HISTOIRE DE FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME ONZIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1876
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
Dans cette préface, qui véritablement est plutôt une conclusion, je dois des excuses à la Renaissance, à l'art, à la science, qui tiennent si peu de place dans ce volume, mais qui reviendront au suivant.
Je m'y arrête à peine au règne d'Henri II. Mais, dès ce règne même, sinistre vestibule qui introduit aux guerres civiles, tout souci d'art et de littérature était sorti de mon esprit.
Mon cœur avait été saisi par la grandeur de la révolution religieuse, attendri des martyrs, que j'ai dû prendre à leur touchant berceau, suivre dans leurs actes héroïques, conduire, assister au bûcher.
Les livres ne signifient plus rien devant ces actes. Chacun de ces saints fut un livre où l'humanité lira éternellement. Et, quant à l'art, quelle œuvre opposerait-il à la grande construction morale que bâtit le XVIe siècle?
La forte base, immense, mystérieuse, s'est faite des souffrances du peuple et des vertus des saints, de leur foi simple, dont la portée hardie leur fut inconnue à eux-mêmes, enfin de leurs sublimes morts.
Tout cela infiniment libre. Mais une école en sort qui fait du martyre une discipline et une institution, qui enferme dans une formule la grande âme brûlante de la révolution religieuse. Cette âme y tiendra-t-elle? La liberté, qui fut la base, va-t-elle reparaître au sommet?
Voilà les questions qui m'ont troublé jadis. La voie était obscure et pleine d'ombre; je voyais seulement, au bout de ces ténèbres, un point rouge, la Saint-Barthélemy.
Mais maintenant la lumière s'est faite, telle que ne l'eût aucun contemporain. Tous les grands acteurs de l'époque, et les coupables mêmes, sont venus déposer, et on les a connus par leurs aveux. Philippe II s'est révélé, et, grâce à lui, l'Escurial est percé de part en part. Le duc d'Albe s'est révélé, et nous avons sa pensée jour par jour, en face de celle de Granvelle. Nous connaissons par eux leur incapacité, leur vertige et leur désespoir au moment de la crise. Le duc d'Albe était perdu en 1572, près de devenir fou. Il faisait prier pour lui dans toutes les églises, consultait les sorciers, implorait un miracle ou du Diable ou de Dieu. Le 10 août, ce miracle lui fut promis pour le 24.
Les tergiversations de la misérable cour de France, qui si longtemps voulut, ne voulut pas et voulut de nouveau (poussée par ses besoins, par le riche parti qui lui faisait l'aumône), et qui prit à la fin du courage à force de peur, tout cela n'est pas moins clair aujourd'hui, lucide, incontestable. Ce que le Louvre avait pour nous d'obscur s'est trouvé illuminé tout à coup par cette foule de documents nouveaux qui, d'Angleterre et de Hollande, de Madrid, de Bruxelles, de Rome, d'Allemagne même et du Levant, sont venus à la fois pour l'éclairer. Et, de tant de rayons croisés, une lumière s'est faite, intense, implacable et terrible.
Et qu'a-t-on vu alors? Une grande pitié. Ni l'Espagne, si fière, ni la grande Catherine (que tous méprisaient à bon droit), ne savaient où ils allaient ni ce qu'ils faisaient. Ils cherchent, ils tâtent, ils heurtent. Ils donnent le spectacle très-bas de ces tournois d'aveugles qu'on armait de bâtons, et qui frappaient sans voir. Ils marchent au hasard et tombent, puis jurent, se relevant, qu'ils ont voulu tomber.
Une telle lumière est une flamme, et rien n'y tient; tout fond. Ces majestueux personnages, réduits à leur néant, s'évanouissent, s'abîment, disparaissent, comme cire ou comme neige. Et il ne resterait qu'un peu de boue, si, de tant de débris, un objet n'échappait, ne s'élevait et ne dominait tout, la figure triste et grave d'un grand homme et d'un vrai héros.
Je ne suis pas suspect. Je ne prodigue guère les héros dans mes livres. Mais celui-ci est le héros du devoir, de la conscience.
J'ai beau l'examiner, le sonder et le discuter. Il résiste et grandit toujours. Au rebours de tant d'autres, exagérés follement, celui-ci, qui n'est point le héros du succès, défie l'épreuve, humilie le regard. La lumière électrique, la lumière de la foudre, dont il fut traversé, pâlit devant ce cœur, où rien, au dernier jour, ne restait que Dieu et Patrie.
«Une seule objection, dira-t-on. Cette joie héroïque dont vous faisiez ailleurs le premier signe du héros, elle ne fut point en Coligny. Tout ce que dit l'histoire, tout ce que dit le funèbre portrait, montre en cet homme redoutable un ferme juge du temps, mais plein de deuil, triste jusqu'à la mort.»
Nous l'avouons, par cela il fut homme. Blessé? Plus qu'on ne saurait le dire, à la profondeur même de l'abîme des maux du temps. Qui s'en étonnera? Nul, après trois cents ans, ne pourra seulement les lire, que lui-même n'en reste blessé!
Mais c'est aussi en lui une grandeur d'avoir toujours vu clair par-dessus la nuit et le deuil, d'avoir gardé si nette la lumière supérieure.
Les vrais héros de la France ont cela de commun, que les uns inspirés, les autres réfléchis (comme fut l'amiral), sont éminemment raisonnables. Coligny, quoique fort cultivé, lettré, théologien, quoique gentilhomme et retardé par cette fatalité de classe, allait s'affranchissant et de ses préjugés et de ses docteurs. Sauf un moment d'hésitation chrétienne à l'entrée de la guerre civile, il ne vacilla nullement, comme on l'a dit; il fut ferme et libre en sa voie.
Homme de batailles, il haïssait la guerre. Il y fut superbe, indomptable, dédaigneux pour cette fille aveugle, tant flattée, la Victoire. Il la mena à bout, ne quitta l'épée que vainqueur, après avoir conquis non-seulement la paix et la liberté religieuse (1570), mais les volontés mêmes de l'ennemi et l'avoir vaincu dans son propre cœur. Charles IX (les actes le prouvent), pendant près de deux ans, suivit la voie de Coligny.
