JULES CLARETIE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

OEUVRES COMPLÈTES


L'AMÉRICAINE

ROMAN CONTEMPORAIN


[A MADAME H.-S. S.]
[I,] [II,] [III,] [IV,] [V,] [VI,] [VII,] [VIII,] [IX,] [X,] [XI,] [XII,] [XIII,] [XIV]

[A MADAME H.-S. S.]

Permettez-moi, madame, de vous envoyer, de Paris à Philadelphie, ce livre où vous rencontrerez plus d'une observation et plus d'un trait qui m'ont été donnés par l'éminent homme d'État, le profond philosophe et le causeur charmant dont vous portez le nom respecté. Je n'ai pas eu la prétention, dans ce roman quasi-parisien, de peindre les mœurs intimes de vos compatriotes. J'ai saisi au passage les Américains que j'ai vus, et je n'ai voulu faire ni un tableau ni une satire de la vie du Nouveau Monde. Ne cherchez pas sous ce titre: l'Américaine, l'étude spéciale d'une race; cherchez-y ce que vous trouverez, j'espère:—un portrait de femme.

Ce que j'ai surtout visé, à vrai dire, dans le roman que je vous envoie, madame, ce n'est pas l'Amérique, c'est le divorce qui, du reste, est d'importation américaine. On divorce avec une facilité prodigieuse chez vous. Nous n'en sommes pas tout à fait là en France, mais nous marchons vite, et il n'est pas mauvais de réagir. Et vous m'approuverez d'autant plus, madame, je le sais, que votre foyer d'Amérique est comme un nid d'affections et de souvenirs, avec l'image chère de celui qui m'a honoré de son amitié.

Recevez, madame, à travers le temps et l'éloignement, l'hommage de mon profond respect.

Jules Claretie.


L'AMÉRICAINE


[I]

En juillet, à Trouville, par un beau temps clair, sous le ciel d'un bleu doux, légèrement ouaté de nuages blancs, devant la mer plate et verte aux bords vaseux dentelés d'écume blanche, le docteur Fargeas, le savant névrologiste, causait à l'ombre d'un grand parasol planté dans le sable fin. Il causait, tout en regardant de ses profonds yeux noirs des barques filer à l'horizon, un vapeur passer avec sa blanche fumée droite, et, en amateur d'art qu'il était, comparant aux marines accrochées à Paris, dans son cabinet, la côte violacée qui se montrait au fond, très loin, plaquée de tons rosés ou jaunes, vers le cap de la Hève, là-bas.

Il se laissait aller, le docteur, à ces lents bavardages des jours de repos, assis entre un homme de trente-cinq ans environ, à l'air militaire, le marquis de Solis, retour du Tonkin et descendu l'avant-veille aux Roches Noires, et un jeune homme coiffé du petit chapeau paillasson à large ruban qui, dans un tonneau d'osier, les jambes croisées, battait sa bottine gauche du bout de son ombrelle de toile écrue. Joli garçon, ce M. de Bernière, un peu cousin du marquis de Solis; mais aussi spirituellement flâneur, railleur, décadent ou pessimiste, selon la mode, que Georges de Solis était—avec dix années de plus sur les épaules—enthousiaste, crédule, courant la mode à la conquête de quelque vérité scientifique, et que Fargeas lui-même, restait ardent et alerte, sous ses longs cheveux gris, encadrant son visage maigre.

Ils s'étaient, après le déjeuner, rencontrés et assis machinalement sur la plage, dans le far niente délicieux de la vie des eaux, le docteur descendant de sa villa, bâtie dans le nid de verdure de la côte de Grâce, Bernière et M. de Solis sortant du même hôtel où ils se retrouvaient sans s'y être donné rendez-vous.

Fargeas avait jadis soigné la marquise de Solis et donnait, de temps à autre, des conseils hygiéniques à M. de Bernière qui ne les suivait pas. Un ami de tous ses clients, le bon docteur. Et appliquant à ces faux malades, simplement anémiés ou rendus dyspepsiques par la vie de Paris, une méthode curative à lui: la causerie, le laisser-passer, le haussement d'épaules et le: «Bah! ce n'est rien! Vous en verrez toujours la fin!»

—Eh bien! docteur, et vos malades? lui demandait justement Bernière, en continuant à frapper de son ombrelle sa cheville qui faisait saillie sous le caoutchouc de la bottine.

—Mes malades? Tous bien portants!

Et le docteur ajouta, en riant:

—Je les visite si peu!

—Vous seul avez le droit de parler ainsi, de ce petit ton railleur, de votre science, cher docteur!... dit M. de Solis, avec un évident respect, une sorte de reconnaissance affectueuse. Vous, un des maîtres en l'art de guérir!

—Oh! un des maîtres!—- le savant hochait la tête.—La vérité est que je suis peut-être parmi les médecins un des moins... malfaisants!

Bernière sourit et son ombrelle battit plus vite, comme pour applaudir.

—Malfaisant est joli! Un ban pour malfaisant!

—Non.... Mais, dit Fargeas, je suis sceptique en médecine... voilà ma force! J'ai remarqué qu'à tout prendre il n'y a jamais de maladies réelles que celles que l'on croit avoir!... Quand l'homme est réellement en danger, il se figure qu'il n'a rien de grave. Cette ignorance de son mal le rassure et il en guérit malgré le médecin! L'homme ou la femme est-il malade imaginaire? Comme à tout propos le médecin est consulté, alors... ah! alors, ça devient dangereux!

—Il n'y a donc à votre avis, demanda M. de Solis, que les maladies qu'on croit avoir?

—Évidemment, comme il n'y a que les passions qu'on se figure éprouver.

Le jeune Bernière, après avoir applaudi, se mit à protester.

—Oh! qu'on se figure!... qu'on se figure!... dit-il.

Le docteur Fargeas l'interrompit, et regardant ce joli garçon blond, frisé, avec une mince moustache finement retroussée sur des lèvres un peu pâles, et un monocle crispant, comme une hémiplégie, tout un côté de sa face, tandis que l'autre restait calme, avec un petit œil bleu perçant:

—Mais parfaitement, dit le médecin. Voyons, tenez: Quel âge avez-vous?

—Vingt-huit ans.

—Et, à vingt-huit ans, vous croyez avoir eu des passions?

—Beaucoup! fit Bernière.

—Êtes-vous joueur?

—Peu!

—Bibliophile?

—Médiocrement.... Je coupe les volumes avec mes doigts! Ainsi!...

—Avare? Je vous demande pardon....

—Papa me trouve prodigue, répondit Bernière, mais la petite Emilienne.... Emilienne Delannoy... non... elle... tout le contraire! Non, je ne suis pas avare!

—Alors, vous n'avez pas de passions! dit Fargeas, ni les chevaux, ni le jeu, ni les femmes... pas même la petite....

