LE DRAGON IMPÉRIAL
PAR
JUDITH MENDÈS
(Judith Gautier)
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
PASSAGE CHOISEUL, 47
M. DCCC. LXIX
[CHAPITRE PREMIER]
TA-KIANG SE RÉVOLTE CONTRE LA TERRE
Nul n'ignore que si l'ombre d'un homme prend la forme d'un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial.
Mais nulle bouche ne doit s'ouvrir pour révéler le miracle qu'ont vu les yeux; car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel.
C'était dans le grand champ de Chi-Tse-Po, à trente lis de Pey-Tsin. Le vent de la dixième lune effeuillait les arbres, les arbres peu nombreux, car il n'y avait qu'un orme dans ce champ, à côté d'un cannellier.
Vers l'orient s'élevaient les dix étages retroussés d'une pagode au delà de laquelle apparaissait une pagode encore, plus vague et plus lointaine. C'était tout; l'œil pouvait s'emplir d'espace et arriver sans halte à la ligne vaporeuse et rose de l'horizon.
Sous le cannellier un homme était assis, riant à la lumière qui blanchissait la plaine d'un bout à l'autre, sans intervalle ni hésitation, et parfois grelottant un peu malgré les trois robes somptueuses dont il était vêtu; car le soleil des jours d'automne réchauffe beaucoup moins qu'il n'éclaire, et les premières froidures sont les plus sensibles au corps, comme le premier reproche d'un ami glace le cœur plus douloureusement.
Cet homme, jeune encore et d'agréable mine, était singularisé au plus haut point par l'extrême mobilité de ses traits qui ne laissaient aucun sentiment inexprimé, se tendant, se ridant, s'allongeant ou s'épanouissant sous les diverses influences d'un esprit sans doute très-prompt; ses petits yeux, que tour à tour couvraient et découvraient des paupières clignotantes, roulaient avec tant de vitesse tant de pensées joyeuses, malignes ou bizarres, qu'ils faisaient songer par leur palpitant éclat au miroitement du soleil sur l'eau; et sa bouche bien faite, toujours entr'ouverte par quelque sourire, laissait voir deux rangées de jolies dents blanches, gaies de luire au grand jour et de mêler leurs paillettes claires aux étincelles du regard. Tout cet être était délicat, fluet; on pressentait des dextérités infinies dans la frêle élégance de ses membres; il devait monter aux arbres comme un singe et franchir les rivières comme un chat sauvage; ses petites mains étroites, un peu maigres, aux ongles plus longs que les doigts, étaient certainement capables de tisser des toiles d'araignées ou de broder une pièce de vers sur la corolle d'une fleur de pêcher.
Comme lui-même, ses vêtements étaient clairs, pailletés, vivaces: sur deux robes de crêpe grésillant il portait un surtout en damas rosâtre qu'ourlait une haute bordure de fleurs d'argent et que serraient à la taille les enlacements d'une écharpe frangée d'où pendait un petit encrier de voyage à côté d'un rouleau de papier jaune; un grand collet de velours tramé d'argent lui couvrait les épaules, et, sur sa calotte de soie violette, qu'ornait une mince plume verte, le bouton de rubis des lettrés de première classe rougeoyait fièrement comme la crête d'un jeune coq.
Quant à ses noms, qu'il devait à son bon goût, car le fait de son existence était la seule chose par laquelle il fût induit à croire qu'il avait probablement eu des parents, ils se composaient de trois syllabes aimables qui faisaient le bruit d'une petite pièce d'argent remuée dans un plat de cuivre, et son métier, si l'on peut dire que Ko-Li-Tsin eût un métier en effet, était celui des gens qui n'en pratiquent point d'autre que de causer agréablement à tout propos et d'improviser des poëmes chaque fois qu'un sujet favorable se présente à leur esprit. Son enfance avait joué dans les rues d'un village, profitant sans ennui des leçons d'un vieux lettré charitable, qui, dans de longues promenades, lui empruntait de la gaieté et lui donnait de la science; sa jeunesse rieuse, aventureuse, rarement besogneuse grâce aux libéralités des personnes, innombrables dans ce temps, qui aimaient la poésie, courait de ville en ville, de province en province, au gré de cent désirs futiles. Pourquoi se trouvait-il à cette heure dans la solitude mélancolique des campagnes? Pour l'amour d'une jeune fille qu'il n'avait jamais vue. Un jour (quelques lunes avaient crû et décru depuis ce jour) Ko-Li-Tsin, qui résidait alors à Chen-Si, fut prié à dîner, avec plusieurs personnes de distinction, chez le mandarin gouverneur de la ville. Celui-ci, vers la fin du repas, découvrit à ses convives qu'il était dans le dessein de donner sa fille unique en mariage à quelque poëte très-savant, ce poëte fût-il pauvre comme un prêtre de Fo et eût-il les cheveux rouges comme un méchant Yè-Tiun. Après avoir vanté les grâces et les vertus de son enfant non sans vider un grand nombre de tasses, l'aimable gouverneur déclara même que celui d'entre les jeunes hommes ses hôtes, qui, en l'espace de huit lunes, composerait le plus beau poëme sur un noble sujet de philosophie ou de politique, deviendrait certainement son gendre et, par suite, s'élèverait, sous sa protection, aux postes les plus enviés. Ko-Li-Tsin, en rentrant chez lui, s'était immédiatement mis en devoir d'assembler des rhythmes et des consonnances; mais, au lieu de chanter les gloires d'un empereur ou d'éclaircir quelque obscure question de morale, il dépeignit dans ses vers le charme des nattes noires mêlées de perles, des sourcils fins comme des traits de pinceau et du sourire timide et doux que ne pouvait manquer d'avoir la fille du mandarin. Les jours suivants, Ko-Li-Tsin ne réussit pas mieux à diriger son inspiration dans la voie indiquée. Qu'était-ce donc qui le rendait distrait à ce point? Ce pouvaient être les mille bruits et les aspects de la rue joyeuse qui s'agitait sous ses fenêtres. Il espéra que dans le calme des champs son esprit serait plus réfléchi et plus sérieux, et, tirant de sa bibliothèque les Annales historiques, avec les livres des philosophes, il se réfugia dans le pays de Chi-Tse-Po. Là, s'abritant, la nuit, dans une cabane solitaire, et, le jour, errant au soleil dans la belle plaine immense, il entreprit résolument la tâche prescrite. Hélas! les grands épis souples et les blés de riz entr'ouverts, et les marguerites étoilant l'herbe lui fournirent trop de comparaisons neuves et charmantes avec la future épouse qu'il entrevoyait en rêve pour qu'il pût composer le moindre quatrain philosophique ou historique. Soixante jours s'écoulèrent. Cependant il ne perdit point courage. Chaque matin il s'éveillait avec la conviction intime qu'il pourrait, le soir, réciter aux étoiles son poëme achevé. Et voilà par quelle suite de circonstances Ko-Li-Tsin grelottait au soleil, le premier jour de la dixième lune, dans le champ désert de Chi-Tse-Po, sous un cannellier.
A quelques pas de lui, sous l'orme, un laboureur bêchait; il ne sentait certainement pas ce premier souffle de l'hiver qui faisait frissonner Ko-Li-Tsin, et, par instants, il essuyait du revers de sa manche son visage en sueur; car bien des fois déjà sa bêche s'était enfoncée sous la pression de son pied pour ressortir brillante de la terre noire et humide.
Ce paysan, âgé de vingt ans à peine, était d'un aspect farouche: fort et hautain, il avait l'air d'un cèdre; son front ressemblait à la lune sinistre d'un ciel d'orage; ses longs sourcils obscurs s'abaissaient comme des nuages pleins de tempêtes; de tyranniques puissances roulaient dans ses yeux sombres, et ses lèvres, souvent ensanglantées par des dents furieuses, témoignaient des pensées féroces qui mordaient son cœur. Cependant il était beau comme un dieu, bien qu'il fût terrible comme un tigre brusquement apparu au détour d'un chemin.
Il avait pour tout costume une courte chemise en coton bleu sur un pantalon de même étoffe, un chapeau de paille claire, retroussé comme le toit d'un pavillon, et, à ses pieds nus, des souliers à larges semelles; mais ces vêtements vulgaires, tout dorés par le soleil, étaient splendides et paraient le jeune laboureur tout autant que l'aurait pu faire la robe de brocart jaune, traversée de dragons d'argent, que porte dans la Ville Rouge l'éblouissant Fils du Ciel.
Depuis quelques instants il bêchait avec rage, fouillant, tranchant, déchirant le sol pierreux. Cette furie déplut au lettré Ko-Li-Tsin qui attendait patiemment sous son arbre une pensée philosophique propre à être mise en vers de sept caractères.
—Laboureur, demanda-t-il, comment te nommes-tu?
—Ta-Kiang, répondit le jeune homme d'une voix rude et sans interrompre sa violente besogne.
—Eh bien! Ta-Kiang, dit Ko-Li-Tsin, je te conseille de ne pas mettre autant de colère dans ton travail.
Puis il rêva un instant en comptant sur ses doigts et, fidèle à sa coutume invétérée d'appuyer ses moindres discours par des improvisations poétiques, il ajouta, parlant en vers:
O jeune laboureur qui maltraites la terre, si la terre a de la rancune, elle te donnera d'affreux épis contrefaits,
Et tes blés de riz, au lieu de sourire coquettement, seront semblables à des bouches édentées;
Si bien que les poëtes, en quête de comparaisons gracieuses, se trouveront singulièrement désorientés.
Cesse donc, ô jeune laboureur, de brutaliser la terre bienfaisante.
—La terre! Je la hais, dit Ta-Kiang en mordant sa bouche. Tu penses que je la creuse afin de me nourrir? Tu te trompes. Je la frappe comme je frapperais un ennemi esclave sous mon talon. Ce sont des blessures que je lui inflige avec ce fer, et, si elle pouvait prendre un corps, comme je dévorerais sa chair et comme je boirais son sang avec délices!
—Eh! qu'as-tu donc, qu'as-tu donc? dit Ko-Li-Tsin. Il faut se résigner au sort que le ciel nous a fait. Vois, je suis poëte, est-ce que je me plains?
En ce moment Ta-Kiang heurta un caillou de sa bêche avec un tel courroux qu'elle se brisa dans un pétillement d'étincelles.
—Tant mieux! cria-t-il. Ah! terre détestée, je me suis trop souvent courbé vers ta face triste et noire; je respire depuis trop longtemps le parfum malsain des plaies que je te fais; c'est assez. Tu me reprendras un jour, terre vorace; alors tu me rongeras et tu me détruiras; mais jusqu'à ce jour du moins tu ne me verras plus, car je veux tourner désormais mon visage vers le ciel salutaire, vers le grand ciel salutaire et lumineux!
Ta-Kiang se dressa fièrement et, croisant ses bras sur sa poitrine, il se mit à marcher avec agitation.
—Prends garde! s'écria Ko-Li-Tsin en riant de tout son cœur; prends garde au mauvais génie qui te conseille la révolte! car, un, deux, trois, quatre, ajouta-t-il en comptant sur ses doigts:
Les méchants Yè-Tiuns nous montrent souvent du doigt un diamant qui scintille sous le soleil au fond d'un précipice;
Nous descendons pleins de joie et dédaignant les piqûres des ronces, mais le soleil se cache, et à la place du diamant il n'y a plus qu'un caillou humide.
Honteux et tristes nous remontons péniblement; les mauvais Génies, pendant notre absence, ont mis le feu à notre maison et dérobé notre sac d'argent.
Le poëte cessa tout à coup de parler et jeta sa main sur sa bouche comme pour intercepter un cri. Ta-Kiang venait de passer devant lui, et, au soleil, l'ombre du laboureur s'était déformée: ce n'était plus le reflet d'un être humain qui se dessinait bleuâtre sur la terre grise, mais c'était le reflet gigantesque d'un dragon ailé. Or Ko-Li-Tsin n'ignorait pas que «si l'ombre d'un homme prend la forme d'un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial.» Le poëte fut donc sur le point de pousser un grand cri de surprise, mais il le retint sagement, parce qu'il savait aussi que «nulle bouche ne doit s'ouvrir pour révéler le miracle qu'ont vu les yeux; car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel.»