Ce grand esprit, si sage, avait vu à merveille la chose essentielle, que la France, dans sa pléthore nerveuse et son agitation, voulait s'extravaser au dehors. Et il lui ouvrait l'Amérique et les Pays-Bas, c'est-à-dire la succession espagnole. Il ne se trompa nullement. Seulement (comme Jean de Witt un siècle après) il eut raison trop tôt. Ses projets furent repris, dès le lendemain de sa mort, par ceux qui l'avaient tué.
C'était un très-grand citoyen et fort libre de son parti même. Lorsque les protestants, ayant le couteau à la gorge, se virent forcés d'appeler l'étranger, il résista autant qu'il put, et tant qu'il en faillit périr.
Sa netteté, son admirable cœur, apparurent à sa mort, quand on lut ses papiers secrets, et que ses meurtriers confus virent ce conseil au roi de se défier de l'Angleterre protestante autant que de l'Espagne catholique.
Grande consolation pour nous, dans cette histoire, de voir la nature humaine tellement relevée ici! de voir marcher si droit, parmi l'aveuglement de tous, ce pur et ferme cœur qui ne regarde que la conscience. Les défaites des siens, leurs folies, leurs destructions, rien ne l'entame. Il va à son but. Quel? une grande mort,—qui semble perdre, mais sauve au contraire son parti.
Car la fille de Coligny, veuve par la Saint-Barthélemy, épousera Guillaume d'Orange. Car la France protestante, de sa blessure féconde, engendre la France hollandaise. Car ce malheur immense, au sein des meilleurs catholiques, mit le regret, l'amour des protestants. «Dès ce jour, dit l'un d'eux, sans connaître leur foi, j'aimai ceux de la Religion.»
De sorte que ce grand homme a réussi, même selon le monde. Par sa mort triomphante, il gagna plus qu'il ne voulait.
Voilà la pensée de ce livre. Et plût au ciel qu'elle nous eût profité aussi à nous, que ces grands cœurs, si riches, nous eussent donné quelque peu d'un tel souffle, et mis dans notre aridité un rien de leurs torrents!
Que si notre temps, si loin de ce temps, et si peu préparé à retrouver l'image de ces grandeurs morales, s'en prenait à l'histoire, l'histoire lui répondrait ce que le jeune d'Aubigné dit un jour dans le Louvre à Catherine de Médicis, qui le voyait debout et si peu plié devant elle: «Tu ressembles à ton père!...
—Dieu m'en fasse la grâce!»
1er mars 1856.
Dans le prochain volume, qui me ramène aux lettres et aux sciences et ferme le XVIe siècle, on trouvera une Critique générale des sources historiques, de ce grand siècle si fécond, mais si trouble. Une partie des notes que je donnerais aujourd'hui reviendrait dans cette Critique. Je les ajourne jusque-là.
Qu'il me suffise ici d'indiquer les principales sources manuscrites où j'ai puisé, et qui m'ont donné spécialement les causes et précédents, très-peu connus, de la Saint-Barthélemy: Lettres de Morillon à Granvelle (c'est, jour par jour, l'histoire du duc d'Albe, celle des rapports de Bruxelles et de Paris).—Lettres inédites de Catherine de Médicis.—Extraits des lettres de Pie V, Charles IX, etc., tirés des archives du Vatican (en 1810), etc.
HISTOIRE DE FRANCE
AU XVIe SIÈCLE
CHAPITRE PREMIER
HENRI II—LA COUR ET LA FRANCE—AFFAIRE DE JARNAC
1547
Plus ferme foy jamais ne fut jurée
À nouveau prince (ô ma seule princesse!)
Que mon amour, qui vous sera sans cesse
Contre le temps et la mort assurée.
De fosse creuse ou de tour bien murée
N'a pas besoin de ma foy la fort'resse,
Dont je vous fis dame, reine et maîtresse,
Parce qu'elle est d'éternelle durée!
Le nouveau règne nous met en plein roman. L'Amadis espagnol, tout récemment traduit, imité, commenté, est sa bible chevaleresque. L'Amadis est bien plus que lu et dévoré, il est refait en action. Henri II rougit presque d'être fils de François Ier; c'est le fils du roi Périon, c'est le Beau Ténébreux. La réalité et l'histoire sont enterrées à Saint-Denis, et libres, grâce à Dieu nous entrons au pays des fées.
Où n'atteindrons-nous pas? Les médailles du temps, les emblèmes et devises ne parlent que d'astres et d'étoiles. La conquête du monde est assurée; mais qu'est-ce que cela? Sur de charmants émaux, un coursier effréné emporte Diane et Henri, aux nues? au ciel? On ne saurait le dire.
À la salamandre éternelle qui régna trente années, au soleil de François Ier, dont sa sœur fut le tournesol, un autre astre succède, la lune, romanesque, équivoque, de douteuse clarté. La Diane d'ici, en son habit de veuve, de soie blanche et soie noire, nous représente la Diane de là-haut, comme elle, et changeante et fidèle. La mobile influence qui régit les femmes et les mers, qui donne les marées et parfois les tempêtes, fait nos destinées désormais. Elle en a le secret et nous promet de grandes choses. Sous le croissant, on lit le calembour sublime: «Donec totum impleat orbem.» (Il remplira son disque; ou, remplira le monde.)
Nouvelle religion, galante, astrologique. Malheur à qui n'y croit! C'est la Diane armée et prête à frapper de ses flèches. Voyez-la à Fontainebleau, sous son double visage: là, céleste et dans la lumière; ici, la Diane des flammes, infernale, et la sombre Hécate. Ainsi la fable nous traduit le roman, et le met en pleine lumière. L'Amadis espagnol s'éclaire du reflet des bûchers.
Nous ne sommes pas, croyez-le, dans un monde naturel, c'est un enchantement, et c'est par suite de violentes féeries et de coups de théâtre qu'on peut le soutenir. Cette Armide de cinquante ans, qui mène en laisse un chevalier de trente doit tous les jours frapper de la baguette. À ce prix elle est jeune; je ne sais quelle Jouvence incessamment la renouvelle. Elle bâtit, abat, rebâtit, s'entoure de tous les arts. Elle lance la France dans d'improbables aventures. Des princes de hasard, les Guises, vont agir sous sa main, éblouir, troubler et charmer. Surprenants magiciens, s'il reste un peu de sens, ils sauront nous en délivrer. La France, décidément romanesque, espagnole, les remerciera de ses pertes.
