Mémoires

d'un

Éléphant blanc

Par

JUDITH GAUTIER

Illustrations par M. Mucha

Ornementation par P. Ruty

Armand Colin et Cie, Éditeurs
5, rue de Mézières, Paris
1894

[Avant-Propos]

Les anciens racontent que les éléphants ont écrit des sentences en grec et que l'un d'eux, même, a parlé. Il n'y a donc rien d'invraisemblable à ce que l'éléphant blanc dont il s'agit ici, le fameux Iravata, si célèbre dans toute l'Asie, ait pu écrire ses mémoires.

L'histoire de sa longue existence, tantôt glorieuse, tantôt misérable, à travers le royaume de Siam, l'Inde des maharajahs et des Anglais, est d'ailleurs pleine d'imprévu et des plus curieuses.

Après avoir été presque une idole, Iravata devient un guerrier; il est fait prisonnier avec son maître qu'il délivre et sauve de la mort. Puis il est jugé digne d'être le gardien et l'ami de la merveilleuse petite princesse Parvati, pour laquelle il invente d'extraordinaires jeux et qui le réduit en un doux esclavage.

On verra comment un vilain sentiment, qui se glisse dans le cœur du bon éléphant, si sage d'ordinaire le sépare pour longtemps de sa chère princesse, le jette dans les aventures de toutes sortes et lui cause de cuisants chagrins. Mais enfin, il retrouve sa fidèle amie et le pardon lui rend le bonheur.


[Chapitre Premier]

L'ÉCOLIER DE GOLCONDE

Ce que je dois dire tout d'abord, c'est comment j'ai appris à écrire. Cela m'arriva cependant assez tard dans ma longue vie, mais il me faut l'expliquer en commençant, car il paraît que vous, les hommes, qui enseignez tant de travaux à ceux de ma race, n'avez pas coutume de leur faire faire leurs classes, et un éléphant capable de lire et d'écrire est un phénomène assez rare pour être incroyable.

Je dis rare, car j'ai entendu affirmer que mon cas n'est pas unique.

Pendant ma longue fréquentation des hommes, j'étais parvenu à comprendre beaucoup de leurs paroles, je savais même plusieurs langues; le siamois, l'hindoustani et un peu d'anglais. J'aurais pu parler, je m'y essayais quelquefois; mais je ne produisais que des sons extraordinaires qui faisaient rire mes maîtres et épouvantaient les éléphants, mes compagnons, quand il leur était donné de m'entendre, car cela ne ressemblait pas plus à leur langage que, paraît-il, à celui des hommes.

J'avais près de soixante ans, ce qui est la fleur de la jeunesse pour nous, lorsque le hasard me permit d'apprendre à tracer des lettres et à écrire des mots que je ne parvenais pas à prononcer.

L'enclos qui m'était réservé, dans le palais de Golconde, et où j'étais absolument libre, était borné d'un côté par un mur de briques émaillées, bleues et vertes, assez haut, mais qui m'arrivait juste à l'aisselle; je pouvais donc, si cela m'amusait, regarder par-dessus le mur tout à mon aise.

Je me tenais de préférence à cet endroit, à cause de grands tamariniers qui projetaient une ombre fraîche des plus agréables. J'avais beaucoup de loisirs, j'étais même désœuvré, car je ne servais plus guère qu'aux promenades; mon bain pris, ma toilette faite, mon repas termine, mes gardiens, ou plutôt mes serviteurs, faisaient la sieste, allaient voir leurs amis, se divertir avec eux, tandis qu'immobile sous les arbres, je méditais, repassant dans ma mémoire les aventures de ma vie passée.

Chaque jour, de la cour voisine, montaient des cris joyeux et des rires, qui me distrayaient; puis le silence se faisait et une psalmodie monotone le rompait seul. C'étaient de tout jeunes garçons qui récitaient l'alphabet. Car une école était établie là.

A l'ombre des arbres, sur une pelouse recouverte çà et là de petits tapis, les enfants, coiffés de calottes rouges, se roulaient, folâtraient, tant que le maître n'était pas là. Dès qu'il paraissait, tous se taisaient, et lui, allait s'asseoir, sur un tapis plus grand, près d'un vieil arbre. Au tronc de cet arbre était fixé un tableau tout blanc sur lequel il écrivait à l'aide d'un morceau de vermillon.

Je regardais et j'écoutais, très distraitement d'abord, suivant surtout les jeux furtifs des écoliers, qui se faisaient des niches, me regardaient de côté avec des grimaces drôles, pouffaient de rire tout à coup sans cause apparente. Les punitions pleuvaient, les pleurs succédaient aux rires, et moi, qui étais un peu la cause des distractions, je n'osais plus me montrer.

Mais ma curiosité était éveillée. L'idée de chercher à apprendre ce qu'on enseignait à ces petits hommes, s'affirmait dans ma tête. Je ne pouvais pas parler, mais qui sait, je pourrais peut-être écrire.

Dissimulé, dans le feuillage, aux yeux des petits espiègles, je prêtais une attention extrême aux leçons, faisant quelquefois un si grand effort pour comprendre, que des tremblements me parcouraient tout le corps.

Il s'agissait seulement d'énoncer à la suite les lettres de l'alphabet et de les tracer sur le tableau blanc. La nuit, au lieu de dormir, j'exerçais ma mémoire, et quand, malgré ma persévérance, je ne pouvais retrouver le son et la forme des lettres, je poussais des cris de désespoir qui souvent réveillèrent mes gardiens.

Un jour, devant le tableau de l'école, se tenait debout un garçon déjà grand, mais dont l'intelligence était assez rebelle. Depuis plusieurs minutes le maître lui ordonnait de tracer la lettre E. L'enfant, la tête basse, un doigt dans la bouche, se dandinait d'un air penaud: il ne savait pas.

Tout à coup, une résolution me vint. J'allongeai ma trompe par-dessus le mur et, prenant doucement le crayon des doigts du petit ignorant, un peu ému de mon audace, je traçai sur le tableau blanc un E gigantesque.

La stupéfaction fut telle, du maître et des écoliers, qu'elle se manifesta seulement par un grand silence et des bouches béantes.

Enhardi par le succès, je saisis le linge humide qu'on passait sur le tableau et j'effaçai l'E que j'avais fait. Puis, en caractères plus petits, m'appliquant de mon mieux, j'écrivis l'alphabet d'un bout à l'autre.

Cette fois, le maître tomba la face contre terre en criant au miracle et les élèves épouvantés s'enfuirent.

Moi, j'exprimais ma satisfaction en agitant d'arrière en avant mes larges oreilles.

L'instituteur tout tremblant se leva, décrocha le tableau en ayant soin de ne rien effacer, et après m'avoir fait un très humble salut, il s'en alla.

Quelques instants plus tard, je vis venir mon mahout[1] qui, sans me harnacher, m'emmena, à travers les grandes avenues du parc, jusqu'à la varangue du palais.

Là se tenait d'ordinaire ma chère maîtresse. En ce moment, elle avait quitté son canapé de rotin et, agenouillée sur un coussin, examinait en s'ébahissant le tableau couvert de lettres que lui montrait le maître d'école. Autour d'elle, des visiteurs regardaient aussi: il y avait là plusieurs Hindous et un Anglais. Dès qu'elle me vit, la princesse se releva, courut à battant des mains.

—Est-ce vrai? est-ce vrai? cria-t-elle, Iravata, c'est toi qui as fait cela?

Je répondis par des clignements d'yeux et des claquements d'oreilles.

—Oui! il dit oui! affirma ma douce maîtresse qui, elle, savait bien me comprendre.

