Produced by Rénald Lévesque
JOSEPH MARMETTE
LA FIANCÉE DU REBELLE
Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775
Roman canadien publié en Feuilleton par la "Revue Canadienne"
Montréal 1875
INTRODUCTION.
Immédiatement après la capitulation du 8 septembre 1760, par laquelle la Nouvelle-France passait au pouvoir de l'Angleterre, une paix profonde régna dans tout le Canada. A part les dévastations commises dans le gouvernement de Québec, que des armées ennemies avaient occupé pendant deux années, tandis que la capitale avait été deux fois assiégée, bombardée, et presque anéantie, rien ne semblait indiquer dans les autres parties de la province que l'on sortît d'une guerre sanglante et désastreuse. Réfugiés sur leurs terres, les habitants se livraient à l'agriculture, autant pour réparer leurs pertes que pour s'isoler de leurs nouveaux maîtres. Il leur restait bien encore l'espoir que la France ne les abandonnerait pas et qu'elle se ferait rendre ses colonies après la cessation des hostilités; mais cette dernière illusion devait bientôt s'évanouir par le fait du honteux traité de Versailles de 1763, dont le contrecoup vint douloureusement vibrer au Canada comme le glas funéraire de la domination française en Amérique.
Cette nouvelle détermina une seconde émigration. Les quelques familles nobles qui restaient encore dans le pays, les anciens fonctionnaires, les hommes de loi, les marchands, repassèrent en France après avoir vendu ou abandonné leurs biens. Il ne resta plus dans les villes que les corps religieux, quelques rares employés subalternes, à peine un marchand, et les artisans. La population des campagnes étant attachée au sol fut seule unanime à ne point émigrer.
Les conquérants avaient déjà pris leurs mesures pour s'assurer de la libre possession de leur conquête. Afin de frapper davantage l'esprit des vaincus, on les mit tout d'abord sous le régime de la loi martiale. Ce fut l'ère du despotisme.
A la suite des troupes anglaises, une foule d'aventuriers s'étaient abattus sur le Canada. Aussi pauvres d'écus et de savoir qu'avides de luxe et de domination, et pour la plupart hommes de rien, ces arrogants ambitieux se jetèrent à la curée de tous les emplois publics. Ce fut alors que l'on vit un criminel tiré du fond d'une prison pour être fait juge-en-chef, lorsque, par surcroît de mépris pour l'intérêt et l'opinion publics, cet homme ignorait le premier mot du droit civil et de la langue française. Il faut ajouter qu'il était admirablement appuyé par un procureur-général qui n'était guère moins propre à remplir sa charge, tandis qu'un chirurgien de la garnison et un capitaine en retraite étaient juges des plaidoyers communs, et que les places de secrétaire provincial, de greffier du conseil, de régistrateur, de prévôt-maréchal, étaient, données à des favoris qui les louaient ensuite aux plus offrants. Les honteuses menées de tous ces tripotiers allèrent si loin que Murray lui-même, le gouverneur, brave et honnête soldat, ne put s'empêcher de rougir de son entourage. Il suspendit le juge-en-chef de ses fonctions, le renvoya en Angleterre et témoigna son mécontentement au ministère. L'abolition des anciennes lois françaises vint mettre le comble à la tyrannie, et des murmures menaçants commencèrent à sortir du sein d'une population qui, toute vaincue qu'elle était, ne se sentait pas née pour l'esclavage.
Cependant on votait dans le Parlement de la Grande-Bretagne une loi qui allait avoir une immense influence sur les destinées de l'Amérique Septentrionale. Quoique, de prime-abord, elle parût devoir nous être contraire, cette décision du Parlement Anglais devait merveilleusement, dans ses résultats, servir nos franchises menacées. Sous prétexte que la dernière guerre l'avait forcée d'augmenter sa dette, l'Angleterre s'ingéra de taxer les colonies sans leur consentement; elle passa la loi du Timbre et imposa une taxe sur tous ses sujets américains. A l'annonce de cette nouvelle, les anciennes colonies protestèrent. Le Canada et l'Acadie Nouvelle-Écosse, seuls, gardèrent momentanément le silence.
A la vue des difficultés que cette opposition des provinces américaines allait amener, l'Angleterre fut force d'adopter, envers le Canada une politique moins oppressive. Elle modifia ses instructions, changea ses principaux fonctionnaires, en un mot employa la pacification afin d'avoir au moins une province pour elle dans le Nouveau-Monde, puisque toutes les autres colonies de l'Amérique du Nord se mettaient en guerre ouverte avec la métropole et préparaient déjà la révolution qui devait amener leur indépendance.
La Virginie fut la première à s'opposer à la loi du timbre. A Boston la population démolit les bureaux. Un congrès, composé des députes de la plupart des Provinces, s'assembla à New-York et, protesta contre les prétentions du gouvernement impérial. On brûla publiquement les marchandises estampillées, et les négociants brisèrent leurs relations commerciales avec l'Angleterre.
Effrayé, le gouvernement anglais révoqua cette malheureuse loi du timbre qui provoquait d'aussi terribles colères.
L'abrogation de cette loi suspendit pendant quelque temps l'opposition des provinces coloniales. Mais en 1773, le gouvernement anglais ayant mis inconsidérément un nouvel impôt sur le thé, le feu de la révolte se ralluma avec encore plus d'intensité qu'auparavant.
Le Parlement fut outré d'une récidive qui s'accentuait de plus, en plus, et eut recours aux mesures coercitives pour faire rentrer dans le devoir les colonies révoltées. D'un autre côté, pour s'attacher le Canada, il vota le rétablissement des lois françaises en ce pays, y reconnut le catholicisme comme religion établie, et donna à la province un Conseil représentatif où les catholiques étaient admis à prendre place.
Cette loi souleva de vives réclamations en Angleterre, et surtout en
Amérique, où douze provinces protestèrent violemment, par la voix d'un
Congrès général siégeant à Philadelphie, contre cette loi de Québec qui
reconnaissait la religion catholique.
Protestation des plus inhabiles. En se déclarant contre les lois françaises et contre le catholicisme, le congrès s'aliénait la population du Canada qui devait être ainsi perdue à la cause de la confédération depuis longtemps rêvée par Washington et Franklin.
Pourtant, par une singulière inconséquence, le même congrès adopta une adresse aux Canadiens, où se trouvaient exprimés des sentiments tout-à-fait contraires à ceux manifestés dans les premières résolutions.
Cette adresse fut assez froidement reçue au Canada, où la population, satisfaite des récentes concessions du parlement impérial, n'avait qu'à se défier des fallacieuses promesses cachées sous les belles phrases du congrès. "Dans leur juste défiance," remarque M. Garneau, "la plupart des meilleurs amis de la liberté restèrent indifférents ou refusèrent de prendre part à la lutte qui commençait… Beaucoup d'autres Canadiens, gagnés par la loi de 1774, promirent de rester fidèles à l'Angleterre et tinrent parole. Ainsi une seule pensée de proscription mise au jour avec légèreté; fut cause que les États-Unis voient aujourd'hui la dangereuse puissance de leur ancienne métropole se consolider de plus en dans l'Amérique du Nord."
Le général Carleton avait à peine eu le temps d'inaugurer au Canada la nouvelle constitution, lorsque son attention fut attirée vers les frontières que menaçaient déjà les Américains insurgés. Pendant que le colonel Arnold s'avançait contre Québec par les rivières Kennebec et Chaudière, mais lentement, retardé qu'il était dans sa marche par les obstacles sans nombre que lui offrait la forêt vierge, le général Schuyler, nommé par le Congrès au commandement de l'armée du Nord, marchait, conjointement avec Montgomery, contre Montréal qui ne devait pas tarder à succomber Aux premières nouvelles de l'invasion, le gouverneur Carleton avait envoyé vers le lac Champlain le peu de troupes dont il pouvait disposer, c'est-à-dire deux régiments qui formaient huit cents hommes, tout ce qu'il y avait dans le pays. Comme l'hiver approchait, il fallait renoncer à l'espoir d'en voir arriver d'autres de l'Angleterre avant le retour du printemps.
Le gouvernement se vit donc forcée d'appeler la milice sous les ordres.
Si la majorité des Canadiens ne penchait pas du côté de la révolution, son désir formel était bien aussi de ne se point mêler activement au conflit et de garder la neutralité. La population resta sourde aux appels réitérés de Carleton.
Alors celui-ci tenta de lever des corps de volontaires. Il offrit les conditions les plus avantageuses. Mais ses offres firent peu de prosélytes.
Aussi manquant de troupes, ne put-il secourir les forts de Chambly et de
Saint Jean qui se rendirent bientôt à l'ennemi.
A peine maître de Saint-Jean, Montgomery se porta sur Montréal. Carleton Quitta précipitamment cette place où il se trouvait et s'embarqua en toute hâte pour la capitale. Il ne parut qu'un: instant, et en fugitif, aux Trois-Rivières, et continua sa retraite précipitée pour ne s'arrêter qu'à Québec le 13 novembre 1775.
Pendant ce temps, Montréal et Trois-Rivières avaient ouvert leurs portes aux insurgés, et Montgomery, qui suivait de près le gouverneur, rejoignait le général Arnold. Celui-ci, après six semaines d'une marche pénible, avait paru en face de Québec le jour même de l'arrivée du gouverneur; mais comme il ne lui restait plus que six cent cinquante hommes valides et qu'il ne pouvait songer attaquer Québec avec ce petit nombre de combattants, il était remonte jusqu'à la Pointe-aux-Trembles où il opéra sa jonction avec le général Montgomery. Les deux corps réunis, mille ou douze cents soldats environ, vinrent investir Québec. Mais n'anticipons point sur des évènements dont nous allons maintenant exposer les détails de la manière la plus intéressante qu'il nous sera possible.
CHAPITRE PREMIER.
UN DISCOURS QUI NE CONVAINC PERSONNE.
Le soir du dix-neuvième jour de novembre, dix-sept-soixante-et-quinze, la Ville de Québec, d'ordinaire paisible à cette heure, présentait une animation inaccoutumée.
Dans les rues tortueuses, sombres et rendues humides par une froide bruine qui enveloppait la capitale, se glissaient nombre de gens soigneusement fourrés dans leur manteau. A la faveur de quelques pâles rayons de lumière qui, de ci et de là, jaillissaient d'un volet mal clos, vous auriez, pu voir les passants surgir un instant du brouillard et y rentrer aussitôt pour disparaître dans l'ombre brumeuse.
Ils venaient de tous les côtés: des faubourgs, de la haute de la basse
Ville, et convergeaient sur un même point, la chapelle de l'évêché.
Le palais épiscopal, qui s'élevait alors sur l'emplacement actuel de l'Hôtel du Parlement provincial, était encore habité par l'évêque, qui n'en devait être dépossédé, par le gouvernement anglais, que trois ans plus tard, moyennant la rémunération dérisoire de £150 par an.