Et d'abord elle se trouve riche à la mort de François Ier. L'argent abonde pour les fêtes. Trois fêtes coup sur coup. Fête de l'enterrement, splendide, immense, et noblement tragique, où l'on jette les millions. Fête du sacre, de royale largesse, où le roi comblera ses preux. Fête d'un combat à outrance, d'un jugement de Dieu, celle-ci sombre, sauvage et sanglante, où toute la France est invitée.
En attendant, des voyages rapides, qui sont des fêtes eux-mêmes, la vie des chevaliers errants, dans nos forêts, de château en château, et par les arcs de triomphe. Le vieil ami du roi, le connétable, le prend, le mène aux délices d'Écouen, de l'Île-Adam, de Chantilly. Mais Diane le garde à Anet. Là, entouré des Guises, enivré de fanfares, d'emblèmes prophétiques et du rêve de la conquête du monde, les yeux fermés, il donne les actes décisifs par lesquels l'idole signifie sa divinité.
Le premier étonna. Pendant que le feu roi, à peine refroidi, faisait son lugubre voyage de Rambouillet à Saint-Denis, vingt jours après sa mort, on souffleta son règne, on avertit la France qu'elle entrait dans un nouveau monde, hors des anciennes voies, hors de toute voie, de toute tradition, qu'on supprimait le temps, qu'on retournait d'un saut au roi Arthur, à Charlemagne.
Nos rois, nos parlements, suivaient, dès le XIIIe siècle, la grande œuvre du droit. Récemment Charles VIII, Louis XII et François Ier, avaient écrit, rédigé nos Coutumes. Cujas mettait en face le droit romain, et le grand Dumoulin recherchait l'unité du nôtre. Cette révolution se réclamait du roi, se rapportait au roi, cherchait en lui sa force. Mais voilà que le roi la dément et la répudie, et n'en veut rien savoir: tout le travail des lois, il le met sous les pieds. Il réclame le droit de la force, le bon vieux droit gothique, la sagesse des épreuves, la jurisprudence de l'épée. Saint Louis, tant qu'il peut, entrave le duel juridique; Henri II (dans le siècle de la jurisprudence!) l'autorise, le préside et l'arrange; il fait les lices, lance les champions, selon la forme antique: Laissez-les aller, les bons combattants!
Une révolution si grave se fait par trois lignes informes, sans signature, au bas d'un chiffon de défi.
Toutefois, avec ce mot: Fait en Conseil royal. Et signé Laubespin (le nom du secrétaire d'État).
Et quel est ce conseil? Fort inégalement partagé entre l'ami et la maîtresse, entre le connétable qui paraît mener tout, et Diane, présente, agissante, par ses hommes, les Guises, qui emportent tout en effet. Montmorency gouverne à la condition d'être gouverné.
L'acte bizarre dont il s'agit, supposant que ce droit barbare était la loi régnante, obligeait le sire de Jarnac de répondre au défi du sire de la Châtaigneraie.
Jarnac, beau-frère de la duchesse d'Étampes, de la maîtresse qui s'en va avec François Ier. La Châtaigneraie, une épée connue par les duels, un bras de première force, un dogue de combat, nourri par Henri II.
La jeune maîtresse du vieux roi avait trop provoqué cela. Dix ans durant, elle avait harcelé la grande Diane, en l'appelant la vieille. Il y avait chez François Ier, entre ses domestiques, valets privés et rimeurs favoris, une fabrique d'épigrammes contre la maîtresse de son fils. Un jour, on lui offrait des dents; une autre fois on lui conseillait d'acheter des cheveux. Ces fous criblaient à coups d'épingle une femme de mémoire implacable, qui allait être plus que reine, et le leur rendre à coups d'épée.
Il était bien facile de perdre la duchesse d'Étampes. D'abord, elle avait été, comme le malheureux disgracié Chabot, comme Jean Du Bellay, favorable à toutes les idées nouvelles. Elle avait une sœur protestante, connue pour telle, et exaltée.
Ensuite on avait monté contre elle de longue date une machine directe et efficace, par quoi sa tête ne tenait qu'à un fil. On avait dit, répété, répandu, qu'elle avait trahi le roi au traité de Crépy, que sans elle nous aurions vaincu, que c'était elle qui avait amené l'ennemi à dix lieues de Paris. Bruit absurde, comme le prouve Du Bellay, mais d'autant mieux avalé par l'orgueil national, qui y trouvait consolation.
Elle aurait péri sans les Guises. Déjà les gens de loi étaient lancés sur un homme qui lui appartenait et qu'on disait agent de sa trahison. Cet homme intelligent se garda bien de disputer; il donna un château aux Guises. Ceux-ci dès lors ajournèrent tout.
Ils dirent que ce n'était rien de tuer la duchesse, qu'il fallait la désespérer, qu'on ne commençait pas la chasse par les abois, qu'il valait mieux d'abord que la bête harcelée, mordue, sentît les dents, qu'elle eût la peur et la douleur, qu'elle versât surtout ces amères et suprêmes larmes qui prouvent la défaite et demandent merci.
La victime pouvait être mordue à deux endroits, à un d'abord. Elle avait en Bretagne un mari de contenance qu'elle tenait là en exil, comme gouverneur de la province. Il avait accepté la chose pour un gros traitement. Mais elle palpait ce traitement et le gardait. Cela, vingt ans durant. Ce mari, voyant le roi mort et sa femme perdue, éclate alors, crie au voleur, la traîne au parlement. Voilà les deux époux qui se gourment dans la boue, et avec eux la mémoire du feu roi. Diane y jouit fort, au point qu'elle envoya Henri II, le roi, aux juges, aux procureurs, dans cette sale échauffourée, pourquoi? pour assommer une femme qui se noyait déjà.