Mais l'Anglais secouait la tête d'un air moqueur.

—Pour croire une chose aussi incroyable, il faudrait la voir de ses propres yeux et non l'entendre conter.

Je voulus effacer l'écriture sur le tableau.

—Non, non, s'écria le maître d'école en l'éloignant de moi. J'ai vu le miracle et je supplie l'âme royale qui habite le corps de cet éléphant de me permettre d'en garder la preuve.

Sur un signe de la princesse, on fit venir des scribes qui déroulèrent devant moi une feuille de satin blanc et me donnèrent un calame trempé dans de l'encre d'or.


JE TRAÇAI SUR LE TABLEAU DES CARACTÈRES.


L'Anglais, avec une drôle de grimace, mit devant un de ses yeux un morceau de verre et devint très attentif.

Sûr de moi, maintenant, sans me laisser intimider par ces regards et ce silence, je serrai fermement le calame du bout de ma trompe, et, sans me presser, très nettement, j'écrivis l'alphabet d'un bout à l'autre.

—Iravata, ô mon fidèle ami! s'écria la princesse, je savais bien que tu étais plus que notre égal!

De ses beaux bras blancs, elle entourait ma vilaine trompe, et appuyait sa joue contre ma peau rugueuse: je sentis des larmes rouler sur elle; alors, tremblant d'émotion, je ployais les genoux et je pleurais aussi.

—Très curieux, très curieux, murmurait l'Anglais extrêmement agité et qui laissait tomber et remettait sans cesse le morceau de verre au coin de son œil.

—Qu'en dites-vous, milord, vous, un des plus savants hommes de l'Angleterre? demanda la princesse en m'essuyant les yeux avec son écharpe de gaze.

Le savant avait repris tout son sang-froid.

—Quintus Mucius, qui trois fois fut consul, dit-il, raconte qu'il a vu un éléphant tracer des caractères grecs et former cette phrase: «C'est moi qui ai écrit ces mots et consacré les dépouilles celtiques»[2]. Et Élien rapporte qu'un éléphant a écrit des sentences entières et même a parlé. Je ne pouvais croire des choses pareilles. Il faut bien reconnaître qu'elles sont possibles et s'incliner devant les anciens, nos maîtres, en s'excusant d'avoir douté de leur parole.

Ma princesse décida que le maître d'école serait attaché à ma personne et chargé de m'apprendre à écrire des syllabes et des mots, si cela était possible.

Le brave homme, avec un respect profond et une patience digne d'un saint, se mit à l'œuvre dès le lendemain.

Je fis, moi, de si grands efforts pour comprendre que je maigris de façon à donner de l'inquiétude à ceux qui m'aimaient. Ma peau en vint à flotter sur mes membres comme un habit trop large, mais lorsqu'on parla d'interrompre les leçons, je poussai de tels cris de désespoir qu'il ne fut plus question de cela. On m'obligea seulement à espacer les heures d'étude, à me promener, et surtout à ne pas oublier de manger comme cela m'arrivait souvent dans la fièvre d'apprendre qui me tenait.

Je fus enfin récompensé de mes peines. Un jour, je pus écrire le nom bien-aimé de ma princesse: il est vrai qu'il fut aussitôt effacé, tellement je noyai le papier sous un déluge de larmes.

A partir de ce moment, il sembla que des voiles s'étaient déchirés dans mon cerveau. Je fis des progrès rapides et avec une étonnante facilité. Ce fut au point que mon professeur ne parut plus être à la hauteur de sa tâche, et que l'on appela auprès de moi un très illustre brahmane pour achever mon éducation.

J'entendais dire que tout Golconde ne s'occupait que de moi, et que l'on s'attendait, le jour où je saurais écrire, à d'extraordinaires révélations sur les migrations successives de l'âme royale, peut-être divine, qui habitait mon corps d'éléphant.

Ce que j'écrivis fut simplement l'histoire de ma vie déjà longue, et que ma chère maîtresse ne connaissait pas en entier. Elle fut aussitôt traduite de l'hindoustani, dans lequel je l'avais écrite, en toutes les langues d'Asie et d'Europe, et vendue par centaines de mille volumes.

Cette gloire, qui me fit beaucoup d'envieux parmi les auteurs des différents pays dont les livres ne se vendaient pas aussi bien, ne me rendit pas orgueilleux. Ma récompense, ce fut sa joie et son émotion à Elle; le reste du monde m'importait peu, car tout ce que j'avais fait, c'était seulement, uniquement pour Elle!

[1] Conducteur attaché spécialement à la garde d'un éléphant.

[2] Mucianus ter consul, auctor est aliquem ex his et litterarum ductus græcarum didicisse, solitumque præscribere ejus linguæ verbis: «Ipse ego hæc scripsi et spolia celtica dicavi.» Plinii secundi Naturalis Historiæ VIII, 3.


[Chapitre II]

LA FORÊT NATALE

Je suis né dans la forêt de Laos, et, du temps de ma jeunesse, je n'ai gardé que de bien confus souvenirs: quelque corrections, infligées par ma mère quand je réfugais de baigner ou de la suivre à la cueillette des fruits et des herbes; quelques joyeuses parties avec les éléphants de mon âge; des terreurs les jours de grands orages; des pillages de récoltes dans des champs ennemis et de longues béatitudes aux bords des ruisseaux, dans les clairières silencieuses. C'est tout, car, en ce temps-là, des brumes étaient sur mon esprit qui ne se déchirèrent que plus tard.

Quand je fus grand, je m'aperçus avec surprise que les anciens la harde[1] dont je faisais partie me regardaient avec déplaisir; cela me causa de la tristesse et je voulais croire que je me trompais; cependant, je pus me convaincre que, malgré les avances que je leur faisais, tous s'éloignaient de moi. Je cherchais la cause de cette aversion et je découvris bientôt, en voyant mon image dans un étang qui me reflétait, que je n'étais pas semblable aux autres. Ma peau, au lieu d'être grise et terreuse, comme celle de tous les éléphants, était d'une couleur blanchâtre, rose par endroits. D'où cela pouvait-il venir? Une sorte de honte s'empara de moi, et je pris l'habitude de m'écarter du troupeau, qui me repoussait, et de vivre en solitaire.

Un jour que j'étais ainsi triste et humilié, loin des autres, j'entendis un bruit léger dans le taillis. J'écartai les branches avec ma trompe et j'aperçus alors un être très singulier qui marchait sur deux pattes et, cependant, n'était pas un oiseau.

Il n'avait ni plumes ni fourrure, mais, sur sa peau, des pierres brillaient et des morceaux de couleurs vives le faisaient ressembler aux fleurs.

Je voyais pour la première fois un homme!

Une terreur extrême s'était emparée de moi; mais une curiosité plus violente encore me tenait là, immobile, en face de cet être, très petit, que j'aurais écrasé sans le moindre effort et qui cependant me semblait d'une espèce redoutable et beaucoup plus puissant que nous.

Tandis que je le regardais, il me vit aussi et se jeta sur le sol, en faisant des gestes extraordinaires dont je ne compris pas alors le sens, mais qui ne me parurent pas être hostiles. Après quelques instants, il se releva et s'éloigna à reculons, en s'inclinant à chaque pas, jusqu'à ce que je l'eusse perdu de vue.

Dans l'espoir de revoir cet être, je retournai à cette même place le lendemain. L'homme revint, mais cette fois, il n'était pas seul. En me voyant, ses compagnons, comme lui-même, se livrèrent encore à des mouvements singuliers, se jetant la face contre la terre ou pliant leur corps en deux, à plusieurs reprises.


