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INVASIONS
DES SARRAZINS
EN FRANCE
ET
DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET EN SUISSE.
Ouvrage du même auteur se trouvant à la même librairie:
Monumens arabes, persans et turcs, du cabinet de M. le duc de Blacas et d’autres cabinets; considérés et décrits d’après leurs rapports avec les croyances, les mœurs et l’histoire des nations musulmanes.
Paris, 1828, deux vol. in-8o, avec dix planches. Prix: 18 fr.
IMPRIMERIE DE VEUVE DONDEY-DUPRÉ,
Rue Saint-Louis, No 46, au Marais.
INVASIONS
DES SARRAZINS
EN FRANCE
ET
DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE,
PENDANT LES 8e, 9e ET 10e SIÈCLES DE NOTRE ÈRE,
D'APRÈS LES AUTEURS CHRÉTIENS ET MAHOMÉTANS,
Par M. REINAUD,
MEMBRE DE L’INSTITUT (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES), CONSERVATEUR-ADJOINT DES MANUSCRITS ORIENTAUX DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE, ETC.
PARIS,
A LA LIBRAIRIE ORIENTALE DE Ve DONDEY-DUPRÉ,
Rue Vivienne, 2.
1836.
A
Monsieur Raynouard,
MEMBRE DE L’INSTITUT,
L’ILLUSTRE ÉDITEUR DES POÉSIES DES TROUBADOURS, LE RESTAURATEUR DES MONUMENS DE LA LITTÉRATURE ROMANE.
HOMMAGE DE SON CONFRÈRE.
INTRODUCTION.
Il fut un tems où la France était continuellement exposée aux attaques et aux violences d’un peuple étranger; et ce peuple, qui déjà avait subjugué l’Espagne et quelques autres contrées voisines, amenait avec lui un nouveau langage, une nouvelle religion et de nouvelles mœurs. Il s’agissait, pour la France et pour les pays de l’Europe qui n’avaient pas encore subi le joug, de savoir s’ils conserveraient tout ce que les hommes ont de plus cher: le culte, la patrie et les institutions.
On s’était plus d’une fois demandé quel était le caractère de ces attaques qui furent accompagnées de l’occupation d’une partie de notre territoire, d’où elles venaient, quelles en furent les circonstances et les vicissitudes. Les envahisseurs appartenaient-ils à une seule et même nation, à la nation arabe? ou bien remarquait-on dans leurs rangs des hommes de divers pays? Les envahisseurs, qui s’accordaient tous dans le même but, professaient-ils la même religion? ou bien y avait-il parmi eux des juifs, des idolâtres et même des chrétiens? Enfin, quels furent les résultats d’invasions si souvent répétées, et en reste-t-il encore des traces?
Une partie de ces questions avait déjà été plus d’une fois examinée; mais personne, ce nous semble, n’avait essayé de les envisager toutes et d’en tirer des conséquences générales[1]. Pour traiter un pareil sujet dans toute son étendue, il était indispensable de réunir aux témoignages des écrivains chrétiens occidentaux, ceux des écrivains arabes; aux témoignages des peuples vaincus, ceux des peuples vainqueurs.
Depuis bien des années on avait remarqué l’insuffisance des récits des écrivains de l’Europe chrétienne. L’époque des invasions des Sarrazins en France se lie précisément aux tems les plus désastreux et les plus obscurs de notre histoire. Lorsque ces invasions commencèrent, vers l’an 712 de notre ère, la France était morcelée entre les Francs du Nord, lesquels occupaient la Neustrie, l’Austrasie et la Bourgogne; les Francs du Midi, qui étaient maîtres de l’Aquitaine, depuis la Loire jusqu’aux Pyrénées, et les débris des Visigoths qui avaient conservé une partie du Languedoc et de la Provence. Or, depuis long-tems la faiblesse des souverains et l’ambition des grands avaient mis le désordre dans le gouvernement et dans la société; une foule d’intérêts divers partageaient les populations. Aussi, ne nous est-il parvenu que des notions très-imparfaites sur cette partie de nos annales. Avec Pepin et Charlemagne, à mesure que l’unité politique se rétablit, l’horizon historique s’étend et s’éclaire d’une lumière nouvelle; mais dès lors les Sarrazins sont repoussés loin de notre territoire. Lorsqu’ensuite, sous les fils de Louis-le-Débonnaire et leurs descendans, les Sarrazins se montrèrent de nouveau en-deçà de nos frontières, l’anarchie et tous les maux qui en sont la suite avaient encore fondu sur notre belle patrie. Aussi, l’horizon historique recommença-t-il à se rembrunir, à tel point que la France, étant alors devenue comme un vaste champ de pillage et de massacre, où les Sarrazins, les Normands et les Hongrois s’étaient donné rendez-vous, on a souvent de la peine à démêler ce qui fut l’ouvrage des uns et ce qui fut l’ouvrage des autres.
Le récit des écrivains arabes sur des tems si éloignés, surtout pour ce qui concerne les invasions des Sarrazins en France, n’est pas toujours plus satisfaisant. Les auteurs arabes, ceux du moins dont les ouvrages nous sont parvenus, ont écrit long-tems après les événemens. Sans doute il y eut dès l’origine, parmi les conquérans, des hommes empressés de transmettre à la postérité des faits si merveilleux, si honorables en général pour la nation arabe. La bibliographie orientale fait mention d’une histoire de Moussa, conquérant de l’Espagne, écrite par son petit-fils[2], et d’un poème sur Tarec, rival de gloire de Moussa, composé également deux générations après lui[3]. Mais le récit que ces hommes laissèrent par écrit était sans doute bien imparfait, puisque les auteurs postérieurs ont le plus souvent l’air de parler d’après des traditions orales[4]. Il ne faut pas oublier que les Arabes, à cette époque d’enthousiasme et de gloire, étaient presque uniquement occupés de ce qui pouvait relever l’éclat de leur religion. La seule branche de la littérature qui attirât leurs hommages était la poésie. Aussi, la même disette de monumens se fait-elle sentir pour les exploits et les succès des conquérans de la Syrie, de l’Égypte et du reste de l’Ancien-Monde.
Les récits historiques des Arabes, surtout en ce qui se rapporte à notre sujet, sont postérieurs au neuvième siècle de notre ère, et appartiennent par conséquent à une époque où le souvenir des événemens était en partie effacé. Il y a d’ailleurs des séries considérables de faits dont ils n’ont rien dit.
Les Arabes avaient bien des moyens de connaître l’intérieur de la France et des contrées voisines. Ils en occupèrent long-tems une partie; plus tard, les relations qu’ils entretinrent avec ces pays furent presque continuelles. On verra, dans le cours de cet ouvrage, qu’indépendamment des incursions à main armée qu’ils y faisaient, des ambassadeurs se rendaient fréquemment d’une contrée à l’autre. On sait d’ailleurs, par Massoudi, que vers l’an 939 de Jésus-Christ, un évêque de Gironne, en Catalogne, appelé Godmar, ayant été envoyé en députation auprès du khalife de Cordoue, Abd-alrahman III, composa, pour Hakam, fils et héritier présomptif du prince, et connu par son zèle éclairé pour tous les genres de lumières, une Histoire de France depuis Clovis jusqu’à son tems[5]. La Catalogne, depuis Charlemagne, était sous la domination française, et l’évêque de Gironne reconnaissait l’autorité de Louis-d’Outremer; ainsi on peut croire que cette Histoire de France était exacte. Massoudi déclare avoir vu un exemplaire de cet ouvrage en Égypte; malheureusement il ne nous est connu que par le peu de mots qu’il en dit.
Une cause qui dut rebuter les écrivains arabes eux-mêmes, ce fut la multitude de noms d’hommes et de lieux qui se présentaient sous leur plume, et qui étaient nouveaux pour leurs lecteurs. Les Arabes, en écrivant, ne sont pas dans l’usage de marquer les voyelles; quelquefois même, pour les lettres de l’alphabet qui se ressemblent, les copistes omettent les points placés en-dessus ou en-dessous qui doivent servir à les distinguer. Aussi un grand nombre des noms propres qui n’ont pas d’analogue dans leur langue, sont-ils méconnaissables pour les nationaux eux-mêmes.
A défaut d’autres témoignages, les monnaies frappées par les vainqueurs auraient pu être de la plus grande utilité. On sait de quel secours, en général, sont ces monumens pour fixer les noms d’hommes et de lieux, ainsi que les dates. Mais jusqu’au dixième siècle, les Sarrazins d’Espagne et de France ne connurent qu’un hôtel des monnaies, celui de Cordoue; et les monnaies antérieures à cette époque, qui nous sont parvenues, renferment seulement quelques passages de l’Alcoran, sans nom de souverain ni de gouverneur de province.
On peut juger par là des nombreuses difficultés que présentent les premiers tems de l’établissement des Sarrazins en Espagne, et à plus forte raison de leur établissement en France. Il existe, au sujet de l’occupation de l’Espagne par les Maures, un ouvrage espagnol publié il y a quelques années et qui renferme des renseignemens précieux. C’est l’Histoire de la domination des Arabes en Espagne par Conde[6]. L’auteur a eu à sa disposition les manuscrits arabes de la bibliothèque de l’Escurial et de quelques bibliothèques particulières d’Espagne; et bien que certains écrits qui se trouvent à la Bibliothèque royale de Paris lui soient restés inconnus, il a, en général, puisé à des sources plus abondantes qu’il ne serait possible de le faire ailleurs. Malheureusement Conde n’a pas eu le tems de mettre la dernière main à son travail. Peut-être aussi manquait-il de la critique nécessaire pour une tâche aussi difficile. On peut citer un autre ouvrage espagnol que Conde paraît n’avoir pas connu, et qui lui aurait été fort utile. C’est un recueil de lettres servant à éclaircir l’histoire de l’Espagne sous les Arabes[7]. Cet ouvrage, publié à Madrid en 1796, est destiné à combattre certains passages du douzième volume de l’Histoire d’Espagne de Masdeu. L’auteur laisse trop souvent percer l’envie qu’il a de trouver en faute l’écrivain qu’il attaque. D’ailleurs une partie des passages arabes qu’il allégue paraissent altérés. Néanmoins il fait souvent preuve de beaucoup de sagacité; et les questions qu’il soulève au sujet des différentes races dont se composaient les armées des conquérans, des diverses religions qu’ils professaient, des déchiremens qui furent la suite presque immédiate d’élémens aussi hétérogènes, auraient mérité de fixer l’attention de Conde.
En nous livrant à ce travail, nous ne nous sommes pas dissimulé les nombreux obstacles qui devaient ralentir notre marche; mais il nous a semblé qu’il était possible d’ajouter à la masse des faits déjà connus. Une autre circonstance nous a encouragé; c’est que, même pour certaines expéditions des Sarrazins sur lesquelles il n’existe d’autres ressources que les témoignages des écrivains chrétiens du pays, nous avons cru pouvoir aller beaucoup plus loin que les Muratori, les dom Bouquet et d’autres érudits non moins éminens.
Voici la marche que nous avons suivie. Au milieu des récits souvent incohérens que l’histoire nous a conservés, nous avons tâché de démêler les témoignages contemporains, ou du moins les témoignages les plus rapprochés des événemens. Sous ce rapport, nous devons nous hâter de dire que les récits des écrivains chrétiens de l’époque, quelque défectueux qu’ils soient, nous ont paru, en général, dignes de beaucoup de considération. Quand ces témoignages et ceux des Arabes s’accordent ensemble, nous avons cru y reconnaître le caractère de la vérité; quand ils ne s’accordent pas, nous les avons rapportés les uns et les autres, en indiquant ce qui nous paraissait le plus probable. Nous avons d’ailleurs, autant qu’il nous a été possible, puisé aux sources. Pour les auteurs originaux que nous n’avons pu consulter, nous avons eu soin d’en avertir; c’est ce qui nous est arrivé pour certains événemens que Conde a fait connaître d’après les écrivains arabes. Sans doute, il eût mieux valu pouvoir vérifier ces faits sur les originaux eux-mêmes, qui doivent exister encore en Espagne. Mais Conde a négligé ordinairement d’indiquer les ouvrages auxquels il faisait des emprunts[8].
A la fin de l’ouvrage, nous parlons des différens peuples qui, mêlés aux Arabes, furent sur le point de soumettre toute l’Europe aux lois de l’Alcoran. Pour le moment, il nous suffit de dire que nous avons désigné ces peuples, tantôt par le nom générique de Sarrazins, mot dont l’origine n’est pas bien connue, mais qui s’appliquait alors aux nomades en général; tantôt par celui de Maures, parce que c’est par l’Afrique que les Arabes s’introduisirent en Espagne, et que beaucoup de guerriers africains se joignirent à eux. Nous avons eu soin d’ailleurs de distinguer les invasions des Sarrazins de celles des Normands, des Hongrois et des autres peuples barbares, qui, après la mort de Charlemagne, fondirent de toutes parts sur les provinces de son vaste empire, et s’en disputèrent les tristes lambeaux.
A l’époque où les Sarrazins traversaient la France, le fer et la flamme à la main, et dévastaient le nord de l’Italie et la Suisse, d’autres bandes, venues des mêmes contrées, régnaient en maîtres dans la Sicile et la partie méridionale de l’Italie. Ces dernières invasions se détachant tout-à-fait des premières, nous avons dû nous borner à indiquer l’influence que des attaques, disséminées sur un si large théâtre, exercèrent quelquefois les unes sur les autres.
Il existe dans les divers pays qui ont été occupés, plus ou moins long-tems, par les Sarrazins, des traditions relatives à cette occupation même. Ici, on montre l’emplacement d’une forteresse d’où ils répandaient la terreur dans les campagnes voisines. Là, est le passage d’une rivière où ils rançonnaient les habitans du pays. Dans cette vallée est une grotte où ils avaient coutume d’enfermer leur butin. Sur ces montagnes est une suite de tours du haut desquelles leurs bandes formidables, au moyen de signaux particuliers, étaient dans l’usage de concerter leurs mouvemens. Pour celles de ces traditions qui ne reposent sur aucun monument contemporain, nous nous sommes cru dispensé d’en parler. Nous citerons, comme exemple, l’opinion qui a cours au sujet de Castel-Sarrazin, nom d’une ville située sur les bords de la Garonne. Il n’est presque personne, surtout dans le midi de la France, qui n’ait la conviction que cette place a été ainsi appelée parce qu’elle servit jadis de position fortifiée aux Sarrazins; et cependant cette dénomination n’est qu’une altération d’un nom jadis en usage dans le pays[9].
Nous avons également évité de nous appesantir sur certains épisodes, au sujet desquels des écrivains postérieurs n’ont pas craint de donner les détails les plus circonstanciés, et dont les auteurs contemporains n’ont quelquefois pas dit un seul mot. Ces épisodes sont l’ouvrage de quelques esprits amis du merveilleux, notamment des auteurs de romans de chevalerie, ou bien ils reposent sur des opinions évidemment erronées; il nous a semblé qu’il suffisait d’en indiquer l’objet et la source.
A cette occasion nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots de certains de ces épisodes, qui tiennent directement à notre sujet, et qui, ayant servi de base à une partie des monumens de notre vieille littérature, formèrent long-tems l’opinion générale de nos pères.
Les Sarrazins sont souvent appelés par les écrivains contemporains du nom de payens, parce qu’on remarquait dans leurs rangs beaucoup d’idolâtres, et parce que d’ailleurs, aux yeux du vulgaire ignorant, les disciples de Mahomet rendaient au fondateur de leur religion un culte divin. Plus tard, à l’époque des croisades, lorsque les restes du paganisme furent éteints en Europe, les chrétiens d’Occident, n’ayant plus d’ennemis à combattre que les musulmans, les mots islamisme et paganisme devinrent synonymes; et on appela indifféremment du nom de payens et de Sarrazins, non seulement les sectateurs de l’Alcoran, mais encore les peuples idolâtres antérieurs à Mahomet, tels que les Francs qui avaient envahi la France, avant Clovis, et même les Grecs et les Romains. Un chapitre de la chronique de Guillaume de Nangis commence ainsi: «Ci commencent les chroniques de tous les rois de France, chrétiens et sarrazins[10].»
Par une idée analogue, dans le roman français de Parthenopeus, dont l’action est censée se passer sous Clovis, plusieurs chefs sarrazins se trouvent en scène[11]. Il n’est pas étonnant d’après cela que, dans plus d’un écrit du moyen-âge, les restes imposans de la domination romaine à Orange, à Lyon, à Vienne en Dauphiné, portent le nom d’ouvrage sarrazin. Il n’est pas étonnant non plus qu’à la fin le nom sarrazin eût couvert tous les autres noms, et que les véritables sources de notre histoire étant négligées, les longues guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne contre les peuples de la Germanie, eussent, pour ainsi dire, disparu sous les interminables récits de leurs exploits, la plupart fabuleux, contre les disciples du prophète des Arabes.
Ce ne fut pas la seule source d’erreurs: le grand nom de Charlemagne avait fini par éclipser les noms de ses indignes successeurs, et même ceux de son aïeul Charles-Martel et de son père Pepin. Plusieurs auteurs de romans de chevalerie, et après eux, la plupart des chroniqueurs, mirent sur le compte de ce prince les événemens les plus importans qui l’avaient précédé ou suivi. C’est ainsi que la prétendue chronique de l’archevêque Turpin[12] place sous le règne de Charlemagne l’ensemble des invasions sarrazines en France, à partir de Charles-Martel jusqu’au dixième siècle, et même le mouvement qui, vers la fin du onzième siècle, précipita les guerriers de la France en Espagne, pour secourir les chrétiens de la Péninsule, menacés à la fois par les musulmans du pays et les populations armées de l’Afrique[13]. Il en est à peu près de même du roman de Philomène[14], qui suppose sous Charlemagne les Sarrazins maîtres de tout le midi de la France, à peu près comme ils l’avaient été un moment sous Charles-Martel, et qui fait honneur à Charlemagne de leur expulsion opérée long-tems avant lui. Il n’est pas besoin d’ajouter que chacun de ces écrivains, en déplaçant ainsi les événemens, a employé dans ses tableaux les couleurs qui étaient propres à son tems.
D’un autre côté, des auteurs qui écrivaient au moment de la lutte de nos rois avec leurs principaux vassaux, tout en plaçant arbitrairement les événemens dont nous parlons sous les règnes de Pepin et de Charlemagne, ont attribué l’honneur du triomphe aux aïeux vrais ou supposés des seigneurs de qui ils dépendaient. C’est l’idée qui domine dans le poème de Guillaume au-court-nez, ainsi appelé du nom de Guillaume comte de Toulouse, qui en est le principal héros, et à qui le poète attribue le mérite d’avoir chassé les Sarrazins de Nismes, d’Orange et d’autres cités du midi de la France[15]. C’était une manière de célébrer la part réelle que les guerriers de ces contrées prirent plus tard, non seulement à l’entière expulsion des mahométans, mais à la conquête successive de l’Espagne sous les Maures.
On comprend à quel point ces récits, amplifiés dans la suite par les poètes italiens, notamment par l’Arioste, durent égarer les esprits. Voici une autre source de confusion. On sait que les Hongrois, dans la première moitié du dixième siècle, quittant les bords du Danube où était établie leur demeure, franchirent les barrières du Rhin, et mirent presque toute la France à feu et à sang. Leurs brigandages, par le vaste théâtre où ils s’exercèrent autant que par leurs effets désastreux, rappelèrent l’invasion des Vandales, qui, cinq cents ans auparavant, étaient partis des mêmes lieux et avaient, par rapport à la France, suivi presque les mêmes chemins. Or, dans les rangs des Hongrois, se trouvaient plusieurs tribus slaves appelées Venèdes ou Wendes. Il paraît que les écrivains allemands et français, particulièrement les poètes, voulant établir un rapprochement entre les Hongrois et les Vandales, dont le nom désigne encore tout ce que la barbarie peut enfanter de plus monstrueux, s’attachèrent de préférence au mot Wandes, qu’ils écrivirent aussi Vandres et Vandales, et l’appliquèrent aux Hongrois. Jacques de Guise, écrivain belge du quatorzième siècle[16], parlant des peuples qui, aux huitième, neuvième et dixième siècles, couvrirent la France de ruines, dit que le mot Vandale, dans les langues du Nord, est synonyme de coureur et de vagabond; et que, comme ces peuples, avant de se fixer dans un pays, couraient d’une contrée à l’autre, on les avait tous compris sous cette dénomination[17].
Jacques de Guise paraît surtout avoir fait des emprunts au roman de Garin le Loherain, poème français composé vers le douzième siècle[18]. Dans le roman de Garin, l’invasion des Vandales est placée sous Charles-Martel, et les héros du poème sont censés avoir fait plus tard partie des paladins de Charlemagne[19]. Mais d’un côté, le poète raconte le martyre de saint Nicaise, évêque de Rheims, et la mort de saint Loup, évêque de Troyes, deux prélats qui vivaient au cinquième siècle; d’un autre côté, les détails du poème appartiennent au dixième siècle, et même aux siècles postérieurs. En effet, au moment où se passe l’action, Paris obéissait à un duc particulier, et le roi de France s’était retiré à Laon. Le pays situé entre la Champagne et l’Alsace, et d’où le principal héros du poème a reçu son surnom de Loherain, portait déjà le nom de Lotharingia ou de Lorraine, mot dérivé du nom de Lothaire, petit-fils de Charlemagne. De plus, il existait des ducs particuliers de Metz et d’autres villes; ajoutez à cela que, dans le poème, les Vandales sont quelquefois nommés Hongres ou Hongrois. Enfin, les Sarrazins étaient alors maîtres de la Maurienne, appelée aujourd’hui Savoie[20].
Maintenant, il se présente une question. Les Sarrazins furent-ils entièrement étrangers aux invasions du peuple appelé du nom de Vandales? et s’ils n’y furent pas étrangers, quelle est la part qu’on doit leur attribuer? De cette question, dépend la fixation des limites entre lesquelles les courses des Sarrazins eurent lieu. Plusieurs passages de martyrologes et de légendes de saints, à la vérité, d’une origine postérieure au huitième siècle, font mention, à ce même siècle, d’églises détruites et de saints personnages mis à mort par les Vandales. Or, sous les règnes de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne, les contrées situées entre le Rhin, les Pyrénées, les Alpes et la mer, n’eurent à souffrir des incursions d’aucun autre peuple étranger que les Sarrazins. D’un autre côté, les Vandales, dans le roman de Garin, la chronique de Jacques de Guise et le roman du Renard le contrefait, sont plus d’une fois appelés Sarrazins. Enfin, les véritables Sarrazins, notamment les Sarrazins d’Afrique, sont quelquefois appelés Vandales, sans doute par allusion aux Vandales qui avaient été conduits en Afrique par Genseric[21].
La question fut examinée, il y a cent cinquante ans, par le P. Lecointe, dans son histoire ecclésiastique de France[22]. Ce savant oratorien n’hésita pas à voir des Sarrazins dans les Vandales, et son opinion fut adoptée par dom Mabillon, le P. Pagi, dom Vaissette, dom Bouquet, en un mot par les hommes les plus érudits. Mais, c’est dans les derniers tems seulement, qu’on s’est occupé de mettre en lumière les monumens de notre vieille littérature, où les invasions des Vandales sont décrites avec le plus de détail et de suite. Ces ouvrages supposent que les Vandales envahirent non seulement le midi et le centre de la France, où les Sarrazins ont réellement pénétré, mais encore les environs de Paris, la Lorraine, la Flandre et les divers pays riverains du Rhin, qui n’ont jamais vu flotter l’étendard du prophète. C’est le cas de dire que ce qui prouve trop, ne prouve quelquefois rien.
Nous le répétons: aucun des témoignages relatifs à l’invasion d’un peuple vandale en France, au huitième siècle, n’est contemporain. Tous ces témoignages sont postérieurs au dixième siècle. Là, où les Vandales sont appelés Sarrazins, le mot sarrazin ne peut-il pas être synonyme de payen. Déjà, dom Mabillon[23] et dom Vaissette[24] avaient remarqué que certains faits, relatifs aux prétendus Vandales du huitième siècle, appartenaient à une autre époque[25].
En vain dira-t-on que ces faits ont été admis dans les grandes chroniques de Saint-Denis, qui jouirent de la plus haute estime chez nos pères. Les chroniques de Saint-Denis n’ont commencé à être mises par écrit, que vers le milieu du douzième siècle; et pour les événemens antérieurs, le rédacteur s’est borné à reproduire les récits qui avaient cours de son tems. N’a-t-il pas également adopté les contes absurdes de la chronique de Turpin?
Tout cela vient à l’appui de ce qu’on savait déjà. C’est que, pendant long-tems, les véritables sources de notre histoire restèrent délaissées, et que jusqu’au dix-septième siècle, c’est-à-dire jusqu’au rétablissement des études historiques, le roman de Garin et les ouvrages analogues furent presque les seules autorités consultées. C’est là ce qui explique la confusion qui avait passé des romans dans les chroniques, et des chroniques dans beaucoup de légendes de saints.
Maintenant, revenons à notre ouvrage. Il ne s’agit pas ici de ces sujets qui ne forment qu’un objet de curiosité ou qui n’intéressent que de petites localités. Pendant plus ou moins long-tems, une grande partie de la France fut en proie aux funestes effets des invasions des Sarrazins. Plus tard, ces effets se firent sentir en Savoie, en Piémont et en Suisse; et les barbares occupèrent les lieux les mieux fortifiés du centre de l’Europe, depuis le golfe de Saint-Tropès jusqu’au lac de Constance, depuis le Rhône et le mont Jura jusqu’aux plaines du Mont-Ferrat et de la Lombardie. Sans doute le souvenir des ravages faits par les Sarrazins ne fut pas étranger aux guerres des croisades, à ce mouvement général, qui précipita l’Europe chrétienne sur l’Asie et l’Afrique, et qui mit pendant plusieurs siècles en présence l’Évangile et l’Alcoran. D’ailleurs, dans toutes les contrées occupées par les Sarrazins, et même au-delà, le nom sarrazin est resté présent à tous les esprits, et il se mêle encore aux diverses traditions de l’antiquité et du moyen-âge.
