[Au lecteur]

[Table des matières]

Loges et Coulisses

DU MÊME AUTEUR

  • Enquête sur l’Évolution littéraire (1 vol., Fasquelle).
  • Enquête sur la Question sociale (1 vol., Perrin).
  • Sarah Bernhardt (1 vol., Juven).

En préparation:

  • Tout yeux et tout oreilles.
  • Les Grèves.

JULES HURET

Loges et Coulisses

PARIS
ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE
23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23
1901

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, même les scandinaves.

Il a été tiré à part
Dix exemplaires sur papier de Hollande, numérotés à la presse.

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

LOGES ET COULISSES


RÉJANE RACONTÉE PAR ELLE-MÊME[1]

Gabrielle Réju est née dans l’un des quartiers les plus purement parisiens de la capitale, 14, rue de la Douane, quartier de commerce et d’industrie, qui n’est pas encore le faubourg et qui n’est pas le boulevard. Son enfance s’est donc passée entre la porte Saint-Martin et la place du Château-d’Eau, là où défilent tous les cortèges populaires, là où se groupent toutes les émeutes, malgré la caserne d’en face.

[1] En collaboration avec Paul Porel, directeur du Vaudeville.

Quand elle vint au monde, sa mère tenait le buffet du foyer de l’Ambigu, et son père était contrôleur du théâtre. Ce père avait même autrefois joué un peu la comédie et le drame et dirigé le théâtre d’Arras. Sitôt qu’elle sut marcher, l’enfant passa donc les soirées près de sa mère, à l’Ambigu. Quand elle avait sommeil, on la couchait dans un coin sur des couvertures, et on venait la voir dormir là, son petit museau pâle encadré de l’auréole ébouriffée de ses cheveux noirs. Si elle se réveillait, elle allait dans la salle, s’asseyait au balcon, et buvait avec délices la terreur des mélodrames.

Qui pourrait dire l’influence qu’eurent sur sa vie et sur sa carrière, ces premières années d’enfance? Pour elle, ce temps est présent à sa mémoire comme s’il était d’hier. Quand elle ne joue pas elle-même au Vaudeville, elle aime à aller revoir ce foyer Empire avec ses colonnes plates collées au mur, ces colonnes rondes de faux marbre rouge, ce petit balcon de fer pour trois personnes, qui communique avec les troisièmes galeries, ce lustre dont on baissait les lumières pendant chaque acte, et qui devenait alors triste, si triste! ce buffet d’acajou à la tablette de marbre gris, avec sa corbeille d’oranges, quelques boîtes de sucres d’orge, des pastilles au citron, cinq ou six madeleines et ces deux ou trois éternelles bouteilles et demi-bouteilles de champagne auxquelles on ne touchait jamais... Elle revoit, comme sur une plaque photographique bien conservée, ce qu’elle regardait par les vitres poisseuses du foyer: tout près, la marquise de verre, puis le terre-plein de l’Ambigu, les arbres, le boulevard, les becs de gaz, les petites lanternes allumées sur les voitures à bras des marchandes d’oranges, et, au fond, la place du Château-d’Eau.

Et la salle! le velours rouge des fauteuils, le grand lustre imposant, le rideau surtout, le rideau avec le mystère de ce qui va être tout à l’heure, de ce qui va l’épouvanter, la charmer ou l’attendrir. Et, devant sa mémoire fidèle, passent les silhouettes qui lui paraissaient épiques des comédiens d’alors: les troisièmes rôles sinistres, Castellano, Omer et son regard d’aigle; les jeunes premières touchantes, et toujours en larmes: Jane Essler, Adèle Page, Dica Petit; les beaux jeunes premiers: Paul Clèves, Bondois, Paul Deshayes; les grands premiers rôles: Frédérick Lemaître, Mélingue, Lacressonnière, Marie-Laurent! Et c’était: la Bouquetière des Innocents, la Poissarde, la Tour de Londres, Marie de Mancini, le Juif errant, etc., etc.

Le jour d’une nouvelle pièce, pendant les entr’actes, elle racontait Faction à sa mère, et elle s’essayait à imiter les artistes qu’elle venait de voir haleter et sangloter sur la scène. Ce qui la frappait le plus, c’était la mimique essoufflée des jeunes premières dans les instants dramatiques, et, tout en faisant bouffer son corsage d’enfant, elle demandait en imitant les halètements de la poitrine de Jane Essler soulevée comme une vague:

«Mère, est-ce que je respire comme elle?»

Elle se faisait des traînes avec des serviettes dont elle balayait majestueusement les planches du foyer, et, de son mouchoir, elle s’épongeait précipitamment les yeux en se détournant un peu, comme les artistes de drame qui ne doivent avoir l’air de pleurer que pour la salle.

Le plus ancien souvenir qui soit resté dans sa mémoire d’enfant, c’est celui de la loge d’Adèle Page, où sa mère l’avait conduite un soir... Mais elle n’y vit qu’une chose: la psyché! Ses yeux ne pouvaient s’en détacher, ce fut longtemps dans son imagination puérile, le comble du luxe et de l’élégance, et, plus tard, à travers la vie, la vision de la psyché ne la quitta jamais; son rêve se réalisa un jour, et ce fut une fête! Elle se souvient aussi que ce soir-là, l’artiste mit son manteau de cour tout de velours et de pierreries sur ses petites épaules, et sur sa tête, son diadème royal!

Avant qu’elle n’eût tout à fait cinq ans, son père mourut. Voilà donc la mère et l’enfant réduites à leurs propres forces. On la mit à l’école. Trois ou quatre années se passent ainsi. Mme Réju obtint un service de bureau à l’Hippodrome, et Gabrielle fut confiée à une amie. Chaque jour avant de partir, sa mère lui remet un franc pour son dîner du soir, qu’elle va prendre à un bouillon voisin, faubourg Saint-Martin, où la gérante a soin d’elle. On lui avait bien recommandé: «Surtout prends garde aux voitures! pour traverser, n’accepte jamais que l’aide d’un monsieur décoré.» Or, en ce temps-là, les messieurs décorés étaient plus rares qu’aujourd’hui, et souvent elle se voyait forcée de se contenter d’un monsieur qui «avait des gants». Elle était très fière de sortir ainsi, seule, et d’aller au restaurant comme une grande personne. Là, elle désobéissait à sa mère. Celle-ci lui recommandait bien de ne pas manger de salade; mais les autres plats étaient servis tout prêts, et ne laissaient aucune place à l’initiative. La salade, au contraire, on la préparait soi-même. «C’était plus âgé!» Et, comme à cet âge on n’a que l’envie de vieillir bien vite, elle commandait une salade pour affirmer son indépendance et prouver ses capacités. Sur ses vingt sous, elle en conservait un qui lui servait à acheter une orange. Non pas une orange d’un sou qui lui eût donné l’air trop petite fille, mais une grosse orange, un peu gâtée, qu’on lui donnait pour le même prix, et qu’elle allait ensuite étaler sur le rebord du balcon de l’Ambigu, où elle assistait, avant de rentrer, à un acte de la Bouquetière des Innocents ou du Crime de Faverne.

On demeurait alors rue de Lancry. En revenant de dîner, elle devait passer devant la terrasse du café de l’Ambigu. Elle se préparait de loin à ce passage. Elle connaissait naturellement tous les artistes, et elle savait qu’on la regardait. Aussi, toute fière d’un châle rouge à carreaux de sept francs cinquante qu’elle trouvait plus beau que tous les manteaux de fourrure, elle prenait sa tournure la plus désinvolte, se cambrait la taille aux approches de la terrasse, et adressait à la galerie le plus gracieux et à la fois le plus cérémonieux de ses sourires!

La nature précoce et complexe de la petite Gabrielle faisait l’admiration de tous les amis de sa famille. Sa mère raconte un fait qui montre d’une façon saisissante la vivacité de son intelligence et sa sensibilité. La famille était liée avec le propriétaire du café de l’Ambigu. L’homme dominateur, tyrannique, brutal, battait outrageusement sa femme. Et Gabrielle quand elle voyait le mari froncer le sourcil, faire un signe de tête à son épouse, celle-ci monter l’escalier qui conduisait à l’entresol, et l’homme la suivre, savait qu’une scène terrible allait se passer. Elle restait là, tremblant de tous ses membres. Un jour qu’elle avait assisté à ces préliminaires et que des cris et des bruits de meubles brisés arrivaient de l’entresol dans le café, un client, étonné d’un tel vacarme demanda à l’enfant ce qui se passait là-haut... Et elle aussitôt de répondre: «Monsieur, on répète, on répète!» cachant ainsi de son mensonge improvisé la honte de ces brutalités et donnant de la vraisemblance au tapage infernal et aux cris qui bouleversaient la maison.

Entre les heures de classe, et le jeudi toute la journée, l’enfant aidait sa mère à fabriquer des éventails pour la maison Meyer, rue Meslay, des éventails à palmes où elle se montrait très habile. La façon de ces éventails se payait 2 fr. 25 ou 2 fr. 50 la douzaine. Mais les deux femmes étaient fières: elles ne voulaient pas qu’on sût qu’elles travaillaient de leurs mains. Et elles donnaient cinq sous par douzaine à une voisine qui les portait pour elles chez ce fabricant!

«C’étaient nous les femmes du monde dignes et fières qui travaillent en cachette!» dit plaisamment Réjane en racontant ces détails.

On changea de quartier et on alla habiter la rue Notre-Dame-de-Lorette au no 17. Ce simple déménagement aura, comme on va le voir, une importance énorme pour l’avenir de l’enfant. Restant dans le voisinage de l’Ambigu où les artistes la connaissaient et l’aimaient déjà, et l’âge arrivant, avec la vocation qui se dessinait, elle débuterait à coup sûr un beau jour dans ce théâtre de drame populaire, et, vraisemblablement, y demeurerait. Au lieu de cela, elle entrera dans la carrière par le Conservatoire, elle y étudiera les traditions—pour ne pas les suivre—y deviendra l’élève préférée de Regnier et l’écoutera toujours avec obéissance et vénération,—comme le montrera la suite de cette histoire.

Dans la maison qu’habitaient Madame Réju et sa fille et sur le même palier, se trouvait une dame avec qui, peu à peu, elles se lièrent. Quand arriva la guerre, la dame quitta Paris en priant Madame Réju de vouloir bien, en son absence, surveiller son appartement qui donnait sur la rue. Et c’est de sa fenêtre qu’un beau matin l’enfant assista à la fusillade entre Versaillais et Communards. Les Versaillais avaient tourné la barricade de Notre-Dame-de-Lorette, envahi la rue Saint-Georges et, par le derrière des maisons, étaient arrivés à la rue Notre-Dame-de-Lorette d’où ils pouvaient à l’aise canarder les insurgés. L’enfant conserva de cette journée une vision terrible. Curieuse, elle alla jusqu’aux fenêtres matelassées derrière lesquelles tiraient les Versaillais, et elle entendit siffler sous son nez les balles des Communards répondant à celles de la troupe. Et elle vit, le soir, passer devant ses yeux les corps d’un capitaine et d’un jeune sergent, que, le matin, elle avait aperçus luttant dans l’ardeur de la bataille. Première vision de la mort pour ses yeux d’enfant, premier souvenir historique de sa vie.

La guerre terminée et la Commune vaincue, Gabrielle Réju retourna en classe à la pension Boulet, rue Pigalle. Ayant grandi, elle se rendit compte qu’elle n’avait jusque-là rien appris, et se mit à étudier avec conscience. Naturellement, elle avait conquis la maîtresse de pension, qui, voulant lui donner une preuve d’intérêt, la poussa à obtenir ses brevets. Elle lui faisait entrevoir que, son premier diplôme conquis, et en attendant le brevet supérieur, elle la prendrait comme sous-maîtresse à 40 francs par mois d’appointements, plus «le déjeuner». Mme Réju s’enthousiasma de cette idée, et résolut de l’accepter pour sa fille. Mais celle-ci avait déjà son rêve qu’elle dorlotait avec amour au fond de sa cervelle enfantine. Provisoirement, elle accepta de faire la classe aux toutes petites, car elle adorait les enfants. Malheureusement, si elle apprenait bien ses leçons, elle négligeait la couture et la broderie. Et, un jour, qu’une petite vint lui demander de lui enseigner «le point de marque» elle fut bien embarrassée, mais pas longtemps: «Comment! tu ne sais pas encore faire le point de marque, à ton âge?» s’indigna-t-elle. Et la petiote de répondre en zézayant: «Non, mademoiselle.» Alors, avisant une enfant plus grande qui marquait avec entrain, elle lui dit négligemment: «Allons, toi, montre à la petite paresseuse comment on fait le point de marque! Moi, je n’ai pas le temps!»

Quelquefois, le dimanche, on allait en soirée chez une amie de sa mère, où se réunissaient des artistes comme Félicien David, Joseph Kelm, l’auteur de Fallait pas qu’il y aille, l’architecte Frantz Jourdain, et d’autres encore qui constituaient une sorte de cercle artiste, quelque chose comme un Chat Noir mondain, où étaient fort goûtées ses qualités de spontanéité, d’esprit, de naturel et de gaieté. Elle chantait des chansonnettes du temps, pleines de sous-entendus croustillants, qu’elle soulignait, sans y rien comprendre, d’œillades et de sourires à mourir de rire!

Son goût pour le théâtre s’augmentait de ses succès d’enfant. Elle roulait ses projets dans sa tête! Elle voulait décidément être «actrice». Elle voulait, comme celles qu’elle avait vues, faire pleurer des salles entières et acclamer son héroïsme de mère ou de fiancée persécutée.

La querelle commença entre la mère et la fille, éternelle et vaine querelle qui finit toujours par la victoire de celle qui veut. En attendant, c’était la lutte journalière. Mme Réju poussait aux diplômes:

«Quand une carrière honorable s’offre à vous, répétait-elle (pense donc! 40 francs et le déjeuner!), on n’a pas le droit de faire de sa mère, une mère d’actrice!...»

