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LE
TRANSPORTÉ
PAR
MÉRY
II
PARIS
GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,
24, rue des Grands-Augustins.
1852
La prison.
XIII.
Quand le capitaine Coock passait avec son vaisseau, l'Endeavour, dans les parages antipodes de l'île de Bligh, il s'écria:
—Mes amis, réjouissez-vous, nous passons sous le pont de Londres!
Le philosophe Burney, qui raconte le fait, ajoute:
«Il y a aussi partout en ce monde des antipodes moraux; ceux qui marchent sur la neige ont des pieds correspondants aux leurs qui marchent sur le velours des herbes; les épicuriens du palais de Sommerset ont sous leur table les esclaves de l'Océanie qui meurent de faim.
Tout homme qui jouit peut s'écrier: «Mes amis, désolez-vous, nous passons sur un homme qui souffre!»
Notre planète a le tort d'être ronde et de fournir ainsi, à chaque instant, à l'esprit ces contrastes odieux.
Nous laissons l'Églé voguant sous des régions sereines, avec ses heureux passagers, et nous allons retrouver, dans un cachot humide et sous les étreintes glaciales de l'hiver, une malheureuse femme, dont le nom est lié à cette histoire.
Après quelques semaines de captivité, l'œil de l'adorateur reconnaîtrait avec peine Lucrèce Dorio, couchée sur un grabat de paille, et violemment séparée de toute protection.
Chaque jour, elle a reçu la visite de Georges Flamant, et les menaces, les douces paroles, les ruses perfides, les mensonges raffinés ont échoué contre l'imperturbable résolution de la belle prisonnière.
Un soir, Georges Flamant, obstiné comme le crime, entra dans le cachot, déposa une chandelle sur une table grasse de suif, et présenta un journal à Lucrèce en lui disant:
—Veux-tu lire dans cette gazette un article qui t'intéressera?… Tu refuses?… Eh bien! je vais lire moi-même, et tu reliras ensuite, pour te convaincre que je ne mens pas… Voici… C'est la liste des déportés à Sinnamary… Il y a cent trente septembriseurs, et, parmi ces noms, tu peux lire en lettres majuscules le nom de ton amant, Maurice Dessains…
—Maurice Dessains, un septembriseur!
Dit Lucrèce avec un éclat de rire inondé de larmes.
—Le 2 septembre 1792, Maurice avait douze ans tout au plus!
—On peut être septembriseur à tout âge, poursuivit Georges.—Au reste, la justice a parlé, on peut même dire qu'elle a été clémente, cette fois, et qu'elle n'a pas voulu faire tomber cent trente têtes, qui ne méritaient pas de rester sur leurs épaules…. Voici ce qu'ajoute le Journal de Paris, après avoir donné la série des noms des déportés:
«—A Nantes et à Rochefort, l'exaspération du peuple contre les septembriseurs a été si grande, que, sans les efforts de la police, ces hommes auraient été mis en pièces, avant l'embarquement.»
—Voilà, Lucrèce, comment le peuple ratifie la sentence des juges, et de quelle estime il entoure tes amis….
—Je ne crois pas un mot de ce que vous me lisez, Dit Lucrèce avec un ton dans lequel un observateur sagace aurait découvert une intention mystérieuse, car, en ce moment le timbre de la voix de Lucrèce était en désaccord avec la situation et trahissait des efforts tentés pour le rendre naturel.
Georges Flamant avait, certes, toutes les qualités vicieuses des races fauves, mais il manquait à son oreille cette délicatesse de perception féline, qui saisit une nuance au vol, et explique un mystère caché au fond d'une voix.
Le scélérat n'est jamais complet.
—Tu ne crois pas ce que je lis, folle petite, dit Flamant; et bien! je te le répète… lève-toi, eh viens lire toi-même… c'est bien aisé….
—Et si j'aime mieux croire que vous mentez, moi!—dit Lucrèce en se levant à demi, tout inondée de ses cheveux noirs.
—Vraiment, ma chère mignonne,—dit Georges, avec un sourire de panthère,—je te trouve étrange… veux-tu que j'approche cette table de ton lit, avec cette bougie de prison, et….
—Je vous défends de faire un pas de plus!—dit Lucrèce, en rejetant son fleuve de cheveux en arrière, par un brusque mouvement de tête,—si vous avancez, je pousse un cri à faire trembler toutes les voûtes de cet enfer!
—Ne nous fâchons pas, Lucrèce,—dit Flamant avec une douceur aigre,—je ne veux rien obtenir de toi par la violence… je suis un honnête homme… cela te fait rire?… eh bien! je te permets de trouver cela plaisant. On n'a pas plus de tolérance que moi… et puisque je suis en train de te lire des mensonges, écoute encore celui-ci, extrait du même journal:
«Le climat de Sinnamary a toujours été fatal aux Européens, il y règne une épidémie qui provient de la nature des eaux potables, et qui donne des hépatites et des affections putrides et mortelles. La déportation à Sinnamary est, en d'autres termes, une sentence de mort………»
Lucrèce, je t'offre encore le journal… tiens.
Lucrèce, pour toute réponse, s'enveloppa des haillons d'une couverture de laine, et fit un geste impérieux de refus.
—Je connais trop bien la curiosité des femmes pour croire que tu es sincère dans tes refus…. Je te laisse le journal, là, sur cette table, et quand tu seras seule, tu le liras.
La jeune femme garda son silence et son immobilité.
—C'est bien! ajouta Georges; je comprends ce silence, et je serai bon jusqu'au bout.
Il déposa le journal sur la table, et marchant vers la porte, il ajouta:
-Demain, Lucrèce, le délai de ma patience expire… demain, tu quitteras ce cachot, et tu auras des compagnes… des compagnes dignes de toi…. Tu seras jetée dans l'égout souterrain de cette maison, un véritable enfer, où jurent, crient, hurlent toutes les filles publiques rongées de lèpre et de vice, et soumises à mon autorité sans contrôle.
Alors, Lucrèce, quand ces hideuses créatures t'enlaceront, comme des vipères, dans leurs bras gangrenés, tu pousseras vers moi ton cri de détresse, et moi, je te laisserai te débattre au milieu de ces ulcères vivants et de ce fétide charnier de prostitution!
Georges attendit quelque temps une réponse, et la réponse n'arrivant pas, il poussa un soupir qui ressemblait à un râle, et sortit du cachot.
Le grincement extérieur des verrous retentit trois fois sur la porte, et Lucrèce prêta l'oreille au bruit des pas de Georges, dans le corridor de la prison.
Elle se leva, toujours vêtue de ses haillons de laine, et aussi belle, sous cette livrée de l'indigence, qu'avec son velours et ses pierreries.
On aurait cru voir, si on l'avait vue, la courtisane Madeleine dans sa grotte, cette patronne de toutes les femmes qui ont mérité le pardon des hommes et de Dieu parce qu'elles ont beaucoup aimé.