Ce soir-là, sur les huit heures, comme le gros intendant de Monseigneur Briant allait fermer la porte de la chapelle, un bruit de pas qui se rapprochaient lui fit sortir un instant la tête au-dehors. Quatre hommes arrivaient, dont l'un cria avec, l'accent anglais le plus prononcé:
—Holà garçon!
Comme l'intendant se rejetait en arrière et allait obéir à cette injonction, plus que suspecte à pareille heure, en faisant décrire un prudent double tour à la clef de la serrure, l'un des arrivants le prévint, bondit et ouvrit violemment la porte en repoussant à l'intérieur le gardien surpris. Celui-ci, s'attendant à quelque traître coup, lâcha un cri d'effroi qui se répéta dans les sonores profondeurs de la chapelle.
—Va dire à ta maître, Monsieur l'évêque, que nous vouloir tenir assemblée publique, ici, cette soir.
—Mais…
—Allons marche… cria l'autre en allongeant un grand coup de pied au gardien.
Celui-ci se tenait déjà à une trop respectueuse distance pour ne pas éviter le coup. Il s'élançait même pour se sauver au plus vite, lorsqu'un commandement, encore plus impératif que le premier, le cloua sur place.
—By God! arrêtez-vos!
Ce juron et la grosse voix qui le prononçait, firent frissonner les moelles dans les os du gardien.
—Pas voir clair ici. Nos avoir besoin de loumière.
Le pauvre homme se résigna. Il alla chercher des cierges dans un coin de la chapelle, et, pour les allumer, se mit à battre le briquet. Mais ses mains étaient tellement agitées par la peur, qu'il frappait plus souvent ses doigts que le silex.
Les autres, vinrent à son aide, et allumèrent une vingtaine de cierges dont la faible lueur éclairait tant bien que mal l'intérieur de la chapelle.
Le gardien jeta; alors un regard d'interrogation et d'anxiété sur ceux auxquels il était forcé d'obéir. On lui fit signe qu'il pouvait s'en aller. Il tourna sur ses talons et disparut aussitôt dans l'enfoncement obscur de la chapelle, d'où l'on entendit le bruit d'une porte qui se refermait à triple tour.
Celui qui avait commandé cette équipée éclata de rire et dit aux autres, en anglais:
—Merci à Dieu! si tous les français de la ville ont le courage de celui-ci, Québec ne se défendra pas longtemps contre les troupes de Schuyler et d'Arnold!
C'était, un marchand anglais nomme Williams qui agissait ainsi à l'évêché comme en pays conquis. Il était accompagné de son compatriote Adam Lymburner et de deux de leurs connaissances, tous partisans du congrès et amis déclarés des Bostonnais. L'histoire nous prouvé qu'une bonne partie de la population anglaise du Canada penchait du côté des Américains insurgés. Outre ceux de Williams et de Lymburner, riches négociants de Québec, elle nous a conservé les noms de James Price et de son associé Maywood, ainsi que celui de Thomas Walker, qui, tous trois, étaient à la tête du mouvement insurrectionnel à Montréal. Cependant la chapelle se remplit peu à peu de nouveaux arrivants. Quand les derniers furent entrés,—un jeune homme, pâle, à l'air distingué, et un homme du peuple d'une stature colossale.—
Williams monta dans la chaire [1] et s'adressant à la foule, composée en très-grande partie de Canadiens-Français:
[Note 1: Historique.]
—Gentlemen, dit-il, I feel most happy in seeing such a numerous assembly.
—Parlez français, cria le jeune homme qui se tenait près de la porte.
—En français! hurla le colosse, son compagnon, d'une voix de tonnerre.
—En français! en français répéta la foule.
Williams dut se résigner et baragouina une espèce d'exorde, dans lequel, avec l'exagération commune à tous les discours de ce genre, il remerciait les citoyens de Québec de s'être portés en masse une assemblée convoquée par lui dans les intérêts de l'indépendance de toutes les colonies américaines. Puis il se mit à commenter l'adresse du Congrès aux Canadiens, laquelle terminait ainsi:
"Saisissez l'occasion que la Providence elle-même vous présente; si vous agissez de façon à conserver votre liberté, vous serez effectivement libres. Nous connaissons trop les sentiments généreux qui distinguent votre nation pour croire que la difference de religion puisse préjudicier à votre amitié pour nous. Vous n'ignorez pas qu'il est de la nature de la liberté d'élever au-dessus de cette faiblesse ceux que son amour unit pour la même cause. Les cantons suisses fournissent une preuve mémorable de cette vérité: ils sont composés de catholiques et de protestants, et cependant, ils jouissent d'une paix parfaite, et par cette Concorde qui constitue et maintient leur liberté, ils sont en état de défier et même de détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir."
Pendant que l'orateur reprenait haleine, le jeune homme pâle, qui se, tenait toujours près de la porte, s'écria:
—Comment alliez-vous ces belles paroles avec certaine autre adresse du Congrès protestant contre la loi de Québec qui reconnaît chez nous la religion catholique? Williams ne s'attendait guère à cette objection! et resta bouche béante.
La majorité de l'assemblée, qui était évidemment peu sympathique au
Congrès, se mit à rire.
Et puis, dominant toutes les autres, la grosse voix du colosse qui accompagnait le jeune homme, cria à Williams.
—Hein! ma vieille, ça te rive ton clou.
Pendant l'immense et long éclat de rire qui courut au-dessus de la foule et tandis que les rares partisans de Williams s'efforçaient de réprimer cette hilarité dangereuse pour le succès de la cause du Congrès, l'orateur se mit à crier et à gesticuler du haut de la chaire.
Ce qu'il disait, lui-même ne le savait guère, mais il parlait quand même. Et veuillez bien croire qu'il n'avait pas tort.
Ne sachant trop que répondre à la sérieuse objection du jeune homme, le rusé marchand avait pensé qu'il fallait profiter du tumulte pour paraître répliquer et s'indigner en jetant de grands éclats de voix; quitte à ne pas dire un seul mot raisonnable. Ce qui importe peu par un tel brouhaha.
Dans les assemblées tumultueuses, lorsque l'orateur paraît affronter l'orage et du geste et de la voix, presque toujours il finit par obtenir le silence. Williams éprouva bientôt la vérité de ce fait que l'expérience a depuis longtemps démontré. Mais pour ne se point compromettre il eut soin de calmer son indignation et de baisser la voix à mesure que l'ordre se rétablissait. De sorte que lorsqu'on le put entendre, il lisait d'une voix calme cette lettre que Washington adressa "aux peuples du Canada" à la fin de l'année 1775, et dont voici la dernière partie:
"Le grand Congrès américain a fait entrer dans votre province un corps de troupes sous les ordres du général Schuyler, non pour piller, mais pour protéger, pour animer et mettre en action les sentiments généreux que vous avez souvent fait voir et que les agents du despotisme s'efforcent d'éteindre par tout le monde."
L'orateur, après avoir souligné ces derniers mots, fit une pose et arrêta ses yeux sur le jeune homme qui l'avait interrompu, en se disant:
—Voici, sur mon âme! une petite phrase qui vient parfaitement à mon aide.
Il roula de gros yeux indignés, toussa comme un homme qui ne craint pas d'être contredit et, encouragé par le succès tacite qu'il obtenait, continua sa lecture d'une voix emphatique.
"Pour aider à ce dessein et pour renverser le projet horrible, d'ensanglanter nos frontières par le carnage de femmes et d'enfants, j'ai fait marcher le sieur Arnold, colonel, avec un corps de l'armée sous mes ordres pour le Canada. Il lui est enjoint, et je suis certain qu'il se conformera à ses instructions, de se considérer et d'agir en tout comme dans le pays de ses patrons et meilleurs amis; les choses nécessaires et munitions de tout espèce que vous lui fournirez, il les recevra avec reconnaissance et en payera la pleine valeur; je vous supplie donc, comme amis et frères, de pourvoir à tous ses besoins, et je vous garantis ma foi et mon honneur pour une ample récompense, aussi bien que pour votre sûreté et repos. Que personne n'abandonne sa maison à son approche, que personne ne s'enfuye, la cause de l'Amérique et de la liberté est la cause de tout vertueux citoyen américain, quelle que soit sa religion, quel que soit le sang dont il tire son origine. Les Colonies-Unies ignorent ce que c'est que la distinction, hors celle-là que la corruption et l'esclavage peuvent produire. Allons donc, chers et généreux citoyens" (—ici le geste et la voix de l'orateur s'efforcèrent de devenir pathétiques, mais en vain, hélas! entravés qu'ils étaient par l'accent comique du marchand anglais—) "rangez-vous sous l'étendard de la liberté générale, que toute la force de l'artifice de la tyrannie ne sera jamais capable d'ébranler."
Il souligna ces derniers mots d'un geste de sabreur et lança un regard vainqueur au jeune homme.
Ce dernier haussa les épaules et dit:
—Farceur!
Le géant d'à côté gronda d'une voix de stentor:
—Tout ça c'est de la frime!
Afin de prévenir la nouvelle explosion de rire que cette burlesque appréciation de la lettre de Washington allait déterminer, Williams s'empressa d'aborder la question importante qu'il fallait faire résoudre immédiatement par l'assemblée, et qui était de déterminer les citoyens de Québec à rendre la ville aux troupes du Congrès, sans brûler une amorce. Pour en venir à ces fins il commença par discréditer le général Carleton dans l'esprit de ses auditeurs, en leur exposant avec quelle impéritie ce général avait défendu Montréal et tout le pays environnant, qui étaient tombés entre les mains des Bostonnais dans l'espace de quelques semaines. Sur ce point, Williams avait malheureusement raison, et les mémoires de Sanguinet—témoin oculaire, et royaliste assez zélé pour n'être pas suspect dans la relation qu'il nous a laissée de ces évènements,—ne le prouvent que trop.
Ainsi cita le combat qui eut lieu aux porter de Montréal le 15 Septembre 1775, et où trois cents Canadiens et trente marchands anglais repoussèrent les ennemis avec perte, tandis que le général Guy Carleton et le brigadier Prescott "étaient restés dans la cour des casernes avec environ quatre-vingts et quelques soldats, lesquels avaient leurs havresacs sur le dos et leurs armes,—prêts s'embarquer dans leurs navires,—si les citoyens de la ville avaient été repoussés." Et puis, il appuya sur la faute qu'avait commise Carleton en refusant aux citoyens encore tout échauffés par les excitations de la victoire, l'autorisation qu'ils lui demandaient grands cris de poursuivre les fuyards "dont il était si facile de s'emparer."