Autre endroit plus sensible encore où on pouvait lui enfoncer l'aiguille, piquer la malheureuse, sans qu'elle pût crier seulement. Pendant vingt ans, maîtresse d'un roi malade, et tristement malade, elle avait eu sans doute des consolations. La cour malicieuse pensait que le consolateur devait être Jarnac, beau grand jeune homme, élégant, délicat, que la duchesse d'Étampes, pour l'avoir toujours près d'elle, avait donné pour mari à sa sœur. Jarnac faisait beaucoup de dépenses, menait grand train quoique son père, vivant et remarié, ne pût être bien large. Il était trop facile de deviner qui fournissait.
Cela compris, senti, il fallait bien se garder de la tuer. Son ennemie, pour rien au monde, ne lui aurait coupé la tête; elle pouvait lui percer le cœur.
On n'eût pas la patience d'attendre la mort de François Ier. Un an ou deux avant, on mit les fers au feu, Le Dauphin, instrument docile, lança l'affaire brutalement par un mot qu'il dit à Jarnac: «Comment se fait-il qu'un fils de famille dont le père vit encore peut faire une telle dépense, mener un tel état?» Le jeune homme, surpris, se crut habile et parfait courtisan en répondant une chose qu'il croyait agréable, disant que sa belle-mère l'entretenait, ne lui refusait rien. Mot équivoque, qui semblait faire entendre que Jarnac imitait l'exemple du Dauphin, avait la femme de son père.
Ce mot tombé à peine, le Dauphin le relève, le répète partout, et dans ces termes: «Il couche avec sa belle-mère.»
Un tel mot, et d'un prince, va vite. Il alla droit au père de Jarnac, du père au fils. Sous un tel coup de foudre, le jeune homme osant tout, bravant tout, rois et Dauphins, jura que quiconque avait ainsi menti était un méchant homme, un malheureux, un lâche.
Tout retombait d'aplomb sur la tête du prince.
Un roi ne se bat pas, ni un prince, un Dauphin. Mais ils ne manquent guère d'avoir des gens charmés de se battre pour eux. Henri en avait, et par bandes. Grand lutteur et sauteur, aimant l'escrime, il choisissait ses amis sur la force du poignet, la vigueur du jarret, la dextérité du bretteur.
Le spécial ami du Dauphin était un homme fort, bas sur jambes et carré d'échine, admirable lutteur, d'une roideur de bras à jeter par terre les lutteurs bretons. Il avait vingt-six ans, et déjà il s'était signalé à la guerre, surtout à Cérisoles. Quoique bravache, il était brave, et se portait pour le plus brave. Il courait les duels, défiait tout le monde. Cela en avait fait un personnage. Du reste, sans fortune et cadet, il se faisait appeler, de la seigneurie de son aîné, le sire de la Châtaigneraie. Il traînait après lui (aux dépens du Dauphin) une meute de gens comme lui.
Le Dauphin n'eut aucun besoin de lancer la Châtaigneraie. Dès qu'il entendit parler de l'affaire, il la fit sienne. Il soutint que c'était à lui que Jarnac avait dit la chose, qu'il la lui avait dite cent fois, et lui défendit de dire autrement.
Jarnac avait quelques années de plus que la Châtaigneraie, était beaucoup plus grand, long, délicat et faible. L'autre, même sans armes, dit l'inscription mémorative du combat, l'aurait défait, anéanti.
Et cependant que faire? La Châtaigneraie demandait le combat; il avait fait grand bruit et s'était adressé au roi (c'était encore François Ier), qui défendit de passer outre. Combien de temps l'affaire fut-elle suspendue? Nous l'ignorons. Mais les mots ironiques, les gestes de mépris, les affronts, ne furent pas suspendus. Car le 12 décembre 1546, ce fut Jarnac qui, ne pouvant plus vivre, demanda au roi de combattre. Le roi répondit qu'il ne le souffrirait jamais.
François Ier mort (le 31 mars), quelle est la première affaire de la monarchie? La grande guerre d'Allemagne apparemment, les secours promis aux protestants? Non, nous avons bien autre chose à faire. Charles-Quint les bat à Muhlberg. La grande affaire, c'est le duel, la mort de Jarnac, la vengeance de femme.
Un mot dit pendant le combat nous autorise à croire que Jarnac, alarmé, se voyant si forte partie (et derrière le roi même), fit l'humiliante démarche d'aller trouver son ennemie Diane et qu'il essaya de la fléchir. Grande simplicité. Il était trois fois condamné. Comme amant de la duchesse d'abord, mais aussi comme étant Chabot du côté paternel, cousin de l'amiral Chabot, et par sa mère des Saint-Gelais, parent du poète de ce nom, comme tel, affilié peut-être à cette damnable fabrique d'épigrammes contre la vieille, dont nous avons parlé.
La grande dame paraît lui avoir dit, avec sa froideur apparente, qu'elle n'y pouvait rien, que le vin était tiré et qu'il fallait le boire, qu'il n'y avait pas de remède, puisque le roi personnellement était en jeu et qu'il ne céderait jamais.
Nul moyen d'en sortir que de s'humilier, de ne plus démentir l'inceste, de confirmer l'outrage sur le front de son père, de rester le plastron du roi et l'amusement de la cour.
Celle-ci y comptait, et l'on s'en amusait d'avance. Tout était arrangé pour donner à l'affaire une publicité effroyable. On en avait fait une fête; le roi voulait y présider et donner ce régal aux dames.
Henri II avait fait dresser les lices au centre de la France, près de Paris, sur l'emplacement admirable de Saint-Germain. Ce lieu unique, même avant qu'on bâtît la terrasse d'une lieue de long, a toujours été un théâtre et le plus beau de nos contrées. Le plateau triomphal d'où la forêt regarde la Seine aux cent replis reçut toute la France. Paris y vint, bruyant et curieux; marchands et artisans, bourgeois et compagnons de tout état, les deux grands peuples noirs, la robe et l'université, celle-ci spécialement très-aigre et mécontente. Mais le plus curieux, ce fut la foule de la pauvre noblesse qui, du 23 avril au 10 juillet, dans ces deux mois et demi, eut le temps de venir de toutes les provinces.
