheureux Hurons avaient dit adieu aux bords du beau lac qui sera seul garder leur nom, et s'en étaient venus chercher un refuge aux environs de Québec. Il y avait à peine quelques années qu'ils respiraient en paix dans l'île d'Orléans, lorsque le tomahawk Iroquois s'en vint les relancer dans un endroit oh les malheureux s'étaient crus un instant à l'abri de la haine implacable de leurs mortels ennemis. Beaucoup furent tués, la plus grande partie emmenés en captivité. Ceux-là seuls qui purent s'échapper, c'était le petit nombre, accoururent implorer la pitié des Français et se placer sous la protection immédiate des canons et des mousquets d'Ononthio, [8] c'est-à-dire sous les murs même du Château-du-Fort. Ce n'est que vers 1676 que les restes infimes d'une nation, autrefois si puissante et si fière, enlevèrent leurs wigwams du Fort-des-Hurons pour aller s'établir à Sainte-Foye, trois ou quatre milles à l'ouest de Québec. Quelques six années plus tard, le gibier des bois voisins étant épuisé, ils allèrent se fixer à trois lieues de Québec, à la Vieille-Lorette, où le dernier vrai Huron repose maintenant sous la terre de l'oubli.

[Note 8: Les Sauvages désignaient ainsi les gouverneurs français. Ce nom qui signifiait grande montagne et qui était la traduction sauvage de celui de Montmagny, s'étendit ensuite à tous les gouverneurs qui succédèrent celui-là.]

Mornac regardait avec surprise le camp des Sauvages. De légers flocons de fumée blanche montaient en spirale par le haut des wigwams, dont les pans d'écorce de bouleau se paraient de peintures bizarres représentant les insignes du maître qui l'habitait. La plupart des animaux du pays, depuis l'ours et le loup jusqu'à la loutre et le rat-musqué, y défilaient paisiblement sous les yeux surpris du Français. A la porte des cabanes, les hommes, à moitié nus, fourbissaient leurs armes, façonnaient des flèches ou repassaient des peaux d'animaux récemment tués. Plus loin, des jeunes gens s'exerçaient à sauter ou à lancer des flèches. Ici, les vieilles femmes s'occupaient des apprêts du frugal repas du matin, tandis que de plus jeunes berçaient un nourrisson dans leurs bras nus en chantant un air triste et doux. Quelques jeunes filles, attirées par le passage des arrivants, se tenaient tout près de la palissade qui entourait le fort des Hurons. Leur oeil ardent et noir brillait entre les pieux de l'enceinte, en se fixant sur le chevalier de Mornac, dont la bonne mine et la fière moustache faisaient battre bien vite le coeur de plus d'une d'entre elles.

Le galant gentilhomme rêvait déjà la conquête de ces yeux noirs, dont le trait de flamme transperce, lorsque Boisdon ouvrit à ses hôtes la porte de l'auberge.

Comme le lecteur ne tiens guère aux détails du déjeuner de l'hôtellerie Boisdon, nous le prierons de nous suivre au second étage de la taverne du Baril-d'Or, où Boisdon avait conduit le chevalier, dans une chambre dont la fenêtre donnait sur la grande place de l'église.

Il pouvait être dix heures. Réconforté par un déjeuner substantiel, où le bon vin n'avait certes pas fait défaut, Mornac se tenait accoudé sur la tablette de la fenêtre ouverte et regardait au dehors.

Ses yeux, après s'être promenés sur le collège des Jésuites, dont le long mur de façade, percé d'une double rangée de croisées, descend vers la rue de la Fabrique, erraient sur l'embouchure de la rivière Saint-Charles; l'espace sur lequel s'élèvent aujourd'hui le séminaire et l'Université-Laval, ainsi que toutes les maisons comprises entre les remparts, les rues de la Fabrique et Saint-Jean et l'Hôtel-Dieu, n'existant pas encore à cette époque. Tout ce vaste terrain, jusqu'à la grève, était encore la propriété des héritiers du sieur Guillaume Couillard, époux de Guillemette Hébert, fille du premier colon de Québec. M. Couillard était mort l'année précédente, le 4 mars 1663, et sa veuve demeurait dans l'unique maison qui s'élevait sur la propriété. [9] Ce n'est que quelques années plus tard que Mgr de Laval devait acheter ce terrain pour y fonder un séminaire.

[Note 9: Il y a une couple d'années que M. l'abbé Laverdière a trouvé, près de la porte qui conduit du Grand-Séminaire au jardin, les ruines du mur de fondation de cette maison.]

Il y avait quelque temps que Mornac laissait errer ses regards de la rivière Saint-Charles au fleuve et du fleuve aux grandes montagnes du Nord qui se coloraient d'une teinte bleu-rougeâtre sous le soleil de cette matinée d'automne, quand un bruit de voix et un mouvement inusité appelèrent l'attention de l'étranger sur la grande place.

Une trentaine de personnes, des enfants et des jeunes gens, suivaient un groupe de dix hommes bizarrement accoutrés, sur lesquels la curiosité du chevalier se concentra.

Leur tête était nue et leurs cheveux, rasés sur le haut du front, étaient relevés sur le crâne et réunie en une touffe du milieu de laquelle s'échappait une plume d'aigle. Leur visage dont les pommettes saillantes et le teint cuivré indiquaient les enfants de la race aborigène de l'Amérique septentrionale, était curieusement bariolé de couleurs éclatantes. L'un avait le nez point en bleu, l'autre en rouge, on troisième en jaune; un quatrième avait toute la figure noire comme de la suie, l'exception du menton, des oreilles, et du front, de sorte qu'on l'aurait cru masqué. D'autres avaient de simples lignes de couleurs diverses, qui leur couraient en zig-zag sur le front, le nez et les joues. Leur cou, le buste et les bras étaient nus et aussi tatoués de couleurs voyantes, qui représentaient les insignes de leur tribu et de leurs exploits. Des colliers de grains de porcelaine et de griffes d'ours, de loup et d'aigle entouraient leur cou et retombaient sur leur poitrine nue. Une peau de daim, dont le bas était découpé en frange leur enserrait la ceinture, ou reposaient le tomahawk, ainsi que le couteau à scalper, et descendait jusqu'au genou. La jambe et le pied étaient couverts d'un bas-de-chausses aussi en peau de daim, dont la couture disparaissait sous une frange aux longues découpures s'agitant chaque pas. Retenue sur la poitrine par une courroie, une robe de peau de castor, de vison, de loutre ou de martre, leur tombait des épaules jusqu'au jarret. Du haut en bas de cette sorte de manteau d'un très-grand prix, étaient teintes de longues raies, également distantes et larges d'environ deux pouces; on aurait dit des passementeries. Au bas de la robe les queues de vison, de martre ou de loutre pendaient en franges soyeuses, tandis que la tête de ses animaux était fixée en haut pour servir d'une espèce de rebord.