Ensuite il s'efforça de démontrer combien avait été blâmable l'inaction du gouverneur, lorsque les habitants des campagnes autour de Montréal avaient manifesté le désir de marcher contre les rebelles immédiatement après le succès du 25 septembre. Il jeta tout le ridicule possible sur les promenades—comme Sanguinet appelle ces expéditions pacifiques—que le gouverneur avait été faire en bateau devant Longueil, à la tête de plusieurs cents hommes, sans permettre à ceux-ci, qui brûlaient du désir de combattre, d'opérer la moindre descente sur le rivage les ennemis narguaient tout à leur aise le trop prudent général.
Williams en était à ce point de son discours, lorsque la porte de la chapelle s'ouvrit lentement pour livrer passage à deux nouveaux arrivants. L'orateur qui ne pouvait distinguer leurs traits, vu la distance où il était d'eux et la demi-obscurité qui régnait dans la chapelle, les prit pour des retardataires et continua, d'exposer les griefs que les royalistes les plus ardents devaient avoir contre un gouverneur qui, après avoir perdu, en quelques semaines seulement, tout le haut du pays, venait de couronner son ineptie en se laissant prendre près de Sorel, la veille même de ce jour, avec onze bâtiments, trois cents hommes et les troupes du roi; abandonnant ainsi à leurs propres ressources les habitants du reste de la Province.
Williams en arrivait victorieusement à la conclusion que ce serait folie de songer à défendre la ville sous un commandant aussi inepte, contre les troupes invincibles des généraux Montgomery et Arnold, lorsque l'un des deux derniers venus fendit la foule en s'approchant de la chaire dont il franchit les degrés en deux bonds, et apparut soudain aux yeux stupéfaits de l'orateur.
D'un geste brusque et déterminé, le nouvel arrivant rejeta les pans de son manteau en arrière, ce qui laissa voir le pommeau doré de l'épée ainsi que les habits galonnés d'un officier supérieur. On le reconnut à l'instant. C'était le colonel McLean qui commandait les troupes en sous-ordre.
Après avoir foudroyé Williams du regard:
—Cet homme est un imposteur! s'écria-t-il en se tournant vers l'assemblée. Je vous jure sur mon honneur, Messieurs, que le gouverneur-général Sir Guy Carleton vient d'arriver en ville à l'instant même. Si M. Williams veut me suivre au château, ajouta-t-il avec une ironie qui fit frémir le marchand, il se convaincra de la vérité de ce que j'avance. Prévenu par Monseigneur l'évêque de ce qui se passait ici, M. le gouverneur m'envoie prier les bons et loyaux sujets qui composent la majorité de cette assemblée, de ne pas ajouter foi aux paroles insidieuses d'un ami de la rébellion, et de se retirer paisiblement chez eux. Demain le général convoquera les milices et vous persuadera lui-même de défendre vos intérêts et votre ville contre des sujets révoltés dont Sa Majesté le roi d'Angleterre aura bientôt, raison. Le général est convaincu que les courageux habitants d'une ville qui ne se rendit glorieusement à nous, il y a seize ans, qu'après un siège des plus terribles, n'ouvriront pas ignominieusement les portes de leur vieille capitale devant une bande indisciplinée d'insurgents.
Cet appel à la bravoure des citoyens était habile et eut le plus heureux effet. Un murmure de satisfaction courut dans la foule. Il y eut même quelques acclamations.
Le colonel se détourna pour jouir de son triomphe en jetant un coup d'oeil sur Williams.
Mais celui-ci s'était glissé en arrière de McLean pendant que ce dernier parlait, et, craignant que le colonel n'eût pour mission de l'arrêter, s'était doucement faufilé parmi la foule et esquivé sans bruit.
En ce moment, près de la porte de sortie, se jouait le prologue d'un drame qui, pour être rapide et muet, n'en doit pas moins avoir une grande influence sur les personnages qui vont animer ce récit.
Le compagnon du colonel McLean était resté à l'entrée de la chapelle. C'était un officier âgé d'à peu près trente ans. Ses yeux, en entrant, s'étaient rencontrés avec ceux du jeune homme qui avait interrompu Williams. L'étincelle qui jaillit de chacun de ces deux coups-d'oeil, pétillait d'une haine sourde et péniblement contenue.
Pendant la courte allocution de McLean, ils ne cessèrent de se provoquer tous deux du regard. L'oeil du jeune homme exprimait surtout le mépris; celui de l'officier était empreint d'une expression de colère et de vengeance à moitié satisfaite et qui voulait dire:—Enfin, je te rencontre dans une circonstance qui te va nuire autant qu'elle me sera favorable! Attends un peu et tu verras bientôt que je saurai me venger de bien des dédains que tu m'as fait subir.
L'officier paraissait se trouver en ce moment dans une situation avantageuse, et dominer complètement son antagoniste. Cependant si vous les eussiez vus ainsi l'un près de l'autre, la physionomie franche du jeune homme pâle n'eût pas manqué d'attirer aussitôt toute votre sympathie.
Le colonel McLean achevait de persuader l'assemblée en lui exposant combien le gouverneur était décidé d'opposer la plus vigoureuse résistance si les troupes de Montgomery et d'Arnold venaient, comme il était plus que probable, assiéger la ville. Québec était assez bien pourvu d'armes, d'approvisionnements et de munitions pour tenir les assiégeants en échec jusqu'au printemps, et permettre ainsi d'attendre les secours que l'Angleterre ne manquerait pas d'envoyer au Canada des le retour de la belle saison. Alors les partisans de la bonne cause reprendraient l'avantage et l'on verrait les rebelles dans la confusion et les traîtres aux abois. Les citoyens ne demandaient pas mieux que d'être rassurés, eux que la coupable insouciance du lieutenant-gouverneur Cramahé avait tant indignés pendant l'absence du général Carleton. Car on sait que pendant tout le temps que le gouverneur général avait été à Montréal, le sieur Cramahé, au lieu de s'occuper à préparer la défense de la ville, n'avait eu d'autres soucis que de festoyer avec le club des "Barons de la Table-Ronde", qu'il avait organisé lui-même à Québec.
L'assemblée se dispersa paisiblement et avec des dispositions tout-à-fait contraires à celles que Williams avait voulu lui communiquer.
Le jeune homme pâle fut le premier à sortir de la chapelle. Comme il lui fallait passer en face de l'officier qui attendait le colonel McLean, leurs regards se croisèrent encore une fois comme des lames acérées et avides de sang.
Le géant qui suivait le jeune homme regarda l'officier de travers, comme un colosse prêt à bondir à la gorge de celui que l'instinct lui dit être l'ennemi de son maître.
Arrivé à l'endroit où finit la moitié de la côte de Lamontagne pour commencer la rue Port-Dauphin, le jeune homme s'arrêta et dit à son formidable compagnon, qui était son serviteur:
—Célestin, tu vas descendre seul à la maison, il n'est pas nécessaire que tu m'attendes. Je rentrerai tard. Couche-toi.
—Je ne me sens pas encore l'envie de dormir, monsieur Marc. Si ça vous est égal, je fumerai la pipe en vous attendant.
—A ton aise, mon vieux, repartit le jeune homme, qui monta la rue Port-Dauphin tandis que l'autre descendait la côte de Lamontagne en frappant lourdement de ses larges pieds le sol humide. Le jeune homme parcourut toute la rue Port-Dauphin, prit la rue du Fort et tourna à droite, après avoir jeté un coup-d'oeil distrait sur le château Saint-Louis et le convent des Récollets, qui dressaient, l'un en arriére et l'autre à gauche de la Place-d'Armes, leur masse indécise et plus noire encore que le fond sombre de la nuit.
Tandis qu'il gagnait la rue Sainte-Anne de ce pas leste et ferme de jeune homme, dont la vue fait soupirer le vieillard, McLean et l'officier qui l'avait accompagné, débouchaient de la rue du Fort.
—Eh bien! dit McLean en s'arrêtant pour serrer la main de son subordonné, bonsoir Evil. Plus chanceux que moi, amusez-vous bien tandis que je ferai mon rapport au général. Allez, dansez en toute liberté, car vous aurez bientôt à figurer dans un bal votre vis-à-vis vous lancera de traîtres balles de plomb au lieu de ces oeillades veloutées qui vont vous être décochées ce soir.
—Merci, colonel! bonsoir.
—Bonne nuit.
Le capitaine James Evil tourna le dos à McLean qui montait vers le château, et il s'engagea dans la rue Sainte-Anne.
Après avoir longé le mur de clôture qui bordait la cour entière du collège des Jésuites, lequel devait être enlevé à ses propriétaires et transformé en casernes l'année suivante, le capitaine continua d'avancer jusqu'à l'extrémité de la rue Sainte-Anne, qui finissait alors vis-à-vis du lieu où s'élève maintenant le collège Morrin. Arrivé au bout de la rue, Evil s'arrêta, embrassa d'un coup-d'oeil la façade illuminée de la dernière maison qui s'élevait à gauche, gravit les trois ou quatre marches du seuil, et, la main gauche campée, provoquante sur la garde de son épée, il souleva de la droite le lourd marteau de fer et le laissa bruyamment retomber. La même porte qui s'ouvrit devant lui venait aussi de donner accès au jeune homme pâle.
CHAPITRE DEUXIÈME.
COUPS D'ARCHET, DE LANGUE ET D'ÉPÉE.
Il y avait, ce soir-là, grande veillée dans cette maison de la rue Sainte-Anne. Le maître, M. Nicolas Cognard, royaliste renforcé, avait voulu témoigner son zèle à la bonne cause en réunissant ses connaissances chez lui pour montrer toute la joie que l'arrivée du gouverneur lui faisait éprouver. Il ne faudrait cependant pas confondre le sentiment qui lui avait dicté cette démonstration avec ce dévouement désintéressé qui lie un homme à un parti en vertu d'une conviction pure. Bien qu'il y eut à cette époque, pour le moins autant qu'aujourd'hui, de ces honnêtes gens qui sacrifient leurs intérêts les plus chers à certains principes sacrés, nous devons avouer que la loyauté de M. Cognard ne découlait point d'une source aussi limpide. Il était du bien petit nombre de ces Canadiens qui se rallièrent immédiatement aux vainqueurs après la conquête, afin de captiver leurs bonnes grâces et d'en obtenir des faveurs.
Possesseur d'une charge lucrative sous le gouvernement français, maître Cognard, compromis dans les malversations de Bigot et Cie.[2], n'avait pas osé émigrer, et avait su conserver sa place sous la domination anglaise, grâce à une parfaite servilité. Aussi fut-il un des rares Canadiens qui participèrent aux emplois de l'administration de Murray et des gouverneurs qui lui succédèrent. Pour quiconque connaît la jalouse méfiance des conquérants de cette époque, il est facile de se faire une idée de la flexibilité de l'échine de M. Cognard.
[Note 2: Voir l'Intendant Bigot.]