TANDIS QUE JE LE REGARDAIS, IL ME VIT AUSSI ET SE JETA SUR LE SOL.


Ma stupéfaction était extrême et ma crainte diminuait. Je trouvais les hommes si jolis, si lestes dans leurs gestes, que je ne me lassai pas de les regarder.


J'APERÇUS SUR L'AUTRE RIVE UN ÉLÉPHANT.


Ils s'en allèrent pourtant et je ne les revis plus.

Un soir que, solitaire, selon ma coutume, je descendais boire au lac, j'aperçus sur l'autre rive un éléphant qui me regarda aussi et bientôt me fit des signes affectueux. Cela me flatta de voir qu'il n'éprouvait pas pour moi, comme les autres, de la répulsion; qu'au contraire il semblait m'admirer et tout disposé à se lier d'amitié avec moi. Pourtant je ne le connaissais pas; il n'était certainement pas de notre harde.

Il arracha quelques racines délicates dont nous sommes friands et me les montra, comme pour me les offrir; alors je n'hésitai plus, je me mis à la nage et je traversai le lac.

Quand j'eus atteint l'autre rive, je fis comprendre à cet aimable étranger que je n'étais pas venu attiré par la gourmandise, mais bien pour jouir de sa compagnie. Il me força tout de même à accepter une partie de sa trouvaille et se mit gentiment à manger le reste. Puis, après quelques gambades qui me semblèrent fort gracieuses, il s'élança en avant, m'invitant par des regards aimables à l'accompagner dans sa promenade. Je ne me fis pas prier et nous nous enfonçâmes tous deux dans la forêt, courant, folâtrant, cueillant des fruits et des fleurs.

Je prenais tant de plaisir aux gentillesses de mon nouvel ami que je ne m'aperçus pas du chemin qu'il me faisait parcourir. A un moment, cependant, je me trouvai tellement dépaysé que je m'arrêtai inquiet.

Nous venions de déboucher dans une plaine inconnue dont les lointains se découpaient singulièrement sur le ciel; c'étaient des pointes, des monticules couleur de neige, des boules brillantes, des fumées; toutes choses qui n'étaient pas de la nature.

En voyant mon hésitation, mon compagnon, pour la faire cesser, me donna un amical coup de trompe, assez vif cependant pour laisser deviner une vigueur peu ordinaire, mais ma défiance était éveillée, je ne fus guère convaincu par cette tape dont la peau me cuisait et je refusai d'aller plus loin.

L'étranger poussa alors un cri prolongé auquel d'autres cris répondirent.

Sérieusement effrayé cette fois, je me retournai brusquement vers la forêt. Une dizaine d'éléphants venaient d'en sortir et me barraient le passage.

Celui qui m'avait ainsi dupé, sans que je puisse encore comprendre pourquoi, craignant le premier élan de ma colère, s'était prudemment éloigné; il courait devant moi avec promptitude; mais j'étais beaucoup plus grand que lui et j'aurais bientôt fait de le rejoindre. Je me lançai donc à sa poursuite, mais au moment de l'atteindre, je m'arrêtai net; il venait de franchir une porte ouverte dans une formidable palissade, faite de troncs d'arbres géants. C'était donc là qu'on voulait m'attirer, me faire prisonnier?...

J'essayai de reculer, de m'enfuir, mais j'étais cerné par les complices de mon faux ami qui, me fouettant cruellement à coups de trompe, me forcèrent à entrer dans cet enclos dont la porte se referma aussitôt.

En me voyant pris, je poussai mon cri de guerre; je me lançai en avant, fondant de tout mon poids sur la palissade, cherchant à la renverser; je courais comme un fou tout à l'entour, heurtant de mes défenses, saisissant de ma trompe les madriers pour essayer de les arracher; je m'acharnai surtout contre la porte; mais tout fut inutile.

Mes adversaires, prudemment, avaient disparu; ils ne revinrent que lorsque je fus absolument épuisé, anéanti par ma rage impuissante, et, qu'immobile, baissant la tête, je m'avouai vaincu.

Celui qui m'avait attiré dans ce piège reparut et s'approcha de moi sans crainte en traînant d'énormes chaînes, dont il m'entoura les pieds. Comme, par de sourds grondements, je lui reprochai sa perfidie, il me fit comprendre que je n'étais pas en danger et que, si je voulais me soumettre, je ne regretterais pas ma liberté perdue.

La nuit était venue; on me laissa seul, ainsi enchaîné. Avec acharnement je travaillai à détruire ces liens, mais sans pouvoir y parvenir. Enfin, accablé de désespoir et de lassitude, je me jetai sur le sol et, bientôt, je m'endormis.

[1] Troupe d'animaux sauvages.


[Chapitre III]

MARCHE TRIOMPHALE

Quand je rouvris les yeux, le soleil était levé et je vis tout autour de l'enclos, hors de ma portée, les éléphants de la veille, attachés par un pied à l'aide d'une corde, facile à rompre d'un seul effort. Avec beaucoup de satisfaction, ils mangeaient d'excellentes herbes et des racines amassées devant eux.

J'avais trop de honte et de tristesse pour avoir faim, et je regardais d'un œil morne ces prisonniers dont je ne pouvais comprendre l'air tranquille et heureux. Lorsqu'ils eurent mangé, des hommes parurent et, loin de témoigner de la frayeur, les éléphants les saluèrent en agitant leurs oreilles et en donnant tous les signes de la joie. Chacun s'adressait à un homme spécialement, et l'homme ne s'occupait que d'un seul. Il détachait l'entrave du pied, frottait d'un onguent la peau rugueuse, puis, à un signe, le captif repliait, en arrière, un pied de devant pour que l'homme pût y monter et se hisser ainsi sur le colosse.

Je regardai tout cela avec une si vive surprise que j'oubliai presque ma peine. Maintenant, chaque homme était assis sur le cou d'un éléphant et, l'un après l'autre, ils se mirent en marche, puis sortirent de l'enclos qui, derrière eux, fut refermé.

Je restai seul, comme abandonné. La journée fut longue et cruelle; le soleil me brûlait, la faim et la soif commençaient à me faire souffrir. Je ne me débattais plus; mes jambes étaient meurtries par les vains efforts que j'avais faits. J'étais accablé, hébété, me considérant déjà comme mort.

Au coucher du soleil, les éléphants revinrent, apportant chacun une charge de nourriture, et je les vis encore manger gaîment, tandis que la faim me tordait l'estomac, et que nul ne paraissait plus m'apercevoir.

Quand la nuit tomba encore une fois, je me laissai aller à pousser des cris de douleur plus que de colère. La faim et la soif ne me permirent pas de dormir un seul instant.

Le matin un homme s'avança vers moi. Il s'arrêta à quelque distance et se mit à me parler. Je ne comprenais pas, naturellement, ce qu'il me disait, mais la voix était douce et je me rendais compte qu'elle ne menaçait pas. Quand il n'eut plus rien à dire, il découvrit un bassin qu'il portait, empli d'une nourriture inconnue, mais dont le parfum appétissant me fit trépigner de désir. Alors, l'homme vint à ma portée et, s'agenouillant, il soutint le bassin devant moi.

J'étais si affamé que j'oubliai tout orgueil, toute colère, et même, toute prudence, car ce que l'on m'offrait pouvait être empoisonné. En tout cas, je n'avais jamais rien goûté d'aussi délicieux et, quand le bassin fut vide, je ramassai les moindres miettes tombées sur le sol.