Oh! ce mot dédaigneux de «mère d’actrice», Réjane après vingt-cinq ans passés, l’a encore sur le cœur. Et, de temps en temps, sa seule vengeance c’est de le répéter à son auteur à présent subjuguée par les triomphes de la petite rebelle.

Un soir, en revenant de la rive gauche avec sa mère, Gabrielle Réju aperçoit à la porte des artistes du Théâtre-Français, un rassemblement. Les deux femmes s’approchent et s’informent: c’était la représentation d’adieux de Regnier; des admirateurs l’attendaient à la sortie pour lui faire une ovation. La petite veut demeurer «pour voir M. Regnier!» Elle ne l’avait jamais entendu jouer, mais son nom était venu jusqu’à elle comme celui d’un grand artiste, probe et honnête, celui du maître rêvé. Elle vit bientôt s’avancer entre les deux rangs de curieux accompagné d’une dame à cheveux blancs, un petit vieillard rasé et vénérable, qui monta en voiture, l’air modeste et confus. Puis la vision disparut, mais jamais ne s’effaça de sa mémoire...

Une année se passa encore en luttes continuelles. Une amie de Mme Réju, Angelo, artiste charmante et bonne, qui continua plus tard à s’intéresser à l’enfant, apprend que celle-ci veut devenir artiste, et l’opposition de sa mère. Elle cherche un moyen d’apaiser le conflit. Elle dit qu’il faudra la marier jeune, et s’offre à lui constituer une dot de 10.000 francs. Mais Réjane refuse de penser à ces choses lointaines. Et elle continue à lutter.

Finalement, la résistance maternelle fut vaincue.

Mais comment procéderait-on?

La dame du palier était revenue à Paris, après la guerre. Mise au courant de la volonté irrésistible de l’enfant, elle donne le conseil de la faire entrer au Conservatoire. Elle connaît justement le fils de Jules Simon, alors ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. Par cet intermédiaire inattendu, voilà la jeune Gabrielle en rapports avec ce même Charles Simon, qui, vingt-huit ans après, écrira pour elle avec son ami Pierre Berton, la Zaza, dont elle fait un triomphe. Charles Simon est intimement lié avec la famille Regnier. La petite ira donc voir le vieux maître. Regnier la reçoit avec affabilité, mais tente de la dissuader. En vain! L’enfant résiste avec tant de fermeté, montre une résolution si ardente qu’il consent à la prendre, comme auditrice, pendant deux mois.

«Mais si, ce temps écoulé, je m’aperçois que vos efforts sont inutiles et que vous n’avez pas d’avenir, promettez-moi de me croire et de m’obéir?... Me donnez-vous votre parole?»

La petite hésita... Donner sa parole, pour elle, était déjà chose grave. Elle se fait préciser les conditions du contrat:

«Alors, insiste-t-elle, si dans deux mois vous me dites de ne pas continuer, je ne devrai jamais, jamais, faire de théâtre?

—Jamais!» affirma le vieux comédien.

Mais elle, sure d’avance, convaincue de la réussite, promit.

Et, comme elle grasseyait horriblement, elle se mit, en attendant, sur le conseil de Regnier, à faire durant des heures les te de, te de, rrre, rrre, de la méthode. Si bien qu’au bout de trois mois Regnier put lui dire, en l’entendant parler:

«C’est parfait. Vous grasseyez beaucoup plus qu’avant!...»

N’importe, elle entra. Regnier écrivit à Charles Simon cette lettre que Réjane conserve comme la prunelle de ses yeux:

Château de Sol-Juif,
Canton de Saint-Pierre-lès-Nemours
(Seine-et-Marne)

Je ne puis, mon cher Charles, que vous répéter ce que j’ai déjà dit à Mlle Réju: que je la prendrai comme élève à la rentrée des classes, à moins qu’il ne s’élève entre cette époque et ma promesse un de ces obstacles dont tout le bon vouloir du monde ne peut triompher, et que rien, absolument rien ne me fait prévoir.

Est-ce assez net, et êtes-vous content?

Vous me le direz la semaine prochaine. Je serai de retour à Paris dimanche soir.

A vous,

Regnier.

A la rentrée, elle passe l’examen d’admission dans le rôle d’Henriette, des Femmes savantes, et on l’admet.

La voilà donc embarquée et pour toujours, sur sa galère glorieuse.

Elle suit assidûment le cours de Regnier. Au Conservatoire, elle se trouve avec Jeanne Samary, Maria Legault, Marie Kolb, MM. Achard, Truffier, Marais, Dermez, Villain, Davrigny, Kéraval, Albert Carré! Comme elle entend travailler sérieusement elle ne se contente pas des leçons de l’école, et le pauvre ménage se saigne aux quatre veines pour prendre une dizaine de cachets à 10 francs pour des leçons particulières que donnait Regnier dans son appartement de la rue d’Aumale. Quand elle eut épuisé ses dix premiers cachets, elle en prit dix autres. Mais, un jour Regnier lui dit:

«Tu as tes cachets?

—Oui.

—Donne-les-moi.»

Et il les déchira, en ajoutant:

«Quand on a affaire à un tempérament d’artiste tel que le tien, on ne fait pas payer ses leçons.»

Ce fut là la sanction du vieux maître à la convention conclue entre lui et son élève lors de leur première entrevue: au lieu de l’empêcher de continuer, il entendait la mener lui-même gratuitement jusqu’au bout de ses études. Au mois de janvier 1873 (il y avait donc deux mois qu’elle suivait les cours du Conservatoire), on fit passer à tous les nouveaux élèves un examen d’élimination. Comme on était forcé d’en recevoir beaucoup en octobre grâce aux innombrables recommandations qui assaillaient les professeurs et le jury, on employait ce système d’épuration à la rentrée de janvier. Gabrielle Réju subit l’examen comme tout le monde. C’est dans le rôle d’Agnès qu’on la jugea, un de ces rôles d’ingénue pas du tout faits pour elle. Elle portait une petite robe courte serrée à la taille par une ceinture à boucle de nacre. Elle n’était pas d’une beauté frappante. Et même sa grâce et le charme malicieux de la physionomie n’étaient encore qu’en formation: elle se trouvait à l’âge ingrat des fillettes. A côté d’elle, au contraire, concourait une superbe fille, Julia Rochefort, qui conquit le jury, et dont la figure, n’ayant rien de scénique, devint—chose curieuse—impossible à la scène quelques années après. Toujours est-il qu’Édouard Thierry, alors directeur de la Comédie-Française, et qui faisait partie du jury, se pencha à l’oreille de Regnier et lui dit sur un ton un peu dégoûté:

«Est-ce que nous la gardons, celle-là?

—Oui, répondit Regnier, elle est de ma classe, et j’y tiens.»

L’année scolaire s’écoule. Arrive la période des concours. Mais il fallait passer l’examen préalable. Regnier avait choisi pour elle: l’Intrigue épistolaire. Édouard Thierry ne la reconnut pas, et il dit à Regnier:

«Elle est charmante, cette enfant! C’est l’espoir du concours!»

Alors le professeur se penchant à son tour à l’oreille du directeur de la Comédie-Française comme celui-ci avait fait huit mois auparavant, lui dit sur le même ton, sans enthousiasme:

«Alors, nous la gardons, celle-là?»

C’est dans cette même scène de l’Intrigue épistolaire qu’elle obtint sa première récompense, un premier accessit, en août 1873.

Il faut entendre raconter à Réjane l’histoire de la toilette de son premier concours!

Regnier s’y intéressait beaucoup. Il lui avait demandé:

«Comment seras-tu habillée?

—Très bien. C’est ma mère qui se charge de tout faire elle-même.

—A-t-elle du goût, ta mère?

—Beaucoup.»

«Seulement, je ne lui disais pas que nous avions dépensé dix francs juste en tout! Je revois ma petite robe courte, en tarlatane blanche, avec des bretelles en tarlatane aussi. L’étoffe coûtait neuf sous le mètre. On l’avait mouillée pour l’assouplir. Quelles chaussures portais-je? Je ne sais plus. Sans doute d’anciennes bottines en lasting recouvertes à neuf. Quant à mes gants, c’est Mme Regnier qui me les avait offerts. Regnier me dit: «Je veux tout de même voir, avant, comment tu seras habillée. J’irai chez toi à neuf heures. Mais comme je désire recevoir une impression d’ensemble, tu ouvriras la porte d’un seul coup, en disant: «Me voilà!» En effet, Regnier arriva à neuf heures. Il s’assit seul dans notre petit salon, et de derrière la porte je lui demandai s’il était prêt: «J’y suis, ma Minette, tu peux entrer.» J’entrai en coup de vent, radieuse dans ma tarlatane. Le brave homme eut bien garde de rien critiquer, et se contenta de me dire: «Tu es charmante, ma Minette, charmante!» On débattit la question de savoir si je mettrais ou non un médaillon autour du cou. J’en avais un en fer forgé, mon seul bijou. Finalement on se résolut à me le mettre parce que cela m’engraissait! Je plantai naturellement du jasmin dans mes cheveux, car ma mère adorait cette fleur qui remplaçait pour elle tous les piquets de plumes et tous les rubans du monde!»

Cette année-là, Mlle Legault avait obtenu son premier prix de comédie, et était engagée à la Comédie-Française. Son départ du Conservatoire laissait vacante une bourse de douze cents francs. Les économies du petit ménage Réju à la fin absorbées, et le dur problème de la vie se posant devant l’année d’études qui restait à accomplir, Regnier promit de tenter d’obtenir la bourse pour son élève préférée. Et comme il devait s’écouler deux mois jusqu’à la rentrée des classes, il s’agissait de l’obtenir tout de suite pour profiter de ces deux mois de subvention. Deux cents francs, une fortune! Les professeurs n’ont pas le droit de faire connaître eux-mêmes à leurs élèves les faveurs dont elles sont l’objet: c’est l’administration qui se réserve ce soin. Mais la jeune Gabrielle insista tant pour «savoir» le jour même, que Regnier le lui promit: «Seulement, je ne pourrai pas te parler! lui dit-il. Tu te tiendras sous la porte cochère, après le concours. Si c’est oui, je me gratterai le nez.» Elle attendit donc accompagnée de sa mère, avec quelle impatience! la sortie des membres du jury. Soudain, ils apparurent. Ce fut d’abord Legouvé, qui se pressa le nez avec insistance, ce fut ensuite Beauplan qui fit le même jeu de scène, puis Ambroise Thomas qui se frottait éperdument les narines... Elle ne comprenait rien à cette procession de nez en démangeaison, ne pouvant pas croire que toutes ces démonstrations étaient pour elle et sa bourse! Enfin Regnier parut à son tour, et, en souriant, se gratta légèrement le nez du bout de son index! La joie de Gabrielle fut sans bornes. A son âge et pour les natures ardentes comme la sienne, toutes les réussites sont d’immenses bonheurs.

Dans son feuilleton qui suivit le concours, M. Sarcey écrivait:

Le soir même du concours, je dînais avec un des auteurs dramatiques les plus en vogue de ce temps.

«Je vous attendais, me dit-il. Il me faut pour une pièce qu’on va bientôt jouer une petite fille qui ait de l’esprit et du mordant; me rapportez-vous du Conservatoire?

—Dame! tout de même. C’est une enfant de quinze ans; elle a une de ces petites frimousses spirituelles qui sentent leur Parisienne d’une lieue. Elle se nomme d’un bien vilain nom qu’elle changera pour entrer au théâtre: Réju, élève de Regnier, et le diable au corps. Si celle-là ne fait pas son chemin je serai bien attrapé. Si j’étais directeur, je l’engagerais tout de suite. Mais comme je suis critique, je l’engagerai tout simplement à achever ses études. A son âge on doit avoir de hautes ambitions; le meilleur moyen de primer dans un théâtre de genre, c’est d’avoir visé la Comédie-Française.

—Vous parlez comme un livre!» me répondit Meilhac.

Tiens? son nom vient de m’échapper. Mais je ne m’en dédis pas: tout ce qu’il y a d’ingénues-comiques en disponibilité va tomber chez lui pour demander son rôle; et je rirais bien dans ma vieille barbe. Elle est charmante, cette jolie et piquante jeune fille, et je suis bien aise qu’on lui ait, malgré sa grande jeunesse, donné un premier accessit.

En ce temps-là, Réjane donnait des leçons à son tour! Pour l’aider à vivre, on lui avait trouvé deux sœurs, jeunes filles bordelaises douées d’un fort accent gascon. Il s’agissait de rectifier cet accent pour leur apprendre le Passant. Elles disaient «le Passaing» et «Voulez-vous un peu de brioche, té?» A neuf heures, tous les jours, et par tous les temps, elle se rendait au domicile des deux sœurs et faisait de son mieux... Un matin, en passant devant une église, elle vit un rassemblement, des quantités de fleurs, tout un apparat. Les gens de l’omnibus s’enquirent, et un homme qui venait de lire le journal dit: «C’est une actrice qu’on enterre, c’est Desclée...» Réjane se leva, comme pour descendre de la voiture, mais elle réfléchit qu’on l’attendait pour sa leçon, qu’elle en avait besoin, et elle se rassit en faisant un long signe de croix... C’est ainsi qu’elle adressa son dernier adieu à la grande artiste de qui elle devait par la suite procéder. A cette époque, Réjane avait vu Desclée trois ou quatre fois, dans Froufrou, dans la Princesse Georges, dans le Demi-Monde, dans la Femme de Claude. Et elle s’était dit, en la voyant: «C’est ça, le théâtre!»