Il est vrai qu'on se le montrait du doigt parmi ses compatriotes qu'un juste sentiment de dignité tenait éloignés des vainqueurs; mais lui n'en riait pas moins de ce qu'il appelait leur sot patriotisme. A ceux qui lui témoignaient ouvertement leur mépris, il disait en riant que l'argent anglais avait bien meilleur cours que les assignats dont le gouvernement avait inondé le pays sur les derniers temps de la domination française. Naturellement il était rare que pareille objection lui attira une réplique. Avec les hommes de cette trempe, les honnêtes gens évitent toute discussion. Nicolas Cognard était un homme de cinquante ans, de taille moyenne et carré d'épaules. Sa figure musculeuse, sanguine et dure avait dans l'ensemble quelque chose de vulgaire et qui déplaisait à première vue. Venait-il à parler, l'impression désagréable qu'il causait s'augmentait encore. Les grincements de sa voix aiguë et rauque écorchaient le tympan comme les notes criardes d'une mauvaise clarinette. Cette comparaison s'offrait tellement à la pensée de ceux qui le connaissaient, que les malins disaient que c'était un instrument parfaitement faux.
M. Cognard avait eu de son premier mariage une fille unique qui ne ressemblait guère à son père et dont nous esquisserons, dans un instant, la sympathique figure.
Madame Gertrude, la seconde femme de Cognard, était la plus longue, la plus sèche, la plus anguleuse et la plus revêche des créatures. Avec un langage mielleux et une figure doucereuse, sous les dehors les plus cauteleux, sous les démonstrations de la, politesse la plus affectée, elle cachait l'âme la plus envieuse, le coeur le mieux gonflé de venin qui ait jamais battu sous les côtes d'une vieille bégueule. Mariée par intérêt à quarante-cinq ans, elle avait eu le temps, pendant la durée de ce célibat prolongé, d'accumuler en elle tout le fiel des vieilles filles dédaignées contre ce qui est beau, jeune et recherché. Aussi haïssait-elle cordialement sa belle-fille Alice.
Celle-ci, à vingt ans qu'elle avait alors, était le portrait frappant de sa pauvre mère morte à la fleur de l'âge abreuvée de chagrins et de dégoût. Alice était petite, mignonne et délicate, sans toutefois être frêle. Ses cheveux noirs, relevés sur les tempes, étagés sur le sommet de la tête, et couronnés d'un panache de plumes, comme le voulait la mode du temps, avaient de ces reflets bleuâtres que l'on volt sur l'aile des geais. Son front était peu élevé, comme celui des belles statues grecques, et il avait toute la blancheur et le poli du marbre. Ses grands yeux bruns, et doux au regard comme le velours au toucher, brillaient d'une douce flamme sous de longs cils noirs. Le nez était droit, mince; la bouche petite et fraîche comme une rose sauvage qui s'entr'ouvre et sourit, humide de rosée, au premier baiser du matin; seulement la lèvre inférieure, un peu plus ronde que l'autre; était comme une cerise, traversée au milieu par la plus charmante petite raie du monde. Il y avait dans le sourire de cette bouche virginale comme un parfum de fleur joint à une saveur de fruit. Le contour de sa figure était d'un pur ovale, et sur le velouté des joues apparaissaient les teintes les plus délicieusement carminées qui se soient jamais rencontrées sous le délicat pinceau d'Isabée. Enfin, par la ténuité de la taille, et la petitesse de la main et du pied, elle aurait pu être Andalouse et comtesse comme la belle Juana d'Orvado, rêve de poëte entrevu par Musset dans la plus fraîche inspiration de ses vingt ans. Quand l'oeil, charmé des exquises perfections de cette enfant, se portait ensuite sur la figure si peu séduisante du père, on se demandait comment, d'un aussi disgracieux personnage pouvait être issu un être aussi ravissant.
Il y avait donc nombreuse réunion chez M. Cognard qui, pour le moment, était absent de chez lui et occupé à faire sa cour au général Carleton. Il avait pensé, non sans raison, que cela le poserait bien aux yeux du gouverneur d'aller lui offrir ses hommages aussitôt après son arrivée.
Au moment où le capitaine James Evil entra dans la grand'chambre, on y dansait joyeusement au son du violon. L'arrivée de l'officier causa la sensation qu'un habit galonné d'or ne manque jamais de produire dans un cercle où figurent des femmes. Toutes les dames, même la sèche compagne de M. Cognard, lui lancèrent leurs plus provoquante oeillades, excepté pourtant Alice qui causait dans un coin avec le jeune homme que nous avons remarqué à l'évêché, et parut retenir avec peine un mouvement d'impatience à la vue du capitaine anglais.
Celui-ci s'en alla présenter ses saluts, assez froids, à la maîtresse de la maison, salua les assistants d'un signe de tête, et se rapprocha d'Alice sans regarder celui qui était avec elle.
Ce dernier, dont il est temps de dire le nom, s'appelait Marc Evrard. Il dirigeait dans la rue Sous-le-Fort, une maison de commerce dont les fonds appartenaient en partie à un riche marchand canadien de Montréal, M. François Cazeau, qui joua un rôle lors de l'invasion de 1775 et se compromit beaucoup pour aider les insurgent:
Marc Evrard—vous expliquerons bientôt la nature de ses relations avec
François Cazeau, paraissait depuis plusieurs mois faire la cour à
Mademoiselle Alice Cognard et passait dans le monde pour lui être
fiancé.
On disait aussi que le capitaine Evil recherchait Alice, mais ne paraissait pas lui plaire outre mesure. Toutes ces conjectures étaient fondées. Car il y a toujours eu, de par le monde, de ces vieilles femmes; mariées ou non; dont l'occupation unique est d'épier les jeunes gens et de surprendre, dans leurs regards ou leur attitude, le secret de leur amour. Quelle ardeur inquiète pousse donc ces pions femelles, bêtes noires des amoureux, à scruter ainsi ces jeunes coeurs, à deviner en eux les élans comprimés d'une passion généreuse? Est-ce, pour les dames sur l'âge du retour, par suite d'un regret de leurs amours éteintes et de leurs illusions fanées comme leurs charmes, et, chez les filles trop majeures, par cause d'un désir d'affection toujours déplorablement déçu? Je laisse aux moralistes ou aux intéressés à préciser le fait.
James Evil avait donc brusquement interrompu le tête-à-tête d'Alice et de Marc Evrard.
—Mademoiselle, dit-il dans un assez bon français qu'il avait appris en France même où il avait voyagé après la guerre de Sept ans, Mademoiselle me fera-t-elle l'honneur de sa compagnie à la prochaine danse?
—J'en suis bien fâchée, répondit Alice, mais monsieur Evrard que voici et que vous n'avez pas semblé apercevoir, m'en a prié avant vous.
—Oh! pardonnez moi, mais vous êtes-vous engagée pour l'autre danse aussi?
—Oui, monsieur.
—Toujours avec M. Evrard?
—Oui, monsieur, répondit Alice en rougissant un peu, mais enchantée au fond de faire cette malice à l'officier qu'elle détestait.
—Oh! oh c'est bien! répondit Evil qui lança un regard haineux à Marc et pirouetta sur ses talons en se dirigeant vers un groupe de femmes auxquelles il demanda de vouloir bien organiser une contredanse. Ce genre de danse n'était encore que peu ou point connu au Canada où elle fut apportée par les conquérants. La contredanse (country-danse) étant une innovation anglaise, James Evil avait un secret plaisir à l'imposer à une société canadienne, sachant bien que les invités de M. Cognard étaient presque tous gens à se plier aux caprices d'un officier de l'armée britannique.
Marc et Alice furent forcés de figurer dans la contredanse que James
Evil dut diriger du commencement à la fin.
Quand la danse fut terminée, Marc dit à Alice qu'il ramenait sa place:
—Je crois que vous avez un peu durement reçu ce pauvre capitaine.
Marc, en parlant ainsi, n'était point sincère; au contraire il était enchanté, d'avoir vu humilier devant lui cet arrogant officier.
—Vous pensez, dit Alice en glissant un malin regard entre ses longs cils. Bah! tant pis pour lui! S'il vous avait salué encore, je ne dis pas. Pour lui prouver que j'aime autant danser avec vous que je le déteste lui-même, et pour faire pièce, à sa vilaine danse anglaise, venez exécuter un pas de gavotte avec moi.
En passant devant les deux joueurs de violon, Alice leur demanda l'air qu'elle désirait.
Les violons attaquèrent aussitôt une gavotte. C'était un air lent à deux temps, se coupant en deux reprises dont chacune commençait avec le second temps et finissait sur le premier. Les phrases et le repos en étaient marqués de deux mesures. C'était une danse toute française que la gavotte. Vers le temps qui nous occupe, la reine Marie-Antoinette la dansait à Paris avec toute la perfection désirable. La gavotte disparut en France après la Révolution et n'y fut jamais bien populaire.
Comme elle ne s'exécutait qu'à deux personnes et concentrait sur elle l'attention de toute la salle, malheur à celles que leurs vilains pieds ou leur tournure commune n'auraient pas tout d'abord empêchées d'y figurer. Il fallait déployer dans la gavotte une telle souplesse, une si grande aisance et tant de grâce dans les mouvements, que la tâche était difficile pour toutes autres que de très-élégantes personnes.
Alice, la mignonne jeune fille, n'avait pas à redouter cette épreuve. Et peut-être aussi, par une coquetterie bien innocente, la recherchait-elle à dessein pour mieux faire valoir son élégance et ses grâces incontestables. Ses petits pieds de fée trottaient si gentiment au bas de sa polonaise de soie rose; les hauts talons rouges de ses bottines de maroquin battaient si bien la mesure et d'un air si mutin; sa taille souple et fine se pliait si gracieusement sur les larges paniers qui gonflaient la jupe de sa robe dans ses tournoiements de sylphide.
Et certes son partenaire lui faisait honneur. En ces temps où la danse ne consistait pas encore dans un marcher absurde, Marc Evrard passait pour un beau danseur d'assez petite taille, il y avait dans toute sa personae une harmonie parfaite. Son bas de soie bien serré au-dessus du genou et ses souliers talons hauts dessinaient avec avantage le relief d'un mollet des mieux tournés, ainsi qu'un pied tout aussi bien cambré que celui, d'aucun homme de race; et puis il tendait si galamment sa main nerveuse et fine à la petite main de sa danseuse, que les plus jolies femmes se seraient senties ravies de danser avec lui.
La gavotte finie, et comme deux autres personnes commençaient un menuet, vieille danse française à peu près semblable à la gavotte, M. Cognard entra dans la salle.
Dès qu'il aperçut le capitaine Evil, il courut plutôt qu'il ne marcha à sa rencontre et lui serra avec effusion la main dans les deux siennes.