—Emilienne (des Bouffes)....

—Pas même Emilienne Delannoy ne sont des passions! Des occupations, oui! Des délassements!... Soit!

—Heu! heu! fit le jeune homme, l'air profondément ennuyé, revenu de tout. Des délassements? Quelquefois!

—Rarement, je le sais bien, accentua le docteur. Mais des passions, non! Vous voyez bien vous-même.... Vous dites: «Heu! heu!» Une passion, mais cela vous prend corps et âme, vous tient, vous tord, vous absorbe, vous tue lentement et pourtant vous fait vivre!... J'ai connu deux hommes seulement qui avaient eu ce qu'on appelle une passion, mais une vraie, une absolue passion! L'un était un brave garçon qui cherchait le moyen d'abolir la misère.... Il est mort fou! L'autre était un vieux sculpteur raté qui passa sa vie à sculpter des noix de coco, certain de tailler là-dedans un chef-d'œuvre.... Il est mort idiot!... Et ce n'est pas plus bête de s'affoler pour un beau rêve ou de s'abrutir sur un pareil travail que de perdre sa vie pour une femme!

Bernière écoutait Fargeas en souriant, comme il eût prêté l'oreille à un air de bravoure ou à une conférence; mais il n'en semblait pas fort ému.

Il répondit de sa voix lente et lassée:

—Mon cousin Solis est cependant là, docteur, pour vous prouver qu'il peut y avoir d'autres passions que celle des noix de coco!

—Comment?

—Dame! une noble passion: celle des voyages.

—Et vous voyez bien que M. de Solis ne l'éprouvait pas complètement... entièrement... jusqu'à en mourir, la passion des voyages, puisqu'il est revenu!

—C'est qu'on se lasse de tout, docteur! répondit le marquis de Solis qui, machinalement, traçait sur le sable de la plage, une carte quelconque, chimérique, sans doute.

Le docteur Fargeas eut presque un éclat de rire triomphant:

—On se lasse de tout. Voilà! Eh bien! mais, je ne dis pas autre chose, moi!

—Alors, à votre avis, demanda le marquis, l'amour?

—Oh! je n'y crois pas, fit Bernière.

—J'y crois, moi, au contraire, dit Fargeas, j'y crois... comme à la médecine! Je crois aux faits. A l'amour de la femme pour le mari qui la rend heureuse, du mari pour la femme qui le rend fier, de la mère et du père pour l'enfant.... Je crois à tous les amours accompagnés d'un qualificatif... amour conjugal... filial... paternel... ce que vous voudrez.... Je crois à l'amour-propre surtout! Mais je ne crois pas à l'amour sans épithète!... Cet amour-là n'est qu'un farceur.... Il prétend qu'il n'a que des ailes.... Allons donc! Il a des pattes... et des griffes!...

—C'est-à-dire, fit M. de Solis, qu'à ramener votre théorie à la pratique, il n'y a pour tout homme d'autre passion que celle de son foyer et d'autre salut que le mariage?

—Voilà! répéta Fargeas, joyeusement.

M. de Bernière crut bien embarrasser le médecin:

—Alors, docteur, pourquoi ne vous êtes-vous pas marié, vous?

—Moi? Parce que j'avais une passion....

—La science?

—Parfaitement.

—Vous n'y croyez pas! dit le jeune homme.

Fargeas haussait les épaules.

—Il y a tant d'imbéciles qui croient tout savoir sans avoir rien appris. On n'a pas trop de tout une existence de travail pour arriver à se convaincre qu'on ne sait rien! Et puis, quoi? je n'ai pas trouvé la femme qui... la femme....

—Ah! je vous y prends! Vous cherchiez l'amour!

—Ou l'intérêt!...

—Vous, l'intérêt?... Jamais de la vie!

Le marquis de Solis, pendant ce bavardage léger, regardait, sans les voir, les pêcheuses d'équilles, rapportant de la mer, leur pelle à la main, ces longs poissons d'argent à tête de brochet, qui cachent leur tête dans le sable, et les pêcheurs de crevettes, rentrant, leur filet sur l'épaule, tandis que d'autres revenaient, se suivant, leurs paniers à l'épaule, comme une longue et lente théorie de travailleurs.

Il regardait, mais sa pensée était ailleurs. Tout ce qui se disait là, près de lui, semblait réveiller en lui des souvenirs, des sensations endormies, galvaniser des douleurs mortes, et son visage fin, un peu triste, maigre et pâli, avec un front légèrement dégarni, et une barbe noire en pointe, ce visage de soldat pensif, prenait doucement une expression de rêverie triste.

A cette songerie même, le marquis parut s'arracher pour demander au docteur:

—Vous êtes donc d'avis qu'il y a toujours pour l'homme une femme idéale, faite pour lui et qui présente l'incarnation même, la réalisation de son rêve?

—Et je suis d'avis que pour tout homme il y en a même plusieurs, répondit gaiement Fargeas.

—Bon. Mais pour les femmes? dit Bernière.

—Oh! pour les femmes! Demandez à Emilienne Delannoy.... Demandez même à mistress Montgomery, qui est une honnête femme et qui a pourtant déjà changé... d'idéal!...

—Mme Montgomery?

Et Bernière semblait attendre du docteur Fargeas une explication.

—Comment, docteur, la belle Mme Montgomery a... changé... comme cela?

—Oh! légalement! Divorcée, la belle Mme Montgomery; mais, mon cher Bernière, aussi honnête que peut l'être une femme....

—Qui n'aime pas son mari.

—Pourquoi Mme Montgomery n'aimerait-elle pas son mari?

—Parce qu'il n'a rien de... de l'idéal, parbleu!

—Ça dépend. On ne sait pas, fit gravement le médecin.

—Eh bien! si M. Montgomery, qui est courtaud et pataud, est l'idéal de Mme Montgomery, qui, en effet, est admirablement belle, belle à sculpter, à chanter, à peindre, tant pis pour nous, qui n'avons plus qu'à nous désespérer.

—Ou à nous consoler avec Emilienne Delannoy, Fanny Richard ou Marianne d'Hozier. Les débits de consolation ne manquent pas. C'est comme les débits d'alcool, ça pullule.

—Et, demanda M. de Solis, cette belle Mme Montgomery, c'est?...

—Une admirable et capiteuse créature! répondit Bernière. Américaine, comme toutes les femmes qui fournissent des épithètes de parfumeurs aux chroniques. Et, depuis la saison, mettant Trouville en révolution... en ébullition, si vous voulez!... Il n'y a sur le turf de la beauté—vous voyez que je suis moderniste—de comparable à elle que la très belle miss Arabella Dickson! Ah! qui est incomparable, celle-là!».... A l'heure du bain de miss Arabella, on frète des barques à Deauville pour aller regarder ses bras et lorgner sa nuque. Les voitures font prime à ce moment psychologique-là! C'est très beau, d'ailleurs. Ça mérite d'être vu!