Ces hommes, le chef en tête, marchaient gravement et sans daigner regarder la foule de curieux qui les suivaient.

—Cap de diou se dit Mornac avec des yeux tout grands de surprise, voici bien de curieux personnages!

Et se penchant hors de la fenêtre, il apostropha Boisdon, qui parlait avec emphase au milieu de quelques-uns de ses nouveaux hôtes que l'étrangeté du spectacle avait attirés à la porte de l'auberge.

—Père Boisdon!

—Monsieur le comte? fit le digne homme, qui leva vers la fenêtre sa figure empourprée par la bonne chère et le vin.

—Quels sont donc ces drôles?

—C'est une députation d'Iroquois que M. le Gouverneur doit recevoir ce matin.

—Oh! oh! sandiou! ce sont là ces croquemitaines qui font tant de peur aux grands enfants de la Nouvelle-France!

Puis, à demi-voix:

—Mais à propos du Gouverneur, n'est-il pas temps de lui demander audience afin, d'abord, de lui remettre des dépêches de la cour, et ensuite de le prier de s'intéresser en ma faveur.

—Monsieur Boisdon! cria-t-il de nouveau.

—Qu'y a-t-il à votre service, monsieur le Comte?

—Pouvez-vous me faire conduire au château Saint-Louis?

—Certainement. Jean, holà! Tu vas guider M. le comte au château.

Le gamin, qui espérait entrer à la suite du gentilhomme et assister ainsi à la réception des Iroquois, accepta avec enthousiasme.

Mornac sortit les dépêches de sa valise, les mit dans la poche de son pourpoint, reprit son épée qu'il avait quittée pour se mettre à table, descendit dans la rue et suivit Boisdon fils. Celui-ci, fier d'escorter un gentilhomme et de se rendre au château, jetait des regards vainqueurs sur les connaissances de son âge qui flânaient dans la rue et contemplaient avec envie leur heureux ami Jean Boisdon.

CHAPITRE II

HARANGUES ET PIROUETTES

La résidence des gouverneurs français, appelée Château du Fort ou Saint-Louis, s'élevait sur les fondations mêmes qui soutiennent encore aujourd'hui la terrasse Durham. Commencé par Champlain, le château avait été peu à peu agrandi, amélioré, fortifié par M. de Montmagny et ses successeurs. Dominant la basse-ville et perché sur le bord de la falaise, cent quatre-vingt pieds au-dessus du fleuve, le donjon formait un grand corps de logis de deux étages, ayant cent vingt pieds de longueur, aux deux pavillons qui composaient des avant et arrière-corps.

Sur la façade du bâtiment régnait une longue terrasse, qui surplombait le cap et communiquait de plein pied avec le rez-de-chaussée.

Un grand mur d'enceinte, flanqué de deux bastions, mais sans aucun fossé, défendait le château du côté de la ville.

A cette époque, le gouverneur-général était M. de Mésy, vieux militaire et ancien major de la citadelle de Caen. Son prédécesseur, M. d'Avaugour, ayant été rappelé en France par suite des démêlés qu'il avait eus avec Mgr. de Laval, au sujet de la traite de l'eau-de-vie, l'évêque de Québec avait demandé à la cour de choisir lui-même le futur gouverneur; ce qui lui avait été accordé. Le prélat avait désigné M. de Mésy, l'un de ses anciens amis. Mais il se repentit bientôt de son choix. Car à peine le nouveau gouverneur fut-il arrivé à Québec, que la guerre éclata entre l'évêque et lui. L'élection du syndic des habitants mit le feu de la discorde au sein du Conseil Souverain. La plus grande partie du Conseil était opposée au principe électif et repoussa trois fois l'élection du syndic. Pour faire triompher ses idées, certainement plus libérales alors que celles de la majorité dirigée par l'évêque, le gouverneur suspendit plusieurs membres de leurs fonctions, et força le procureur-général Bourdon, ainsi que le conseiller Villeraye, à s'embarquer pour l'Europe.

Quoiqu'on ne puisse approuver l'opportunité de ces mesures, il résulta de tous ces tiraillements et des scènes violentes qui s'ensuivirent entre le gouverneur et l'évêque, que si M. de Mésy se montra trop ardent, trop emporté, trop irréfléchi dans ses procédés Mgr de Laval, de son côté, ne mit peut-être pas assez de soin à se concilier l'esprit altier de son ex-ami par quelques concessions habiles. D'ailleurs les querelles que le même prélat eut plus tard avec M. de Frontenac, prouvent que monsieur l'évêque, ainsi qu'on disait alors, était très-entier dans ses opinions, et que le sang royal qui coulait dans ses veines s'échauffait fort facilement dès qu'on faisait mine de froisser, tant soit peu, les idées éminemment autocratiques qu'il tenait de son auguste cousin Louis XIV.

Mornac s'était fait annoncer et venait d'être introduit auprès du gouverneur, qui avait ordonné de le faire entrer immédiatement en apprenant que le gentilhomme était porteur de dépêches de la cour.

Après l'avoir salué cordialement et avoir reçu des mains du chevalier le pli scellé des armes royales, M. de Mésy pria son hôte de s'asseoir.

D'une main dont il s'efforçait en vain de dissimuler l'agitation, M. de Mésy rompit le cachet du message de Colbert, et se mit à parcourir la lettre d'un regard fiévreux.