Au cours de cette dernière année de Conservatoire, Réjane connut une des plus grandes joies de sa vie. Un matin Regnier lui fait dire, pendant une leçon à la classe, la Fille d’Honneur, une poésie qu’elle avait entendue rabâcher cent fois à Mlle Baretta, et qu’elle savait ainsi par cœur. Réjane tremblait, car ses deux élèves bordelaises assistaient au cours comme auditrices, et le professeur, très sévère, arrêtait les élèves à chaque seconde et les faisait répéter jusqu’à l’inflexion juste. Mais il la laissa aller jusqu’au bout, sans l’interrompre une seule fois. Elle, ne comprenant rien à cette bienveillance inaccoutumée, se demandait: «Mon Dieu! que va-t-il dire à la fin?...» Lui, tranquillement, sur le ton qu’on emploie pour annoncer une chose fatale, contre laquelle il n’y a pas à lutter, prononça ces simples mots: «C’est très bien, ma petite, descends, tu seras une grande artiste...» Ah! l’artiste, depuis lors, eut l’occasion de signer bien des engagements splendides, elle goûta la joie de bien des triomphes, reçut les félicitations des souverains dans leurs palais, mais jamais les émotions ressenties depuis n’eurent la qualité et l’intensité de celle-là!

Talbot était encore directeur du petit théâtre de la Tour-d’Auvergne. Il attirait là, le dimanche, les jeunes élèves du Conservatoire pour un cachet de cinq francs. Naturellement Réjane y accompagnait ses camarades dès sa première année d’études. Elle avait même joué les Deux Timides avec Albert Carré, dont l’accent lourd et un peu pâteux faisait la joie des autres, et qui jouait vraiment très mal. Il tenait dans cette pièce le rôle du père de Réjane. «Au beau milieu de l’action—c’est Réjane qui raconte,—je le vois encore, assis devant une table, il cherche son mouchoir, le porte à son nez, et s’arrête d’écrire la lettre qu’il venait de commencer. Il saignait du nez! Il n’hésite pas, il se lève, quitte la scène et me plante là, tranquillement. Notez que c’était la première fois que je me trouvais devant un public. Qu’est-ce que je vais devenir, seule, là, sur ce plancher, sans réplique? Faut-il que je m’en aille? Faut-il que je reste? Va-t-il revenir? Mme Doche se trouvait justement dans l’avant-scène. Éperdue, je la regarde, comme la femme qui a créé la Dame aux Camélias, et mes yeux suppliants lui demandent un miracle. Elle me fait signe comme elle peut, et voyez si c’est commode quand on est assis dans une loge—me fait signe de m’asseoir! Par miracle, en effet, je comprends. Je comprends et je m’assieds... Mais une fois là, que vais-je faire? Les mêmes problèmes s’agitent dans ma cervelle. J’entends du vacarme dans la coulisse. Des gens me crient: «Mais sortez donc!» Comme c’est facile de sortir quand on n’a pas de mot de sortie! D’ailleurs d’autres voix m’arrivent: «Il ne saigne plus. Il va rentrer.» J’attends toujours.

»Décidément que vais-je faire devant cette table? J’aperçois la plume et le papier. J’ai une inspiration du ciel. Je saisis la plume de l’air le plus naturel du monde, et je me mets à achever la lettre commencée par Carré, au milieu des applaudissements de la salle qui a tout compris. Le «saigneur» revient enfin et la pièce peut finir.»

On allait aussi quelquefois le dimanche jouer dans la banlieue de Paris. On poussait jusqu’à Versailles, Mantes ou Chartres. Et c’est un jour, à Chartres, qu’on jouait les Paysans Lorrains, que le nom de «Réjane» parut pour la première fois sur une affiche. Jusque-là elle s’appelait Réju. Et tout le monde se mit d’accord pour lui conseiller de changer de nom, depuis Alexandre Dumas jusqu’à ses camarades. On avait cherché à conserver quelque chose du nom, et on hésitait entre Régille, Réjalle, Réjolle, quand un matin, à la classe, elle trouva soudain: «Tiens, Réjane, pourquoi pas Réjane?»

Ballande donnait en ce temps-là à la Porte-Saint-Martin, des matinées-conférences. Comme Talbot, il recourait aux jeunes élèves du Conservatoire, mais, au lieu de cinq francs, il les payait dix francs. Aussi ces représentations étaient-elles recherchées. Réjane y joua un jour dans le Dépit amoureux, qu’on donnait en cinq actes, le rôle travesti d’Ascanio, rôle obscur et même incompréhensible qu’on supprime d’ordinaire. Mais elle y fut mal notée: Ballande lui avait fait répéter les saluts, avec un chapeau melon qu’elle mettait sous son bras après les grands gestes à plumeau en usage au XVIIe siècle. Ce chapeau melon était très bombé; aussi la jour de la représentation quand elle eut à faire les mêmes gestes et qu’elle essaya de serrer son chapeau plat sous son bras, il était déjà loin derrière elle.

Une deuxième tentative faite par Ballande fut moins heureuse encore, Réjane tenait un rôle dans les Ménechmes. Elle attendait dans le foyer. Tout à coup on lui crie: «C’est à vous!» Elle se met à courir, enfile un escalier, le descend, et se trouve sur... le trottoir de la rue de Bondy! Elle s’était trompée de chemin! Quand elle remonta, après cinq minutes de recherches, vous devinez comment elle fut reçue.

Le concours de 1874 arriva.

Ses camarades, son professeur, se disaient sûrs de son premier prix. Elle avait choisi, ou plutôt Regnier avait choisi pour elle une scène de Roxelane, des Trois Sultanes. Mme Angelo, toujours prête à lui rendre service, s’était chargée de l’habiller. «Tu n’auras pas une robe de mille francs, lui dit-elle, car on te sait pauvre, et il ne faut pas qu’on te prenne pour ce que tu n’es pas!» Néanmoins elle lui commanda sa toilette chez Laferrière. C’était encore une robe de tarlatane blanche, comme l’année précédente. Mais de quelle façon! Elle mit naturellement du jasmin dans ses cheveux et constata qu’elle en avait créé la mode, car presque toutes ses camarades s’étaient fleuries de jasmin, comme elle avait fait à son premier concours.

La scène des Trois Sultanes n’avait pas beaucoup réussi, et elle se sentait grand’peur. Par bonheur, elle devait donner la réplique à son camarade Davrigny dans la Jeunesse, d’Emile Augier. Dans la pièce, les deux jeunes gens se rencontrent à la fontaine. Le jeune homme dit: «Cyprienne!» Elle répond simplement: «Ah! mon Dieu!» Mais ses yeux s’emplissent de larmes, sa gorge se serre, et l’accent qu’elle met dans cette exclamation est tel, que la salle entière éclate en applaudissements. Ce début la remonta, et, rassurée, elle joua la scène avec un succès d’émotion considérable. De sorte que, poussée jusqu’à présent vers les soubrettes et les coquettes gaies, elle eut ce jour-là, et par hasard, la révélation de son don dramatique.

On ne lui décerna pourtant qu’un second prix, qu’elle partagea avec Jeanne Samary.

Son professeur Regnier n’avait pas eu la patience d’attendre la fin du concours. Il l’entendit jouer sa scène et s’en alla en disant: «C’est le premier prix, sûr! Et tu viendras me l’annoncer chez moi, tout à l’heure.» Regnier l’attendait, en effet, en haut de son escalier. Aussitôt qu’il l’aperçut, il lui cria:

«Eh bien?

—Je ne l’ai pas, monsieur! Le second seulement.»

Et le vieux maître, tout pâle, frémissant de colère, lâcha:

«Ah! les malfaiteurs!...»

La Presse du lendemain est encore bien instructive à consulter.

Sarcey a suivi Réjane. Il la retrouve avec son second prix et il dit:

J’avoue que, pour ma part, j’aurais volontiers attribué à Mlle Réjane un premier prix. Il me semble qu’elle l’avait mérité. Mais le jury se décide souvent par des motifs extrinsèques et secrets, où il ne nous est pas permis de pénétrer. Un premier prix donne droit d’entrée à la Comédie-Française, et le jury ne croyait point que Mlle Réjane avec sa petite figure éveillée, convînt au vaste cadre de la maison de Molière. Voilà qui est bien; mais le second prix, qu’on lui a décerné, autorise le directeur de l’Odéon à la prendre dans sa troupe, et cette perspective seule aurait dû suffire pour détourner le jury de son idée... Que fera Mlle Réjane à l’Odéon? Elle montrera ses jambes dans la Jeunesse de Louis XIV que l’on va reprendre au début de la saison. Voilà un beau venez-y voir! Il faut qu’elle aille ou au Vaudeville ou au Gymnase. C’est là qu’elle se formera, c’est là qu’elle apprendra son métier, qu’on jugera de ce qu’elle est capable de faire, qu’elle se préparera à la Comédie-Française si elle y doit jamais entrer...

... Qu’elle a d’esprit dans le regard et dans le sourire avec ses petits yeux perçants et malins, avec sa petite mine en avant, elle vous a un air si futé qu’on se sent égayé rien qu’à la voir.

Sa bienvenue au jour, lui rit dans tous les yeux.

Et il répète encore:

Je serai bien surpris si elle ne fait pas son chemin.

Voilà Réjane hors de l’école. Sa vraie carrière va commencer.

Où ira-t-elle?

Avant la fin du Conservatoire, M. Duquesnel, alors directeur de l’Odéon, lui avait proposé d’y aller jouer la Jeunesse de Louis XIV, et le regretté M. Carvalho lui ouvrait le Vaudeville. Mais elle refusa, désireuse de finir ses études régulières. Le Gymnase la guettait également. Elle se décida pour le Vaudeville et signa, avec les nouveaux directeurs, un engagement conditionnel. Si l’Odéon, comme c’était son droit, ne la réclamait pas, elle débuterait au boulevard. A l’Odéon, on lui offrait 150 francs par mois, au Vaudeville c’était 4.000 francs par an et les costumes. Elle souhaitait donc ardemment que l’Odéon l’oubliât. Il paraissait l’oublier, en effet. L’ouverture d’octobre arriva. Sa situation n’était toujours pas réglée. Elle alla au Ministère des Beaux-Arts. Elle retrouva là le secrétaire du Ministre, qui l’avait vivement complimentée lors du concours. Elle lui exposa son cas et ses angoisses, et obtint une lettre du Ministre qui la dégageait de l’Odéon. Il ne restait d’ailleurs plus que deux jours de délai pour qu’elle fût légalement libérée. Mais, prévenu sans doute, M. Duquesnel, avant l’expiration de ce délai, envoya à Réjane un bulletin de répétition pour la Jeunesse de Louis XIV. La débutante, qui aimait déjà les choses bien faites, se rendit à l’Odéon et fut reçue par le directeur qui lui dit:

«Eh bien! nous répétons demain à une heure.

—Il n’y a qu’un obstacle à cela, répondit Réjane, c’est que j’ai demain à la même heure, une répétition au Vaudeville...» Ce n’était pas vrai, mais, nous venons de le dire, elle aimait les choses bien faites... Explication. M. Duquesnel avait entre les mains une lettre du directeur des Beaux-Arts, l’autorisant à réclamer le second prix pour l’Odéon. «C’est que j’ai aussi une lettre qui me dégage, objecta-t-elle tranquillement; elle n’est pas du directeur des Beaux-Arts, c’est vrai, mais elle est du Ministre... Voyez plutôt...» Et elle sortit sa lettre, qu’elle lui montra de loin, sans lui permettre de la toucher...

Ce fut toute une affaire. M. Duquesnel se plaignit, et on lui accorda des compensations pour le dédommager.

«De sorte que, dit Réjane lorsqu’elle raconte cette anecdote, si l’Odéon aujourd’hui a des fauteuils en velours, c’est à moi qu’il le doit!»

*
* *

Ici se place un chapitre charmant de la jeunesse de Réjane: ce sont ses rapports avec son grand professeur Regnier. Elle a conservé soigneusement les lettres qu’il lui a écrites, et nous avons pu retrouver, grâce à l’obligeance de Mme Alexandre Dumas, quelques-unes des lettres de Réjane. On verra, d’un côté, quelle confiance, quelle naïveté et quelle reconnaissance; de l’autre, quelle sagesse, quelle intelligence, quelle bonté, quelle noblesse d’âme.

L’anniversaire de Regnier tombait le 1er avril. Tous les ans, sans jamais l’oublier, Réjane écrivait le 31 mars à son professeur, et lui envoyait son petit souvenir. Regnier répondait:

1er avril 1875.

Est-ce que tu dois me faire des cadeaux, mon enfant! En ai-je besoin pour être assuré de ton affection? Suis donc mieux mes conseils, chère fillette, garde ton argent, et ne songe à me donner jamais que ton amitié. C’est le seul présent que je veuille de toi et le seul aussi, je t’en préviens, que j’accepterai à l’avenir.

Tu désires pouvoir encore fêter longtemps l’anniversaire de ma naissance, je le désire aussi pour toi, tu n’aurais jamais de meilleur ami, de meilleur conseiller, et personne, sauf ta mère, qui s’intéresse davantage à ton bonheur.

Je te remercie néanmoins, et t’embrasse de tout mon cœur.

Ton vieux ami,
Regnier.

Réjane était allée en voyage, l’été. A son retour, elle écrivait:

Lundi, 23 août 1875.

Mon bon Maître,

Je suis de retour de la mer depuis quelques jours, j’espère avoir retrouvé à Scheveningen la santé qui depuis quelques mois semblait me faire défaut. J’ai suivi vos conseils et suis allée visiter La Haye, Rotterdam, Amsterdam, et enfin Anvers; que de chefs-d’œuvre, et comme j’aurais été heureuse de vous voir à ce moment-là, pour vous communiquer mes impressions; jamais je n’oublierai tout ce que j’ai vu, et il me tarde d’être près de vous pour causer de toutes ces merveilles.

M. Coquelin est venu nous lire Madame Lili avec sa verve et son esprit habituels; mais je suis bien embarrassée sans vous, mon bon Maître, et pourtant je vous sais si fatigué que je n’ose pas vous demander de me sacrifier quelques heures d’un repos dont vous avez tant besoin.

Nous répétons tous les jours environ de une heure à trois heures; si vous avez un instant, je compte sur votre bonté habituelle pour ne pas oublier votre bien dévouée et bien reconnaissante élève.