Étrange elle-même et vrai spectacle pour la cour. On se montrait ces figures d'un autre âge, ces nobles revenants, dont tels pourpoints dataient de Louis XII et tels chevaux boitaient depuis Pavie. Le tout, couché dans la forêt, et, parmi les cuisines odorantes, déjeunant de pain sec, buvant au fleuve, faisant sur l'herbe leur sobre et pastoral banquet.
On devinait assez leurs pensées sérieuses. La première pour le mort, déjà bien oublié de la nouvelle cour. Où donc était ce bel acteur, ce grand homme au grand nez, de noble épée, de haute mine, qui, jusqu'au dernier jour (malgré les ans, malgré Vénus, si cruelle plus lui), avait représenté la France? Que de choses couvertes par sa fière attitude, sa grâce et son besoin de plaire, que dis-je! par le souvenir de ses folies, passées toutes en légendes. Magnifique hâblerie, noble farce! tout était fini, rentré dans la coulisse, et la scène était vide.
Le dernier règne, au milieu de ses fautes et de ses discordances, avait eu, au total, une harmonie fictive qui depuis avait disparu: la royauté moderne sous un roi chevalier.
Tant fausse que fût cette chevalerie, elle imposait. Aux choses on opposait les mots. Si la noblesse se plaignait du gouffre dévorant de la cour, des justices seigneuriales anéanties, on répondait par les victoires du roi, Marignan, Cérisoles. Une police s'était créée, secrète, d'honorables espions, qui, de chaque province, écrivait aux clercs du secret. Ces secrétaires du roi, les tribunaux du roi, un vaste établissement despotique, s'était formé, et tout au profit de la cour. La noblesse pourtant du roi-soldat avait tout enduré. Lui mort, tout cela apparaissait nouveau, et désormais intolérable.
Mais, à part le gouvernement, hors de son action, une autre révolution s'était faite, plus grande encore. En moins de cinquante ans, l'argent multiplié, et, partant, avili, avili comme annulé la rente; rentiers et créanciers recevaient beaucoup moins, et tout objet à vendre coûtait plus cher. On ne pouvait plus vivre. Hutten, longtemps auparavant, le dit déjà. La noblesse agonisait dans ses manoirs ruinés. Et, pour comble, elle s'était énormément multipliée; les cadets, qui jadis ne se mariaient pas, s'éteignaient au couvent ou à la croisade, avaient fait souche (de mendiants). Quelle ressource? la domesticité. Les plus adroits s'accrochaient aux seigneurs, vivaient de miettes, léchaient les plats. Mais la plupart étaient trop fiers encore, maladroits et sauvages; drapés dans leur manteau percé, ils mouraient de faim noblement.
Beaucoup pourtant se réveillèrent à cette grande occasion. Ils firent ressource de leurs restes et de tout. Ils voulurent voir la royauté nouvelle, la cour, l'abîme où s'absorbait la France.
Les longs préparatifs, les interminables cérémonies qu'on avait exhumées des livres de chevalerie, la pédantesque érudition qu'on mit à reproduire dans leurs détails ces vieilleries gothiques, leur donnèrent le loisir de regarder, de s'informer, et, les yeux dans les yeux, de percer cette odieuse cour de leurs tristes et haineux regards.
CHAPITRE II
LE COUP DE JARNAC—10 JUILLET
1547
Le roi d'abord, quand on le démêlait dans la foule brillante, étonnait, attristait à le voir. Quoique grand, fort et bien taillé, il n'était nullement élégant. Son teint, sombre, espagnol, faisait penser à sa captivité, rappelait l'ombre du cachot de Madrid, et ses grosses épaules en portaient encore les basses voûtes. Visage de prison. On y sentait aussi l'ennui que son joyeux père avait eu de faire l'amour à la fille du roi bourgeois, la bonne et triste Claude.
Au total, point méchant, mais lourdement bonasse et dépendant (voir le buste du Louvre). On comprend qu'un tel homme, une fois lié et muselé, on put le mener loin; que, né chien, pour plaire à ses maîtres, il put devenir dogue, et de ces cruels bouledogues qui mordent sans savoir pourquoi.
Mais il y avait aussi, dans la figure vivante, une chose que ne dit pas le buste. Le spirituel envoyé d'Espagne, le très-fin diplomate Simon Renard, l'exprime d'un seul mot que tout le monde comprenait alors: «Il est né saturnien.» Saturne, en alchimie, c'est le lourd, vil et plat métal, le plomb. Astrologiquement, Saturne est l'astre sinistre des naissances fatales, des natures malheureuses, des vies qui doivent mal tourner, à elles-mêmes pesantes, pour les autres malencontreuses, de guignon, de triste aventure.
Celui-ci, être relatif, n'était que par rapport à un autre être un astre supérieur. L'astre rassurait peu. Dans son portrait probable (Musée de Cluny), Diane effraie plutôt de son apparente froideur. Fille du Rhône, mais longuement attrempée de sagesse normande, elle mit la froideur dans les mots, dans la noble attitude. Et les actes n'en étaient que plus violents.
Combien elle était redoutée, on le voyait par le servile effort de la reine italienne, la jeune Catherine de Médicis, qui ne regardait qu'elle, et tâchait d'attraper un mot ou un sourire. Elle n'y perdait pas ses peines, et on la rassurait. Ces deux femmes étaient un spectacle pour les austères provinciaux qui ne comprenaient rien à ce partage d'une impudente intimité.
L'audace de Diane et son mépris de tout sentiment public, de toute opinion, apparaissaient en une chose, c'est que, par dessus tous les dons dont nous parlerons tout à l'heure, elle s'était fait donner un procès—avec qui? Avec toute la France.
Elle se fit donner (sous le nom de son gendre) la concession vague, effrayante, de toutes les terres vacantes au royaume. Or il n'y avait pas un seigneur, pas une commune, qui n'eût près de soi quelqu'une de ces terres vacantes et n'y prétendît quelque droit.
Un quart peut-être de la France était ainsi désert, inoccupé, vacant, litigieux.
On réclamait ce quart. On menaçait d'un coup deux ou trois cent mille ayants droit. On leur suspendait sur la tête cet immense procès où l'on était sûr de gagner.