Les faits sont disposés dans un ordre chronologique. Si quelques événemens ont échappé à nos recherches, il sera facile de les insérer à leur place; s’il y en a qui ne soient pas présentés sous leur véritable jour, on pourra leur restituer leur vrai caractère. A cet égard, nous invoquons le zèle et les lumières des personnes que de si grands événemens ne trouveront pas indifférentes, et qui, à portée des lieux mêmes où les faits se passèrent, auront à leur disposition des documens inconnus. L’écrit que nous publions, et qui, bien qu’assez court, nous a coûté de longues recherches, peut être considéré comme le cadre où viendront successivement prendre place les divers épisodes du sujet que nous traitons. La longue distance qui nous sépare de ces tems éloignés ne permet pas d’espérer qu’on parvienne à remplir toutes les lacunes qui existent encore; mais sans doute il se présentera de nouveaux faits. Dans tous les cas, si on jugeait que cet écrit a jeté quelque lumière sur la partie la plus obscure et la plus difficile de nos annales, nous nous croirons suffisamment dédommagé de toutes nos peines.
L’ouvrage est divisé en quatre parties. Dans la première, il est parlé des invasions des Sarrazins, venant surtout d’Espagne, à travers les Pyrénées, jusqu’à leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc par Pepin-le-Bref, en 759. La deuxième partie est consacrée aux invasions des Sarrazins venant par terre et par mer, jusqu’à leur établissement sur les côtes de Provence, vers l’an 889. La troisième fait voir comment les mahométans pénétrèrent par la Provence en Dauphiné, en Savoie, en Piémont et dans la Suisse. Nous montrons, dans la quatrième, quel fut le caractère général de ces invasions, et quelles en furent les suites.
PREMIÈRE PARTIE.
PREMIÈRES INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE JUSQU’A LEUR EXPULSION DE NARBONNE ET DE TOUT LE LANGUEDOC, EN 759.
Un auteur arabe, racontant la conquête de l’Espagne par ses compatriotes, rapporte d’abord ces paroles, qu’il place dans la bouche de Mahomet: «Les royaumes du monde se sont présentés devant moi, et mes yeux ont franchi la distance de l’Orient et de l’Occident. Tout ce que j’ai vu fera partie de la domination de mon peuple[26].» On put croire, en effet, que tout l’univers allait fléchir sous le joug du prophète. En quelques années, la Mésopotamie, la Syrie, la Perse, l’Égypte et l’Afrique jusqu’à l’Océan atlantique, furent soumises par le glaive. D’une part, les guerriers arabes envahissaient l’Espagne, et, s’avançant à travers la France, menaçaient de subjuguer le reste de l’Europe; de l’autre, franchissant l’Oxus et l’Indus, ils semblaient ne vouloir reconnaître d’autres bornes que celles que la nature elle-même a données à la terre que nous habitons.
Le centre de cet immense empire était en Syrie, dans l’antique ville de Damas. La souveraine puissance, tant pour le spirituel que pour le temporel, se trouvait entre les mains des khalifes ommiades; celui qui régnait alors se nommait Valid.
Les Arabes, en pénétrant dans l’Afrique, avaient rencontré dans l’intérieur, particulièrement dans les chaînes du mont Atlas, d’innombrables tribus nomades, appelées du nom général de Berbers. Ces peuplades, qui avaient successivement défendu leur liberté contre les Carthaginois et les Romains, professaient, les unes le judaïsme, les autres le christianisme, quelques-unes le culte des idoles. La plupart de ces peuplades parlaient une langue particulière appelée le berber, qui subsiste encore. Mais quelques-unes faisaient usage d’un langage qui se rapprochait de l’arabe, de l’hébreu et du phénicien[27], soit que ces tribus fussent des restes des peuples du pays de Chanaan et de la Phénicie qui, du tems de Josué et dans les tems postérieurs, s’embarquèrent pour les parages d’Afrique[28], soit que, comme le disent les plus savans d’entre les écrivains arabes, dans les premiers siècles de notre ère, plusieurs tribus de l’Yémen ou Arabie Heureuse, qui professaient le judaïsme, ayant été obligées de s’expatrier pour échapper aux persécutions des Éthiopiens, alors maîtres de cette partie de la presqu’île, se fussent réfugiées à travers les provinces romaines dans ces régions éloignées[29]: quoi qu’il en soit, ces rapports de langage ne contribuèrent pas peu à hâter les succès des Arabes; et, bien que les Berbers continuassent en général à professer la religion qu’ils avaient suivie jusque-là, ils furent d’un immense secours aux vainqueurs pour les nouvelles conquêtes qu’ils étaient sur le point d’entreprendre. En effet, les uns et les autres étaient habitués à la vie nomade, à une vie dure et sauvage, qui se prêtait admirablement à une guerre d’enthousiasme et de triomphes.
Dès que la puissance des vainqueurs en Afrique commença à être affermie, ils songèrent à traverser le petit détroit qui sépare cette partie du monde de l’Europe. On était alors dans l’année 710. Celui qui gouvernait l’Afrique au nom du khalife s’appelait Moussa, fils de Nossayr. Né dans les dernières années du règne du khalife Omar, Moussa avait pour ainsi dire sucé avec le lait les idées de prosélytisme et de guerre qui caractérisaient l’islamisme. Il était alors âgé de près de quatre-vingts ans; mais il avait encore toute l’ardeur d’un jeune guerrier. Quant à l’Espagne, elle était au pouvoir des Goths, et le prince qui régnait s’appelait Rodéric. La monarchie des Goths, qui comprenait dans ses limites le Roussillon et une partie du Languedoc et de la Provence, renfermait des villes florissantes, des armées nombreuses. Mais l’esprit de faction s’était emparé de chacun, et la corruption générale avait énervé les courages. Il était facile de voir qu’un royaume, en apparence très-puissant, succomberait devant un petit nombre d’enthousiastes et de sectaires, excités par la soif du butin et qui se croyaient envoyés de Dieu même.
Moussa fit faire une première tentative par quelques Berbers, qui, débarquant au lieu où fut bâti plus tard Tharifa[30], parcoururent les côtes de l’Andalousie, enlevant les troupeaux et pillant les villes ouvertes. Comme les Berbers ne rencontrèrent pas de résistance, Moussa, l’année suivante (711), fit partir une nouvelle expédition beaucoup plus nombreuse. Celle-ci, composée de douze mille hommes, presque tous Berbers, était commandée par son affranchi Tharec, fils de Zyad, le même qui donna son nom au rocher de Gibraltar, près duquel il débarqua[31]. Pour les musulmans pieux, la guerre qu’on allait entreprendre devait accroître le nombre des fidèles, et ils s’assuraient à eux-mêmes le paradis; pour ceux qui ne visaient qu’à la gloire, aux richesses ou aux plaisirs, ils entraient dans un pays riche et fertile, où ils trouveraient tout ce qui excite ordinairement les désirs des hommes.
La petite armée de Tharec suffit pour renverser l’armée des Goths. Le roi fut vaincu, et sa tête envoyée comme trophée à la cour de Damas. En moins d’un an, Tharec s’empara de Cordoue, de Malaga et de Tolède. Un écrivain arabe rapporte que, pour inspirer plus de terreur, il avait fait tuer quelques-uns de ses captifs, et après les avoir fait cuire, les avait donnés à manger à ses soldats[32]. Une des principales causes de ces succès sans exemple, ce fut l’appui que les vainqueurs trouvèrent dans les juifs, alors très-nombreux en Espagne. Les juifs étaient impatiens de se venger des vexations auxquelles ils étaient en butte de la part des chrétiens, et d’ailleurs ils voyaient des frères dans une partie des conquérans.
A la nouvelle de progrès si glorieux, Moussa éprouva le désir d’en partager l’honneur. Il accourut du fond de l’Afrique avec une autre armée composée d’Arabes et de Berbers, comptant d’autant plus sur le succès, qu’on remarquait dans ses rangs un des compagnons du prophète, âgé de près de cent ans, et plusieurs enfans des compagnons de Mahomet. Moussa porta ses pas d’un autre côté que son lieutenant, et subjugua successivement Mérida, Saragosse et d’autres cités. Puis se disposant à s’éloigner encore plus du centre de ses forces, il prit avec lui une troupe d’élite armée à la légère. Les fantassins, du reste en petit nombre, ne portaient que leurs armes. Les cavaliers, qui formaient la meilleure portion de l’armée, et qui étaient montés en partie sur les chevaux des vaincus, n’avaient avec leurs armes qu’un petit sac pour les provisions et une écuelle en cuivre. Chaque escadron et chaque bataillon reçut un nombre déterminé de mulets pour le transport des bagages.
Suivant les auteurs arabes, Moussa porta ses courses jusqu’en France. A Narbonne, il trouva dans une église sept statues équestres en argent; et, à Carcassonne, l’église de Sainte-Marie offrit à son avidité sept colonnes d’argent de grandeur colossale[33]. Les Arabes donnent à la France le surnom de grande terre, désignant par là toute la contrée située entre les Pyrénées, les Alpes, l’Océan, l’Elbe et l’empire grec, vaste contrée, qui en effet répond à la France du tems de Charles-Martel, de Pepin, et surtout de Charlemagne, et où, suivant la remarque des auteurs arabes, il se parlait un grand nombre de langues.
Ce qui étonnait le plus les chrétiens, c’était de voir leurs ennemis presque partout en même tems. Quand un pays se soumettait de lui-même, les vainqueurs respectaient les propriétés et le culte établi. Seulement ils s’emparaient d’une partie des églises qu’ils convertissaient en mosquées, et prenaient les richesses des églises, les terres vacantes, et les biens dont les propriétaires s’étaient expatriés: ils s’emparaient également des armes et des chevaux qui leur étaient si utiles dans cette carrière de guerres et d’aventures continuelles; enfin ils imposaient aux habitans un tribut qui variait suivant les circonstances, et ils se faisaient donner des otages comme un garant de fidélité. Pour les pays qui ne s’étaient soumis qu’à la force, ils étaient exposés à toute la violence de la conquête, et le tribut qui leur était imposé s’élevait au double des autres[34]. Quelquefois les vainqueurs jugeaient nécessaire de laisser une garnison; et cette garnison se composait en partie de juifs espagnols dont la haine pour les chrétiens était un gage assuré de dévouement.
Les auteurs arabes ajoutent que le projet de Moussa était de s’en retourner à Damas auprès du khalife son maître, à travers l’Allemagne, le détroit de Constantinople et l’Asie-Mineure, menaçant de ne faire de la mer Méditerranée qu’un grand lac qui aurait servi de voie de communication aux diverses provinces de cet immense empire[35].
Quant aux auteurs chrétiens, ils ne font aucune mention de l’entrée de Moussa en France, et il est probable que cette invasion se borna à quelques légères incursions. Mais il est certain que la chrétienté courait en ce moment le plus grand danger, et l’on frémit à l’idée de ce qui aurait pu arriver, si la discorde ne s’était mise de bonne heure parmi les vainqueurs.
Moussa, dès l’origine de la conquête de l’Espagne, avait vu avec un vif sentiment de jalousie la gloire dont se couvrait son lieutenant Tharec. D’ailleurs il aurait voulu s’approprier la meilleure partie du butin, se réservant de satisfaire, par le don de quelques objets précieux, au précepte de l’Alcoran qui attribue au souverain le cinquième des richesses prises sur l’ennemi. Tharec, au contraire, qui désirait exécuter le précepte dans toute sa rigueur, mettait fidèlement le cinquième du butin à part, et distribuait le reste aux soldats. La querelle en vint au point que le khalife crut devoir appeler les deux rivaux devant son tribunal.
La conquête de l’Espagne et d’une partie du Languedoc s’était faite en moins de deux ans. Moussa choisit pour le remplacer dans les pays subjugués son fils Abd-alazyz, qui fixa sa résidence à Séville, et il le mit sous la surveillance d’un autre de ses fils, à qui il avait donné le gouvernement de l’Afrique. Celui-ci résidait à Cayroan, ville située à quelques journées de Tunis, dans l’intérieur des terres.
Comme Moussa n’avait pas à sa disposition de flotte qui pût le conduire en Syrie, il prit la voie de terre. Traversant le détroit de Gibraltar, il longea la côte d’Afrique jusqu’en Egypte. Il était suivi des otages, au nombre de trente mille, qu’il s’était fait livrer par les peuples vaincus. Parmi ces otages, on remarquait quatre cents personnes choisies dans les familles les plus illustres, et qui, au rapport des auteurs arabes, avaient le droit de porter une ceinture et une couronne d’or. Quant au butin, il était immense. Une partie était portée sur des chars, une autre à dos d’animaux[36].
Le débat entre Moussa et son lieutenant n’était pas encore réglé, lorsque le khalife Valid mourut. On était alors en 715. Soliman, frère et successeur de Valid, qui s’était laissé prévenir contre Moussa, accueillit fort mal le vieux guerrier; et non content de le soumettre à une amende très-forte pour laquelle le vainqueur de l’Espagne fut obligé de recourir à la générosité de ses amis, il déclara une guerre implacable à ses enfans. Abd-alazyz, gouverneur de l’Espagne, après s’être distingué par sa bravoure, se faisait chérir par sa justice et sa douceur envers les vaincus. Mais Abd-alazyz, à l’exemple de plusieurs d’entre ses compagnons, s’était empressé d’épouser une femme du pays. Celle dont il fit choix était la veuve même de Roderic. Ses égards pour son épouse et le soin qu’il avait de ménager les peuples confiés à sa garde, fournirent à ses ennemis un prétexte pour l’accuser d’aspirer au trône. Il fut mis à mort, et sa tête ayant été envoyée dans du camphre à Damas, le khalife ne craignit pas de la montrer à Moussa, que tant d’ingratitude n’avait pas encore fait renoncer à ses projets d’ambition. A ce spectacle, le père, saisi d’horreur, maudit le jour où il avait sacrifié son repos et son sang pour des maîtres aussi barbares, et alla mourir dans son pays, aux environs de Médine. Quant à Tharec, il finit ses jours dans l’obscurité.
Ces événemens jetèrent quelque trouble parmi les conquérans, et leurs progrès durent s’en ressentir. D’ailleurs l’attention du khalife et des Sarrazins d’Asie et d’Afrique était alors portée vers Constantinople, qui était assiégée par une armée de cent vingt mille guerriers et une flotte de dix-huit cent voiles, venue des ports de Syrie et d’Egypte. Cependant les auteurs arabes[37] font mention de quelques nouvelles incursions faites en Languedoc sous le gouvernement d’Alhaor, en 718. Les vainqueurs, d’après leur récit, s’avancèrent jusqu’à Nîmes sans rencontrer d’obstacle, et repassèrent les Pyrénées emmenant captifs un grand nombre de femmes et d’enfans. L’usage était alors dans les armées chrétiennes et mahométanes, et c’est encore l’usage des mahométans de nos jours, que chaque guerrier eût sa part des objets pris sur l’ennemi; et les captifs, par la facilité que les vainqueurs avaient de les employer à leur usage personnel ou de les vendre, formaient en général la portion la plus précieuse du butin.
Les provinces méridionales de la France se trouvaient hors d’état d’opposer une résistance efficace. On était au tems des rois fainéants; le Languedoc, appelé Gothie, à cause du long séjour des Goths, et Septimanie à cause de ses sept principales villes, Narbonne, Nîmes, Agde, Béziers, Lodève, Carcassonne et Maguelone, se trouvait en partie dans la limite des pays échus à Eudes, duc d’Aquitaine. Mais Eudes, qui se glorifiait d’être issu du sang de Clovis, et qui par conséquent était parent des princes du nord de la France[38], voyait avec ombrage l’ascendant que les maires du palais prenaient dans cette partie de l’empire; et toute sa politique consistait à empêcher ces ministres ambitieux de supplanter leurs maîtres. De leur côté, les maires du palais ne songeaient qu’à accroître leur autorité; et d’ailleurs occupés à maintenir la domination des Francs qui s’étendait alors fort loin en Allemagne, ils voyaient avec quelque indifférence les progrès des Sarrazins dans le midi.
Au milieu de ces circonstances, le Languedoc et la Provence, jusque-là au pouvoir des Goths, se trouvaient pour ainsi dire abandonnés à eux-mêmes. La masse de la population, issue des anciens Gaulois et des colons romains, portait encore le nom des antiques maîtres du monde; mais la classe dominante appartenait aux Goths. Les deux races conservaient entre elles une ligne de démarcation, et avaient chacune leurs lois et leurs usages. Il s’était même formé divers partis qui voulaient s’arroger toute l’autorité.
Ce qui défendait le mieux le midi de la France, c’était le désordre qui n’avait pas tardé à se mettre parmi les vainqueurs. On a vu que le gouvernement de l’Espagne relevait du gouvernement de l’Afrique, lequel relevait à son tour du khalifat de Damas. Il était impossible qu’une autorité ainsi partagée, et dont le siége se trouvait dans plusieurs contrées à la fois, maintînt dans le devoir des hommes élevés au milieu du tumulte des armes. La division éclata entre les différens peuples qui avaient pris part à la conquête, entre les Arabes et les Berbers, entre les musulmans et ceux qui ne l’étaient pas. Comme les terres enlevées aux chrétiens avaient été la proie de quelques hommes puissans, les guerriers se plaignirent de n’avoir pas été récompensés dignement de leurs services, et se portèrent plus d’une fois à des violences sanglantes.
Une autre circonstance fort heureuse pour la France, ce fut la résistance que quelques chrétiens d’Espagne commencèrent dès lors à opposer aux oppresseurs de leur patrie. Une poignée de guerriers, fidèles à leur culte et à leur pays, se réfugièrent dans les montagnes des Asturies, de la Galice et de la Navarre, et là, sous la conduite de Pélage, entreprirent une lutte qui ne devait finir qu’à l’entière expulsion des disciples du prophète[39].
Le nouveau khalife de Damas, Omar, fils d’Abd-alazyz, s’étant fait instruire de l’état des choses, choisit, pour remédier à ces maux, Alsamah, qui s’était fait remarquer en Espagne par son zèle et ses talens. Alsamah, également célèbre comme administrateur et comme guerrier, était chargé de rétablir l’ordre dans les finances et de donner satisfaction aux troupes. En effet, des terres considérables, provenant des dernières conquêtes, leur furent distribuées, et le reste des biens fut confié à des hommes intègres qui devaient en verser le revenu dans le trésor public. Alsamah avait de plus ordre de faire un recensement exact des pays subjugués, et d’en indiquer la population respective et les ressources[40].
Le khalife, qui était très-pieux, et qui s’effrayait du grand nombre de personnes restées fidèles à leur ancienne religion, aurait voulu qu’on forçât tous les chrétiens de l’Espagne et de la Septimanie à quitter leur patrie, et à venir dans le centre de l’empire, où leur présence n’inspirerait pas les mêmes craintes. Alsamah rassura le prince, en disant que le nombre des nouveaux musulmans s’accroissait chaque jour, et que bientôt l’Espagne ne reconnaîtrait plus d’autres lois que celle de Mahomet. Les auteurs arabes, de qui nous empruntons ce récit, et qui écrivaient à une époque où les chrétiens, descendus de leurs montagnes, avaient commencé à se répandre dans les provinces méridionales de l’Espagne, déplorent la faiblesse d’Alsamah, et regrettent que la pensée du khalife n’eût pas été mise à exécution[41].
Enfin Alsamah avait ordre de ranimer parmi les guerriers le zèle contre les chrétiens un peu refroidi, depuis que tant d’ambitions étaient parvenues à se satisfaire. Il devait présenter la guerre sacrée comme l’action la plus agréable à Dieu, comme la source de toutes les faveurs célestes en cette vie et en l’autre.
Dès que l’ordre eut été rétabli, Alsamah résolut de signaler son ardeur par quelque exploit éclatant. Il aurait pu tourner ses efforts contre les chrétiens retranchés dans les montagnes du nord de l’Espagne, et les accabler avant qu’ils eussent le tems de s’y fortifier; il préféra se porter en France, se flattant d’exécuter ce que n’avait pu accomplir Moussa. On était alors en 721, sous le règne du khalife Yezyd: onze ans s’étaient écoulés depuis la première entrée des Arabes en Espagne. C’est à ce moment que les chroniqueurs français commencent à parler des bandes sarrazines et de leur chef, qu’ils appellent Zama. D’après leur récit, les Sarrazins venaient accompagnés de leurs femmes et de leurs enfans, dans l’intention d’occuper le pays. En effet, il arrivait continuellement en Espagne des familles pauvres d’Arabie, de Syrie, d’Égypte et d’Afrique, et les chefs comptaient sur les conquêtes futures pour satisfaire des besoins si nombreux[42].
Alsamah, à l’exemple de ses prédécesseurs, s’avança dans le Languedoc, et forma le siége de Narbonne, qui sans doute avait été fortifiée dans l’intervalle. La ville ayant été obligée d’ouvrir ses portes, les hommes furent passés au fil de l’épée, les femmes et les enfans emmenés en esclavage. Narbonne, par sa situation près de la mer et au milieu de marais, offrait un accès facile aux navires qui venaient d’Espagne, et était en état, du côté de terre, d’opposer une longue résistance. Alsamah résolut d’en faire la place d’armes des musulmans en France, et il en augmenta les fortifications. Il fit de plus occuper les villes voisines; puis il marcha du côté de Toulouse. Cette ville était alors la capitale de l’Aquitaine. Eudes, craignant pour sa capitale, accourut avec toutes les troupes qu’il put rassembler. Les Sarrazins avaient commencé le siége de la ville, et ils mettaient en usage les machines qu’ils avaient apportées. De plus, avec leurs frondes, ils cherchaient à repousser les habitans de dessus les remparts; la ville était sur le point de se rendre lorsque Eudes arriva. Au rapport des auteurs arabes, telle était la multitude des chrétiens, que la poussière soulevée par leurs pas obscurcissait la lumière du jour. Alsamah, pour rassurer les siens, leur rappela ces paroles de l’Alcoran: «Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?» Les deux armées, ajoutent les Arabes, s’avancèrent l’une contre l’autre avec l’impétuosité de torrens qui se précipitent du haut des montagnes, ou comme deux montagnes qui cherchent à se rencontrer. La lutte fut terrible et le succès long-tems incertain. Alsamah se montrait partout; semblable à un lion que l’ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du geste, et on reconnaissait son passage aux longues traces de sang que laissait son épée; mais pendant qu’il se trouvait au plus épais de la mêlée, une lance l’atteignit et le renversa de cheval. Les Sarrazins l’ayant vu tomber, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se retirèrent laissant le champ de bataille couvert de leurs morts. Cette bataille se donna au mois de mai de l’année 721, et il y périt un grand nombre d’illustres Sarrazins, notamment de ceux qui avaient eu part aux conquêtes précédentes[43]. Abd-alrahman, appelé par nos vieilles chroniques Abdérame, prit le commandement des troupes, et les ramena en Espagne.
Ce succès rendit le courage aux chrétiens du Languedoc et des Pyrénées, qui se hâtèrent de secouer le joug. Malheureusement les Sarrazins restaient maîtres de Narbonne, et de cette place avancée, ils avaient la facilité de faire des courses dans les contrées voisines. Des secours leur ayant été envoyés d’Espagne, ils reprirent l’offensive, et mirent presque tout le Languedoc à feu et à sang.
A cette époque, le clergé était tout-puissant, et les églises et les monastères passaient pour receler de grandes richesses. Les Sarrazins devaient d’ailleurs décharger de préférence leur fureur sur ces asiles de la piété, comme sur des lieux d’où partait le plus souvent le signal de la résistance. D’un autre côté, les courts récits qui nous sont parvenus sur cette déplorable partie de notre histoire sont en général l’ouvrage des moines et des ecclésiastiques. Il n’est donc pas étonnant que les églises et les couvens figurent presque exclusivement dans les récits lamentables qu’ils nous ont transmis de cette époque.
Des documens qui remontent à une assez haute antiquité, font mention de la destruction du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, du couvent de Saint-Gilles, près d’Arles, là où a été bâtie plus tard une ville du même nom, de la riche abbaye de Psalmodie, aux environs d’Aiguemortes. Ce dernier monastère était, dit-on, ainsi appelé, parce que les moines s’étaient imposé pour règle de chanter jour et nuit et à tour de rôle les louanges du Seigneur. L’arrivée des Sarrazins fut si précipitée, que, dans ces divers couvens, les moines eurent à peine le tems de se retirer ailleurs, et d’emporter avec eux les reliques des saints[44]. Les barbares avaient soin de briser les cloches des églises ou plutôt les instrumens analogues avec lesquels on était alors dans l’usage d’appeler les fidèles à la prière[45].
Sans doute les Sarrazins rencontrèrent de la part des habitans quelque résistance, ou bien les incursions étaient l’ouvrage de quelques bandes isolées. Il est certain qu’en général les Sarrazins n’avaient pas exercé les mêmes violences dans les pays qui s’étaient soumis de plein gré.
En 724, le nouveau gouverneur d’Espagne, Ambissa, franchit lui-même avec une nombreuse armée les Pyrénées, et résolut de pousser la guerre avec vigueur. Carcassonne fut prise et livrée à toute la fureur du soldat. Nîmes ouvrit ses portes, et des otages choisis parmi ses habitans furent envoyés à Barcelonne pour y répondre de leur fidélité[46]. Les conquêtes d’Ambissa, suivant Isidore de Beja, furent plutôt l’ouvrage de l’adresse que de la force; et telle fut l’importance de ces conquêtes, que sous le gouvernement d’Ambissa l’argent enlevé de la Gaule fut le double de ce qui en avait été retiré les années précédentes[47]. Le cours de ces dévastations fut un moment ralenti par la mort d’Ambissa, qui fut tué dans une de ses expéditions, en 725; son lieutenant, Hodeyra, fut obligé de ramener l’armée sur la frontière; mais bientôt la guerre reprit avec une nouvelle fureur, et de grands secours étant venus d’Espagne, les chefs, enhardis par le peu de résistance qu’ils rencontraient, ne craignirent pas d’envoyer des détachemens dans toutes les directions. Le vent de l’islamisme, dit un auteur arabe, commença dès-lors à souffler de tous les côtés contre les chrétiens. La Septimanie jusqu’au Rhône, l’Albigeois, le Rouergue, le Gévaudan, le Velay, furent traversés dans tous les sens par les barbares, et livrés aux plus horribles ravages. Ce que le fer épargnait était livré aux flammes. Plusieurs d’entre les vainqueurs eux-mêmes furent indignés de tant d’atrocités. Les barbares ne conservaient que les objets précieux qu’ils pouvaient emporter, ou les armes, les chevaux, et ce qui, en épuisant le pays, devait accroître leurs forces.