J'ÉTAIS SI AFFAMÉ QUE J'OUBLIAI TOUT ORGUEIL


L'éléphant qui m'avait capturé revint près de moi, portant sur son cou un homme. Il me fit comprendre, par de légers coups de trompe, que je devais fléchir une de mes jambes de devant, afin que celui qui m'avait donne à manger pût monter sur mon dos. J'obéis, résigné à tout, et, très lestement, l'homme s'élança et s'installa près de ma tête; puis il me piqua l'oreille avec une pointe de fer, mais doucement, pour m'indiquer seulement qu'il était armé, et qu'il pouvait, au moindre signe de rébellion, me faire très mal à cet endroit de l'oreille, si sensible chez nous. Suffisamment averti, je ne donnai aucune marque d'impatience. Alors, on m'ôta les entraves des pieds; l'éléphant se mit en marche et je le suivis docilement.

On sortit de l'enclos et on me conduisit à un étang dans lequel on me fit entrer pour me baigner et pour boire; après les privations que j'avais subies, le bain me causa un plaisir si vif que je ne pouvais, quand il en fut temps, me décider à remonter sur la rive; mais une piqûre à l'oreille me fit bientôt comprendre qu'il fallait obéir. J'eus une si grande peur d'être de nouveau privé de manger et de boire, que je m'élançai hors de l'eau, bien décidé à faire tout ce que l'on voudrait.

Maintenant, nous nous dirigions vers ces choses étranges que j'avais aperçues au bout de la plaine, le jour où l'on m'avait fait prisonnier. C'était, je le sus plus tard, la ville de Bangok, capitale du pays de Siam; mais je n'avais encore jamais vu de ville, et ma curiosité était de nouveau si éveillée que j'avais hâte d'arriver.

A mesure que nous approchions, des hommes apparaissaient au bord de la route, de plus en plus nombreux, tellement que bientôt ce fut une foule. Ils étaient rangés immobiles des deux côtés de mon passage et, à ma grande surprise, je finis par m'apercevoir que c'était moi qu'ils attendaient, moi qu'on voulait voir. A mon approche, ils poussaient des cris de joie, et, quand je passais devant eux, ils se jetaient la face contre terre, les bras étendus; puis, derrière moi, ils se relevaient et me suivaient de loin.

Aux portes de la ville, un cortège parut, venant à ma rencontre, avec des drapeaux d'or, des armes, des houppes de soie au bout de grandes perches.

Tout à coup, un bruit si extraordinaire éclata qu'il m'arrêta court. On eut dit des cris, des rugissements, le fracas du tonnerre, le sifflement du vent, mêlés à des voix d'oiseaux. Je fus si effrayé que je me retournai pour fuir, mais je me trouvai trompe à trompe avec mon compagnon, qui me suivait. Sa parfaite tranquillité et la façon goguenarde dont il clignait des yeux en me regardant, me rassurèrent; j'eus honte aussi de montrer devant tant de spectateurs moins de courage qu'un autre, à tel point que je fis volte-face, pour reprendre la route, si vivement que l'homme assis sur mon cou n'avait pas eu le temps de me piquer trop fort l'oreille.

Je dus m'arrêter devant le chef du cortège, qui me saluait et faisait un discours.


LES OFFICIERS SE PROSTERNAIENT DEVANT MOI.


Le grand bruit terrible avait cessé, mais il reprit dès que le personnage se tut; Le cortège, se retournant, me précéda et on se remit en marche. Je vis alors que c'étaient des hommes qui faisaient tout ce tapage; ils secouaient différents objets, tapaient dessus, soufflaient dedans et paraissaient se donner beaucoup de peine. Ce qu'ils faisaient c'était de la musique; je m'y habituai par la suite, et même elle me devint très agréable. Pour l'instant, je n'avais plus peur et tout ce que je voyais m'amusait extrêmement.

Dans la ville, la foule était plus épaisse encore et la joie plus bruyante; on avait étendu des tapis sur la route que je suivais, les maisons étaient ornées de guirlandes de fleurs, des fenêtres on jettait des fioles de parfum que mon conducteur attrapait au vol et répandait sur moi.

Pourquoi donc était-on si heureux de me voir? pourquoi me comblait-on de tant d'honneurs? moi que dans ma harde, au contraire, on repoussait et on dédaignait? Je ne pouvais rien me répondre alors; plus tard, je sus que la couleur blanchâtre de ma peau me valait seule tout cet enthousiasme. Ce qui semblait peut-être aux éléphants un défaut, les hommes le jugeaient un avantage extraordinaire, une rareté qui me rendait plus précieux qu'un trésor. Ma présence était un signe de bonheur, de victoire, de prospérité pour le royaume, et l'on me traitait en conséquence.

Nous étions arrivés sur une grande place, devant un monument magnifique, bien capable de stupéfier un éléphant sauvage, c'était le palais du roi de Siam. Ce palais, je le revis souvent depuis ce jour, en le comprenant mieux, mais toujours avec la même admiration. C'était comme une montagne de neige, taillée en dômes, en grands escaliers couverts de statues peintes, de colonnes incrustées de pierres brillantes et surmontées de globes de cristal qui éblouissaient; des pyramides d'or dépassaient les dômes à plusieurs endroits et des étendards rouges flottaient, je m'aperçus que sur tous était figuré un éléphant blanc.

Toute la cour, en costume de cérémonie, était debout sur les marches du premier escalier. En haut, sur la plate-forme, de chaque côté d'une porte, rouge et or, des éléphants couverts de belles housses, rangés, huit à droite et huit à gauche, se tenaient immobiles.

On me fit approcher au pied de l'escalier, lui faisant face, et on m'arrêta là. Un grand silence s'établit; l'on eût dit qu'il n'y avait là personne tant cette foule, tout à l'heure si bruyante, était maintenant muette.

La porte rouge et or s'ouvrit toute grande, et aussitôt, le peuple entier se prosterna, appuyant le front au sol.

Le roi de Siam apparaissait.

Il était porté par quatre porteurs, dans une niche d'or où il était assis, les jambes croisées; sa robe, couverte de pierreries, lançait sans discontinuer des rayons aveuglants; devant lui marchaient de jeunes garçons vêtus de pourpre qui agitaient des éventails de plumes emmanchés à de longues hampes; d'autres portaient des bassins d'argent, hors desquels floconnait la fumée des parfums.


LE PEUPLE S'AGENOUILLAIT, LE FRONT AU SOL.


J'explique tout cela aujourd'hui avec les mots que j'ai appris depuis, mais alors, j'admirais sans comprendre, et j'avais la sensation de voir toutes les étoiles du ciel nocturne en même temps que le soleil du jour et les fleurs du plus beau printemps.

Les porteurs du roi descendaient les marches en face de moi: Sa Majesté approchait. Alors, mon conducteur me piqua l'oreille et mon compagnon, me frappant les jambes de sa trompe, m'indiqua que je devais m'agenouiller.

Je le fis volontiers devant cette splendeur, qui me semblait devoir brûler celui qui y toucherait.

Le roi inclina légèrement la tête; il m'avait salué! Je sus par la suite que seul j'étais honoré d'une pareille faveur et j'appris vite à rendre au roi son salut, ou plutôt, à le saluer le premier.

Sa Majesté m'adressa quelques paroles, qui ne furent pour moi qu'un bruit agréable. Il me donna le nom de ce "Roi magnanime", avec le titre de mandarin de première classe, puis il posa sur mon front une chaîne d'or et de pierres précieuses. Il rentra ensuite dans son palais. Les assistants, toujours prosternés jusque-là, se relevèrent d'un seul mouvement, et avec des sauts et des cris de joie, m'accompagnèrent vers mon palais, à moi, où l'on allait m'installer.