Ta-Kiang continuait de marcher, levant vers le ciel un front superbe.
—Frère, dit Ko-Li-Tsin encore stupide d'étonnement, tu auras raison de faire ce que tu te proposes. Pardonne-moi si j'ai ri tout à l'heure; je n'avais pas vu ton front.
—Adieu donc, dit Ta-Kiang.
Et il s'éloigna à grands pas.
Non loin de là, dans un pli à peu près insensible du terrain, reluisait un petit lac qui semblait d'acier bleu; étoile de nénuphars, encadré de bambous souples qui se penchaient gracieusement au moindre souffle, il disparaissait presque tout entier sous des entrelacements de minces lattes et sous des parasols de larges feuilles envahissantes, de sorte que le ciel y trouvait à peine une petite place pour se mirer.
Ses cheveux mêlés aux feuilles et ses petits pieds nus chaussés d'herbes humides, une jeune fille trempait dans l'eau des tiges de bambou qu'elle venait de cueillir et les rangeait ensuite dans une corbeille, tout en chantant un joli chant rapide.
C'était une enfant de quinze ans, toute charmante, un peu farouche; son tendre front avait la douceur du premier croissant de la lune, et sa bouche fleurissait plus délicieusement qu'une petite rose pleine de soleil; mais ses grands yeux noirs, sous leurs longs cils brillants, avaient cette expression hardie et sauvage qui étonne dans les yeux d'une hirondelle que l'on vient de prendre.
Son costume de paysanne ne manquait pas de quelque recherche. Sur un large pantalon couleur d'orange, elle portait une robe de lin violet ornée à profusion de mille broderies; et quelquefois, coquette, elle interrompait son travail pour aller cueillir une fleur rose ou bleue qu'elle piquait dans ses longues nattes en penchant son visage vers l'eau.
Tout à coup elle tressaillit; la tête renversée en arrière, elle prêtait l'oreille à un son lointain.
—Comme je reconnais vite le bruit de ses pas! dit-elle. Je vais aller au-devant de lui.
Cependant elle ne bougea point.
—Cet empressement serait peu convenable; il vaut mieux que je feigne de ne pas l'avoir entendu venir.
Et, rougissante, elle continua son travail et sa chanson.
Ta-Kiang apparut bientôt. Écrasant les bambous sous la fermeté de ses pas, il s'approcha de la jeune tille qui tournait vers lui un visage plein de sourires.
—Voici Ta-Kiang, dit-elle, qui a laissé sa bêche pour venir un instant rire avec Yo-Men-Li, sa fiancée, près du petit lac des bambous.
—J'ai, en effet, laissé ma bêche, répondit Ta-Kiang, mais c'est pour ne plus la reprendre; je suis venu voir ma fiancée, mais c'est afin de lui dire que je vais partir pour toujours.
—Partir! répéta Yo-Men-Li avec surprise et comme prononçant une parole dont le sens lui aurait été inconnu.
—Oui, affirma Ta-Kiang.
—Pourquoi essayes-tu de me faire peur? dit-elle avec un sourire indécis. Il ne se peut pas que tu penses sérieusement à quitter ta fiancée.
—Ma fiancée prendra un autre laboureur pour époux, et son cœur m'oubliera quand ses yeux auront cessé de me voir.
—C'est donc vrai! cria-t-elle; et des larmes soudaines obscurcirent ses yeux. Tu t'en vas, tu me laisses, et méchant, tu me conseilles de choisir un autre fiancé! Ah! crois-tu que jamais je puisse....
Yo-Men-Li s'interrompit brusquement; son visage prit une expression d'épouvante admirative, et ses larmes, en un instant, se séchèrent; car elle venait d'apercevoir dans le lac clair le reflet net d'un dragon ailé, et, tout aussi bien que le poëte Ko-Li-Tsin, elle savait que «si l'ombre d'un homme prend la forme d'un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial.»
—Pars, pars, dit-elle alors, tandis qu'une fière joie gonflait son cœur douloureux. Tu seras riche, tu seras glorieux, et Yo-Men-Li, abandonnée, se réjouira solitairement de ton bonheur.
—Adieu donc, jeune fille, dit Ta-Kiang. Et il se dirigea rapidement vers sa cabane. Large et basse, sous son vieux toit en paille de bambou, la cabane sordide, entourée d'une palissade où séchaient quelques linges pendus, se montra bientôt à lui dans un coin fauché du champ.
Il poussa la porte et entra. La nuit se faisait déjà entre les quatre murs de terre de la triste demeure car elle n'avait qu'une seule fenêtre aux carreaux de corne jadis diaphanes, maintenant épaissis de poussière. Avec Ta-Kiang entra un peu de jour: un vieil homme, jaune et usé, frottait une faux d'un caillou dur; une femme, plus vieille, faisait cuire du riz pour le repas du soir devant un petit feu de racines chiche et fumeux.
—Parents vénérés, dit Ta-Kiang, j'ai formé une résolution: je quitterai ce soir le champ de Chi-Tse-Po, parce que je veux conquérir la richesse et la renommée afin de soulager et de consoler votre vieillesse.
Il se tut, prévoyant des colères et des résistances; mais sa grande ombre miraculeuse s'étalait sur le sol dans l'angle clair que produisait l'entre-bâillement de la porte.
—J'approuve la résolution que t'inspire Kouan-Chi-In elle-même! bégaya le vieux père dont un grand frisson secoua les membres tremblants.
—Pars, élève-toi, triomphe et méprise tes parents inutiles! dit la mère qui sentait son cœur battre d'épouvante et d'orgueil.
Tous deux étaient tombés à genoux.
—Que faites-vous? demanda Ta-Kiang surpris de les voir en cette posture.
—J'ai laissé choir, dit le père, le caillou dont j'aiguise ma faux.
La mère dit:
—Je cherche une pièce de cuivre qui s'est échappée de mes doigts dans la cendre.
Et si les deux vieillards mentaient ainsi, c'est qu'ils connaissaient, comme le poëte Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li la vannière, ces paroles d'un sage ancien: «Nulle bouche ne doit révéler le miracle qu'ont vu les yeux, car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel.»
Trois heures plus tard, comme le soir tombait, le laboureur Ta-Kiang quitta pour toujours la cabane située dans un coin fauché du grand champ de Chi-Tse-Po, et, monté sur un lourd cheval qui traînait d'ordinaire la charrette où s'entassent les gerbes de blé de riz, il commença de marcher dans la plaine, vers l'horizon.
Où allait-il? où tendait son élan? il n'aurait pas pu le dire. La cataracte ignore dans quel gouffre elle se précipite; la flèche impétueuse ne sait pas quel cœur elle va percer. Mais il sentait que la détente irrésistible dont il était lancé le décochait vers un but certain et que sa volonté s'adaptait à la destinée. Or, son désir, indéfini encore, était immense. Ses vieux parents, sa cabane, Yo-Men-Li, qu'était-ce que cela? Le passé, l'oubli, la fumée d'un feu éteint; il voyait s'allumer l'avenir. D'ailleurs, fatal, il ne concevait ni espérance ni joie, ayant la certitude et l'orgueil. Avant l'entreprise il jouissait du succès. Ses grandeurs étaient en lui, virtuelles. Des batailles futures se tordaient, furieuses, dans le champ de sa pensée; il sentait déjà sur sa tête comme un poids de couronne, et ses mains tenaient un grand faisceau de puissances et de victoires.
Cependant il traversait solitairement le champ de Chi-Tse-Po sur un vieux cheval las, à la tête humble, au pas boiteux.
La nuit était venue. Une dernière lueur s'éteignait du côté de l'occident. La plaine semblait une mer obscure et immobile.
Ta-Kiang, dans l'ombre, dévia du chemin où il s'était engagé. «Lorsque les Pou-Sahs vous égarent, pensa-t-il, ils vous mettent dans la bonne route.» Mais son cheval marchait avec peine dans les terres fraîchement remuées et buttait à chaque pas. Le voyageur tourna la tête avec l'espérance d'apercevoir un sentier; il vit dans les ténèbres deux personnes à cheval qui s'avançaient vers lui.
—Qui vient là? cria-t-il en faisant halte.
—Frère, dit une voix qui était celle de Ko-Li-Tsin, je t'aime, permets-moi de m'associer à ta fortune. Un esprit ingénieux et un dévouement attentif ne sont pas des compagnons inutiles.
—Je t'accepte pour serviteur, répondit Ta-Kiang d'un ton hautain.
—O toi dont je ne suis plus la fiancée, dit une voix de femme, veux-tu que je te suive comme une servante? Si tu me repousses, je vais subitement mourir, pareille à une plante saisie par la gelée.
—Pauvre petite, emmène-la, insinua le poëte.
Mais Ta-Kiang dit avec rudesse:
—Je n'ai pas besoin qu'une femme me suive.
—Une femme! s'écria Yo-Men-Li en résistant aux larmes qui lui montaient aux yeux. J'ai revêtu les habits de mon jeune frère et j'ai pris un cœur d'homme en même temps que ce costume d'homme. S'il faut du courage pour te servir, j'en aurai plus qu'un guerrier; s'il faut de l'adresse et de la ruse, je serai plus adroite qu'un voleur et plus rusée qu'un juge; s'il faut mourir, je mourrai, et, morte, s'il faut revenir des pays d'en haut pour te servir encore, sois tranquille, j'en reviendrai.
Yo-Men-Li parlait d'un ton ferme. Ta-Kiang songea qu'une femme hardie peut accomplir de grands travaux.
—Si tu le veux, sois ma servante, dit-il en poussant son cheval en avant.
—Attends, dit Ko-Li-Tsin, j'ai encore quelques mots à te dire.
—Parle, mais hâte-toi.
—Oh! dit le poëte, je serai bref. Il y a quelques lunes, pendant mon séjour dans la ville de Tong-Tchou, qui est certainement une ville remarquable par la beauté de ses pagodes et la laideur de ses bonzes, il y a quelques lunes, donc, je fis la connaissance d'une très-jeune veuve que je n'hésiterais pas à proclamer la plus jolie des femmes si je ne connaissais pas Yo-Men-Li, ta servante, et si le gouverneur de Chen-Si n'avait pas une fille destinée à devenir l'épouse du lettré Ko-Li-Tsin dès qu'il aura trouvé une pensée philosophique propre à être mise en vers de sept caractères.
—Abrège, dit Ta-Kiang.
—C'est ce que je fais. J'eus le bonheur de rendre à l'époux défunt de cette aimable personne un signalé service, un service d'ami, en consolant sa femme de la perte douloureuse qu'elle avait faite. Je la consolai, dis-je, en d'aimables entretiens égayés par les improvisations réjouissantes que m'inspire communément mon naturel enjoué.
Ta-Kiang fit un geste d'impatience, mais le poëte n'y prit point garde.
—Un, deux, trois, quatre, dit-il en comptant sur ses doigts.
Un matin une jeune pivoine crut qu'il fallait mourir parce que la lune s'était éteinte;
Mais le soleil joyeux vint rire au-dessus d'elle, et la jeune pivoine, oublieuse de la lune, s'épanouit avec tendresse.
—Je me lasse, dit Ta-Kiang.
—D'écouter les vers que j'improvise? Cela ne saurait être. Enfin, reconnaissante d'avoir retrouvé en ma compagnie ses sourires d'autrefois, la jeune veuve voulut, quand je partis, me donner en souvenir d'elle une large ceinture pleine de liangs d'or. Je me défendis d'abord d'accepter, objectant que la joie d'avoir obligé une si gracieuse femme me récompensait au delà de mes mérites; mais elle insista de telle façon que, dans la crainte de lui déplaire, je dus recevoir son présent.
—Achèveras-tu? cria Ta-Kiang.