Parmi les lieux qui eurent le plus à souffrir de ces dévastations, on cite le diocèse de Rhodès. Les barbares s’étaient établis dans un château-fort, que les uns croient répondre à celui de Roqueprive, et les autres à celui de Balaguier[48]. Aidés par des hommes du pays, ils parcouraient impunément tous les environs. Il nous reste à ce sujet le témoignage d’un poète qui écrivait au commencement du neuvième siècle, et ce témoignage est trop important pour que nous ne l’insérions pas ici. Il y est parlé d’un jeune homme appelé Datus ou Dadon, qui, à l’approche des Sarrazins, avait pris les armes, et qui, laissant sa mère seule, s’était retiré à quelque distance avec les guerriers du pays. Pendant son absence, les barbares envahirent sa maison, et après avoir tout dévasté, ils se retirèrent emmenant sa mère et le reste du butin dans leur château-fort. A cette nouvelle, Dadon accourt avec quelques-uns de ses compagnons; il était monté sur un cheval, et armé de pied en cap. Ici nous allons laisser parler le poète.
«Dadon et ses amis étaient disposés à forcer l’entrée du château; mais de même que le cruel épervier, après avoir enlevé le timide oiseau qui s’était aventuré dans les airs, se retire avec sa proie et laisse les compagnons de sa victime faire retentir le ciel de leurs gémissemens, de même les Maures, tranquilles à l’abri de leurs remparts, se rient des menaces de Dadon et de ses efforts. A la fin, cependant, un d’entre eux adresse la parole à Dadon, et, d’un ton railleur, lui demande ce qui l’a amené. «Si, ajoute-t-il, si tu veux que nous te rendions ta mère, donne-nous le cheval sur lequel tu es monté; sinon ta mère va être égorgée sous tes yeux.» Dadon, irrité, répond qu’on peut faire de sa mère ce qu’on voudra, que jamais il ne cèdera son cheval. Là-dessus le barbare amène la mère de Dadon sur le rempart, et lui coupant la tête, il la jette au fils en disant: «Voilà ta mère!» A ce spectacle, Dadon recule d’horreur. Il pleure, il gémit, il court ça et là en criant vengeance; mais comment forcer l’entrée de la forteresse?» A la fin, il s’éloigne, et, disant adieu au monde, il se retire dans une solitude sur les bords du Dourdon, dans le lieu où s’éleva plus tard le monastère de Conques[49].
Un autre fait, en l’absence de témoignages plus nombreux, servira encore à faire connaître le caractère des épouvantables invasions auxquelles une grande partie de la France fut alors en proie; c’est ce qui arriva au monastère du Monastier, dans le Velay. Les Sarrazins avaient envahi les diocèses du Puy et de Clermont, et dévasté l’église de Brioude[50]. Les barbares, approchant du Monastier, saint Théofroi, autrement appelé saint Chaffre, abbé du monastère, assembla ses moines, et les exhorta à se retirer dans les bois des environs avec ce que le couvent renfermait de plus précieux, et à y rester jusqu’à ce que des tems meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes occupations; pour lui, il déclara qu’il était décidé à subir les traitemens que les barbares voudraient lui faire éprouver, heureux si par ses exhortations il pouvait les ramener dans la bonne voie; plus heureux encore si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre. A ces mots, les moines se mirent à fondre en larmes, demandant qu’il s’enfuît avec eux dans la forêt, ou qu’il leur permît de mourir avec lui; mais le saint persista dans sa résolution, et, pour ce qui les concernait, il leur représenta qu’il était plus conforme à la volonté divine de se dérober à un danger qu’on pouvait éviter, lorsque surtout on avait l’espoir de se rendre plus tard utile à la religion. Là-dessus il leur cita l’exemple de saint Paul, qui, étant poursuivi à Damas par les juifs, ses ennemis, se fit descendre la nuit dans une corbeille hors des murs de la ville; ainsi que celui de saint Pierre, qui, en butte aux fureurs de Néron, eut également pris la fuite, si Dieu lui-même n’était venu à sa rencontre pour arrêter ses pas. Pour ce qui le regardait personnellement, il fit voir qu’il était quelquefois du devoir d’un pasteur de se dévouer pour le salut de son troupeau; que peut-être il aurait le bonheur d’ouvrir les yeux des barbares à la vérité, et que s’il était mis à mort, son sang désarmerait la colère céleste, irritée sans doute par les péchés des hommes.
A la fin les moines se résignèrent, et leur départ fut fixé pour le lendemain. Après qu’ils eurent entendu la messe, l’abbé leur fit une nouvelle exhortation; ensuite ils se chargèrent des objets les plus précieux du couvent, et s’éloignèrent. Deux d’entre eux seulement restèrent secrètement, et allèrent se placer au haut d’une montagne qui domine le monastère, afin d’être témoins de ce qui arriverait.
Les barbares ne tardèrent pas à se présenter. Comme l’abbé s’était retiré dans un coin, occupé à prier Dieu, ils ne firent aucune attention à lui, et se mirent à visiter le monastère, espérant faire un riche butin. Leur projet était de s’emparer des moines les plus jeunes et les plus vigoureux, et de les vendre en Espagne comme esclaves. Quand ils reconnurent que les moines étaient partis, et que les objets les plus précieux avaient été enlevés, ils entrèrent en fureur, et l’abbé s’étant enfin offert à leurs yeux, ils l’accablèrent de coups.
Ce jour-là était pour les barbares un jour de fête, où ils avaient coutume d’offrir un sacrifice à Dieu. Le chroniqueur d’après lequel nous parlons ne dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il paraît seulement qu’il consistait en libations; d’où on pourrait induire que la bande sarrazine qui envahit le Velay n’était pas mahométane, mais se composait de Berbers, dont plusieurs étaient encore plongés dans les ténèbres de l’idolâtrie. Quoi qu’il en soit, les barbares s’étant retirés à l’écart pour s’acquitter de leurs devoirs religieux, le saint, qui s’en aperçut, crut que c’était une occasion favorable pour les faire rentrer en eux-mêmes. Là-dessus, il s’approcha d’eux, et leur représenta qu’au lieu de se prostituer ainsi au culte des démons, ils feraient bien mieux de réserver leurs hommages pour l’auteur de toutes choses, pour celui qui a créé les élémens et tout ce qui existe. Mais cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares; ils tournèrent leur rage contre lui, et l’homme qui célébrait le sacrifice, saisissant un gros caillou, le lui jeta à la tête, et le fit tomber par terre presque sans vie. Les Sarrazins se disposaient même à mettre le feu au monastère, et à n’y pas laisser pierre sur pierre, lorsqu’on annonça l’approche de troupes chrétiennes, ou plutôt, si on en croit l’auteur d’après lequel nous parlons, lorsque le Seigneur, justement irrité d’un tel attentat, suscita une horrible tempête, accompagnée de grêle et de tonnerre, qui força les barbares à prendre la fuite. Le saint mourut quelques jours après; mais les moines purent revenir en toute sûreté[51].
C’est probablement à la même époque, bien que les écrivains arabes ne s’expriment pas clairement, et que les auteurs chrétiens varient entre eux, qu’il faut placer l’invasion des Sarrazins en Dauphiné, à Lyon et dans la Bourgogne. Un écrivain mahométan s’exprime ainsi: «Dieu avait jeté la terreur dans le cœur des infidèles. Si quelqu’un d’eux se présentait, c’était pour demander merci. Les musulmans prirent du pays, accordèrent des sauvegardes, s’enfoncèrent, s’élevèrent, jusqu’à ce qu’ils arrivèrent à la vallée du Rhône. Là, s’éloignant des côtes, ils s’avancèrent dans l’intérieur des terres[52].»
On ne connaît les lieux où pénétrèrent les Sarrazins que par les souvenirs des dégâts qu’ils y commirent. Aux environs de Vienne, sur les bords du Rhône, les églises et les couvens n’offrirent plus que des ruines. Lyon, que les arabes appellent Loudoun, eut à déplorer la dévastation de ses principales églises[53]; Mâcon et Châlons-sur-Saône furent saccagées[54]; Beaune fut en proie à d’horribles ravages; Autun vit ses églises de Saint-Nazaire et de Saint-Jean livrées aux flammes; le monastère de Saint-Martin, auprès de la ville, fut abattu[55]; à Saulieu, l’abbaye de Saint-Andoche fut pillée[56]; près de Dijon, les Sarrazins abattirent le monastère de Bèze[57].
Ces diverses incursions des Sarrazins, qui, suivant l’opinion commune, se seraient étendues beaucoup plus loin[58], étaient faites sans un plan arrêté d’avance; néanmoins elles ne rencontrèrent qu’une faible résistance, ce qui montre l’état déplorable où se trouvait la France, et l’absence de tout gouvernement tutélaire. Mais si on les compare à ce qui s’était passé quelques années auparavant en Espagne, elles font voir que nulle part, si on excepte quelques individus sans religion et sans patrie, les envahisseurs ne trouvèrent de la sympathie, que nulle part une portion notable de la population ne fit cause commune avec eux. Dans les villes mêmes telles que Narbonne, Carcassonne, où les Sarrazins s’établirent d’une manière fixe, la masse resta fidèle aux lois de l’Évangile.
Pendant tout ce tems, il n’est rien dit d’Eudes, duc d’Aquitaine, ni de Charles-Martel, qui était alors maire du palais du royaume d’Austrasie. Eudes n’étant pas, comme dans les années précédentes, attaqué au centre de ses états, hésitait à armer de nouveau un aussi formidable ennemi contre lui. Quant à Charles, il était occupé à soumettre les Frisons, les Bavarois et les Saxons, qui menaçaient sans cesse de passer le Rhin et de s’établir au siége même de sa puissance. Voilà sans doute le motif qui l’empêcha de se venger de la tentative faite par les Sarrazins contre la Bourgogne, province qui reconnaissait son autorité. D’ailleurs Eudes et Charles, quoique ayant fait la paix, s’observaient mutuellement avec jalousie, et il était facile de voir que l’un serait obligé de céder à l’autre. Les auteurs arabes, qui ne savaient rien de cette funeste politique, et qui avaient appris à connaître la vigueur avec laquelle Charles-Martel, qu’ils nomment Karlé[59], repoussait les injures, éprouvaient le besoin de s’expliquer cette apparente inaction, et ils font le récit suivant:
«Plusieurs seigneurs français étant allés se plaindre à Charles de l’excès des maux occasionés par les musulmans, et parlant de la honte qui devait rejaillir sur le pays, si on laissait ainsi des hommes armés à la légère, et en général dénués de tout appareil militaire, braver des guerriers munis de cuirasses et armés de tout ce que la guerre peut offrir de plus terrible, Charles répondit: «Laissez-les faire; ils sont au moment de leur plus grande audace; ils sont comme un torrent qui renverse tout sur son passage. L’enthousiasme leur tient lieu de cuirasse, et le courage de place forte. Mais quand leurs mains seront remplies de butin, quand ils auront pris du goût pour les belles demeures, que l’ambition se sera emparée des chefs, et que la division aura pénétré dans leurs rangs, nous irons à eux, et nous en viendrons à bout sans peine[60].»
En 730, le gouvernement de l’Espagne fut déféré à Abd-alrahman, le même qui, à la mort d’Alsamah devant Toulouse, avait ramené l’armée musulmane en Espagne. Dans l’intervalle, il avait exercé le commandement d’une partie de la Péninsule du côté des Pyrénées. Homme sévère et juste, Abd-alrahman se faisait chérir des troupes par le désintéressement avec lequel il leur abandonnait le butin fait sur l’ennemi. De plus, il était l’objet de la vénération des pieux musulmans, parce qu’il avait eu l’avantage de vivre dans l’intimité d’un des fils d’Omar, deuxième khalife, ce qui l’avait mis à même de s’instruire d’une foule de particularités relatives au prophète[61].
Abd-alrahman était impatient de venger les échecs partiels essuyés les années précédentes par les armes musulmanes en France. Il voulait subjuguer cette contrée tout entière, et une fois cet obstacle surmonté, il se flattait de pouvoir joindre l’Italie, l’Allemagne et l’empire grec aux autres conquêtes déjà si vastes, faites par les champions de l’Alcoran. Comme l’enthousiasme religieux était encore dans sa force, que d’ailleurs l’Espagne et le midi de la France, par la douceur du climat et la fertilité du sol, offraient les habitations les plus attrayantes, il arrivait continuellement des guerriers et des aventuriers de tous les pays, particulièrement des chaînes de l’Atlas et des lieux sablonneux de l’Afrique et de l’Arabie. A mesure que ces hommes arrivaient, on les façonnait au maniement des armes. En attendant que les préparatifs fussent terminés, Abd-alrahman, dont la résidence ordinaire était Cordoue, devenue le siége du gouvernement, visita les diverses provinces de l’Espagne, pour faire droit aux réclamations qui s’élevaient de toutes parts. Les cayds ou gouverneurs de place, qui avaient prévariqué, furent destitués et remplacés par des hommes probes. Musulmans et chrétiens, tous furent traités, sinon de la même manière, du moins d’après les lois et les conventions jurées. Abd-alrahman restitua aux chrétiens les églises qu’on leur avait injustement enlevées; mais il fit abattre celles que la vénalité de certains gouverneurs leur avait laissé construire. En effet, il a de tout tems été de la politique musulmane de ne pas laisser bâtir de nouveaux temples pour un autre culte que le leur; souvent même elle n’a pas permis de réparer les anciens.
Sans doute, dans l’intervalle, les Sarrazins, maîtres de Narbonne, de Carcassonne et du reste de la Septimanie, continuèrent à faire des courses dans les contrées voisines. Une circonstance singulière dut néanmoins préserver pendant quelque tems une partie des provinces chrétiennes. Celui qui commandait pour les musulmans dans la Cerdagne et dans le voisinage des Pyrénées était, suivant Isidore de Beja et Roderic Ximenès, un de ces guerriers d’Afrique qui, unissant leurs efforts à ceux des Arabes, avaient puissamment contribué à la conquête de l’Espagne. Ce gouverneur, appelé Munuza, s’était d’abord montré impitoyable envers les chrétiens du pays, et avait fait brûler vif un évêque appelé Anambadus. Dans les querelles qui s’élevèrent entre les Berbers et les Arabes, il prit naturellement parti pour ses compatriotes, qu’il regardait comme victimes de la plus horrible injustice. Il fit même alliance avec Eudes, duc d’Aquitaine, qui, pour se l’attacher, lui donna en mariage sa fille, appelée par quelques auteurs Lampegie, et célèbre par sa beauté[62].
Conde, sans doute d’après quelque écrivain arabe, raconte cet événement un peu autrement. Munuza, qu’il confond avec un personnage d’origine arabe, appelé Osman fils d’Abou-Nassa, lequel avait à deux reprises différentes exercé le gouvernement de l’Espagne, était en rivalité de puissance avec Abd-alrahman, et se croyait plus de titres que lui au poste de gouverneur. Dans une de ses courses, il fit Lampegie prisonnière. Épris de sa beauté, il l’épousa, et s’unit d’intérêt avec Eudes. Aussi, quand Abd-alrahman manifesta l’intention de pénétrer de nouveau les armes à la main jusqu’au cœur de la France, Munuza se crut obligé d’opposer les liens qui l’unissaient à Eudes; et comme Abd-alrahman refusait de reconnaître un traité qu’il n’avait pas lui-même dicté, disant qu’il ne pouvait pas exister entre les musulmans et les chrétiens d’autre intermédiaire que le glaive, Munuza se hâta d’instruire son beau-père de ce qui se passait, afin qu’il eût le tems de se mettre sur la défensive[63].
Quoi qu’il en soit, Abd-alrahman, informé des relations qui existaient entre son lieutenant et les chrétiens, résolut de le prévenir, de peur qu’il ne devînt plus tard un obstacle à ses projets. Des troupes choisies s’avancèrent vers les Pyrénées et attaquèrent Munuza au moment où il s’y attendait le moins. Vivement pressé, et hors d’état de résister, il s’enfuit dans les montagnes, accompagné de Lampegie. Ses ennemis se mirent à sa poursuite sans lui laisser le tems de se reconnaître; enfin, poursuivi de rocher en rocher, couvert de blessures, souffrant de la soif et de la faim, et ne pouvant compter sur l’appui des chrétiens, qu’il avait si cruellement offensés, il se précipita du haut d’une roche. Aussitôt on lui coupa la tête, qui fut envoyée à Damas. On fit également partir pour Damas Lampegie, qui fut admise dans le sérail du khalife. L’événement qu’on vient de lire se passa à Puycerda ou dans les environs[64].
A la même époque, si on en croit Roderic Ximenès, les troupes sarrazines du Languedoc firent une tentative contre la ville d’Arles. La ville était alors très-florissante, et elle opposa une vive résistance. Roderic parle d’un sanglant combat qui fut livré sur les bords du Rhône, et où un grand nombre de chrétiens perdirent la vie. Plusieurs furent emportés par les eaux du Rhône; les autres furent recueillis respectueusement et enterrés dans l’Aliscamp, nom de l’antique cimetière d’Arles, où encore du tems de Roderic, c’est-à-dire au commencement du treizième siècle, les fidèles allaient visiter dévotement leurs tombeaux[65]. La ville d’Arles n’est pas positivement nommée par les auteurs arabes. Ils font néanmoins mention d’une ville qui est peut-être cette illustre cité. «Parmi les lieux, dit un d’entre eux, où les musulmans portèrent leurs armes, était une ville située en plaine, dans une vaste solitude, et célèbre par ses monumens.» Un autre auteur ajoute que cette ville était bâtie sur un fleuve, sur le plus grand fleuve du pays, à deux parasanges ou trois lieues de la mer. Les navires pouvaient y venir de la mer. Les deux rives communiquaient l’une à l’autre par un pont de construction antique, si vaste et si solide, qu’on avait pratiqué dessus des marchés. Les environs étaient couverts de moulins et coupés par des chaussées[66].
L’attaque faite devant Arles n’avait probablement pour objet que de détourner l’attention des chrétiens. Les préparatifs auxquels Abd-alrahman travaillait depuis deux ans étant terminés, l’armée se dirigea vers les Pyrénées. Les auteurs varient sur l’époque où cette expédition eut lieu. On se trouvait probablement au printems de l’année 732. L’armée était nombreuse et pleine d’enthousiasme. Il paraît qu’Abd-alrahman prit sa route à travers l’Aragon et la Navarre, et qu’il entra en France par les vallées du Bigorre et du Béarn[67]. C’est d’ailleurs ce qu’indiquent les traces des dévastations qui se commirent sur son passage. Partout les églises étaient brûlées, les monastères détruits, les hommes passés au fil de l’épée. Les abbayes de Saint-Savin, près de Tarbe, et de Saint-Sever-de-Rustan, en Bigorre, furent rasées; Aire, Bazas, Oleron, Bearn se couvrirent de ruines[68]. L’abbaye de Sainte-Croix, près de Bordeaux, fut livrée aux flammes[69].
Bordeaux n’opposa qu’une légère résistance. En vain Eudes, qui avait eu le tems d’assembler toutes ses forces, essaya-t-il d’arrêter les Sarrazins au passage de la Dordogne; il fut battu, et le nombre des chrétiens tués fut si grand que, suivant l’expression d’Isidore de Beja, Dieu seul put s’en faire une idée. Eudes n’étant plus en état de tenir la campagne, alla invoquer l’appui de Charles-Martel, dont les états étaient à la veille d’être envahis, et qui déjà avait appelé ses vieilles bandes des bords du Danube, de l’Elbe et de l’Océan. Rien ne pouvait satisfaire la rage des barbares. Aux environs de Libourne, ils détruisirent le monastère de Saint-Emilien; à Poitiers, ils brûlèrent l’église de Saint-Hilaire[70].
Les auteurs arabes parlent d’un comte de la contrée qui, ayant osé soutenir la présence des Sarrazins, fut vaincu, pris et décapité. Les vainqueurs firent dans sa capitale un riche butin, dans lequel on remarquait des topazes, des hyacinthes et des émeraudes. Tel était leur enthousiasme et leur impétuosité, que leurs propres auteurs les comparent à une tempête qui renverse tout, à un glaive pour qui rien n’est sacré[71].
Les Sarrazins se disposaient à faire subir un sort semblable à la ville de Tours, où ils étaient attirés par le riche trésor de l’abbaye de Saint-Martin, lorsqu’on annonça l’arrivée de Charles-Martel sur les bords de la Loire. Aussitôt les deux armées se préparèrent à en venir aux mains. Jamais de plus grands intérêts ne furent en présence. Pour les chrétiens, il s’agissait de sauver leur religion, leurs institutions, leurs propriétés, leur vie même. Pour les musulmans, outre l’intime persuasion où ils étaient qu’ils défendaient la cause même de Dieu, ils avaient à conserver le riche butin dont ils s’étaient emparés; ils voyaient de plus que la victoire seule pouvait leur assurer une retraite honorable.
Un auteur arabe rapporte qu’aux approches de Charles, Abd-alrahman fut effrayé du relâchement qui, par suite des immenses richesses que ses soldats traînaient après eux, s’était introduit dans leurs rangs, et qu’il eut un instant l’idée de les engager à abandonner une partie de leur butin. Il craignait qu’au moment de l’action, ces biens acquis au prix de tant de fatigues et d’excès ne devinssent un embarras. Néanmoins il ne voulut pas, dans un moment si critique, mécontenter ses troupes, et s’en reposa sur leur bravoure et sur sa fortune; et cette faiblesse, ajoute l’auteur, eut bientôt les suites les plus fatales.
Le même auteur raconte qu’en présence même de Charles, les musulmans se précipitèrent sur la ville de Tours, et que, semblables à des tigres furieux, ils s’y gorgèrent de sang et de pillage; ce qui sans doute, ajoute-t-il, irrita Dieu contre eux, et occasiona leur prochain désastre[72]. Les auteurs chrétiens, dont, il est vrai, le récit est extrêmement défectueux, ne font aucune mention de la prise de Tours, et supposent que le trésor de Saint-Martin resta intact; d’où l’on peut induire que les faubourgs seuls furent un instant livrés à la merci des barbares.
Enfin, après huit jours passés à s’observer réciproquement, et après quelques légères escarmouches, les deux armées se disposèrent à une action générale. La relation arabe déjà citée donne à entendre que la bataille s’engagea aux environs de Tours; et c’est l’opinion qu’a suivie Roderic Ximenès, qui écrivait surtout d’après le récit des Arabes[73]. D’un autre côté, la plupart des chroniques françaises, notamment celle de l’abbaye de Moissac, rédigée à l’époque même de l’événement, affirment que le combat eut lieu près de Poitiers, ou même dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux opinions en disant que la première rencontre des deux armées se fit aux portes de Tours, où déjà les faubourgs avaient été livrés au pillage; que, dans l’engagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les Sarrazins perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous les murs de Poitiers[74].
On était alors, suivant quelques auteurs, au mois d’octobre de l’année 732. Ce furent les Sarrazins qui commencèrent l’action par une charge de toute leur cavalerie. Les Français étaient soutenus par le souvenir de leurs victoires passées et par la présence de Charles-Martel, qui se portait partout où le danger était le plus pressant. Vainement les Sarrazins, par la légèreté de leurs mouvemens, cherchèrent à mettre le désordre dans les rangs; les chrétiens, pesamment armés, et, suivant l’expression d’un écrivain contemporain, semblables à un mur, ou à une glace qu’aucun effort ne peut rompre[75], virent se briser devant eux les attaques les plus impétueuses. Le combat dura tout le jour, et la nuit seule sépara les deux armées. Le lendemain, l’action recommença. Les guerriers musulmans, altérés de sang, et qui ne s’attendaient pas à une telle résistance, redoublèrent d’efforts. Tout-à-coup leur camp se trouva envahi par un détachement chrétien, probablement dirigé par le duc d’Aquitaine[76]. A cette nouvelle, les Sarrazins quittèrent leurs rangs pour voler à la défense de leur butin. En vain Abd-alrahman accourut pour rétablir l’ordre; ses efforts furent inutiles; il fut lui-même atteint d’un trait lancé par les chrétiens, et tomba expirant. Dès ce moment, un désordre effroyable se mit parmi les Sarrazins; ils parvinrent à délivrer leur camp; mais une grande partie d’entre eux resta sans vie sur le champ de bataille.
La nuit étant venue, Charles se disposa à recommencer le combat le lendemain; mais les Sarrazins, qui s’étaient avancés en France dans l’intention de la subjuguer, et qui se voyaient désormais hors d’état de faire une conquête aussi difficile, jugèrent inutile d’en venir de nouveau aux mains. Profitant des ténèbres de la nuit, ils reprirent en toute hâte le chemin des Pyrénées. Telle était leur précipitation, qu’ils ne se donnèrent pas la peine d’abattre leurs tentes ni d’emporter le butin qu’ils avaient fait.
Le lendemain, Charles se présenta avec son armée, pour tenter de nouveau la fortune des armes. Instruit de ce qui s’était passé, il fit occuper le camp ennemi, et distribua à ses soldats les richesses qui y étaient amoncelées. Mais il négligea de poursuivre les barbares, soit qu’il craignît que cette retraite subite ne cachât quelque piége, soit que, voyant ses états dorénavant à l’abri de tout danger, il dédaignât de terrasser ses ennemis vaincus. Il est certain qu’immédiatement après la bataille il repassa la Loire, et se dirigea vers le nord, fier de l’éclatant triomphe qu’il venait de remporter, et joignant à son nom de Charles, déjà illustré par tant de victoires, le titre de martel ou de marteau, à cause de la part qu’il avait, suivant son usage, prise en personne au succès obtenu à cette occasion, et parce que, suivant la chronique de Saint-Denis, «comme li martiaus debrise et froisse le fer et l’acier, et tous les autres métaux, aussi froissait-il et brisait-il par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[77].»