Sa figure exprimait une résolution qui était sur le point de s'accomplir.
La jeune femme s'assit devant la table, raviva la flamme de la chandelle, et parcourut rapidement le journal, comme si cette lecture l'eût peu intéressée.
Puis, elle parut épeler minutieusement chacune de ses syllabes, avec une attention singulière, comme fait un écolier devant son alphabet.
Deux heures furent consacrées à cette étude dont nul témoin n'aurait pu comprendre le but et le sens.
Enfin, elle quitta ce journal, si longtemps médité, lui donna un léger sourire de satisfaction, et prépara une de ces œuvres patientes que le génie des prisonniers peut seul concevoir et accomplir.
Lucrèce découpa du bout de ses doigts une grande quantité de mots arrachés aux colonnes du journal, et, dans la disette forcée de papier, d'encre et de plume où elle se trouvait, elle parvint à écrire, ou pour mieux dire, à composer le billet suivant, en lettres imprimées.
«Je suis en prison.
«On m'accuse d'avoir conspiré contre la République.
«Demandez tout de suite une audience à madame Bonaparte, et dites-lui que celle qui lui a écrit, le 3 nivôse, un billet de deux lignes se terminant ainsi: que la garde consulaire veille! est en prison, où elle est poursuivie par la haine et l'amour d'un scélérat.
«Portez un de mes billets et présentez-le à Joséphine pour constater l'identité de mon écriture: celui-ci est composé avec les lettres d'un journal. On me refuse tout.
LUCRÈCE DORIO.»
Chaque mot fut collé avec de la mie de pain, sur un petit carré de toile fine, découpé dans un mouchoir.
Ce travail prolongea la veillée de Lucrèce fort avant dans la nuit.
A neuf heures, la femme du geôlier entra, selon l'usage de chaque matin, dans le cachot de Lucrèce.
C'était une créature intraitable plutôt par tempérament que par vertu, une fille de Cerbère que les gâteaux de miel des sibylles ne pouvaient corrompre.
Toutes les tentatives de séduction échouaient devant elle, et Lucrèce qui avait, dans la parole, la grâce nécromancienne des Circés du Directoire, renouvelait, chaque matin et sans réussite, ses demandes, ses offres et ses sollicitations.
—Bonjour, citoyenne Chatard, Lui dit Lucrèce du fond de son grabat.
—Approchez-vous, s'il vous plaît, pour me rendre un service…
Coupez-moi, avec votre paire de ciseaux, cette boucle de cheveux.
—Eh bien! après? demanda la mégère d'une voix hargneuse.
—Après, vous porterez cette boucle de cheveux au citoyen Périclès
Farjau, rue Faubourg-Martin, 21, au premier.
—Vous savez, citoyenne Dorio, et je l'ai répété cent fois, que toute communication avec le dehors vous est interdite.
—Vous appelez cela une communication, citoyenne Chatard?.. vous n'avez rien à dire, rien à faire, rien à demander, rien à recevoir. Vous montez chez le citoyen Périclès, vous donnez ma boucle de cheveux à la première personne qui se présentera, et vous descendez l'escalier, voilà tout… Si je meurs, un de ces jours, comme je l'espère, je mourrai contente en pensant que le citoyen Périclès possède, à son insu, une boucle de mes cheveux. C'est un caprice de femme, ma bonne citoyenne Chatard…. Ensuite, vous me permettrez de vous laisser un témoignage de reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi… avant de mourir, on ne doit jamais oublier ceux qui vous ont rendu service… Soyez tranquille, ce n'est pas de l'argent que je veux offrir… l'argent est une insulte… acceptez cette bague… le diamant du milieu est estimé deux mille écus… donnez-vous la peine de l'examiner à côté de la lucarne, au petit jour.
La mégère prit la bague en grommelant, et s'approcha de la lucarne pour la voir dans tous ses détails.
Aussitôt Lucrèce prit la lettre, l'enveloppa des cent replis de son épaisse boucle de cheveux, coupa un cordon de sa ceinture et lia le tout d'une façon peu suspecte pour les yeux les plus méfiants.
—Eh! bien, citoyenne Chatard,—dit-elle,—que pensez-vous de ce petit bijou?
—Ça me paraît assez gentil, répondit hargneusement la mégère.
—Vous vous trouvez donc bien mal, citoyenne Dorio?
—Je ne passerai pas la décade, citoyenne Chatard,—dit Lucrèce d'une voix agonisante.
Au fait,—poursuivit la geôlière,—je ne vous rends, pour cette bague, aucun service défendu par les lois de la maison.
—Aucune loi, dit Lucrèce, ne défend de porter une boucle de cheveux au
Faubourg Martin, 21.
La geôlière, qui s'était approchée du lit, vint se replacer devant la lucarne, pour soumettre la bague à un nouvel examen.
—Eh bien!—dit-elle, en mettant la bague dans sa poche,—il faut bien faire quelque chose de bon dans sa vie. Nous ne sommes pas des diablesses, dans notre métier… Je vous préviens, citoyenne Dorio, que si vous m'accusiez, avant de mourir, d'avoir accepté une bague, je nierais tout, et on me croirait, parce que ma vie a été irréprochable dans cette maison.
—Je ne vous mettrai pas dans ce cas, citoyenne Chatard.
—Où est votre boucle de cheveux?
—La voilà toute prête, mettez-la dans votre poche avec la bague, et ne donnez pas la bague pour les cheveux… Quand me donnerez-vous une réponse?
—Bientôt, en vous apportant votre déjeuner… Je vais courir au faubourg Martin… je vous avertis que je fais votre commission, sans dire un mot.
—C'est convenu, citoyenne Chatard.
La geôlière sortit, en murmurant des paroles confuses, sorte de monologue dont se servent les panthères lorsqu'elles s'ennuient dans une cage, avant l'heure du dîner.
Quand cette femme fut sortie, Lucrèce s'adressa cette réflexion:
—Au fait, que puis-je risquer, dans cette tentative? La réussite, voilà tout. Si j'échoue, je ne perds qu'une bague; je ne perds donc rien.
A onze heures, la geôlière rentra, plus hargneuse que jamais, en apportant ce déjeuner nauséabond que les républiques et les monarchies servent aux prisonniers avec la même munificence.
Lucrèce se leva sur son lit, et la mégère fit un signe de tête qui voulait dire:—J'ai fait votre commission. Après quoi elle sortit et ferma la porte à triple cadenas.
—Maintenant, attendons, dit Lucrèce; elle vient de me paraître si maussade, cette sorcière, qu'elle doit m'avoir obligée. J'ai de l'espoir.
Les heures se firent séculaires, comme toujours, dans ces occasions.
Lucrèce faisait un raisonnement assez juste:
—Si ma lettre est arrivée, justice ne tardera pas de m'être rendue.