Le capitaine qui, depuis quelques instants, regardait fréquemment du côté de la porte et semblait attendre quelqu'un avec impatience, parut enfin satisfait. Il passa familièrement son bras sous celui du maître de la maison et l'entraîna à l'écart.
Profitons du moment où il pose à son insu pour croquer en deux coups de plume le portrait de l'officier.
Par certaines femmes, James Evil pouvait être considéré comme un bel homme. Il était grand et bien fait. Mais ses cheveux étaient roux et rouge son teint, tandis que les chairs flasques de ses joues commençaient à tomber un peu sur le menton où elles s'étageaient sur les plis bouffis de la gorge. Sa main était blanche et potelée, mais molle; et son pourpoint militaire de drap écarlate ne pouvait, malgré tous les efforts d'un ceinture cachée, parvenir à dissimuler un embonpoint précoce. Sa physionomie, qui ne déplaisait pas à première vue, révélait cependant à l'oeil de l'observateur un fond de duplicité sous le masque placide de sa figure. Ainsi, à de certains moments, les coins de sa bouche avaient de ces plissements, d'où sortent les menaces du coeur, et ses yeux d'un gris pâle brillaient quelquefois d'un éclair sinistre, reflet involontaire d'un feu, qui couvait à l'intérieur.
Le capitaine Evil, assez flegmatique à l'ordinaire, paraissait si animé en parlant à M. Cognard, qu'il ne manqua pas d'attirer l'attention de quelques-uns des invités, entre autres de Marc Evrard qui, dans un autre coin de la chambre, continuait de causer, mais d'un air distrait, avec Alice. En jetant un coup d'oeil à la dérobée sur Evil, Marc présentait au regard un admirable profil. Son front haut et large s'harmonisait parfaitement avec les lignes, sévères du nez et nobles de la bouche. Son oeil, grand et d'un bleu profond, rayonnait d'un feu calme sous l'arcade sourcilière. Enfin, servant de cadre antithétique à sa figure dont le teint était d'un blanc mat, ses cheveux noirs qu'il ne poudrait point, à dessein, se relevaient finement sur les tempes, et après avoir flotté quelque peu sur la nuque, s'y tordaient dans la bourse de soie noire alors en usage.
A certain regard, jeté de son côté par Evil et son interlocuteur, Marc
Evrard s'aperçut qu'il faisait le sujet de leur conversation. Le père
Cognard fronçant le sourcil lui sembla le nuage sombre qui annonce de
loin la tempête.
Marc se pencha vers Alice et lui dit a voix basse:
—J'ai peur que le capitaine, pour se venger de vos dédains, ne me joue quelque tour de sa façon. Je le crois en train de me desservir auprès de votre père qui semble me regarder, depuis quelques instants, d'un air tout à fait mécontent.
—Qu'avez-vous à craindre de M. Evil? demanda Alice avec une assurance feinte. Car elle savait bien que son père était prévenu contre le jeune Evrard et qu'il ne désirait rien tant que l'union d'Alice avec le brillant officier anglais qui fréquentait la maison depuis quelques semaines.
—Ce que j'ai à craindre, repartit Marc avec émotion, une seule chose, il est vrai, mais qui est pour moi tout au monde, vous perdre sans retour, Alice!
La jeune fille baigna ses regards dans les yeux humides de son amoureux.
—Ne vous ai-je pas dit, bien souvent déjà, reprit-elle, que je n'aime et n'aimerai jamais que vous seul au monde? Que vous importe alors qu'un autre me recherche? et pourquoi vous inquiéter des moyens qu'il peut vouloir prendre pour me plaire, à moi qui ne puis seulement supporter sa présence?
D'un long regard, Marc Evrard remerciait Alice de ses bonnes paroles, lorsque M. Cognard, profitant du brouhaha cause par ses invités qui étaient en train d'organiser un quadrille, s'approcha de Marc et lui dit en lui touchant l'épaule du doigt.
—Monsieur Evrard, je veux vous parler.
Marc s'inclina et le suivit dans le coin de la chambre que James Evil venait de quitter pour se mêler aux danseurs.
Est-il vrai, Monsieur, demanda Cognard, que vous étiez présent ce soir à l'assemblée qui s'est tenue dans la Chapelle de l'évêché?
—Oui, Monsieur, répondit Marc avec un serrement de coeur entrevoyant sous cette question le piège perfide que venait de lui tendre Evil.
—Fort bien, Monsieur, reprit Cognard de sa voix glapissante. Fort bien! Il vous est parfaitement loisible de vous joindre aux insurgés et de vous faire pendre ensuite comme rebelle si bon vous semble. Mais vous voudrez bien ne pas trouver mauvais, non plus, que je me mette, ainsi que toute ma famille, à l'abri des soupçons que la continuation de mes rapports avec vous ne manquerait pas d'attirer sur nous.
—Mais, Monsieur! se hâta d'interrompre Marc, savez-vous à quel titre je me suis trouvé à cette assemblée, et le rôle que j'y ai joué?
—A quel titre, Monsieur! Et que m'importe que ce soit comme chef on comme simple adhérent! Que me peut faire a moi le rôle que vous y avez rempli, sinon me compromettre davantage pour peu qu'il ait été marquant!
—Mais, Monsieur……… tâchait d'insinuer Marc, vous vous méprenez Ne connaissez-vous point mes opinions?…
—Vos opinions! vos opinions! Elles vous posent bien dans l'esprit des honnêtes gens, vos opinions Vous pouvez vous vanter d'être déjà bien noté auprès des autorités.
—Quand je vous dis, Monsieur Cognard, répliqua Marc en gardant, mais avec peine, le plus grand calme, quand je vous dis que je n'étais là que comme simple curieux!
—Et vous croyez, Monsieur, que ce n'est pas assez pour vous perdre dans l'estime des fidèles sujets de Sa Majesté! Ah Monsieur, si vous aviez entendu ce soir comment M. le gouverneur à taxé de félonie tous ceux qui ont pris part à cette assemblée, vous trembleriez rien qu'à la seule idée que l'on pût soupçonner que vous y assistiez! Non, Monsieur, vous avez eu beau mainte fois pour me mieux tromper sans doute, m'assurer de votre loyauté envers notre bien-aimé souverain, Georges III, voici un acte qui dément vos belles paroles. Ainsi, Monsieur Evrard, pour me bien disculper de nos relations antérieures, et pour ne point jeter de louche sur ma fidélité à notre bonne mère l'Angleterre, je vous signifie que nos rapports devront cesser à partir de ce soir. C'est assez vous dire que je défends à tous les membres de ma famille de garder souvenir de vous, et que ma maison ne vous serait plus ouverte si vous aviez le courage de vous y représenter. Cependant comme ce soir vous êtes mon hôte, et que je suis tenu par cela même à de certains égards, je ne m'oppose pas à ce que vous acheviez de passer ici la veillée. Seulement je vous prie de ne plus obséder ma fille Alice de vos importunités.
Marc, si grièvement blessé dans sa fierté, voulut pourtant n'écouter que la voix de son amour qui criait encore plus haut que son légitime orgueil.
—Je vous en prie, Monsieur Cognard, dit-il d'un air suppliant, veuillez m'écouter…
—Il suffit, Monsieur, répondit le royaliste du ton le plus nasillard qu'il put tirer de l'anche de son gosier.
Et d'un air magistral, il passa les deux pouces dans les boutonnières de son habit, et s'éloigna de Marc ahuri.
Les éclats de voix de Cognard, l'air humilié de Marc avaient attiré l'attention de l'assistance qui, tout en feignant de danser ou de causer, n'avait cependant pas perdu un seul geste de cette pantomime significative. Aussi cette scène désagréable et déplacée jeta-t-elle du froid sur les invités qui, ne pouvant plus ramener la gaîté dans le bal, commencèrent bientôt à se retirer. Peut-être aussi avait-on grand'hâte de causer tout à l'aise de cet évènement imprévu et encore plein de mystère.
Marc avait d'abord éprouvé un fou désir de bondir le premier hors de cette maison inhospitalière. Il contint pourtant, mais par des efforts surhumains, les flots de colère qui bouillonnaient en lui. Il voulait presser une dernière fois la main d'Alice que sa belle-mère et deux ou trois autres femmes entouraient déjà de leurs consolations indiscrètes, bien qu'elles ne sussent encore trop la cause du différend qui venait d'avoir lieu entre M. Cognard et le jeune homme.
Après avoir erré pendant dix minutes, la mort dans l'âme, parmi les hommes qui étaient groupés dans une partie de la chambre, et répondu tranquillement aux questions insignifiantes qu'on lui posait pour ne point paraître avoir remarqué sa mésaventure, profita de la sortie de trois ou quatre couples afin de se retirer.
Mais avant de quitter la place, il traversa la chambre et rompant le cercle des femmes qui entouraient Alice de leurs attentions hypocrites, il lui tendit la main en lui disant d'une voix dans laquelle tremblait un sanglot:
—Au revoir, Mademoiselle.
—Adieu! Monsieur, s'empressa de répondre la grincheuse madame Cognard que son mari venait de mettre au courant de la situation, et qui planait dans une atmosphère de bonheur. Pour la digne marâtre, voir sa belle-fille humiliée, malheureuse, était une jouissance paradisiaque.
Marc ne daigna seulement pas regarder cette vipère qui sifflait en essayant de le mordre, mais il jeta un coup d'oeil plein de mépris sur le capitaine Evil qui lui jetait un regard vainqueur.
Après avoir fait quelques pas en revenant dans la rue Sainte-Anne, Marc s'arrêta, s'adossa contre la muraille d'une maison voisine et, fiévreux, tremblant de rage, attendit.
Au bout de quelques minutes, la porte de la demeure de M. Cognard s'ouvrit de nouveau pour laisser couler le dernier flot des invités.
Marc put voir sortir et reconnut, grâce à la gerbe de lumière qui s'épandait du vestibule au dehors, celui-là même qu'il attendait. Il laissa se reformer la porte et marcha à l'encontre des personnes qui venaient vers lui, et qui, surprises de voir arriver au milieu d'elles un homme que l'obscurité subite où elles se trouvaient plongées les empêchait de reconnaître immédiatement, s'écartèrent un peu de leur chemin pour laisser passer l'intrus.
Marc Evrard alla droit à Evil qui ne l'avait pas d'abord plus reconnu que les autres, et d'une voix vibrante:
—Je vous prends tous à témoins, s'écria-t-il, que le capitaine James
Evil que voici, est un calomniateur et un lâche! En foi de quoi, moi,
Marc Evrard, je lui donne le soufflet que voici.
Un bruit sec, suivi d'un sonore juron anglais, prouvèrent aussitôt que le jeune homme avait ainsi fait qu'il venait de le dire.