Tel fut le résultat des immenses efforts qui avaient été faits pendant plusieurs années par le gouvernement arabe d’Espagne. On ne peut pas admettre le récit de certains chroniqueurs chrétiens, qui font monter le nombre des Sarrazins tués dans le combat à trois cent soixante et quinze mille hommes. Tous les Sarrazins ne périrent pas dans la bataille: où donc trouver une armée de quatre ou cinq cent mille hommes, à une époque de guerres intestines et de désordres, comme celle où l’on était alors? Et supposé que cette armée eût existé, comment aurait-elle pu se nourrir et s’entretenir dans un pays tel que l’Aquitaine, qui avait été dévasté plusieurs fois, soit à la suite des précédentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes? Mais on ne saurait nier que l’armée d’Abd-alrahman ne fût la plus nombreuse et la mieux aguerrie de toutes celles que les musulmans dirigèrent contre notre belle patrie; et rien ne le prouve mieux que les efforts faits par la France tout entière, et que la place que ce grand événement n’a pas cessé d’occuper dans la mémoire des hommes.
Les écrivains arabes, qui n’avaient qu’une idée confuse du théâtre de cette guerre, et pour lesquels il n’existait pas, non plus que pour les chrétiens, de relation détaillée de cette expédition, n’ont pu donner de notions précises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent d’appeler le lieu où se livra la principale bataille Pavé des Martyrs[78]. En effet, un très-grand nombre de disciples de Mahomet y perdirent la vie. Ils ajoutent qu’on y entend encore le bruit que les anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y inviter les fidèles à la prière.
Les débris de l’armée sarrazine s’étaient dirigés vers les Pyrénées, détruisant tout sur leur passage. Un de leurs détachemens traversa la Marche, près de Guéret[79], ainsi que le Limousin, où il détruisit l’abbaye de Solignac[80]. Peut-être est-ce à cette retraite désespérée des Sarrazins qu’il faut attribuer une partie des ravages dont nous avons parlé à l’occasion de leur entrée en France. Un auteur arabe suppose qu’ils furent poursuivis l’épée dans les reins par les chrétiens, jusque sous les murs de Narbonne[81]. Il serait possible qu’Eudes, non content de rentrer dans ses états, eût cherché à se venger des violences qui y avaient été commises par les barbares.
La nouvelle du désastre éprouvé par les armes musulmanes en France produisit en Espagne un effet bien différent sur les chrétiens et les musulmans. Les chrétiens des Pyrénées et des provinces septentrionales de l’Espagne crurent voir dans cet événement une marque de la protection du ciel, et ils se hâtèrent de prendre les armes pour assurer leur indépendance[82]. Les musulmans, au contraire, que leurs succès précédens avaient enflés d’orgueil, tombèrent dans l’abattement et la tristesse. Ceux d’entre eux qui nourrissaient des sentimens pieux, profitèrent de l’occasion pour s’élever contre la corruption qui s’était introduite dans les rangs des disciples du prophète. En effet, l’amour du luxe et des plaisirs avait pénétré chez des hommes occupés jusque-là de la gloire de l’islamisme, et chacun ne songeait qu’à satisfaire ses passions.
Le lieutenant d’Abd-alrahman à Cordoue s’était hâté de mander ce malheureux événement au gouverneur d’Afrique et au khalife de Damas. Un nouveau gouverneur fut envoyé d’Afrique avec des renforts. Ce gouverneur se nommait Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne rien négliger pour venger le sang musulman, si abondamment répandu. Abd-almalek marcha sans s’arrêter, vers les Pyrénées, et voyant ces guerriers, naguères si superbes, en proie à une sombre terreur, il chercha à ranimer leur courage: «Les plus beaux jours qui luisent pour les vrais croyans, leur dit-il, ce sont les jours de combat, les jours consacrés à la guerre sainte: c’est là l’échelle du paradis. Le prophète ne s’appelait-il pas le Fils de l’Épée? Ne se vantait-il pas d’aspirer au repos, à l’ombre des drapeaux pris sur les ennemis de l’islamisme? La victoire, la défaite et la mort sont dans les mains de Dieu; il les distribue comme il lui plaît. Tel qui fut vaincu hier, triomphe aujourd’hui.» Ces paroles ne produisirent pas tout l’effet que les bons musulmans en attendaient[82a].
On a vu que les chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne avaient tous repris les armes. Un auteur arabe parle même d’une expédition partie de France à travers les Pyrénées, et à la suite de laquelle les Français se seraient emparés de Pampelune et de Gironne[83]. En effet, les chrétiens du nord de l’Espagne et ceux du midi de la France obéissaient à la même foi; ils s’attribuaient même une origine commune, et ils se rappelaient encore l’époque où une nombreuse colonie, partie des bords de l’Èbre, vint s’établir en Gascogne[84].
Abd-almalek dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l’Aragon et la Navarre; ensuite il pénétra dans le Languedoc, et mit les villes occupées par les Sarrazins en état de défense. Il ne tarda même pas à reprendre l’offensive. Les invasions des Sarrazins en France n’avaient pas pu se faire sans relâcher tous les liens de la société. Le désordre fut surtout sensible en Septimanie et en Provence. Ces deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths d’Espagne, se trouvant privées de toute espèce de gouvernement, quelques hommes ambitieux du pays avaient profité des circonstances pour se créer des principautés. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s’étaient rendus maîtres des villes principales, et ils avaient chacun leurs partisans et leurs intérêts. Pour que l’ordre fût rétabli, il fallait que ces chefs se missent sous la dépendance soit du duc d’Aquitaine, soit de Charles-Martel, et ils redoutaient également l’un et l’autre. Ils firent donc un appel aux Sarrazins de Narbonne, et s’allièrent avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait Mauronte, auquel nos vieilles chroniques donnent le titre de duc de Marseille, et dont l’autorité s’étendait sur presque toute la Provence.
Pendant ce tems, Charles-Martel était occupé à faire reconnaître son autorité en Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne se trouvaient que tout nouvellement comprises dans la dépendance du royaume d’Austrasie, et où d’ailleurs l’invasion récente des Sarrazins avait introduit les plus grands désordres. Il confia les postes les plus importans du pays à ses leudes ou fidèles, et se fit rendre hommage par toutes les personnes notables. Ensuite il marcha contre les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est à déplorer que la position où se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence à la place éminente de maire du palais, et ayant à se défendre à la fois contre les ennemis du dehors et du dedans, il avait été obligé de tout sacrifier pour s’assurer le dévouement de ses soldats. Faute d’autres moyens, il abandonnait à ses guerriers les biens des églises et des monastères, et il s’était aliéné le clergé, alors très-puissant. De plus, il existait une ligne de démarcation entre les habitans d’une partie du midi de la France, Goths ou Romains, et les habitans du nord, Francs ou Bourguignons. Voilà comment Charles rencontra en général si peu de sympathie parmi les populations mêmes qui lui devaient leur délivrance.
En 734, le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d’accord avec Mauronte, passe le Rhône avec des forces considérables, et s’empare, sans coup férir, d’Arles, où il fait saccager les couvens des Saints-Apôtres et de la Vierge et détruire le tombeau de Saint-Césaire[85]. Ensuite il s’avance au cœur de la Provence, et s’empare, après un long siége, de la ville de Fretta, aujourd’hui Saint-Remi. Il se dirige de là vers Avignon. En vain les guerriers de cette ville essayèrent de lui disputer le passage de la Durance; les Sarrazins surmontèrent tous les obstacles[86]. Avignon se bornait alors au rocher où fut bâti plus tard le palais des papes; c’est le lieu que les auteurs arabes paraissent désigner par le nom de Roche d’Anyoun. Une partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares, et cette occupation dura près de quatre ans[87].
Eudes étant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se fit rendre hommage par ses deux fils.
Sur ces entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les affaires des Sarrazins avaient prise en France, était retourné dans les montagnes des Pyrénées pour achever de dompter les habitans, qui continuaient à opposer de la résistance. Mais s’étant laissé surprendre pendant la saison des pluies au milieu des montagnes, il essuya une défaite complète. A cette nouvelle, le khalife donna le gouvernement de l’Espagne à Ocba, et il ne resta à Abd-almalek que le commandement des provinces situées dans le voisinage des Pyrénées.
Les auteurs arabes représentent Ocba comme un homme plein de zèle pour l’islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il préféra l’Espagne, uniquement par la facilité que ce gouvernement lui procurerait de se signaler contre les chrétiens. Quand il faisait un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter de se faire musulman. Sous son gouvernement, les Sarrazins du Languedoc établirent des positions fortifiées dans tous les lieux susceptibles de défense jusqu’aux rives du Rhône[88]. Ces positions, appelées par les Arabes rebath[89], étaient garnies de troupes, et les musulmans pouvaient observer de là tout ce qui se passait chez les chrétiens.
C’est sans doute à cette époque que les Sarrazins renouvelèrent leurs incursions dans le Dauphiné. Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère se couvrirent de ruines[90]; Valence fut occupée, et toutes les églises voisines de Vienne, sur l’une et l’autre rive du Rhône, qui avaient échappé aux dévastations précédentes, furent réduites en cendres. Les barbares essayèrent même de se venger sur les provinces de Charles-Martel de la défaite que ce grand capitaine leur avait fait essuyer quelques années auparavant. Leurs détachemens, occupant de nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne.
Charles-Martel ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En 737, se voyant tranquille du côté du nord et de l’Orient, il fit partir pour Lyon une armée commandée par son frère Childebrand, qui l’avait puissamment secondé dans toutes ses guerres. En même tems, il écrivit à Luitprand, roi des Lombards, en Italie, pour réclamer son secours[91]. Il paraît que les Sarrazins de Provence, favorisés par Mauronte, s’étaient établis jusque dans les montagnes du Dauphiné et du Piémont, et que, sans le concours d’une armée venue des bords du Pô, il eût été impossible aux chrétiens d’éloigner les Barbares. Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhône, commença le siége d’Avignon. Cette ville était alors très-forte, et Childebrand fut obligé de recourir aux machines en usage dans ce tems-là. Bientôt Charles lui-même s’avança avec une nouvelle armée. En même tems Luitprand attaqua les Sarrazins du côté de l’Italie[92]. La ville d’Avignon fut prise d’assaut, et les Sarrazins qui la défendaient furent passés au fil de l’épée[93]. Charles se hâta de traverser le Rhône, et s’avança jusqu’à Narbonne. Celui qui commandait dans cette célèbre cité se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les passages des Pyrénées étant interceptés par la population chrétienne en armes, l’Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles que par mer. A la nouvelle du danger qui menaçait Narbonne, Ocba envoya par eau une armée commandée par Amor[94]. Cette armée débarqua à quelque distance de la ville, du côté du midi. Aussitôt Charles marcha à sa rencontre avec une partie de ses forces. L’action eut lieu un dimanche, sur les bords de la rivière de Berre, dans la vallée de Corbière, à quelques lieues de Narbonne. L’armée musulmane était postée sur un lieu élevé, et l’émir qui la commandait, fier du nombre de ses soldats, avait négligé de prendre aucune précaution. Charles ne lui laissa pas le tems de se reconnaître, et l’attaqua avec la plus grande impétuosité. La défaite des Sarrazins fut complète; leur chef lui-même resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient échappé au carnage essayèrent de regagner leurs vaisseaux à travers les étangs qui avoisinent la cité. Les Francs, montant sur des barques, les poursuivirent à coup de traits, et bien peu parvinrent à se sauver dans la ville[95].
Malgré ce brillant succès, la garnison de Narbonne continua à se défendre, et Charles, dont le caractère ne s’accommodait pas des lenteurs d’un siége, qui d’ailleurs était appelé d’un autre côté par le caractère indomptable des Frisons et des Saxons qu’il avait si souvent vaincus, renonça à prendre une ville dont tout concourait alors à rendre l’accès difficile. Mais en s’éloignant, il résolut de désarmer la population chrétienne du pays dont les dispositions lui étaient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans l’impossibilité de s’établir d’une manière solide ailleurs qu’à Narbonne. Il fit raser les fortifications de Béziers, d’Agde et d’autres cités considérables. Nîmes, chose déplorable, Nîmes vit ses magnifiques portes renversées, et une partie de son amphithéâtre qui, par ses dimensions et sa solidité, aurait pu servir de boulevart aux barbares, livrée aux flammes. Le même traitement fut fait à Maguelone, ville qui, à une époque où Montpellier n’existait pas encore, présentait un aspect imposant, et qui d’ailleurs, par la commodité de son port, offrait un lieu de retraite aux navires sarrazins venus d’Espagne et d’Afrique. Telle était la défiance de Charles, qu’il emmena avec lui, outre un grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs otages choisis parmi les chrétiens du pays[96].
Il est certain que l’autorité de Charles fut vue de très mauvais œil, dans le midi de la France. Les populations qui se glorifiaient d’avoir conservé une partie des institutions et de la civilisation romaines, regardaient comme des barbares les hommes du nord, encore empreints de la rudesse germanique. Le clergé surtout, tant dans le nord que dans le midi, ne pardonnait pas à Charles la manière arbitraire dont il disposait des biens ecclésiastiques. Les Sarrazins, dans leurs invasions, avaient dévasté la plupart des églises et des couvens, et avaient aliéné les biens affectés à ces établissemens. Charles, en chassant les Sarrazins, ne rétablit pas le clergé dans ses possessions; mais il distribua les terres et les maisons à ses hommes d’armes. Au grand scandale des personnes pieuses, la plupart des siéges épiscopaux et des monastères restèrent vacans, faute de moyens d’entretien. L’histoire fait mention de Wilicarius, évêque de Vienne, qui, après l’expulsion des Sarrazins, essaya de reprendre possession de son siége. Mais, trouvant tous les biens des églises au pouvoir des laïques, il se retira dans le Valais, où on le nomma abbé du monastère de Saint-Maurice[97]. Ces abus ne furent réformés que peu à peu et quelques années après, sous Pepin et sous Charlemagne.
Dans un autre tems, le clergé, menacé dans son existence, aurait fait un appel au zèle des fidèles; mais à en juger par le peu de témoignages qui nous restent de cette époque reculée, les ecclésiastiques en général se bornèrent à représenter les fléaux sous lesquels la chrétienté gémissait, comme une juste punition de Dieu, pour la corruption des hommes, et à exhorter les pécheurs à revenir au sentier de la vertu[98]. Il y eut pourtant des ecclésiastiques qui, entraînés par leur humeur belliqueuse, s’attachèrent à la personne de Charles, et l’accompagnèrent dans ses guerres contre les ennemis de la foi. Tel fut Hainmarus, évêque d’Auxerre, dont les vastes propriétés s’étendaient sur une grande partie de la Bourgogne, et qui, dédaignant de s’assujétir au service des autels, laissa à un autre l’administration de son diocèse, et alla signaler la vigueur de son bras du côté des Pyrénées[99].
Après le départ de Charles, Mauronte qui avait pris la fuite, se montra de nouveau en Provence, et renoua ses relations avec les Sarrazins. Charles l’ayant appris, résolut de purger tout-à-fait cette contrée des germes de troubles qui la désolaient depuis si long-tems. En 739, il reparut dans le pays avec son frère Childebrand. Mauronte fut chassé de toutes les positions qu’il occupait. Les côtes de la mer où les hommes turbulens auraient pu se cacher, furent visitées avec le plus grand soin. Charles fit occuper Marseille par une partie de ses troupes, et les Sarrazins de Narbonne n’osèrent plus s’avancer au-delà du Rhône[100].
On manque de renseignemens certains sur la manière dont les Sarrazins s’étaient conduits dans l’intérieur de la Provence. Il est probable que, par considération pour Mauronte, qui les avait appelés et qui aspirait à être maître du pays, ils ne se livrèrent pas aux mêmes violences qu’en d’autres contrées[101].
Malheureusement, il se forma alors pour la Provence et le Languedoc une autre source de calamités, qui, pendant plusieurs siècles, ne laissèrent presque pas de repos aux côtes du midi de la France. Nous voulons parler des descentes que les Sarrazins d’Espagne et d’Afrique commencèrent à faire par mer.
Les Arabes, à l’époque de leur plus grand enthousiasme guerrier, n’avaient pas songé à profiter de la voie que leur offrait la mer, pour aller porter la guerre chez les ennemis de leur foi. De tout tems les nomades de l’Arabie ont eu de l’éloignement pour l’élément humide. Habitués à la vie indépendante du désert, ils croiraient faire outrage à leur liberté, s’ils consentaient à s’enfermer dans un frêle bâtiment. Aussi, toutes les tentatives qui, dans l’antiquité, furent faites pour établir des flottes sur la mer Rouge et le golfe Persique, furent-elles l’ouvrage des Phéniciens et d’autres peuples étrangers. Cette répugnance pour la mer était partagée par Mahomet, et telle est encore la manière de voir de beaucoup de ses disciples. Les musulmans, façonnés en général à l’esprit de fatalisme, ne peuvent voir sans pitié les mouvemens continuels que se donnent certains hommes pour accroître leur fortune ou pour satisfaire leur curiosité; et quelques docteurs sont allés jusqu’à dire que, dès l’instant qu’un homme s’est décidé plusieurs fois à se mettre en mer, il peut être considéré comme étant privé de son bon sens, et comme n’étant plus recevable à faire admettre son témoignage en justice[102].
Cependant quand les Arabes eurent conquis la Syrie, l’Égypte et l’Afrique, et que l’étendard des nomades flotta dans les ports de Tyr, de Sidon, d’Alexandrie et de Carthage, ils eurent une marine à leur disposition; et il était naturel que les renégats et les aventuriers de tous les pays leur donnassent l’idée de se livrer à des expéditions maritimes. Dès l’année 648, quinze ans après la mort du prophète, le gouverneur de Syrie, Moavia, fit faire une descente dans l’île de Chypre. Une autre expédition fut faite, en 669, dans l’île de Sicile; et depuis ce moment les provinces maritimes de l’empire grec, sans excepter Constantinople, dans les guerres des empereurs avec les musulmans, eurent autant à souffrir des attaques faites par mer que des attaques faites par terre.
Dans l’origine les navires sarrazins furent montés en général par des renégats et des aventuriers de toutes les religions. Mais bientôt les musulmans prirent part à ces expéditions, sources inépuisables de richesses; et comme la plupart d’entre eux, tout en faisant du butin, croyaient faire une action agréable à Dieu, plus l’entreprise leur présentait de danger, plus elle leur parut méritoire. On a vu que le prophète n’avait jamais songé à ce moyen d’étendre sa religion. Néanmoins les personnes pieuses qui avaient besoin d’être excitées, ne tardèrent pas à pouvoir invoquer en faveur de leur zèle nouveau plusieurs témoignages propres à redoubler leur enthousiasme. On commença à raconter que le prophète s’étant un jour endormi dans la maison d’un de ses compagnons d’armes, avait vu dans son sommeil quelques-uns des siens faisant des courses sur mer pour le triomphe de l’islamisme, et que, dans la joie qu’il eut de les voir entourés de captifs, il s’éveilla en sursaut, célébrant la gloire d’une telle entreprise. Aussi quelques années après, lorsque Moavia fit son expédition contre l’île de Chypre, Omm-Heram, veuve de ce compagnon du prophète, voulut avoir part aux mérites d’une tentative si sainte; et comme Omm-Heram mourut dans le cours de l’expédition, les musulmans lui élevèrent un tombeau, où dans la suite ils allaient implorer la miséricorde de Dieu, lorsque la terre manquait d’eau.
On rapportait encore qu’en 716, lorsque la grande flotte qui alla assiéger Constantinople partit d’Alexandrie, un des fils du khalife Omar, qui se trouvait alors dans le port, demanda à l’amiral ce qu’il pensait des péchés dont la plupart des hommes de l’équipage devaient avoir l’ame chargée; l’amiral ayant répondu qu’à l’exemple de chacun de nous, ils devaient avoir leurs péchés pendus au cou: «Non pas pour ces hommes-ci, s’écria le fils d’Omar; j’en jure par celui qui tient mon ame dans ses mains, ils ont laissé leurs péchés sur le rivage.»
D’après le récit des docteurs musulmans, Mahomet aurait dit que la guerre sacrée faite par mer a dix fois plus de mérite que la guerre faite par terre, et que ceux qui devaient venir après lui étant privés de la faveur de combattre sous ses yeux, jouiraient des mêmes avantages s’ils se livraient aux expéditions maritimes. Mahomet aurait encore dit que le musulman qui meurt en combattant sur terre éprouve l’effet d’une piqûre de fourmi, tandis que celui qui meurt sur mer reçoit la même sensation que l’homme à qui, au moment d’une soif ardente, on présente de l’eau fraîche mêlée avec du miel. C’est par une suite de la même idée qu’on fait dire à Ayescha, femme chérie du prophète, que, si elle avait été homme, elle se serait vouée à la guerre sacrée sur mer[103].
Les premières expéditions maritimes faites par les musulmans partirent des ports de Syrie et d’Égypte, et furent surtout dirigées contre les provinces de l’empire grec, presque en guerre continuelle avec les khalifes. Lorsque la ville de Carthage tomba au pouvoir des Arabes, il ne paraît pas que les vainqueurs songeassent d’abord aux avantages que leur offrait cette fameuse cité pour se rendre maîtres du bassin de la mer Méditerranée. Ils y songeaient si peu que leur chef, voulant bâtir une ville qui leur servît d’asile au besoin, choisit l’emplacement de Cayroan, à plusieurs journées de la côte[104]. Moussa, gouverneur d’Afrique, à l’époque où il envahit l’Espagne, n’avait à sa disposition que quatre navires, et il fallut que ces navires allassent et revinssent plusieurs fois pour transporter l’armée musulmane d’un côté du détroit de Gibraltar à l’autre[105]. Mais Moussa comprit tout de suite la nécessité d’avoir une flotte à ses ordres pour maintenir les communications libres entre la Péninsule et les rivages africains; aussi il se hâta de faire construire des vaisseaux dans tous les ports de son vaste gouvernement. Depuis Barcelonne jusqu’à Cadix, les côtes espagnoles offraient plusieurs ports excellens. Il en était de même des bords africains, depuis le détroit de Gibraltar jusqu’à Tripoli de Barbarie. En 736, un gouverneur d’Afrique fit construire à Tunis un arsenal formidable. C’est alors que Carthage vit disparaître son antique renommée devant la nouvelle cité.
En Espagne, il y avait un émir chargé spécialement de la direction des flottes. Cet émir portait le titre d’émir-alma, ou d’émir de l’eau. C’est probablement de là qu’est venu notre mot amiral[106].
Les auteurs arabes font mention d’une expédition envoyée par Moussa dans l’île de Sardaigne, dès l’année 712. Les auteurs chrétiens parlent d’une descente faite deux ans auparavant dans l’île de Corse[107]. Ces deux îles, ainsi que celle de Sicile, avaient long-tems dépendu des empereurs de Constantinople; mais à mesure que la puissance de ces princes s’affaiblit, des pays aussi éloignés du siége de l’empire se trouvèrent abandonnés à leurs propres forces; aussi les flottes sarrazines, pour qui ces îles étaient un lieu de relâche commode, durent n’y rencontrer qu’une faible résistance. Les barbares se bornèrent d’abord à piller les églises et les maisons des riches. Ces moyens commençant à s’épuiser, ils firent des courses dans l’intérieur, massacrant les hommes qui résistaient, et emmenant les femmes et les enfans en esclavage.
La première descente que les Sarrazins firent sur les côtes de France eut lieu dans l’île de Lerins, aux environs d’Antibes; mais on est incertain sur l’année où cette descente eut lieu. Les auteurs varient depuis l’an 728 jusqu’en 739. Voici de quelle manière ce malheureux événement est raconté.
L’île de Lerins était alors célèbre dans toute la chrétienté par son couvent de moines, qui ne cessait pas de fournir à l’Église des docteurs, des évêques et des martyrs. En ce moment, le couvent était sous la conduite de saint Porcaire, et l’on y comptait cinq cents moines venus de la France, de l’Italie et des autres contrées de l’Europe, non compris un certain nombre d’enfans qui venaient s’y former à la culture des lettres. Aux approches des pirates, saint Porcaire fit embarquer les enfans et les plus jeunes des religieux pour l’Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n’avait peut-être ni le tems ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et les exhorta à attendre les Sarrazins, se résignant d’avance au sort que ces barbares voudraient leur réserver; tous consentirent à rester, excepté un seul, qui alla se cacher dans une grotte. Les Sarrazins, en arrivant, se mirent à parcourir l’île, croyant y trouver de grandes richesses. Comme ils ne rencontrèrent que de vils habits et d’autres objets de peu de valeurs, ils déchargèrent leur fureur sur les moines, qu’ils accablèrent de coups. En même tems ils se mirent à briser les croix, renversèrent les autels et détruisirent les édifices. Ne pouvant tirer aucun parti des vieux religieux, ils voulurent au moins emmener les jeunes; et, pour les forcer à embrasser l’islamisme, ils se livrèrent devant eux à l’égard des vieux à tout ce que la violence peut suggérer; mais leurs menaces comme leurs promesses furent inutiles; jeunes et vieux, tous restèrent fidèles à leur religion. Alors les barbares les mirent à mort, et ne laissèrent en vie que les quatre plus jeunes et les mieux faits, qu’ils embarquèrent sur leurs navires. Heureusement le vaisseau sur lequel les moines étaient montés aborda sur la côte voisine, au port d’Aguay[108], et les quatre religieux profitèrent de l’occasion pour se sauver dans les bois, d’où retournant dans l’île de Lerins, ils rétablirent le couvent[109].
Charles-Martel étant mort en 741, son fils Pepin-le-Bref, qui lui succéda dans le poste de maire du palais, consacra les premières années de sa puissance à faire reconnaître son autorité, tant dans l’Aquitaine, possédée par les enfans d’Eudes, que dans la France septentrionale et les provinces situées au-delà du Rhin. Les Sarrazins auraient pu profiter d’une aussi belle occasion pour renouveler leurs funestes tentatives contre les provinces méridionales de la France; mais il survint parmi eux des divisions qui les mirent pour long-tems hors d’état de rien entreprendre.
On a vu que dans le principe les armées des conquérans s’étaient formées des élémens les plus hétérogènes. Chaque détachement avait son langage particulier, ses croyances, ses intérêts. La discorde ne tarda pas à éclater entre les Arabes et les Berbers. Les Berbers prétendaient avoir contribué autant que les autres aux conquêtes précédentes, et ils se plaignaient de n’avoir pas été traités aussi bien.