Il y a aux Tuileries un ange de bonté qui veille incessamment sur les malheureux, et qui répare les égarements de la justice, dans cette triste époque où rien n'est encore affermi.
Tous ceux qui s'adressent à l'auguste Joséphine sont exaucés dans leurs vœux; son tribunal d'audience est ouvert nuit et jour, et la réparation ne se fait jamais attendre. Espérons!
Au tomber du jour, le citoyen Périclès Farjau, muni d'un ordre du préfet de police, entrait à la prison et délivrait Lucrèce Dorio et sa femme de chambre Tullie.
Et le lendemain Georges Flamant était destitué, mais non converti.
Georges Flamant.
XIV.
Un agent de la police secrète était autrefois destitué pour la forme.
C'était une satisfaction apparente donnée à quelque haute exigence ou à l'opinion publique.
L'agent avait appris trop de choses dans l'exercice de ses fonctions; il était de moitié dans trop de secrets administratifs; et cette science occulte, qui pouvait éclater en révélations accusatrices, le protégeait, même après une disgrâce: quand la main droite le frappait d'une destitution, la main gauche le consolait avec une caresse.
Georges Flamant se trouvait dans la catégorie de ces heureux disgraciés.
Voici comment l'autorité supérieure procéda dans sa destitution:
Georges Flamant rentra dans la prison des femmes, le lendemain du jour où il avait lancé à Lucrèce cette terrible menace, renouvelée des anciens préfets du prétoire qui condamnaient aux lieux infâmes la jeune fille coupable de rébellion contre leur brutalité.
—C'est impossible! s'écria Georges, lorsque la citoyenne Chatard lui annonça la mise en liberté de Lucrèce, et il courut au cachot pour s'assurer de cette vérité impossible.
Le cachot était vide; il y avait encore sur une table des débris d'un journal, du pain haché en morceaux, et une aiguille avec du fil; pièces de conviction qui, après un rapide examen, révélèrent le secret de l'évasion à la sagacité de Georges Flamant.
La prisonnière s'était ménagé, à coup sûr, des intelligences dans la geôle; il y avait évidence de corruption, crime prévu par une loi de nivôse an 3.
Georges blanchit ses lèvres d'écume à cette découverte.
Le crime ne permet pas aux autres d'être criminels, il est intolérant, et condamnerait volontiers une ville à être vertueuse à perpétuité.
Lucrèce avait trouvé un complice dans la geôle!
Cet excès d'audace révoltait sa raison.
Il était vraiment étrange qu'une femme ne consentît pas à subir toutes les tortures du corps et de l'âme et que, trouvant une porte ouverte, elle ne refusât point d'en franchir le seuil.
Georges Flamant courut aux officines de la police, et dénonça le double crime de Lucrèce et de la geôle à son ami intime et chef de bureau, lequel prit la parole et lui dit:
—Mon cher Georges, vous avez été destitué à neuf heures ce matin. Voilà l'ordonnance signée par le préfet.
—Je sais d'où part le coup!—dit Georges en ébranlant le bureau du chef par un vigoureux coup de poing.—C'est un coquin de ci-devant noble, déguisé en républicain; un blanc verni de bleu, un Alcibiade d'enfer qui m'a dénoncé au ministre! Je l'ai rencontré trois fois, la décade dernière, sur l'escalier du citoyen Fouché; que venait-il faire là, ce chouan?
—Et toi, Georges, dit le chef d'emploi, sais-tu ce que tu as à faire maintenant?
—Parbleu! je le sais bien! je vais songer à mon avancement, comme toujours. On ne s'avance chez nous qu'à coups de destitutions. Voilà, je crois, la sixième que je subis depuis l'affaire du Prévôt des marchands. J'avais cent écus de paie alors, j'en ai cinq cents aujourd'hui, plus le casuel…
—Tu vois bien, mon ami, dit le chef, qu'il faut se faire destituer, à propos, quand on a de l'ambition.
—Oh! ce n'est pas ce qui m'embarrasse, poursuivit Georges; mais cela ne me fera pas oublier le mauvais tour du citoyen Alcibiade. C'est un homme que je trouve sur mes brisées, dans tous les salons et dans toutes les mansardes où il y a une femme facile, une de ces femmes comme il nous en faut à nous, qui n'avons pas le temps d'écrire de longues lettres d'amour comme le citoyen Saint-Preux. Je suis vraiment trop bon; j'aurais pu le faire pendre le 11 frimaire an II, cet Alcibiade, et il n'avait pas volé la corde. N'avait-il pas l'effronterie de porter aux chaînes de sa montre une pièce de vingt-quatre sols, à l'effigie de Capet! Rien que cela! Voici ma dernière histoire avec ce chouan qui a pris le nom d'un honnête citoyen grec… J'avais promis mariage, selon mon habitude, à une fraîche blonde de la rue de Rohan, la veuve d'un jeune septembriseur que j'allais arrêter le 4 nivôse; heureusement pour lui, il avait eu le bon sens de mourir; je dressai procès-verbal et je le fis enterrer à mes frais.
Ces gueux de septembriseurs ont tous des femmes ou des maîtresses superbes. Les honnêtes gens comme nous meurent de soif à la porte de ces bandits. Ils prennent les trois grâces, et nous laissent les trois Parques. C'était une veuve de seize ans, presque pas mariée, comme tu vois. Elle mourait de misère, de faim et de désespoir. Je lui louai quinze jours de chambre, dans une autre mansarde, je lui donnai quelques écus de six francs; je lui promis de prendre soin de sa mère; enfin, je l'accablai de bonnes actions, et je fus payé en monnaie de veuve…
Comme l'année est bonne, et que les veuves et les orphelines ne manquent pas et sont au rabais, j'abandonnai cette Louise Genest, par économie, et je m'en allai commettre ailleurs d'autres bonnes actions à meilleur marché. Cependant, l'autre jour, j'eus une faiblesse de souvenir. Il y a des enfantillages comme ça dans l'homme le plus sage. Je me surpris donc, remontant d'un pas d'amoureux les cinq étages de la maison de Louise, et au milieu de l'escalier, quoiqu'il fît sombre, je la vis descendre avec cet Alcibiade maudit.
On recule devant un scandale public, quand on appartient à la police secrète, je reculai donc, en me disant: A demain. Le lendemain, je trouvai le bel oiseau blond délogé. Alcibiade m'a joué ce tour, et m'a calomnié auprès du ministre; c'est évident: je lui dois ma destitution; mais il me doit quelque autre chose lui, et il me la payera; je suis un terrible créancier.
—Oh! tu ne resteras pas longtemps destitué, dit le chef de bureau; nous avons besoin de toi, comme d'une lampe quand il fait nuit. Seulement, tu sais ce que tu as à faire pour te remettre en bonne grâce en haut lieu.