Merci à l’avance et pardon, mon bon Maître, pour tout mon bavardage.

Gabrielle Réjane.

Regnier lui répondait le lendemain:

24 août 1875.

Je suis heureux, ma bien chère petite, des bonnes nouvelles que tu me donnes de ta santé. Soigne-la bien, combats ta nature anémique par un exercice quotidien et sans fatigue, par de la viande rôtie un peu saignante et par un peu de bon vin.

Ton voyage t’a donc plu?—J’étais sûr de tes impressions; recherches-en toujours de pareilles, ton esprit, tes idées, ton goût, ton talent s’en trouveront bien. Fréquente nos musées, émoustille ton cerveau, lis beaucoup, écris même; c’est le régime intellectuel que je te conseille et qui sera aussi profitable à ton âme que l’autre peut être à ta gentille argile.

Pourquoi n’a-t-on pu retarder la mise à l’étude de ta pièce nouvelle? A partir du 15 du mois prochain, je me serai ressaisi, je serai libre, et j’aurais eu plaisir à te faire étudier ton rôle. En ce moment on m’accable de travail en raison de mon prochain départ, et j’ai peu de moments à moi. N’importe, j’en trouverai pour toi, mais il faut que tu m’aides un peu.

Veux-tu samedi, à 10 h. 1/2, venir au Théâtre-Français?—Est-ce une heure possible pour toi?

Réponds-moi. En tout cas, je te consacrerai ma matinée de dimanche prochain. Tu viendras à Saint-Cloud; vous y déjeunerez si ta mère le veut, et nous travaillerons à fond.

Adieu, ma chère enfant, je t’embrasse et t’aime bien.

Ton ami,
Regnier.

Dans un post-scriptum, il ajoutait:

Retiens qu’il n’y a jamais eu d’accent sur mon nom.

Engagée pour deux années au théâtre du Vaudeville, elle y débute, le 25 mars 1875 (si on peut appeler cela un début), dans la Revue des Deux-Mondes, où elle jouait le rôle du Prologue, et où elle passa naturellement inaperçue.

Son nom se trouve ensuite dans la distribution de la reprise de Fanny Lear (24 avril 1875), de Meilhac et Halévy, et dans Vaudeville’s Hotel, pochade-revue en un acte, du 5 juin 1875; les journaux se taisent encore.

Sa première création date du 4 septembre 1875, dans Madame Lili, un acte en vers de Marc Monnier, qu’elle joua avec Dieudonné, Boisselot et Mme Alexis. Ce fut aussi son premier succès. Sarcey, dans le Temps, écrit d’elle:

Mademoiselle Réjane est charmante de malice, d’ingénuité et de tendresse. Cette jolie et piquante fille a de l’esprit jusqu’au bout des ongles. Quel bonheur qu’elle ne chante pas! Si elle avait de la voix, l’opérette nous la dévorerait.

Son nom paraît successivement sur presque toutes les affiches de l’année: le 16 novembre 1875, dans Midi à quatorze heures, un acte de M. Théodore Barrière; le 25 décembre, dans Renaudin de Caen, vaudeville de Duvert et Lauzanne; le 26 décembre, dans la Corde sensible, un acte de Clairville et Thiboust, où Albert Carré, si mauvais comédien, jouait Califourchon; le 10 avril 1876, dans le Verglas, un acte du peintre Vibert; le 10 avril 1876, dans le Premier Tapis, un acte de Decourcelle et Busnach; le 17 avril, dans les Dominos Roses, trois actes de Delacour et Hennequin; le 21 novembre 1876, dans Perfide comme l’Onde, un acte d’Octave Gastineau; le 13 décembre, dans le Passé, un acte de Mme Pauline Thys, et Nos Alliées, trois actes de Pol Moreau.

C’est le lendemain du Verglas que son maître lui écrivait cette lettre si jolie et si probe:

137, rue de Rome, 11 avril 1876.

Tu as lieu d’être contente de la soirée d’hier, ma chère enfant, et tes succès vont croissants. Le rôle que tu joues dans le Verglas aurait peut-être demandé une actrice plus mûre que toi, mais il n’est pas mauvais d’avoir à s’essayer de bonne heure dans des caractères qui dépassent nos années, et de s’habituer à la tenue et au style qu’ils réclament. Sous ce point de vue-là, tu feras bien, sans exagération, de viser aux grandes manières, sois dame et non pas petite fille, que ton maintien ait bon air, surveille ta tenue et parle sans négligence aucune.

Ton rôle étant meilleur, ton succès a été plus vif dans la seconde pièce, et j’ai été véritablement étonné de ton chant. Tu feras bien de cultiver ce côté de talent que je ne te connaissais pas, il peut être pour toi d’un grand avantage. Ne néglige rien, il passe vite le temps où l’on peut acquérir, et crois-moi, crois-moi, crois-moi. Tiens-toi par l’étude et le travail, en dehors du chic et de la ficelle, et laisse-moi te répéter encore que c’est par le simple et le vrai qu’on arrive à l’effet véritable. Bref, j’ai été très content de toi hier. Continue, cela va bien... Mais surveille ta tenue, ne te déhanche pas tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, n’avale pas tes syllabes et tes mots. Articule tout sans affectation, mais aussi sans négligence.

Je t’embrasse.

Ton ami,
Regnier.

Dans le Premier Tapis, Offenbach l’avait entendue chanter un petit air de Lecocq intercalé; sa voix était claire et charmante, et elle phrasait à ravir, comme Regnier le lui dit. Le lendemain, le maëstro la fait venir et lui offre 20,000 francs par an si elle veut signer un engagement aux Variétés pour un rôle qu’il écrira pour elle. Comme elle était engagée au Vaudeville, elle ne se laissa pas tenter, mais il a tenu à un fil peut-être que Réjane ne devînt divette!

Son maître l’a vue aussi dans Perfide comme l’Onde, un acte de M. Octave Gastineau, qu’elle créait; et il lui écrit:

137, rue de Rome, 26 novembre 1876.

Il m’a semblé, mon enfant, que tes yeux, hier, me cherchaient dans l’avant-scène que tu m’avais envoyée; j’étais à l’orchestre, où j’étais descendu pour te mieux voir,—et je t’ai bien vue. Perfide comme l’Onde n’est pas une pièce d’une grande force, néanmoins elle renferme une idée suffisante pour un petit acte, et elle est bien conduite. Tu es très gentille, très amusante dans ton rôle, et je pense qu’il t’en vaudra d’autres dans un emploi où la faveur du public semble te porter.

Tu es comédienne et tu viens de le bien prouver. Mais quelle que soit l’excentricité des rôles que l’on te confiera, tiens toujours à y être distinguée. J’ai été un peu effrayé du ton des jeunes filles que j’ai vues hier,—ceci bien entre nous deux,—ne te laisse pas gagner par le laisser-aller de la tenue et de la prononciation. Parle bien à ton interlocuteur, et quand tes yeux regardent la salle, qu’ils voient dans le vide et ne s’adressent jamais à personne. Tu sais encore éviter ce défaut, que l’exemple ne t’y entraîne pas: reste vraie. Bref, tu as bien joué, on t’a applaudie, et tu méritais de l’être. Reçois donc tous mes compliments et l’embrassade de

Ton ami,
Regnier.

Désormais, sa correspondance avec Regnier suivra les événements de sa carrière.

Elle avait signé un nouvel engagement à 9,000 francs par an au Vaudeville, malgré sa mère, qui ne voulait pas démordre de 9,600 francs. Les pourparlers eussent même été rompus si Réjane, à l’insu de sa mère, n’avait promis aux directeurs de leur rembourser, sur ses appointements, les 600 francs du litige.

«J’économisai sur le cresson, raconte-t-elle drôlement, au lieu de deux bottes à trois sous, j’en prenais deux pour cinq sous! Je fourrais de temps en temps cinquante centimes dans mes bottines. Et un beau jour j’apportai aux directeurs 150 francs péniblement amassés. Il faut dire, à leur honneur, qu’ils les refusèrent. Mais ma mère n’en a jamais rien su. Et, quelquefois voulant m’écraser de sa supériorité de femme forte, elle me dit encore: «Hein, sans moi, tu ne les aurais pas eus, tes 600 francs!»

Pendant l’été de 1877, elle apprend Pierre, quatre actes de Cormon et Beauplan, qu’elle doit jouer à côté de Mme Doche. Elle a peur. D’Abbeville, où elle est en tournée, elle écrit, le 3 août, à Regnier: «... Si vous pouviez me donner une heure pour le troisième acte de Pierre; plus le moment approche, plus je redoute cet acte, qui est tout sentiment. Si je ne me sens pas soutenue par vos bons conseils, mon cher Maître, je ne réponds plus de rien...»

Regnier lui répond en se mettant à sa disposition et lui lance cette boutade à propos de ses lettres, qu’elle parfumait trop au gré du vieux comédien:

Mon désir le plus vif est de t’aider dans ton travail...

Est-il donc si nécessaire que tu ailles à la Bourboule, alors que tu n’y resteras que quinze jours à peine? ce temps me paraît bien court pour un traitement sérieux. Ne pourrais-tu recourir tout simplement aux eaux d’Enghien?

Consulte un peu là-dessus ton médecin. Demande-lui donc aussi, par occasion, si c’est une bonne chose pour tes nerfs que cette abominable odeur musquée ou ambrée qui parfume tes lettres dont s’imprègne toute ton organisation. Les odeurs sont sans doute agréables, mais encore faut-il du choix.

Adieu, je t’embrasse et t’aime bien.

Regnier.

Le soir de la première arriva (5 septembre 1877). Ce fut un gros succès pour la débutante. Aussitôt après la représentation, ne se tenant pas de joie débordante, elle écrit à son maître cette lettre enthousiaste:

Mercredi soir, minuit et demi.

Mon bon Maître,

Je viens de remporter un grand succès, et je ne veux pas m’endormir avant de vous remercier, vous à qui je le dois; je n’ai jamais été heureuse comme ce soir, et je crois que mon affection pour vous augmenterait encore si cela était possible. Une seule chose troublait ma joie, c’était de ne pas vous savoir là pour vous récompenser de toutes vos peines. A chaque applaudissement, je pensais à vous, mon cher Maître, qui m’avez donné votre temps, qui m’avez assuré mon avenir. Jamais affection n’a été plus profonde, jamais reconnaissance n’a été plus sincère, croyez-le bien, mon bon Maître. Sans vous je ne serais rien, et depuis deux heures on me dit que je suis une artiste. Avec vous je laisse parler mon cœur. Vous ne pouvez vous figurer tout ce que renferme ce mot: artiste, pour une petite fille qui, hier encore, doutait de l’avenir, et qui avait besoin de relire vos lettres pour se donner du courage. Mon plus grand succès a été au troisième acte, dans la partie dramatique du rôle. J’en suis doublement heureuse.

N’allez pas prendre pour de la vanité ce qui n’est que l’effet de la joie que je ressens depuis une heure.

Comme je vais travailler, mon bon Maître, pour vous faire honneur et compter dans ma carrière beaucoup de soirées comme celle-ci!

A bientôt, mon cher Maître, et encore merci du plus profond de mon cœur.

J’irai vous voir dès que je vous saurai de retour.

Je vous embrasse bien affectueusement.

Votre reconnaissante et bienheureuse élève,

G. Réjane.

Réjane joua le 19 septembre 1877 le rôle de Lucie dans les Vivacités du capitaine Tic, puis se mit à répéter le Club, trois actes de Gondinet et Félix Cohen.

Le 9 octobre 1877 elle écrit: «Mon cher Maître, on vient de nous lire une comédie en trois actes de M. Gondinet; j’ai un rôle charmant, mais difficile. Je viens vous demander quelques-uns de vos bons conseils, si vous avez un peu de votre temps à me consacrer. Je répète tous les jours à midi, etc.»

Le Club fut joué le 22 novembre. Le lendemain, Regnier lui écrivait:

23 novembre 1877.

M. Miro, ma chère enfant, m’a dit hier soir que tu n’étais pas contente de toi, et que la peur t’avait empêchée de faire mieux que tu n’as fait. La peur cependant ne t’a pas empêchée de plaire beaucoup et de jouer ton rôle avec une très grande sûreté. Ta voix était bonne, tes intentions bien arrêtées, et tu n’as pas assurément à te plaindre de l’accueil qui t’a été fait. Ton rôle est bien établi et tu n’as rien à y changer. Je ne suis pas compétent pour parler toilettes, mais, si brillantes que soient les tiennes, je les désirerais moins compliquées. Tu n’as pas une taille à te perdre ainsi dans ce flot d’étoffe qui gêne un peu tes mouvements et qui t’enlève de la tenue.—Tu n’auras pas peur ce soir, entre en scène avec moins de timidité; que l’on sente la dame; que tes gestes soient plus aisés et plus libres. Marche posément, voilà la seule observation que j’aie à te faire, si mince qu’elle soit, elle a de l’importance. Après cela je n’ai que des compliments à te faire sur ton succès qui en présage bien d’autres encore.

Je t’embrasse, ma chère enfant de tout mon cœur.

Regnier.

Réjane joue la pièce cent fois. Mais nous voici à la fin de l’année 1877. Et, en somme, il lui a fallu attendre trois ans, depuis septembre 1874, pour qu’on lui confie un vrai rôle, malgré ses petits succès constants et répétés. En ce temps-là, c’était Mme Bartet qui jouait tout au Vaudeville. Tous les auteurs allaient à elle. Personne, à part son maître, n’encourageait Réjane. Elle végétait donc, et avait grande envie de s’en aller. Elle demeura encore un an sans rien jouer. Pourtant elle prit patience. Et le 9 septembre 1878, elle créait le mari d’Ida, trois actes de Delacour et Mancel, avec un grand succès. Elle n’a pas encore trouvé cependant le secret de ses futures toilettes, et la critique le lui fait entendre sans ménagement. M. Sarcey dit d’elle:

Mademoiselle Réjane est tout à fait jolie et amusante dans le rôle d’Ida. Elle a toujours un peu plus l’air d’une gentille femme de chambre que d’une aimable femme du monde, mais elle dit avec tant d’intelligence, elle a un esprit si parisien, elle exerce sur tous ceux qui l’écoutent une séduction irrésistible.