—Et cette Mlle Dickson? demanda encore Solis.

—La fille d'un colonel. Très bel homme. N'ayant pas l'air de badiner. Un Yankee. Un Mohican. Un type. Il paraît qu'il a joué du revolver, à la tête de quelques cow-boys, contre les Indiens.... Comme Buffalo-Bill.... Je l'ai rencontré, l'autre jour, devant les petits chevaux au Casino. On faisait cercle autour du trio Dickson, car il y a une mère. Très belle aussi. Ils sont tous très beaux, ces Dickson. D'ailleurs—et Bernière s'étalait avec une nonchalance affectée dans son tonneau d'osier—toute cette race américaine humilie effroyablement nos décadences. Nous avons l'air d'anémiés, comme dit le docteur, à côté de ces colosses en pierre de taille. Voyez M. Norton!

—Norton? fit M. de Solis.

Le nom, brusquement, lui faisait retourner la tête, et il interrogeait Bernière pour savoir de quel Norton son cousin pouvait bien parler.

—Mais de M. Norton, le richissime Norton, le milliardaire—pour être plus récent, plus actuel.—Richard Hepworth Norton, le banquier, qui a acheté l'hôtel de la duchesse d'Escard au parc Monceau et y a logé pour sept ou huit millions de peintures, sans compter les téléphones!

Richard Norton! Ce nom, évidemment, réveillait chez le marquis tout un monde de souvenirs. Il l'avait autrefois bien connu, ce Norton, à New-York, et il le retrouvait à présent sur cette plage normande, après quelle séparation et quelles traverses!

—Il est ici, Norton?...

—Là-bas, dit Fargeas. Son habitation est cette grande maison normande, une des dernières vers les Roches Noires. On la voit d'ici.

Le marquis regardait non plus vers la mer maintenant, mais du côté de cette longue ligne de constructions diverses, élégantes ou bizarres, qui, comme des yeux avides de lumière et d'air, ouvrent leur fenêtres sur la mer.

—Là-bas.... Voyez-vous?... Un vrai palais, cette villa!... M. Norton y a entassé encore des raretés à profusion.... Ce serait un musée à Paris! A Trouville, c'est une véritable curiosité.... Mais rien n'est assez luxueux et choisi, aux yeux de M. Norton, pour sa femme qu'il adore, et qui est bien, du reste, la créature la plus exquise que je connaisse!

Le docteur ne remarquait point l'expression de vague tristesse qui passait rapidement sur le visage de M. de Solis. Le marquis avait eu, au nom de Mme Norton, un tressaillement léger, une contraction passagère qui n'eût pas évidemment échappé à Fargeas. Mais le médecin, les yeux mi-clos, regardait en ce moment le paysage comme à travers ses cils, pour juger de la qualité de la lumière.

M. de Solis avait d'ailleurs repris bien vite une sorte d'expression indifférente, et il interrogeait le docteur sur Mme Norton, comme l'eût fait un simple curieux des potinières de la plage.

Le docteur connaissait d'autant mieux l'Américaine qu'il la soignait, Mme Norton souffrant d'une maladie qu'on croyait, à New-York, indéterminée—une névrose, la fameuse, l'inévitable névrose moderne—mais que le maître français devinait bien vite: le germe d'une affection cardiaque, une angoisse ressemblant à l'angine de poitrine. Au total, un pseudonyme de la tristesse. La mort de son père, qu'elle adorait, avait atteint profondément la jeune femme, et, pour l'arracher à une sorte de mélancolie constante, à un chagrin qui persistait sous le sourire même de la mondaine, Richard Norton avait amené Mme Norton en France.

—Alors, triste, Mme Norton? demandait M. de Solis.

—Oui. Et résignée!

—Et adorable! ajouta M. de Bernière. Des cheveux étonnants! Châtain clair, couleur bronze, et des yeux!... Tenez, la mer a de ces reflets-là, regardez bien!

—Seulement, dit le docteur Fargeas, cette poétique et délicieuse créature a, dans la traversée, failli payer cher la consultation qu'on venait me demander. Le vent, les rafales, la dépression barométrique, amenaient chez elle comme un arrêt dans le battement du cœur, comme une pause de la vie. Phénomènes fugitifs, du reste, et qui disparaîtront radicalement avec du repos!

Puis, après avoir questionné, il semblait que M. de Solis cherchât à ne plus parler de l'Américaine. Il restait là, le regard accroché à la grande maison normande, là-bas, et il parlait d'autre chose, de ses voyages, de cet Annam ou du Tonkin dont il revenait.

—Mme de Solis a dû être bien heureuse de vous revoir? dit le docteur.

—Ma mère!... Pauvre chère femme! Je me suis presque reproché de l'avoir quittée tant elle a eu de joie à me retrouver! Que je vous sais gré, mon cher docteur, de me l'avoir rendue!

—Rendue! Rendue!... Mon cher marquis, on ne rend pas les malades qui sont confisqués par la mort. Je n'ai eu d'autre mérite que d'avoir donné à la marquise de bons conseils, qu'elle a suivis!... Elle a plus fait pour sa guérison que moi! Quand je vous dis que je doute un peu de la médecine, je ne doute pas de la suggestion qu'imposent les médecins à leurs malades et qui, par l'imagination, suffit très souvent à les guérir. J'ai fait des cures étonnantes en ordonnant, avec de graves froncements de sourcils, des pilules de mica panis. Mica panis! Les malades avalaient cela avec des frissons d'inquiétude et d'espérance. Puis ils se sentaient soulagés. Mica panis! Traduction: boulettes de mie de pain! Ah! le cerveau humain, l'imagination, la chimère!

Et la conversation s'égarait maintenant sur les généralités, la médecine, les nouvelles du matin, l'article de la Vie Parisienne consacré aux épaules et aux costumes de bains de miss Arabella Dickson. C'était M. de Bernière qui parlait et M. de Solis n'écoutait plus. Toute sa pensée était comme emportée vers cette villa qui se dressait, au bout de la plage ensoleillée, dans la lumière, avec ses toits rouges.... Et, tout à coup, presque brusquement, il laissait son cousin et le docteur en tête à tête, leur serrant la main, prétextant une lettre oubliée, une dépêche à jeter au télégraphe, et il s'éloignait, disparaissant par la rue....

Le docteur, regardant sa montre, n'allait point tarder à en faire autant, et Bernière se trouvait seul, dans son tonneau, fumant un cigare, qu'en sa qualité de pessimiste il exigeait délicieux, comme toutes choses, car il citait Schopenhauër et pratiquait Epicure.