Mornac le regardait. Soudain il le vit pâlir, tandis que ses doigts crispés froissaient la dépêche.

Colbert, au nom du roi, reprochait vertement à M de Mésy ses violences envers l'évêque et le conseil, et lui annonçait que M. le marquis de Tracy, MM. de Courcelles et Talon étaient chargés de faire son procès dès leur arrivée à Québec.

Une larme d'indignation glissa sur la joue ridée du vieux soldat. Un éclair enflamma ses yeux. Il fut près d'éclater. Mais, il se maîtrisa presque aussitôt en se rappelant qu'il n'était pas seul. Puis, après avoir avalé un sanglot prêt à lui échapper, il poursuivit la lecture de la dépêche. On lui annonçait le prochain départ du régiment de Carignan pour le Canada, tout en lui enjoignant de ne faire aucune concession aux Iroquois, vu que les secours de troupes qu'on allait envoyer à la Nouvelle-France, mettraient bientôt les colons en état de dompter la fierté des Cinq Cantons.

Enfin Colbert recommandait le chevalier de Mornac à M. Mésy.

Celui-ci, qui avait eu le temps de se remettre un peu, dit au gentilhomme:

—Soyez certain monsieur le chevalier, que je ferai tout en mon pouvoir, pour vous être utile. Malheureusement, je ne vois guère la possibilité de vous obliger immédiatement. Revenez dans peu de jours et nous verrons à vous donner quelque chose à faire soit pour le service du roi, soit dans la traite des pelleteries pour votre propre compte.

Mornac s'inclina et remercia le gouverneur.

—Maintenant, reprit ce dernier, il me faut donner audition à une députation d'iroquois, dont je n'augure rien de bien satisfaisant. Souhaiteriez-vous d'assister à cette assemblée, Monsieur de Mornac?

—Je vous serais infiniment obligé de m'y autoriser.

—Veuillez alors venir avec moi.

Le gouverneur, suivi de Mornac, se dirigea vers la grande salle du château. La plupart des notables de Québec s'y trouvaient déjà réunis lorsque MM. de Mésy et Mornac y entrèrent.

C'était d'abord le supérieur des jésuites (l'évêque avait refusé de s'y rendre), les conseillers, l'épée au côté, comme leur charge leur en donnait le droit, puis le procureur-général Denis-Joseph Ruette, sieur d'Auteuil, MM. Le Vieux de Hauteville, lieutenant général de la maréchaussée, Louis Péronne de Mazé, capitaine de la garnison du fort de Québec, le conseiller, Aubert de la Chenaye, commis général, Charles Le Gardeur de Tilly, J.-Bte, Le Gardeur de Repentigny, Claude Petiot des Corbières, chirurgien, Blaise de Tracolla, médecin, et bien d'autres dont les noms m'échappent. [10]

[Note 10: Pour constater la précision de ces détails qu'on feuillette le «Dictionnaire généalogique» de M. Tanguay. Ce précieux ouvrage m'a été d'une grande utilité. On a remarqué, sans doute, que l'intendant ne figure point parmi ces personnages; c'est que M. Robert, conseiller d'état, le premier qui ait été nommé intendant de justice, de police, de finance et de marine pour la Nouvelle-France, ne vint jamais au Canada. M. Talon, qui arriva à Québec en 1665, est le premier qui ait exercé cet emploi dans la Nouvelle-France.]

Comme la députation Iroquoise ne s'était pas encore fait annoncer, M de Mésy présenta le chevalier de Mornac à l'élite de la société québecquoise, réunie au château. On fit le plus bienveillant accueil au jeune homme, que Ruette d'Auteuil invita même à aller passer la soirée chez lui en compagnie de quelques amis qu'il devait réunir.

Mornac accepta avec joie, se montra sensible à tous ces bons procédés, et commençait à répondre au grand nombre de questions qu'on lui posait sur l'état de la France lors de son départ, quand la porte s'ouvrit pour donner passage aux députés Iroquois.

Le silence se fit dans la grande salle; le chef de la députation s'avança vers M. de Mésy, aux côté duquel s'étaient rangées les personnes que nous avons mentionnées plus haut.

C'était un fameux capitaine agnier que ce chef, et redoutable autant par sa bravoure que par son épouvantable cruauté. Des Français, qui avaient été prisonniers dans le grand village agnier, avait surnommé ce farouche guerrier, Néron. Il avait autrefois immolé quatre-vingt hommes aux mânes d'un de ses frères, tué en guerre, en les faisant tous brûler à petit feu, puis en avait massacré soixante autres de sa propre main. Pour perpétuer le souvenir de cette horrible hécatombe, il en avait fait «tatouer les marques sur sa cuisse qui, pour ce sujet, paraissait toute couverte de caractères noirs». [11]

[Note 11: Historique. Voir Les Relations des Jésuites Vol. III, 1663, ch. IX, p. 25.]

Le nom qu'il avait reçu de sa famille était Griffe-d'Ours. Mais celui qui lui plaisait le plus et qu'il s'était, donné lui-même était la Main-Sanglante.

Bien qu'elle dépassât la moyenne, sa taille n'était pas très-élevée; mais larges étaient ses épaules, et tout du long de ses bras on voyait s'entrecroiser des réseaux de muscles puissants. Sur un cou épais reposait une grosse tête, au front et au menton fuyants. Les yeux petits et bruns, brillaient à fleur de l'orbite, tandis que le nez écrasé semblait se confondre avec la bouche, saillante et carrée comme le museau d'une, bête fauve. En un mot, c'était une vraie tête d'ours plantée sur un corps d'homme, à la charpente lourde et aux appétits féroces comme l'animal auquel il ressemblait.

Malgré le tatouage qui couvrait sa figure, ses cheveux rasés sur la plus grande partie de son crâne, l'Iroquois paraissait avoir quarante ans.

Le hasard avait voulu que le chef agnier appartint à la tribu de l'Ours.
Aussi Griffe-d'Ours portait-il bien son nom. Quant à celui de
Main-Sanglante, on sait déjà qu'il était usurpé.

Le gouverneur s'assoit dans un fauteuil, et sa suite à ses côtés; les députés Iroquois s'assirent sur une natte, aux pieds de M. de Mésy, pour marquer plus de respect à Ononthio.