C'était dans un jardin au milieu d'une vaste pelouse que s'élevait ce palais. Les murs étaient en bois de santal et les larges toitures débordaient tout autour; vernies en rouge, elles luisaient au soleil avec çà et là des globes de cuivre et des têtes d'éléphants sculptées.

On me fit entrer dans une salle immense, si haute que les poutrelles rouges qui s'enchevêtraient au faîte, me rappelèrent les branchages de la forêt natale, quand le soleil du soir les empourprait.

Un vieil éléphant blanc se promenait lentement dans la salle. Dès qu'il m'aperçut il s'avança vers moi, en agitant ses oreilles pour me faire fête. Ses défenses étaient ornées d'anneaux d'or garnis de clochettes et il avait sur le front une couronne pareille à celle que le roi m'avait mise.

Tout cela ne l'embellissait guère; sa peau était ridée et gercée, avec des taches grises comme de la terre sèche; des rougeurs aux aisselles et autour des yeux. Ses défenses étaient jaunies et cassées et il avait peine à se mouvoir. Cependant il paraissait aimable et je répondis à sa politesse.

Mon conducteur descendit de mon cou, tandis que des officiers et des serviteurs se prosternaient devant moi, comme j'avais vu qu'on le faisait devant le souverain lui-même. Puis ils me conduisirent devant une haute table de marbre où, dans des bassins d'or et d'argent, des bananes, des cannes à sucre, toutes sortes de fruits délicieux, des herbes choisies, des gâteaux, du riz, du beurre fondu, étaient offerts à mon appétit.

Quel régal!

Ah! j'aurais voulu que ceux de ma harde, qui paraissaient tant faire fi de moi, vissent de quelle façon on me traitait parmi les hommes.

L'orgueil se levait dans mon cœur et je ne regrettais plus, déjà, la forêt sauvage et la liberté.


[Chapitre IV]

ROYAL ÉLÉPHANT DE SIAM

Prince-Formidable—ainsi était nommé le vieil éléphant, mon compagnon —couché non loin de moi sur la litière odorante, me contait un peu de sa vie, et m'enseignait mes devoirs de royal éléphant de Siam.

—Il y a plus de cent ans que je suis ici, disait-il; je suis très vieux et malade, malgré les singes blancs que vous voyez gambader là-haut dans les poutres. Ils sont là pour nous préserver des mauvaises influences et des maladies; cependant tous ceux qui étaient avec moi dans ce palais sont morts à quelques jours de distance d'un mal qu'ils prenaient l'un de l'autre, et moi, le plus vieux, je survis.

Voilà plusieurs années que je suis seul, et le désespoir était grand à la cour de ne plus posséder qu'un éléphant blanc et de ne pas en découvrir d'autres, malgré les battues continuelles que l'on faisait dans les forêts. On disait que de grands malheurs menaçaient le royaume et votre arrivée a dû être une fête pour tout le pays.

—Pourquoi donc nous considère-t-on avec tant de respect? demandai-je, qu'avons-nous d'extraordinaire? Parmi les éléphants, au contraire, on semble nous mépriser.

—J'ai cru comprendre que les hommes, lorsqu'ils meurent, se transforment en animaux; les plus nobles, en éléphants, et les rois, en éléphants blancs. Nous sommes donc d'anciens rois humains.... Cependant, je ne me souviens pas d'avoir été ni roi, ni homme.

—Moi non plus, dis-je, je ne me souviens de rien. Mais alors, ce serait donc par jalousie que les éléphants gris nous ont en aversion?

—Pas du tout, dit Prince-Formidable, ceux qui n'ont pas approché les hommes sont de vraies bêtes et ne savent rien. Ils croient que la couleur de notre peau vient d'une maladie et ils nous tiennent pour inférieurs à eux, tandis que cette particularité est au contraire un signe de royauté; vous voyez que ce sont de vraies brutes.

J'admirais la sagesse et le savoir de mon nouvel ami, qui avait tant vécu. Je ne pouvais me lasser de l'interroger et il me répondait avec une complaisance inépuisable.

Je traduis aujourd'hui en paroles ce qu'il tâchait de me faire comprendre alors en le traduisant lui-même dans le langage très borné des éléphants; il lui fallait recommencer maintes fois les explications et il ne s'impatientait nullement de mon ignorance, lui qui depuis longtemps comprenait la langue des hommes.

—Attention! me dit-il tout à coup, en entendant une lointaine musique, voici les Talapoins qui viennent vous bénir.

Il s'efforça de me faire entendre ce que c'était que les Talapoins; j'eus l'air de comprendre, par politesse, mais en réalité je n'avais rien compris, sinon qu'il s'agissait d'un honneur nouveau qu'on allait me rendre.

Précédés de nos officiers et de nos esclaves, trois hommes, très différents des autres s'avancèrent au son de la musique.

Ils avaient la tête rasée, les oreilles saillantes et portaient de longues robes jaunes à larges manches. En entrant, ils ne se prosternèrent pas, ce qui, je l'avoue, me choqua un peu.

Le plus vieux marchait au milieu; il s'arrêta devant moi et commença à parler d'une voix singulière, haute et monotone; puis, sans se taire, il prit de la main d'un de ses compagnons une houppe à manche d'ivoire, tandis que l'autre lui tendait un bassin plein d'eau. Il trempa la houppe dans l'eau et se mit à m'asperger d'une façon qui m'agaça beaucoup; je recevais des gouttes d'eau dans les yeux, sur les oreilles, et comme cela durait un peu trop, à mon idée, j'arrachai vivement cette houppe de la main du Talapoin et, l'imbibant bien d'eau, je la secouai sur eux trois, leur rendant ainsi ce qu'ils m'avaient fait. Ils se sauvèrent en riant et en s'essuyant la figure avec leurs manches, et moi je poussai un long cri pour proclamer ma victoire et mon contentement. Cependant, Prince-Formidable n'approuva pas ma conduite. Il trouva que j'avais manqué de dignité.


IL SE MIT A M'ASPERGER D'UNE FAÇON QUI M'AGAÇA BEAUCOUP.


Peu après, on vint nous chercher pour nous conduire au bain. Un esclave marchait devant nous en frappant des cymbales pour nous faire faire place, et d'autres élevaient au-dessus de nos têtes de magnifiques parasols.

Dans notre parc même, s'étendait un beau lac et on m'y laissa plonger, nager, barboter cette fois autant que je voulus. La journée, terminée par un repas aussi copieux que délicat, me parut extrêmement agréable.

Il en fut ainsi chaque jour, moins les Talapoins qui ne revinrent pas. Une seule heure était un peu pénible, celle où je prenais ma leçon. C'était le soir avant le coucher. L'homme qui s'était le premier assis sur mon cou, restait mon gardien principal, mon mahout, et il devait m'instruire, m'apprendre à connaître les ordres indispensables, à comprendre certains mots: en avant, en arrière, à genoux, relève-toi, à droite, à gauche, halte, plus vite, doucement, c'est bien, c'est mal, assez, encore, saluez le roi, etc..

Prince-Formidable m'aidait beaucoup en me traduisant les ordres en langage d'éléphant et je sus bientôt tout ce qu'il fallait savoir.

Plusieurs années s'ecoulèrent ainsi, fort agréables, mais assez monotones et je n'ai pas grand'chose à en dire.

Prince-Formidable mourut la seconde année après mon arrivée. On lui fit des funérailles royales et toute la cour prit le deuil. Je restai seul quelque temps, puis d'autres éléphants blancs furent amenés. Mais les nouveaux venus, qui ne savaient rien et avaient un caractère ombrageux et rebelle, m'inspirèrent peu d'intérêt.