On donna en matinée le 2 février 1879, les Mémoires du Diable, et elle eut le rôle de Marie; les Faux Bonshommes furent repris le 22 février, et elle y joua le rôle d’Eugénie. Et, à ce propos, Regnier lui écrit:

Dimanche, 23 février 1879.

Que je te dise d’abord, ma chère enfant, que tu as été charmante hier, que tu as joué tout ton rôle avec sincérité, gaieté, vérité et esprit, et que tu n’as qu’à persévérer dans cette voie de probité artistique qui fait seule les vrais comédiens. En outre, ta figure n’était nullement gâtée par cet abominable maquillage qui rend les yeux féroces en les cerclant de noir, qui déplace la fraîcheur de la joue pour la monter aux yeux, ce qui donne à croire que celle qui se défigure ainsi est atteinte d’ophtalmie. Tu n’étais point plâtrée, et quand tu avais à rougir tu rougissais. Persévère, reste ce que tu es et ne demande à la parfumerie que le nécessaire. Autrement dis-toi bien que les vieilles ne se rajeunissent pas et que les jeunes s’avarient avant l’heure marquée par le temps.

Une observation:—Tu te bouches les oreilles quand Edgard te parle, dans une scène du deuxième acte. Réponds-lui donc en tenant encore tes deux doigts sur tes oreilles et en tournant un peu la tête vers lui.—Ce sera, je crois, infiniment plus drôle. Tu ne quitteras ce mouvement que lorsque Edgard te dira: «Vous m’avez donc entendu!» Si tu veux essayer ce que je te conseille, préviens-en Dieudonné.

La première des Tapageurs, de Gondinet, est du 19 avril 1879. Mlle Bartet joue le rôle de Clarisse, elle joue celui de Geneviève, un petit bout de rôle sans importance. On l’y trouve touchante et gracieuse. Mais au bout de quelques jours Mlle Bartet tombe subitement malade, et il faudra rendre la recette si quelqu’un ne se sacrifie pas en jouant le rôle le soir même! Deslandes s’adresse à Réjane. Elle fait la folie de consentir après de longues prières. Le reste de la troupe voit pourtant d’un œil jaloux la jeune artiste prendre la première place. On veut lui faire peur. On lui annonce que la salle est furieuse, qu’on casse tout! N’ayant pas le temps d’apprendre le rôle par cœur, Réjane avait préféré, pour être moins troublée, jouer sur scénario, c’est-à-dire improviser le rôle de Clarisse sur le thème de l’auteur. On fait un succès à sa hardiesse, à sa crânerie, à sa présence d’esprit. La direction pour la remercier, lui envoie une petite flèche en diamants et perles. Le lendemain, elle réclame un raccord. Deux camarades seulement viennent répéter avec elle. Elle se sentait devenir malade d’émotion, d’énervement et de colère. Le troisième jour, Mlle Bartet, rétablie soudain, reprend son rôle. Réjane avait demandé à son directeur, après cet effort prodigieux, de ne pas rejouer aussitôt son rôle de Geneviève, qui avait été lu et appris par une autre. Elle va tranquillement dîner en ville, et, à dix heures, elle va se coucher. Mais il y avait eu malentendu. La doublure n’était pas allée au théâtre. On avait fait une annonce au public. Cris. Potin! Dans la coulisse, triomphe des bonnes petites camarades qui crient: «Rendez la flèche!»

Pendant les quinze jours qui suivirent Réjane souffrit d’un tremblement dans les jambes.

Elle n’a pas oublié son professeur. Elle suit le concours du Conservatoire, et elle lui écrit le 1er août 1879: «Si vous saviez combien je suis heureuse du grand succès que vous venez de remporter et qui n’a pas été récompensé comme il devait l’être; car M. Brémont a été au-dessus des plus grands éloges; il a de la chaleur et de la passion, on sent le souffle du maître.»

Dans la reprise des Lionnes pauvres d’Augier, 22 novembre 1879, elle est discutée. Le public lui fait fête et l’auteur l’approuve, mais la critique, y compris M. Sarcey, n’admet pas son interprétation du rôle de Séraphine.

M. Alphonse Defère lui conseille de changer de couturière, et il félicite au contraire Mlle de Cléry sur son élégance.

Et Barbey d’Aurevilly de s’écrier prophétiquement:

Avec son corps délié et serpentin, avec cette poitrine dans laquelle il semble qu’il n’y ait pas de place pour le cœur, avec cet air de couleuvre qui marche sur sa queue debout, mais qui deviendra une guivre un jour, Mlle Réjane avait admirablement le physique de son rôle, mais elle y en a ajouté l’intelligence. Cette jeune fille, qui rappelle Rachel par le délié des formes et par la gracilité de toute sa personne, pourrait bien avoir quelque jour, comme Rachel, une grande destinée dramatique. J’en augure beaucoup après l’avoir vue l’autre soir... On l’a rappelée deux fois. La seconde fois, elle était tuée d’émotion, brisée, toute en larmes: on craignait de la voir se casser en deux en saluant. Ah! l’émotion des vrais artistes! Avant d’entrer en scène, Mlle Mars pâlissait sous son rouge et Mme Malibran aussi, quand on l’applaudissait, pleurait...

Emile Augier lui-même la soutient et la défend. Il approuve l’interprétation qu’elle a donnée au rôle de Séraphine Pommeau que Mlle Blanche Pierson avait refusé comme antipathique. Et finalement c’est un très grand succès. On la discute, c’est vrai, mais la flamme est sortie, désormais elle compte. Voici d’ailleurs la précieuse lettre que lui écrivait Regnier à ce propos:

2 décembre 1879.

Si je ne vais presque plus au spectacle, ma chère enfant, rassasié comme je le suis de tout ce que je fais dans la journée, je ne m’en intéresse pas moins à tout ce qui te touche et j’ai été très heureux du grand succès que tu viens d’obtenir. Mon fils, mon gendre, qui assistaient à la première représentation des Lionnes pauvres, m’en avaient d’abord rendu compte, Mlle Baretta, écho de ce qui se dit au Théâtre-Français, m’assurait que l’interprétation de ton nouveau rôle te classait au premier rang, et enfin, mon ami Legouvé t’a trouvée tout simplement admirable. Je te laisse à penser si tous ces éloges m’allaient au cœur, et si j’y voyais la réalisation de ce que j’ai toujours auguré de toi comme artiste. Les leçons que je t’ai données ont eu pour but de t’apprendre à consulter toujours le bon sens dans la conception d’un rôle, de t’enseigner les procédés au moyen desquels on parle toujours avec vérité, d’acquérir la souplesse d’entendement et d’oreille qui met la comédienne à même de rendre avec sûreté les intentions que le poète ou l’auteur lui demandent, alors même que ces intentions ne sont pas celles qu’elle a elle-même d’abord comprises. Un bon comédien doit pouvoir toujours jongler avec les intentions et les inflexions qu’on lui demande, et si différentes qu’elles soient les unes des autres, il faut toujours que la conviction se laisse voir au fond de sa phrase. En connais-tu beaucoup qui soient capables de ce genre d’exercice? Le métier, l’affreux métier, ce que les peintres appellent le chic, s’empare trop du théâtre, et ce qui m’étonne, c’est que, y réussissant si peu, il ait tant d’adhérents. Garde-toi de ce défaut, tâche de rester vraie. En dehors du Théâtre-Français où il y a des modèles, regarde Geoffroy, regarde Saint-Germain et, si tu l’as connue, rappelle-toi Alphonsine, voilà de vivants enseignements... mais me voilà loin de toi, et je me reprends à te donner des conseils alors que je ne te dois que des compliments. Le plus grand, le plus élevé que tu aies reçu est l’approbation que M. Augier a donnée à la façon dont tu as joué son rôle, son goût est des plus sûrs, mais il est aussi des plus difficiles, et si tu l’as contenté, tu dois être aussi très contente.

Je ne manquerai pas de t’aller voir, mais je suis forcé de choisir mon heure, et par cet horrible froid je ne puis me résoudre à quitter le soir le coin de mon feu. Je suis vieux, mon cœur seul n’est pas atteint par l’âge, et il reste toujours jeune pour mes amis; reste de ceux-là, ma chère enfant, et compte en tout temps sur l’affection, sur l’affection véritable, de ton vieux maître.

Regnier.

A présent, c’est la Vie de Bohème qui la hante. On lui a distribué le rôle de Mimi. Elle est inquiète:

1er avril 1880.

Mon bon Maître,

Si vous saviez quel plaisir c’est pour moi qui vous vois si rarement de vous prouver que je n’oublie rien de tout ce que vous avez fait pour moi, et de venir fidèlement à votre anniversaire vous apporter mes vœux de bonheur et de santé.

J’aurais voulu aller vous dire tout cela de vive voix, mon cher Maître; mais je suis prise toute la journée par les répétitions de Bohème. A cinq heures et demie, lorsque je sors du théâtre, j’ai besoin de rentrer chez moi me reposer, puis travailler encore. Ce rôle de Mimi m’inquiète beaucoup, mon bon Maître: il faut le jouer, je crois, avec une grande simplicité, et être simple c’est si difficile au théâtre.

Je repasse dans ma tête toutes vos bonnes leçons du Conservatoire, et, depuis, tous vos bons conseils dont je me suis toujours si bien trouvée. C’est en suivant la méthode que vous m’avez donnée que je travaille tous mes rôles, et si j’ai du succès dans celui-ci, c’est encore à vous qu’il reviendra.

Merci encore pour tout ce que vous avez fait pour moi, mon bon Maître, je vous en serai toujours reconnaissante.

Votre élève,
G. Réjane.

Son vieux maître lui répond:

3 avril 1880.

Ma bonne chère petite, sois heureuse, marche d’un pied léger, mais sûr, dans la carrière où tu as rencontré déjà le succès, ne te glorifie pas de tes triomphes, et dis-toi qu’un artiste, si haut qu’il soit placé, a toujours quelque chose à apprendre.

Ton rôle de Mimi t’inquiète; penses-tu que je puisse t’y être utile? Si tu le crois, je m’arrangerai pour t’en donner mon avis. Le Vaudeville est près de l’Opéra, viens me voir à mon cabinet dans un après-midi, et si quelque chose t’embarrasse, nous en causerons. Seulement, préviens-moi du jour où tu voudrais me voir.

Ton bien affectionné,
Regnier.

Elle joue donc Mimi le 15 avril 1880. Et ici il faut admirer une fois de plus la touchante incohérence de la critique:

M. Vitu, dans Le Figaro, écrit:

Elle n’est pas la fille insouciante et passionnée telle que l’avaient comprise Mlle Thuillier et Mme Broisat, instruites et stimulées par les indications personnelles de Théodore Barrière; elle lui donne une physionomie ingénue qui n’est pas précisément dans la vérité du personnage; mais elle a joué la longue et difficile scène de l’agonie avec une mesure très délicate qui en atténue l’horreur, et avec un accent de sincérité candide qui lui a valu des applaudissements mérités.

M. Defère, dans Le Soir, dit que «ce qui manque surtout à Mlle Réjane, c’est la physionomie de l’emploi... Elle ne nous a pas tiré une larme», ajoute-t-il.

M. Paul Perret, dans Paris-Journal, dit:

La pièce est mal jouée, sauf par Mlle Réjane et par Dieudonné. Ce dernier est un joyeux et solide Schaunard, et Murger, s’il était encore de ce monde, aurait trouvé dans Mlle Réjane la seule Mimi digne du rôle depuis Mlle Thuillier.

Je parle de longtemps...

Cette comédienne a une nervosité très rare; une qualité particulièrement attrayante sous cette figure touchante et simple de Mimi.

Scapin, dans Le Voltaire, écrit:

Mimi, c’est Mademoiselle Réjane, une petite comédienne joliment douée, mais qui manqua visiblement d’études.

Puis, c’est le Père Prodigue, de Dumas fils (19 novembre 1880) où elle joue le rôle effacé d’Hélène.

Pourtant Barbey d’Aurevilly écrit d’elle:

Ce n’est plus la profonde vipère des Lionnes pauvres, mais c’est le visage et la taille le plus faits que je sache pour le drame, quand on en fera de vivants. Dans ce fourreau si fin et si flexible, il y a de l’acier dramatique, pour plus tard, et l’acier sortira!

M. Sarcey: «Elle échoue à rendre sympathique cette figure sèche et ce parlage métaphysique.»

Clément Caraguel lui accorde de la «grâce».

M. Henri de Pène la trouve en progrès.

Passons rapidement sur La Petite Sœur, un acte de Mme Marie Barbier (4 mai 1881), Odette, de Sardou, où elle joue le rôle de la baronne Cornaro, femme de quarante ans qui, dans la pièce, doit donner des conseils à Odette, que jouait Mme Pierson! L’Auréole, (20 mars 1882), un acte de M. Normand, où elle réussit complètement; Un mariage de Paris, trois actes d’About et de Najac (5 mai 1882), qui lui vaut son premier travesti.