Tout le milieu de la place était vide, afin que l'orateur iroquois pût faire ses évolutions sans embarras. L'éloquence des Sauvages exigeait beaucoup de mouvements et, s'exprimait autant par des gestes très-animés, même des bonds, que par la parole.

L'un des Iroquois, porteur d'un long calumet tout bourré de pétun, l'alluma et le présenta au chef. Celui-ci le prit, fuma gravement quelques bouffées, et passa la pipe au gouverneur, qui dut en faire autant. Lorsque le calumet de paix eut circulé par toutes les bouches françaises, il revint aux Iroquois, qui achevèrent de consumer le tabac qu'il contenait.

Durant ce temps, Mornac s'essuyait la bouche à la dérobée.

—Mordiou! grommelait-il, c'est un cérémonial assez malpropre que celui-là.

Les Iroquois avaient apporté vingt colliers de grains de porcelaine,[12] qui représentaient les différentes propositions à faire. Toutes avaient rapport à la paix dont la conclusion faisait l'objet de cette ambassade. Chaque collier avait une signification particulière. L'un aplanissait les chemins, l'autre rendait les rivières calmes, un troisième enterrait les haches de guerre, d'autres signifiaient qu'on se visiterait désormais sans crainte et sans défiance, les festins qu'on se donnerait mutuellement, l'alliance entre toutes les nations, et le reste.

[Note 12: Avant l'arrivée des Européens dans le pays, les Sauvages confectionnaient ces colliers avec l'intérieur de certains coquillages; mais comme ces wampums leur coûtaient beaucoup de travail, ils leur préfèrent bientôt les colliers de verroterie, des que les blancs vinrent en contact avec les aborigènes de l'Amérique septentrionale.]

Griffe-d'Ours s'expliquait passablement en français. Il l'avait appris des nombreux captifs que les Agniers emmenaient dans leur bourgade.

Il se leva lorsque la pipe fut éteinte, et prit un collier, qu'il présenta au gouverneur en lui disant:

«Ononthio, prête l'oreille à ma voix; tous les Iroquois parlent par ma bouche. Aucun mauvais sentiment ne se cache en mon coeur, et mes intentions sont droites comme la flèche d'un guerrier. Nous savions bien des chansons de guerre (nos mères nous en ont bercés); mais nous les avons toutes oubliées, et nous ne connaissons plus que des chants de paix et d'allégresse.»

Il s'arrêta et se mit à chanter. Ses collègues, s'étant aussi levés debout, marquaient la mesure avec leur hé! qu'ils tiraient du fond de leur poitrine, se promenaient à grands pas et gesticulaient d'une étrange manière.

Mornac ouvrait des yeux grands comme des piastres d'Espagne, et retenait à grand'peine un fou rire qui lui chatouillait la gorge.

Au bout de quelques instants, le chant cessa; les Iroquois se rassirent, à l'exception de Griffe-d'Ours, qui continua sa harangue en ces termes:

«Voyant la sincérité de ses enfants, Ononthio leur fera sans doute l'honneur de vouloir travailler à la paix dans leurs cabanes. Ce n'est pas que nous soyons forcé de la demander. Oh! non. Nos guerriers sont venus plus souvent jeter leurs cris de guerre aux portes de vos bourgades que n'avons vu les soldats blancs du haut des palissades de nos villages.

«Celui qui a fait le monde m'a donné la terre que j'occupe; j'y suis libre; nul n'a le droit de m'y commander; mais personne ne doit trouver mauvais que la terre ne soit continuellement troublée. Nous sommes las d'un massacre d'hommes qui devraient vivre en frères. Nos bras se refusent à frapper davantage, et nos haches de guerre glissent de nos mains engourdies, et retombent sans force sur le bord du sentier. Sans nous baisser pour les ramasser, nous venons trouver notre père Ononthio; et, moi, qui parle au nom de tous, je me lève, je lui tends ce collier et lui dis: accepte-le mon père, et nos haches se couvriront de terre et les enfants ne sachant plus où les retrouver, les laisseront se rouiller dans l'inaction pour toujours.»

Il prit successivement dix-sept autre colliers, et se donna beaucoup de mouvement pour en expliquer la destination. Tantôt il se baissait comme pour arracher une pierre ou un tronc d'arbre du milieu d'un sentier, afin de signifier que le chemin allait être aplani par la paix; tantôt il feignait de ramer longtemps, ce qui voulait dire que les rivières couleraient désormais paisibles depuis Agnier jusqu'à Québec, sans qu'aucune embûche en troublât le parcours.

Rien qu'à le voir se démener ainsi, Mornac suait à grosse gouttes.

Enfin Griffe-d'Ours s'empara du dernier collier et dit sur un ton plus triste:

«Tandis que je venais trouver mon père, il me semblait entendre des voix plaintives qui s'élevaient de terre. D'abord, je crus m'être trompé; je ne voyais que l'herbe qui poussait verte et serrée sur les bords du sentier dans lequel mon pied marchait librement. Les mêmes lamentations déchirant toujours mon oreille, je m'arrête encore. Je me penche vers la terre et j'entends plus distinctement ces voix. Elles s'écriaient: «Mon fils, mon frère, mon cousin chéri, ne reconnais-tu donc pas la voix de tes parents couchés sur le sentier de guerre par les balles des blancs? Oh! oui, n'est-ce pas? car tu t'en vas nous venger?» Non, chers parents, répondis-je, en contenant les transports de ma douleur. Vous n'avez été que trop vengés. Si Ononthio penchait aussi son oreille vers le gazon qui verdoie aux alentours de ses villages, les cris de ses enfants que nous avons immolés feraient aussi saigner son coeur, et la guerre n'aurait plus de fin. Aussi m'en vais-je le trouver et lui dire: «Mon père, si ceux qui sont déjà morts se plaignent tant, que sera-ce donc, si nos combats durent encore de longues années? Les sanglots des trépassés deviendront si bruyants que notre sommeil même en sera troublé, et leurs sollicitations de vengeance si pressantes que la guerre ne finira que par l'extinction de l'une ou de l'autre race.»