Fin observateur, du reste, l'espèce de trouble de M. de Solis ne lui avait pas tout à fait échappé, et il se demandait pourquoi le marquis lui faussait si vivement compagnie. Solis ne lui avait point parlé de cette lettre. Ils devaient monter à cheval ensemble, tout à l'heure. Comment le marquis l'oubliait-il?

Alors, l'insistance de Solis à s'informer de la santé de Mme Norton, l'évident intérêt que prenait le marquis à ce que le docteur lui disait de l'Américaine, donnaient à Bernière de fugitives idées de roman ébauché, d'une intrigue possible.

—Tiens, tiens, tiens! Ce bon Solis!

Mais la pensée même s'envolait, dans le plein air de ce beau jour, avec la petite fumée bleue du cigare.

Et Bernière oublia bien vite son cousin en apercevant, venant de son côté, sans ombrelle, les mains dans les poches et humant le vent de mer avec la volupté d'un être bien portant qui aime à vivre, un homme gros et gras, très rond, très rouge, les cheveux et les favoris grisonnants, qui s'avançait vers lui, sans le voir.

—Tiens, monsieur Montgomery!

C'était bien lui, le mari de la belle Mme Montgomery, l'homme le plus entouré, le plus envié, le plus jalousé de la plage, et portant philosophiquement le poids de la beauté de sa femme.

—Ah! monsieur de Bernière! dit le gros petit homme en souriant. Eh bien! qu'est-ce que vous faites là, Schopenhauër? Vous digérez, je parie! Mais, désenchanté que vous êtes, est-ce que vous ne devriez pas vous laisser mourir d'inanition, si la vie est une corvée?

—Une corvée, oui, mais curieuse! dit Bernière, en jetant son cigare inachevé. Un spectacle souvent assommant, mais un spectacle! Vous êtes bien quelquefois entré dans un théâtre où l'on joue une mauvaise pièce?...

—Souvent, dit l'Américain, avec un grain d'accent saxon.

Il s'était assis près de Bernière, sur une chaise dont les pieds s'enfonçaient dans le sable.

—Elle dure, cette pièce ennuyeuse, et l'on voudrait s'en aller! Mais on reste, fit M. de Bernière.... On reste, on ne sait pas pourquoi.... Parce qu'on y est, parce que, pour sortir, on ne veut déranger personne.... Voilà la vie, mon cher monsieur Montgomery!

—Oh! il y a bien quelques petits agréments autour! Vous avez, du reste, raison, rien n'est assommant comme une comédie maussade. On nous en a joué une hier au Casino!... Terrible! Et quels acteurs! Il y avait là une comédienne qu'on nous donnait pour un premier prix du Conservatoire!... En quelle année, bon Dieu?...

—Peut-être du temps de Talma!

—Et je suis resté... à cause de ma femme, qui ne veut jamais s'en aller, qui veut toujours tout voir, qui n'est pas pessimiste, elle! Ah! non, par exemple! Tout l'amuse! Tout, même moi!

—Ah! bah?... fit Bernière.

—Merci! dit rapidement l'Américain.

M. de Bernière essayait de corriger son Ah! bah?

—Je voulais dire....

—Oh! n'expliquez pas! fit Montgomery avec un flegme aimable.... Cela vous étonne? Cela m'étonne moi-même d'être le mari de la plus jolie femme de la colonie américaine. Une beauté... professionnelle!

—Oui, professional beauty! J'ai retenu de l'anglais de mon professeur tout ce qui est devenu parisien. Mais, ajouta le jeune homme, il ne faut pas traduire!

M. Montgomery sourit, acceptant la plaisanterie du boulevardier:

—Je comprends... oui.... Qui fait profession de beauté.... A Paris, on s'y tromperait!

Il ajouta, froidement, dans son petit sourire singulier:

—Mais on ne s'y tromperait pas longtemps. Très aimable, Mme Montgomery... très aimable... hors de chez elle! L'autre jour, Papillonne... oui, Papillonne, du Figaro, a eu l'idée de raconter l'histoire de notre mariage.... Très poétique, cette histoire!

—Vraiment?... fit M. de Bernière.

Montgomery s'inclina dans un léger salut.

—Merci encore!

Puis, comme le jeune homme, évidemment, voulait tenter encore de rattraper son exclamation envolée:

—Oh! n'expliquez pas! répéta l'Américain. Divorcée d'avec un premier mari.

—Mme Montgomery?

—Oui. Vous n'avez donc pas lu Papillonne?.... Je suis son second!... Éprise de moi à cause de... mon Dieu! à cause de mon nom.

—C'est juste! Montgomery! dit M. de Bernière, en faisant sonner le nom historique.

Mais Montgomery l'interrompit encore:

—Oh! n'insistez pas!... Il y a deux m en français! Montgommery! Un seul à mon nom! C'est ce qui ennuie un peu Mme Montgomery.

—Vous pouvez vous en refaire mettre un.... Un m et un de....

—J'y ai songé. Mais ça se verrait....

—Oh! dit le jeune homme en riant, ça se voit tous les jours!

—Norton se moquerait de moi!

—Ah! oui, M. Norton!... Je regrette que mon cousin Solis ne soit plus là pour parler de M. Norton. Il y a longtemps que l'on n'a parlé de M. Norton.

—Vous le connaissez, M. Norton? dit Montgomery.

—Très peu! Comme on connaît les étrangers à Paris!

—Je vous ai vu chez lui, à la dernière soirée qu'il a donnée au Parc Monceau!

—C'était la première fois que j'y allais. Superbe, l'inauguration de son hôtel!... Un luxe et un goût! La serre surtout! Étonnante, la serre!... Un bijou parisien vu à la lumière Edison!... Seulement on n'y parle pas assez français. J'y ai vu des Turcs, des Persans, des Américains—mais des Parisiens, j'en cherchais!...—Le plus Parisien, c'était encore un Japonais... ou un Javanais, je ne sais pas au juste.... Ah ça! mais, cher monsieur Montgomery, il y a un autre Norton, qui vient d'acheter un Meissonier de huit cent mille francs à Philadelphie!

—C'est le faux Norton!

—Comment, le faux Norton?

—Oui... comme je suis un Montgomery avec deux m!... Le vrai Norton, c'est mon Norton à moi, Richard Hepworth Norton... le propriétaire des mines de cuivre les plus fameuses et le rival des plus hardis entrepreneurs pour la construction des chemins de fer, Norton le Riche, comme on l'appelle pour le différencier de Norton le Pauvre, qui n'a que vingt millions....

—Oh! le malheureux!

—.... De rente! ajouta Montgomery froidement.

—Alors, dit Bernière, Richard Norton!

—Oh! Richard Norton! Richissime, lui!

—C'est juste! fit le Parisien. Riche est maintenant un minimum. Pour avoir le strict nécessaire, il faut être....