—Comment donc! dit Georges; je suis passé maître dans ces vieilles roueries. On m'a destitué, mais moi, je ne me destitue pas… Je vais faire de la police secrète en amateur, on vous sait toujours gré de ce zèle qui n'est plus payé; je vais m'endormir dans le jardin du Palais-National pour écouter les causeries suspectes des émigrés. Je reconnais un émigré à l'odeur. Ils ont du royalisme ambré dans leur perruque; je n'ai pas besoin d'autre signalement. Puis, je vais prendre une tasse de café chez Évezard. C'est un nid de conspirateurs vendéens qui attaquent la République en jouant aux dominos et aux échecs. Quand un joueur demande au garçon de restituer au jeu le double-blanc, ou s'il prononce échec au roi, avec les larmes aux yeux, je prends bonne note de ce joueur et je me faufile dans sa société, pour le suivre sur le chemin d'une indubitable conspiration. Au théâtre, quand on donne la pièce de Sylvain Maréchal, je grave dans ma tête, comme sur bronze, tous ceux qui sifflent le Vésuve, au moment où il brûle les rois. Que te dirai-je? j'ai vingt moyens de ce genre pour employer ma journée au service du gouvernement, et prouver au citoyen préfet Dubois que je suis victime d'une odieuse calomnie; mais loin de me plaindre, je sais attendre en bon patriote le moment de la réhabilitation.
—Très-bien! dit le chef; je connais le citoyen Dubois; c'est un bonhomme, pas plus fin qu'un bailli d'opéra-comique; il sera touché de tes services gratuits, et te réhabilitera. Ce ne sera pas long.
—Je me donne deux décades de service gratuit, tout au plus, dit
Georges.
—Il faut convenir,—dit le chef en se levant pour s'assurer de la discrétion de la porte;—il faut convenir que nous méritons bien l'argent de la République par une foule de qualités qui manquent au vulgaire stupide. Que deviendraient les villes, si les hommes de notre trempe n'existaient pas?
—Autrefois, ils n'existaient pas, dit Georges; nous sommes une invention moderne, comme les réverbères…. Il n'y a pas d'auditeurs et de témoins ici, nous pouvons ainsi nous dire bien des choses neuves, qui doubleraient encore la longueur des oreilles de nos chefs, s'ils nous entendaient…. J'ai beaucoup réfléchi sur la race d'hommes à laquelle nous appartenons, et je me suis classé, comme un animal qui attendrait sa case dans un muséum….
Autrefois, il y avait, sans doute, des hommes comme nous: des hommes adroits, hardis, intelligents, mais très-répulsifs au travail qui fait bien vivre, et procure l'argent qui paye les passions, choses fort chères toujours. Quelle ressource avaient ces hommes de paresse invincible, et de plaisirs impérieux? Une seule. Ils coupaient la bourse dans une église; ils fréquentaient le Pont-Neuf et le Pont-au-Change, quand la Samaritaine sonnait minuit, ils entraient chez le voisin, en se trompant de porte, et lui empruntaient de l'argent sans le réveiller; ils rendaient une visite nocturne aux voitures publiques égarées dans les bois de Fontainebleau et de Sénart; ou bien, quand ils avaient le génie de Mandrin, ils déclaraient la guerre au roi de France et percevaient les revenus de la gabelle, avant le fermier-général.
Tous ces beaux métiers sont perdus. Les villes et les campagnes sont couvertes de gendarmes, d'agents de police, de patrouilles, d'escouades de sûreté, de gardes nationales sédentaires et mobiles, et de toutes sortes d'épouvantails. Cependant la race de ces hommes ne peut pas mourir de faim, pour obliger le tiers-état stupide, qui s'obstine à défendre son argent, comme si nous n'en avions pas besoin, nous! il a donc bien fallu se transformer, changer de tactique et d'atelier public.
L'école de Mandrin a quitté la Côte-Saint-André, où il n'y a plus rien à faire, et elle s'est fondue dans le commerce des villes. Nous employons les hautes facultés que nos pères nous ont transmises à des fonctions moins périlleuses; nous sommes la terreur du vice, et nous protégeons la vertu; on ne nous arrête plus, nous arrêtons; on ne nous emprisonne plus, nous emprisonnons. C'est toujours la même race avec sa soif d'argent et de débauches, mais les fils sont mieux traités que les pères, comme tu vois; estimons-nous heureux d'être leurs fils.
—Quoique ton chef—dit l'ami en inclinant la tête—je me prosterne devant ton génie; encore deux ou trois destitutions, et Pitt et Cobourg te prennent pour associé…. Maintenant, comment débrouilleras-tu ton affaire avec Lucrèce Dorio, car je pense bien que tu n'abandonnes jamais une belle robe de velours quand ta griffe lui a fait cinq trous en passant?
—Lucrèce Dorio est ma passion chronique—dit Georges d'une voix altérée.
Lucrèce, c'est le feu de mon sang, la faim de mes lèvres, le frisson de mes cheveux: elle ne m'a pas perdu; mon amour est une prison dont elle ne s'échappera pas. Je vais recommencer le siège de cette place forte, dans mes moments perdus, et j'en perdrai beaucoup, s'il le faut.
Après quelques mots insignifiants, Georges se rendit à sa petite maison de la rue Thionville, et fit une toilette nouvelle plus conforme à son nouvel état de destitué.
Sous la houppelande marron et le chapeau triangulaire orné d'une large cocarde, il ressembla bientôt à un honnête homme ruiné par le maximum, et sollicitant une place de surnuméraire dans les bureaux de l'intérieur.
Il fit trois stations pour se donner la patience d'attendre la nuit, d'abord, au jardin du Palais-Royal, où il se fondit, comme un atome, dans un immense groupe d'auditeurs qui suivaient des yeux, sur le sable, la canne d'un stratégiste décrivant la bataille de Marengo, avec les positions du baron Mélas et du premier Consul.
Ensuite il entra chez Évezard, au coin de la place du Palais-National, et lut la Gazette officielle et le Mercure dont l'énigme finale n'avait pas encore été devinée par les Œdipes de l'établissement, ce qui inquiétait un peu la dame du comptoir; puis il remonta vers son faubourg et acheva sa troisième étape d'ennui au café Procope, où le citoyen ci-devant comte de Barneville expliquait le dernier gambit inventé par Philidor, sur la table veuve de Jean-Jacques Rousseau.
Quand la nuit tomba, Georges Flamant repassa le Pont-Neuf et dirigea ses pas, à travers les ténèbres des réverbères, du côté de la rue Richelieu.
Au coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et appuya son oreille contre les volets du rez-de-chaussée, pour saisir le moindre bruit intérieur qui aurait révélé la présence de la jeune femme dans sa maison.
Un silence obstiné répondit seul.