L'officier, un instant frappé de stupeur, dégaina et bondit en avant. Mais les témoins de cette scène se jetèrent entre les deux adversaires afin de les séparer.
Marc n'avait qu'une canne légère. Il attendait résolument l'officier qui, l'épée au poing, voulait, criait-il, ouvrir le ventre l'insolent.
—Pour l'amour de Dieu, Evrard, allez-vous-en! dit l'un de ceux qui ne contenaient Evil qu'avec effort. Et vous, capitaine, n'allez pas égorger un homme désarmé et aveuglé par la colère.
—Je ne tiens plus à rester ici, puisque j'y ai fait ce que j'avais décidé, repartit Marc Evrard. Avant de m'éloigner je dirai cependant au capitaine Evil que je serai toujours à ses ordres pour appuyer mon dire et mon soufflet d'un bon coup d'épée.
Evrard tourna le dos et s'éloigna tranquillement tandis que les autres s'évertuaient à faire entendre raison à Evil éperdu de rage.
Quand les pas d'Evrard se furent un peu perdus dans l'éloignement, le capitaine, laissé plus libre, put avancer avec ceux qui l'accompagnaient en le retenant encore.
On arrivait au coin de la rue du Trésor. James Evil parut se calmer. Les assistants, qui demeuraient tous à la haute ville, s'engagèrent dans la ruelle en souhaitant le bonsoir à l'officier qui poursuivit son chemin dans la direction du château, après avoir grommelé un adieu plus ou moins courtois.
A peine les autres l'avaient-ils quitté que le capitaine hâta le pas. Il
avait aperçu trois ombres qui remontaient de la rue du Fort au château
Saint-Louis. Il fit quelques pas en courant et jeta un cri de joie.
C'étaient trois officiers de son régiment.
—Êtes-vous de service? leur demanda-t-il.
—Nous venons de terminer notre ronde, répondirent les autres.
—Bien! Dans ce cas venez avec moi. Un maraud de Canadian vient de m'insulter. Il faut lui en faire demander pardon à grands coups de plat d'épée. Allons vite! Il ne peut être loin et je sais où il demeure.
—Allons! dirent les autres enchantés d'une pareille affaire. Et tous prirent le chemin de la basse ville.
Marc Evrard laissait la côte de Lamontagne et s'engageait, dans la descente rapide où l'on a construit depuis l'escalier qui descend dans la rue Champlain. Il allait, ballotté entre la crainte de voir son amour à jamais compromis et le plaisir d'une vengeance plus qu'à moitié satisfaite, lorsqu'un bruit de pas précipités qui se rapprochaient de lui, le tira de sa rêverie.
Il n'en fit pas immédiatement grand cas et s'engagea dans la rue
Sous-le-Fort.
Ceux qui le poursuivaient l'avaient aperçu au tournant de la rue. Ils roulèrent plutôt qu'ils ne descendirent jusqu'à la rue Sous-le-Fort.
Au tapage que faisaient les quatre hommes, Marc se retourna; il était en face de sa maison.
Mais eût-il voulu s'y réfugier qu'il n'en aurait pas eu le temps; les quatre assaillants s'interposaient entre la porte et lui.
Marc vit que la retraite était interceptée. Il recula jusqu'à la maison d'en face contre laquelle il s'adossa pour n'être pas entouré tout à fait. D'un mouvement rapide, il avait en même temps dégrafé son manteau et l'avait enroulé autour de son bras gauche. Avec ce manchon et sa canne pour toutes armes défensives et offensives, il attendit l'attaque des assaillants, qui tombèrent sur Evrard avec furie en voyant qu'il songeait à se défendre.
Tout en parant les premiers coups avec l'habileté d'un homme a qui les ressources de l'escrime ne sont pas inconnues, Marc leva les yeux. Les fenêtres du premier étage de sa demeure, au-dessus du magasin, étaient éclairées.
—Célestin! cria Marc Evrard, de toute la force de ses poumons,
Célestin!
Au même instant une ombre gigantesque se dessina sur le plafond, et puis, au travers de la fenêtre que l'on ouvrit avec violence:
—Qu'y a-t-il donc, Monsieur Marc? demanda la voix formidable de
Célestin Tranquille.
—Décroche mon épée qui est au-dessus de la cheminée et jette-la moi que je serve un peu ces messieurs à la française.
—Ventre de chien! cria Tranquille qui disparut aussitôt de la fenêtre.
Son ombre courut encore une fois sur le plafond de l'appartement, mais en sens inverse. Et puis, on entendit un corps pesant qui dégringolait l'escalier et un bruit d'enfer dans la porte qui s'ouvrit avec fracas.
—Voici, Monsieur, cria le colosse qui traversa la rue d'une seule enjambée.
A son approche, deux des assaillants qui virent Tranquille arme pour son compte de l'énorme barre de chêne qui servait à fermer la porte du magasin, s'écartèrent un peu et se retournèrent pour lui faire face. Tranquille profita de l'éclaircie et jeta l'épée à Marc Evrard. Celui-ci la saisit au vol.
—A présent, grommela Tranquille qui se cracha clans les mains en empoignant sa massue improvisée, à nous autres, mes petits bedons!
Et son arme terrible levée sur eux, il chargea les assaillants.
Ceux-ci surpris, mais non pas effrayés, se préparaient à se défendre bravement. Ils se partagèrent leurs ennemis: deux contre Evrard et deux contre Tranquille.
Le premier coup du colosse tomba dans le vide avec un formidable grondement. L'officier auquel il était destiné avait fait un saut de côté en évitant ce coup d'assommoir.
Tandis que Tranquille relevait son arme, l'autre lui poussa un coup de pointe qui, sans pénétrer entre les côtes, lui fit une longue éraflure. Mais bien mal en prit au malheureux agresseur.
—Attends un peu, toi! hurla Célestin Tranquille.
Cette courte phrase n'était pas finie que la barre s'abattait sur le dos de l'Anglais qui lâcha son arme avec un beuglement de douleur et tomba comme une masse morte, les semelles en l'air et le nez dans la boue.
Le premier revint à la charge et allait se fendre à fond sur Tranquille pour le percer d'outre en outre. Celui-ci le prévint.
—Tiens! tu en veux, toi aussi, dit le géant. Eh! bien! souffle-toi dans les doigts.
D'un revers de son arme Tranquille frappa si rudement l'avant bras droit de son second adversaire que celui-ci se mit à pousser des cris de chien écrasé en secouant son bras luxé qui se balançait inerte comme une manche vide.
—Hein! mon bonhomme, dit Célestin, c'est tout comme l'onglée, ça vous pique les menottes!
Et puis, avec un profond soupir de satisfaction:
—Ha!… aux deux autres.
—Arrête! cria Marc qui ferraillait avec Evil et le quatrième, ceux-ci m'appartiennent!
—C'est bon! puisque vous le voulez, grommela Tranquille qui s'appuya sur sa massue. Mais, ma foi du bon Dieu! Monsieur Marc, je vous avertis que s'ils ont le malheur de vous endommager la peau, pas un d'eux ne sortira vivant d'ici. Je les massacre en masse.
Marc avait déjà reçu un coup d'estoc dans la cuisse et plusieurs autres dans son manteau qui lui servait de bouclier. Pourtant à lui seul il était au moins aussi fort que ses deux adversaires, puisqu'il leur tenait tête depuis plusieurs minutes. A deux ou trois reprises, il avait senti que la pointe de son arme perçait des boutonnières dans les chairs de ses deux antagonistes.
Profitant d'une violente flanconade de seconde qu'il venait de fournir au compagnon d'Evil et qui forçait le premier à rompre la mesure, Marc, après une feinte d'estoc en prime, frappa la tête du capitaine d'un rude coup de taille. Celui-ci chancela et recula avec un hurlement de rage.
Le second d'Evil, en rompant, avait jeté un regard en arrière et s'était aperçu que leurs deux compagnons d'aventure, à moitié assommés par Tranquille, s'enfuyaient éclopés. A le voir chanceler il crut Evil grièvement blessé, tourna le dos à son tour et rejoignit les autres qui remontaient la côte de Lamontagne en boitant comme, des loups éreintés dans un piège.
Evil se vit abandonnée, et encore tout étourdi de sa blessure à la tête, il jugea prudent aussi de battre en retraite et détala en criant 133 Marc:
—A bientôt, Monsieur Evrard!
Après cette menace, le bruit de ses pas se perdit au tournant de la rue.
—Hé bien! c'est tout! ce n'est pas plus malin que ça! cria Tranquille en éclatant de rire. Oh! la belle farce! Bonne nuit, Messieurs de l'Angleterre! Savez-vous, Monsieur Marc, que je ne m'étais pas dégourdi les bras depuis 1760. Je combattais alors dans la compagnie que commandait Monsieur votre père. Oh! un fier homme, aussi, allez! et qui maniait joliment l'épée, tout comme vous, du reste. Eh bien, ventre de chien! je suis content, tout de même, de voir que j'ai encore les muscles assez fermes pour jouer du violon et faire danser les habits rouges comme au bon vieux temps du général Montcalm et de M. de Lévis. Mais permettez-moi donc de regarder de ce côté-ci. Il m'a semblé voir tomber quelques chose par terre lorsque vous avez administré ce petit coup de fil au grand.
Tranquille se baissa, ramassa un lambeau de chair, poussa une exclamation de surprise, et se dirigea suivi d'Evrard, vers la porte du magasin restée ouverte.
Sans s'occuper de refermer aussitôt la porte, Célestin monta l'escalier quatre à quatre, et, arrivé, sur le palier qu'éclairait la lumière qui venait de la chambre ouverte:
—Hé! mais, ventre de chien! s'écria-t-il, c'est pourtant vrai que c'en est une!
—Quoi donc? lui cria d'en bas Evrard qui refermait la porte.
—Une oreille! Monsieur Marc, une oreille? Ventre de chien! le joli petit coup de rasoir! Le barbier du coin ne fait pas mieux à ses meilleures pratiques! [3]
[Note 3: Les Mémoires de M. Pierre de Sales Laterrière, qui se reportent à cette époque, et dont sa famille a fait, imprimer, il y a deux ans, une édition intime, contiennent un épisode dans le genre de cette bagarre.]
CHAPITRE TROISIÈME.
DÉSESPÉRANCE D'AMOUR.
Marc Evrard ne prêta qu'une attention fugitive aux facéties de Tranquille, et le rappela dans le magasin qui occupait tout le rez-de-chaussée.
—Trève de plaisanteries, dit-il en jetant un regard distrait sur l'oreille ensanglantée que Tranquille élevait triomphalement à la hauteur de l'oeil; mettons-nous en état de défense, au cas l'ennemi, outré de sa déconfiture, reviendrait en force. Aide-moi à barricader la porte et les fenêtres et à les boucher avec ces plaques de poêles, qui serviront à arrêter les projectiles… Bien! maintenant défonçons un baril de poudre et un autre de balles, afin d'avoir nos munitions toutes prêtes et sous la main.