—Je n'ai pas tiré un seul liang de cette ceinture, continua Ko-Li-Tsin; ne la refuse pas, car l'argent est utile pour voyager au loin.
—Tu pouvais m'épargner le récit, dit Ta-Kiang en acceptant la ceinture.
Yo-Men-Li, timidement, reprit la parole.
—Je ne possède qu'une bien faible somme, murmura-t-elle. Depuis longtemps je l'amassais; elle était destinée à acheter mes habits de noces; mais maintenant je ne me marie plus. Si Ta-Kiang daigne la recevoir des mains de sa servante, Yo-Men-Li sera très-heureuse.
Elle versa une petite poignée d'or dans la main de celui qui avait été son fiancé. Ta-Kiang cria:
—Partons!
Les trois aventuriers se mirent en marche. Ils se dirigèrent silencieusement vers une colline lointaine au delà de laquelle passe la route qui conduit à Pey-Tsin. La lune, large et claire, montait à l'horizon. Derrière Ta-Kiang, l'ombre démesurée d'un dragon s'étendait d'un bout à l'autre de la plaine, comme si elle avait voulu embrasser le monde de ses grandes ailes éployées.
[CHAPITRE II]
PEY-TSIN
Un voyageur traversait une grande plaine non loin du Fleuve Blanc, et c'était à l'heure où la lune s'allume mélancoliquement dans le crépuscule du soir, et il vit une grande lueur du côté de l'orient.
«Oh! oh! se dit-il, voici un pays étrange, un pays certainement plus étrange que tous les pays où j'ai voyagé jusqu'à ce jour; car, ici, c'est à l'orient que le soleil se couche.»
Et s'adressant à un homme qui harcelait d'un aiguillon de bambou un troupeau de buffles noirs: «Quel est donc ce pays, dit-il, où le soleil se couche du côté de l'orient?»
«—Sou-Tong-Po lui-même n'a jamais vu de pays où le soleil se couche du côté de l'orient, et ce que tu prends pour le coucher miraculeux d'un astre, c'est la splendeur de Pey-Tsin», dit le pâtre.
De coteau en coteau, de vallée en vallée, le voyage fut long. Le soleil se leva, se coucha, se leva. Point d'auberge sur la route; on mangeait à cheval, on dormait sur la dure. Impassible, Ta-Kiang conversait avec ses pensées; Yo-Men-Li, exténuée, montrait des sourires et cachait des larmes; Ko-Li-Tsin lui-même parlait peu. Ils atteignirent péniblement la plaine sablonneuse qui environne Pey-Tsin, plaine monotone et interminable, où l'œil ne rencontre rien pour se poser, et palpite, ébloui et las, comme un oiseau sur l'Océan. Enfin, tandis que le soir tombait pour la troisième fois depuis leur départ, ils aperçurent une gigantesque muraille qui fermait l'horizon, noire à sa base, éblouissante à son faîte. C'était le premier rempart de la Capitale du Nord. Haut, crénelé, ténébreux sur le ciel, il barrait la route aux flammes du soleil qui se couchait derrière la ville; mais les rayons triomphants débordaient le mur sombre, et de chaque créneau ruisselait un incendie.
Longé d'un fossé pareil à un fleuve, flanqué de lourdes tours carrées qui s'avancent jusqu'au milieu de l'eau, le rempart quadrangulaire qui cerne Pey-Tsin de sa fierté puissante projette de loin en loin un bastion en forme de demi-hexagone, dont chaque face se creuse d'une longue galerie voûtée et dont la plate-forme s'exhausse d'un pavillon de bois rouge où des soldats attentifs veillent perpétuellement sur deux terrasses superposées, derrière des canons en bronze vert, pareils à des dragons béants.
Les trois voyageurs, depuis longtemps épiés, à travers les balustrades à jour des terrasses, par les yeux perçants de la méfiance vigilante, choisirent pour entrer dans la ville la galerie centrale du bastion qui faisait face à leur arrivée. C'était celle qu'on nomme la Porte du Sud ou la Porte Sacrée.
—Arrêtez! cria une sentinelle.
Ils firent halte.
—Qui êtes-vous?
Ko-Li-Tsin répondit:
—Ta-Kiang, laboureur; Yo-Men-Li, vannier; Ko-Li-Tsin, poëte. Le poëte, ajouta-t-il, c'est moi.
—D'où venez-vous?
—Du champ de Chi-Tse-Po.
—Où allez-vous?
—A Pey-Tsin.
—Passez.
Les aventuriers se hâtèrent vers une longue avenue, nommée Avenue du Centre, qui s'ouvre au delà de la Porte Sacrée et traverse la Cité Chinoise, la première des quatre cités dont se compose la Capitale du Nord. Ta-Kiang était en tête. Il entra fièrement dans Pey-Tsin. Il n'avait pas parlé depuis trois jours. Il dressa le front, et dit:
—Il me semble que j'ai conquis cette ville.
Tout d'abord la Cité Chinoise a l'air d'être la plaine encore; chétive, elle contraste singulièrement avec la majesté de son monstrueux rempart. Ses maisons rares, humbles, basses, aux toits de tuiles ternes, aux étroites fenêtres treillagées de roseaux, aux portes en saillie, que protégent mal de minces auvents d'ardoises, se dispersent parmi des terrains cultivés et tournent de ci de la, sans règle, leurs petites façades grises. L'Avenue du Centre, qui s'éloigne large et directe, semble une route à travers champs; des ornières continues s'y approfondissent chaque jour dans un sol boueux, sous les lourdes roues des chariots. Mais, à mesure qu'on pénètre plus avant dans la Cité, les maisons se rapprochent, s'exhaussent et s'alignent; les façades se revêtent de laque, des galeries finement découpées circulent autour des fenêtres, et les toitures, à chaque angle, se décorent de dragons ou d'oiseaux fantastiques; on était dans un chemin, on se trouve dans une rue. Bientôt apparaissent face à face la Pagode du Ciel et celle de l'Agriculture; leurs grands jardins, plantés de cèdres mornes, et fermés d'un mur bas qu'un petit fossé protége, laissent voir à travers les branches des dômes couleur d'azur, des murs dont l'émail bleu est parsemé d'étoiles d'or et de hardis escaliers d'albâtre. L'Avenue du Centre, naguère monotone et traversée à peine de quelques paysans, se colore et se peuple. Des banderoles multicolores frissonnent, attachées à des poteaux de bois rouge. Cent boutiques projettent verticalement leurs enseignes jaunes, bleues, argentées. Bruyantes et populeuses, des rues s'ouvrent sur la voie principale et y déversent leurs passants. Mille gens sortent de leurs maisons. Ou piétine dans la boue, on se coudoie, on crie. Des groupes de plaisants se forment çà et là, écrivant sur les murs des sentences facétieuses ou d'impertinentes épigrammes adressées à quelque grand dignitaire, et la foule autour d'eux les approuve et se pâme de rire. Des deux côtés de l'avenue, devant les maisons, des marchands de toute espèce ont dressé des baraques afin d'y installer leurs industries; ils vocifèrent, hurlent, imitent des cris d'animaux, choquent des tam-tams, secouent des clochettes, et font claquer des plaques de bois pour attirer l'attention des chalands qui se pressent entre deux rangs d'étages bariolés. Des cuisiniers ambulants activent sans relâche le feu de leurs fourneaux; le riz fume, la friture grésille, et plus d'un gourmand se brûle le bout des doigts. Un barbier saisit un passant qui ne s'attendait guère à cette agression, et, roulant autour de sa main la longue natte du patient, le renverse en arrière et lui rase le crâne avec vélocité. Des bandes de mendiants gémissent à tue-tête; une troupe de musiciens fait un tapage assourdissant; un orateur, monté sur une borne, s'égosille, tandis que des volailles égorgées glapissent aigrement et que des forgerons battent le fer, et que des marchands d'eau poussent leur cri aigu en laissant quelquefois tomber sur le dos de la foule le contenu de leurs vastes seaux. A droite, à gauche, les rues transversales roulent tout autant de gens et de vacarmes dans plus de boue et dans plus d'encombrement. Artère principale à son tour, chacune d'elle reçoit les flots tumultueux de vingt ruelles tributaires. Les principales embouchures ont lieu dans de grands carrefours où s'entassent des sacs de riz et de blé, des monceaux de fruits, des montagnes de légumes et d'immenses quartiers de viande crue; au-dessus des victuailles, dans des cages d'osier suspendues à des poteaux, apparaissent, hideuses, des têtes de criminels récemment exécutés; souvent les cages sont brisées, effondrées, et les têtes, retenues seulement par leurs nattes, se balancent horriblement, verdâtres, grimaçantes, effroyables. Ming-Tse a dit: «Il faut des exemples à la foule.» En suivant jusqu au bout les rues transversales, les mille piétons arriveraient aux faubourgs latéraux de la Cité Chinoise, quartiers spacieux et peu bruyants où des maisons rustiques rampent misérablement dans de petits champs plantés de choux et de riz, où des enfants chétifs, sordides, loqueteux, et quelques chiens efflanqués, furetant dans des tas d'immondices, peuplent seuls des chemins défoncés. Mais les cohues ne se prolongent guère au delà des marchés; gens affairés ou promeneurs curieux se hâtent, leurs affaires terminées ou leur curiosité satisfaite, de s'engager dans les longs passages tortueux qui, des carrefours, vont rejoindre obliquement l'Avenue du Centre. Ces passages, couloirs étroits, se signalent aux passants par les odeurs fétides et la vapeur noirâtre qu'exhale leur entrée obscure. Mal éclairé de quelques lampes qui fument et tremblotent, enduit d'une boue glissante où sont épars des débris informes de tessons, des morceaux de vieux souliers, des loques inconnues, leur terrain se bossèle périlleusement entre deux rangées d'affreux taudis branlants, construits de planches qui proviennent de démolitions et qui montrent encore çà et là un angle sculpté ou une ancienne dorure déshonorée par cent macules. Ce sont des boutiques, et, sous le prétexte de faire commerce d'objets d'art anciens, des brocanteurs y entassent d'horribles vieilleries poussiéreuses: porcelaines fêlées, pots écornés, costumes déteints, pipes noircies, bronzes bossues, fourrures mangées des vers, engins de pêche rompus, bottes moisies, arcs sans cordes, piques sans pointes, sabres sans poignées. Blottis, enfoncés, engloutis dans ces encombrements de viles antiquailles, les marchands s'efforcent de ne pas étouffer entièrement; au-dessus de chaque étalage se dresse une vieille tête jaune, pointue, au crâne pelé, aux yeux cerclés d'immenses lunettes, qui célèbre sans relâche d'une voix glapissante les rares splendeurs de la boutique. Mais l'âpre fumée des lampes chatouille si désagréablement la gorge, les loques décolorées qui se balancent en guise d'enseigne et semblent des rangées de pendus, sont pleines de vermines si évidentes, que le passant le moins délicat résiste à l'éloquence des brocanteurs et se hâte de continuer son chemin vers l'avenue du Centre, claire, bruyante, directe, où les poumons se peuvent emplir d'air pur, les oreilles de bruits joyeux, et où le regard embrasse tant d'aspects souriants depuis la Porte Sacrée, par laquelle on débouche de la plaine, jusqu'à la Porte de l'Aurore, creusée dans le long mur transversal qui termine la populaire Cité Chinoise.