Les Arabes eux-mêmes ne s’entendaient pas entre eux. On sait que de tout tems les nomades ont mis une grande importance à connaître la race et la tribu à laquelle ils appartiennent. C’est ce qui fait que, dans leurs chroniques nationales, le nom de chaque individu est accompagné de celui de son père et du nom de la tribu à laquelle il doit son origine. Les Arabes admettent parmi eux deux races bien distinctes, l’une descendant de Yactan ou Kahtan, petit-fils de Sem, fils de Noé, et l’autre d’Ismaël, fils d’Abraham. Les Kahtanites, pour se distinguer des autres, reçurent le titre d’Ariba ou d’Arabes par excellence. Ils occupaient jadis l’est et le sud-ouest de l’Arabie, particulièrement le Yémen ou Arabie-Heureuse, d’où ils furent encore surnommés Yemenis. Les Ismaélites, descendant d’Ismaël par ses rejetons Cayssy et Modhar, furent désignés par les titres de Cayssys et de Modharys. Ils s’étaient établis de préférence dans le Hedjaz, auprès de la Mecque et de Médine, et ils rappelaient avec orgueil l’honneur qu’ils avaient eu de compter Mahomet dans leurs rangs. De tout tems un vif sentiment de jalousie exista entre les deux races, et l’esprit de faction, après avoir ensanglanté l’Arabie, l’Égypte, la Syrie, pénétra jusqu’en Espagne et en France.
Tout-à-coup les conquérans coururent aux armes, et Arabes et Berbers, Cayssys et Yemenys, chaque faction se décida pour le parti qui convenait le mieux à ses intérêts. Le signal de cette vaste conflagration partit de l’Afrique. Dans les premiers tems de la conquête, les généraux arabes voulant attirer les populations, s’étaient relâchés de leur sévérité envers les hommes qui se soumettaient volontairement. Non seulement ils avaient laissé les Berbers libres de professer leur religion, mais ils avaient réduit l’impôt que ceux-ci étaient obligés de payer; ils les avaient même quelquefois exemptés de toute charge, se contentant d’enrôler les hommes en état de porter les armes. A l’époque dont il est question ici, c’est-à-dire en 737, le gouverneur d’Afrique, pensant qu’il était tems de faire disparaître toutes ces distinctions, annonça l’intention de suivre dans toute leur rigueur les leçons laissées par le prophète, et voulut obliger les Berbers à acquitter le droit établi par la loi[110]. Or, ce droit consistait à payer deux et demi pour cent pour les biens meubles, tels que le bétail et l’argent, seule richesse qui puisse exister chez les nomades[111]. Les Berbers, habitués à toute l’indépendance du désert, traitèrent ce droit de tyrannique, et prirent les armes pour s’en affranchir. On les vit accourir du fond des déserts situés au midi de l’Atlas, nus jusqu’à la ceinture, et montés sur leurs chevaux, petits de taille, mais très-légers à la course, montrant la plus grande valeur pour la défense de leur liberté.
Les Berbers ne pouvant être domptés, le gouverneur de l’Espagne, Ocba, traversa le détroit pour aider à les ramener à l’obéissance, et cette retraite ne contribua pas peu à faciliter les succès de Charles-Martel dans le midi de la France. Ocba étant mort, son prédécesseur Abd-almalek le remplaça.
Cependant les efforts des Berbers n’avaient pu être réprimés, et une partie des troupes arabes, battues sur tous les points, avaient été obligées de chercher un refuge en Espagne. A cette nouvelle, les Arabes et les Berbers établis dans la Péninsule et en France, et qui, en récompense de leurs exploits, avaient reçu des terres considérables, craignirent que l’arrivée de ces nouveaux venus n’occasionât un second partage des terres. Aussitôt ils coururent aux armes et se disposèrent à repousser par la force les Arabes d’Afrique. Un seul fait donnera une idée de l’acharnement qui régnait parmi les conquérans. Le gouverneur Abd-almalek étant tombé au pouvoir du parti opposé, fut attaché à un gibet sur le pont de Cordoue, et sa tête fut exposée entre un cochon et un chien. Le commandant de Narbonne, Abd-alrahman, s’était déclaré pour Abd-almalek. Impatient de venger sa mort, il prit avec lui toutes les troupes dont il pouvait disposer, et se rendit à marches forcées en Andalousie. L’action eut lieu aux environs de Cordoue. L’armée d’Abd-alrahman se montait, dit-on, à cent mille hommes. Au plus fort du combat, Abd-alrahman, qui était un très-habile tireur, lança un trait au général ennemi, et le tua. Après cet exploit, il rentra dans Narbonne[112].
Les khalifes de Damas étaient hors d’état de rétablir l’ordre à une distance si éloignée. Des partis rivaux se formaient dans les provinces orientales de l’empire, et les nombreuses armées envoyées du côté de l’Occident avaient fini par épuiser les khalifes eux-mêmes[113].
Ces guerres cruelles, malgré l’inaction de Pepin, ne restèrent pas sans influence sur le sort de la Septimanie. Les Sarrazins de Narbonne avaient repris possession de Nîmes et des villes voisines; mais ces villes finirent par se dégarnir presque de troupes, et les commandans furent obligés de s’en remettre sur beaucoup de points aux chrétiens du pays. Les Goths, qui formaient encore la partie principale de la population, recouvrèrent une partie de leur ancien crédit. C’est alors qu’on voit les villes du Languedoc, telles que Béziers, Nîmes, Maguelone, bien que soumises au pouvoir des Sarrazins, avoir leur comte particulier et une administration qui leur était propre[114].
Un changement analogue eut lieu chez les chrétiens des Asturies, de la Navarre et des autres provinces septentrionales de l’Espagne. Ces hommes généreux commencèrent à combiner leurs efforts, et jouirent enfin de quelque indépendance. En 747, un émir appelé Youssouf étant parvenu, non sans peine, à se mettre à la tête du gouvernement de l’Espagne, il fit partir son fils Abd-alrahman pour les Pyrénées, afin de soumettre les populations chrétiennes en armes; mais les chrétiens résistèrent avec succès.
Les communications entre les Sarrazins de Narbonne et le siége du gouvernement étant interceptées, la Septimanie ne pouvait tarder à secouer le joug musulman. Ce pays était également convoité par le fils d’Eudes, Vaifre, duc d’Aquitaine, et par Pepin. En 751, Vaifre fit une incursion du côté de Narbonne. Mais tel était l’ascendant que prenait chaque jour Pepin, que lui seul pouvait offrir aux habitans quelque garantie de repos et de prospérité. Il venait de se faire accorder par le pape le titre de roi, et ce titre que Charles-Martel, malgré ses victoires, n’avait osé s’arroger, le relevait encore aux yeux des peuples.
En 752 Pepin se rendit avec une armée en Languedoc, et un seigneur goth, appelé Ansemundus, lui livra les villes de Nîmes, Agde, Maguelone et Béziers[115]. Tous les efforts de Pepin purent alors se diriger contre Narbonne; et comme cette ville était en état d’opposer une longue résistance, il se contenta de laisser quelques troupes, commandées par Ansemundus, pour en faire le blocus. Une circonstance qui ralentit beaucoup les progrès des troupes françaises, ce fut d’une part la mort d’Ansemundus qui se laissa surprendre par les Sarrazins dans une embuscade, de l’autre une horrible famine qui désola le midi de la France et l’Espagne. La disette des vivres devint telle, que les mouvemens des armées en furent suspendus[116].
Sur ces entrefaites les khalifes ommiades, qui, ainsi qu’on l’a vu, résidaient à Damas, furent renversés, et firent place à une famille rivale qui descendait d’Abbas, oncle du prophète. Les nouveaux khalifes ne tardèrent pas à s’établir à Bagdad, sur les bords du Tigre; ce sont eux qui portèrent la gloire du nom musulman au plus haut degré. Quant à la dynastie vaincue, elle fut proscrite, et disparut au milieu des supplices. Un seul rejeton de cette famille, qui avait tant contribué à étendre les conquêtes de l’islamisme, échappa aux recherches des bourreaux. Réfugié en Afrique, il resta quelque tems caché parmi les tribus berbères. Apprenant ensuite les désordres qui avaient lieu en Espagne, il se mit en relation avec quelques émirs; bientôt même, il débarqua sur les côtes de Malaga, et les enfans des conquérans, établis la plupart en Andalousie, le reçurent comme un libérateur. On était alors en 755. Le prince s’appelait Abd-alrahman, ce qui signifie en arabe le serviteur du miséricordieux[117]. En effet, tel était alors l’esprit qui dominait chez les musulmans, que leur nom renfermait le plus souvent un sens pieux, par exemple, Abd-allah ou serviteur de Dieu, etc.
Abd-alrahman et ses descendans, étaient destinés à donner le plus grand éclat à la domination mahométane en Espagne. C’est sous eux que se forma la civilisation maure, dont il reste encore des monumens si imposans; jusque-là, les conquérans avaient été trop occupés de leurs croyances fanatiques ou de leurs guerres intestines, pour rien édifier de grand. Mais Abd-alrahman et ses enfans devaient avoir long-tems à combattre en Espagne l’esprit de faction irrité par la différence des races et la diversité des intérêts. D’ailleurs tous les pays musulmans, sans excepter l’Afrique jusqu’à l’Océan atlantique, s’étaient soumis sans résistance à la révolution qui venait de s’opérer dans les provinces orientales de l’empire. Abd-alrahman, bien qu’investi d’une autorité indépendante, qui comprenait le spirituel aussi bien que le temporel, se trouva réduit à une partie de l’Espagne; voilà sans doute ce qui l’empêcha de s’arroger le titre de khalife, et qui jusqu’au commencement du dixième siècle engagea ses successeurs à se contenter du simple titre d’émir[118]. La capitale de ces princes était Cordoue, qui ne tarda pas à devenir le centre des lumières et des arts.
Dès qu’Abd-alrahman vit son autorité un peu raffermie, il songea à la ville de Narbonne qui était vivement pressée par les soldats de Pepin. Un corps considérable de troupes, commandé par un chef nommé Soleyman, s’avança vers les Pyrénées, pour porter secours à la place. Mais les Sarrazins furent surpris au milieu des montagnes et taillés en pièces.
Enfin, les chrétiens de Narbonne qui formaient la masse de la population, et qui avaient beaucoup à souffrir du blocus, prirent la résolution de s’affranchir du joug qui pesait sur eux. On ignore les détails de cet événement[119]. On sait seulement qu’ils entrèrent secrètement en négociation avec Pepin, et qu’ils obtinrent de lui la promesse qu’on les laisserait libres de se gouverner d’après leurs lois gothes. Alors ils profitèrent d’un moment où les soldats sarrazins n’étaient pas sur leurs gardes, et les massacrèrent; en même tems ils ouvrirent les portes de la ville aux Français[120]. On était alors en 759. Dès ce moment, le royaume fut entièrement purgé de la présence des barbares, et Pepin laissa des troupes considérables dans le pays, pour en défendre l’accès[121].
DEUXIEME PARTIE.
INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE, DEPUIS LEUR EXPULSION DE NARBONNE JUSQU’A LEUR ÉTABLISSEMENT EN PROVENCE, EN 889.
L’époque que nous allons parcourir offre un caractère tout différent de celle qui précède. On a vu que les Sarrazins, en pénétrant en France, avaient non seulement l’intention de la conquérir et d’y faire fleurir l’islamisme, mais que leur projet était de subjuguer tout le reste de l’Europe, et de faire de cette partie du monde qui, sous les Romains, avait menacé d’envahir l’Univers, une simple province du nouvel empire. Il ne faut pas oublier que les chefs de l’armée conquérante étaient en général originaires de l’Arabie, de la Syrie et de la Mésopotamie; le centre de leur religion et celui de leur puissance était en Orient; et leurs pensées ainsi que leurs souvenirs devaient les ramener vers les mêmes lieux. Aucune difficulté n’arrêtait des hommes qui avaient pris part à des conquêtes sans exemple. Plus une contrée était vaste et peuplée, plus ils y voyaient des chances de gloire et de mérite aux yeux de Dieu.
Le tableau change avec l’époque que nous allons retracer. Le nouveau dominateur de l’Espagne avait vu sa famille renversée du trône en Syrie, et périr de mort violente. Retiré en Espagne, il n’apercevait en général que des ennemis dans l’Afrique et les autres parties de l’empire, qui avaient si largement contribué aux succès précédens. La Péninsule, d’ailleurs, par la situation où elle se trouvait, était loin de pouvoir fournir les moyens de se livrer à des entreprises hardies. A la suite des guerres intestines qui la désolaient depuis si long-tems, l’esprit de faction ne cessait de faire des progrès, et les chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne avaient profité du désordre pour prendre une attitude menaçante; enfin, le souvenir des échecs précédens était présent à tous les esprits.
D’un autre côté, la France, objet immédiat de ces invasions, acquérait chaque jour plus d’ascendant. Sous Pepin et Charlemagne, toute cette vaste contrée obéissait à un même chef; et l’avantage qu’elle avait de pouvoir, au besoin, appeler à son secours les guerriers de l’Allemagne, de la Belgique et de l’Italie, la mettait à l’abri de toute agression. Aussi, ce ne furent pas en général les Sarrazins d’Espagne qui attaquèrent les chrétiens de France; ce furent plutôt les chrétiens de France qui attaquèrent les Sarrazins d’Espagne. Pepin et Charlemagne se mettant en relation avec les chrétiens de la Catalogne, de l’Aragon et de la Navarre, les habituèrent peu à peu à recourir à leur haut patronage; en même tems, ils favorisèrent de tous leurs moyens les tentatives des émirs sarrazins et des gouverneurs de provinces, qui voulaient se rendre indépendans du souverain de Cordoue. Bientôt même, Charlemagne et ses enfans entrèrent à main armée en Espagne, et pendant long-tems les provinces voisines de l’Èbre furent une dépendance de la France. Plus tard, lorsque les chrétiens du nord de la péninsule s’occupèrent de reconquérir le pays de leurs pères, les guerriers du midi de la France, dont la plupart se vantaient d’avoir la même origine qu’eux, accoururent pour les seconder.
Chose remarquable, et qui montre de quoi sont capables les passions humaines! L’émir de Cordoue et les khalifes d’orient étaient plus occupés de se nuire entre eux que de faire de nouvelles conquêtes sur les chrétiens d’Europe; tandis que les princes de Cordoue s’unissaient d’intérêt avec les empereurs de Constantinople, presque toujours en guerre avec les mahométans de la Syrie, de la Perse et de l’Égypte, les khalifes d’orient firent alliance avec les princes français. A cette époque, comme dès l’origine du commerce national, des navires partis de Marseille, de Fréjus et d’autres villes, allaient se pourvoir, dans les ports de Syrie et d’Égypte, d’épiceries, d’étoffes de soie, de parfums, etc.[122]. Aux relations commerciales, s’étaient joints les motifs de piété, qui portaient alors une foule de personnes à braver tous les dangers, pour aller visiter les lieux sanctifiés par les mystères de notre religion. Au plus fort même des ravages des Sarrazins en France, vers l’an 733, des pélerins partis de l’occident circulaient librement à Jérusalem, à Nazareth, à Damas, à la cour même du khalife, soit que le prince n’eût qu’une idée confuse des pays d’où ces hommes venaient, soit que, connaissant le motif qui les amenait, il dédaignât de faire attention à eux[123].
Les princes abbassides adoptèrent la politique la plus amicale envers la France; et si plus tard, les lieutenans auxquels ils avaient confié les côtes d’Afrique se livrèrent à d’horribles déprédations sur nos rivages, c’est que ces gouverneurs, séparés du centre de l’empire par d’affreux déserts et d’immenses distances, profitèrent de la première occasion pour se rendre indépendans.
Depuis la prise de Narbonne jusqu’à la mort de Pepin en 768, aucune hostilité n’eut lieu entre la France et les Sarrazins. Pepin regardait les Pyrénées comme la frontière naturelle de la France, et Abd-alrahman était occupé à soumettre les émirs qui refusaient de reconnaître son autorité. Mais Pepin ne négligeait rien pour entretenir l’esprit de faction parmi les Sarrazins. Dès l’année 759, un an après l’occupation de Narbonne par les Français, le gouverneur musulman de Barcelonne et de Gironne, appelé Solinoan ou plutôt Soleyman, entra en relation avec Pepin[124]. A en croire les chroniqueurs français, Soleyman se rangeait sous la puissance du fils de Charles-Martel. Il est plus naturel de croire que l’émir sarrazin, visant à l’indépendance, cherchait seulement un appui dans le roi des Français. On verra bientôt se développer la politique des émirs musulmans du nord de la Péninsule, lesquels recouraient à la France, lorsqu’ils étaient pressés par l’émir de Cordoue, et qui retournaient à l’émir de Cordoue, lorsque les Français se montraient exigeans.
Ce qui favorisait les tentatives de ces émirs, ainsi que celles des chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne, c’est la nature du terrain. On sait que la Catalogne, l’Aragon, la Navarre, etc., sont hérissés de montagnes, et qu’il est facile à une petite troupe aguerrie de s’y maintenir contre des armées innombrables. Les Arabes n’ayant occupé la plupart de ces contrées qu’en passant, leurs écrivains n’en ont eu qu’une idée confuse. Ils appellent ordinairement la Vieille-Castille et l’Alava actuel le pays d’Alaba et des châteaux[125], région défendue en effet par des positions extrêmement fortes. D’un autre côté, la Navarre est appelée pays des Baschones. Quelquefois, dans la pensée des écrivains arabes, cette dénomination comprend la partie de la Gascogne située en-deçà des Pyrénées, laquelle était en communauté d’origine et de langage avec la Navarre.
A l’égard de la chaîne des Pyrénées proprement dite, les Arabes l’appellent la Montagne des Ports[126], du mot latin portus, et de l’espagnol puerto, signifiant passage, parce qu’en effet c’est par les Pyrénées qu’il faut passer pour communiquer de l’Espagne avec le Continent. Les Arabes distinguent quatre ports ou passages qui, disent-ils, sont à peine assez larges pour donner entrée à un cavalier. Ces quatre passages sont, 1o la route de Barcelonne à Narbonne par la ville actuelle de Perpignan; 2o la route de Puycerda à travers la Cerdagne; 3o la route qui conduit de Pampelune à Saint-Jean-Pied-de-Port; 4o enfin la route de Tolosa à Bayonne[127]. La chaîne des Pyrénées, au moyen-âge, était moins accessible qu’aujourd’hui. Le récit des Arabes s’en est ressenti, et il y a plusieurs de leurs dénominations géographiques qu’il nous a été impossible de rétablir.
Au tems dont il est question ici, les gouverneurs de province et des grandes villes, chez les Arabes d’Espagne, étaient revêtus du titre de visir ou de porteur. Nos vieilles chroniques leur donnent le titre de roi, parce que le plus souvent ils affectaient l’indépendance. Quant aux commandans de villes d’un ordre secondaire, ils se contentaient du titre d’alcayd ou de conducteur.
Tandis que Pepin cherchait à tenir les différens partis en Espagne en échec les uns par les autres, la discorde était attisée par le khalife d’Orient. Almansor venait de fonder la ville de Bagdad, et était impatient de rétablir dans l’empire l’unité politique et religieuse, qui se trouvait rompue par l’élévation d’Abd-alrahman. Déjà il avait fait partir une flotte des côtes d’Afrique, et plusieurs émirs espagnols espérant, à la faveur d’une si grande distance, exercer une autorité moins restreinte, s’étaient déclarés pour lui. Pepin, qui n’avait rien à craindre d’Almansor, et qui pouvait en être aidé au besoin, se hâta d’entrer en relation directe avec lui. Nos chroniqueurs désignent le prince musulman par son titre d’émir-almoumenyn, ou de commandeur des croyans. En 765, des députés envoyés par Pepin se rendirent à Bagdad, et revinrent au bout de trois ans accompagnés des députés du khalife. Les uns et les autres débarquèrent à Marseille. Pepin accueillit très-bien les députés de Bagdad; il leur fit passer l’hiver à Metz; puis les fit venir au château de Sels, sur les bords de la Loire. Les députés furent congédiés, chargés de présens, par la voie de Marseille[128].
La politique de Pepin fut suivie par son fils Charlemagne. Dès que ce prince entreprenant vit son autorité affermie, il rechercha l’amitié des personnages les plus influens de l’Espagne, musulmans et chrétiens. Aux uns il montrait le désir de les affranchir du joug de l’émir de Cordoue, et de les rendre tout-à-fait indépendans; aux autres il se présentait lui-même comme le protecteur naturel du christianisme, comme le défenseur du pape contre la tyrannie des rois lombards, et comme l’ami le plus ardent des saines doctrines, attaquées par les novateurs et les hérétiques.
Les Arabes, en subjuguant l’Espagne, avaient laissé aux chrétiens le libre exercice de leur religion. Il existait des évêques, ou du moins des préposés ecclésiastiques à Cordoue, à Tolède, et dans les autres villes du premier ordre. Mais dans les provinces frontières, dans les contrées qui étaient tantôt au pouvoir des chrétiens et tantôt au pouvoir des musulmans, il ne paraît pas qu’il y eût d’évêques. C’est Charlemagne qui se chargea de pourvoir aux besoins spirituels des habitans. La ville métropolitaine de Tarragone ayant été détruite par les Sarrazins, les chrétiens de la Catalogne furent placés sous la juridiction de l’archevêque de Narbonne; de son côté, l’archevêque d’Auch eut sous sa surveillance les chrétiens d’Aragon[129]. S’élevait-il quelque conflit entre les chrétiens d’Espagne, Charlemagne apparaissait comme arbitre. Ces chrétiens avaient-ils quelque réclamation à faire auprès du pape, Charlemagne offrait sa puissante médiation.
Sur ces entrefaites, en 777, deux émirs sarrazins des environs de l’Èbre se trouvant en guerre avec l’émir de Cordoue, franchirent les Pyrénées, et se rendirent avec une grande suite auprès de Charlemagne, en Westphalie, dans la ville de Paderborn, où se tenait alors une diète solennelle[130]. Un des deux émirs se nommait Solyman, et avait été gouverneur de Saragosse[131]. Dans un combat livré aux troupes de Cordoue, il avait fait leur chef prisonnier, et il en fit hommage à Charlemagne. Nos chroniqueurs ajoutent même qu’il se soumit à la puissance du prince français.
Charlemagne, qui ne demandait pas mieux que d’étendre son autorité, crut l’occasion favorable pour se rendre maître d’une partie de l’Espagne. Il fit un appel aux guerriers de la France, de l’Allemagne et de la Lombardie, et se disposa à franchir les Pyrénées. On était alors en 778. Il ne doutait pas qu’à son approche les populations n’accourussent se ranger sous sa puissance; mais les chefs sarrazins, qui dans leurs démarches avaient eu uniquement pour but de consolider leur indépendance, se préparèrent à résister. Il en fut de même des chrétiens des montagnes, qui avaient juré de ne plus reconnaître de joug étranger. Quand Charlemagne arriva de l’autre côté des Pyrénées, il fut obligé d’entreprendre le siége de Pampelune, qui ne se rendit qu’après une bataille sanglante. Saragosse résista également[132]. Les gouverneurs de Barcelonne, de Gironne, de Huesca, se contentèrent d’envoyer des otages.
Tout-à-coup l’on annonce que les Saxons, qui ne voulaient pas abjurer les pratiques du paganisme, avaient repris les armes. Charles se hâta de retourner en France; mais à son passage à travers les Pyrénées, son arrière-garde fut attaquée dans la vallée de Roncevaux, par les chrétiens montagnards, aidés peut-être par les musulmans, et un grand nombre de ses plus illustres guerriers furent tués. C’est là, dit-on, que périt Roland[133].
Le pays que, dès ce moment, la France se trouva posséder de l’autre côté des Pyrénées varia d’étendue suivant les époques. C’est le pays qui fut appelé Marche, c’est-à-dire frontière, parce qu’en effet il servait de position avancée à la France du côté de l’Espagne. Il fit partie du royaume d’Aquitaine, que Charlemagne ne tarda pas à fonder en faveur de son jeune fils Louis, et dont la capitale était Toulouse. Les écrivains arabes le comprennent sous la dénomination générale de Pays des Francs, ce qui est une nouvelle source de confusion dans leur récit[134].
Il n’est pas de notre sujet de raconter au long les événemens qui furent la suite de la politique ambitieuse de Charlemagne. Notre plan a pour objet les invasions des Sarrazins en France, et non les invasions des Français en Espagne. Il suffira de faire connaître les résultats de ces nouvelles entreprises.
Après le départ de Charlemagne, la plupart des villes, qui s’étaient abaissées sous son autorité, secouèrent le joug. Les Sarrazins surtout se regardèrent comme humiliés de cette soumission, et pour se venger, ils tournèrent leurs efforts contre les chrétiens de leur voisinage. Les chrétiens, habitués à une vie dure, et vêtus de peaux d’ours, se retirèrent au haut des montagnes ou au fond des vallées, et s’y défendaient avec leurs haches ou leurs faulx. Mais beaucoup de personnes riches, ne pouvant plus se maintenir dans leurs biens, furent obligées de s’expatrier, et vinrent demander un asile à Charlemagne. Il existait alors aux environs de Narbonne de vastes campagnes qui avaient été plusieurs fois ravagées dans les guerres précédentes, et qui se trouvaient désertes. Ce prince distribua ces campagnes aux réfugiés, leur imposant pour unique charge l’obligation du service militaire. Il paraît que parmi ces réfugiés il y avait des musulmans devenus chrétiens; c’est du moins ce qu’indiquent leurs noms[135]. Plusieurs réfugiés devinrent dans la suite des personnages importans. Il existe encore des familles illustres qui font remonter jusqu’à eux leur origine[136].