—Elle est dans quelque théâtre, à coup sûr, se dit Georges. Voilà les femmes! Sortie de prison ce matin, et ce soir au spectacle! Quelle rage de se faire admirer!… Oui, on joue Œdipe ce soir; madame Scio chante Antigone…. Lucrèce est dans sa loge à l'Opéra! Comme il est facile de deviner l'idée d'une femme, surtout quand elle est folle de son corps, comme Lucrèce Dorio!
Ainsi pensait Georges Flamant, et il courut au théâtre des Arts.
Le premier acte d'Œdipe allait à sa fin; toutes les loges étaient envahies; toutes, excepté la loge de Lucrèce.
Ce vide provoquait même des remarques, parmi les spectateurs des corridors, et chacun donnait une mauvaise explication, comme on fait toujours quand on veut expliquer.
Impossible de supposer que Lucrèce passât la soirée ailleurs, lorsqu'on jouait Œdipe à l'Opéra.
Georges, après le second acte, reprit donc le chemin de la rue Mesnars, et retrouva le silence qu'il y avait laissé.
Le lendemain lui parut si éloigné qu'il ne se sentit pas la force de l'attendre, et sans trop savoir ce qu'il voulait et ce qu'il faisait, il souleva le marteau de la porte, et la porte s'ouvrant, il entra.
—La citoyenne Lucrèce Dorio?
Demanda-t-il au portier, avec une voix qui retombait au gosier à chaque syllabe.
Le portier, pris à l'improviste, courba la tête et passa sa main droite sur son front, comme pour y chercher une réponse apprise.
—La citoyenne Lucrèce Dorio,—dit-il, comme l'écolier qui récite, —n'habite plus cette maison; elle est à la campagne par raison de santé.
—C'est bien!—dit Georges.
Ce qui signifie c'est mal, dans ces sortes d'occasions.
Et il sortit brusquement.
La fausse conspiration.
XV.
La jolie corvette l'Églé divise avec sa proue de petites vagues joyeuses, dont l'écume se replie en deux franges d'argent; l'Océan respire, le vent joue avec les voiles et les pavillons; un sillage lumineux se déroule à l'infini, comme une ornière creusée par le tranchant du navire, et atteste aux passagers que l'Églé, prisonnière du calme, a rompu ses fers, et qu'elle vogue vers de nouveaux horizons.
Les passagers et l'équipage offrent un tableau charmant: un touchant intérieur de famille, une réalisation en abrégé de la société idéale, rêvée par les esprits généreux.
Maurice, nonchalamment assis, à tribord, sur le bois saillant du bastingage, contemple, avec l'heureux sourire de la jeunesse, ce tableau d'union fraternelle, cette société flottante qui donne, à son insu, l'exemple de la concorde, et prêche cette vertu divine dans le désert de l'Océan.
Les pensées qui agitaient en ce moment le cœur du jeune déporté peuvent se résumer avec une concision plus énergique, dans ces vers extraits d'un poème inédit:
UNE TRAVERSÉE.
Les nombreux passagers qui, traversant les ondes,
S'en vont, sur un vaisseau, visiter les deux mondes,
Que leur voyage soit serein ou désastreux,
S'accordent tous pour vivre en bons frères entr'eux:
L'immensité des mers, flottantes solitudes;
L'avenir tout voilé de ses incertitudes;
Les périls de la veille, et ceux du lendemain,
Tout leur fait un devoir de se serrer la main;
Et, timides, groupés sur la même coquille,
Ils forment, en passant, une seule famille….
La Terre est un navire, un globe aérien,
Couvert de passagers qui ne connaissent rien,
Qui jamais ne sauront vers quelle destinée
A travers mille écueils leur course est entraînée;
Quel rivage infernal ou divin ils verront
Surgir dans l'air immense où leurs yeux plongeront!
Eh bien! au lieu de faire, avec un calme sage,
Unis et fraternels, ce terrible passage;
Au lieu de l'accomplir, ce ténébreux chemin,
Le sourire à la lèvre et la main dans la main,
Ils voyagent, plongeant, sous quelque idée infâme,
Les poignards dans le cœur et les poisons dans l'âme,
A la moindre raison, déchirant sans pitié
Le pacte solennel que signa l'amitié;
Et, comme si la Mort, à toutes les frontières,
N'engraisse pas assez l'herbe des cimetières,
Ces pèlerins d'une heure, ici-bas, en passant,
Batailleurs éternels, se nourrissent de sang!
Le médecin moral, Alcibiade, qui avait reçu d'un père la mission de veiller sur Maurice, ne manquait jamais d'arriver, sous un prétexte quelconque, dès que le visage du jeune convalescent se voilait d'une teinte de mélancolie.
Alcibiade arriva donc, comme par hasard, avec le bonjour du matin à la bouche et la main tendue vers la main.
—Vraiment, dit-il, je connais quelque chose de plus amusant qu'un article sur la qualité des eaux équinoxiales, c'est un entretien de matelots, à bord, quand la manœuvre est inutile et que le vent tout seul conduit le navire comme le lieutenant de Dieu.
—Vous avez raison,—dit Maurice—qui, dans sa candeur, ignorait qu'Alcibiade arrivait toujours avec un plan arrêté de conservation.
—Il y a autour du cabestan,—poursuivit Alcibiade,—un groupe de matelots beaucoup plus amusants que les Arabes des Mille et une Nuits.
Ils se racontent des choses fabuleuses et pourtant vraies…. Un de ces marins surtout… tenez, vous pouvez le voir d'ici…. celui qui a des cheveux noirs crépus et un cou de taureau…. Il se nomme Koërdic, un vrai Breton…. C'est un narrateur par excellence, et je l'écoute comme j'écouterais Xénophon s'il me racontait la retraite des Dix mille, et l'enthousiasme des Grecs lorsqu'ils découvrirent la mer…. Je vous recommande ce Koërdic quand vous aurez de l'ennui…. Il est plus gai que le Moniteur…. Pourtant, je dois convenir qu'il a un défaut….
—Ah!… et quel défaut, Alcibiade?
—C'est un homme dangereux…. très-dangereux, Maurice, surtout pour les jeunes gens un peu exaltés comme nous… A présent, il vient de nous raconter les exploits de l'illustre corsaire Surcouf, dans le golfe du Bengale. Vraiment, cela vous oblige à remercier Dieu de vous avoir fait homme; c'est enivrant comme un hymne de guerre et un premier coup de canon!
—Je crois avoir entendu parler de ce Surcouf, dit Maurice, en recueillant ses souvenirs.
—Tout le monde en a entendu parler, mon cher Maurice; mais ce taureau de Koërdic a fait la course avec lui, et il connaît Surcouf mieux que tout le monde, etc.
—Mais, Alcibiade,—interrompit naïvement Maurice,—vous ne m'avez pas expliqué pourquoi ce Koërdic est dangereux….
—Ah! c'est juste!—dit Alcibiade avec un ton admirablement naturel.