«Me voici, et je jette cette pierre (il montrait le dernier collier,) sur la sépulture de ceux qui sont morts pendant la guerre afin que personne ne s'avise d'aller remuer leurs os, et qu'on ne songe plus à les venger.»[13]

[Note 13: Plusieurs phrases de cette harangue sont tirées des relations du temps.]

Cette fière harangue indique à quel point en était arrivée la morgue iroquoise par suite du succès des armes des Cinq Cantons.

Aussi, malgré les ouvertures de paix présentées par la députation, M. de Mésy, qui savait combien de fois les Français avaient été trompés par de semblables propositions, se leva, après avoir consulté ceux qui l'entouraient, et répondit:

«Je suis touché de la démarche de mes fils, et je la veux bien croire sincère; mais comment se fait-il que vous prétendiez parler au nom des cinq cantons tandis que je ne vois ici que des envoyés d'Agnier, de Goyogouin et de Tsonnontouan? Si les cinq grandes tribus iroquoises demandent la paix, pourquoi n'y en a-t-il que trois qui m'aient envoyé des ambassadeurs?»

Griffe-d'Ours ne répondit pas, le gouverneur reprit:

«Le grand chef des Agniers a bien eu raison de dire que les Iroquois n'ont malheureusement que trop massacré de français; et si vous voulez apaiser les mânes de vos parents, nous ne saurions calmer celles de nos frères que vous assassinez traîtreusement chaque jour. Les lamentations de mes fils trépassés ont traversé l'Océan. Le grand Ononthio, mon maître, les a entendues par delà l'immense lac salé. Il vient de m'écrire qu'il enverra bientôt à ses enfants du Canada une troupe de guerriers assez nombreuse pour aller raser vos bourgades, massacrer vos combattants et amener en captives à Québec les femmes des Cinq Cantons pour nous aider à cultiver nos champs.»

«Je ne saurais donc rien conclure maintenant. Lorsque nos troupes seront arrivées, si vous voulez vraiment la paix, revenez alors, accompagnés des députés des Cinq Cantons, en ayant soin aussi d'amener avec vous des otages pour la garantie des négociations, et des présents pour apaiser les parents de ceux qui sont tombés sous vos coups. Alors le grand Ononthio décidera.»

—«Tes enfants, repartit Griffe-d'Ours, n'étaient pas assez nombreux, et trop étroit était leur canot pour t'apporter des présents. Mais voici trois de mes frères d'Agnier, de Goyogouin et de Tsonnontouan qui veulent bien rester avec toi comme otages.»

—«Ils sont les bienvenus, répliqua le gouverneur, et je les traiterai comme s'ils étaient mes fils, pendant toute la durée de leur séjour auprès de moi.»

«Maintenant que le chef et les guerriers qui l'accompagnent veuillent bien passer avec moi sur la terrasse du château, afin qu'on dresse ici la table d'un repas que je leur offre au nom d'Ononthio!»

M. de Mésy tenait à bien traiter les députés.

Puis s'adressant aux gens de sa suite:

—Vous voudrez bien, Messieurs, vous joindre à nous.

Un valet ouvrit les deux battants de la porte qui donnait sur la terrasse, et M. de Mésy s'effaça pour laisser défiler ses hôtes. Le dernier d'entre eux, il y en avait au moins trente, venait à peine de mettre le pied sur la galerie, lorsqu'un craquement prolongé se fit entendre sous leurs pas.

Instinctivement chacun veut se précipiter vers la porte. Mais ce brusque mouvement achève de briser les poutres vermoulues de la terrasse, qui, trop vieille et trop faible pour supporter autant de monde, s'effondre avec fracas sur le flanc de la falaise.

Un grand cri d'effroi retentit, et tous, militaires, conseillers et Sauvages, tombent, roulent pêle-mêle avec les tronçons de la terrasse, qui s'écroule sur le roc à vingt pieds de hauteur.

Seul, le gouverneur, qui allait suivre ses hôtes, est resté dans l'embrasure de la porte, un pied dans le vide. Pâle, il se jette promptement en arrière, et regarde avec stupeur cet amas d'hommes et de débris qui grouillent à ses pieds.

Heureusement qu'à cette époque le flanc de la falaise était encore garni de quelques arbres et d'arbustes, qui arrêtèrent la chute de la galerie; car si le roc eût été dénudé comme aujourd'hui, ils eussent été précipités à plus de cent quatre-vingt pieds.

Tous ceux qui étaient tombés s'accrochaient aux branches et aux racines pour s'empêcher de glisser sur la pente rapide du rocher. Au dessus des clameurs générales retentissaient les sonores jurons de Mornac. Précipité d'en haut l'un des premiers, le Gascon avait reçu tout le choc et le poids du corps de Griffe-d'Ours, qui lui était tombé à califourchon sur les épaules.

—Mordious! s'écriait-il en se démenant comme un diable, allez-vous bien descendre de sur mon dos! Eh! là, sandis! monsieur le Sauvage, vous n'êtes pas une plume savez-vous! Cap-de-dious! vous m'éreintez!…

Un soubresaut désarçonna son cavalier, qui surpris de la brusque dégringolade de la galerie et saisi d'un soupçon de trahison, tira tout aussitôt de sa gaine le couteau à scalper qu'il portait à la ceinture, et fit mine de se jeter sur le chevalier.

—Tout beau! monsieur l'Iroquois! s'écria Mornac en dégainant aussi, parce que nous avons failli nous rompre le col ensemble, faudra-t-il maintenant nous couper la gorge?

Un éclair de réflexion démontra à Griffe-d'Ours que la chute de la galerie, qui avait indistinctement entraîné avec elle Sauvages et blancs, ne provenait que d'un simple accident, et il rengaina son couteau.

Mornac grommelait tout en se retenant aux branches d'un sapin rabougri:

—Par la corbleu! le guignon me poursuit jusqu'ici! Je croyais pourtant bien qu'il m'avait lâché à Brest, où j'ai perdu, sur une carte, la veille de mon départ, les dernières mille pistoles, ou à peu près, qui me restaient de tout l'héritage de mes vénérables aïeux!