L’émir de Cordoue, Abd-alrahman Ier, mourut en 788. Les auteurs français du tems le représentent comme un homme cruel, qui fit mettre à mort un grand nombre de ses sujets arabes et africains; ils ajoutent que les chrétiens et les juifs eurent tellement à souffrir de ses exactions, qu’ils furent contraints de vendre leurs propres enfans pour subsister[137]. Il est certain que ce prince, forcé de conquérir son royaume, et obligé de résister à des attaques sans cesse renaissantes, ne put pas toujours préserver la fortune et la vie de ses sujets; mais il était naturellement doux, ami des arts et des lettres, et c’est à ses grandes qualités qu’il faut faire remonter la civilisation maure en Espagne. Il ne paraît pas qu’Abd-alrahman ait eu des relations directes avec Charlemagne. Un chroniqueur arabe rapporte que ce prince demanda à Charlemagne, qu’il appelle simplement Carlé, une de ses filles en mariage[138]; mais il veut probablement parler d’Abd-alrahman II, qui entretint des rapports politiques avec Charles-le-Chauve, et qui vivait à une époque où ces sortes d’alliances n’excitaient pas les mêmes scrupules qu’autrefois.
Abd-alrahman Ier avait choisi pour successeur son troisième fils, Hescham, de préférence aux deux aînés. Cette circonstance ne tarda pas à amener de nouveaux troubles. Hescham s’occupa d’abord de faire reconnaître son autorité à Cordoue et dans les provinces voisines; ensuite il s’avança du côté de l’Èbre pour faire rentrer les émirs rebelles dans le devoir.
L’ordre étant à peu près rétabli, Hescham crut que le meilleur moyen d’extirper l’esprit de faction qui avait causé tant de maux en Espagne, était d’exprimer au dehors une grande pensée, une pensée propre à rallier tous les esprits. Il avait à se venger des désordres que la politique de Pepin et de Charlemagne avait excités de l’autre côté des Pyrénées; de plus il commençait à s’effrayer de l’aspect menaçant que prenaient les chrétiens des Asturies et des autres provinces septentrionales de l’Espagne. Il forma donc le dessein d’attaquer les chrétiens par tous les côtés, et il voulut que toutes les ressources de l’empire concourussent au succès d’une si importante entreprise. En effet, les pieux mahométans se plaignaient depuis long-tems de voir les forces musulmanes tournées les unes contre les autres. Plusieurs étaient allés jusqu’à dire qu’on n’était pas obligé de payer d’impôt à des princes qui ne savaient faire la guerre qu’aux disciples du prophète, et ils citaient malignement l’exemple des khalifes de Bagdad, qui, par leurs guerres continuelles avec les empereurs de Constantinople, jetaient le plus grand éclat sur l’islamisme[139].
Hescham, voulant donner à cette guerre la plus imposante solennité, la présenta comme une entreprise religieuse, et fit publier dans toute l’Espagne musulmane l’algihad[140], c’est-à-dire la guerre contre les ennemis de l’Alcoran. Par ses ordres, on lut le vendredi dans les mosquées, pendant que le peuple y était assemblé pour rendre hommage à l’Éternel, une invitation aux fidèles de se lever pour la défense de la religion. Ceux qui étaient en état de porter les armes devaient marcher sur-le-champ vers les Pyrénées; ceux qui ne l’étaient pas devaient concourir de leur argent et de leurs autres moyens au succès de l’expédition. Le discours qui fut lu en chaire était en prose rimée, et susceptible d’être chanté; il était entremêlé de passages de l’Alcoran propres à en augmenter l’effet. Voici la traduction d’une partie de ce discours:
«Louanges à Dieu, qui a relevé la gloire de l’islamisme par l’épée des champions de la foi, et qui, dans son livre sacré, a promis aux fidèles, de la manière la plus expresse, son secours et une victoire brillante. Cet Être à jamais adorable s’est ainsi exprimé: O vous qui croyez, si vous prêtez assistance à Dieu, Dieu vous secourra et affermira vos pas. Consacrez donc au Seigneur vos bonnes actions; lui seul peut par son aide rallier vos drapeaux. Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu; il est unique et n’a pas de compagnon; Mahomet est son apôtre et son ami chéri. O hommes! Dieu a bien voulu vous mettre sous la conduite du plus noble de ses prophètes, et il vous a gratifiés du don de la foi. Il vous réserve dans la vie future une félicité que jamais œil n’a vue, que jamais oreille n’a entendue, que jamais cœur n’a sentie. Montrez-vous dignes de ce bienfait; c’était la plus grande marque de bonté que Dieu pût vous donner. Défendez la cause de votre immortelle religion, et soyez fidèles à la droite voie; Dieu vous le commande dans le livre qu’il vous a envoyé pour vous servir de guide. L’Être-Suprême n’a-t-il pas dit: O vous qui croyez, combattez les peuples infidèles qui sont près de vous, et montrez-vous durs envers eux. Volez donc à la guerre sainte, et rendez-vous agréables au maître des créatures. Vous obtiendrez la victoire et la puissance; car le Dieu très-haut a dit: C’est une obligation pour nous de prêter secours aux fidèles[141].»
A ce discours, les pieux musulmans des diverses provinces de l’Espagne sentirent leur zèle se réveiller, et les plus ardens coururent aux armes. L’appel fait aux fidèles devait être d’autant mieux entendu, qu’il n’y avait pas alors chez les Sarrazins d’armées permanentes: les personnes qui prenaient les armes ne s’engageaient que pour une campagne, et la campagne terminée, elles étaient libres de rentrer dans leurs foyers. Mais le tems n’était plus où, au seul mot de guerre contre les chrétiens, les masses entières se levaient spontanément. Les enfans des conquérans de l’Espagne étaient en possession de terres considérables, et la plupart n’étaient pas empressés de quitter la vie agréable qu’ils menaient pour s’exposer à toute sorte de dangers. D’ailleurs, ce qui aidait le plus à former les anciennes armées des conquérans, c’étaient les hommes de bonne volonté qui accouraient de l’Afrique, de l’Arabie et de la Syrie, et maintenant ces contrées étaient presque fermées à l’Espagne.
On était alors dans l’année 792. Cette espèce de croisade n’attira pas cent mille hommes sous les drapeaux. Les Sarrazins furent divisés en deux corps; l’un marcha contre les chrétiens des Asturies, et n’obtint que de faibles succès; l’autre, commandé par le visir Abd-almalek, s’avança en Catalogne, et se disposa à entrer de là en France.
Cette invasion eut lieu en 793. Charlemagne se trouvait alors sur les bords du Danube, occupé à faire la guerre aux Avares; et les meilleures troupes du midi de la France s’étaient rendues en Italie, avec Louis, roi d’Aquitaine. Aux approches des Sarrazins, les habitans des plaines allèrent se cacher dans les cavernes, ou se réfugièrent sur les lieux élevés. Les Sarrazins se dirigèrent vers Narbonne, impatiens de reconquérir un boulevart où ils s’étaient maintenus si long-tems. Trouvant la ville en état de défense, ils mirent le feu aux faubourgs, puis se portèrent du côté de Carcassonne[142].
Cependant le comte de Toulouse, Guillaume, à qui Louis avait confié la garde de la Septimanie, avait fait un appel aux comtes et aux seigneurs du pays. De toute part les chrétiens en état de porter les armes accoururent se ranger sous son étendard. Les deux armées en vinrent aux mains sur les bords de la rivière d’Orbieux, au lieu nommé Villedaigne, entre Carcassonne et Narbonne. L’action fut extrêmement vive. Guillaume fit des prodiges de valeur; mais les Français, ayant essuyé de grandes pertes, se retirèrent. De leur côté, les Sarrazins, qui avaient perdu un de leurs chefs, n’osèrent pas aller plus avant, et, contens du riche butin qu’ils avaient fait, ils retournèrent en Espagne, où ils furent reçus comme en triomphe. Dans toutes les mosquées de l’Espagne, les musulmans rendirent à Dieu des actions de grâces pour un succès auquel depuis long-tems ils n’étaient plus accoutumés[143].
La cinquième partie du butin réservée par la loi au souverain, se monta à quarante-cinq mille mitscals d’or, ce qui fait environ sept cent mille francs de notre monnaie actuelle, valeur intrinsèque, et ce qui en ferait neuf fois plus, si on avait égard au peu d’argent monnayé qui circulait alors. Cette somme paraîtra considérable, si on se rappelle que le pays qui servit de théâtre à cette guerre ou était naturellement pauvre, ou avait été dévasté plusieurs fois. Hescham voulant sanctifier en quelque sorte les fruits de cette expédition, les employa à terminer la grande mosquée de Cordoue, commencée par son père, et qui sert aujourd’hui de cathédrale. Ce qui avait surtout attiré à la partie de la mosquée bâtie par Abd-alrahman le respect des musulmans, c’est qu’elle avait été entièrement construite du produit du butin fait sur les chrétiens. Un auteur arabe raconte que, lorsque les nouvelles constructions furent achevées, les musulmans refusèrent d’y prendre place pour offrir leurs vœux à Dieu; et comme Hescham étonné demanda le motif de ce refus, on lui dit que c’était parce que l’autre partie de l’édifice provenait de l’argent pris sur les chrétiens, et qu’on était bien plus sûr d’y voir ses prières exaucées. Là-dessus, le prince déclara qu’il en était de même de la partie de la mosquée qui était son ouvrage, et il fit venir le cadi et d’autres personnes graves, pour attester la vérité de ce qu’il disait[144].
Quelques auteurs ajoutent que les fondations de cette partie de la mosquée furent assises sur une terre provenant des dernières conquêtes, et que cette terre fut apportée de la Galice et du Languedoc, c’est-à-dire d’une distance de près de deux cents lieues, soit sur des chars, soit sur le dos des malheureux captifs chrétiens[145].
Si on en croyait certains auteurs arabes, et Roderic Ximenès qui les a copiés, les Sarrazins dans cette expédition auraient repris Narbonne. Mais le récit de ces écrivains est fort confus, et le nom de pays des Francs qu’ils donnent à la fois aux provinces chrétiennes situées en-deçà et au-delà des Pyrénées, les empêche de se rendre un compte exact de la marche des troupes musulmanes[146]. Si une ville telle que Narbonne était retombée au pouvoir des Sarrazins, les auteurs chrétiens du tems en auraient parlé, ne fût-ce que pour dire comment les Français y étaient rentrés. Il faut faire attention qu’à l’époque où l’invasion eut lieu, Charlemagne avait établi un ordre parfait dans ses états, et que les chroniqueurs du tems nous apprennent, année par année, tout ce qui se faisait d’important.
Mais, tandis que les écrivains chrétiens contemporains ne disent rien de la prise de Narbonne par les musulmans, des écrivains postérieurs supposent les Sarrazins maîtres, non seulement de cette antique cité, mais de tout le midi de la France. On a vu que le chef chrétien qui se distingua le plus dans le cours de cette guerre, fut le comte Guillaume. Guillaume appartenait à une famille illustre; et il s’était rendu digne du haut rang qu’il occupait, par sa piété autant que par sa valeur. C’est le même qui, quelques années plus tard, contribua le plus à la conquête de Barcelonne, par les Français. Guillaume, las des grandeurs de ce monde, se retira dans le monastère de Gellone, situé aux environs de Lodève et qu’il avait lui-même fondé. Il y mourut dans les plus vifs sentimens de religion, et mérita d’être rangé au nombre des saints. Ces diverses circonstances, au milieu d’un siècle très-porté à la piété, rendirent le nom de Guillaume très-populaire dans le midi de la France. Un auteur, qui a écrit sa vie et qui vivait vers le dixième siècle, nous apprend que, de son tems, on chantait dans les églises et dans toutes les réunions un peu nombreuses la gloire de Guillaume et ses exploits contre les Sarrazins[147]. Peu de tems après, lorsque les poètes français se mirent à célébrer les grandes actions, les unes vraies, les autres fabuleuses, de Charlemagne et de ses paladins, ils n’oublièrent pas le comte de Toulouse. Nous possédons encore en français un poème intitulé poème de Guillaume au court-nez, dans lequel on représente Nîmes, Orange et Arles comme se trouvant au pouvoir des Sarrazins, et comme ayant dû leur délivrance au courage invincible de ce héros[148]. D’un autre côté, une inscription latine que l’on conservait avant la révolution aux environs d’Arles, dans l’abbaye de Mont-Major, portait que Charlemagne fut obligé de venir en personne à Arles, pour aider à l’expulsion des musulmans.
Ces divers récits n’ont pas le moindre fondement. On sait que les auteurs des romans de chevalerie n’ont jamais été très-scrupuleux sur la fidélité historique; de plus, l’inscription de l’abbaye de Mont-Major est fausse. Cette inscription, en disant que Charlemagne se rendit à Arles, ajoute que le prince voulut immortaliser le triomphe qu’il venait de remporter, par la fondation de l’abbaye; or, l’abbaye ne fut fondée que plus de cent cinquante ans après; il est évident que le faussaire, en fabriquant l’inscription qui reposait du reste sur des bruits alors populaires, avait surtout en vue de faire croire le monastère plus ancien qu’il n’était réellement, et de lui donner une origine qui ne lui appartenait pas[149].
Le roi de Cordoue, Hescham, mourut en 796, et eut pour successeur son fils Hakam. Aussitôt, les deux oncles du nouveau prince, qui, en leur qualité d’aînés, avaient déjà tenté de s’emparer du pouvoir, reprirent les armes. Hakam fut obligé de consacrer ses premiers soins à dompter les rebelles.
L’année suivante, tandis que Charlemagne était à Aix-la-Chapelle, on vit venir dans cette ville le gouverneur musulman de Barcelonne, qui implorait son appui. On y vit également arriver Abd-allah, oncle de l’émir de Cordoue, qui avait succombé dans ses tentatives pour s’emparer du trône, et qui invoquait l’assistance de la France[150]. La même année, le fils de Charlemagne, Louis, roi d’Aquitaine, dans la diète qu’il tint, suivant l’usage, à Toulouse, reçut un député d’Alphonse, roi de Galice et des Asturies, qui demandait que toutes les forces chrétiennes se réunissent contre l’ennemi commun. Il vint aussi à la diète un député d’un émir sarrazin des environs de Huesca, appelé Bahaluc, qui demandait à vivre en bonne intelligence avec les chrétiens[151].
Le moment parut favorable pour se venger des dégâts faits par les Sarrazins dans le Languedoc, et pour assurer le triomphe des armes françaises de l’autre côté des Pyrénées. Déjà Louis et son frère Charles avaient fait quelques incursions du côté de l’Èbre, mettant tout à feu et à sang. Louis passa de nouveau les Pyrénées, du côté de l’Aragon, et pressa le siége de Huesca, dont le gouverneur avait envoyé les clefs à Charlemagne, et qui cependant refusait de recevoir les Français. En même tems Abd-allah, oncle de l’émir de Cordoue, se rendait maître de la ville de Tolède, et son autre oncle, Soleyman, s’établissait dans Valence.
Dans ces circonstances critiques, Hakam fit marcher son armée contre Tolède. Pour lui, prenant sa cavalerie, il vola vers les Pyrénées, fit rentrer dans le devoir Barcelonne et la plupart des autres villes qui s’étaient soulevées; puis s’avançant contre les chrétiens des Pyrénées, il fit les plus horribles dégâts sur leurs terres, massacrant les hommes en état de porter les armes, et emmenant les femmes et les enfans esclaves[152]. Parmi ces enfans, plusieurs furent faits eunuques; car Hakam, naturellement jaloux, recherchait, au grand scandale de beaucoup de musulmans, les hommes mutilés pour certains emplois de son palais. Les autres furent admis dans la garde qui veillait autour de sa personne. En effet, Hakam s’était, le premier en Espagne, formé une garde particulière; et cette garde, pour qu’elle fût plus dévouée, se composait de captifs pris à la guerre, et d’esclaves achetés à prix d’argent.
Les succès remportés par Hakam sur les chrétiens lui avaient fait donner par ses soldats le titre d’almodaffer ou de victorieux[153]. A son retour devant Tolède, la ville ouvrit ses portes; Soleyman fut tué dans une bataille, et Abd-allah se retira en Afrique, attendant qu’il se présentât une nouvelle occasion de reparaître sur la scène.
Pendant ce tems, Alphonse, roi de Galice, avait fait une expédition aux environs de Lisbonne. A son retour il envoya à Charlemagne, comme trophée de ses succès, quelques captifs sarrazins montés sur des mulets et couverts de leur cuirasse. De son côté le roi d’Aquitaine avait pillé les environs de Huesca[154].
Ces succès partagés n’offraient pas de résultat, et la conséquence la plus immédiate de ces guerres continuelles, était la ruine des contrées qui faisaient l’objet de la querelle. Le plus grand obstacle pour les Français venait de ce que les gouverneurs sarrazins, après les avoir appelés, refusaient de les recevoir, et que, si on avait recours à la force, ils invoquaient l’appui de l’émir de Cordoue. Les Sarrazins étant restés maîtres des villes les plus fortes, telles que Barcelonne, Tortose, Saragosse, étaient sûrs de trouver un asile au besoin; et de là, s’ils voulaient se venger, ils avaient la facilité de faire des courses sur les terres chrétiennes. Aucune ville, sous ce rapport, n’était mieux située que Barcelonne. Cette place, extrêmement fortifiée, était rapprochée des frontières de France, et soit par mer, soit par terre, elle pouvait répandre la terreur dans les environs. L’émir sarrazin qui y commandait, et que nos vieilles chroniques appellent Zadus ou Zaton, avait plusieurs fois rendu hommage pour sa principauté à Charlemagne; mais il s’était toujours défendu d’y laisser entrer les Français.
De l’avis de Guillaume, comte de Toulouse, Louis résolut de tout tenter pour s’emparer de cette ville. On était alors en 800; Charlemagne se trouvait à Rome, occupé à se faire donner la couronne impériale. Louis, à la diète de Toulouse, annonça ses intentions aux comtes et aux seigneurs, et chacun reçut ordre, dès que la belle saison serait venue, de marcher avec ses hommes d’armes vers la capitale de la Catalogne.
Il nous reste, au sujet des incidens de ce siége, de nombreux détails dans le poème latin d’Ermoldus Nigellus déjà cité; et comme ces détails jettent du jour sur la manière dont la guerre se faisait alors, tant chez les musulmans que chez les chrétiens, nous allons en rapporter quelques fragmens[155].
«Barcelonne, dit le poète, était devenue pour les Maures un boulevart assuré. C’est de là que partaient, sur des chevaux légers, les guerriers qui en voulaient aux terres chrétiennes; c’est là qu’ils revenaient avec leur butin. En vain, pendant deux ans, les Français firent d’horribles ravages autour de ses murailles: rien ne put décider le commandant à se soumettre.
«Les guerriers de l’Aquitaine étant arrivés devant la ville, chacun s’occupe de remplir la tâche qui lui avait été imposée. Celui-ci prépare des échelles, celui-là enfonce des pieux en terre. L’un apporte des armes, un autre entasse des pierres; les traits pleuvent de toutes parts, les murs retentissent sous les coups du bélier, la fronde cause les plus terribles ravages. Le gouverneur, voulant raffermir le courage des siens, annonce que des secours sont partis de Cordoue; ensuite, montrant de la main les Français: «Vous voyez, leur dit-il, ces hommes de haute stature, qui ne laissent pas de repos à la ville; ils sont courageux, habiles à manier les armes, endurcis au danger, et pleins d’agilité; toujours ils ont les armes à la main; elles plaisent à leur jeunesse, et leur vieillesse ne s’en rebute pas. Défendons bravement nos remparts.»
L’armée chrétienne avait été divisée en trois corps. Le premier était chargé d’attaquer la ville; le second, commandé par le comte Guillaume, devait disputer le passage aux Sarrazins qui venaient de Cordoue. Louis, avec le troisième, s’était placé au sommet des Pyrénées, prêt à se porter partout où les circonstances l’exigeraient. Les troupes qui s’avançaient au secours de la place, trouvant le passage fermé, se portèrent contre les chrétiens des Asturies, qui les mirent en fuite. Alors Guillaume revint devant Barcelonne, et le siége fut repris avec une nouvelle vigueur. Zadon, se voyant hors d’état de résister plus long-tems, sortit de la ville et tomba au pouvoir des chrétiens. A la fin les Français montèrent à l’assaut, et la ville ouvrit ses portes.
La prise de Barcelonne eut lieu en 801. Cette ville était restée quatre-vingt-dix ans au pouvoir des Sarrazins. Les mosquées furent purifiées et converties en églises. Louis envoya à son père une partie du butin fait dans la ville. Ces présens se composaient de cuirasses, de casques ornés de cimiers, de chevaux superbement enharnachés.
Les possessions françaises en Espagne furent alors divisées en deux Marches, la Marche de Gothie ou de Septimanie, qui répondait à la Catalogne actuelle, et qui eut Barcelonne pour capitale, et la Marche de Gascogne, qui comprenait les villes françaises de Navarre et d’Aragon.
La même année, Charlemagne reçut une ambassade du célèbre Aaron-Alraschid. Quelque tems auparavant, Charles avait envoyé en députation au khalife un juif appelé Isaac, accompagné de deux chrétiens français. Les députés avaient ordre, en se rendant à Bagdad, de passer par Jérusalem, qui était devenu à la fois un lieu de pélerinage et de commerce, et après s’être assurés de l’état des saints lieux, de solliciter du khalife toutes les faveurs qui pourraient en relever l’éclat, et rendre leur accès plus facile aux pélerins et aux marchands qui y affluaient de toutes les parties du monde. De plus, ils devaient demander un éléphant, animal qu’on n’avait peut-être plus vu en France depuis Annibal, et qui était de nature à frapper vivement la curiosité. Le khalife accueillit très-bien les députés français. Il accorda à Charles le droit de veiller à la sûreté des saints lieux; en même tems, il lui envoya un éléphant, le seul qui fût alors dans sa ménagerie. Enfin il lui fit présent d’une tente magnifique, d’étoffes en coton et en soie, alors fort rares en France, de parfums et d’aromates de tout genre, de deux candélabres en laiton d’une grandeur colossale, et d’une horloge aussi en laiton qui se mouvait par la force de l’eau, et qui marquait les douze heures du jour. L’éléphant et les autres présens ayant débarqué à Pise, furent transportés avec un grand appareil à Aix-la-Chapelle, séjour favori de l’empereur. Les députés étaient chargés de présenter à Charles les complimens du khalife, et de lui dire qu’Aaron-Alraschid mettait son amitié au-dessus de celle de tous les rois[156].
Les députés français avaient eu ordre, en revenant, de se diriger vers les ruines de Carthage, et de solliciter du lieutenant du khalife en ces parages, Ibrahym, de la famille des Aglabites, la permission d’emporter les corps de saint Cyprien et d’autres martyrs qui avaient arrosé de leur sang le sol de cette ancienne capitale de l’Afrique. Ibrahym accorda sans peine ce qu’on lui demandait; il envoya même à la suite des députés français un ambassadeur qui devait offrir à l’empereur ses salutations. On peut juger de la vive impression que de tels événemens produisirent au milieu de peuples presque sans communications avec le dehors, et dans l’opinion desquels toute la terre semblait rendre hommage à l’éclat extraordinaire qui brillait sur la personne du souverain[157].
Pendant ce tems la guerre continuait en Aragon, en Catalogne et en Navarre avec des succès partagés. Sans doute Charlemagne n’avait pas le tems de porter son attention sur cette partie de ses frontières, ou bien ses instructions n’étaient pas suivies. Il est certain que ce grand homme fut loin d’obtenir de ce côté les mêmes succès que partout ailleurs. On aura une idée de la singulière situation où il s’était placé, et de la politique de l’émir de Cordoue par le fait suivant.
En 809, le comte Auréole, qui commandait pour les Français en Aragon, étant mort, l’émir musulman de Saragosse, appelé Amoros, prit possession des places qu’il occupait, dans l’intention apparente de les remettre à Charlemagne; mais, lorsque les troupes françaises se présentèrent, il refusa de les recevoir, disant qu’il remplirait sa promesse à la diète prochaine; et comme sur ces entrefaites il fut privé de son gouvernement par l’émir de Cordoue, les villes d’Auréole restèrent au pouvoir des musulmans. Tel est le récit des auteurs français[158]. Or, voici, d’après un auteur arabe, quel homme était Amoros. Cet émir était né à Huesca, d’un père musulman et d’une mère chrétienne, genre d’alliance qui était alors fort commun en Espagne, surtout dans les provinces septentrionales, habitées en grande partie par des chrétiens. Les hommes nés ainsi de deux personnes de religion différente étaient appelés par les Arabes du nom de moallad[159]. Ces hommes, en général, n’avaient aucun principe de religion, et ils se déclaraient toujours pour le parti le plus avantageux[160]. Quelques années auparavant, la ville de Tolède, remplie de personnes de cette caste, avait menacé de lever l’étendard de la révolte. Aussitôt l’émir de Cordoue, qui était sûr du dévouement d’Amoros, fit choix de lui pour réprimer les habitans. Amoros, après avoir concerté avec l’émir le plan de conduite qu’il devait tenir, se présenta aux habitans comme un homme mécontent qui partageait leurs dispositions, et qui n’attendait que la première occasion pour se révolter. D’accord avec les habitans, il fit bâtir à l’endroit le plus élevé de la ville une forteresse qui devait être le boulevart le plus sûr de leur liberté; mais, dès que le château fut construit, il invita comme pour une fête les principaux d’entre eux, et à mesure qu’ils entraient dans le château, on leur coupait la tête. Quatre cents, d’autres disent cinq mille, furent ainsi massacrés, et il en serait mort un bien plus grand nombre, si les habitans ne s’étaient aperçus à tems de cette boucherie. Voilà l’homme qui avait pris possession des villes du comte Auréole, dans l’intention, disait-il, de les remettre aux Français[161].
Nous parlerons maintenant des progrès que la marine des Sarrazins d’Espagne et d’Afrique avait faits à cette époque, et des conséquences funestes qui en résultèrent pour la France.
On a vu que, lorsque par suite de la chute des khalifes ommiades et de l’établissement d’Abd-alrahman Ier à Cordoue, l’Espagne se trouva former un état distinct du reste des provinces musulmanes, les khalifes de Bagdad firent plusieurs tentatives pour y établir leur autorité, et que ces tentatives avaient lieu par mer et à l’aide de flottes parties des côtes d’Afrique. Cette circonstance obligea les émirs de Cordoue à donner une attention particulière à leur marine.