Ainsi, du 15 mars 1875 au 31 mai 1882, en huit années d’engagement, elle avait repris ou créé sur la scène du Vaudeville vingt rôles différents, qui tous avaient été remarqués, et dont deux ou trois furent de grands succès, et elle n’avait, dans la maison, aucune situation définie digne de son talent, digne surtout des promesses que ce talent varié indiquait. Ni Sardou, roi du Théâtre, ni les divers directeurs qui s’étaient succédé à la Chaussée-d’Antin, le grand artiste Carvalho, l’intelligent et brave père Cormon, ni Roger, ni Bertrand, ni Raymond Deslandes n’avaient soupçonné qu’ils avaient une comédienne de premier ordre à leur disposition. Les avis ne leur manquaient point cependant; Réjane, inoccupée ou mal employée chez eux, grandissait tout de même en réputation et en succès dans les seuls théâtres d’à côté qu’elle eût alors à sa disposition; elle était la vie, l’âme, si ce mot peut être employé ici, de tous les spectacles du Cercle de la rue Royale, de toutes les revues de l’Épatant, de toutes ces pièces faites entre causeries d’auteurs célèbres et d’auteurs mondains, satires sans profondeur et sans fiel, essais dramatiques superficiels et sans prétention, articles de Paris, du boulevard de Paris plutôt, servant à l’exhibition des comédiennes célèbres en disponibilité, des chanteurs et comédiens amateurs, aux débuts des belles filles qui commencent à tâter sérieusement du théâtre. Réjane trouvait moyen de faire des choses artistiques avec tout cela. Elle répétait sérieusement, comme pour une œuvre sérieuse; elle écoutait, pour les costumes, les avis des peintres qui collaborent d’ordinaire à ces brillantes machines, les conseils des auteurs, qui redressent ces couplets à pointes, pour en tirer un parti charmant. Avec une scène de parodie, un rondeau, des couplets, un arrangement de coiffure ou de costume, elle obtenait des succès étourdissants; toujours prête à rendre service, à apprendre la chanson nouvelle, le monologue improvisé, à remplacer la comédienne malade ou en retard, à chanter, à danser, enfin à faire en camarade ce que voulaient ces spectacles de camarades, elle était la coqueluche de ce public particulier à qui les auteurs du Vaudeville faisaient alors toutes les avances possibles avec leurs comédies dites parisiennes.

L’écho des succès de Réjane arrivait jusqu’au bon Deslandes, homme de club aussi à ses heures, il souriait, disait comme je ne sais plus quel sociétaire de la Comédie-Française: «Bon» ou «c’est une actrice mondaine», et continuait à donner ses spectacles moyens, dans lesquels Réjane n’avait qu’une part sans intérêt. «On ne te comprend pas, tu n’as rien à faire avec ces gens-là, lui dit son camarade Pierre Berton, tu es une étoile! Fiche ton camp d’ici!» Une étoile, c’est ce que cherchait alors M. E. Bertrand, directeur des Variétés, pour remplacer au besoin celle qu’il avait et qui commençait à vieillir. Plus avisé que les directeurs de Vaudeville, il l’engagea pour trois années, malgré une apparition insignifiante faite dans Les Demoiselles Clochart, pièce incomplète de Henri Meilhac. Ainsi toutes choses marchent à un total inévitable. Le succès des revues mondaines, des spectacles à couplets, aboutit à l’idéal du genre, à un traité avec les Variétés, et par conséquent aux pièces de Raoul Toché, Blum, Wolf et Clairville; si c’était mieux que ce qu’elle faisait au Vaudeville, ce n’était pas exactement ce qu’elle rêvait. Heureusement, elle allait être prêtée de tous côtés pour créer des rôles importants et dignes d’elle.

Elle parut, boulevard Montmartre, d’abord le 22 octobre 1882, à côté de Judic, dans La Princesse, comédie-opérette de Raoul Toché; le 4 décembre, elle débute officiellement dans Les Variétés de Paris, revue de MM. Blum, Wolf et Raoul Toché. Elle joua cent fois avec Christian La Nuit de Noces de P. L. M., un acte amusant de Fabrice Carré. Sarah Bernhardt, alors directrice de l’Ambigu avec son fils, eut besoin d’elle pour créer la Glu, drame en cinq actes de Jean Richepin, où elle parut aux côtés d’Agar et de Lacressonnière. Après cette apparition sur le théâtre de sa jeunesse, où elle retrouvait, heureuse, l’acclamation à la sortie des artistes, l’injure dans la scène antipathique, le succès populaire, elle fut envoyée au Palais-Royal pour créer, le 9 octobre 1883, Ma Camarade, comédie en cinq actes de Henri Meilhac et Philippe Gille, une des comédies les plus fines et les plus amusantes du répertoire de ce gai théâtre.

Le succès dramatique de La Glu et celui de Ma Camarade ouvrirent les yeux des directeurs du Vaudeville. Au nom du trio, Deslandes offrit un nouvel engagement à Réjane. «Elle allait être l’étoile de la maison, on savait le parti qu’on pouvait tirer d’elle. Il y avait dans les cartons une Madame Bovary dans laquelle elle décrocherait certainement le gros succès. Dumas travaillait, en collaboration, à une pièce où elle aurait le principal rôle; elle n’avait plus, désormais, qu’à ne pas perdre confiance et à se laisser conduire.» Ravie, elle signa et attendit. Ces promesses aboutirent à la reprise des Femmes terribles, une vieille comédie de Dumanoir, qu’elle consentit, pour rendre service, à jouer avant l’époque où commençait son engagement (1er décembre 1884), et qui fit une série piteuse de représentations, et au mauvais, à l’exécrable rôle de Clara Soleil dans la comédie de MM. Edmond Gondinet et Pierre Civrac (lisez Madame Théodore Barrière). C’est vraiment, parfois un jeu curieux que le sort d’une entreprise théâtrale. A ce moment, le Vaudeville allait mal, deux directeurs sur trois filaient déjà à l’anglaise. Albert Carré devient l’associé de Deslandes pour la première de Clara Soleil, la fortune de la maison est rétablie: la pièce a cent cinquante représentations. Or, lisez cette naïve comédie et trouvez les raisons de ce succès démesuré, vous aurez de bons yeux. L’entrée de son camarade dans la maison ne rend pas meilleure la place de la comédienne. En 1886, 1887, elle reprend Le Club, elle crée Allo! Allo! comédie charmante, mais en un acte, de Pierre Valdagne, et Monsieur de Morat, et c’est tout. On répète Le Conseil judiciaire, et, pour le rôle principal, qui lui va comme un gant, on engage Mlle Jane May; explique qui pourra. Dumas travaillait bien, comme on le lui avait annoncé, à une pièce tirée, par A. Dartois, de l’Affaire Clémenceau, mais le rôle sur lequel elle avait quelque droit de compter devait servir de début à Mlle de Cerny, qui venait alors de l’Odéon, et qui y fut, du reste, complètement insuffisante. Disons, pour être équitable, qu’on offrit à Réjane un rôle dans la pièce, celui de la Mère de Mme Clémenceau. C’était trop tôt et trop. Voyant que, décidément, il est impossible d’être prophète en son pays, elle quitta une seconde fois le théâtre qui l’avait si mal servie. La jolie lettre qu’elle écrivit alors, du bout de la plume, à ses deux directeurs! elle voulut se donner la joie de partir sur une épître bien appliquée; puis, elle resta chez elle, attendant l’occasion. Elle s’offrit rapidement. Meilhac venait de terminer Décoré pour Judic. Judic, c’était alors la collaboration A. Millaud presque imposée, et Meilhac voulait absolument, cette fois, travailler sans collaborateur, pour enlever sa nomination à l’Académie, où l’on entrait peut-être moins facilement qu’aujourd’hui. On était en pleine affaire Limousin-Caffarel, c’était le moment des incidents Wilson et de la Légion d’honneur; on disait la pièce faite sur ce sujet, on en parlait d’avance avec des craintes, des pudeurs, des réticences; Judic faisait la petite bouche, hésitait. Baron, alors associé à E. Bertrand, et qui était pour que Réjane jouât le rôle, surveillait ses hésitations. Bref, elle fut engagée à trois cents francs par représentation, et eut la joie de créer, le 27 janvier 1888, à côté de ses deux camarades Dupuis et Baron, une des plus jolies comédies du répertoire des Variétés. Ce succès de Décoré, c’était l’Académie pour l’auteur, c’était quelque chose du même ordre pour la comédienne. Meilhac, bien décidément Meilhac, sans collaborateur; Réjane était aussi décidément Réjane. La presse déclarait que sa carrière était fixée dans cette littérature fantaisiste et délicate. On lui disait: «Tu pourras aller désormais du Vaudeville au Gymnase, du Palais-Royal et des Nouveautés aux Variétés. Ce coin du boulevard sera ton domaine, tu prendras place aux côtés des Judic, des Chaumont et tu n’iras pas plus loin.» On se trompait, elle devait aller plus loin et plus haut.

Le 21 janvier 1888, dit Porel, qui parle désormais lui-même, Edmond de Goncourt me lisait, en présence d’Alphonse Daudet, la pièce qu’il venait de tirer, sur ma demande, de sa Germinie Lacerteux, un de ses plus beaux livres. Daudet était venu pour relayer au besoin son ami dans cette longue et fatigante lecture. Je vois encore ce petit salon-bibliothèque d’Auteuil où nous étions, avec ses Moreau le Jeune, ses Fragonard, sur les murs, ses livres rares à la reliure écarlate dans tous les coins. J’entends comme si c’était hier, la voix grave et tremblante d’Edmond de Goncourt. Quand le dernier feuillet fut tourné, au milieu du silence plein de réflexions qui suit d’ordinaire ces auditions-là, Daudet demanda quelle femme pourra jouer ce rôle écrasant, je répondis: Réjane, et j’allai immédiatement aux Variétés où la comédienne répétait Décoré, pour m’entendre avec elle. Elle me reçut entre deux scènes, nous prîmes un rendez-vous et je rentrai à l’Odéon n’ayant pas perdu ma journée.

Quand je lui lus l’énorme manuscrit d’Edmond de Goncourt,—la pièce avait alors deux tableaux de plus,—elle fut effrayée, elle demanda à consulter, à réfléchir. Le théâtre est une maison de verre: les amis de l’auteur bavardaient de la distribution rêvée par moi; le monde et le demi-monde du théâtre s’agitaient; on écrivait à Réjane des lettres suppliantes pour lui épargner une bêtise (sic). Sarcey dépense toute son éloquence et Raymond Deslandes, directeur du Vaudeville, m’aborde avec un air navré. «Vous allez faire jouer à Réjane Germinie Lacerteux.—Certainement, si vous ne parvenez pas tous à l’effrayer.—Mais qu’est-ce que vous comptez faire avec cette machine-là?—Pour mon théâtre je ne sais pas, mais pour Réjane certainement un des plus grands succès de sa carrière.» Le geste qui fut toute la réponse de Deslandes disait clairement: cet homme est fou!

Dès les premières répétitions j’eus la joie délicieuse de l’artiste qui a enfin en face de lui une interprétation admirable, exacte, appliquée, infatigable, traduisant la pensée du metteur en scène sans la moindre hésitation, comprenant tout, analysant tout, disant à merveille, mimant avec justesse, avec délicatesse, avec esprit, railleuse, attendrie, variée, elle donnait immédiatement l’idée exacte du personnage.

Elle fut extraordinaire à la répétition générale. Nous avions décidé, l’auteur et moi, que cette répétition aurait lieu à huis clos, et pour la censure seulement. Deux spectateurs dans la salle, Pierre Loti qui partait pour l’Extrême-Orient, et Larroumet envoyé par le ministre des Beaux-Arts. Au tableau du déjeuner des petites filles chez Mlle de Varendeuil, celui qui le lendemain eut toutes les peines du monde à finir, ces messieurs avaient les yeux pleins de larmes. «C’est beau ce que fait là Réjane, me dit Larroumet. Puis plus bas: la pièce ne passera pas sans de sérieuses protestations, vous savez!» J’avais confiance.—Germinie, mais c’est la Dame aux Camélias du peuple avec un sentiment respectable en plus! répondis-je, le public aimera cette œuvre sincère.»

Oh! cette première. Salle élégante des grands soirs, bondée jusqu’au bonnet d’évêque. Public houleux, mal disposé. Des journalistes furieux de la suppression de la répétition générale, des femmes de théâtre intriguées par avance du sujet, qu’elles ne connaissaient pas, quelques potinières littéraires déclarant tout haut leur intention de manifester; le Dr Charcot et sa famille avaient emporté des sifflets à roulettes pour bien donner leur opinion. Les cafetiers du quartier mécontents de la suppression des cinq entr’actes habituels,—l’affiche en annonçait deux seulement,—protestaient à la claque, avec un personnel à eux, contre ce changement des traditions courantes qui gênait la vente des cinq bocks accoutumés. Ce public, plutôt mêlé, déclarait d’avance, dans les couloirs la pièce impossible. Oh, ces couloirs de premières, quelle collection d’âneries haineuses on peut ramasser là!

Le rideau se lève, Réjane fait son entrée: avec ses bras rouges de laveuse de vaisselle, dans sa toilette de bal de vraie bonne, elle est étonnante de vérité; elle tourne sous les yeux de sa maîtresse ravie, rougissante; ce jeu de scène plaisant et juste est applaudi. Au tableau des fortifications, quelques siffleurs scandent la scène de la grande Adèle; puis Réjane, si joliment chaste, joue son idylle, son triste et pudique abandon si bien que la salle ravie éclate en bravos et que la toile se relève deux fois. Les siffleurs et les applaudisseurs (parmi lesquels on remarque des ministres et leurs femmes) se tâtent au tableau de la Boule Noire, s’attaquent dans celui de la ganterie, sont aux mains au dîner des petites filles. On ne veut pas entendre le récit de Mme Crosnier, elle s’embrouille, perd la tête, recommence, on crie tout haut: Au dodo les enfants! on rit, on siffle. Sans Réjane, la pièce, là, sombrait à pic; un geste, un cri poignant, sincère, la salle est retournée. On l’applaudit, on la rappelle encore. Entr’acte. Dans la salle, le vent souffle en tempête. Antoine, indigné des ricanements de ses voisins, lance cette apostrophe: «Gueux imbéciles!» On se montre le poing, on échange des provocations, on siffle, on applaudit. C’est dans cette atmosphère que commence le tableau de la crémerie. Quand Réjane, triste, dans son pauvre châle sombre, entre apporter à Jupillon l’argent du rachat de sa conscription, le silence devient tout à coup profond dans la salle. D’une voix faible, remuant les entrailles, elle dit en s’éloignant: «Tu me rendras cet argent... pas plus que l’autre, mon pauvre ami, pas plus que l’autre», c’est une transformation du public. Elle est rappelée, acclamée par toute la salle. Acclamée encore à la chute du rideau de la rue du Rocher. La jolie trouvaille qu’elle a faite, dans la scène de l’hôpital, de cette toux qu’elle a seulement quand elle parle des choses d’amour, bouleverse les femmes, elles pleurent, elles battent des mains. Les deux derniers tableaux, sans elle, peuvent s’achever maintenant dans le bruit mêlé des applaudissements et des huées, qu’importe! La pièce d’Edmond de Goncourt vivra désormais plus d’un soir, Réjane est désormais aussi une grande comédienne.