La Porte de l'Aurore donne entrée dans l'élégante Cité Tartare; elle s'y ouvre entre deux boulevards qui accompagnent la muraille, celui-ci vers la gauche, celui-là vers la droite, et que borde un fossé du côté opposé au rempart. En face d'elle, au delà d'un petit pont construit de pierres roses, qui s'élève de quelques marches, saute le fossé, puis s'abaisse, une allée au sol blanc, très-large, assez peu longue, se déroule entre des palissades en bois de fer d'où débordent agréablement des branches tortueuses et des grappes de lianes fleuries. C'est la promenade favorite des poëtes de Pey-Tsin. Lentement, un parasol ouvert à la main, ils y marchent d'un pas mesuré, balançant la tête au vent de leur rêverie, souriant à l'inspiration, et quelquefois suivant d'un regard tendrement attentif une chaise à porteurs fermée d'un léger rideau de soie, où l'indiscrétion des brises leur a permis d'apercevoir un mystérieux et doux visage. L'allée s'achève tout à coup dans un blanc carrefour pavé de marbre, devant un mur énorme, face méridionale du rempart carré qui enserre la Cité Jaune; mais ce mur ne limite pas la Cité Tartare, car la belle Route de la Tranquillité s'éloigne, en le longeant d'abord, de l'est et de l'ouest de la place, et, de chaque côté, va rejoindre, au delà du point où il se dérobe en un brusque angle droit, une avenue parallèle à l'Allée des Poëtes, non moins large, et prolongée interminablement. Ainsi la ville, refoulée à son centre, a deux ailes immenses: elle ressemble à un corps sans tête qui étendrait les bras. Le quartier occidental est triste; ses constructions sont anciennes et ses habitants peu nombreux; la grande avenue de l'Ouest n'offre elle-même qu'un aspect monotone et morne, avec ses longs murs de jardins, qu'interrompent des édifices en ruines. C'est dans ce quartier que séjourne la population mahométane de Pey-Tsin; une mosquée s'y élève, non loin de la pagode des Piliers de l'État, où l'on conserve, gravée sur des tablettes de jade, l'histoire des plus glorieux empereurs, et de la Pagode Blanche, antique monument tombé. Mais à l'orient la ville rit, moderne et remuante. Elle n'a pas, quoique marchande, l'aspect généralement sordide de la Cité Chinoise. Ses maisons pavoisées, aux toits luisants de vernis, ouvrent d'éclatantes boutiques sur des rues spacieuses qui roulent continuellement une foule élégante. Dans l'Avenue de l'Est, qui resplendit inondée de soleil, mille bannières voltigent et s'entremêlent au-dessus des maisons basses mais gracieuses; de vifs scintillements s'allument sur les caractères d'or, d'argent et de vermillon qui surchargent les enseignes verticales; innombrables, des lanternes sont accrochées aux angles des toits, aux saillies des poutres, aux treillis des fenêtres: faites de soie, de papier, de verre, de mousseline ou de corne transparente, rondes, hexagoniques, carrées, en forme de poissons, d'oiseaux ou de dragons, peintes, bariolées, dorées, couvertes de caractères, ornées de glands et de franges soyeuses, elles se balancent avec un petit susurrement doux dès qu'un souffle très-léger les frôle. De loin en loin une porte triomphale, érigée en souvenir de quelque gloire ancienne, franchit la largeur de l'avenue; ses gracieux piliers de pierre ou de bois, sculptés et dorés, ou peints de couleurs vives, s'appuient aux façades des maisons et portent haut les bords retroussés de sa toiture d'émeraude, tandis que, sous son arc, la houle des passants se resserre et, au delà, déborde en groupes tumultueux. De jeunes désœuvrés, vêtus de soie, une plume de paon à leur calotte, cachant leurs pâles visages derrière des éventails fleuris, circulent nonchalamment dans la multitude affairée. Quelquefois ils s'arrêtent devant l'ouverture carrée et encadrée de bois à jour d'une boutique aux belles enseignes; ils laissent tomber leur regard désabusé sur les flots de satins, de brocarts et de soies qui ruissellent de l'étalage, puis ils s'éloignent, indifférents. Autour d'eux la foule se hâte; les coulis, courbés sous des fardeaux, passent rapidement en cadençant leur marche d'un cri doux et mélancolique: A-ho! a-ho! Les chaises à porteurs se croisent, les unes basses, étroites, faites de bambous et couvertes d'un toit flottant de coton bleu; les autres hautes, larges, en bois de cèdre, découpées ou peintes, et surmontées d'un dôme de laque noire incrustée d'or. Des personnes humbles ou peu riches se font voiturer dans des brouettes qu'un homme tire au moyen d'une corde et qu'un autre pousse par derrière, tandis qu'une voile attachée à un mât diminue la peine des conducteurs en accélérant la marche du véhicule. Quelquefois, glorieux et superbe, s'avance un soldat à cheval; un serviteur à pied lui fraye le chemin en criant: La, la, la! Des escamoteurs, des jongleurs, des sorciers se démènent et pérorent entourés de badauds rieurs ou attentifs, pendant que de la terrasse fleurie d'une maison une jeune fille aux yeux gais se penche curieusement. Devant des boutiques de marchands de dîners, de jeunes hommes mangent et boivent sous des treillis de bois rose; ils chantent, babillent, improvisent des vers, assaillent les passants de moqueries plaisantes et font avec eux assaut d'ingénieuses reparties. Çà et là des coulis et des porteurs de chaises, accroupis, jouent aux dés, à la mourre, aux échecs; quelques oisifs observent les coups d'un air grave en fumant une petite pipe étroite. Tout à coup des gens à cheval arrivent au galop: ce sont les avant-coureurs d'un cortége officiel; les jeux sont renversés, la cohue, refoulée brusquement, envahit les boutiques ou se répand dans les rues voisines. Dans la trouée apparaissent bientôt des musiciens aux costumes bariolés, qui font gémir des gongs, siffler des flûtes et grincer des cymbales; derrière eux, fièrement portées par de jeunes serviteurs, se déploient des bannières rouges ou vertes, découpées en forme de dragons ou d'animaux symboliques, alourdies d'énormes caractères révélant les noms et les titres du grand personnage qui s'avance; puis viennent des soldats tout armés, des bourreaux levant des fouets et tirant de lourdes chaînes, des serviteurs ployés sous le faix d'un coffre où s'entassent de somptueux costumes et agitant continuellement de petits encensoirs de bronze; un homme splendidement vêtu les suit, porteur du parasol officiel, dont la couleur et la dimension indiquent le rang du mandarin qui le possède; enfin s'avance le mandarin lui-même, balancé, plus haut que toutes les têtes, dans un large fauteuil doré, et rayonnant de pierreries sous une vaste ombrelle argentée que fixe au-dessus de lui un manche d'ivoire enfoncé dans le dos du fauteuil. Une troupe de cavaliers décorés du globule blanc termine le cortége, et brusquement la foule se referme pendant que le mandarin continue sa route vers le Tribunal des Rites situé, dans la partie septentrionale de l'Avenue de l'Est, à côté du temple des Mille Lamas et en face de la pagode de Kon-Fou-Tsé, ou vers l'une des hautes portes qui donnent entrée dans l'auguste Cité Jaune.
Au delà de ces portes, plus de foule, plus de tumulte; quelques graves bonzes circulent avec lenteur, montrant leurs têtes entièrement rasées, laissant traîner leurs longues robes noires, et cachant leurs mains dans de grandes manches flottantes; de hautains lamas, au front inspiré, aux yeux exaltés par un rêve, d'illustres fonctionnaires dans de somptueuses chaises à porteurs, se dirigent vers les pagodes où ils ont coutume de faire leurs dévotions; plus rarement passe un lettré de haut grade qui se fait conduire, accompagné d'un nombreux cortége, au Palais sacré des Érudits, qu'on nomme Ren-Lin-Ue. Aucune maison vulgaire, aucune boutique laborieuse ne souille les larges avenues, pavées de granit, de la Cité Jaune; immense, claire, calme, avec ses innombrables temples de marbre, qu'entourent des bois mystérieux, ses fiers palais cernés de blanches galeries, et ses parcs où luisent des étangs mornes, elle se déroule somptueusement. De toutes parts mille splendeurs éclatent. Au-dessus d'une forêt de cèdres noirs et de saules au feuillage clair s'étagent la grande Pagode des Ancêtres Impériaux, où le Fils du Ciel vient rendre hommage aux Mânes glorieux, et l'Autel de la Terre et des Champs, kiosque énorme, espace d'innombrables colonnettes d'albâtre incrusté d'émail bleu et renfle une toiture légère, formée de lames d'argent qui brillent comme des ailés de cigogne. Imposante et précédée d'un vaste escalier de marbre gris, s'élève la Maison de Justice. La pagode illustre où les fils et frères de l'empereur subissent les épreuves littéraires s'enorgueillit de deux pavillons magnifiques; le long de leurs murs, autour de leurs piliers, sous leurs arceaux de bois sculpté, peint ou doré, rampent, grimacent, combattent de fantastiques animaux aux gueules béantes, aux croupes hérissées, aux minces cous tortueux, et sur le faîte aigu et argenté de l'un des pavillons s'érige démesurément le terrible dragon impérial. Vaste et désert, le Parc Occidental prolonge les houles noires de ses arbres centenaires, où montent les fraîcheurs des grands ruisseaux tortueux et des lacs artificiels. La Pagode de Yoùen-Fi est petite, mais glorieuse; elle voit chaque année l'épouse auguste du Fils du Ciel offrir des sacrifices à l'ingénieuse femme qui découvrit le ver à soie. Succession interminable de bâtiments carrés et de cours spacieuses, un couvent bouddhique, à son centre, dresse un superbe édifice de marbre blanc, qui contraste gravement avec le marbre noir d'une majestueuse colonnade circulaire où, dans les intervalles des piliers, de petites chapelles contiennent des statues dorées de divinités à cent bras ou à têtes d'animaux. Enfin Kouan-Min-Tié, la pagode impériale, située dans la partie méridionale de la Cité Jaune, apparaît triomphalement, au milieu d'un grand parc solitaire. Deux kiosques légers surmontent sa noble porte; entre mille branches enlacées, étincellent la laque rouge de ses murs et le lapis-lazuli de ses trois toitures où tinte une triple guirlande de clochettes et dont les balustrades sculptées disparaissent presque entièrement sous les lanternes multicolores qui s'y accrochent et sous les illustres étendards de soie tissée d'argent qui enveloppent tout l'édifice de frissons lumineux. Mais la plus pompeuse gloire de la Cité Jaune est la verte colline artificielle qui se nomme la Montagne de Charbon. Cinq ondulations la composent; à chacun de ses sommets une pagode scintille comme une pierre précieuse qui termine une calotte de satin; et rien n'est plus charmant que les labyrinthes fleuris et les enchevêtrements de petites routes ombreuses qui sillonnent les pentes toujours vertes des cinq mamelons. A chaque pas les promeneurs font s'envoler des faisans d'or et des pigeons aux ailes roses, ou s'enfuir un cerf peureux qui franchit un ruisseau, puis, curieusement, s'arrête. De tous côtés se groupent de petits rochers gracieux, envahis par des fleurs grimpantes, et se courbent des ponts de marbre sculpté, qui sautent par-dessus des cascades. De minces filets d'eau circulent sous la mousse; des violettes et des pervenches se répandent dans l'herbe humide; des touffes d'hydrangées, de citronelles et de lilas blancs prennent d'assaut les vieux cèdres obscurs; souvent, par une trouée du feuillage, on aperçoit au fond d'un pavillon entr'ouvert quelque dieu grotesque, accroupi, et quelquefois apparaît, enchaîné sur un roc, un aigle noir, fier et farouche, qu'entourent de narquoises et audacieuses chèvres aux cornes d'argent. De loin en loin des bosquets parfumés se voûtent, et l'on peut, avant de terminer la douce ascension, se reposer sur des siéges de porcelaine, sous une pluie de camélias et de jasmins, au milieu des chants bizarres de mille oisillons couleur de pierreries. Mais les plus indolents promeneurs ne s'arrêtent que peu de moments, tant ils ont hâte d'atteindre le faîte des mamelons; car de là le regard ébloui embrasse Pey-Tsin dans sa totalité magnifique.
Énorme, et faisant songer à un coffre de laque, unique en apparence, mais quadruple en effet, Pey-Tsin enferme quatre villes entre les fossés de son rempart extérieur. Au centre, derrière des murailles en briques sanglantes, se cache la Cité Rouge; c'est le Cœur du Monde, l'Enceinte sacrée, la glorieuse demeure du Fils du Ciel. De toute part la Cité Jaune l'enveloppe. Puis se déroule la Cité Tartare, qu'un grand mur fortifié sépare de la Cité Chinoise, compartiment extrême de l'immense coffre.