—Richissime!... Parfaitement. C'est notre monde américain qui a inventé ces superlatifs. Et en route pour l'énorme, l'excessif, le gigantesque!... Nous ne pouvons vivre, cher monsieur, comme votre vieille Europe, sur une motte de terre usée et avec les quatre sous qui suffisaient autrefois à nos pères!... Qui n'est pas trop riche maintenant ne l'est pas assez! Qui n'a pas d'indigestion n'a pas dîné! Qui n'est pas fou d'amour n'a pas aimé!

—Je comprends... dit Bernière, en ouvrant son ombrelle... vous ne voulez pas vivre comme des épiciers.

L'Américain hocha la tête avec un petit air railleur:

—Oh! cher monsieur, prenez garde, prenez garde! Avec un Américain, il ne faut jamais railler l'état qui semble le plus ridicule pour vos préjugés français, parce que l'ambassadeur ou le président des Etats-Unis peut précisément l'avoir exercé.... L'homme qui vous parle a fait sa fortune dans un comptoir d'épicerie.

—Un Montgomery?

—Oui. Ma femme voudrait bien l'oublier. Mais je ne rougis pas du tout, moi, de m'en souvenir!...

—Et vous avez bien raison!... Cependant, votre associé, M. Norton, ce n'est pas avec des... pruneaux qu'il a gagné cette maison normande, les collections qu'il y loge et son hôtel de Paris, l'étonnement des invités, le joyau du parc Monceau?

—C'est peut-être avec des pruneaux qu'il a gagné tout cela! Je ne le lui ai pas demandé, répondit froidement Montgomery. Du reste, nous ne demandons jamais d'où vient une grande fortune et une jolie femme. Nous saluons l'une et nous respectons l'autre.

—C'est la femme que vous respectez? demanda en riant M. de Bernière qui s'était levé, trouvant décidément le soleil trop chaud.

—Oh! les deux! dit l'Américain. Les deux!

—Même lorsqu'il s'agit de miss Dickson?...

—C'est que tout le monde en parle!... Ah! la jolie créature! Elle serait capable de rendre à Deauville son ancienne splendeur. C'est vrai: Trouville d'un côté, miss Dickson de l'autre, je parie pour miss Dickson. Superbe, miss Dickson! L'autre jour, à cheval, sur la plage, elle était à peindre! Un portrait de Carolus équestre!

—A propos de portrait, monsieur de Bernière, demanda l'Américain, pour le prochain Salon, avez-vous un peintre à me recommander, vous qui êtes un raffiné.... Mais un peintre de choix et qui réussirait Mme Montgomery?

—Qui réussirait Mme Montgomery? répéta Bernière.

Et à travers son monocle, il regardait le petit gros homme, tout enchanté de sa question; il le regardait avec un léger, très léger sourire narquois: ces maris!

—Qui réussirait Mme Montgomery? Mais, cher monsieur, vous avez justement un de vos compatriotes, un peintre américain très à la mode, tout à fait à la mode, depuis son fameux portrait de femme dans le goût de Whistler... l'auteur de la Femme en noir.... Edward Harrisson!

Le calme visage, un peu paterne, de Montgomery, s'était glacé brusquement.

—Harrisson, dit-il. Impossible!

—Pourquoi?

—C'est le premier mari de ma femme!

—Ah bah? fit M. de Bernière.

Il avait envie d'ajouter: «Raison de plus, il la connaît mieux.»

Mais cette riposte de sceptique lui resta sur les lèvres.

Il s'étonna seulement que la belle Mme Montgomery n'eût pas eu le bon goût de commencer par choisir le mari actuel et ne fût pas arrivée à M. Montgomery par le plus court chemin. Mais, après tout, une femme a le droit de se tromper!

—Le divorce est fait pour cela, dit Montgomery froidement. Le mariage, sans le divorce, c'est une geôle.

—Et avec le divorce, c'est la geôle tempérée par l'évasion!

—Pas autre chose!

—Eh bien, cher monsieur, je félicite Mme Montgomery de s'être évadée, et je vous félicite d'avoir profité de l'évasion! Venez-vous faire un tour aux petits chevaux?

—Volontiers. Cela m'amuse de regarder jouer.

—Et le jeu?...

—Oh! dit l'Américain, je ne joue jamais, jamais! L'argent perdu au jeu, c'est comme le pain jeté: un vol fait à ceux qui n'en ont pas!

Bernière se demandait, en écoutant Montgomery, si l'Américain n'émettait point son axiome pour produire un effet, et par une pose quelconque. Non, point du tout, le travailleur enrichi était de bonne foi, n'estimant que l'emploi utile de l'argent vaillamment gagné.

Et tout en allant doucement vers le Casino, en suivant les planches, sous un soleil qui, là-bas, faisait étinceler la mer, le jeune homme continuait sa causerie et questionnait encore.

—Notez que je ne suis pas avare! disait Montgomery. Je conçois qu'on jette les louis par les fenêtres, mais qu'on se les fasse râcler par le râteau d'un croupier, je trouve cela absurde!

—Bah! le jeu est une sensation comme une autre, fit Bernière. Et il y en a si peu, si peu!

—Vous trouvez?... Vous êtes bien heureux!...

—Pas du tout; je m'ennuie considérablement.

—Mariez-vous.

—A quoi bon?

—Mais dame! fit l'Américain. Ne fût-ce que pour avoir des enfants!

—Peuh!... La vie est un si petit cadeau à leur faire!... Et puis on est sûr d'avoir une femme, on n'est pas certain d'avoir des enfants. Vous n'en avez pas!

—Pardon, dit en riant M. Montgomery, j'ai une femme et qui est mon enfant gâtée!

—Nous ne nous comprenons point, cher monsieur, dit Bernière, au seuil du Casino. Vous êtes un homme d'action, moi un homme de doute....

—Mieux que ça, je crois: un déliquescent!

—Si vous voulez. Nous sommes tous un peu ainsi, en cette fin de dix-neuvième!

—Tous?

—Tous ceux qui pensent!

—Qui ne pensent qu'à eux!...

—Cher monsieur Montgomery, je voudrais bien savoir où sont les gens qui songent spécialement aux autres! Vous me citerez saint Vincent de Paul: il est mort!

—Mais, est-ce que vous n'êtes pas un peu parent de M. de Solis?

—Je suis son cousin!

—Est-ce qu'il pensait même à lui, en allant au Tonkin faire des observations sur le climat de ce diable de pays?

—Non.

—Est-ce qu'il se piquait d'être un décadent?

—Non. Mais vous me parlez d'une exception. C'est une exception, mon cousin, un héros. Oui, ma parole! Elles confirment les règles, les exceptions!

—Eh! cher monsieur, l'ambition de tout homme qui n'est pas un imbécile, c'est d'être une exception!... Ah! si j'étais jeune et si j'étais Français!...