Il fut interrompu dans ses réflexions mélancoliques par un nouveau cri d'effroi.

Penchés sur la cime du roc, les acteurs de cette scène tragi-comique regardaient en bas.

Mornac se pencha comme les autres.

Il vit trois des Sauvages de l'ambassade qui glissaient sur la pente de la falaise avec une rapidité vertigineuse. Les malheureux avaient cependant gardé tout leur sang-froid, car ils descendaient sans rouler, et restaient assis en se retenant à chaque branche, à toute racine, à la moindre aspérité de rocher, qui faisaient saillie sous leurs mains.

En trois secondes, ils touchèrent la base du roc et se relevèrent sains et saufs.

Mais le merveilleux ne devait pas en rester là. Car bien loin de s'arrêter et de se tâter pour constater s'ils sont intacts dans tous leurs membres, les trois Iroquois bondissent aussitôt sur leurs pieds, courent avec d'énormes enjambées dans la rue Champlain, et se glissent entre les maisons, encore clairsemées à cette époque, pour apparaître bientôt après sur la grève du Cul-de-Sac.

Là, couchés sur le flanc, dormaient les légers canots d'écorce des ambassadeurs iroquois.

En prendre un sur les épaules et le porter, toujours au pas de course, jusqu'à l'eau du fleuve, est pour eux l'affaire d'un moment. Les trois Sauvages, se retournant vers la ville, jettent alors trois cris de défi, qui montent en hurlements prolongés vers le château. Puis ils sautent dans la pirogue, saisissent les avirons, et, d'une main prompte et sûre font bondir en avant le canot, qui fend l'onde avec la rapidité de la flèche et disparaît en un instant derrière l'angle abrupte du Cap-aux-Diamants.

Ceux qui s'enfuyaient ainsi avec tant de précipitation, étaient les trois otages que Griffe-d'Ours avait dit devoir rester avec M. de Mésy.

Un quart d'heure après, les autres acteurs de ce drame, qui avait failli tourner à la tragédie, s'époussetaient dans la salle du château en riant de leur mésaventure. A part quelques contusions reçues, personne n'était sérieusement blessé.[14]

[Note 14: Cet incident est historique. Il est ainsi raconté dans la Relation des Jésuites de 1658. A l'une des assemblées tenues à Québec à l'occasion d'une ambassade iroquoise, assistaient des Français et des Sauvages alliés, qu'on avait convoqués pour délibérer. «Ceux qui s'y trouvèrent s'étant glissés en grand nombre de la salle du château dans une galerie qui regarde sur le grand fleuve, cette galerie ne se trouva pas assez forte pour soutenir tant de monde, si bien qu'elle se rompit, et tous les Français et les Sauvages, les libres et les captifs, se trouvèrent pêle-mêle hors du fort, sans avoir passé par la porte. Personne, Dieu merci, ne fut notablement endommagé.»]

CHAPITRE III

GASCONNADES ET SAUVAGERIES

—A votre santé, chef, s'écria Mornac en vidant d'un seul trait un grand gobelet de vin d'Espagne.

—Oah! répondit Griffe-d'Ours en l'imitant.

Il était trois heures de l'après-midi.

Un gai rayon de soleil qui tombait sur les fenêtres de l'hôtellerie de Jacques Boisdon, venait se jouer sur le bord luisant des gobelets d'étain et d'un lourd broc, rempli de vin, reposant sur la table massive auprès de laquelle étaient assis le chevalier Robert de Mornac et le chef agnier Griffe-d'Ours surnommé la Main Sanglante.

Vivement éclairées par la gerbe de lumière, qui faisait étinceler comme autant de rubis les gouttelettes de vin rouge répandu sur la table, les figures du gentilhomme et de l'Iroquois présentaient le plus curieux contraste. Animé de la douce chaleur du vin, le visage de Mornac exhalait un air de gaîté satisfaite et spirituelle. Les longues boucles de ses cheveux frisés en torsades frissonnaient de plaisir sur ses tempes et son front ouvert, tandis que sa longue moustache brune semblait se tordre d'aise et sourire au contact de la fine liqueur qui empourprait ses lèvres.

Au contraire, la figure luisante et tatouée du Sauvage respirait cet abrutissement féroce que les boissons spiritueuses produisent habituellement sur les organisations vulgaires et brutales. Les lèvres de l'Iroquois se crispaient sur ses dents; les pommettes saillantes de ses joues peintes en bleu, prenaient une teinte violacée par suite de la pression du sang sous cette couche de fard, tandis que ses yeux démesurément ouverts, s'injectaient de fibrilles rouges et que sa touffe de cheveux, droite sur le sommet du crâne et surmontée d'une longue et noire plume d'aigle, s'agitait menaçante à chaque mouvement de tête.

Inconsidéré dans ses désirs, suivant toujours l'impulsion du moment, Mornac s'était imaginé, au sortir du Château Saint-Louis, d'emmener Griffe-d'Ours à l'auberge et de le faire boire, afin, s'était-il dit de constater combien une brute d'Iroquois pouvait tenir de mesures de vin. De la conception à la réalisation de ce beau dessein, Mornac ne laissa pas s'écouler une minute. L'idée lui en paraissait très-drôle, et le Gascon ne reculait jamais devant un caprice de sa fille imagination.

Il avait bien eu aussi la pensée vague de faire parler le Sauvage sur les moeurs et les usages des Iroquois, dont l'étrangeté de costume et de langage, jointe à la terrible réputation dont ils jouissaient jusqu'en France, avaient excité au plus haut point sa curiosité. Mais à peine était-il attablé depuis cinq minutes avec le chef agnier, qu'il s'aperçut qu'il n'en pourrait rien tirer. Car celui-ci (on connaît la terrible passion des Sauvages pour les boissons enivrantes) avait absorbé le vin qu'on lui offrait si volontiers, le vidait d'un seul coup et glapissait d'une voix rauque: Oah!

Quelques buveurs, attablés dans un coin plus sombre de la taverne, regardaient avec stupeur cette scène étrange, et se demandaient si le féroce enfant des bois n'allait pas, dans son ivresse, se jeter sur eux pour les égorger.