Ne causons pas de cela, ici, à voix trop haute…. Voici…. Koërdic, en racontant la vie du corsaire, cette vie de joie, de combats, de fêtes, d'amour, de gloire, de richesses, d'enthousiasme, nous fait trop mépriser la vie prosaïquement stupide que nous menons…. et, pour tout dire, cet endiablé de Koërdic vient de me faire une description qui m'a sauté au cerveau comme du vin de Lamalgue: il m'a enivré…. enivré à tel point que j'ai fait un plan, un plan superbe, qui va sourire à votre ardente imagination.
—Voyons ce plan,
Dit Maurice d'une voix contenue, pour la mettre à l'unisson de celle de son interlocuteur.
—C'est un plan bien simple, poursuivit Alcibiade; il s'agit de nous faire corsaires….
—Et comment?
—Encore plus simple. Nous sommes très-nombreux à bord de l'Églé; nous sommes surtout gens de cœur et très-résolus. En fait de conspiration nous ne sommes pas novices; eh bien! il ne s'agit que d'embaucher une partie des matelots qui ne demandent pas mieux; nous jetons à fond de cale le capitaine, et l'Églé va rejoindre Surcouf dans l'Océan indien.
Maurice ouvrit des yeux démesurés et les fixa sur le visage d'Alcibiade.
—Eh! poursuivit celui-ci, voilà une idée! comme cela, vous fait bondir le cœur, vous qui êtes né avec la fibre de la conspiration! Et, remarquez bien, Maurice, qu'il ne s'agit pas cette fois d'un de ces complots qui vous font trôner vingt-quatre heures à l'Hôtel-de-Ville de Paris, comme vainqueurs, et vous font tomber, comme vaincus, le lendemain, sur la barre d'un tribunal.
Cela sera le triomphe de notre jeunesse et de notre vie. Tout un monde est à nous. L'Océan nous appartient! les galions sont nos trésors, les golfes nos grandes routes, les îles nos hôtelleries, les combats nos jeux, les archipels nos sérails, les Anglais nos esclaves, les orgies nos fêtes, les étoiles nos flambeaux! Maurice, serrez ma main, et je vous donne ce nouveau monde, comme à un autre Christophe Colomb!
Maurice retira sa main droite et la suspendit, par contenance, aux mailles goudronnées des porte-haubans.
Alcibiade regardait le jeune déporté avec cet air qui provoque une réponse immédiate.
—Avez-vous bien réfléchi, Alcibiade, sur ce projet?
Demanda-t-il d'une voix émue.
—Bien réfléchi.
—Et qui sera le chef de cette conspiration?
—Parbleu! moi: c'est de toute justice, je suis l'inventeur.
—Et qui conduira le vaisseau, mon cher Alcibiade?
—Tout le monde. Les capitaines ont fait leur temps; on se passera d'eux; je les regarde comme des préjugés, vieux comme l'amiral Caïus Duilius. L'intelligence humaine a marché, marchons.
—Vraiment!—dit Maurice avec sa naïveté ordinaire.
—Vous tenez ce matin un langage qui m'étonne beaucoup, mon cher
Alcibiade…
—Oh! mon cher Maurice, point d'hésitation ici, point de remarques et de paroles perdues; je ne vous cacherai même pas que je me suis embarqué, avec cette intention, et que mon plan est vieux: ainsi, l'approuvez-vous, ou ne l'approuvez-vous pas?
—Il me semble, Alcibiade, qu'on peut discuter un plan, même lorsqu'il est vieux.
—Discutez cinq minutes, et puis n'en parlons plus. Diable! Maurice! comment êtes-vous devenu? Le calme plat a bien changé la nature de votre cerveau. Avez-vous autant réfléchi, lorsqu'il s'agissait de vous mettre dans une conspiration ridicule contre le premier consul?
—Oh! c'était bien différent, Alcibiade!
—Ah! c'était bien différent!… Vous croyez cela, Maurice…. Allons, je vous accorde cinq minutes supplémentaires pour discuter mon plan; commencez.
—Eh bien! j'admets la réussite de ce complot, dit Maurice; croyez-vous que le pouvoir restera entre vos mains, quand vous l'aurez violemment usurpé?
Croyez-vous que votre ambition satisfaite n'en provoquera pas une autre qui ne l'est pas? Croyez-vous que, sur ce vaisseau, tout le monde n'a pas l'orgueil de penser qu'il commandera aussi bien que vous? et qu'ainsi la violence succédant à la violence, les chefs aux chefs, l'anarchie nous dévorera tous, avant même que nous ayons rencontré sur mer nos ennemis.
—Maurice, dit Alcibiade en feignant la stupéfaction, la mer vous inspire, mieux que la terre. Voilà des paroles qui me frappent par leur sagesse; je ne m'attendais pas à cette profondeur de raisonnement; j'ai parlé comme vous, et vous avez répondu comme moi.
Laissez-moi vous serrer la main. Ma conspiration tombe dans l'eau; elle est noyée par votre logique. Depuis le 3 nivôse, Maurice, vous avez fait bien des progrès. Quel service on vous a rendu en vous déportant! Vous êtes guéri d'esprit et de corps.
—N'allez pas croire, au moins,—dit Maurice d'un ton fier,—que je vous parle ainsi par lâcheté. Donnez-moi une occasion honnête et vraiment patriotique de servir mon pays avec courage, et vous verrez si l'énergie du républicain de 92 ne se réveille pas!
—Je vous crois sur parole, mon cher Maurice; l'essentiel pour moi était de me démontrer à moi-même, par cette espèce d'apologue d'un complot à bord d'un navire, que la logique et la raison rentraient dans votre esprit, à la faveur de ces réflexions salutaires qu'inspire un long voyage sur mer. Je crois maintenant que si vous étiez à Paris, vous prendriez du service dans la garde du premier consul.
Maurice fit un sourire qui tenait le milieu entre une affirmation et une dénégation.
—Je me félicite, dit-il, d'avoir donné tête baissée dans le piège de votre prétendu complot de corsaire. Vous connaissez mes sentiments. Je pense qu'il faut se connaître à fond entre nouveaux amis.
—Bien pensé, Maurice! c'est le dernier piège que je vous tendrai…. Maintenant, passons du grave au doux…. Il me semble que toutes nos belles passagères ne sont pas au grand complet là-bas, au gynécée de la proue…. Vous ne vous abaissez pas, vous, Maurice, à ces détails efféminés; vous êtes comme le sage Bias à bord de la trirème de Corinthe. Excusez un fou comme moi. J'ai pris sur terre des habitudes galantes que je continue sur mer; le Directoire m'a perverti.