—Eh bien?

—Eh bien!... Rien!... Les affaires de votre pays ne me regardent pas. Allons voir les petits chevaux!... Passez!... Passez donc, cher monsieur!

—Non pas, je vous prie. Après vous!

—Après vous!

—Eh bien, dit Bernière en prenant le bras de l'Américain, mon cher monsieur Montgomery, passons ensemble!


[II]

—Faites remettre ma carte; si M. Norton est chez lui, il me recevra!

Le valet à qui s'adressait cet ordre, donné d'un ton ferme où, sous une politesse douce, se faisait sentir l'habitude du commandement, regarda l'homme qui lui parlait. Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, brun, mince, la barbe entière, taillée en pointe, la redingote serrée à la taille: quelque officier en tenue bourgeoise et sans décoration à la boutonnière.

Les valets, dans la villa normande de M. Richard Norton, habitués à une marée de solliciteurs arrivant là, même à Trouville, au seuil de la maison de l'Américain avec une vitesse et un fracas de mascaret, ne voyaient que rarement dans l'antichambre des figures françaises, et dans la réponse que fit au jeune homme le domestique après avoir déposé sur un plateau d'argent la carte donnée, il y avait une nuance toute particulière de respect.

—Si monsieur le marquis veut se donner la peine d'attendre!

Et le valet, qui venait de jeter un leste coup d'œil sur la carte et d'y lire un nom: Marquis de Solis, ouvrait cérémonieusement la porte d'un petit salon du rez-de-chaussée donnant sur le vestibule et y introduisait le marquis.

M. de Solis s'assit, et très étonné de trouver un tel cérémonial dans cette façon de chalet luxueux, regarda autour de lui les tableaux accrochés dans ce petit salon meublé comme un Trianon, blanc et or. Les maîtres illustres y étaient représentés par quelque toile, une aquarelle ou un morceau de choix. Mais ce n'était évidemment là que de petits échantillons de la collection de Richard Norton, dont la galerie, à New-York comme à Paris, était célèbre.

Le marquis entendait en même temps le valet appeler quelqu'un, dans un cornet acoustique, du bas de l'escalier, pour savoir si M. Norton, dont le cabinet de travail se trouvait évidemment au premier ou au second étage, sur la mer, était visible.

M. de Solis avait, un moment, hésité à se présenter chez Norton, à remuer tout à coup un passé qui lui était cher. Il l'aimait, ce Norton, pour l'avoir connu là-bas, au Nouveau Monde, où M. de Solis était allé étudier les vignes américaines, voulant essayer de défendre ce qui pouvait être sauvé encore de la fortune de la marquise, sa mère. Libre, célibataire, voyageur par goût et, depuis quelques années, par une sorte de besoin physique et moral, comme s'il avait eu à secouer dans la fièvre des déplacements, quelque obsession lassante, M. de Solis avait trouvé peu d'hommes qui lui fussent plus sympathiques et qui, pour tout dire, fussent, comme l'Américain, des hommes.

Et, par une ironique destinée, dans cet homme respecté, dans cet ami dont le marquis emportait le souvenir à travers la vie, le hasard avait voulu que Solis dût rencontrer l'être insolemment heureux, né précisément pour lui prendre, sans le savoir, pour lui arracher la femme aimée. Tout un roman inachevé, volontairement inachevé, dans le déchirement du sacrifice, dans un monde de rêves finis, chassés, se dressait là, tout à coup, pour Solis, lorsque le docteur lui avait annoncé la présence, à Trouville, de Richard Norton et de celle qui s'appelait mistress Norton.

Mme Norton! Elle portait un autre nom, lorsqu'il l'avait rencontrée, il y a quatre années déjà, à New-York, chez M. Harley, son père, et lorsque, dans les causeries de jeune homme à jeune fille, dans les confidences irréfléchies, plus intimes chaque jour, il s'était laissé aller à avouer presque à cette Sylvia—Sylvia! l'écho de ce nom était ce qui lui restait de ce passé!—tout un amour grandissant, le seul amour vrai qu'il eût éprouvé de sa vie. Et elle-même, cette Sylvia, ne semblait-elle pas l'aimer? Ne le lui disait-elle point, dans la douceur du regard, dans la pression plus lente du shake-hands, dans les paroles mêmes tombées de cette bouche d'enfant rieuse et pourtant grave aussi? Comme il l'avait aimée, dans sa fierté, dans ce calme un peu hautain qu'elle avait, dans ces yeux, clairs comme une vague traversée du soleil, qu'elle fixait sur lui comme pour lire en lui et qui, sous les sourcils, d'un blond chaud, les cheveux fauves, le front pensif, luisaient avec une acuité étrange! Il était résolu à en faire sa femme, si elle consentait et si M. Harley, le banquier, voulait donner sa fille à un Français! De Sylvia, Georges de Solis était sûr. Il n'avait qu'à parler, il allait parler, et voilà qu'une dépêche alarmée, pressante, de Mme de Solis, rappelait tout à coup le marquis en France. Il fallait que le fils revînt pour disputer à l'acharnement féroce des créanciers la fortune des Solis.

Alors, le marquis rentrait au pays, luttait, arrachait aux griffes d'âpres coquins ce que son père, affolé de spéculations malheureuses, pouvait encore avoir laissé. Mais, devant les débris de cette fortune, suffisante pour sa mère et pour lui, insuffisante pour la fille du banquier Harley, le marquis n'osait plus laisser échapper la demande et l'aveu qui lui brûlaient les lèvres. Il attendait, il comptait sur quelque hasard heureux, et le temps passait, et, là-bas, Sylvia oubliait, sans doute, se croyant oubliée, et, le jour où Solis apprenait que miss Harley devenait la femme d'un autre, il partait, courant le monde, pour échapper à sa propre pensée, à sa souffrance, comme une bête blessée qui fuit, espérant secouer, en courant, la douleur de la blessure.

Mais on ne secoue que les gouttes de sang en ces fuites éperdues. Le marquis avait promené sa tristesse et harassé sa curiosité à travers ces voyages, missions de savant ou séjours qu'il s'imposait à lui-même dans l'Extrême-Orient, il avait usé son temps, sa vie, mais rien en lui, rien n'était cicatrisé! L'oubli n'était pas venu, et lorsque le docteur avait parlé de Norton, un serrement de cœur rendait le marquis tout pâle.

Car il avait fallu, pour que la perte de cette Sylvia fût plus complète, il avait fallu que l'homme qui avait fait d'elle sa femme fût précisément, par une ironie mauvaise, un être qu'il avait aimé profondément, un de ceux qui se donnent et à qui on se donne dès le premier regard, dans la première poignée de main.