En ces temps-là il y avait à peu près de tout chez le premier venu de nos marchands. Les chalands n'étaient pas assez nombreux dans les villes pour exiger cette division du commerce en différentes branches, nécessaire aujourd'hui. Le marchand qui avait pour pratiques des paysans, des sauvages des régions les plus éloignées, des matelots et des citadins, entassait dans sa boutique à peu près tout ce qui pout servir à conserver la vie ou même à l'ôter au besoin.
A peine Tranquille entendit-il parler d'assaut et de bagarre possibles, qu'il ne se sentit plus d'aise. Il alla dépendre son vieux mousquet qui était accroché au dessus de la cheminée du premier étage, et qu'il entretenait avec le plus grand soin.
—Ça, voyez-vous, Monsieur Marc, dit-il en caressant l'arme du regard, c'est comme un enfant pour moi! J'ai fait le coup de feu avec ce fusil à la Monongahela, au Fort William Henry, à Carillon, à Montmorency, aux batailles des Plaines et de Sainte-Foy. Je vous assure y a un joli nombre d'Anglais qui vous diraient comme il porte bien sa balle de calibre, si tous les pauvres diables à qui j'ai fait descendre leur garde pouvaient revenir vous en compter l'histoire.
En parlant, il avait glissé une bonne charge de poudre et deux balles dans le canon de son arme, qu'il amorça ensuite avec le plus grand soin.
Marc s'empara d'une demi-douzaine de mousquets neufs suspendus aux poutres du magasin. Il en fit jouer les batteries, s'assura que le silex était de bonne qualité, et il chargea tous ses fusils de deux balles chacun.
—Maintenant, dit Marc Evrard, laissons trois de ces mousquets sur le comptoir et tout prêts à faire feu. Nous allons monter les autres au premier, avec des munitions. Si l'on veut forcer la maison c'est ici que nous soutiendrons le premier assaut, et si nous sommes forcés de retraiter, nous nous barricaderons en haut, d'où l'on ne nous délogera pas sans qu'il y ait des crânes fêlés et des côtes enfoncées.
Tous ces préparatifs terminés, Marc et Tranquille s'installèrent au premier étage, d'où ils pouvaient facilement voir arriver les assaillants par les fenêtres laissées libres.
Célestin Tranquille, après s'être assurée que tout était paisible aux alentours, déboutonna son gilet pour voir si la blessure qu'il avait reçue au côté était sérieuse. Il constata avec plaisir que ce n'était qu'une simple éraflure.
Marc n'était guère plus grièvement blessé. L'épée d'Evil n'avait pénétré que de deux ou trois lignes dans les chairs de la cuisse. En quelque jours il n'y paraîtrait plus.
—Tant que le coffre on la boule ne sont pas endommagées, remarqua
Tranquille, ces égratignures ne valent pas la peine qu'on s'en occupe.
Une fois ce moment de surexcitation passe, Marc sentit que la réaction se faisait en lui. Assis près du poêle où Tranquille avait allumé un bon feu qui se faisait agréablement sentir par cette nuit fraîche, Evrard tomba dans une rêverie profonde. La réflexion s'en mêlant devait, conséquence des évènements de la soirée, influer sur toute la vie du jeune homme.
Dernier descendant d'une des premières et bonnes familles qui s'étaient établies dans le pays, Marc avait perdu son père à la bataille de Sainte-Foy, où M. Evrard commandait un détachement de milice. Madame Evrard, restée veuve avec un revenu tout juste suffisant pour la faire vivre avec son fils unique, n'en avait pas moins fait donner à ce cher enfant une excellente éducation.
Minée par le chagrin que lui avait causé la perte prématurée de son mari, elle était morte en 1768, comme Marc sortait du Petit Séminaire de Québec et allait avoir dix-huit ans.
Resté maître d'un modeste capital, Marc, qui avait l'âme trop noble pour chercher dans la magistrature un de ces emplois rendus avilissants par les conditions de servilité que les vainqueurs exigeaient alors, et qui n'avait jamais songé à émigrer en France, vu qu'il n'y avait plus que des parents très-éloignés et de peu d'influence, pensa avec raison que la seule carrière qui lui offrit quelque chance d'acquérir au Canada une position honorable, était le commerce. Mais les fonds qu'il avait en mains n'étaient pas suffisants pour lui permettre d'établir sur le champ une maison indépendante. Il lui fallait le crédit et la protection d'un négociant bien posé. Pour ne pas avoir recours à l'obligeance des marchands anglais établis à Québec, il s'adressa à M. François Cazeau, riche commerçant de Montréal, qui s'empressa de lui venir en aide.
Ce Cazeau était l'un des rares Canadiens qui gardaient encore l'espoir de voir le Canada retourner un jour à la France et qui conspiraient à cet effet. Il avait, en différents endroits du pays, plusieurs comptoirs tenus par des agents qui lui étaient entièrement dévoués et dont il s'assurait la soumission parfaite en les faisant tous ses obligés. Les relations qu'il entretenait avec les Sauvages au moyen de la traite, lui valaient aussi leur amitié, à tel point que, en 1775, il assura le concours de bon nombre de tribus à la cause américaine et empêcha presque toutes les autres de prendre les armes contre le Congrès.
François Cazeau avait reconnu tout de suite en Marc Evrard un jeune homme instruit, intelligent et actif, et fut très-heureux de s'attacher un agent à la fois son associé, qu'il espérait devoir lui être de la plus grande utilité dans l'entreprise politique qu'il méditait.
Cependant Cazeau s'était bientôt aperçu, dans ses premières tentatives d'initiation, qu'il ne pourrait point influencer le jeune Evrard autant qu'il l'aurait désiré.
Marc, avec ses fortes études, ses connaissances historiques et un jugement droit, aimait à raisonner par lui-même et à se convaincre par la déduction des faits qu'il voyait s'accomplir.
D'abord, l'ingrat abandon que la France avait fait de ses-fidèles colonies d'Amérique lui prouvait clairement, comme tous les gens sensés, qu'elle n'était disposée à accomplir aucun sacrifice pour les reconquérir. Il lui semblait donc qu'il était plus prudent de ne se mêler en aucune sorte de ces échauffourées qui n'aboutiraient qu'à la ruine de ceux qui se seraient avisés d'y prendre part. Certes, il aimait bien toujours la France, mais cette affection inaltérable du Canadien pour la mère-patrie, il la conservait soigneusement en soi, comme ces peines secrètes que les gens mélancoliques entretiennent en leur âme, souffrance idéale et qui, n'étant pas sans charme, leur fait plaisir à garder.
Avouons cependant que les tyrannies du gouvernement militaire qui suivit la conquête lui firent quelquefois prêter l'oreille aux suggestions séditieuses, mais alors motivées, de François Cazeau. Déjà même, Evrard sentait s'éveiller en lui toutes les antipathies que suscitait dans le pays le despotisme des vainqueurs, lorsque la prudente Angleterre s'était décidée, en 1774, d'accorder au Canada les franchises de l'Acte de Québec.
Cette politique sensée avait ramené Evrard à ses idées naturelles. Jointes à cela les récriminations du Congrès lui firent bientôt voir des ennemis non moins dangereux que les conquérants-dans ces Anglais d'Amérique, qui ne tâchèrent par leurs protestations subséquentes d'entraîner les Canadiens de leur côté que pour les aider à secouer le joug de l'Angleterre, sachant bien que nous disparaîtrions ensuite comme race pour nous fondre dans la grande confédération américaine. Ainsi placées entre deux ennemis, n'était-il pas plus sage de rester les sujets du plus distant, dont l'éloignement restreindrait nécessairement les vexations, alors que la proximité d'une grande puissance comme celle des États-Unis—que les penseurs de l'époque considéraient déjà comme établie,—devait assurer la tranquillité, des Canadiens en forçant la métropole à ne les point trop mécontenter d'abord et à les ménager beaucoup par la suite? On a vu du reste que cette opinion était commune à la majorité de la population qui, si elle ne s'en rendit pas directement compte, n'en agit pas moins tacitement dans ce sens par son abstention quasi-complète lors de cette invasion dont les Américains attendaient merveille.
C'est sous l'influence de ces idées justes que l'on a vu Marc agacer de ses gouailleries, dans la chapelle de l'évêché, le malheureux Williams qui s'efforçait de gagner les Québecquois à la cause du Congrès.
Marc Evrard était donc loin de pencher du côté des insurgés et le capitaine Evil, en le dénonçant comme rebelle à Cognard, n'avait fait que mettre la calomnie au service de ses petits intérêts. Tel était donc Evrard, imbu de principes raisonnables et réglant sur eux sa ligne de conduite, lorsqu'il était de sang froid.
Voyons-le maintenant à l'oeuvre, alors que les passions les plus violentes se sont révoltées en lui, sous le fouet de la fatalité. Étudions la révolution complète que le choc de ces furies déchaînées va opérer en lui.
Depuis deux ans, Marc aimait Alice. Ce n'avait d'abord été qu'un sentiment discrètement contenu. Il ne la connaissait encore que pour l'avoir vue le dimanche au sortir de la grand'messe, lorsqu'elle passait rougissante et les yeux modestement voilés par ses longs cils noirs, entre la double haie des jeunes gens de la ville, plantés là en faction pour guigner les jolis minois qu'effarouchaient plus ou moins les regards assassins de ces muguets.
Pendant près d'un an, Marc n'avait pas déserté seule fois son poste dans les rangs de ces messieurs.
Il allait donc berçant précieusement cette chère illusion qui consiste à s'enamourer d'une personne pour laquelle souvent vous n'existez même pas, lorsque un jour, ou plutôt un soir, il fut inopinément enlevé jusqu'à la sphère céleste où planait l'ange de ses rêves, c'est-à-dire, en langue vulgaire et compréhensible, qu'il fit la connaissance de mademoiselle Cognard.
Si le nom du père était commun, on sait que la personne sa fille était très-distinguée. Marc ne ressentit que l'éblouissement causé par les grâces physiques et morales d'Alice. Il se persuada sans peine qu'elle était plus adorable encore qu'il n'avait osé se l'imaginer dans ses songeries les plus audacieuses. Il alla jusqu'à trouver de la distinction dans le nom de Cognard.
Bref, apprenez en une seule phrase que Marc Evrard se fit, admettre chez M. Cognard, devint de plus en plus éperdument amoureux d'Alice, et en fut payé de retour, après tous les soupirs, oeillades, aveux tremblants et monosyllabiques qui sont le menu fretin dont les amoureux amorcent leur hameçon pour pêcher dans le fleuve du Tendre.