Pendant que vous conspiriez contre les hommes, je conspirais contre les femmes; mon rôle était plus dangereux…. Hier soir, je vous ai ébauché une confidence. J'ai la manie de l'indiscrétion, moi; ce sont mes mœurs du Directoire…. Ce matin, je serai plus explicite; à défaut de confident, je raconterais mes amours au grand-mât. Cela veut dire que j'aime Louise Genest, la perle de l'Églé…. Je ne l'ai pas encore aperçue sur le pont, et, quoique le soleil soit levé depuis trois heures, il me semble qu'il fait encore nuit…. Maurice, avez-vous remarqué Louise Genest dans vos distractions?
—Mais…. j'ai remarqué beaucoup de passagères…. Quelques-unes m'ont paru assez jolies…. autant qu'il est possible d'en juger de loin…. D'ailleurs, elles montent rarement sur le pont…. Nous avons eu de si mauvais temps!… Ah! mon cher Alcibiade! que votre naturel est heureux!
—Je vous comprends, Maurice; vous avez reconnu en moi un jeune homme qui a le privilège de savoir oublier. C'est vrai; l'Océan, pour moi, est comme le fleuve païen de l'oubli. Je ne me souviens plus de mes anciens amours les plus nouveaux….
Mais vous, Maurice, votre pensée flotte encore bien loin d'ici; il y a une image toujours levée à cet horizon du nord, dans la direction de la rue Mesnars…. Si nous relâchons au Cap, je boirai du vin de Constance à votre santé.
—Non, Alcibiade, non,—dit Maurice avec tristesse,—je sens, au contraire, que chaque flot de cette mer emporte un lambeau de mon passé; il me semble que j'ai laissé mon cadavre en France et que je vais trouver, dans quelque terre inconnue, une âme nouvelle et d'autres affections sous un autre ciel. Dieu m'a donné deux existences: la première est finie, la seconde commencera bientôt. Ce navire me fait passer du néant à la résurrection.
—Vos paroles sont un peu brumeuses, par ce soleil de 40 degrés qui nous éblouit,—dit Maurice;—mais je crois que votre brouillard oratoire signifie que vous ne reculeriez pas devant un nouvel amour, s'il se levait comme une étoile sur cet horizon.
Maurice garda le silence et baissa les yeux.
—Cela étant ainsi,—ajouta Alcibiade, vous allez dépouiller le vieil homme, comme dit l'Évangile, et j'ai pour vous, là-bas, dans ma cabine, l'uniforme blanc des catéchumènes du tropique. Venez voir cela, mon ami.
Maurice suivit machinalement Alcibiade sans trop savoir de quoi il s'agissait.
Dans l'entrepont, Alcibiade lui dit en lui montrant un assortiment complet de toilettes équinoxiales:
—Quittez vos lourds habits de jacobin septentrional, et costumez-vous en Lovelace indien. Ensuite venez me rejoindre sur le pont.
—Mais à qui suis-je redevable de ce présent?
Demanda Maurice en se croisant les mains au-dessus de sa tête.
—A qui?… Vous allez le savoir, Maurice. D'abord, ce n'est pas à moi; je ne suis pas assez riche pour prodiguer le basin anglais et le nankin de Canton aux amis…. Écoutez-moi bien, Maurice; c'est le pilote de l'Églé qui vous fait ce léger présent…. Oh! que votre fierté ne s'alarme pas! un déporté habillé de gros drap bleu a le droit de recevoir des étoffes d'été sous l'équateur. Je suis aussi fier que vous, moi, et noble depuis Henri II, car je porte d'azur aux trois merlettes d'argent, ou, du moins, je portais cela, avant la nuit du 4 août si fatale au blason; eh bien! j'ai accepté ce costume tropical, que voici, de la main du pilote de l'Églé.
—Mais ce pilote habille donc tout le monde ici?
Demanda Maurice, en essayant une veste chinoise.
—Non; il vous habille, vous, comme le plus jeune et le plus intéressant des transportés.
—Je cours remercier ce brave homme, et….
—Gardez-vous-en bien!
Dit Alcibiade en l'arrêtant.
—Il est défendu aux hommes de l'équipage de s'entretenir avec les déportés, sous peine de mort. L'avez-vous oublié?
—Alors, Alcibiade, je vous charge….
—Écoutez, Maurice, voici ce que vous avez à faire. Habillez-vous tropicalement et venez me rejoindre là-haut: tout s'arrangera. Vous suivrez mes conseils; vous remercierez le pilote, et personne ne sera condamné à mort…. A bientôt.
Une voile!
XVI.
Dans une traversée, le moindre incident est un spectacle.
Ainsi, lorsque Maurice parut sur le pont avec son costume de tropique, il souleva de la proue à la poupe un murmure d'admiration; les symptômes du valétudinaire avaient disparu avec la dépouille européenne.
Ce vêtement nouveau laissait voir une taille élégante et svelte et un torse solidement ciselé.
Son visage avait perdu la pâleur de la souffrance sous une triple couche de soleil; ses cheveux jaillissaient en boucles noires des ailes d'un chapeau de paille, et la vigueur éclatait partout sur ce corps jeune, et accompagnait chaque mouvement.
—Mon ami,—lui dit Alcibiade en l'abordant.
Vous faites sédition à bord. Il n'y a que des yeux ouverts sur vous dans le quartier de nos belles passagères. Les hommes murmurent de jalousie, et moi-même je fais chorus avec eux. Je n'avais jamais remarqué, comme aujourd'hui, l'effet que produisent deux grands yeux noirs pleins de feu avec cette toilette couleur de neige. Je vous permets d'être fat, cher Maurice, mais n'humiliez pas trop les voisins, et songez au sort de ce jeune Hylas, qui fut abandonné par des matelots jaloux sur une île déserte; c'est la dernière citation que j'emprunte à la mythologie, vieille habitude du Directoire, intolérable sous l'équateur.
—Dans toutes vos belles paroles, pourtant,—dit Maurice avec un sourire de ressuscité, vous avez oublié cet excellent pilote, qui m'a vêtu conformément aux lois du soleil.
—Très-bien! Maurice, vous prenez le style d'un homme radicalement guéri. Nouveau progrès…. Attendez, laissez-moi vous découvrir, dans le peuple du pont, ce digne marin qui habille si bien les autres, et s'habille si mal lui-même. Ce saint Martin de l'Églé….
Ah! je l'aperçois!…. Maurice, point d'imprudence…. vous êtes observé…. il ne faut pas qu'on vous soupçonne d'entretenir des relations mystérieuses avec les gens du bord….
—Soyez tranquille, Alcibiade, je ne suis pas un enfant.
—Bon!… dirigez nonchalamment vos regards du côté de l'arrière, à quinze pas de nous, là où le soleil fait un grand cercle d'or sur le pont…. il y a un marin assis sur un rouleau de câbles…. un marin, avec une chemise bleue, ouverte sur la poitrine…. il joue du doigt avec un bout de corde flottante, comme un chat qui ne sait que faire…. Le voyez-vous, Maurice?