Solis ne se rappelait pas que Norton lui eût jamais parlé de miss Harley. Et pourtant, liés intimement l'un à l'autre, ces deux hommes avaient échangé bien des confidences, autrefois. Solis, recommandé à Richard Norton par le représentant des Etats-Unis à Paris, ancien compagnon de Norton, avait été l'hôte de Richard dans des établissements miniers que le Français voulait étudier, et leurs relations, nées du hasard, s'étaient—comme le fer s'aciérise au feu—changée en amitié dévouée, complète, dans l'épreuve du péril.

Les sympathies vraies ne s'expliquent point, du reste. S'ils se fussent vus pour la première fois dans un salon, ils se fussent aimés en supposant qu'ils eussent pu causer, en toute liberté de cœur, comme, là-bas, dans le tête à tête des journées longues où Norton expliquait et Solis écoutait. Et le marquis s'en souvenait fort bien! Jamais Norton n'avait laissé deviner qu'il connaissait miss Harley. Il ne la connaissait peut-être pas alors! Il l'avait rencontrée depuis, il s'en était épris, il avait demandé sa main....

Georges saurait les détails de tout cela, dès sa première causerie avec Norton. Il avait comme une hâte fiévreuse à le revoir.

Le revoir?... Ou la revoir!

Il n'osait même pas se poser la question à lui-même. Mais, avec cette faculté presque cruelle d'analyse intime qu'ont certaines âmes, il sentait qu'il entrait plus de joie dans son envie de retrouver Norton et plus de terreur dans son esprit de revoir Sylvia....

Il avait d'ailleurs fait, sans presque réfléchir—machinalement, comme d'instinct—le chemin qui conduisait à la villa Norton, et il se trouvait devant la porte, prêt à sonner—bien mieux, ayant sonné—et se demandant encore s'il ne ferait pas mieux de prendre le train de Paris et de quitter Trouville sans avoir revu cet homme qu'il aimait et cette femme qu'il avait timidement, silencieusement adorée....

Il hésitait encore presque, dans ce salon d'attente où on l'avait introduit, il regrettait d'être venu, il se disait qu'il eût mieux valu, pour lui-même et pour elle, n'avoir jamais retrouvé ce passé.

Un coup de sifflet traversa l'antichambre comme quelque commandement à bord d'un navire, et le valet rentra, priant «monsieur le marquis» de le suivre.

Solis, précédé par le domestique, monta un escalier à rampe de bois sculpté où des faïences de prix étaient accrochées, les couleurs des vieux Rouen répondant aux vieux reflets mordorés des plats mezzo-arabes;—et au second étage de la villa, aussi luxueuse qu'un hôtel des Champs-Elysées, Georges de Solis se trouva devant un laquais qui, cérémonieusement, lui ouvrit la porte d'un vaste cabinet de travail, donnant par un large window sur la mer:—une porte au seuil de laquelle le jeune homme se trouva en face d'un grand gaillard barbu et souriant, la voix forte et la large main tendue, et qui, joyeusement, lui cria avec un accent yankee assez prononcé:

—Ah! la bonne aubaine!

Et la voix de Norton sonnait claire comme une fanfare.

—Embrassez-moi donc, et asseyez-vous, cher! Et quel bon vent vous amène?

Les deux hommes s'entre-regardèrent un moment avec cette curiosité instinctive de gens qui, en s'interrogeant ainsi des yeux, sautent par-dessus les années passées, et Georges de Solis retrouvait, avec un plaisir vrai, tout autre pensée disparue pour une minute, son ami Norton tel qu'il l'avait quitté, bâti à chaux et à sable, la carrure large avec des épaules de cariatide et des poignets de lutteur. Le front volontaire, où l'ossature sous la peau semblait de pierre, s'encadrait d'une chevelure rousse un peu grisonnante aux tempes et les lèvres rasées énergiques, franches, la longue barbe au menton, les oreilles écartées du visage, la tenue même un peu puritaine—une redingote longue, boutonnée sur ce grand torse solide—rien, chez l'Américain, n'avait changé, subi d'atteintes; et, à son tour, Norton, de ses yeux gris enfoncés dans des sourcils hérissés en broussailles, interrogeait le visage du marquis et disait gaiement:

—Vous êtes toujours le même!

—Oh! oh!... j'ai plus de bistre à la peau et moins de cheveux sur la tête! Les voyages....

—Et d'où venez-vous?

—D'un peu partout. Du diable!

—J'étais allé chez vous dès mon arrivée à Paris! Personne. Votre mère en province. Vous....

—En Indo-Chine. Mais aujourd'hui, ma mère que j'avais retrouvée à Solis à mon retour, et moi, nous avons quitté les Landes et je viens essayer de donner un peu de santé et un bain d'air à ma chère bien-aimée. J'aurais pu aller à Biarritz, qui est plus près de Dax, mais à Paris, où il y a toujours plus d'occasions de vente ou d'achat, j'essaierai de vendre, après cette saison d'eaux, une de nos propriétés, qui ne rapporte plus ce qu'elle coûte. Et mon projet est ensuite d'aller m'enterrer à Solis, avec ma mère.

—Vous me ferez l'honneur de me présenter à elle, dit Norton.

—Avec joie! Elle vous adore, vous savez!... Oh! elle m'a fait cent fois raconter comment vous m'avez si joliment empêché d'être rôti tout vif, le jour de cet incendie, dans votre mine de pétrole. Ce que j'ai pensé souvent à notre aventure!... Nous sommes sortis de là, je vous vois encore quand j'ai repris à peu près connaissance, moi à demi asphyxié, vous la barbe grillée et les cheveux rasés par le feu!

—Vous voyez qu'ils ont repoussé, fit Norton en riant. Et ne parlez pas de cela surtout, mon cher Georges. S'il y a quelqu'un qui, ce jour-là, ait, comme on dit dans les romans, sauvé l'autre, c'est vous! Parfaitement, c'est vous! Je vous ai tiré du brasier où un faux pas vous avait fait tomber, mais vous n'y étiez, mon cher, venu que pour m'en arracher, moi, et sans votre intervention j'étais parfaitement assommé par les poutres.... Oh! tout net! Et réduit à l'état de charbon par-dessus le marché! Si vous racontez de cette façon-là vos voyages à Mme de Solis, elle n'en doit savoir que la moitié. C'est trop de modestie et il est temps que j'arrive pour faire connaître la vérité!

—Eh bien! soit! fit le marquis en souriant. Nous nous sommes rendu mutuellement le service de nous conserver la vie, si c'est un service! Ex æquo! D'ailleurs, c'est déjà vieux tout cela! Cinq ans! Et, vous savez, Norton, je vous dirai avec plus de vérité ce que vous me disiez tout à l'heure: Vous n'avez pas changé.... Si!... Vous avez rajeuni!