Ces préliminaires enfantins de l'amour peuvent faire lever les épaules aux roués qui comptent déjà leurs conquêtes par le nombre de leurs cheveux gris; mais n'est-il pas vrai qu'à cet âge radieux où la tête est jeune comme le coeur, n'est-il pas vrai que tous ces raffinements timides d'une passion naissante remplissent l'âme d'un fluide Celeste qui rend votre corps léger à vous faire croire que vous montez dans les nuages et que vous allez marcher sur les étoiles?
Vous qui me lisez en chauffant vos vieilles jambes endolories, dans lesquelles tourne la vrille aiguë des rhumatismes, détournez un peu vos yeux du livre et les laissez errer sur la flamme claire qui ramène un reste de chaleur dans votre sang qui se fige, et redescendez par la pensée les nombreux degrés de votre vie. Vous rappelez-vous qu'un soir—oh! il y a longtemps!—vous longiez avec elle la rive verdoyante du grand fleuve. C'était en juin, n'est-ce-pas le parfum pénétrant des lilas en fleurs embaumait l'air avec la douce odeur des foins sauvages que foulaient vos pas distraits. Vous regardiez l'or des étoiles scintiller dans la voûte limpide du ciel; vous écoutiez silencieux, ému, ces voix mystérieuses du soir qui soufflent l'amour aux oreilles humaines, et la brise qui bruissait et venait faire vibrer en vous, avec un frémissement voluptueux, les cordes les plus sensitives de votre âme. N'est-il pas vrai que pénétré de ces senteurs odorantes, attendri, exalté, il vous fut impossible de résister au désir de mêler les accords de la voix de votre passion à cette immense bouffée d'harmonie qui montait, de la terre au ciel? A l'aveu timide de son amour, qui répondit au vôtre, ne vous rappelez-vous pas que votre bras, alors musculeux et ferme, trembla sous la pression frémissante de sa frêle main, tandis que votre coeur, près d'éclater, semblait vouloir bondir hors de votre poitrine? Oh! alors, dites-moi, n'avez-vous pas senti courir en vos veines gonflées une flamme céleste, fugitive étincelle de cette chaleur divine qui, un jour, animera notre âme d'une éternelle vie?
Mais je m'arrête, car je vois au tremblement de vos mains que ces souvenirs vous ont tellement ému, que mon pauvre livre menace de vous échapper et de rouler dans les flammes pétillantes du foyer.
Or donc, si de simples souvenances vous agitent à ce point, que pensez-vous qu'il en dût être du malheureux Marc Evrard en désespérance d'amour? Chez vous les regrets se tempèrent par la pensée, par la satisfaction de n'avoir pas au moins perdu ces belles heures de la trop courte jeunesse. Mais lui qui voyait, dans la vigoureuse floraison de son printemps, son rêve le plus cher, qu'il avait longtemps regardé comme devant se transformer en une ravissante réalité, prêt à s'évanouir ainsi que le plus commun des songes!…
D'un côté, les préventions injustes du père après avoir d'abord bien accueilli le jeune Evrard dont la position lui avait paru devoir être assez sortable, ne jurait plus depuis deux ou trois mois que par le brillant capitaine Evil; d'un autre, la haine, jusqu'alors sourde et contenue de son rival, qui venait d'éclater si vive et si menaçante, découvraient à Marc un avenir déplorablement sombre. Le père Cognard était si rampant, si vain, si ambitieux que la perspective d'une alliance avec un officier de l'armée anglaise l'empêcherait sans aucun doute de prêter l'oreille aux justifications du malheureux petit commis-marchand; d'autant plus que la pusillanimité du bonhomme était telle que, sur la simple accusation du capitaine, il avait jugé toutes relations avec Evrard par trop compromettantes. Cette répulsion naissante du père d'Alice pour Marc ne s'accroîtrait-elle pas encore, maintenant que James Evil n'aurait plus de repos qu'il n'eût sans doute tout à fait perdu de réputation le jeune Evrard aux yeux du trop crédule Cognard?
Il est vrai que Marc était aimé d'Alice autant que James Evil en était détesté; mais oserait-elle jamais, pourrait-elle se refuser d'obéir aux ordres sévères du père, et ne point succomber aux persécutions incessantes que sa belle-mère ne manquerait pas, selon toute probabilité, de susciter à la malheureuse enfant?
Toutes ces horribles pensées brûlaient le cerveau de Marc ainsi que des flammes vives. Comme pour l'empêcher d'éclater sous l'atroce cuisson de ces douleurs, il comprimait sa tête dans ses doigts crispés. Son sang s'était tellement échauffée qu'il se sentait tournoyer dans une atmosphère embrasée.
Dans ces heures de fièvre délirante, l'homme le mieux pensant lorsqu'il est de sang-froid, se prend presque toujours à écouter la première de ses inspirations extrêmes, surtout lorsqu'elle semble lui promettre dans une autre voie la sauvegarde de ses intérêts menacés.
Du bourdonnement constant des souvenirs de cette assemblée laquelle il avait eu la malencontreuse idée d'assister par curiosité, et qui avait déterminé la catastrophe où croulaient toutes ses espérances jaillit soudain devant lui l'idée d'un salut possible: pourquoi ne se rangerait-il pas du côté des insurgés?
En restant dans la ville, Evrard demeurait à la merci du capitaine Evil et dans une grande impuissance inaction. Au contraire, s'il allait offrir ses services à l'armée du Congrès, déjà victorieuse sur tous les autres points de la contrée, et qui allait probablement s'emparer aussi bientôt de Québec, dernier rempart de la domination britannique au Canada, ne se préparait-il pas une rentrée triomphante dans les bonnes grâces du père Cognard? Celui-ci ne chercherait-il pas, en effet, avec sa versatilité et sa souplesse ordinaires, à se concilier les derniers vainqueurs? Et alors ne serait-il pas de bonne politique pour le père Cognard d'éconduire vitement le capitaine anglais, pour jeter sa fille entre les bras de Marc Evrard, le partisan du Congrès triomphateur?
Cette inspiration paraissait tellement plausible et la cause anglaise semblait en ce moment si compromise pour ne pas dire entièrement perdue, que le jeune homme y acquiesça presque sans balancer.
Seulement, comme il brillait encore une lueur de bon sens dans ce cerveau si subitement troublé et que Marc Evrard ne pouvait tout à coup rompre aussi brusquement avec ses convictions, il résolut d'attendre quelques jours afin de voir si l'influence funeste d'Evil achèverait de ruiner entièrement ses espérances. Alors il suivrait la nouvelle pente ou la fatalité semblait l'avoir poussé malgré lui.
Evrard achevait de prendre cette détermination lorsque le matin appuya son front pâle sur les vitres des fenêtres, pour jeter un premier coup d'oeil dans les maisons encore endormies. Célestin, qui avait remarqué que son maître était trop péniblement affecté pour qu'on pût l'interroger, lui ayant vu lever la tête avec un mouvement qui marquait une résolution prise, dit alors:
—Vous devez être fatigué, Monsieur Marc. Tout paraît calme au dehors; allez donc vous reposer un peu. Je continuerai de: veiller seul.
—Merci, mon brave Célestin, répondit Marc en se levant. Je crois que nous pouvons nous coucher tous les deux sans craindre aucune agression. Il n'est guère probable que nous revoyions, aujourd'hui messieurs nos Anglais qui doivent avoir leur suffisance de notre chaude réception de cette nuit.
CHAPITRE QUATRIÈME.
SÉPARATION.
Lorsque Marc s'éveilla, après quelques heures d'un sommeil agité, le souvenir des évènements de la veille fut la première pensée qui s'agita dans sa tête avant même qu'elle eut quitté: l'oreiller. D'abord ce fut comme la suite d'un rêve pénible; et puis ses idées se dégageant des nuages du sommeil, il eut bientôt conscience de la réalité des faits que sa mémoire lui reproduisait avec une vérité désespérante.
Le premier souvenir, le plus frappant, qui se dressa dans sa pensée fut l'injonction formelle du père Cognard qui lui avait fermé sa maison. Vinrent ensuite: l'insulte faite au capitaine Evil, bagarre qui s'en était, suivie, et enfin la détermination qu'il prise, après tous ces évènements tumultueux, de quitter la ville et d'aller offrir ses services aux insurgés.
Mais ainsi qu'il en arrive d'une décision arrêtée dans un transport fiévreux, et qui, après quelques heures de repos, apparaît soudain au jugement dans toute la netteté de son inconséquence, cette résolution de la veille le trouva incertain et trouble. Elle sortait tellement de sa manière habituelle de voir qu'il se sentit mal à l'aise en présence d'un dessein si nouveau et si précipité. La passion finit cependant par se réveiller aussi et le fit se raidir contre cette dernière protestation de sa conscience. Il envisagea de nouveau les chances qu'il avait de faire tourner sa défection au profit de son amour, et se persuada que c'était le seul parti qu'il avait à prendre.
—D'ailleurs se dit-il en sortant brusquement du lit, je me suis promis à moi-même d'attendre une dernière manifestation du mauvais vouloir et de la puissance de mon ennemi. C'est là ce qui me décidera!
Cette occasion ne devait malheureusement pas tarder à se présenter.
Lorsque Marc descendit au magasin, Tranquille y était occupé à faire disparaître les traces du tumulte de la nuit.
—Il n'est venu personne? demanda le jeune homme.
—Non, monsieur Marc.
Evrard se dirigea vers la porte ouverte, s'adossa contre l'un des chambranles, pensif, le front baissé, le regard triste, il resta longtemps à rêver. Tranquille qui avait rarement vu son maître aussi soucieux, le regarda d'un air de commisération profonde, et hocha la tête à plusieurs reprises.
—Ventre de chien, il y a quelque chose qui va mal! grommela-il entre ses dents.
Sur les onze heures un mouvement inusité se manifesta dans la rue Sous-le-Fort. Au coin de la rue Saint-Pierre, un son de trompe se fit entendre, et un crieur, dernier vestige des hérauts d'autrefois, se mit à lire à haute voix, afin que personne n'en prétendit cause d'ignorance, une proclamation du gouverneur convoquant la milice bourgeoise à se rendre sans faute sur la place-d'armes, au coup de midi:
Evrard se dirigea, comme tous les autres vers le crieur, se mêla au rassemblement et écouta la proclamation, jusqu'au bout.
Le crieur finit sa lecture, tira trois cris enroués de trompe et s'en alla plus loin.
Eh Bien! monsieur Evrard dit quelqu'un à ce dernier, il va donc falloir nous aligner et peut-être en découdre!
—Oui, voisin, répondit Marc qui refit lentement les quelques pas qui le séparaient de sa maison. A peine mettait-il le pied sur seuil que ses yeux rencontrèrent un militaire anglais qui tendait à Tranquille un pli cacheté que celui-ci se méfiant de tout ce qu'il ne comprenait pas, refusait de prendre.