Dès l’année 773, Abd-alrahman Ier avait fait construire des arsenaux dans les ports de Tarragone, Tortose, Carthagène, Séville, Almerie, etc., et déjà avant cette époque les îles Baléares, la Sardaigne et la Corse se trouvaient exposées aux déprédations des pirates. Ces îles, abandonnées, pour ainsi dire, à elles-mêmes, finirent par se placer sous la protection de Charlemagne[162], et dès lors les Sarrazins d’Espagne, en y exerçant leurs ravages, outre qu’ils s’enrichissaient de butin, se vengeaient d’un prince avec lequel ils étaient en guerre ouverte. Aussi n’y avait-il pour eux rien de sacré. Les hommes en état de porter les armes étaient ou faits captifs ou mis à mort, les femmes et les enfans emmenés en esclavage. Les vieillards seuls et les infirmes étaient épargnés, comme ne pouvant opposer de résistance, ni être d’aucune utilité.
En 806, les Sarrazins mettant tout à feu et à sang dans l’île de Corse, Pepin, à qui son père Charlemagne avait confié le gouvernement de l’Italie, fit partir une flotte pour les chasser. Les Sarrazins n’attendirent pas les chrétiens, et se retirèrent; mais dans le trajet, Adémar, comte de Gênes, les ayant attaqués imprudemment, fut défait et tué. Les barbares emmenèrent avec eux soixante moines, qu’ils allèrent vendre en Espagne, et dont quelques-uns furent plus tard rachetés par l’empereur[163].
En 808, d’autres pirates espagnols qui avaient fait une descente en Sardaigne, ayant été repoussés de cette île par les habitans, déchargèrent leur fureur sur la Corse; mais attaqués à l’improviste par le connétable Burchard, ils perdirent treize de leurs navires. Les chrétiens regardèrent cet important succès comme un juste châtiment que Dieu avait voulu infliger aux cruautés sans nombre commises par les barbares[164].
Néanmoins l’année suivante les Sarrazins d’Afrique firent une descente dans l’île de Sardaigne; en même tems les Sarrazins d’Espagne, s’introduisant le jour de Pâques dans l’île de Corse, y mirent tout à feu et à sang[165]. Ils retournèrent dans l’île de Corse en 813. Mais, en se retirant, ils tombèrent dans une embuscade que leur avait dressée Ermengaire, comte d’Ampourias, près de la ville actuelle de Perpignan. Le comte leur enleva huit vaisseaux, dans lesquels étaient entassés plus de cinq cents malheureux captifs. Les Sarrazins, pour se venger, allèrent dévaster les environs de Nice, en Provence, et ceux de Centocelle, aujourd’hui Civita-Vecchia, dans le voisinage de Rome[166].
Ce redoublement de brigandages et d’atrocités annonçait assez que de nouveaux combattans s’étaient présentés dans l’arène, et que si l’empereur ne prenait des mesures extraordinaires, c’en était fait de l’empire qu’il avait élevé avec tant de peine. On a vu que les côtes d’Afrique reconnaissaient, au moins de nom, l’autorité des khalifes de Bagdad, et que la France était en relation d’amitié avec les princes abbassides. Tant qu’Aaron-Alraschid vécut, le prince aglabite de Cayroan, par un reste de considération pour lui, respecta les côtes de l’empire; mais à peine eut-il fermé les yeux (en 809), la guerre s’étant élevée entre ses deux fils aînés, pour savoir qui lui succéderait, le prince aglabite se crut dispensé de tous ménagemens, et les ports de Tunis, de Sousa, etc., devinrent des repaires de pirates. Un gouverneur de Sicile se plaignant à un député aglabite des cruautés qui chaque jour se commettaient au mépris de la foi jurée, le député répondit: «Depuis la mort du commandeur des croyans, ceux qui étaient esclaves ont voulu être libres; ceux qui étaient libres, mais pauvres, ont voulu être riches;» et les pirates, pour être plus à l’aise, allaient chercher des richesses là où il s’en trouvait. Le commerce qui continuait à se faire entre la France et l’Italie, d’une part, l’Égypte, la Syrie et l’Asie-Mineure, de l’autre, devait être un appât pour les aventuriers africains[167].
Aux pirates d’Afrique s’étaient joints les pirates normands. A cette époque, le Jutland et les bords de la mer Baltique, où se maintenaient encore les grossières pratiques du paganisme, regorgeaient d’une population pauvre et aguerrie; et comme dans ces contrées barbares le moyen le plus sûr d’arriver à la gloire était de verser le sang et de se charger de butin, tous les hommes d’un caractère entreprenant aspiraient à se mesurer avec les peuples amollis du Midi. Déjà leurs barques légères commençaient à se montrer sur les côtes françaises de l’Océan[168]. Charlemagne, qui ne se dissimulait pas le danger des circonstances, ordonna, en 810, aux comtes et aux gouverneurs de provinces de faire construire des tours et des forteresses à l’embouchure des rivières par où les pirates avaient coutume de pénétrer dans l’intérieur des terres. Il voulut de plus qu’on tînt des flottes prêtes dans les principaux ports de mer, afin de donner la chasse aux escadres ennemies. Tant que vécut ce grand prince, ces mesures suffirent pour préserver le continent français[169].
Cependant les deux partis commençaient à se lasser de ces hostilités continuelles, qui ne pouvaient tourner qu’au désavantage de l’un et de l’autre. Il fut question d’une trève, et c’est la première fois que les chroniqueurs du tems parlent d’une négociation de ce genre entre les souverains de la France et les émirs de Cordoue[170]. Il s’agissait seulement d’une paix momentanée. En effet, d’après l’esprit de l’islamisme, il ne peut pas y avoir de paix permanente entre les vrais-croyans et les chrétiens qui habitent des pays limitrophes. Mahomet s’est ainsi exprimé dans l’Alcoran: «Combattez les infidèles jusqu’à ce qu’il n’y ait plus lieu aux disputes; combattez jusqu’à ce que la religion de Dieu domine seule sur la terre[171].» C’est par une simple tolérance que les musulmans, dans les divers pays qu’ils ont conquis, ont laissé aux chrétiens et aux peuples d’une autre religion que l’islamisme, l’exercice de leur culte; et toutes les fois qu’il est parlé d’un traité à conclure entre eux et les chrétiens, ils se servent d’un mot particulier qui répond à celui de trève[172].
Une première trève, convenue en 810, ayant été violée, on en conclut une autre deux ans après. Un député sarrazin, qui est peut-être l’amiral Yahya-ben-Hakem, personnage que les écrivains arabes représentent comme un homme d’esprit[173], se rendit pour cet objet à Aix-la-Chapelle auprès de l’empereur. On convint d’une trève de trois ans; mais elle ne fut pas mieux observée que l’autre; car on a vu les Sarrazins faire, en 813, une descente dans l’île de Corse, et dans le même tems Abd-alrahman, fils de l’émir de Cordoue, se dirigeait vers les Pyrénées, mettant tout à feu et à sang. Les musulmans s’avancèrent jusqu’aux frontières de France, et c’est peut-être alors qu’ils mirent à mort saint Aventin, qui habitait aux environs de Bagnères-de-Luchon, dans le département actuel de la Haute-Garonne[174].
La mort de Charlemagne, en 814, apporta d’abord peu de changement à la situation de la France par rapport aux Sarrazins. Son fils, Louis-le-Débonnaire, qui lui succéda dans la dignité d’empereur, et qui depuis long-tems agissait sous sa direction, tâcha de suivre la même politique. Malheureusement, pendant que la guerre ne discontinuait presque pas sur les bords de l’Èbre, la piraterie sarrazine faisait sans cesse de nouveaux progrès. Un événement qui se passa à cette époque en Espagne contribua singulièrement à donner de l’extension aux courses des pirates.
On a vu que Hakam avait formé autour de lui une garde permanente, ce qui l’obligea à faire de nouvelles dépenses et à établir de nouveaux impôts. Hakam était détesté de ses sujets à cause de sa cruauté et de son humeur farouche. Une révolte ayant éclaté dans les faubourgs de Cordoue, Hakam se précipita avec sa garde sur les habitans, et pendant plusieurs jours le sang coula par torrens. Quand la rébellion eut été domptée, le prince fit raser les maisons des faubourgs, et ordonna à tous ceux qui avaient échappé au massacre d’aller chercher une patrie ailleurs. Une partie de ces infortunés, au nombre de plus de quinze mille, firent voile pour l’Égypte et entrèrent de force dans Alexandrie. Acceptant ensuite une somme d’argent que leur offrit le gouverneur, ils se dirigèrent, accompagnés d’une foule d’aventuriers de tous les pays, vers l’île de Crète, alors au pouvoir des Grecs[175]. En vain les habitans opposèrent de la résistance. Les exilés s’établirent dans l’île. Bientôt même des Sarrazins d’Espagne se rendirent maîtres des îles Baléares, et ceux d’Afrique de l’île de Sicile, de manière que toute la mer Méditerranée ne fut plus qu’un vaste théâtre de violences et de brigandages.
En 816, des députés sarrazins se rendirent auprès de l’empereur à Compiègne, de la part d’Abd-alrahman, à qui son père Hakam avait remis le timon des affaires. De là ces députés allèrent attendre l’empereur à Aix-la-Chapelle où il devait se tenir une diète[176]; mais la trève dont on convint ne fut observée ni d’un côté ni de l’autre. Une flotte sarrazine partie, en 820, de Tarragone, fit une descente dans l’île de Sardaigne; et une flotte chrétienne s’étant présentée pour la combattre, fut mise en déroute. Huit navires chrétiens furent submergés et plusieurs autres brûlés[177].
La même année Hakam mourut, et son fils, Abd-alrahman II, lui succéda. Hakam, par suite de ses cruautés, avait reçu de ses sujets arabes le surnom d’Aboulassy[178] ou de méchant. C’est de là que nos vieilles chroniques le désignent ordinairement par le mot barbare abulaz[179].
A la mort de Hakam, son oncle, Abd-allah, le même qui plusieurs fois avait essayé de se saisir du trône, et qui avait invoqué l’appui de Charlemagne, accourut d’Afrique où il s’était retiré, et fit une nouvelle tentative. Les Français profitèrent d’une occasion aussi favorable pour pénétrer dans les parties de la Catalogne et de l’Aragon qui ne reconnaissaient pas leur autorité, et y mirent tout à feu et à sang. Mais déjà les liens divers qui tenaient les différentes parties de l’empire unies ensemble, et que la main puissante de Charlemagne avait eu tant de peine à rapprocher, commençaient à se relâcher. De toutes parts les mécontentemens éclataient, les ambitions se montraient exigeantes. En 820, Bera, gouverneur de Barcelonne, fut accusé de félonie, c’est-à-dire probablement d’intelligence avec les Sarrazins, qu’il était chargé de combattre. Bera était du sang goth; son accusateur l’était aussi. Comme les preuves manquaient à l’accusation, on suivit l’usage établi en pareil cas chez les Goths, et qui ne tarda pas à s’introduire chez les Sarrazins d’Espagne. On fit battre ensemble les deux adversaires; et Bera ayant été vaincu fut considéré comme coupable[180].
Peu de tems après, les chrétiens de la Navarre, qui apparemment avaient à se plaindre de la domination française, firent alliance avec les musulmans et leur livrèrent la ville de Pampelune. Deux comtes ayant été envoyés par l’empereur pour étouffer la rébellion, furent attaqués à leur passage dans les Pyrénées par les chrétiens des montagnes. Asnar, l’un des deux, qui était d’origine gasconne, fut respecté; mais l’autre, nommé Eble, qui était Français, fut livré à l’émir de Cordoue[181].
Louis était impatient de venger les outrages faits à sa puissance. Sur ces entrefaites, en 826, la ville de Merida, en Estramadure, où de tout tems il avait régné des dispositions peu bienveillantes pour les émirs de Cordoue, ayant de nouveau pris les armes sous prétexte de mauvais traitemens de la part du gouverneur[182], Louis se hâta de se mettre en relation avec les habitans. Voici la lettre qu’il leur écrivit:
«Au nom du Seigneur Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, Louis, par la grâce divine, empereur auguste, aux primats et au peuple de Merida, salut en notre Seigneur. Nous avons appris vos tribulations et tout ce que vous avez à souffrir de la cruauté du roi Abd-alrahman, qui ne cesse de vous opprimer et de convoiter vos richesses. Il fait comme faisait son père Aboulaz, lequel voulait vous obliger à payer des sommes que vous ne deviez pas, et qui de ses amis avait fait ses ennemis, des hommes obéissans des hommes rebelles. Il veut vous priver de votre liberté, vous accabler d’impôts de tout genre, et vous humilier de toutes les manières. Heureusement vous avez bravement repoussé l’injustice de vos rois, vous avez courageusement résisté à leur barbarie et à leur avidité. Cette nouvelle nous est arrivée de différens côtés; en conséquence nous avons cru devoir vous écrire cette lettre pour vous consoler, et pour vous exhorter à persévérer dans la lutte que vous avez entreprise pour la défense de votre liberté; et comme ce barbare roi est notre ennemi aussi bien que le vôtre, nous vous proposons de combattre de concert sa méchanceté. Notre intention est, l’été prochain, avec le secours du Dieu tout puissant, d’envoyer une armée au-delà des Pyrénées, et de la mettre à votre disposition. Si Abd-alrahman et ses troupes essaient de marcher contre vous, notre armée fera une diversion puissante. Nous déclarons que si vous êtes décidés à vous affranchir de son autorité et à vous donner à nous, nous vous rendrons votre ancienne liberté, sans y porter la moindre atteinte, et que nous ne vous demanderons aucun tribut. Vous choisirez la loi sous laquelle vous voulez vivre, et nous vous traiterons comme des amis et comme des personnes qui veulent bien s’associer à la défense de notre empire. Nous prions Dieu de vous conserver en bonne santé[183].»
Dans la diète générale que Louis tint à Aix-la-Chapelle, et où s’étaient rendus son fils Pepin, devenu roi d’Aquitaine, et les comtes des diverses provinces voisines de l’Espagne, l’empereur annonça l’intention de faire les plus grands efforts pour punir l’insulte faite à ses armes; mais avant même que la diète fût levée, un seigneur goth, nommé Aïzon, qu’on soupçonnait d’intelligence avec les Sarrazins, et qu’on avait mandé pour cet objet à Aix-la-Chapelle, prit la fuite, franchit les Pyrénées, et se mettant à la tête des mécontens de la Catalogne et de l’Aragon, s’empara de la ville d’Ausone, d’où il fit du dégât dans les pays occupés par les Français[184].
En vain l’armée française se mit en marche au printems de l’année 827. Aïzon, qui déjà avait envoyé demander du secours à l’émir de Cordoue, se rendit lui-même dans cette capitale pour presser le départ des troupes. Abd-alrahman fit partir quelques-uns de ses meilleurs soldats, entre autres une portion de sa garde commandée par son parent Obeyd-allah. Comme l’armée française s’avançait très-lentement, Aïzon et ses alliés eurent le tems de dévaster les territoires de Barcelonne et de Gironne, et de s’avancer jusqu’en Cerdagne et dans le Val-Spir, en deçà des Pyrénées, où ils commirent d’horribles ravages[185].
Pendant ce tems les habitans de Merida faisaient les plus grands efforts pour soutenir leur rébellion. Au bout de trois ans, n’étant pas secourus, ils furent obligés d’ouvrir leurs portes.
A la même époque, les Normands, quittant les contrées sauvages du nord, devenues trop petites pour leur grand nombre, faisaient chaque année des descentes sur les côtes de l’Allemagne, de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne. De leur côté les pirates d’Espagne et d’Afrique ne laissaient pas de repos aux côtes du midi de la France ni à celles de l’Italie. En 828, Boniface, gouverneur de l’île de Corse, pour se venger de ces continuelles déprédations, dirigea une expédition en Afrique, entre Carthage et Utique, et parcourut tout le pays le fer et la flamme à la main[186].
Les ports de l’Espagne et de l’Afrique, d’où partaient les navires de pirates, étant en général situés dans le bassin de la mer Méditerranée, c’est dans l’enceinte de ce bassin qu’ordinairement leurs entreprises avaient lieu. Il est cependant parlé à cette époque d’un vaisseau sarrazin d’une grandeur telle qu’on l’aurait pris de loin pour une muraille, lequel fit une descente dans l’île d’Oye, en Bretagne, vers l’embouchure de la Loire[187]. Sans doute ce navire ne laissa pas beaucoup de traces de son passage; car il n’en est point fait mention dans les histoires particulières du pays[188].
La situation de l’empire devenait chaque jour plus effrayante, et Louis, à qui l’histoire a donné le titre peu honorable de Débonnaire, était hors d’état de s’élever au-dessus des circonstances fâcheuses où sa propre faiblesse l’avait placé. Après avoir eu l’imprudence de partager de son vivant ses vastes états à ses trois fils aînés, il eut encore l’imprudence de changer le partage qu’il avait fait, et de réserver une quatrième part pour le plus jeune de ses fils. Les trois aînés, irrités, crièrent à l’injustice et prirent les armes. Louis, tantôt vaincu, tantôt vainqueur, déposé du trône, puis rétabli, perdit toute considération aux yeux de ses propres sujets.
L’anarchie et les maux qui en sont la suite allant toujours croissant, les personnes pieuses crurent reconnaître dans cette décadence générale une marque de la colère céleste, excitée par la corruption qui s’introduisait dans toutes les classes. Louis, dans une lettre adressée à tous les évêques, et datée de l’année 828, s’exprime en ces termes: «La famine, la peste, tous les genres de fléaux ont fondu sur les peuples de notre empire. Qui ne voit que Dieu a été irrité par nos actions perverses[189]?» Là-dessus l’empereur commande un jeûne général, et ordonne aux évêques de s’assembler en concile dans les quatre principales villes de l’empire, au nombre desquelles était Toulouse, afin d’aviser aux moyens de faire cesser ce déplorable état de choses. Les mêmes désordres affligeaient l’Espagne musulmane, et l’émir de Cordoue avait continuellement à combattre quelque rébellion nouvelle.
Les relations commerciales entre l’empire français et les provinces d’Égypte et de Syrie n’avaient jamais été interrompues. Les rapports politiques qui avaient existé entre Charlemagne et Aaron-alraschid durent être repris avec Bagdad, dès que l’orient eut recouvré la tranquillité. Il est fait mention, à l’année 831, de l’arrivée en France de trois députés envoyés de delà les mers par le khalife Mamoun, fils d’Aaron-alraschid. Deux de ces députés étaient musulmans, et le troisième chrétien. Ils offrirent à l’empereur, entre autres présens, des parfums et des étoffes[190].
La guerre continuait toujours au-delà des Pyrénées. En 838, Obeyd-allah, parent de l’émir de Cordoue, fit de grands dégâts sur les provinces occupées par les Français; de leur côté les Français pénétrèrent en Castille et y mirent tout à feu et à sang.
Pendant ce tems, une flotte partie de Tarragone et renforcée par les navires des îles Maïorque et Iviça faisait une descente aux environs de Marseille, et se rendant maîtresse des faubourgs, emmenait tous les hommes laïques et ecclésiastiques en état de porter les armes[191]. C’est peut-être en cette occasion qu’eut lieu le fait attribué à sainte Eusébie, abbesse d’un couvent de Marseille, et à ses quarante religieuses, lesquelles ne voulant pas être exposées à la brutalité des barbares, se mutilèrent le nez et se rendirent la figure difforme; d’où elles furent appelées dans le pays les denazzadas[192].
Louis-le-Débonnaire mourut en 840, et aussitôt la guerre éclata parmi ses enfans. L’Europe se trouvait alors sous le poids d’un de ces terribles châtimens qui, suivant l’expression de Bossuet, font sentir leur puissance à des nations entières, et par lesquels la Providence frappe souvent le bon avec le méchant, l’innocent avec le coupable. Les Sarrazins profitèrent de la confusion générale pour s’introduire en Provence, par l’embouchure du Rhône, et dévastèrent les environs d’Arles[193]. Dans le même tems un gouverneur de Tudèle en Navarre, appelé Moussa, pénétra dans la Cerdagne, et y fit de grands ravages[194]. De leur côté les Normands, à l’aide de leurs barques légères, s’avançaient au centre de la France, par l’embouchure de l’Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et commençaient à faire du royaume presque un monceau de ruines. L’histoire de cette époque n’est qu’un tissu d’intrigues ambitieuses, de honteuses trahisons et de calamités de tout genre; on a la plus grande peine à en suivre le cours dans les chroniques contemporaines. Charles-le-Chauve, fils de Louis, avait reçu en partage la France actuelle presque tout entière; mais à la suite des guerres intestines, les provinces changeaient de maître presque chaque année. On ne laissait pas même de province intacte; et comme si on avait voulu anéantir toute espèce de relation et de commerce, le Languedoc et la Provence avaient été partagés entre l’empereur Lothaire, le roi Charles-le-Chauve et le jeune Pepin, fils de Pepin, ancien roi d’Aquitaine. Bientôt même un seigneur, appelé Folcrade, prit les armes contre Lothaire, et se déclara comte d’Arles et de Provence[195].
Le relâchement de tous les liens sociaux en vint au point que les princes et les chefs de parti, pour accroître leur influence, perdirent toute retenue, et que certains descendans de Charles-Martel, de Pepin-le-Bref et de Charlemagne, firent un appel aux barbares et les associèrent à leurs propres querelles.
L’Italie n’était pas plus heureuse. Les Sarrazins étaient maîtres de l’île de Sicile; d’autres Sarrazins avaient été appelés sur le continent par deux seigneurs chrétiens qui se disputaient la principauté de Bénévent. Enfin les pirates d’Espagne et d’Afrique ne laissaient pas de repos aux côtes. En 846, ces pirates remontèrent le Tibre, et vinrent piller les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul aux portes de Rome. Les parages de la rivière de Gênes avaient tellement à souffrir de ces déprédations, que les prêtres et les moines eux-mêmes prirent les armes pour aider à la délivrance du pays[196].
Enfin l’Espagne musulmane elle-même était frappée de tous les genres de fléaux. Les factions s’y succédaient les unes aux autres. D’un autre côté, les Normands, qui commençaient à ne plus trouver les mêmes richesses sur les côtes de France, faisaient successivement des descentes à Lisbonne, à Séville et dans d’autres cités opulentes. Pour surcroît de malheur, une horrible sécheresse fit périr une partie des récoltes et des troupeaux; des nuées de sauterelles, venues d’Afrique, détruisirent ce qui avait résisté au manque d’eau; mais du moins Abd-alrahman, dans des circonstances si fâcheuses, fit ce qui était en son pouvoir pour adoucir le sort de ses sujets.
En 848, tandis que des pirates sarrazins dévastaient de nouveau Marseille et toute la côte jusqu’à Gênes[197], le jeune Pepin, qui était en guerre avec son oncle, Charles-le-Chauve, pour la possession du Languedoc, et qui déjà une fois avait appelé à son secours les Normands, ne craignit pas de recourir à l’appui des Sarrazins. Celui dont il fit choix pour cette négociation était Guillaume, comte de Toulouse, petit-fils du Guillaume qui, cinquante-cinq ans auparavant, s’était signalé par son zèle pour la religion et la patrie. Guillaume se rendit à Cordoue et fut bien reçu du prince musulman. A l’aide des troupes qu’il en obtint, il enleva aux lieutenans de Charles, en Catalogne, Barcelonne et quelques autres villes[198].
Quelques pirates sarrazins, ayant pénétré de nouveau aux environs d’Arles, furent retenus sur la côte par les vents contraires; et les habitans accourant en armes les massacrèrent. Mais pendant ce tems, une armée musulmane, commandée par Moussa, gouverneur de Saragosse, s’avançait du côté d’Urgel et de Ribagorse, et pénétrait jusqu’en France, mettant tout à feu et à sang. Telle était la frayeur des habitans, qu’ils offrirent d’eux-mêmes leur argent et tout ce qui était à leur disposition pour avoir la vie sauve. Charles-le-Chauve fut obligé de demander la paix, et ne l’obtint qu’en donnant de riches présens[199].
En ce tems-là (850) les chrétiens d’Espagne eurent à éprouver une vive persécution de la part du gouvernement de Cordoue, et le bruit de cette persécution arriva jusqu’en France. Voici ce qui donna lieu à ces vexations.
D’après la législation musulmane, il y a liberté de conscience pour les chrétiens, et ils sont seulement soumis au tribut. Mais il faut qu’ils soient nés de père et de mère chrétiens; si l’un des époux a été musulman, l’enfant doit l’être aussi, conformément à cette maxime de Mahomet, que les musulmans interprètent à l’avantage de leur religion: «L’enfant suit nécessairement celui de ses père et mère dont la religion est la meilleure[200].» Il en est de même des enfans mineurs d’un chrétien ou d’une chrétienne qui a embrassé l’islamisme; si l’enfant parvenu à sa majorité refuse de professer la religion mahométane, le magistrat a le droit de l’y contraindre[201]. Il faut en second lieu que les chrétiens n’aient jamais fait profession de l’islamisme: eussent-ils simplement levé la main et prononcé les mots: Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète, les eussent-ils prononcés pour se jouer ou en état d’ivresse, ils sont censés musulmans, et ils ne sont plus libres de suivre un autre culte. Ils ne doivent pas non plus avoir commerce avec une femme musulmane. Enfin il faut que les chrétiens s’abstiennent de toute injure contre Mahomet et sa religion; s’ils manquent à un seul de ces points, ils n’ont pas d’autre alternative que l’islamisme ou la mort.
Or on a vu que les alliances entre les musulmans et les chrétiens étaient assez communes en Espagne. Il arrivait souvent que les mères inculquaient à leurs enfans, surtout aux filles, les dogmes du christianisme: ce qui avait déjà plus d’une fois donné lieu à des scènes sanglantes.