—Quand on a dépassé la quarantaine, c'est ce qu'on a de plus spirituel à faire! Et puis, il faut bien rajeunir!... Oh! je ne suis plus l'espèce de trappeur que vous avez connu, vivant presque d'une vie de manœuvre, au milieu de ses ouvriers, là-bas.... Je me suis—comment diriez-vous?—adouci, féminisé, pour plaire à la chère femme que j'ai épousée....

Richard Norton avait mis dans ce peu de mots un instinctif attendrissement, et Solis, très ému, maître de lui-même pourtant et essayant de paraître, non pas indifférent—intéressé au contraire, mais comme un ami au bonheur d'un ami—Solis devinait que cet homme éprouvait une sorte de besoin violent:—parler de l'adorée....

—C'est vrai, vous êtes marié! dit le marquis.

—Et à la meilleure des créatures! Ah! que je regrette que mistress Norton soit sortie!... Elle sera si heureuse de vous revoir!

—Ah! fit le jeune homme. Vraiment?... Mme Norton me fait l'honneur de se souvenir de moi?

—De vous, cher? Mais nous parlons souvent de vous. Très souvent!

Solis cherchait un compliment, un remerciement. Il ne trouvait pas. Chose étrange, ce que lui disait là Norton, au lieu de lui être agréable, lui amenait une souffrance. Elle parlait de lui! Lui, au contraire, gardait son nom en sa mémoire, précieusement, comme en un sanctuaire. Il pensait, repensait à elle et n'en parlait à personne! Elle parlait de lui, indifférente, consolée, heureuse! Et ce souvenir que lui gardait Sylvia le torturait plus que le silence même et que l'oubli!

—C'est la plus charmante des femmes, reprit Norton. Un peu souffrante.

—Ah? dit M. de Solis.

—Oui, c'est pour sa santé que je me suis décidé à me fixer à Paris.... Le docteur Fargeas fait des miracles lorsqu'il s'agit des maladies de nerfs.... Et c'est de cela que souffre Sylvia! Oui, elle a hérité de sa mère, fille d'un Virginien, grand chasseur et surtout grand mangeur et grand buveur, que la goutte avait tué, un fond de tempérament arthritique. Et, si l'hérédité maternelle se fût bornée là, tout eût été pour le mieux; mais elle lui a communiqué cette impressionnabilité extrême, maladive. Le climat de New-York, avec ses alternatives de chaleur torride et de froid glacial, ne lui valait rien. Un ou deux étés dans la Floride ne suffisaient pas à la remettre en bon état. Et puis, encore une fois, je ne crois qu'à Fargeas, j'ai pour Sylvia la superstition de Fargeas!

Instinctivement, Georges de Solis ferma les yeux rapidement; ce nom de Sylvia entendu là, prononcé tout haut, pour la première fois depuis des années, lui causait une impression singulière. Il le saluait de la paupière comme un soldat salue de la tête la première balle.

Norton, lui, continuait ses confidences, parlant de Sylvia avec l'effusion débordante de l'homme qui aime—puis il s'interrompit, disant avec une émotion profonde:

—Voyez ce que c'est que l'amitié! Il n'y a pas cinq minutes que vous êtes là, mon cher Solis, et je vous dis, à vous, tout naturellement, ce que je ne dirais à personne, ce que je ne m'avoue que vaguement à moi-même.... Ne parlons plus de cela! Parlons de vous!...

Ils étaient assis en face l'un de l'autre, devant le window, à deux pas d'une table où, sous des presse-papiers, des dépêches, des lettres, des brochures s'entassaient, méthodiquement classées, annotées, réunies par des épingles.

—Un cigare?... dit Norton.

—Merci, vous savez bien que je ne fume pas!

—C'est juste. Eh bien, depuis si longtemps, qu'êtes-vous devenu, cher ami?

Solis hocha la tête:

—Ce que je suis devenu! Rien! J'ai voyagé pour me désennuyer, allant en Annam comme j'étais allé aux Etats-Unis, comme j'aurais flâné sur le boulevard.

—Avec plus de profit pour la science pourtant! J'ai lu dans la Revue un travail, sur la colonisation de l'Extrême-Orient, qui me paraît assez pratique!

—Et, pour l'écrire, il était inutile d'aller si loin. C'est peut-être à Paris qu'on apprend le plus de choses, même sur les pays lointains!... J'ai trouvé au Club des amis qui, sur ce que j'avais vu au Tonkin, en savaient, je vous jure, autant que moi. Le télégraphe leur apprenait en dix lignes et en deux minutes ce que je mettais deux mois à découvrir.... Et puis, le voyage, le voyage! C'est très joli quand on n'emporte pas un peu d'ennui... des souvenirs... avec ses bagages!

—Des souvenirs.... Votre mère?

—Ah! la chère sainte! fit M. de Solis. Son souvenir à elle m'eût rendu le courage! Mais il y en avait d'autres!... Oubliés, ceux-là, d'ailleurs, j'espère; oui, perdus en route, laissés en chemin, avec ma poudre brûlée et mes cartouches vides! Je suis venu avec la résolution formelle d'en finir avec les aventures et de vieillir, auprès de ma cheminée, heureux, comme vous... marié, comme vous!

—Heureux! fit Richard en hochant la tête.

—Voyons!—Et le marquis essayait de sourire après s'être contraint à chasser les souvenirs qui lui montaient au cœur.—Voyons, Norton, connaîtriez-vous une jeune fille qui voulût d'un brave garçon un peu attristé, mais point maussade, désillusionné sur bien des points, mais pas à la mode, peu pessimiste—mon cousin Bernière se charge de cette spécialité-là—et gardant encore assez de foi, de passion, pour commettre, au besoin, quelque folie et même pour se résigner à la sagesse? Ma mère tient à ne pas me voir devenir vieux garçon! Marions-nous donc! Et, après tout, le voyage au coin du feu est le seul que je n'aie jamais fait! Aussi bien, c'est résolu! J'ai un peu peur du mariage, comme on a peur que l'eau ne soit pas trop froide au premier bain.... Mais je suis décidé à me jeter à la nage! Avez-vous quelqu'un pour m'apprendre à nager, Norton?

L'Américain n'avait pas quitté des yeux le marquis, tandis que M. de Solis parlait, laissant sous cette gaieté factice deviner quelque ironie douloureuse, une souffrance, le parti-pris d'un homme qui a soif de nouveau parce qu'il a soif d'oubli.

—Alors, se marier, c'est, pour vous, se jeter à l'eau? Eh bien! mais c'est galant pour votre professeur de natation! dit Norton. Je ne connais personne digne de vous... sérieusement.... Si je voyais une jeune fille remarquable parmi nos Américaines....

—Non! oh! pas une Américaine! dit vivement Solis.

—Et pourquoi?

—Je n'épouserai jamais une Américaine!