[Chapitre V]

LA DOT DE SAPPHIR DU CIEL

Un jour mon mahout qui, comme tous les mahouts d'ailleurs, avait l'habitude de me faire journellement de longs discours, que j'avais fini par comprendre, se posa devant moi, les bras croisés comme il le faisait quand il voulait être écouté. Je fus tout de suite attentif, car je voyais à son air ému et agité qu'il s'agissait cette fois de quelque chose de grave.

—Roi-Magnanime, me dit-il, devons-nous nous réjouir, ou devons-nous pleurer? Une vie nouvelle est-elle un bien, ou est-elle un mal? Faut-il désirer le changement ou faut-il le redouter? Voilà les questions qui se balancent dans ma tête comme les deux plateaux d'une bascule. Toi qui fus un roi et qui es maintenant un éléphant, si tu pouvais parler, tu me répondrais; tu saurais me dire si, dans tes nombreuses transformations, le changement ta cause de la joie ou du regret. Ta sagesse mettrait fin à mon anxiété, peut-être; car, peut-être aussi, tu n'en sais pas plus long que moi et tu me dirais seulement: Résignons-nous à ce que nous ne pouvons empêcher et attendons pour pleurer ou pour nous réjouir que les événements nous aient été bons ou mauvais. Eh bien! faisons ainsi, Roi Magnanime, résignons-nous et attendons ce que nous devons attendre, voilà ce que tu ne sais pas et ce que je vais te dire.


MON MAHOUT SE POSA DEVANT MOI LES BRAS CROISÉS.


Notre grand roi, Phra, Putie, Chucka, Ka, Rap, Si, Klan, Si, Kla, Mom, Ka, Phra, Putie, Chow (car je ne peux nommer le roi sans lui donner tous ses titres, moi, un simple mahout, quand le premier ministre lui-même ne le pourrait pas); notre grand roi, donc, est père de plusieurs princes et aussi d'une princesse, une jolie princesse déjà grande et en âge de se marier. Eh bien! voilà, justement on la marie. Le roi, Phra, Putie, Chucka,... a accordé la princesse Saphir-du-Ciel, à un prince hindou, le prince de Golconde, et ce mariage, qui semble ne nous intéresser que de bien loin, va complètement bouleverser notre vie. Sache, Roi-Magnanime, que ta glorieuse personne fait partie de la dot de la princesse. Oui, c'est ainsi; sans t'avoir demandé si cela te plaisait on fait cadeau de toi à un prince inconnu qui, peut-être, n'aura pas pour Ta Majesté les égards qu'elle mérite. Et moi, moi le pauvre mahout, que suis-je sans le noble éléphant que je conduis? Et qu'est Sa Majesté sans moi? Aussi on me donne avec toi; je suis un fragment de la dot royale; nous sommes liés jusqu'à la mort; nous ne faisons qu'un; tu iras donc où je te conduirai et où tu iras j'irai. O Roi-Magnanime! devons-nous nous réjouir ou pleurer?

Je ne le savais vraiment pas, et j'étais très troublé de ce que je venais d'apprendre. Quitter cette vie si douce et si tranquille, qui m'ennuyait cependant quelquefois par son inaction et sa monotonie; abandonner ce beau palais si abondamment pourvu de toutes les bonnes choses! de cela on pouvait pleurer; mais aussi, voir de nouveaux pays, de nouvelles villes, connaître d'autres aventures, de cela, peut-être, fallait-il se réjouir. Comme mon mahout, je conclus que le meilleur était d'attendre, et, pour le moment, de se résigner.


[Chapitre VI]

LE DÉPART

Le jour du départ arriva et, de grand matin, les esclaves vinrent faire ma toilette. On me frotta tout le corps, à plusieurs reprises, avec une pommade parfumée de magnolia et de santal; on posa sur mon dos une housse pourpre et or, sur ma tête un réseau de perles, puis le diadème royal. On me mit de gros anneaux d'or aux quatre pieds, et à mes défenses des cercles ornés de pierreries; à chacune de mes oreilles pendait une longue queue de crin, blanche et soyeuse. Ainsi arrangé j'avais le sentiment de ma splendeur et il me tardait de me montrer au peuple. Cependant, je jetai un dernier regard au palais que j'allais quitter et je poussai quelques cris pour dire adieu aux éléphants qui restaient et avec lesquels je commençais à me lier d'amitié. Ils me répondirent par d'éclatants coups de trompe que j'entendis encore longtemps en m'éloignant.

Tous les habitants de Bangok étaient dehors, comme le jour de mon triomphe; en habits de fête ils se dirigeaient vers le palais du roi. Là, un magnifique cortège se forma et se mit en marche, précédé par cent musiciens, habillés de costumes rouges et verts. Le roi était monté dans un houdah d'or ajouré sur un colossal éléphant noir, un géant parmi les éléphants; à droite et à gauche marchaient le prince et la princesse sur des montures de taille encore plus qu'ordinaire. Le houdah de la fiancée était fermé par des franges de pierreries qui la rendaient invisible, le prince, jeune et beau, avait une physionomie des plus agréables qui m'inspira tout de suite de la sympathie.

Je venais après le roi, conduit par mon mahout qui marchait à pied et, derrière moi, les mandarins, les ministres, les hauts fonctionnaires se groupaient selon leurs grades, sur des éléphants ou sur des chevaux, suivis de leurs serviteurs, portant derrière chaque seigneur la théière d'honneur, qui à Siam est l'insigne le plus noble, et dont le plus ou moins de richesse fait connaître l'importance du rang de celui qui la possède; puis, c'étaient les bagages de la princesse: d'innombrables caisses en bois de tek, merveilleusement sculpté.

Les cérémonies du mariage étaient déjà accomplies, elles duraient depuis huit jours. C'était maintenant l'adieu du roi et du peuple à sa princesse, la conduite au quai du départ.

On fit une station à la pagode la plus riche de la ville, celle où l'on vénère un Bouddha taillé dans une émeraude qui n'a pas sa pareille au monde, car elle est haute de près d'un mètre et épaisse comme le corps d'un homme.

On descendit alors par les rues étroites, traversées de ponts et de canaux, sur la rive du fleuve, le large et beau Meï-Nam. Au loin, on voyait les montagnes d'un bleu foncé sur le ciel lumineux: la chaîne aux Trois-Cents-Pics, le Rameau de Sabab, la colline des Pierres-Précieuses. Mais le spectacle qu'offrait le fleuve, tout couvert d'embarcations pavoisées et ornées de fleurs, était incomparable. Il y avait de grandes jonques dorées et pourpres, avec leur voile, en paille de bambou, déployée comme un éventail, leurs mats portant des banderoles, et leur avant bombé, figurant une tête géante de poisson, ouvrant de gros yeux fixes; toutes sortes de barques, des sampans, des radeaux supportant des tentes de soie et qui semblaient des kiosques flottants, tous chargés à sombrer d'une foule joyeuse et bruyante, d'orchestres et de chanteurs qui jouaient et chantaient alternativement.

Des salves d'artillerie, dont le tonnerre n'eût pas égalé le bruit, éclatèrent quand le roi parut, et le peuple poussa une acclamation tellement formidable que je serais mort de peur, si je n'avais pas été déjà habitué à ne m'étonner de rien.

La canonnière qui devait nous emmener dans l'Inde fumait devant un embarcadère magnifiquement décoré. C'était là qu'il fallait se séparer. Le roi et les fiancés descendirent de leurs éléphants. Les Mandarins firent la haie et tout le peuple se tut pour écouter.