Seul, Mornac ne semblait nullement songer qu'il courait un danger, et son oeil curieux se promenait sur son étrange vis-à-vis, tandis que sa main longue, mais fine, jouait avec les boucles soyeuses de sa chevelure.

—Ces longs cheveux de mon frère blanc feraient un beau scalp, bégaya tout à coup Griffe-d'Ours entre deux hoquets.

—Tu crois, mon vieux! repartit le Gascon en éclatant de rire. Si ma chevelure te plaît de la sorte, je t'assure, mordious! que j'y tiens, pour le moins, autant que toi; et cette longue épée que voici partage absolument, sur ce point, ma manière de penser.

—Oah! ricana Griffe-d'Ours.

—Oah! répéta Mornac en caressant le pommeau d'argent ciselé de sa bonne lame.

Un éclair courut sur la prunelle fauve du Sauvage, qui étendit soudain le bras vers le chevalier, mais se contenta pourtant de saisir le boc de vin rouge et d'en verser ce qu'il contenait dans son gobelet, qu'il vida les yeux fixés sur le Gascon.

—Holà! père Boisdon! s'écria Mornac, en frappant la table avec le cul du broc. A boire, respectable hôtelier! l'air de la Nouvelle-France me dessèche la gorge.

—Par saint Jacques, mon patron vénéré, murmura le timoré Boisdon, à l'oreille du jeune homme, vous allez, bien sûr, être la cause d'un malheur, monsieur le chevalier! Ne voyez-vous pas qu'il est gris?

—Sois tranquille; avant dix minutes je le saoule et le couche sous la table. J'en ai terrassé de plus forts, ha, cap-de-dious!

—Mon Dieu! mon Dieu! que va-t-il arriver! soupira Boisdon en descendant à la cave.

Et dans le coin sombre, les buveurs ne buvaient plus. Ils auraient bien voulu sortir; mais l'Iroquois se trouvait près de la porte, et ils craignaient qu'il ne vint à se jeter brusquement sur eux.

Boisdon s'approcha timidement de la table, dont il s'éloigna aussitôt après y avoir déposé le broc demandé.

Mornac remplit le gobelet du Sauvage, ainsi que le sien qu'il but en savourant chaque gorgée avec de petits claquements de langue approbateurs.

Le regard du Sauvage se fixait de plus en plus sur la tête du gentilhomme. Par trois fois il remplit et vida son gobelet sans quitter des yeux les boucles frisées du chevalier.

—A la longue vieillesse de ma chevelure, fit Mornac qui but un rouge bord, et puisse-t-elle blanchir en paix sur mon crâne!

A ce défi, Griffe-d'Ours poussa un rugissement et s'élança vers Mornac en brandissant son couteau.

Il avait grand-peine à se tenir sur ses jambes.

Prompt comme l'éclair, le Gascon lui saisit le poignet qu'il lui tordit en l'attirant vers la terre.

Le sauvage tomba d'abord sur le genou, puis s'affaissa près de la table, sous laquelle Mornac le poussa du pied. L'Iroquois était ivre-mort.

Les buveurs du fond de la salle s'élancèrent vers la porte sans payer leur consommation, et se sauvèrent à toutes jambes.

—Là! voyez-vous, monsieur! s'écria Boisdon. En voilà qui décampent sans me payer; et cela par votre faute!

On a remarqué, sans doute, la progression descendante du respect de Boisdon pour le chevalier de Mornac. D'abord il l'avait nommé: monsieur le marquis, puis monsieur le comte, et enfin M. tout court.

—Oui! continua Boisdon, qui me payera ce vin-là, maintenant? Ne vous avais-je pas dit que vous me feriez un malheur? Et cet homme dangereux, comment m'en débarrasser lorsqu'il se réveillera?

—Sandis! oublies-tu donc à qui tu parles, maroufle! s'écria Mornac échauffé par le vin. Tiens! voici un louis, paye-toi, et si cette brute te veut causer noise à son réveil, viens me chercher en haut et je te le mettrai proprement à la porte. Car, un animal de la sorte ne mérite pas mieux.

Tandis que la figure de Boisdon se rassérénait, et que le bonhomme se confondait en excuses et en remerciements, Mornac gravit lestement l'escalier qui menait au second étage.

Le Gascon avait la jambe ferme comme un soldat à jeun sur le champ de parade. Il buvait sec, ce digne chevalier! S'il aimait les longues phrases et les grands coups d'épée, il affectionnait aussi particulièrement les grands verres, et les savait vider royalement.

Mornac, n'ayant rien de mieux à faire pour le moment, s'étendit sur le lit et s'endormit bientôt. Ce n'est pas que le vin l'eût alourdi. Oh! que non! Mais, fatigué par une longue traversée, et trouvant plus confortable le lit de l'auberge que le cadre étroit dans lequel il avait dû dormir pendant près de deux mois, le jeune homme avait sommeil; ce qui, du reste, arrive aux plus gens de bien, même quand ils n'ont point bu.

Il ne s'éveilla que deux heures plus tard, et grâce encore à la pesanteur de la grosse main de Boisdon, qui lui secouait l'épaule.

—Pardon, monsieur le comte (la pièce d'un louis avait fait remonter l'estime de l'aubergiste), pardon, si je me permets de mettre fin à votre somme; mais il est six heures, et votre souper sera bientôt prêt.

—Je t'absous, cadédis! je t'absous, brave homme, du moment que tu n'interromps une de mes jouissances que pour m'en procurer une autre. Sais-tu que ce léger sommeil m'a remis en appétit, et que je me sens d'énormes cavités sous les côtes?

—Monsieur le comte est bien bon de rendre indirectement un hommage aussi flatteur à ma cuisine. Mais il m'avait toujours semblé que c'était plutôt l'exercice et le grand air qui excitaient à manger.

—Eh! eh! père Boisdon, vous oubliez le vin dans votre nomenclature.

—C'est vrai! c'est vrai! Et puis, monsieur le comte, ce n'est pas pour vous offenser, mais vous buvez sec. Eh! eh!