Au pied de la Montagne de Charbon, la Ville Rouge est cernée d'un large canal; et l'eau limpide qui reflète la rigidité des murailles semble prolonger jusqu'au cœur de la terre le voile impénétrable posé entre l'impériale splendeur et l'admiration vulgaire. Mais du haut de l'éminence on découvre, pareille au vaste dos d'un éléphant blanc, la claire coupole de marbre du palais principal; les mille toits dorés qui l'entourent sont semblables à de grands boucliers levés vers le ciel, et l'on peut suivre sur le terre-plein des remparts, si large que vingt cavaliers peuvent y courir de front, la lente promenade d'un soldat au costume superbe, au casque flamboyant.
Autour de l'Enceinte Sacrée se répandent et scintillent les monuments de la Cité Jaune; les pagodes lèvent leurs triples toits azurés et tordent les spirales de leurs colonnes d'albâtre; partout des globes d'or, des dragons de bronze ou de jade, des corniches à jour et des flèches claires percent le feuillage des cèdres noirs; des tours, des pavillons, des portiques et des kiosques s'étagent; au milieu d'eux reluit la Mer du Centre, grand lac limpide qui frissonne entre des saules penchés, et d'une île verdoyante de robiniers et d'ifs s'élance un pont de marbre sculpté; vu d'en haut, il semble un ruisseau de lait qui coulerait dans l'air.
Plus loin, c'est la Cité Tartare avec ses rues chamarrées et fourmillantes, ses toits brillants, ses dômes couleur d'émeraude et ses gracieuses porte triomphales. A l'est, la grosse tour du Gong, pareille à un géant, se dresse au-dessus des murailles; au nord, près de la pagode de Kouen-Chi-In, brille le Lac des Roseaux, couvert de nymphéas bleus, de bambous à aigrettes, de nélumbos roses, et, plus haut, près du rempart extérieur, entre des monuments somptueux, s'étend la Mer du Nord; à l'ouest, au-dessus des pagodes et des palais déchus, monte l'Observatoire de Kan-Si; du sommet de la tour carrée où les lettrés se réunirent jadis pour admirer les astres, des instruments et des machines astronomiques, depuis longtemps dédaignés, tendent vers le ciel leurs grands bras extravagants; au sud enfin s'élève le pavillon à sept étages de la Porte de l'Aurore.
Plus loin encore rampe la Cité Chinoise, dont les toits bas semblent une troupe de tortues; leur monotone ondulation n'est dépassée de loin en loin que par la potence peinte en rouge d'une balançoire publique ou par quelqu'une de ces minces tours à dix étages destinées, par leur poids immobile, à fixer l'esprit de la Terre, comme un bloc de jade retient des feuilles de papier soyeux, et à faire naître dans leur ombre des poëtes glorieux.
Au delà de la Cité Chinoise apparaissent les formidables remparts avec leurs grands créneaux, leurs lourds bastions et leurs portes de bronze; et derrière eux, quelques faubourgs misérables sont accroupis auprès de la ville superbe, comme des mendiants sur les marches d'un palais.
Dans le lointain, la plaine unie, verte, dorée, sans bornes; puis, vaporeux et vagues, les trente-six palais de Yu-Min-Ué, la résidence d'été; et, au fond de l'horizon, les dentelures bleuâtres des montagnes.
Dôme immense du paysage, le ciel, d'un azur profond, roule un aveuglant soleil, qui verse par les champs une pluie lumineuse, allume dans la ville des blancheurs éclatantes à côté de noires ombres portées, change en diamants les dalles de granit, en brasiers les toits multicolores, en langues de feu les banderoles aux tons intenses, et fait de la grande Capitale du Nord un éblouissement d'or, de pourpre, de flamme.
[CHAPITRE III]
LA PRUDENCE DE KO-LI-TSIN
Le voyageur qui vient de loin dans la poussière et sous le soleil
Chemine péniblement, et dans son esprit mille projets se construisent;
Il songe à l'auberge pacifique, aux cuisines parfumées et à la table où il s'accoudera
En tournant la face du côté de la route qui s'éloigne vers l'avenir.
—Et moi, dit Ko-Li-Tsin en entrant à la suite de Ta-Kiang dans la Cité Chinoise, je crois voir déjà le Dragon à Cinq Griffes ouvrir ses ailes d'or sur ma robe de mandarin et le globule de saphir rayonner à ma calotte; je suis le Grand Cèdre de la Forêt des Mille Pinceaux, et le Fils du Ciel, la tête dans sa main, écoute avec extase les vers que j'improvise. Un, deux, trois, quatre, cinq, ajouta le poëte en comptant sur ses doigts.
Le jeune homme de Chi-Tse-Po avait des pensées hautaines, mais ses actions étaient inférieures.
Il cultivait le chanvre et le riz; il cultivait aussi l'aloës et le blé.
Mais les Génies immortels avaient semé dans son esprit une graine d'ambition;
Et le jeune homme, laissant se courber les épis et les tiges de chanvre, se dirigea vers d'autres travaux afin de faucher les blés d'or de l'approbation.
L'improvisateur se tourna vers Ta-Kiang dans le but d'apaiser avec modestie les enthousiasmes qu'il prévoyait; mais Ta-Kiang, silencieux et en proie à son rêve hautain, n'avait pas prêté l'oreille. Ko-Li-Tsin, déconcerté, regarda Yo-Men-Li. Celle-ci contemplait Ta-Kiang avec une tendre inquiétude; timide et retenant son souffle, elle suivait sur la face morne du maître le reflet des luttes intérieures. Quand il fronçait les sourcils, elle sentait son cœur battre d'effroi; mais s'il laissait échapper un cruel sourire, elle redevenait joyeuse et pensait: «Maintenant il est victorieux.» Ko-Li-Tsin, plein de dépit, se mit à chantonner d'un air qui voulait paraître indifférent et se fit à part lui la promesse d'être peu prodigue, à l'avenir, des trésors de son esprit.
Les trois aventuriers suivaient la longue Avenue du Centre, cahotés par le pas inégal de leurs montures tasses.
—Oh! oh! dit un barbier ambulant en toisant avec dédain Ko-Li-Tsin, voici un voyageur qui n'a guère de liangs à sa ceinture, car il ne s'est point arrêté dans une auberge pour y changer de costume; avec sa robe somptueuse, noire de boue et grise de poussière, il ressemble au lendemain d'une fête.
—Femelle d'âne! pensa le poëte.
Une vieille femme se dirigea vers Yo-Men-Li et lui dit sans politesse:
—Vous êtes des comédiens, n'est-ce pas? Et c'est toi qui remplis, parce que tu n'a pas de moustaches, le rôle de la belle Siao-Man dans la comédie intitulée la Servante malicieuse? Il faut me dire dans quelle pagode vous donnerez des représentations, afin que j'aille voir si tu ressembles à une femme quand tu as une tunique longue et de très-petits pieds. Au surplus, dit la vieille, tu fais un métier qui n'est pas honorable.
Yo-Men-Li, en rougissant, détourna la tête.
—Des comédiens? cria un marchand de dîners qui haranguait devant sa porte un groupe de mangeurs attablés. Tu te trompes, vénérable mère! Ce sont certainement des voleurs qui, chassés de quelque province, viennent exercer leur métier dans la grande Capitale; et, de leur arrivée, il ne résultera rien de bon ni pour nous ni pour eux. Je me souviens d'un criminel qui est passé devant ma porte, il y a peu de jours, entre quatre bourreaux, et dont la tête, le lendemain, était pendue dans une cage d'osier au-dessus justement du quartier de mouton que vous mangez en ce moment, mes hôtes. Eh bien! celui-ci, ajouta le marchand de dîners en désignant Ta-Kiang, ressemble à l'homme qui a été décapité: avec même visage, il aura même sort.
Ko-Li-Tsin, précipitamment, saisit son encrier, l'ouvrit, y trempa son pinceau, et dans le coin déroulé d'une feuille en fibrine de nélumbo, traça quelques caractères.
—Qu'écris-tu là? demanda Yo-Men-Li.
—L'ordre, dit Ko-Li-Tsin, de faire donner cent coups de bambou à ce bavard lorsque Ta-Kiang, empereur, sera assis dans la salle du Repas Auguste, entre Yo-Men-Li, sa première épouse, et Ko-Li-Tsin, son premier mandarin.
Cependant le soir montait. L'obscurité et le silence s'établissaient dans les rues. Au loin le bourdonnement du gong ordonnait la fermeture des portes. Les veilleurs de nuit commençaient à rôder, portant des lanternes à leurs ceintures et faisant s'entre-choquer de petites plaques de bois pour mettre les voleurs en fuite et tranquilliser les honnêtes gens. Quelques passants attardés regagnaient à la hâte les ruelles transversales, déjà closes de barrières à claire-voie, échangeaient à voix basse deux ou trois paroles avec le Ti-Pao, gardien du quartier, puis longeaient les murs noirs; et l'on entendait leurs semelles claquer sur les dalles.
—Ces gens-là vont souper, dit Ko-Li-Tsin. Mon estomac entre en révolte. Il me rappelle, comme si je ne m'en souvenais pas, que l'heure du repas du soir est depuis longtemps passée. Que puis-je lui répondre? Absolument rien. Ta-Kiang se nourrit d'ambition et Yo-Men-Li d'extase; mais ces régimes sont peu substantiels.
—Toi qui as habité Pey-Tsin, ne pourrais-tu pas nous conduire dans quelque auberge? demanda Yo-Men-Li.
—Et où donc penses-tu que je vous conduise? s'écria le poëte, stupéfait qu'on pût lui attribuer d'autre dessein que d'obtenir un bon gîte après un bon repas. Quand nous aurons franchi la Porte de l'Aurore, qui de la Cité Chinoise donne entrée dans la Cité Tartare, tu ne tarderas pas à voir briller les grandes lanternes dont se décore l'auberge de Toutes les Vertus, où Kong-Pang-Tcha, qui achète cher, vend à bon marché.
Ko-Li-Tsin se tut un instant; puis, les yeux à demi fermés, et caressant par moments de la langue les deux ou trois poils blonds de sa lèvre supérieure:
—Combien de fois, reprit-il en se parlant à lui-même, combien de fois, sous l'auvent de la galerie extérieure, Kong-Pang-Tcha m'a versé dans de petites tasses enveloppées de paille de riz le thé des premières pousses ou le Pi-kao à pointes blanches ou la Rosée d'automne de la dernière récolte! Je connais le portail et la première cour toujours pleine d'une odeur charmante de fricassées et de rôtis, qui souhaite la bienvenue à l'appétit des arrivants; je sais en quel coin de cette cour s'ouvre la citerne où des domestiques viennent incessamment puiser de l'eau dans de grands seaux d'osier, et je me rappelle les auges de bois, accrochées aux murs, que chaque voyageur remplit d'avoine et de paille hachée pour son cheval ou pour sa mule. Mais je me rappelle bien mieux la salle où l'on s'assied devant des tables délicieusement odorantes de viandes et de poissons. Réminiscences savoureuses! quels repas! Les pâtés, les volailles succèdent sans relâche aux confitures, aux gâteaux, aux pistaches, aux noisettes sèches, et le tiède vin de riz frissonne clairement dans les tasses. On boit, on fume, on chante. Toute l'auberge est pleine de joie et de vie. Des coulis entrent, sortent, se culbutent, se querellent, jettent des paquets, réclament de l'argent. Les voyageurs appellent, s'informent et s'irritent. On voit s'engouffrer sous la grande porte des chaises à porteurs que des chariots renversent, des chameaux, des mulets, des ânes. Injures, piétinements, coups de fouet jaillissent et se croisent. Des mendiants qui se sont insinués dans la cour glapissent aigrement leurs infirmités douteuses. Le seigneur Kong-Pang-Tcha, parmi le tumulte, vocifère des ordres que ses serviteurs répètent en hurlant; de jeunes garçons chantent sur un ton aigu le compte des voyageurs prêts à partir; et, en même temps, tous les chiens du voisinage s'imaginent qu'il est de leur devoir d'aboyer à perdre haleine; de sorte que, tout en mangeant, fût-on morose comme les pénitents qui se macèrent dans la Vallée du Daim Blanc, on se sent pris d'un rire inextinguible. Puis, le soir vient, les bruits s'apaisent, les voyageurs se retirent dans les appartements supérieurs. Là des matelas profonds reçoivent les corps fatigués, et l'obscurité des songes est doucement illuminée par la blancheur des lanternes suspendues au plafond des chambres paisibles. Quelquefois, il est vrai, les dormeurs sont éveillés en sursaut par un formidable tapage: toutes les montures, libres la nuit dans la première cour, se battent, se mordent, piaffent, hennissent, braient intolérablement. Mais il est un moyen de réduire au silence la plus bavarde bête: on prend une planchette de bois et une corde, on relève la queue de l'âne ou du cheval criard, on la lie à la planchette, puis on attache solidement celle-ci à la croupe de l'animal; ainsi forcé de tenir sa queue en l'air et privé de la faculté d'accompagner de gestes aimables ses bruyants discours, le plus obstiné tapageur se résigne à se taire et laisse dormir son maître dans l'auberge de Kong-Pang-Tcha. Ah! belle auberge! chère auberge! ne verrai-je pas bientôt luire les douze lanternes en papier peint de ta porte hospitalière! Un, deux, trois, quatre, ajouta Ko-Li-Tsin, obéissant encore à sa manie invétérée,
Comme l'amoureux absent désire entendre la voix délicate de sa bien-aimée, mon oreille aspire à ta voix rauque, ô Kong-Pang-Tcha!