Alors le roi, maître sacré des Têtes, Maître sacré des Existences. Possesseur de Tout, Seigneur des Éléphants Blancs, Souverain Très Haut, Infaillible et Infiniment Puissant, fit un discours, tout en mâchant du bétel, qui lui ensanglantait la bouche et l'obligeait à cracher dans un bassin d'argent que tenait un esclave.

Le prince, à genoux devant son royal beau-père, fit un autre discours, moins, long que le premier, et en ne mâchant rien. La fiancée pleurait dans ses voiles.

Il fallut s'embarquer, et il y eut un peu de confusion, à cause des nombreuses caisses en bois de tek, et des chevaux que l'on emmenait et que ma présence effrayait beaucoup.

Un long sifflement se fit entendre, les musiques jouèrent, le canon tonna, une oscillation me donna le vertige et le rivage s'éloigna.

Toutes les embarcations nous suivirent d'abord à force de rames et de voiles, mais elles furent bientôt distancées; le roi se tint debout sur l'embarcadère aussi longtemps qu'il put nous apercevoir.

Très ému, je regardais s'éloigner cette ville où j'avais souffert d'abord, puis où j'avais été heureux et glorieux. Mon mahout, adossé contre moi, regardait aussi. A un tournant du fleuve, tout disparut; alors nos yeux se rencontrèrent; les siens comme les miens étaient pleins de larmes.

—Roi-Magnanime, dit-il après un instant de silence, attendons pour pleurer ou pour nous réjouir, de savoir ce que nous réserve la destinée.

Bientôt, le fleuve devint si large, qu'on perdit de vue ses rivages; l'eau se mouvait d'une façon singulière et le navire avec elle, ce qui me causait la plus désagréable des sensations. Peu à peu on entra en mer.

Alors ce fut horrible. La tête me tourna, les jambes me manquèrent, une souffrance atroce me tordit l'estomac; je fus honteusement malade et crus mille fois mourir. Aussi, il m'est impossible de rien dire de ce voyage qui est le plus affreux souvenir de ma vie.

Jamais, jamais je ne retournerai en mer, à moins que cela ne lui fit utile, à Elle, ... mais, pour toute autre raison, je massacrerais quiconque voudrait me forcer à mettre le pied sur un bateau.


[Chapitre VII]

LA LUMIÈRE DU MONDE

Le rajah de Golconde, mon nouveau maître, s'appelait Alemguir, ce qui signifie la Lumière du Monde. Il n'avait certes pas pour moi les égards auxquels j'étais accoutumé: il ne se prosternait pas, ne me saluait même pas; mais il faisait mieux que tout cela: il m'aimait. Le premier, il me flatta de la main, me dit de douces paroles, me témoigna de l'affection et non pas pour ma qualité d'éléphant blanc, beaucoup moins appréciée dans l'Inde qu'à Siam, mais parce qu'il me trouvait intelligent, affable et soumis plus qu'aucun autre de ses éléphants. Il s'occupait de moi, venait me voir chaque jour, veillait à ce qu'on ne me laissât manquer de rien. Il avait changé mon nom de Roi-Magnanime en celui de Iravata, qui est le nom de la monture du dieu Indra. C'était encore assez honorable et je fus vite consolé de ne plus être traité en idole par le plaisir d'être traité en ami.

Alemguir aurait voulu que sa femme, la princesse Saphir-du-Ciel, ne se servît que de moi comme monture; mais jamais elle ne voulut consentir à s'installer sur mon dos.

—Ce serait un sacrilège, disait-elle, une grave offense à l'un de mes aïeux.

Elle était persuadée que j'étais un de ses arrière-grands-pères, subissant une métamorphose. Son mari eut beau la railler doucement, il ne parvint pas à la faire céder. Alors, il lui donna un éléphant noir et me garda pour son service.

J'étais fier de porter mon prince aux promenades, aux fêtes, à la chasse au tigre qu'il m'avait enseignée. Ma vie était moins paresseuse qu'à Siam, mais beaucoup plus variée et amusante. Mon mahout, malgré la peine que lui procurait cette existence mouvementée, la trouvait meilleure et plus joyeuse que la vie nonchalante de jadis, et comme d'habitude, il me faisait part de ses sentiments.

On m'enseigna aussi la guerre, car, dans l'année qui suivit celle du mariage d'Alemguir avec Saphir-du-Ciel, de graves inquiétudes vinrent assombrir le bonheur des jeunes époux. Un puissant voisin, le maharajah de Mysore, ne cessait de chercher querelle au prince de Golconde pour des questions de frontières. Alemguir faisait tout le possible pour éviter de rompre la paix, mais le mauvais vouloir de son adversaire était évident et, malgré les efforts conciliants des ambassadeurs, une guerre était imminente.

La princesse avait écrit à son père, le roi de Siam, qui envoya des canons et un petit nombre de soldats, mais l'ennemi était fort et l'angoisse de tous augmentait à chaque heure.

Un jour, les ambassadeurs revinrent, consternés; les pourparlers étaient rompus, le maharajah de Mysore déclarait la guerre au prince de Golconde.

En grande hâte on termina les préparatifs et, un matin, on me revêtit de mon appareil de combat. Une carapace de corne me couvrait jusqu'au-dessous des genoux; sur la tête j'avais une calotte de métal et ma face était protégée par une visière de fer avec des trous pour les yeux et me pointe au milieu du front; ma trompe et ma croupe furent revêtues d'une demi-curasse articulée, ayant au milieu une arrête saillante, armée de dents, et l'on mit à mes défenses des fourreaux d'aciers aigus et tranchants qui les allongeaient et en faisaient des armes terribles.


RAMÈNE-LE-MOI VIVANT, CAR S'IL NE REVIENT PAS, JE MOURRAI.


Ainsi harnaché, mon mahout qui, lui aussi, avait une cuirasse et pesait sur mon cou plus qu'à l'ordinaire, me conduisit au pied de la varangue du palais, du côté de la grande cour d'honneur, dans laquelle tous les chefs de l'armée étaient réunis.

Le prince Alemguir parut sous la varangue, et ses officiers l'acclamèrent en choquant leurs armes.

Il était magnifique dans sa parure guerrière: une tunique de mailles d'or sous une légère cuirasse constellée de pierreries, un bouclier rond qui éblouissait, et un casque damasquiné avec un diamant pour cimier.

Debout, sur la plus haute marche, il harangua les guerriers, mais je ne savais pas encore l'hindoustani et je ne compris pas ce qu'il disait.

Au moment où il descendait pour se mettre en selle, la princesse Saphir-du-Ciel, suivie de toutes ses femmes, s'élança hors du palais et se jeta dans les bras de son mari en sanglotant.

—Hélas! criait-elle à travers ses larmes, que vais-je devenir séparée de toi? Comment supporterai-je les angoisses continuelles de te savoir exposé aux blessures et à la mort? L'héritier que nous attendions, dans la joie et dans les fêtes, viendra au milieu des pleurs et du désespoir, il naîtra orphelin, peut-être, car, si le père est tué, la mère ne survivra pas!

J'écoutais cela le cœur serré, sous ma carapace, et le prince, très ému, retenait ses larmes. Il fit un effort cependant pour se maîtriser et répondit avec calme:

—Chaque homme se doit à son pays et le prince plus que tout homme. Notre honneur et le salut du peuple sont plus précieux pour nous que notre félicité même. Il nous faut donner l'exemple du courage et de l'abnégation, au lieu de nous laisser amollir par les larmes. Si la guerre m'est cruelle, et si je meurs, tu vivras, ma femme bien-aimée, pour élever notre enfant. Plus tard, nous nous retrouverons et nous serons éternellement heureux dans l'autre vie.