—N'est-ce pas? fit Mornac en s'étirant les bras avec un air satisfait.
Sais-tu que c'est attribut royal, et que je le tiens du grand roi Henri
IV par la famille de Navarre, à laquelle la mienne est liée d'assez
près.

Si Mornac n'eût pas été un tantinet vantard et menteur, il n'eût pas été
Gascon.

—Oh! mais dites donc, père Boisdon, votre Iroquois vous a-t-il donné bien du mal, ou cuve-t-il encore son vin.

—Non, monsieur le comte, il s'est réveillé, il y a un quart d'heure à peine, et s'en est allé tout de suite. Il avait encore l'air bien farouche, et je l'ai vu qui errait sur la grand'place comme âme en peine. Pourvu, maintenant, qu'il n'aille pas faire de mauvais coups. Car, lorsqu'ils sont saouls, ces Sauvages sont encore plus terribles qu'à jeun. Mais monsieur le comte veut se lever; je m'en vas.

—C'est bon, fit Mornac, qui se mit sur son séant. Je voudrais faire un brin de toilette; en ai-je le temps avant souper?

—Heu!… Oui, répondit l'hôtelier en tirant de son gousset une énorme montre d'argent, dont un seul coup bien asséné aurait assommé un ours. Monsieur le comte a une dizaine de minutes à lui.

—Oh! alors, j'aurai fini assez tôt pour ne me point faire attendre.

Boisdon sortit et le chevalier sauta à bas de son lit.

Comme il n'avait que le pourpoint et le haut-de-chausses que nous connaissons, la toilette de Mornac ne lui prit pas beaucoup de temps. Seulement, au lieu des lourdes bottes que nous lui avons vues en premier lieu, il chaussa d'abord une paire de bas de soie qui lui montaient au dessus du genou, et puis enserra ses pieds en des souliers, à boucles d'or et qu'on appelait bottes de ville ou bottines. Ensuite, il tira de sa valise une assez jolie paire de manchettes en fine batiste ornée de dentelles, ainsi qu'une large cravate de point d'Espagne, qu'il noua sur sa gorge par un bout de ruban rose, et dont il laissa pendre les bouts en cascades sur le devant du pourpoint. Puis il raffermit sa chevelure et retortilla sa longue moustache brune.

Ainsi fait, il avait l'air si crâne, que lorsqu'il sortit de sa chambre, demoiselle Perpétue Boisdon [15] sentit battre vivement son coeur sous sa maigre poitrine; et je crois que, si Mornac eût voulu l'embrasser, lorsqu'il la rencontre sur le palier—pardonnez-moi cette médisance sur une femme aussi rigide—elle eût volontiers tendu la joue.

[Note 15: On sait que les femmes mariées chez le peuple, n'ayant pas droit au titre de dame, s'appelaient alors demoiselles. Les seules femmes nobles se nommaient dames.]

Vers les sept heures et demie, Mornac, le feutre à larges bords incliné fortement sur l'oreille gauche, et sa longue rapière au côté, sortit de l'auberge du Baril-d'Or. Il se rendait chez M. Ruette d'Auteuil, qui, l'on s'en souvient, demeurait sur l'emplacement occupé de nos jours par l'Hôtel du Parlement.

Bien que la nuit ne fût pas encore venue, la lumière du jour pâlissait sensiblement, et l'ombre commençait à s'épandre dans les rues désertes.

Le chevalier mettait le pied sur la dernière marche du seuil de la taverne, lorsque la bonne grosse figure de Boisdon se pencha par la porte entrebâillée, qui laissait voir aussi la main droite de l'aubergiste armée d'une énorme barre de chêne.

—Monsieur le comte ne trouvera pas mauvais, sans doute, dit le brave homme, que je barricade ma porte à cette heure. Il faut être prudent par l temps qui court; les Iroquois rôdent continuellement aux environs, sans compter ceux qui sont aujourd'hui dans la ville. Savez-vous que je serais bien en peine si celui de cet après-midi allait revenir. Les bons bourgeois n'ont pas toujours l'honneur d'abriter sous leur toit une excellente lame accompagnée d'un poignet aussi solide que le vôtre, monsieur le comte; aussi sont-ils accoutumés de se renfermer de bonne heure. Bien en a pris, l'autre soir, à Nopce qui demeure au pied de la côte de Sainte-Geneviève. Nicolas Pinel et son garçon Gilles, s'en revenaient de leur désert, en haut de chez Nopce quand ils furent attaqués par deux Iroquois qui manquèrent de les prendre vifs. Blessé d'un coup d'arquebuse, dont il est mort au bout de quelques jours, maître Nicolas se précipite de peur, avec son garçon, aval la montagne pour se sauver. Boisverdun, qui était avec eux, lâche son coup de fusil sur les Sauvages mais sans les toucher. Les Iroquois ayant été se joindre à d'autres, tout près de la maison de Nopce, y tirèrent un coup d'arquebuse dans la porte, qu'ils auraient enfoncée si elle n'eût pas été bien verrouillée et barricadée en dedans. Les chiens jappèrent toute la nuit à la côte Sainte-Geneviève.[16] Vous voyez que les bonnes gens n'ont pas tort de se mettre à l'abri dès la brunante. Quand monsieur le comte reviendra, il n'aura qu'à se nommer, et j'ouvrirai tout de suite.

[Note 16: Historique. Journal des Jésuites, 27 avril 1651.]

—C'est bon! c'est bon! dit Mornac impatienté du babil de l'aubergiste, et il s'avança dans la rue Notre-Dame, qui ne devait porter le nom de Buade que vingt ans plus tard.

Comme il allait dépasser la demeure de l'évêque, une jeune femme, à la démarche vive et légère, déboucha, en courant, de la rue du Fort; puis à cinq pas derrière elle, un homme bizarrement vêtu ou plutôt très-peu vêtu, qui la poursuivait.

—La joue de la vierge pâle est comme une belle fleur que le chef veut admirer de près criait d'une voix avinée l'homme qui la rejoignit en deux bonds.

Il avait déjà passé son bras droit autour de la taille et allait effleurer de ses lèvres le visage de la jeune personne, lorsque celle-ci se détourna vivement, se dégagea et le frappa en pleine figure de sa petite main fermée.