Le cœur de celle qu'on aime ressemble au foyer bien flambant de l'hôtellerie où le voyageur se chauffe et reprend des forces.
Mais la femme perd sa beauté; le feu s'éteint; le voyageur s'égare en des sentiers couverts de neige.
Kong-Pang-Tcha va fermer sa porte; le dîner sèche sur la cendre des fourneaux, et Ko-Li-Tsin, affamé, erre encore par les chemins.
Les trois aventuriers avaient franchi la Porte de l'Aurore; maintenant ils remontaient vers le Nord la longue Avenue de l'Est, et ils allaient dans peu d'instants atteindre la rue transversale où est située l'auberge de Toutes les Vertus. Mais Ko-Li-Tsin, plus prudent qu'affamé, pensa: «Il serait périlleux d'arriver chez Kong-Pang-Tcha avant que les lanternes soient éteintes, car l'ombre miraculeuse qui suit les pas de Ta-Kiang pourrait se montrer à des personnes indiscrètes. Je sais bien que d'ordinaire les Pou-Sahs réservent les visions sacrées aux yeux seuls qui en sont dignes; néanmoins il ne faut pas s'exposer inutilement à un péril, même douteux.» Et Ko-Li-Tsin dit à son cheval: «Là! là! par pitié pour les reins de ton maître, garde une allure modérée.» Mais tout à coup, au moment même où il sacrifiait sa juste impatience d'un repas et d'un lit aux intérêts de son maître, d'éblouissantes lumières éclatèrent, multicolores, à deux ou trois cents pas devant lui.
—Oh! dit Yo-Men-Li, qu'est-ce que cette foule pompeuse et chargée de tant de belles lanternes?
—C'est sans doute, dit Ko-Li-Tsin, le cortége d'un mariage, car je vois des hommes à cheval, de grandes tables où s'amoncèlent de somptueux costumes, des chaises à porteurs et d'innombrables musiciens. Voici des lanternes, ajouta-t-il en soi-même, autrement dangereuses que les deux ou trois lampions fumeux de Kong-Pang-Tcha. Il est vrai que le cortége, sorti d'une petite rue, remonte, comme nous, l'Avenue de l'Est; mais il s'éloigne si lentement que nous ne manquerons pas de le rejoindre, avec quelque prudence que je modère l'allure de nos chevaux. Ceci est grave. Que faire?
Ko-Li-Tsin songea un instant, puis, se tournant vers Ta-Kiang:
—Maître glorieux, dit-il, je crains de m'être égaré; car depuis cinq années je ne suis pas venu dans la Capitale du Nord. Si tu le permets, j'irai seul à la recherche d'une auberge, tandis que tu m'attendras avec Yo-Men-Li sous le portique obscur de ce monument, qui est, je crois, la Pagode de Kouan-Chi-In.
—J'y consens, dit Ta-Kiang en se dirigeant, suivi de Yo-Men-Li, vers l'ouverture qu'avait désignée Ko-Li-Tsin. Et celui-ci, satisfait, s'éloigna vivement en pensant: Quand le cortége aura disparu je reviendrai et je leur dirai: «Allons, j'ai trouvé l'auberge.»
Ta-Kiang et Yo-Men-Li, sous le portique, dans l'ombre, se tenaient immobiles. Le lieu était noir. La jeune fille aurait eu peur si elle avait osé. Elle s'efforça de voir autour d'elle. Elle distingua un grand mur que dépassaient de sombres arbres emplis de frémissements indécis et de bruits éteints. Il lui sembla que ce mur était hostile et plein d'embûches. Si elle n'avait craint de s'exposer à quelque dure réponse, elle aurait dit à Ta-Kiang: «Allons-nous-en!» Tout à coup elle jeta un cri parce qu'un homme était sorti du mur.
—Ah! qui vient là? dit-elle.
—Un chien, je pense, dit Ta-Kiang. Non, ajouta-t-il, c'est un homme, et en voici un autre.
—Un autre encore! cria douloureusement Yo-Men-Li.
Bientôt douze hommes, sortis du mur, les enveloppèrent. Les uns saisirent Ta-Kiang, les autres Yo-Men-Li. Ils les arrachèrent de leurs selles, les lièrent de cordes et les emportèrent dans la nuit, tandis que Yo-Men-Li poussait de grands sanglots, et que Ta-Kiang, farouche, hurlait: «Je ferai pendre ces hommes!»
[CHAPITRE IV]
LA SECTE DU LYS BLEU
Lorsque les sabres sont couverts de rouille et que les bêches sont brillantes;
Lorsque les greniers sont pleins et que les prisons sont vides;
Lorsque les boulangers vont en chaise à porteurs et les médecins à pied;
Quand les degrés des pagodes sont usés et les cours des tribunaux couvertes d'herbe,
L'empire est bien gouverné.
La quinzième année du glorieux règne de Kang-Si, second empereur de la dynastie tartare des Tsings, la troisième nuit de la dixième lune, il y avait une assemblée mystérieuse dans la Pagode de Kouan-Chi-In.
Ce temple est vaste. Plafond, sol et murs sont de marbre. Sous le miroitement des pierreries incrustées, sous l'éclat pâle des émaux bleus, entre des Pou-Sahs dorés accroupis dans des niches pavées de turquoise, se dressent, gigantesques, sur quatre piédestaux de bronze, les statues de cuivre des quatre gardiens de Fô; celle-ci est armée d'un glaive, celle-là porte une guitare; la troisième s'abrite sous un large parasol; la quatrième serre la gorge d'un serpent; au milieu d'elles, Fô, d'argent, resplendit, avec un soleil sur la poitrine, entre deux Génies de porphyre couchés, l'un sur un lion, l'autre sur un éléphant, et, derrière lui, dominant toutes les statues, en or, s'élève Kouan-Chi-In, la déesse miséricordieuse, qui chevauche un tigre de jade.
Or, cette nuit, de nombreux personnages, en divers groupes, emplissaient la pagode. D'un côté, sous les vives lumières des lanternes, brillaient des hommes aux costumes somptueux, qui étaient de grands dignitaires de l'empire; les uns appartenaient à la Cour des Rites; d'autres semblaient venir de la Forêt des Mille Pinceaux; plusieurs étaient des Chefs de Troupe; un seul faisait partie du Conseil impérial. Il portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe couleur d'or. A droite se mouvait tumultueusement un flot d'individus se rattachant aux castes inférieures des Cent Familles. Enfin, devant la statue de Fô, trente bonzes, la tête entièrement rasée, enveloppés de robes noires, longues, aux manches pendantes, se tenaient agenouillés, et, parmi eux, le Grand Bonze, très-vieux, aux cheveux longs, le front orné d'un croissant dentelé, le cou chargé d'un grand collier de perles qui tombait jusqu'au ventre, se dressait dans une longue robe blanche, et, levant la face vers Kouan-Chi-In, étendait les bras.
Chacun des assistants, sur sa manche ou sur sa calotte, portait l'image d'un Lys Bleu.
Le Grand Bonze, d'abord, pria, puis frappa les dalles de son front, et, se retournant vers l'assemblée, il dit:
«Honorables assistants, nous nous sommes réunis dans un but grave et saint sous le dôme de la Pagode de Kouan-Chi-In. Pendant qu'il en est temps encore nous voulons guérir le peuple malgré lui, et par tous les moyens permis ou défendus, de la déplorable maladie qui le ronge et l'enveloppe; je veux dire de l'indifférence tranquille que lui communique l'empereur Kang-Si, le plus tolérant et le plus pacifique des maîtres. Sans colère contre les crimes, sans respect pour les institutions, Kang-Si adoucit les lois, recule devant la nécessité des châtiments, excuse la négligence des rites, autorise les insultes aux antiques coutumes, et déjà l'exemple salutaire des supplices a presque entièrement disparu de la Grande Capitale. Les Cent Familles tombent dans un engourdissement funeste et la Patrie du Milieu s'endort dans une paix détestable. D'ailleurs Kang-Si n'est point, comme les empereurs de la dynastie des Mings, le père et la mère de ses sujets: le roi tartare Tien-Tsong, mort au milieu de ses triomphes, légua l'empire conquis à son jeune fils, Choun-Tchi, qui fut le père de Kang-Si; Kang-Si donc est Tartare; l'impératrice a des pieds de servante; et il est impossible que les Chinois soient les fils de Kang-Si. Le peuple, il est vrai, se réjouit de ce que son père n'est pas de sa famille, comme des enfants confiés à la surveillance distraite d'un étranger s'estiment d'abord heureux de n'être plus sous le regard sévère et pénétrant du père; mais nous dirons au peuple: «Tu as tort de te réjouir», et le peuple reconnaîtra qu'il a tort. Cependant si Kang-Si, vil Tartare, s'était borné à laisser tomber en désuétude les règles sublimes de la civilisation chinoise, je me serais borné moi-même à éveiller contre lui la colère des justes Pou-Sahs, et je ne me serais pas mis à la tête de la révolte; mais, parmi les institutions ébranlées, la religion, plus dangereusement que toute autre, est atteinte. Kang-Si ne s'inquiète pas du culte sacré; les dieux sans doute lui paraissent inutiles; il est incrédule aux présages, peu soucieux des prescriptions religieuses; durant la dernière éclipse il s'est dispensé du jeûne et n'a point visité les pagodes. Des prêtres chrétiens, venus du Pays des Plantes sans Fleurs ou de la Reine des Fleurs de l'Ouest, circulent et blasphèment librement dans la Patrie du Milieu; Pey-Tsin leur est ouvert, leurs pagodes s'élèvent à quelques pas de nos pagodes; l'empereur en a même laissé pénétrer quelques-uns dans l'enceinte interdite de la Ville Rouge, et jusque dans les chambres augustes de son palais. L'an dernier, nouvelle et cette fois intolérable insulte aux vrais Pou-Sahs et aux usages immémoriaux de la Nation Unique, un prêtre européen a été attaché avec le titre d'interprète à l'ambassade envoyée sur la frontière de la Patrie des Russes; car Kang-Si préférait aux purs Lao-Tsés, instruits dans la crainte des divinités éternelles, ce prêtre vil, dont le dieu est mort!
Il y eut un frémissement indigné parmi les assistants; seul le mandarin qui portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe couleur d'or, secoua la tête et rit.