Il s'efforçait doucement de dénouer l'étreinte de ces bras délicats.

Le voile léger de Saphir-du-Ciel s'accrochait aux ornements de la cuirasse, il s'y déchira, y laissa un lambeau que le prince recueillit et garda comme un talisman.

Maintenant Alemguir était en selle et c'est moi que, d'une voix haletante de sanglots, la princesse suppliait.

—Iravata, toi qui es fort, toi qui aimes ton maître et qui dois m'aimer, puisque tu as l'âme d'un de mes aïeux, protège le prince, défends-le, ramène-le-moi vivant, car s'il ne revient pas, je mourrai....

En disant ces mots, la princesse devint pâle comme de la neige et tomba évanouie dans les bras de ses suivantes. Je fis le serment dans mon cœur, de défendre mon maître de tous mes efforts, et de ne pas ménager ma vie pour sauver la sienne.

Profitant de l'évanouissement de Saphir-du-Ciel qui la rendait insensible, Alemguir avait donné le signal du départ. On quitta le palais, puis on sortit de Golconde pour rejoindre le gros de l'armée qui campait dans la plaine.

L'artillerie et les éléphants furent placés au centre des bataillons; les cavaliers à droite et à gauche, et les fantassins devant et derrière.

Les trompettes sonnèrent une marche guerrière, les timbales grondèrent sourdement, l'armée tout entière poussa une longue clameur et l'on marcha vers l'ennemi.


[Chapitre VIII]

BATAILLE

Quelle chose terrible qu'une bataille! terrible et grandiose. Comme cela vous grise et vous étourdît, vous rend féroce, intrépide, indifférent au danger. La musique, le fracas du canon, la fusillade, les cris des combattants. Tout ce tumulte, cette ramée, cette poussière vous communiquent une fureur particulière, qui fait que vous haïssez des êtres que vous ne voyez même pas, que vous n'avez jamais connu, et qui, sans plus de raison, ont contre vous la même rage mortelle.

Dans les premiers moments, moi qui n'avais jamais tué que des tigres, je frissonnais à l'idée de verser du sang humain; j'hésitai, j'évitai de porter des coups. Mais soudain, je vis mon maître en danger: un cavalier le visait de tout près. Il n'eut pas le temps de tirer, mes défenses avec leurs armes tranchantes disparaissaient dans le ventre du cheval, que j'enlevai en l'air, et dont je jetai le cadavre sanglant, avec celui qu'il portait, au milieu des ennemis.

A partir de ce moment, ce fut un carnage devant moi; je perçais, je tranchais, j'éventrais sur mon passage, des vivants, faisant des morts, pétrissant les cadavres sous mes larges pieds, qui bientôt furent chaussés de sang.

Le prince m'excitait de la voix, me poussait en avant. Son fusil, qu'un soldat placé derrière lui, remplaçait dès qu'il était déchargé, ne se taisait pas, et son tir était si sûr qu'il ne manquait jamais celui qu'il visait. Les rangs ennemis se creusaient devant nous, et Alemguir, toujours plein d'ardeur, me poussait toujours plus loin; il voulait atteindre le maharajah de Mysore qui du centre de son armée dirigeait le combat. Il le voyait déjà, lui criait des injures, le défiait de venir se mesurer avec lui. Le maharajah souriait dédaigneusement, ne répondait pas.

Tout à coup, mon mahout, qui, lui, ne s'occupait qu'à me diriger et, moins emporté par la fureur guerrière, était mieux à même de juger la situation, cria d'une voix éperdue:

—En arrière!... ou c'en est fait de nous!

Mais le prince criait:

—En avant!

Et mon mahout eut beau me labourer l'oreille de son croc, je refusai d'obéir.

—Prince! prince! vous êtes perdu, gémissait le malheureux esclave, l'armée de Golconde bat en retraite, nous sommes seuls au milieu des ennemis, on nous cerne, nous sommes pris!... Il est trop tard!... trop tard pour fuir!...

Une balle l'atteignit. Avec un gémissement étouffé il roula de mon cou, se cramponna un instant, m'inondant de sang, puis il tomba.

Mort, il était mort!

Je m'arrêtai, consterné, retournant le corps doucement du bout de ma trompe; il ne bougeait plus, ne respirait plus; c'était fini. Mon pauvre mahout avait rendu le dernier soupir, si vite, presque sans souffrir.

Voilà donc ce qu'avait été pour lui la destinée!

Je le revoyais là-bas, à Bangok, me parlant gravement: «Devons-nous nous réjouir ou pleurer?...» Hélas! il était mort; il n'avait plus ni larmes, ni joies!...

Mais autour de moi éclataient des cris de triomphe. Mon maître luttait encore.

—Prenez-le vivant! criait du haut de son éléphant le maharajah. Il faut qu'il meure de la main du bourreau.

Je voulais m'élancer encore, mais je m'enchevêtrai les pieds dans des nœuds coulants qu'on m'avait lancés et que mes mouvements furieux pour me dégager serrèrent davantage. C'en était fait. J'étais pris, et mon maître avec moi.

Pauvre princesse Saphir-du-Ciel, qui, dans le palais désolé, se lamentait et pleurait, souffrant de l'angoisse, mille fois plus que nous du malheur! C'était donc aussi, pour elle, la destinée! J'entendais encore sa douce voix, me suppliant, m'adjurant de lui ramener Pépoux bien-aimé. Et voilà! Nous étions vaincus, prisonniers, et on lisait au prince enchaîné la sentence qui le condamnait à mourir, d'une mort honteuse, à l'aube du lendemain.

Moi, j'étais une valeur, je faisais partie du butin; on n'en voulait pas à ma vie. Mais j'avais été si terrible dans le combat qu'on n'osait m'approcher.

Je réfléchissais de toute la puissance de mon faible esprit et je jugeai qu'il fallait paraître me soumettre. Je commençais à sentir la cuisson de mes blessures et la fatigue du combat; mon lourd harnais de guerre me lassait beaucoup.

Je me mis à pousser des gémissements plaintifs, comme pour implorer l'assistance de ceux qui faisaient cercle autour de moi. L'un d'eux, me voyant si calme, osa s'approcher. Je redoublai ma plainte, en la faisant très douce.

—Il doit être blessé, dit l'homme, il faut le panser afin qu'il guérisse, car c'est une bête d'un très grand prix.

Tous s'approchèrent. On défit ma carapace; on enleva toutes les pièces de l'armure et j'y aidai de mon mieux. Quand ce fut fini, je me couchai sur le sol, comme accablé.

J'avais beaucoup de blessures, une seule un peu profonde, au défaut de l'épaule.

On fit venir un médecin qui me pansa. Pendant ce temps, je songeais à mon maître, qui peut-être était blessé, lui aussi, et que l'on ne secourait pas. Je n'avais pas cessé de le suivre de l'œil, sans en avoir l'air, pendant la comédie que j'avais jouée; j'avais vu qu'on l'avait traîné dans une tente misérable, qu'on l'avait attaché à un poteau, et que des soldats, l'arme au poing, le gardaient. Le chagrin me serrait le cœur, et les gémissements que je poussais étaient sincères, mais mes blessures ne les causaient pas. Pourtant je feignis l'indifférence pour mon maître, je paraissais ne songer qu'à moi et je sus remercier si bien le chirurgien, de ses soins, qu'il fut touché et ordonna qu'on me retirât les nœuds coulants qui me meurtrissaient les jambes.