—Parfaitement…. je l'avais même déjà remarqué ce matin…. ses yeux se sont souvent rencontrés avec les miens, dans la traversée…. Quelle franche figure d'honnête homme, il a notre pilote!… Ah! le voilà qui se compromet…. Il m'adresse un sourire et un léger salut de main….
—Oh! vous pouvez lui rendre son sourire et son salut….
—Sans danger, Alcibiade?
—Sans danger.
—Avez-vous vu, Alcibiade, comme sa figure s'est épanouie de joie?… je crois même qu'il essuie quelques larmes avec sa main….
—Oh! cela se conçoit très-bien, Maurice. Il y a des hommes qui font une bonne action par égoïsme; cela leur donne une volupté si grande, qu'ils pleurent d'émotion en regardant leur bienfait. Égoïsme pur!
—Très-pur, j'en conviens, Alcibiade; il serait à désirer que tout le monde fût égoïste comme ce marin.
—Ah! oui, Maurice… Malheureusement c'est une classe d'égoïstes à part, et les adeptes sont peu nombreux, on ne les trouve que sur mer.
—Savez-vous le nom de ce pilote égoïste?
—Je l'ignore. Vous savez qu'à bord d'un vaisseau personne n'a un nom.
Un pilote s'appelle le Pilote. Cela suffit.
—Celui-ci, Alcibiade, dit Maurice en examinant avec attention son père,—est un type du marin méridional. Sa figure a la mobilité convulsive des marins du midi; je n'avais que treize ans lorsque j'ai quitté mon pays natal, mais tous les types de marins de Toulon me sont restés dans la mémoire.
Un jour ma mère me conduisit à bord d'un vaisseau à trois ponts qui revenait d'un long voyage. Nous allions demander des nouvelles de mon père à un brave officier nommé l'Infernet, qui était de Toulon. Je regardai tous les hommes du bord avec l'espoir de reconnaître, parmi eux, mon père que je n'avais vu qu'une fois. Ces figures mâles et vives me frappèrent.
Je me plaisais surtout à regarder l'Infernet, un vrai géant, avec un visage à la fois doux et terrible, comme le visage de la mer. Or, en ce moment, les traits de l'Infernet et de ses braves compagnons se retracent à mon souvenir, et, en examinant ce pilote, je retrouve dans son regard et dans les lignes agitées de sa face brune, la même expression d'énergie et de douceur. Je serais heureux d'apprendre que je ne me suis pas trompé.
En ce moment le cri: Une voile! retentit au sommet de la vigie, et sembla réveiller en sursaut le navire endormi dans la volupté sur le lit de l'Océan.
Tous les yeux n'eurent qu'un seul regard, et les lunettes se braquèrent sur l'horizon.
Sidore Brémond fit avec son bras droit un geste brusque, qui signifiait: au diable la voile!
Et s'arrachant violemment à son extase paternelle, il se pencha sur la mer, et mit sa main en auvent sur les yeux, pour mieux apercevoir le navire signalé.
Le commandant de l'Églé, jusqu'à cette heure invisible comme un dieu, apparut sur le pont, et déroulant une longue lunette, il l'appuya dans la maille d'une échelle, et regarda longtemps avec une singulière attention.
Le pilote balança nonchalamment sa tête, fit jaillir de ses lèvres serrées une syllabe sans lettres, et vint se placer à côté du commandant de l'Églé.
—Sidore, dit le commandant, tu as l'œil de la mer, regarde et dis-moi ton avis.
—Oui, mon commandant.
Le pilote ne se servit qu'un instant de la lunette, et il la rendit en regardant le capitaine d'un air significatif.
—Tu as bien vu, Sidore? dit celui-ci.
—Oh! trop bien, commandant. C'est un vaisseau à trois ponts; je l'ai vu de près à Aboukir; c'est le King-Georges.
—Vingt-quatre pièces de canon contre cent vingt, dit le commandant, on peut se battre.
On passe sous la première bordée, et nous sommes assez de monde pour réussir.
Sidore lança un regard sur son fils, et secoua la tête d'un air d'incrédulité.
—Comment! Sidore, tu doutes, toi, un loup de mer doublé et chevillé en cuivre! Tu veux passer devant l'Anglais sans le saluer?
—Il y a des cas, mon commandant, où il faut être impoli, même envers l'Anglais.
—Tu te fais poltron en vieillissant, mon brave Sidore.
—Je me fais prudent. Si nous n'étions que des hommes à bord, on a toujours la ressource de mettre le feu à la Sainte-Barbe, mais je n'aurai jamais le courage, mon commandant, de faire sauter toutes ces pauvres femmes avec nous.
—A la bonne heure! voilà une raison, mon brave Sidore. J'étais bien aise d'avoir ton avis, parce que tu es un protégé du premier Consul.
Le pilote redressa fièrement son torse et regarda son fils.
—Vite à la manœuvre, poursuivit le capitaine; il faut gouverner dans la direction de l'est…. A ton poste, Sidore Brémond.
Et faisant signe au second du navire d'approcher, il lui ordonna de faire descendre les passagères sur-le-champ et d'annoncer le branle-bas.
—Il se passe quelque chose d'étrange,—disait Alcibiade à Maurice.
Le capitaine parle au pilote. A coup sûr, cette voile de l'horizon ne cache pas un ami.
—Les femmes descendent en pleurant,—disait Maurice.
—Et les canonniers montent en riant, ajoutait Alcibiade; ceci devient sérieux.
Cependant l'Églé se couvrait de toutes ses voiles, pour ne pas laisser perdre un seul souffle de l'air, et sa proue, habilement dirigée, ne se tournait pas vers l'horizon, où le King-Georges voguait avec la pesanteur de ses trois ponts, de sa triple batterie et de ses mâts.
Le capitaine monta sur son banc de quart, et entouré des matelots, des soldats de marine et des déportés il leur dit:
—Mes enfants, l'Anglais est devant vous; si le combat s'engage, la République vous demande un sublime effort. L'ennemi peut compter nos hommes et nos canons, nous ne compterons pas les siens. Nous nous battrons jusqu'à la mort.
Le cri de Vive la République! retentit sur le pont, sur les vergues et dans les batteries.
On envahit la salle d'armes; les déportés se munirent de pistolets et de sabres d'abordage, et prirent leur rang de combat parmi les soldats de marine.
Alcibiade et Maurice s'étaient armés les premiers.
Après un tumulte effroyable, un religieux silence s'établit sur le pont.
Par intervalles, on entendait la voix du capitaine qui retentissait dans le porte-voix et commandait une manœuvre.
Les canonniers étaient à leurs pièces, et les grappins se dressaient, à tribord, comme des griffes de vautours.
Dans une immense éclaircie d'azur et de soleil, le King-Georges apparaissait comme une île sombre couverte d'une brume blanche et toute sillonnée d'éclairs.