—Que chacun de vous à son tour exprime d'une voix ferme les crimes qu'il impute à Kang-Si, continua le Grand Bonze. Moi, j'ai dit.
Le personnage qui avait ri s'avança de quelques pas et parla ainsi d'une voix hautaine:
—Ce que vient de dire le Grand Bonze contre l'usurpateur tartare m'est tout à fait indifférent. Que le Fils du Ciel gouverne bien ou mal la Patrie du Milieu, qu'il honore ou méprise les Lao-Tsés, cela m'inquiète peu. J'ai contre le maître une haine violente, spéciale; c'est pourquoi j'ai voulu m'unir à vos complots confus et souterrains. J'aiderai de toute ma puissance et de toute ma richesse à la chute de Kang-Si. Membre du Conseil Mystérieux et Chef de la Table Auguste, je vous livrerai sa personne; si vous êtes pauvre je soudoierai des assassins, et, s'il le faut, je lui arracherai moi-même le fouet du commandement et la vie, dussé-je être écrasé sous le renversement de son trône; car je le hais. Mais pourquoi je le hais, nul n'a le droit, Grand Bonze, de le savoir.
Le Chef de la Table Auguste cessa de parler. Un membre de la Cour des Rites sortit du groupe de ses collègues, et dit avec gravité:
—Il est d'usage ancien que le Fils du Ciel ne choisisse un ministre ou n'élise un gouverneur sans les approbations des Lettrés et des Censeurs; or, sans en faire part aux Censeurs ni aux Lettrés, Kang-Si vient de nommer un gouverneur dans la province de Fô-Kiang. Cette irrévérence nous a choqués et nous irrite contre l'usurpateur tartare.
—Nous, cria un des Chefs de Troupes,—et sa voix hardie fit frémir le papier huilé des lanternes,—nous voulons des guerres et des siéges! Ce n'est pas la rouille, c'est le sang qui doit rougir nos fers glorieux. Or Kang-Si, maintenant, est pacifique. Que les Pou-Sahs de la mort enveloppent Kang-Si, qui ne fait pas se tremper dans le sang les glaives magnanimes des guerriers!
Jeune encore, un lettré de la Forêt des Mille Pinceaux salua l'assemblée d'un mouvement bien rhythmé, remua sa tête avec élégance d'une épaule à l'autre, et, revêtant de termes nobles ses judicieuses pensées:
—Bonze impeccable, dit-il, lorsque Ouan-Chen descend des nuages sombres pour se promener le soir sur la Montagne des Pêchers Fleuris, il écoute avec complaisance la grive violette qui, en chantant, le suit de branche en branche, et lorsque l'oiseau a fini de chanter, le Pou-Sah des vers, reconnaissant, ôte une bague de ses doigts sacrés et la met, comme un collier, au cou frêle du musicien, afin que, le lendemain, les jeunes filles, en voyant la grive orgueilleuse de sa parure, se disent entre elles: «Voilà la grive qui a chanté pour le doux Ouan-Chen!» Or, Grand Bonze, comme Ouan-Chen, l'usurpateur issu d'un père mongol se plaît à entendre les sons gracieux d'un chant bien rimé; mais, ajouta l'orateur en regardant les Chefs de Troupes non sans quelque mépris, ce n'est pas au cou des poëtes qu'il attache les colliers somptueux.
Le lettré se tut, salua de nouveau avec grâce, puis sourit vers ses collègues en lissant délicatement son sourcil gauche du bout de l'ongle très-long de son petit doigt.
—Et vous, dit le Grand Bonze en s'adressant aux hommes tumultueux qui appartenaient aux castes inférieures des Cent Familles, que reprochez-vous à Kang-Si?
Cent voix éclatèrent, répondant:
—Nous lui reprochons d'avoir posé sur notre cou son pied tartare! C'est lui qui nous contraint à porter de ridicules nattes entre nos deux épaules! Chinois, nous voulons un maître chinois! En haut les Mings, en bas les Tsings!
—En haut les Mings, en bas les Tsings! répéta furieusement l'assemblée tout entière, et le Grand Bonze s'écria: «Gloire à Kouan-Chi-In, qui unit tous nos esprits dans une seule volonté!»
Puis, quand le silence fut rétabli, il ajouta:
—Mais il ne suffit pas de vouloir d'une façon vague et incertaine. Kang-Si doit mourir; qui le frappera? Kang-Si frappé, qui régnera?
Ces paroles gravement prononcées rendirent les auditeurs pensifs. En effet, qui régnera? se disaient les personnages illustres en se regardant l'un l'autre d'un œil fier. Et les pauvres gens, n'ignorant point que les plus dures besognes sont d'ordinaire imposées aux plus humbles, se poussaient du coude en murmurant: «Qui frappera Kang-Si?»
—Qui frappera? qui régnera? répéta le Grand Bonze.
En ce moment un grand bourdonnement de voix et de pas se fit entendre, et d'une porte tout à coup ouverte jaillirent au milieu de l'assemblée, deux hommes furieux, les mains liées, et trébuchant et poussés par des bras brusques et nombreux.
—Voici des espions que nous avons surpris rôdant autour de la pagode, dirent ceux qui les poussaient.
Tous les assistants frissonnèrent. Plus d'un pâlit. Le Chef de la Table Auguste essaya de se dérober derrière son voisin, de sorte qu'un Chef de Troupe, en le suivant des yeux pensa: «Celui-ci, un jour, pourra nous trahir.» Cependant le Grand Bonze étendit les bras et dit:
—Que craignez-vous? Ces deux hommes vont être interrogés, et, si ce sont des espions, ils ne retourneront pas vers leurs maîtres. Qu'on les conduise dans la chapelle de Lao-Kiun.
Les deux captifs, geignant et résistant, furent emportés, et le Grand Bonze, à pas lents, les suivit.
La moitié d'une heure s'écoula avant son retour. Quand il reparut, son front rayonnait comme celui d'un homme qui a subi la présence éclatante d'un dieu. Il alla s'agenouiller devant la statue de Fô et pria longuement. Puis, tourné vers l'assemblée, les yeux extatiques, il dit avec lenteur:
—Ces deux hommes ne sont pas des espions. Nous ne courons aucun danger. Retirez-vous, mes hôtes.
Les conspirateurs ne se hâtaient point d'obéir.
—Nous séparer, objecta une voix, sans avoir désigné celui qui doit frapper et celui qui doit régner?
—Les Pou-Sahs vous l'ordonnent, répliqua le Grand Bonze.
Il leva les mains vers l'image de Kouan-Chi-In et ajouta:
—Que la miséricordieuse Kouan-Chi-In détourne de moi sa face si sa volonté n'a point parlé par ma bouche!
La statue d'or ne bougea point. La foule fut convaincue et s'écoula silencieusement par une galerie obscure qui s'ouvrait derrière un des quatre gardiens de Fô.
—Toi, demeure, dit le Grand Bonze au Chef de la Table Auguste.
[CHAPITRE V]
CELUI QUI VIENT N'EST PAS CELUI QU'ON ATTEND
Lorsqu'il monte à un arbre pour dérober un fruit, ou escalade un mur pour voir, à travers le papier rosé des fenêtres, une jeune fille envelopper de bandelettes ses petits pieds parfumés,
Le sage ne manque pas de rouler sa natte autour de sa tête prudente;
Car il pourrait arriver que les oies gardiennes du logis, happant et tirant sans respect une belle natte pendante,
Secouassent vivement la cervelle dans la tête du curieux.
—Où sont-ils? s'écria Ko-Li-Tsin, en tournant de tous côtés la tête. Ils ont disparu comme des Rou-lis malicieuses, sans laisser plus de trace que l'oiseau Youen n'en laisse dans les ondes bleues du ciel.
Il se mit à crier.
—Ta-Kiang! Yo-Men-Li!
Des cliquettements secs et peu distants répondirent seuls, mêlés à des bruits de pas.
—Ho! ho! dit-il, je crains de deviner. Mes amis se seront laissé prendre par les veilleurs de nuit. Ils n'auront pas su répondre à cette question posée sans politesse: «Que faites-vous si tard hors de chez vous?» Glorieux Ta-Kiang, tendre Yo-Men-Li, vous passerez la nuit en bien mauvaise société: voleurs, mendiants et vagabonds, ces repaires de vermine, vous coudoieront amicalement et vous appelleront: Frères! J'espère que nos sujets, lorsque nous serons empereur, auront la licence de se promener jusqu'à la onzième heure sans s'excuser.
Deux lueurs rousses parurent au fond d'une rue et s'avancèrent en se balançant.
—Voici les yeux du tigre, dit Ko-Li-Tsin. Mais qu'il vienne avec ses griffes crochues et ses moustaches roides; comme je saurai lui répondre sans hésitation: «Ma femme est en train de me donner un fils; je vais promptement quérir le médecin.» Et le tigre s'éloignera en me souhaitant bonne chance. Mais, continua le poëte, cette réponse était d'usage autrefois quand j'habitais Pey-Tsin; depuis, les naissances ont dû se multiplier à un degré d'invraisemblance, visible même pour l'œil de la police, et je risque fort d'être traité de radoteur, de menteur, et probablement de voleur. Dans cette appréhension, je juge prudent de me dérober adroitement et d'éviter tout conflit; car il faut que je demeure libre pour retrouver mes compagnons s'ils sont égarés, pour les délivrer s'ils sont captifs.
Ko-Li-Tsin sauta à terre, attacha son cheval à la barrière d'une ruelle transversale, et se glissa le long des murs, cherchant l'ombre.
La ronde de police marchait en faisant cliqueter ses petites planchettes, et la clarté dénonciatrice des lanternes fouillait au loin l'obscurité.
—Je suis pris! pensait Ko-Li-Tsin.
Les veilleurs aperçurent le cheval et l'entourèrent en agitant leurs bras levés.
—Ceci me fait gagner un peu de temps. Je perds mon cheval, mais le bambou me perd. Le dos de l'animal connaîtra peut-être de lourds cavaliers, mais le mien ignorera toujours le poids du bambou lisse.
Ko-Li-Tsin rencontra l'encoignure d'une grande porte et s'y blottit; mais, par un mauvais hasard, la porte était mal close; et, en s'appuyant sur elle, il tomba en arrière, dans une posture peu compatible avec sa dignité.
—Voici une façon d'entrer tout à fait contraire aux rites, dit-il, mais je sortirai avec politesse lorsque cette maudite ronde sera loin.
Le poëte se trouvait dans un jardin élégant; il aperçut au milieu d'arbustes plusieurs bâtiments larges et bas; à quelques pas de lui se dressait le kiosque du portier.
Cependant la ronde se rapprochait; elle passa devant la porte. Ko-Li-Tsin allait pousser un soupir de soulagement, lorsque le marteau de bronze résonna brusquement.
—Ten-Hou! dit Ko-Li-Tsin, ils m'ont vu entrer. Comment prouver que je ne suis pas un voleur? Je regrette le bambou, car je n'éviterai pas la cangue.
Il se cacha derrière un arbre.
Les hommes de police poussèrent la porte et apparurent avec leurs lanternes au moment où le portier sortait de son kiosque, effaré et somnolent.
—Femelle d'âne! lui cria le Chef des veilleurs, c'est ainsi que tu exposes ton noble maître? Tête sans front! tu n'es pas même capable de gouverner une porte docile. Je te ferai chasser d'ici et bâtonner sur le seuil.
—Grâce, grâce! maître magnanime, dit le portier tout à fait éveillé. Si la porte est ouverte, c'est que les voleurs sont venus; car j'ai tourné trois fois dans la serrure la grosse clef qui pend maintenant sur ma cuisse.
—Incestueux niais, dégoût des chiens galeux! répliqua le veilleur, les voleurs n'entrent pas par la porte. Vois ta serrure qui te tire la langue en signe de dérision. Tu as tourné la clef tandis que la porte était ouverte comme l'est en ce moment ta bouche d'idiot. Allons fils de mule! ferme vite et retourne dans ton écurie; demain tu entendras parler de nous.