Sardou, qui assistait à la première représentation de Germinie Lacerteux, écrivit une lettre charmante à Réjane pour la féliciter et pour lui dire qu’il venait de terminer sa comédie Marquise, pour elle, qu’elle n’avait plus qu’à fixer ses conditions au directeur du Vaudeville. Deslandes avait eu raison de ne pas aimer Germinie, elle allait lui coûter cher. Réjane était partie du Vaudeville avec 18.000 francs d’appointements, deux ans auparavant, elle y rentrait, de par la loi du succès, à 300 francs par représentation. «C’est cher, les grisettes,» disait le bon Deslandes avec un sourire. Marquise avait un premier acte délicieux. Réjane y fut charmante, gaie, et spirituelle, habillée à ravir; c’est encore une partie de son talent, le soin, la patience qu’elle met à chercher, à essayer jusqu’au dernier moment, la robe, le chapeau, les bijoux, jusqu’à la chaussure et au linge du personnage qu’elle doit représenter. La pièce de Sardou n’eut qu’un demi-succès. Une reprise de la Famille Benoîton, où elle joue cent fois le rôle créé par Fargueil, fut plus heureuse à l’Odéon. Elle aborda alors le vieux répertoire par Suzanne du Mariage de Figaro et le répertoire immortel de Shakespeare avec la Portia du Marchand de Venise, dans Shylock, l’adaptation délicate et supérieure du poète Ed. Haraucourt. L’influenza qui sévissait sur Paris atteignit Réjane et la pièce qui disparut de l’affiche après soixante représentations. Elle rentra à l’Odéon, dans la Vie à Deux, comédie-vaudeville en trois actes de M. Henry Bocage et M. de Courcy, qui réussit comme réussissent toujours ces aimables pièces.

Nous avions arrangé avec E. Bertrand, alors directeur des Variétés, que Réjane partagerait ses représentations en deux parties égales. Elle clôtura la première à l’Odéon, le 31 mai; elle reparut pour la seconde en octobre, boulevard Montmartre. Meilhac avait promis le manuscrit de sa pièce nouvelle pour ce moment-là, mais Meilhac n’était pas prêt. Elle accepta en l’attendant de créer Monsieur Betsy, comédie en quatre actes de MM. Paul Alexis et Oscar Méténier. Dupuis, Baron et Réjane donnèrent à cette pièce originale et cruelle une puissance de comique tout à fait supérieure. Elle, en écuyère du cirque, robe de chambre hongroise en drap rouge, chamarrée de brandebourgs noirs, bottée, la raie de côté, les cheveux collés à l’eau sucrée, la cigarette aux lèvres, les bras chargés d’innombrables bracelets porte-bonheur, donnait l’agrément délicieux de la vérité pittoresque.

Le 27 octobre 1890 première représentation de Ma Cousine, comédie en trois actes de Henri Meilhac. Ce fut le jour de la répétition générale de cette jolie œuvre que Paris s’aperçut des progrès extraordinaires que Réjane avait faits en quelques mois. En jouant dans une vaste salle, un rôle ample et dramatique, son jeu s’était élargi, ses nervosités s’étaient calmées, sa voix s’était posée, son articulation était devenue d’une netteté rare. Elle qui mourait d’inquiétude à chaque nouvelle création, était calme maintenant, sûre d’elle, presque indifférente. Elle sentait l’autorité qu’elle avait conquise; elle tenait le public au bout de ses doigts. Dans Décoré, dans Monsieur Betsy, elle formait avec ses partenaires un trio remarquable. Dans Ma Cousine, elle fut supérieure en tous points à ses camarades. L’auteur lui avait donné à vaincre cette difficulté: jouer un acte de trois quarts d’heure sans quitter sa chaise longue, elle sut en tirer un succès et faire, de ce petit meuble, une sorte de théâtre minuscule, elle amenuisa ses inflexions, ses gestes, ses mines, elle fut pétillante d’intelligence et d’esprit. Le deuxième acte, avec sa pantomime du milieu, obtint un succès éclatant. En répétant cet intermède, elle sentait bien que la pièce était un peu mince pour le cadre fantaisiste et bruyant des Variétés. La musique, composée par Massenet, était délicieuse mais ne s’enlevait pas en gaieté, il fallait le piment, l’éclat d’Offenbach au milieu, un peu d’Offenbach aussi dans la verve des acteurs; elle s’ingénia, chercha, elle fut inquiète et nerveuse jusqu’à ce qu’elle eût trouvé le point brillant qui manquait là. Rochefort avait baptisé une danseuse du Moulin rouge du nom harmonieux de Grille d’Égout. C’est avec cette jeune personne que Réjane étudia, quinze jours durant, la danse canaille et spirituelle qu’elle allait aborder dans la comédie. Quand, à la répétition, elle essaya pour la première fois le «chahut» devant Meilhac, il voulut le supprimer de la pantomime, Réjane tint bon. Elle travailla encore à le mettre au point comme pour une danse noble et compliquée. Elle avait vu juste, ce clou donna au deuxième acte un éclat particulier; par trois fois, sous les rires et les bravos de la salle, elle dut recommencer cette parodie de Grille d’Égout.

Ma Cousine remplit la salle des Variétés pendant six mois, d’octobre 1890 à avril 1891. Pendant qu’elle donnait sur le boulevard la sensation d’une comédienne arrivée au plus haut point de sa réputation, elle travaillait encore, à l’Odéon, à accroître son talent en répétant Amoureuse, de M. G. de Porto-Riche. Ce que Desclée avait fait dans les pièces de A. Dumas, ce que Sarah avait montré dans celles de Sardou, ce que la Duse présenta aux Parisiens dans son répertoire, enfin ce qu’on vit de rare et de supérieur en ces vingt dernières années, Réjane l’égala dans cette création incomparable. Amoureuse, tendrement amoureuse, depuis la pointe de ses petits pieds jusqu’à la courbe de ses épaules, les regards doucement troublés, la voix qui frémit, qui caresse, qui soupire, toutes les nuances dont est composé ce personnage délicieux furent rendues par elle avec une largeur, une justesse, une variété, une vérité dont je n’ai jamais vu l’équivalent.

Amoureuse n’obtint pas tout de suite le succès qu’elle méritait, la presse chicana son plaisir, fonça sur le troisième acte moins brillant. Heureusement les œuvres fortes peuvent attendre: à chaque reprise qu’en fit Réjane, en 1892, au Vaudeville, en 1896 et en 1899, elle eut la joie de voir les critiques tomber, disparaître comme nuées d’orage, pour faire place à la louange sans réserve, à l’accueil unanimement admiratif.

En l’année théâtrale 1891-1892, elle fit encore la navette entre les Variétés et l’Odéon. Sur la rive gauche, en plus d’Amoureuse, reprise pour les débuts de Guitry, elle mit à son répertoire Fantasio, d’Alfred de Musset; sur la rive droite, elle commença la saison par une reprise de la Cigale, elle la termina avec Brevet supérieur, la dernière comédie donnée par Henri Meilhac au théâtre de ses nombreux succès. Pauvre Meilhac! il avait eu toutes les peines du monde à finir sa pièce, la donnée était un peu triste pour les Variétés; il le sentait, il perdait confiance, il voulut même, aux dernières répétitions, reprendre son manuscrit; il était troublé, énervé, inquiet. Réjane, désolée, offrit d’abandonner ses représentations; lui voulait payer son dédit, donner 30.000 francs d’indemnité à Samuel, enfin il était dans un état d’esprit lamentable. «Vous êtes fou, cher patron, dirent affectueusement le directeur et la comédienne, vous aurez du succès, nous en répondons.» Ils ne se trompaient heureusement pas. Brevet supérieur fit deux mois de bonnes recettes. Meilhac fit encore pour Réjane deux petits actes charmants: Villégiature, qui fut donné aux spectacles d’abonnement du Vaudeville, et Miguel. Il travaillait à La Normande, une comédie en trois actes, dont le premier était seul achevé quand il lui écrivit cette dernière lettre:

Ce qui est incontestable, ma chère Réjane, c’est que vous êtes la première comédienne de ce temps. Et cela me donne une furieuse envie d’écrire pour vous la plus jolie comédie du mois dans lequel elle sera jouée,—une comédie sans patois ni déguisement.—En attendant, comme j’en ai commencé pour vous une avec patois et déguisement, je vais tâcher de la finir et j’irai vous voir lundi 22 novembre, à deux heures.

Je vous embrasse.

H. Meilhac.

La mort anéantit tous ces beaux projets.

Les rôles que Meilhac ne pouvait plus faire à Réjane, un autre allait les écrire; un esprit original et délicat, un écrivain brillant, railleur et souple, achevait pour elle Lysistrata.

J’avais quitté l’Odéon, mon cher et honnête Odéon, pour créer, à côté de l’Opéra, un «grand théâtre» de comédie et de drame à spectacle, avec Réjane pour étoile. L’idée était excellente, les recettes l’ont bien prouvé, mais, pour qu’elle réussit, il fallait une salle confortable, élégante, digne de ce coin vivant de Paris, il me fallait la salle que l’on m’avait louée sur les plans que j’avais approuvés; combien fut différente celle qu’on me livra! Un Sioux à l’Exposition universelle, dans la Galerie des Machines, un dimanche, donnerait assez l’idée de ma stupéfaction devant le théâtre qu’on m’abandonnait inachevé, disproportionné, manqué en toutes ses parties. J’étais dans le désespoir.

Le 23 novembre, le «Grand Théâtre» ouvrit ses portes avec Sapho, d’A. Daudet et A. Belot. Un théâtre nouveau à Paris, c’est toujours un grand événement; le public élégant accourut en foule. Nous avions demandé aux spectatrices de venir en toilette d’opéra, elles avaient gentiment consenti. Par une brise glaciale, sifflante, dans cette salle impossible à chauffer, les hommes, le collet du pardessus relevé, les femmes les épaules nues, frissonnantes, tenant bon pour montrer leurs toilettes claires et fleuries, formaient une réunion plutôt mal disposée. Le talent de Réjane arrangea toutes choses. Elle retint l’attention, calma la mauvaise humeur, provoqua l’applaudissement, arracha le succès. Si la comédie de Sapho reparaît un soir avec elle sur une affiche, je recommande aux amateurs de belles interprétations dramatiques: son entrée au premier acte, la grande scène de dispute qui finit le troisième acte, son quatrième acte, qu’elle n’acheva jamais sans une crise de nerfs, enfin le cinquième acte, où toutes les lassitudes, les duplicités de la femme sont rendues avec des regards, des silences, une mimique d’une extraordinaire intelligence. Ce fut un concert d’éloges dans toutes les presses. Daudet, enthousiasmé, lui dédia la brochure de la pièce dont elle venait de prendre possession d’une façon si triomphante.

Gaie, infatigable, Réjane fut alors une collaboratrice admirable; tous les soirs elle jouait de toutes ses forces le rôle écrasant de Sapho; tous les jours, elle répétait Lolotte, la cérémonie du Malade imaginaire, dont, avec l’aide de Saint-Saëns, je venais de reconstituer le curieux spectacle, étudiait et apprenait Lysistrata.

Ce début de Maurice Donnay, cette comédie de Lysistrata fut vraiment un spectacle rare et délicieux. Le jeu des acteurs, la musique, la danse, les décors et les costumes furent dignes de l’œuvre et du poète. Le deuxième acte, par Réjane et Guitry, quelle merveille de grâce, d’esprit, d’ironie railleuse et tendre! quand, à la dernière scène, la belle voix d’Agathos rythme ces jolis vers amoureux, accompagnés par les harpes et les flûtes:

Viens, l’inflexible Eros, tendant son arc flexible,

Vise le cœur des amantes et des amants,

Et dans cette éternelle et pantelante cible

Plante ses flèches aux pointes de diamants.

La nature n’est plus qu’un immense hyménée.

La fleur de la forêt et la fleur du tombeau

Aimeront cette nuit: la caresse ajournée

Est sacrilège; oh! Vois là-haut c’est le flambeau

D’hymen; ne tremble plus, ô ma Lysis... Je t’aime.

Lorsque, à la dernière scène, Lysistrata, pâmée, dans le bleu rayon de la lune, gravit les marches du temple de Vénus, une acclamation de la salle entière salua longuement l’œuvre nouvelle et son interprétation supérieure.

A la comédie de Maurice Donnay, qui remplit la salle de la rue Boudreau pendant cent représentations, devait succéder certaine Madame Sans-Gêne, qui fit et fera parler d’elle dans le monde longtemps encore. Pour ne pas déflorer la pièce, les auteurs lurent d’abord le prologue aux comédiens, puis on la répéta dans son décor. Sardou, reposé depuis Thermidor, depuis l’injuste interdiction de Thermidor, tint, le premier jour, quatre heures, des acteurs à l’avant-scène. Réjane, admirant, ne sentit la fatigue que chez elle. Une création dont on commençait, depuis quelques semaines, à soupçonner l’importance sous l’habile draperie de Lysistrata, la força de s’aliter.

Elle cessa les répétitions de Madame Sans-Gêne et ne les reprit que six mois après, en septembre, au Théâtre du Vaudeville, où, après la fermeture du «Grand Théâtre», la pièce passa avec le directeur qui l’avait reçue et préparée. Associé avec M. Carré, j’eus la joie, un peu amère, d’apporter au théâtre de la Chaussée d’Antin et à ses actionnaires le galion que j’avais monté et équipé.