Telle apparut la cour, le 10 juillet au matin, pompeusement rangée sur les estrades de Saint-Germain. On fut très-matinal. Dès six heures, tous siégeant, les lices étaient ouvertes, et l'on procédait aux cérémonies. Le combat n'eut lieu que le soir, fort tard, presque au soleil couché.
Nous avons heureusement un long récit de cette journée, authentique, un procès-verbal dressé par ceux qui virent de près, par les hérauts. Vieilleville y ajoute des faits essentiels, et Brantôme, qui est ailleurs de si faible autorité, mérite ici quelque attention, étant neveu de l'un des combattants, et sans doute informé très-particulièrement de cet événement de famille.
Donc, dès six heures, Guienne, le héraut, alla chercher l'assaillant, la Châtaigneraie, qui entra dans les lices à grand bruit de trompettes et tambours, conduit par son parrain François de Guise, et par ceux de sa compagnie, trois cents gentilshommes, vêtus à ses couleurs, fort éclatantes, blanc et incarnat. Il honora le camp par dehors et en fit le tour. Puis, il fut reconduit solennellement à son pavillon, d'où il ne bougea plus.
Quel était donc ce prince qui faisait son entrée dans un tel appareil? Un cadet de Poitou qui était venu en chemise. «Il y avoit déjà cinq semaines, dit Vieilleville, qu'on voyoit la Châtaigneraie faisant une piaffe à tous odieuse et intolérable, avec une dépense excessive, impossible, si le roi qui l'aimoit ne lui en eût donné le moyen.» Odieuse, en effet, intolérable, lorsque c'était le juge qui prenait si scandaleusement fait et cause pour un des partis.
Si la tête avait tourné complétement à la Châtaigneraie, on ne peut s'en étonner. Fou de sa fatuité propre, il l'était encore plus de la folie commune. Le temps n'existait plus, l'affaire était finie avant de commencer, Jarnac était tué, dans son esprit, et il ne s'occupait que du triomphe. Il allait par la cour invitant tout le monde à son souper royal, les grands, les princes. Un Bourbon refusa.
Un autre des Bourbons, le duc de Vendôme, fort opposé aux Guises, voulut relever le pauvre Jarnac, et demanda à être son parrain; mais le roi le lui défendit. Jarnac n'eut de parrain que Boisy, le grand écuyer, de cette famille des Bonnivet, une famille tombée, éclipsée. Vendôme, indigné d'une partialité si manifeste et si grossière, se leva, et les princes du sang le suivirent.
Depuis deux mois Jarnac s'était préparé à la mort, et il avait fait de grandes dévotions. Toutefois, pour ne négliger rien, il avait fait venir un renommé maître italien qui savait des bottes secrètes et pouvait dérouter un bretteur de profession. Cet Italien s'informa, observa; il sut que la Châtaigneraie gardait un bras quelque peu roide d'une ancienne blessure, et il dressa là-dessus son plan de campagne.
Jarnac, étant l'assailli, avait droit de proposer les armes. La question était de savoir s'il valait mieux pour lui proposer les armes gothiques, embarrassantes et lourdes, du XVe siècle, ou celles, plus légères, qu'on portait au XVIe. En droit, puisqu'on renouvelait tout le vieil appareil, il pouvait exiger aussi les vieilles armes, comme on les portait aux combats de ce genre cent ans ou deux cents ans plus tôt. L'autre parti ne s'y attendait pas. Il n'aurait jamais deviné que le plus faible demandera ces armes pesantes. Brantôme assure pourtant que la Châtaigneraie trouva dans leur roideur un obstacle qui gêna les mouvements du bras jadis blessé.
Du reste, l'Italien comptait si peu sur le succès de ce moyen, qu'à tout hasard il en avait enseigné à Jarnac un autre, connu en Italie. Il lui dit d'exiger deux dagues, l'une longue attachée à la cuisse, l'autre courte, mise dans les bottines; dernière ressource de l'homme terrassé, qu'on appelait miséricorde, parce qu'au moment de doute où le vainqueur était dessus et attendait qu'il demandât merci, il pouvait du bras libre tirer encore la dague et la lui mettre au ventre.
Les dagues furent accordées, et les cottes de mailles, les longues épées pointues, à deux tranchants. Je ne vois pas qu'on parle de cuissards, ni de grèves; apparemment on les crut trop pesantes, dans cette journée chaude, pour un combat à pied.
La difficulté et la discussion qui fut longue porta sur les gantelets que proposa le parrain de Jarnac, longs et roides gantelets de fer, abandonnés depuis longtemps et curiosités d'un autre âge. Il présentait encore un vaste bouclier d'acier poli, non moins inusité alors, mais admirable pour faire glisser l'épée d'un fougueux assaillant, user la force et la fureur du bouillant la Châtaigneraie.
Tout cela refusé de Guise, son parrain. Les juges du litige étaient les maréchaux de France, et celui qui les présidait, le connétable. Il y avait à parier qu'ils décideraient contre Jarnac, pour Guise (et pour le roi). Cependant, soit par sentiment d'honneur et d'équité pour égaler les chances, soit par entraînement pour céder à la voix publique, les maréchaux pensèrent qu'on devait suivre, mot à mot, les usages des derniers combats, et qu'on ne pouvait refuser les armes usitées alors.
La voix du connétable était prépondérante. Qu'allait-il décider? Nous l'avons vu bien faible et bien servile sous l'autre règne. Celui-ci commençait, et l'on ne savait pas bien encore où pencherait la faveur. Quoique Montmorency fût et parût le premier homme de l'État, quoique nominalement il eût tout dans les mains, il avait vu combien facilement sa grande amie Diane, et ses petits amis les Guises, avaient enlevés Henri II, et de Chantilly, d'Écouen, maisons du connétable, l'avaient emporté à Anet. Il avait vu encore au conseil du 23 avril comme aisément, contre toute vraisemblance, ils tirèrent du roi l'ordre du combat, c'est-à-dire la mort de Jarnac. S'il les laissait ainsi toujours aller, lui-même perdait terre. Homme de paille et simple mannequin, il lui restait d'aller planter ses choux.