Le portier ferma soigneusement la porte et rentra chez lui en grommelant.
—Le chien! dit Ko-Li-Tsin. Me voici l'hôte contraint du respectable propriétaire de ce jardin. Un poëte n'est pas une Rou-li. J'aurai beau faire signe au nuage nonchalant qui passe devant les étoiles de venir me prêter ses floconneux coussins pour franchir ce mur trop lisse, il feindra de ne pas m'entendre, et je n'aurai pas lieu d'être blessé de son indifférence, car à peine se dérangerait-il pour Kon-Fou-Tsé ou pour le grand Li-Tai-Pé.
Des tintements de gong s'envolèrent de la Tour Orientale, tantôt sonores et paraissant tout proches, tantôt sourds et lointains; c'était la première veille qui sonnait.
—Voici la dixième heure, dit Ko-Li-Tsin. Il faut que je sorte; il faut que je retrouve Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Je frémis en songeant au danger que court la grandeur future de mon maître, exposée à la curiosité grossière des voleurs et des veilleurs plus redoutables. D'ailleurs, j'ai très-faim. Pourquoi ai-je commis l'imprudence de me mettre en voyage sans emporter une quantité raisonnable de nids d'hirondelle dans un petit sac de soie pendu à ma ceinture, à côté de mon encrier et de mon pinceau? C'est sans doute parce que je suis parti peu de temps après le repas. Heureusement, ajouta-t-il, nous sommes à la dixième lune, et les fruits mûrs, en cette saison, tombent des arbres roux.
Ko-Li-Tsin pénétra dans l'intérieur du jardin et se mit à suivre les contorsions des allées, dans le double espoir de découvrir une issue et de trouver quelque poire dorée parmi les branches gracieuses des arbres. Il arriva bientôt devant la façade en briques roses d'une petite maison; une clarté riait, trouble et blanche, à travers des carreaux de papier diaphane.
—Ho! ho! se dit-il.
Et il resta quelques instants immobile.
—Cependant je voudrais bien connaître le visage de l'aimable seigneur qui me loge cette nuit; car je ne pourrai me dispenser de lui rendre, un jour ou l'autre, sa politesse.
Ko-Li-Tsin s'approcha de la fenêtre et, comme elle était trop haute pour qu'il y pût atteindre, il monta sur un siége de porcelaine qui se trouvait là, puis, délicatement, du bout de son ongle le plus aigu, fit un petit trou dans le papier d'un carreau, et regarda.
Il avait devant son œil curieux une chambre élégamment ornée, qu'éclairaient deux grandes lampes posant leurs pieds de bronze sur un léger tapis en fils de bambou, et entre elles reluisait une table en laque rouge, étroite et semblable à un rouleau de papier à demi déroulé; mais Ko-Li-Tsin ne vit qu'une jeune fille assise devant la table et trempant par instants un pinceau dans l'encre qu'une servante, debout à côté d'elle, délayait sur une pierre à broyer.
—Que le Pou-Sah du mariage m'entende! s'écria le poëte. Je ne rêve pas celle que je dois conquérir plus belle que cette jeune fille aux longs cheveux. En la voyant, de gracieuses comparaisons se balancent dans mon esprit. Ah! poursuivit-il en pliant un à un ses doigts rhythmiques,
Son front, sous ses cheveux obscurs, ressemble à la lune émergeant de la nuit;
Ses joues sont deux plaines couvertes de neige; son nez est une colline de jade;
Ses grands yeux aux cils luisants sont deux hirondelles d'été;
Et ses dents sont un ruisseau clair qui coule entre deux rives où fleurissent des pivoines.
Comme Ko-Li-Tsin achevait d'improviser cet ingénieux poëme, une conversation s'établit entre les deux personnes qu'il épiait.
—La dixième heure est passée, dit la maîtresse; se serait-il méfié?
La servante répondit:
—Cela se pourrait bien.
—Tu as ouvert la porte de la rue, n'est-ce pas?
—Oui, oui, dès que le portier a été couché, j'ai entr'ouvert la porte.
—Ah! quel dommage s'il ne venait pas!
—En effet, il serait si bien reçu!
Toutes deux se mirent à rire aux larmes; Ko-Li-Tsin, sur son siége de porcelaine, se mit à rire aussi.
—N'as-tu rien entendu?
—J'ai cru entendre un bruit de pas sur le sable des allées.
—Oh! s'il venait, quel bonheur! dit la maîtresse en battant des mains.
Elles recommencèrent à rire; mais Ko-Li-Tsin, cette fois, ne rit point.
—Évidemment, se dit-il, cette charmante jeune fille, contre toutes les règles admises, attend un homme cette nuit; elle paraît même l'attendre avec beaucoup d'impatience. A vrai dire, il me semble que l'approche d'un homme qu'on aime devrait donner plus d'émotion et moins de gaieté. Moi-même, qui suis d'un caractère joyeux, le jour où j'entrerai dans la Chambre Parfumée pour m'asseoir auprès de ma jeune femme, je tremblerai un peu, je pense, et je ne rirai pas aux éclats. Néanmoins je ne puis pas laisser cette belle personne attendre en vain toute la nuit, et je dois la prévenir que le portier a fermé la porte. En récompense de ce bon office, elle me rendra la liberté, et je pourrai courir à la recherche de Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin allait frapper à la fenêtre, lorsqu'il sentit que quelqu'un tirait violemment sa natte et l'agitait sans aucun égard, comme on fait de la corde d'une cloche.
—Ah! ah! cria une voix courroucée, je te tiens! Tu ne savais pas que je te guettais de ma terrasse! Coquin, après le tour que tu m'as joué, tu viens te mettre sous la griffe du tigre! Tu vas voir comment je sais venger ma fille!
Ko-Li-Tsin, d'un mouvement brusque, tourna sur lui-même, dégagea sa natte et sauta à terre. Il se trouva en face d'un petit vieillard très-gras qui portait une lanterne.
—Grands Pou-Sahs! le mandarin gouverneur de Chen-Si! Oh! qu'elle est belle l'épouse que j'obtiendrai dès que j'aurai achevé mon poëme philosophique!
Et le poëte fit un salut conforme aux rites, en ayant soin de cacher son visage dans ses manches, car il savait que le mandarin, sévère observateur des convenances, ne donnerait jamais sa fille à un homme qu'il aurait surpris, de nuit, dans son jardin.
En dépit de sa colère, le gouverneur fut bien obligé de poser sa lanterne et de joindre les mains pour rendre le salut.
—Bien, bien, chien! grommelait-il en se courbant avec cérémonie, je serai aussi poli que toi, mais je te romprai de coups tout à l'heure.
Ko-Li-Tsin, habilement, redoublait et prolongeait les saluts.
—Ane sans probité! disait le mandarin, tandis qu'il pliait le cou et levait les mains à la hauteur de son front, ton dos se souviendra de moi. Misérable, je vais te battre jusqu'à ce que tu crèves sous les yeux de ma fille, qui se tordra de rire.
La fenêtre s'ouvrit, et la fille du gouverneur, le visage couvert d'un voile léger, apparut avec sa servante. En même temps, plusieurs domestiques armés de longs bambous sortirent de la maison. Ko-Li-Tsin comprit que ces gens, moins polis que leur maître, ne perdraient pas le temps à lui rendre ses politesses, et résolut de chercher son salut dans la fuite. Le mandarin étendit la main pour l'arrêter, mais il n'attrapa que deux ou trois bribes de franges et qu'un lambeau de ceinture dorée.
Les serviteurs se lancèrent à la poursuite du fugitif, sûrs de l'atteindre dans le jardin bien clos. Leur maître les excitait de la voix, et courait lui-même aussi vite que son embonpoint le lui permettait. Mais Ko-Li-Tsin enjambait les touffes de reines-marguerites, sautait par-dessus les rochers hérissés de cactus, franchissait les petits lacs artificiels, et ainsi se dérobait assez facilement aux domestiques, qui, de crainte d'être battus, respectaient les fantaisies des allées. Ne trouvant pas d'issue, il revint sur ses pas. Son agilité défiait les bâtons menaçants, qui frappaient au hasard les ténèbres. Il passa sous la fenêtre où riaient les deux jeunes filles, il leva la tête vers elles, et la lueur des lampes tomba sur son visage.
—Ce n'est pas lui! s'écria la servante.
—C'est un jeune homme, dit la maîtresse.
Ko-Li-Tsin était déjà loin. Après lui la meute des valets traversa rapidement le sillon clair qui tombait de la fenêtre, et, les suivant à grand'peine, furieux, pourpre, en sueur, le mandarin haletait derrière eux.
—Qu'il est agile pour son âge! grommelait-il. C'est la peur qui le rend léger comme une cosse vide. Mais il ne m'échappera pas.
Et le respectable père de famille continuait à courir inégalement, trébuchant à chaque pas, entraîné tantôt à droite tantôt à gauche par le poids déplacé de son ventre majestueux.
Cependant Ko-Li-Tsin échappait toujours aux bambous exaspérés. Il faisait de brusques voltes-faces, laissait ses ennemis entraînés par l'élan le dépasser, puis, quand ceux-ci, s'étant retournés, étaient sur le point de le saisir, il se dérobait en un bond prodigieux.
Depuis quelques instants il tournait autour d'un pavillon qui semblait inhabité. Ayant réussi à dépister momentanément ceux qui le poursuivaient, il s'arrêta dans l'angle d'une porte pour reprendre haleine. Quelqu'un le tira doucement par la manche; c'était la jeune servante de la fenêtre.
—Suis-moi, dit-elle à voix basse.
Et elle l'entraîna de l'autre côté de la porte, qu'elle ferma sans bruit. Ko-Li-Tsin se trouva dans un couloir étroit qu'éclairait assez obscurément une lanterne de soie posée sur la première marche d'un escalier.
—Apprends-moi d'abord qui tu es, dit la servante; car si tu étais un voleur, ma maîtresse te laisserait battre par son père.
Ko-Li-Tsin répondit d'une voix entrecoupée par son souffle haletant:
—J'étais perdu dans les rues de Pey-Tsin à une heure avancée. Pour éviter la ronde de police je suis entré dans ce jardin, dont la porte était ouverte. J'espérais que je pourrais sortir sur l'heure; mais on ferma la porte, et je me suis trouvé prisonnier. Je m'appelle Ko-Li-Tsin, et je suis poëte.
—Je te crois, dit la servante, car le bouton de Kiu-Jen étincelle sur ta calotte. Voici ce que te dit ma jeune maîtresse: «Je m'appelle Tsi-Tsi-Ka, et j'aurai dix-sept ans quand luira la douzième lune. Il y a quelque temps, mon père, qui était alors gouverneur de Chen-Si, déclara dans un festin que j'épouserais celui qui composerait pour m'obtenir le plus remarquable poëme philosophique. Trente jours plus tard, un mandarin de seconde classe, qui a conquis ses grades au prix d'un grand nombre de liangs, envoya un poëme que mon père trouva parfait, et il fut décidé que j'appartiendrais au mandarin. Mais, ayant lu moi-même le poëme, je fis remarquer à mon père qu'il avait été copié textuellement dans la première partie du See-Chou, et qu'au surplus, il était écrit d'une écriture lourde et maladroite. Mon père, furieux, voulut attirer le faux poëte dans un piége afin de la bâtonner honteusement. Mais, au lieu de sa face ridée, j'ai vu, quand tu es passé sous ma fenêtre, le doux visage d'un jeune homme. Prends donc cette clef, et pars vite, car avant que mon père ait le temps de reconnaître son erreur le bambou tomberait plusieurs fois sur ton dos.»
—Dis à ta maîtresse, répondit Ko-Li-Tsin, que j'assistais au dîner du vénérable gouverneur de Chen-Si, et que depuis ce jour je pense à elle avec tendresse; dis-lui que, malgré l'insuffisance de mon talent, je m'efforcerai si ardemment que je composerai un poëme digne d'elle. Maintenant, ajouta Ko-li-Tsin, montre-moi le chemin que je dois suivre pour éviter les bambous.