Il y avait alors à Cordoue un prêtre fort instruit dans les lettres chrétiennes et arabes, appelé Parfait. Le bruit courait que ce prêtre, dans un moment d’oubli, avait prononcé la profession de foi mahométane. Quelques musulmans l’ayant un jour rencontré dans une rue de Cordoue lièrent conversation avec lui, et lui demandèrent ce qu’il pensait de leur prophète et de la religion qu’il avait établie. Parfait refusa d’abord de répondre, craignant que ces questions ne cachassent quelque piége; mais comme ces hommes insistaient, il s’exprima librement, et traita Mahomet d’imposteur et de suppôt de l’enfer. D’abord les musulmans ne lui répondirent rien; mais à quelques jours de là, l’ayant rencontré au milieu d’une grande foule, ils le dénoncèrent comme une personne qui avait mal parlé du prophète. Aussitôt la foule se jeta sur lui et le conduisit devant le cadi ou l’alcade, que nous appelons juge. Le cadi interrogea Parfait, et comme le prêtre ne voulut pas rétracter ce qu’il avait dit, il fut condamné à mort.
On se trouvait alors dans le mois de ramadan, qui est le mois du jeûne des musulmans. Pour donner à cette exécution plus de solennité, il fut décidé qu’elle n’aurait lieu qu’à la fin du mois, époque où les musulmans, voulant se dédommager de leurs privations, se livrent à la joie la plus vive. Au jour fixé, Parfait fut amené au milieu d’une grande plaine, sur les bords du Guadalkivir, et là, en présence d’une foule innombrable, il eut la tête tranchée[202].
Cet événement causa une sensation extraordinaire: les chrétiens étaient alors fort nombreux en Espagne, même à Cordoue, siége de l’empire. Non seulement on leur avait laissé une partie des églises de la ville; mais ils avaient des monastères de l’un et de l’autre sexe, surtout dans les montagnes situées au nord de la cité. La religion chrétienne avait pénétré jusque dans le palais du roi, à la suite du grand nombre d’esclaves de tous les pays qui remplissaient une partie des emplois de la cour. Les musulmans zélés crurent faire une bonne œuvre en dénonçant les chrétiens qui rentraient dans une des trois catégories dont nous avons parlé. Bientôt même on vit au sein d’une même famille des frères accuser leurs sœurs pour avoir leurs biens. Le jugement n’était pas long: on demandait à l’accusé s’il persistait dans le christianisme: s’il répondait affirmativement, on le mettait à mort. Ordinairement les martyrs étaient attachés à un pieu; on brûlait leur corps, puis on jetait les cendres dans le fleuve, afin que les chrétiens ne pussent pas les recueillir et les conserver comme des reliques. Quelquefois on donnait les corps à manger aux chiens[203].
Ces barbaries produisirent un effet bien différent de celui que le gouvernement en attendait. Le courage que montraient les martyrs était si remarquable, qu’il devint l’objet de l’admiration générale. Plusieurs chrétiens qui ne se trouvaient dans aucune des trois catégories se présentèrent d’eux-mêmes pour partager le sort de leurs frères. Parmi eux nous citerons un Français, nommé Sanche, originaire d’Alby, qui occupait un emploi dans le palais, et qui probablement avait été fait captif dans sa jeunesse; il y avait également deux eunuques. Les femmes surtout se distinguèrent en cette occasion. On vit des vierges timides qui jusque-là n’avaient pas osé s’éloigner des regards de leurs parens, accourir à pied vers Cordoue de plusieurs lieues à la ronde, et demander à grands cris le martyre. Il suffisait pour cela qu’elles proférassent quelque injure contre le prophète.
La chose en vint au point que beaucoup de musulmans furent effrayés des suites d’une telle effusion de sang. D’ailleurs les évêques du pays s’assemblèrent, et, malgré quelques prêtres ardens, décidèrent qu’autant il fallait savoir endurer la rage des persécuteurs de la foi quand elle s’excitait elle-même, autant il était contraire à l’esprit de l’Évangile de la provoquer. Enfin Charles-le-Chauve, qui avait été sollicité par les chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne chez qui les mêmes violences commençaient à s’exercer, interposa sa médiation[204].
Abd-alrahman avait d’abord paru aussi irrité qu’étonné du grand nombre de chrétiens établis au cœur de ses états; dans sa colère il chassa de son palais tous ceux qui y remplissaient quelque emploi. Mais plus le nombre des chrétiens était grand, plus les moyens que l’on prenait pour en réduire la quantité étaient dangereux. Abd-alrahman II mourut sur ces entrefaites (852) et eut pour successeur son fils Mohammed.
Abd-alrahman avait un goût très-vif pour les arts et pour les plaisirs, et sous son règne Cordoue devint le séjour des lettres, de la musique, du chant et des fêtes de tout genre. A l’exemple de son père, de son grand-père et des anciens Arabes en général, il cultivait la poésie. Voici la traduction de quelques vers qu’il composa dans une de ses expéditions contre les chrétiens. Ils étaient adressés à sa femme favorite, et ils donneront une idée de l’esprit qui dominait à cette époque:
«Pendant que je suis loin de toi, je me trouve en face de l’ennemi, et je lui envoie des flèches qui ne manquent jamais leur but!
»Que de chemins j’ai foulés! que de défilés j’ai traversés après d’autres défilés!
»Mon visage a été exposé à toute l’ardeur du soleil, tandis que les cailloux embrasés se fondaient de chaleur.
»Mais Dieu a relevé par mes mains sa religion véritable. Je lui ai donné une nouvelle vie, et j’ai renversé la croix sous mes pieds.
»J’ai marché avec mon armée contre les infidèles, et mes troupes ont rempli les lieux escarpés et les lieux unis[205].»
Le successeur d’Abd-alrahman se montra d’abord fort sévère contre les chrétiens. Il fit abattre toutes les églises bâties depuis l’occupation du pays par les musulmans; il ne respecta pas davantage les portions qui avaient été ajoutées aux anciens édifices. Dans son zèle fanatique, il eut un instant l’idée de chasser de ses états non seulement les chrétiens, mais les juifs qui en toute occasion s’étaient montrés les ennemis acharnés du christianisme. Heureusement les révoltes qui ne tardèrent pas à éclater et la crainte de voir ses revenus diminuer donnèrent à ses vues une autre direction.
La guerre continuait toujours en Catalogne et aux environs de l’Èbre. Moussa, qui les années précédentes avait remporté quelques succès contre les chrétiens, fut vaincu par le roi des Asturies; l’émir de Cordoue, pour le punir, ayant voulu lui ôter son gouvernement, il se tourna du côté des chrétiens; il donna même sa fille en mariage à Garcie, comte de Navarre; et comme sur ces entrefaites la ville de Tolède leva de nouveau l’étendard de la révolte, l’émir de Cordoue fut hors d’état de rien entreprendre.
De quelque côté qu’on jette les yeux, on ne voit que guerres, pillages, calamités. En 859, les Normands franchissant le détroit de Gibraltar, s’emparent de Narbonne qui, un siècle auparavant, avait résisté à toutes les forces de la France; puis entrant dans le Rhône, ils s’avancent jusqu’aux portes de Valence, mettant tout le pays à feu et à sang[206]. Gérard de Roussillon, dont le nom revient souvent dans nos romans de chevalerie, les força de se remettre en mer. A la même époque, les Sarrazins faisaient de nouveaux dégâts dans les îles de Sardaigne et de Corse.
Voici le tableau de la France qu’on trouve dans un document presque contemporain: «Sur toutes les côtes les églises étaient renversées, les villes saccagées, les monastères dévastés. Telle était la rage des barbares que les chrétiens qui tombaient entre leurs mains étaient mis à mort ou obligés de se racheter à prix d’argent. Plusieurs chrétiens abandonnèrent leurs propriétés et quittèrent leur pays pour vivre dans les lieux fortifiés ou dans l’intérieur des terres; mais plusieurs aimèrent mieux mourir que de renoncer à leurs biens. Il y en eut encore chez qui la foi avait jeté des racines moins profondes et qui ne rougirent pas de se joindre aux barbares. Ceux-là étaient les pires de tous; car ils connaissaient le pays, et il n’était pas possible de se soustraire à leurs investigations. A la fin les lieux les plus célèbres se convertirent en déserts, et les édifices les plus fameux disparurent sous les ronces et les épines[207].»
Un certain Omar, fils de Hafsoun, chrétien d’origine et ancien tailleur, avait pénétré avec une troupe d’aventuriers et de vagabonds dans la chaîne des Pyrénées; et s’unissant d’intérêt avec les chrétiens du pays, s’était emparé de plusieurs places fortes, d’où il bravait toute la puissance des émirs de Cordoue[208]. Mohammed, qui était menacé de perdre toutes ses provinces septentrionales, demanda la paix à Charles-le-Chauve, qui n’était guère en état de lui faire la guerre; il fut convenu que les Français resteraient maîtres de la Catalogne, mais qu’ils s’abstiendraient de prêter secours aux rebelles. On était alors en 866. Les députés envoyés en cette occasion à Cordoue par Charles revinrent amenant des chameaux chargés de litières, d’étoffes de divers genres, de parfums, etc.[209].
L’Espagne était dans l’état le plus déplorable: la sécheresse, la famine, la peste, les tremblemens de terre, les guerres, les révoltes, tout semblait conspirer à la perte de ce malheureux pays. Sur ces entrefaites une éclipse de lune ayant couvert le ciel d’épaisses ténèbres, les musulmans crurent que c’en était fait de leur empire; et comme les personnes pieuses d’entre eux attribuaient ces maux à la colère céleste, elles pensèrent que le meilleur moyen de se rendre Dieu favorable était de faire une guerre à mort aux chrétiens. Les provinces soumises à l’émir de Cordoue furent sur le point de se soulever, parce qu’ayant à combattre plusieurs gouverneurs rebelles, l’émir ne voulait pas s’attirer ce nouvel ennemi sur les bras.
Dans cette disposition des esprits, la politique des rois était impuissante pour maîtriser les passions des particuliers. En 869, des pirates sarrazins firent une nouvelle descente en Provence, dans la Camargue, île formée par le Rhône, et où ils s’étaient ménagé une espèce de port. En ce moment, l’archevêque d’Arles, Roland, se trouvait dans l’île où il possédait de grands biens, et où, faute de pierres, il s’était fait bâtir une maison en terre. Les Sarrazins descendant de leurs navires attaquèrent la maison; plus de trois cents serviteurs de l’archevêque furent tués et lui-même fut pris. Les pirates le garrottèrent, et après l’avoir conduit à bord d’un de leurs navires, ils fixèrent sa rançon à cent cinquante livres d’argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante épées et cent cinquante esclaves, genre de marchandise qui, comme on le verra plus tard, avait alors cours sur tous les marchés; mais dans l’intervalle l’archevêque mourut, sans doute d’effroi; et les Sarrazins, pour n’être pas frustrés de la rançon, tenant cette mort secrète, pressèrent le plus qu’ils purent la remise du prix convenu. Dès que leur avidité eut été satisfaite, ils déposèrent à terre le corps de l’archevêque, vêtu des mêmes habits que le jour où il avait été pris, et mirent à la voile; de manière que les chrétiens qui étaient venus pour féliciter le prélat de sa délivrance n’eurent plus à s’occuper que de ses funérailles[210].
Charles-le-Chauve mourut en 876; il se disposait à aller combattre les Sarrazins d’Italie, qui, devenus maîtres de tout le midi de la presqu’île, menaçaient le pape jusque dans Rome. Prince sans capacité, sans courage, et toujours disposé à entreprendre sur les états d’autrui, il fut une des principales causes de la dissolution sociale qui avait éteint les forces de la France et des contrées voisines. En effet, les peuples abattus ne savaient plus de quel côté tourner leurs regards. Les Normands et les Sarrazins avaient pour ainsi dire juré de ne rien laisser debout; et pendant ce tems les guerres continuaient entre les princes et les chefs de factions, comme s’il se fût agi de se disputer les plus riches provinces. L’état de la France, de l’Italie et de l’Espagne septentrionale, semblait être arrivé au dernier degré de l’abaissement et de la misère; mais des épreuves encore plus terribles étaient réservées à ces malheureux pays.
TROISIÈME PARTIE.
ÉTABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU’ILS FONT DE LA EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU’A LEUR EXPULSION TOTALE DE FRANCE.
La dernière époque qui nous reste à parcourir présente de grandes analogies avec celle qui précède; c’est la même violence dans l’attaque, ce sont les mêmes scènes de pillage et de cruauté; mais les premières calamités ne frappaient en général que les côtes de la France et les provinces frontières, au lieu que celles-ci vont s’étendre à travers le Dauphiné jusqu’aux limites de l’Allemagne. Les premières étaient passagères; celles-ci partent d’un point fixe et menacent de ne plus cesser. Oh! combien on a besoin, en parcourant ces tems lamentables, de se retremper dans le souvenir de ce qui a été fait de grand et de patriotique en France, soit avant, soit après cette période fatale! Comme on se sent humilié de voir les plus vastes contrées, des contrées d’où sont sortis tant de braves et de héros, livrées à la merci de quelques hordes avides, dont aucun penchant généreux ne rachetait les excès!
On se trouvait aux environs de l’année 889. La Provence et le Dauphiné appartenaient à Boson, qui s’était fait donner le titre de roi d’Arles. Malheureusement Boson n’était pas issu du sang impérial de Charlemagne; et son élévation, regardée comme une usurpation, lui attirait des attaques fréquentes. De leur côté les hommes riches et puissans ne songeaient qu’à profiter de la confusion générale pour se créer des seigneuries et des principautés. Ainsi les barbares ne devaient rencontrer aucun obstacle.
Voici de quelle manière l’établissement des Sarrazins en Provence est raconté par les historiens contemporains, dont nous avons nous-mêmes vérifié le récit sur les lieux[211].
Vingt pirates partis d’Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant vers les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropès, et débarquèrent au fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s’étendait au loin une forêt qui subsiste encore en partie, et qui était tellement épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine à y pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s’élevant les unes au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de quelques lieues, dominaient une grande partie de la Basse-Provence. Les Sarrazins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de la côte, et, massacrant les habitans, se répandirent dans les environs. Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le golfe du côté du nord, et que de là leur regard s’étendit d’un côté vers la mer et de l’autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite la facilité qu’un tel lieu devait leur offrir pour un établissement fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées qui n’avaient pas encore été pillées, et où il n’avait été pris aucune mesure de défense. L’immense forêt qui environnait les hauteurs et le golfe leur assurait une retraite au besoin.
Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient les parages voisins; ils envoyèrent aussi demander du secours en Espagne et en Afrique; en même tems ils se mirent à l’ouvrage, et en peu d’années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de forteresses. Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains du tems Fraxinetum, du nom des frênes qui probablement occupaient les environs. On croit que Fraxinetum répond au village actuel de la Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du côté des Alpes. Il est certain que la position occupée par ce village dut paraître fort importante; car c’est le seul passage par lequel il soit possible de communiquer en ligne directe du fond du golfe avec le plat pays, en se dirigeant vers le nord. D’ailleurs on aperçoit encore au haut de la montagne des vestiges de travaux formidables. Ce sont des portions de murs taillées dans le roc, une citerne également taillée dans le roc et quelques pans de muraille[212].
Quand les travaux furent terminés, les Sarrazins commencèrent à faire des courses dans le voisinage. Ils n’eurent garde d’abord de s’éloigner du centre de leurs forces; mais bientôt les seigneurs les associèrent à leurs querelles particulières. Ils aidèrent à abattre les hommes puissans; ensuite, se débarrassant de ceux qui les avaient appelés, ils se déclarèrent les maîtres du pays; en peu de tems une grande partie de la Provence se trouva exposée à leurs ravages. Telle était la terreur qu’ils inspiraient que, suivant l’expression d’un écrivain contemporain, on vit se vérifier en eux ces mots souvent cités: Un d’entre eux mettra mille hommes en fuite, deux en feront fuir deux mille[213].
La terreur devint bientôt générale[214]; le plat pays étant dévasté, les Sarrazins s’avancèrent vers la chaîne des Alpes. Le neuvième siècle touchait à sa fin. Le royaume d’Arles était occupé par Louis, fils de Boson; mais Louis avait été appelé en Italie par les ennemis de Béranger, roi de la Lombardie, et avait abandonné la défense de ses états pour en aller conquérir d’autres. Fait prisonnier par son rival, il eut les yeux crevés, et ne fut plus en état de s’occuper des soins de son royaume. Dans le même tems les Normands continuaient leurs ravages au cœur de la France. Quelques années auparavant ils avaient assiégé Paris, qui aurait été pris sans le dévouement d’une poignée de guerriers[215]. D’autres barbares, également payens, les Hongrois, repoussés des environs du Danube, parcouraient l’Allemagne et l’Italie, le fer et la flamme à la main, et attendaient aussi une occasion pour envahir la France.
Dès l’année 906, les Sarrazins avaient traversé les gorges du Dauphiné, et franchissant le Mont-Cenis, s’étaient emparés de l’abbaye de Novalèse, sur les limites du Piémont, dans la vallée de Suse. Les moines eurent à peine le tems de se retirer à Turin, avec les reliques des saints et les autres objets précieux, y compris une bibliothèque fort riche pour le tems, particulièrement en livres classiques. Les Sarrazins, à leur arrivée, ne trouvant que deux moines qui étaient restés pour veiller à la sûreté du monastère, les chargèrent de coups. Le couvent et le village situé dans les environs furent pillés, et les églises livrées aux flammes[216]. En vain les habitans, qui n’étaient pas en état de résister, se réfugièrent dans les montagnes, entre Suse et Briançon, là où était le couvent d’Oulx. Les Sarrazins les y suivirent et tuèrent un si grand nombre de chrétiens, que ce lieu porta le nom de champ des martyrs[217].
Ce n’est pas qu’en certains endroits les chrétiens ne se réunissent pour combattre les envahisseurs. Plusieurs Sarrazins faits prisonniers furent conduits à Turin; mais une nuit ces barbares, brisant leurs chaînes, mirent le feu au couvent de Saint-André dans lequel ils avaient été enfermés, et une grande partie de la ville fut sur le point de devenir la proie des flammes[218].
Bientôt les communications entre la France et l’Italie furent interceptées. En 911, un archevêque de Narbonne, que des intérêts pressans appelaient à Rome, ne put se mettre en route à cause des Sarrazins[219]. Les barbares occupaient tous les passages des Alpes; et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d’être mis à mort, ou du moins on était taxé à une forte rançon. Ils ne tardèrent même pas à faire des excursions dans les plaines du Piémont et du Montferrat[220].
Sur ces entrefaites (en 908), quelques pirates sarrazins firent une descente sur les côtes du Languedoc, aux environs d’Aiguemortes, et saccagèrent l’abbaye de Psalmodie qui, déjà détruite une fois sous Charles-Martel, avait été rebâtie[221].
L’Espagne musulmane était depuis long-tems en proie aux factions. En 912, le trône de Cordoue échut à Abd-alrahman III, qui, par ses imposantes actions, mérita le nom de Grand. Ce prince, à la suite d’un règne de cinquante ans, réunit sous son pouvoir toutes les provinces musulmanes, et porta au plus haut degré la prospérité et la gloire des Maures d’Espagne. C’est lui qui le premier, dans la Péninsule, prit le titre de khalife et de commandeur des croyans.
Sanche-Garcie, roi de Navarre, et Ordogne, roi de Léon, s’étant réunis à Kaleb, fils de Hafsoun, maître de Tolède et des bords de l’Èbre, et aidés par les guerriers du midi de la France, résistèrent d’abord avec succès aux armes d’Abd-alrahman; leurs efforts étaient la meilleure défense des frontières de France de ce côté. Mais en 920, l’oncle du khalife, appelé comme lui Abd-alrahman, et surnommé Almodaffer ou le Victorieux, franchit, à la suite d’une grande victoire, la chaîne des Pyrénées, et ravagea une partie considérable de la Gascogne, jusqu’aux portes de Toulouse. Les guerres terribles qui ne discontinuaient pas de l’autre côté des Pyrénées, amenaient de tems en tems des incursions semblables. Dans celle-ci, Almodaffer fut surpris à son retour par Garcie, fils de Sanche, qui lui reprit tout le butin[222].
En Provence et en Dauphiné, ainsi que dans la chaîne des Alpes, un cri d’indignation se faisait entendre contre les brigandages des Sarrazins. En vain quelques hommes courageux essayèrent, à défaut de prince qui voulût prendre en main la cause des peuples, de s’opposer à ce torrent dévastateur; en vain, du haut de certains lieux élevés, commencèrent-ils à donner la chasse aux barbares. Comme ils agissaient sans concert, ils virent leurs efforts échouer, et la plupart moururent malheureusement.
Les environs de la Garde-Frainet se trouvaient entièrement dévastés, et les barbares s’étaient montrés d’autant plus impitoyables, que les ruines qui les entouraient de toutes parts étaient pour eux un nouveau gage de sûreté. Marseille, à son tour, vit sa principale église détruite; Aix fut également envahie, et les barbares, dans leur fureur, y écorchèrent plusieurs personnes vivantes[223]. L’évêque, nommé Odolricus, s’enfuit à Reims où on le chargea de l’administration du diocèse. Les barbares enlevaient les femmes du pays, et menaçaient de perpétuer leur race; on croira d’ailleurs sans peine que plus d’un chrétien, foulant aux pieds les lois de la religion et de l’honneur, faisaient cause commune avec eux et avaient part à leurs rapines.
Telle était la terreur répandue par les Sarrazins, que les hommes riches et puissans étaient obligés de tout quitter pour mettre leur vie hors de danger. On ne se croyait à l’abri qu’au haut des montagnes, au fond des forêts ou dans des lieux situés à une grande distance. Saint Mayeul, né de parens riches, aux environs d’Avignon, et qui possédait de grands biens à Valençoles, dans le département actuel des Basses-Alpes, se retira en Bourgogne auprès d’un de ses parens[224]. Les églises de Sisteron et de Gap furent en proie aux plus grands ravages. A Embrun, les Sarrazins mirent à mort l’archevêque, saint Benoît, avec l’évêque de la Maurienne et beaucoup d’habitans des contrées voisines qui y avaient cherché un refuge[225]. Un acte ancien signale auprès d’Embrun trois tours fortifiées où les Sarrazins s’étaient établis et d’où ils dominaient dans les environs[226]. Saint Libéral, successeur de saint Benoît, fut obligé de s’en retourner à son pays, Brives-la-Gaillarde.
A cette malheureuse époque, le commerce était nul et les pays communiquaient peu entre eux. L’usage s’était pourtant maintenu parmi les personnes pieuses de France, d’Espagne et d’Angleterre, d’aller, au moins une fois dans sa vie, en pélerinage à Rome, pour y visiter les tombeaux des apôtres. Il existait également des relations habituelles entre les divers évêques de la chrétienté et le saint-siége. Mais depuis l’occupation des passages des Alpes par les Sarrazins, les voyageurs étaient exposés à des accidens aussi fâcheux que fréquens; vainement se munissaient-ils d’armes et se réunissaient-ils en caravanes; il n’est pas d’année où les chroniques du tems ne fassent mention de quelque scène sanglante[227].
Les Normands, devenus paisibles possesseurs de la Normandie actuelle, commençaient à prendre des habitudes pacifiques; mais les Hongrois franchirent les Alpes, et, traversant avec la rapidité de l’éclair le Dauphiné et la Provence, ils mirent le Languedoc à feu et à sang! Les Hongrois, originaires du pays des anciens Scythes, étaient, à l’exemple de leurs ancêtres et des Tartares actuels, toujours à cheval, et ne se battaient qu’à coups de flèches. Ils ne savaient ni faire des siéges, ni combattre de pied ferme; mais ils chargeaient leurs ennemis avec furie, et se dispersaient aussitôt. Les auteurs contemporains nous les représentent comme vivant de viande crue, étanchant leur soif avec du sang, et coupant par morceaux le cœur de leurs ennemis vaincus. Comme ils étaient venus par les extrémités du nord de l’Europe et de l’Asie, le vulgaire crut reconnaître en eux les peuples de Gog et de Magog dont il est parlé dans les prophéties d’Ézechiel et dans l’Apocalypse, et qui doivent venir à la fin du monde pour faire justice des crimes des humains. Ce qui ajoutait à l’erreur, c’est qu’on approchait de l’an 1000, et que beaucoup de chrétiens, à l’exemple des anciens Millenaires, croyaient que le monde était trop corrompu pour pouvoir subsister plus long-tems. Un évêque de Verdun, pour éclaircir ses doutes, consulta à ce sujet un religieux, qui le rassura en disant que Gog et Magog devaient être secondés dans leur épouvantable mission par plusieurs autres peuples barbares, et que les Hongrois formaient une nation isolée[228]. Ce qu’il y a de certain, c’est que les Hongrois, en très-peu de tems, couvrirent le Languedoc de ruines, et firent presque oublier les excès commis avant eux.
Hugues, régent du royaume d’Arles, au nom du roi Louis, s’exprime ainsi dans la charte de fondation d’un monastère qu’il fit bâtir auprès de la ville de Vienne, dans l’année 924: «La vénérable religion des chrétiens et l’honneur de l’église ont été privés, par l’excès de nos péchés, de leur ancien éclat, et il n’en reste presque plus de traces. Comme ces maux se sont fait sentir au long et au large, non seulement par suite de la cruelle persécution des païens, mais encore par la cupidité de beaucoup de perfides chrétiens, nous avons jugé convenable, etc.[229].»
Le Piémont et le Montferrat n’étaient pas à l’abri des ravages des Sarrazins. Le chroniqueur de l’abbaye de Novalèse[230] raconte qu’un de ses oncles, qui s’était adonné à la carrière militaire, ayant à se rendre de la Maurienne à Verceil, fut surpris par une bande de Sarrazins, dans une forêt située près de cette ville. On en vint aux mains; plusieurs hommes furent blessés de part et d’autre; mais les Sarrazins, plus nombreux, l’emportèrent. Un certain nombre de chrétiens étant tombés en leur pouvoir, ils retinrent ceux qui étaient en état de payer une rançon. Parmi eux se trouvaient l’oncle du chroniqueur et son domestique. L’un et l’autre furent garrottés et conduits dans la ville. Le grand-père du chroniqueur, se rendant par hasard chez l’évêque, vit le domestique enchaîné dans la rue; comme il ne connaissait pas l’événement qui l’avait amené là, il donna, pour le racheter, une cuirasse à triple tissu qu’il portait sur lui. Apprenant ensuite que son fils était aussi prisonnier, il fut obligé de parcourir toute la ville, et de faire un appel à la générosité de ses amis pour lui trouver une rançon.