Tout cela sans nul doute le mettait pour Jarnac. Et cependant il eût flotté encore, redoutant d'irriter le roi, sans une très-grave circonstance qui bien plus droit encore saisit son cœur et dut lui faire violemment désirer la mort de la Châtaigneraie.
Ce fait, entièrement ignoré, et qu'un rapport de dates nous a fait découvrir, est tel:
Ce même jour du 23 avril où le conseil, de gré ou de force, avait cédé au roi et livré le sang de Jarnac, Montmorency obtint, en compensation sans doute de l'acte insensé qu'il signait, une très-haute faveur personnelle. Le roi lui accorda pour son neveu Coligny les provisions de la charge de colonel de l'infanterie française.
Coligny, il est vrai, était très-digne. C'était un homme de trente ans, d'une gravité extraordinaire, d'une éducation forte et savante, d'une bravoure éprouvée et déjà couvert de blessures. Il avait pris la tâche dure de former nos bandes de pied, largement recrutées d'hommes effrénés et de bandits. Il passait pour cruel, dit un historien, mais sa cruauté a sauvé la vie à un million d'hommes. Ses règlements, base première de nos codes militaires, le constituent l'un des premiers créateurs de l'infanterie nationale.
Un tel neveu était une bonne fortune pour l'intrigant austère (on verra si ce nom était dû à Montmorency). Coligny avait justement la réalité des vertus dont l'autre avait le masque. Il était infiniment utile à celui-ci que la noblesse de province, dont Coligny fut l'idéal, jugeât l'oncle sur le neveu. La parfaite netteté de l'un trompait sur l'autre. On lui faisait honneur du fier génie de Coligny, de ses paroles amères, parfois hautaines, sur la lâcheté du temps. Celle des Guises lui fit mal au cœur quand ils mendièrent une fille de Diane. Et il le dit très-haut.
Les Guises eussent voulu à tout prix biffer ce titre que lui donnait le roi. Ils réussirent à tenir la chose en suspens et sans exécution pendant deux ans, pensant, dans l'intervalle, pouvoir la faire passer à quelque favori. Or, celui du moment était la Châtaigneraie, le roi en était engoué; ils conçurent l'idée bizarre, étrange (sotte sous tout autre roi), de faire donner à ce bretteur, pour prix d'un coup d'épée, une charge qui exigeait un si haut caractère, la plus austère tenue, la moralité la plus grave, charge en réalité de juge militaire, une épée de justice autant que de combat!
Le bruit courut partout que la Châtaigneraie avait la charge, autrement dit, que Coligny ne l'avait plus, que l'on se moquait du connétable, que le parti des vieux était bafoué, que tout passait à la jeunesse, aux Guises.
Il devenait très-essentiel au connétable que la Châtaigneraie fût tué. Il approuva les armes proposées par Jarnac.
D'instinct, il sentait bien qu'il avait la France pour lui, que toute la noblesse de province surtout eût fort mal vu la Châtaigneraie vainqueur et colonel de l'infanterie. Pour son maître, il le connaissait, et jugeait qu'après tout il se consolerait fort vite du grand et cher ami, et, s'il était battu, loin de le plaindre, lui garderait rancune.
La discussion fut très-longue, et ce ne fut que bien tard, au plus tôt à sept heures du soir, qu'elle prit fin. La chaleur de juillet, la fatigue, l'attente, avaient porté au comble l'excitation des spectateurs. Nous avons vu ailleurs (à l'épreuve de Savonarole) le vertige qui saisit les grandes foules dans de tels moments.
Enfin les cris sont faits par les hérauts aux quatre vents. Défense de remuer, de tousser, de cracher, de faire aucun signe.
On les prend dans leur pavillon, on les amène en leur bizarre costume, mêlé de deux époques, qui eût paru grotesque dans un autre moment. Personne, en celui-ci, n'avait envie de rire.
«Laissez-les aller, les bons combattants!» Ce mot dit, ils avancent... Et l'on ne respire plus. On n'eût osé lever les mains au ciel, mais les yeux, les cœurs s'y dressaient.
Les deux figures de fer marchant l'une sur l'autre (de droite, la forte et trapue, et de gauche, la longue), la première se fendit, poussa d'estoc et redoubla... en vain.
La longue, c'était Jarnac, remettant tout à Dieu, et ne se couvrant plus de sa pointe, hasarda un coup de tranchant, déchargea son épée (et peut-être à deux mains) sur le jarret de la Châtaigneraie.
Le coup porta si bien que celui-ci ne saisit pas le moment où Jarnac s'était tellement découvert, et où il eût pu le transpercer. Il chancela et parut ébloyer... Ce qui donna à l'autre facilité de redoubler de telle force et de telle roideur que, cette fois, le jarret fut tranché, et la jambe pendait... Il tomba lourdement à terre.
«Rends-moi mon honneur! dit Jarnac, et crie merci à Dieu et au roi!... Rends-moi mon honneur!» Mais il restait muet.
Jarnac, le laissant là, traverse la lice et s'adresse au roi. Il met un genou en terre: «Sire, je vous supplie que vous m'estimiez homme de bien!... Je vous donne la Châtaigneraie. Prenez-le, Sire! Ce ne sont que nos jeunesses qui sont cause de tout cela...»
Mais le roi ne répondit rien.
Acte cruellement partial. Le vaincu que Jarnac avait épargné aurait pu n'être qu'étourdi, se relever derrière et recommencer le combat. On lui donnait le temps de se remettre et de reprendre force.
Le vainqueur le craignit et revint. Mais il le trouva immobile, perdant son sang. Il se jeta près de lui à genoux, et de son gantelet de fer se battant la poitrine, il dit et répéta: «Non sum dignus, Domine.» Puis, il pria la Châtaigneraie de se reconnaître, de rentrer en lui.
Il était en effet revenu à lui, mais par un accès de fureur. Il se leva sur le genou, empoigna son épée, et, d'un mouvement désespéré, il se ruait sur l'autre. «Ne bouge! lui dit Jarnac, je te tuerai.»—«Tue-moi donc!» Et il retomba.
Ce dernier mot pouvait tenter Jarnac. Qu'allait-il arriver s'il ne le tuait? Que ce furieux, vivant et sans doute sauvé par le roi, ne perdrait pas un jour, une heure, à peine guéri, pour tuer son trop clément vainqueur.