Le succès des Mémoires du général Marbot avait fait éclore une génération spontanée d’ouvrages sur l’Empereur et l’Empire. Ce mouvement littéraire tout anecdotique donna à l’industrie de la curiosité parisienne une mine qu’elle exploita avec ardeur.

Les compacts meubles d’acajou relevés de bronzes solides et éclatants, les lourdes étoffes de soie à ramages verts et rouges, les armes de toutes sortes, fusils damasquinés, sabres d’honneur, pistolets argentés, ciselés, les uniformes, les plumets, les casques gigantesques sortirent des greniers, des armoires, des fonds de boutiques, pour reparaître triomphalement au grand jour des devantures, ce fut comme une nouvelle invasion militaire. Très illustre collectionneur, Sardou sentit l’occasion de donner sa note personnelle dans ce mouvement napoléonien, et, en collaboration avec E. Moreau, il fit Madame Sans-Gêne.

Il m’avait dit souvent: «Je voudrais trouver, pour Réjane, un rôle dans une aventure du XVIIIe siècle.» C’est avec cette idée-là dans l’esprit que, certainement, il écrivit le joli prologue de sa comédie, ce tableau souriant d’une tragique révolution. Le nez au vent, le front bombé égayé par les sourcils arqués si particuliers des petites paysannes de Greuze ou du père Boilly, habillée d’une robe ancienne, coiffée d’un bonnet de deux sous trouvé chez un antiquaire, la fleur pourpre au corsage, le rire clair sonnant sur tout cela, Réjane, dans ce tableau de la Blanchisserie, fut, de la tête aux pieds, la petite femme de Paris qu’ont si bien rendue les croquis de Saint-Aubin, de Debucourt et de Duplessis-Bertaut. Elle enleva le succès sans hésitation, à la baïonnette. A Compiègne, à l’acte suivant, dans le salon de réception de Catherine, devenue maréchale de France et duchesse de Dantzig, elle sut, avec un art spirituel et délicat, donner l’impression de la paysanne parvenue en restant la femme désirable du prologue. Cette nuance était importante à bien indiquer pour la durée du succès. Le public n’aime pas, en général, vivre toute une soirée avec une mère noble. Après la grande scène du troisième acte, héroïque et gaie comme une fanfare militaire, entre Napoléon et Catherine; après l’ingénieux quatrième acte, l’impression de tous fut que la comédienne et la pièce étaient liées pour d’innombrables représentations. Madame Sans-Gêne rétablit la fortune du théâtre, fit pénétrer plus avant le nom de Réjane dans la masse profonde du public, consacra définitivement sa popularité. En Belgique, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, en Hollande, en Russie, en Autriche, en Roumanie, en Italie, en Espagne, en Portugal, partout où elle joua cette heureuse pièce, elle obtint le même éclatant succès. Madame Sans-Gêne fut traduite dans toutes les langues, jouée sur tous les théâtres d’Europe; à Berlin, on la donnait le même soir dans trois théâtres à la fois; à Londres, le plus grand artiste de l’Angleterre, Sir Irving, la joua lui-même sur son beau théâtre, et la chose ne manquait pas de piquant, d’entendre Napoléon gronder en anglais. On fait des meubles, des étoffes, des bijoux, des bonbons, du papier, jusqu’à de la vaisselle, à la Madame Sans-Gêne.

En jouant tous les soirs, pendant des années, le même personnage, le talent du comédien risque de prendre des habitudes, un pli, de perdre son originalité; son art devient un métier brillant, contre lequel il est utile qu’il réagisse. Réjane sentit et évita cet écueil par un travail incessant. L’année 1894, qui fut l’année la plus heureuse du théâtre du Vaudeville, fut certainement pour elle l’année où elle étudia le plus. Pour les spectacles d’abonnement des lundis et des vendredis, importés de l’Odéon, elle mit au point: une reprise de La Parisienne, de Becque; Villégiature, un acte charmant de Henri Meilhac; elle joua Les Lionnes pauvres, d’Emile Augier, et composa avec une variété, une vérité, une puissance dramatique admirables la Norah, d’Ibsen (Maison de Poupée, traduction du comte Prozor), et cela, en jouant, sans une défaillance, tous les autres soirs et deux fois les dimanches, Madame Sans-Gêne.

La Parisienne, créée avec succès au théâtre de la Renaissance, sous l’intelligente direction Samuel, venait d’échouer misérablement à la Comédie-Française. Réjane, qui aimait passionnément cette belle pièce, qui l’avait présentée inutilement à Raymond Deslandes, qui l’avait jouée, dans le salon de Mme Aubernon, pour la joie des artistes, était exaspérée de cet insuccès, elle n’y tenait plus, c’était comme une affaire personnelle, elle voulait, pour l’auteur, une revanche; elle l’obtint, éclatante, le 18 décembre 1893.

Maison de Poupée, annoncée sur mon programme de l’Odéon dès 1890, parut sur l’affiche du Vaudeville le 20 avril 1894. Comme pour les œuvres étrangères, et les pièces françaises, du reste, la presse fut partagée en deux camps, ceux qui ne veulent pas toujours comprendre et ceux qui comprennent trop vite. Toute la colonie scandinave fut là, le célèbre Thaulow passa la nuit pour peindre des tableaux au décor; le grand compositeur Grieg apporta, pendant un entr’acte, une couronne à la Norah française. Enfin, la pièce, qui ne devait se donner qu’en abonnement, fut reprise et se joua tous les soirs, avant le départ de Réjane pour le Nouveau Monde. Car il arriva alors ce qui arrive toujours aux actrices hors pair. Grau, le grand impresario américain lui offrit un traité de deux cent mille francs pour cent représentations. Elle refusa longtemps, elle craignait l’éloignement, étant de Paris et l’aimant jusque dans ses verrues; mais elle avait deux enfants; avec sa vie de grande artiste, la main ouverte et le goût curieux, elle dépensait sans compter, elle se dit que trois mois passent vite, en somme, et que, étoile maintenant, il lui fallait élargir son horizon. A New-York, devant ce public, parisien comme celui de la Chaussée-d’Antin, elle obtint le plus éclatant succès. Elle fut rappelée, comme il convient, quinze ou vingt fois par soirée. Elle dit «je reviendrai» en anglais, le jour de la dernière, avec, autour d’elle, des gerbes de fleurs amoncelées. A Washington, à Philadelphie, elle fit ce qu’ont fait presque toutes les tournées dans ces deux villes, beaucoup d’effet et peu d’argent. Elle eut des salles magnifiques à la Nouvelle-Orléans, de moins belles à Saint-Louis et à Chicago. A Montréal, on lui fit l’accueil le plus touchant, le plus français. A Boston, pendant deux semaines, elle goûta la joie vive d’avoir un public nombreux, délicat, comprenant à ravir toutes les finesses de notre littérature théâtrale, applaudissant aux bons endroits. Elle revint par Londres, où, avec Madame Sans-Gêne, elle remplit la salle de Garrick-Theatre, pendant de longs soirs encore, puis rentra dans sa petite maison fleurie d’Hennequeville, goûter la joie d’un repos bien gagné.

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Comme les planètes, les «étoiles» dramatiques ont leurs mouvements réglés, leurs déplacements prévus. Notons, de 1895 à 1899, ceux de Réjane, et donnons la nomenclature de ses diverses créations; il nous a semblé inutile d’entrer, à ce sujet, dans le détail de ces représentations, estimant qu’elles sont encore présentes à l’esprit des lecteurs.

SAISON THÉATRALE 1895-1896

20 novembre 1895: Viveurs, comédie en quatre actes, de Henri Lavedan; rôle de Mme Blandain, 31 janvier 1896, pour les spectacles d’abonnement: Lolotte, comédie en un acte, de Henri Meilhac et Ludovic Halévy et La Bonne Hélène, comédie en deux actes, en vers, de Jules Lemaître; rôle de Vénus. Le 24 mars, reprise d’Amoureuse; le 6 mai, reprise de Lysistrata.

SAISON THÉATRALE 1896-1897

28 octobre: Le Partage, comédie en trois actes, de M. Albert Guinon (Réjane avait créé déjà, du même auteur, en mai 1894, dans un bénéfice organisé par elle au théâtre des Variétés, une comédie en un acte: A qui la faute? qu’elle joua avec Coquelin et Baron). 19 décembre, le Vaudeville met à son répertoire la comédie célèbre de Sardou et Najac: Divorçons! où elle joue le rôle de Cyprienne. Le 12 février 1897, elle crée le rôle d’Hélène dans la Douloureuse, la délicieuse comédie de Maurice Donnay, qui resta sur l’affiche jusqu’à la fermeture annuelle du théâtre.

SAISON THÉATRALE 1897-1898

Après une série de représentations à Londres, Réjane quitte Paris le 22 septembre, sous la direction de l’impresario Dorval, et parcourt, en octobre et novembre, le nord et l’est de l’Europe. A Copenhague, elle est acclamée, dans Maison de Poupée, devant son auteur, le vieil Ibsen. A Berlin, où elle ramène le goût des spectacles français, ce qui lui valut des injures d’une presse disons... exagérée et les félicitations des gens... plus calmes, elle obtint un succès considérable et eut la joie de faire réussir La Douloureuse, qui avait eu toutes les peines du monde à finir en allemand, quelques jours avant son arrivée. A Saint-Pétersbourg, l’Empereur se souvenant des fêtes franco-russes, où elle avait joué devant lui, à Versailles, lui daignait envoyer un rubis incomparable, après avoir mis généreusement son beau théâtre à sa disposition. A Moscou, à Odessa, à Bucharest, à Budapest, à Vienne, à Munich, à Dresde, même accueil enthousiaste. Le 14 décembre, elle finissait sa tournée par Strasbourg, et, le 16 décembre, elle assistait, au Vaudeville, à la lecture de Paméla, marchande de frivolités, pièce en quatre actes et sept tableaux, que Sardou venait de terminer à son intention. Une pièce à spectacle et à costumes exige des répétitions nombreuses; en attendant la première, qui eut lieu le 11 février 1898, elle reparut, le 21 décembre, dans Sapho. Daudet n’eut pas la joie de la revoir dans ce rôle, la mort le foudroya le jour de la répétition générale. 30 mars, reprise de Décoré; 20 avril, bénéfice d’Alice Lavigne, dans laquelle elle fit une conférence et joua, entourée des plus grands artistes parisiens, Le Roi Candaule, de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Aidée du généreux Figaro, elle fit réussir, au delà des proportions accoutumées, cette représentation qui, en matinée, produisit plus de cent mille francs. Le grand succès de Zaza, pièce en cinq actes, de MM. Pierre Berton et Charles Simon, le 12 mai, finit heureusement cette saison laborieuse.

ANNÉES THÉATRALES 1898-1899 et 1900

19 novembre: elle joue Simone, dans Le Calice, comédie en trois actes, de F. Vandérem. Le 15 décembre, Georgette Lemeunier, dans la comédie en quatre actes de Maurice Donnay. Le 25 février, Thérèse, dans Le Lys rouge, d’Anatole France, et le 30 mars 1899, Mme de Lavalette, dans la pièce en cinq actes d’Émile Moreau; puis, reprend, en septembre, le chemin parcouru dans la précédente tournée, visite en plus, cette fois, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, est reçue par un empereur, un roi et trois reines.

Le 30 décembre 1899, sans tapage, doucement, simplement, comme quelqu’un de spirituel et d’avisé qui rentre dans une maison amie, elle reparaît, souriante, dans Ma Cousine, où elle n’a jamais été plus amusante, plus variée et plus jeune; puis en attendant qu’elle présente aux spectateurs variés de l’Exposition divers spectacles préparés pour elle, qu’elle reprenne Zaza, un de ses plus beaux rôles, et, naturellement, l’universelle Madame Sans-Gêne, elle crée Le Béguin, comédie en trois actes, de Pierre Wolff, et La Robe rouge, de Brieux, deux œuvres d’un genre tout à fait différent, tout à fait opposé, l’une continuant la jolie route parcourue depuis Ma Camarade jusqu’à Viveurs, La Douloureuse et Le Lys rouge, l’autre suivant le chemin tracé par la Glu, Germinie Lacerteux et Sapho, un peu plus avant dans la nature et dans la douleur.

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On s’étonnera peut-être que, dans cette étude de la vie d’une comédienne illustre, on n’a point donné une part plus grande à la partie anecdotique, comme avaient coutume de faire les biographes du siècle dernier et les petits journaux à cancans de la fin du second empire. Les auteurs ont pensé que ce qu’il y avait de plus intéressant à dire d’une grande artiste, c’était ce qui touchait à son art, et que si l’on voulait bien compter le nombre des soirées occupées par ses représentations, des journées prises par ses répétitions, du temps employé à l’étude de ses rôles, à l’essayage de ses costumes, cet essayage qui suffit souvent à occuper toute la vie d’une femme du monde, on verrait qu’il lui reste bien peu de temps pour les bavardages et les inutilités. Ils ne voient cependant aucune difficulté à dire à ceux qui veulent tout savoir, que Réjane est mariée avec un des deux auteurs de cet ouvrage considérable, qu’elle a deux beaux enfants, une fillette: Germaine, intelligente et fine comme elle; un petit garçon: Jacques, bon et tendre comme sa sœur, que, lorsqu’elle n’est pas avec ses petits, ce qui est rare, au théâtre, ce qui n’arrive presque jamais, on est sûr de la rencontrer chez les fleuristes à la mode, les marchands d’étoffes, de tableaux, de bibelots anciens, cherchant un éventail curieux, une dentelle unique, une fleur ou un bijou rare, avec l’ardeur joyeuse qu’elle met en toutes choses, et dépensant la prodigieuse activité de sa vie à conquérir là, comme dans son art, l’exquis et le raffiné, enfin, ce qui fait la joie de travailler et de vivre.

CHEZ SARAH BERNHARDT

AVANT LE DÉPART