Mais il lui répugnait de tuer cet homme par terre, l'homme du roi d'ailleurs, qui peut-être ne le pardonnerait jamais.
Pour la seconde fois, il retourna au roi... Lamentable spectacle!... et se mit encore à genoux:—«Sire, Sire, je vous en prie, veuillez que je vous le donne, puisqu'il fut nourri dans votre maison... Estimez-moi homme de bien!... Si vous avez bataille, vous n'avez gentilhomme qui vous servira de meilleur cœur. Je vous prouverai que je vous aime et que j'ai profité à manger votre pain.»
Cette prière ne fit rien au roi. Il ne desserra pas les dents; enveloppé d'obstination sauvage, lié de sa parole, sans doute, serf d'esprit et de langue, misérablement enchanté.
Le blessé gisait sans secours. Jarnac, y retournant, le trouva couché dans son sang, l'épée hors de la main. Ému de son état, il lui dit: «Châtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Créateur, et que nous soyons amis.» Il n'exigeait plus rien de ce mourant que de penser à Dieu. Mais, tout mourant qu'il fût, il fit encore un mouvement contre lui. Jarnac, du bout de son épée, écarta celle de cette bête sauvage, épée et dague, emporta tout, remit tout aux hérauts.
On voyait que la Châtaigneraie était fort mal. Il pouvait trépasser. Jarnac, pour la troisième fois, alla au roi: «Sire, au moins pour l'amour de Dieu, prenez-le, je vous en supplie...»
Le connétable, en même temps, descendu dans la lice, était allé voir le corps, et, revenant, il dit: «Regardez, Sire; car il le faut ôter.»
Mais le roi était aussi morne que le blessé. Tout le monde voyait que la vraie partie de Jarnac, c'était le roi, et que rien n'était fait. Un frémissement contenu de fureur et d'indignation, sans être entendu, se voyait sur la foule, et il n'était pas une âme, tant basse et servile fût-elle, qui ne lançât au trône une muette malédiction. Jarnac, électrisé de ce grand flot, et mis au-dessus de lui-même, oublia sa nature de courtisan timide; il fit un coup d'audace qui désignait, marquait à la haine publique son vrai but. Il alla à Diane, s'arrêta devant elle, et, de la lice, sur l'échafaud royal, lui lança cette parole: «Ah! madame, vous me l'aviez dit!»
Trente mille hommes la regardaient... La fascination fut brisée, la terreur reportée sans doute où elle devait être; les écailles tombèrent des yeux du roi: il vit la montagne de haine qui pesait sur elle et sur lui, et, baissant les grosses épaules (qu'on lui voit dans son buste), il jeta à Jarnac ce mot sec: «Me le donnez-vous!»
Et alors le vainqueur, se jetant à genoux pour la quatrième fois: «Oui, Sire!... Suis-je pas homme de bien?... Je vous le donne pour l'amour de Dieu.»
Mais le gosier du roi était comme séché. Il ne put jamais articuler: «Vous êtes homme de bien.» Il éluda cette réparation et dit un mot qui ne touchait que le duel: «Vous avez fait votre devoir, et vous doit être votre honneur rendu.»
La foule n'y regarda pas de si près. Les cœurs se desserrèrent, les poitrines s'ouvrirent. Le mourant était emporté, et l'on attendait avec joie que, selon les anciens usages, le vainqueur, au son des trompettes, fût mené par les lices en triomphe. Il y eût des applaudissements à faire crouler le ciel. Le connétable s'enhardit à parler, et rappela l'usage et ce droit du vainqueur. Mais Jarnac frémit d'un triomphe qui l'aurait perdu pour toujours; il refusa avec beaucoup de force: «Non, Sire, que je sois vôtre, c'est tout ce que je veux.»
On le fit monter alors sur les échafauds devant le roi. Et il se jeta encore à genoux. Henri II avait eu le temps de se remettre et de se composer. Il l'embrassa avec cet éloge forcé: Qu'il avait combattu en César, parlé en Aristote.
Quelques-uns disent qu'il l'adopta vraiment et le prit en faveur. Je ne vois point cela. À la fin de ce règne, je le vois encore simple capitaine à Saint-Quentin, sous Coligny.
Ce qui surprit le plus, c'est que le roi parut oublier parfaitement, ou mépriser plutôt, son grand et cher ami. Il ne lui pardonna pas sa défaite, le laissa dans son agonie sans lui donner le moindre signe. Le malheureux fut si exaspéré de ce dur abandon, qu'il arracha les bandes qu'on mettait à ses plaies, laissa couler son sang et parvint à mourir.
Il avait bu jusqu'au fond le calice par l'outrage du peuple. Dès le soir même, son pavillon, ses tentes, avaient été violemment envahis. Le splendide souper qu'il avait préparé pour son triomphe fut dévoré par la valetaille. Puis la foule survint, renversa les plats et marmites, bouleversa les tables. La vaisselle d'argent, prêtée par les grands de la cour, fut pillée, emportée. Par-dessus les voleurs, une tourbe confuse s'acharna, cassant, brisant, déchirant et trépignant sur les débris.
On vint le dire au roi qui, ayant déjà en lui-même une grande colère contenue, fut trop heureux de pouvoir frapper. Il lança ses archers, sa garde, les soldats de la prévôté. Sur cette foule compacte, sans trier ni rien éclaircir, on tomba des deux mains à coups d'épées, de piques, de masses, de hallebardes. Confusion horrible, étouffement, carnage indistinct dans l'obscurité.
La nuit était fermée et sombre, et la foule s'écoula par la forêt et vers Paris, ne regrettant pas son voyage, malgré ce cruel dénouement. Bien des choses étaient éclaircies, et bien des hommes, jusque-là suspendus, commencèrent à prendre parti, ayant vu la cour d'un côté, la France de l'autre.
Tout ce qu'il y avait de pur, de fier, dans la noblesse de province, d'indomptable et noblement pauvre, fut libre dès cette nuit, cheminant d'un grand souffle, ne sentant plus sur ses épaules cette fascination de la royauté qu'avait exercée le feu roi. Et la religion de la cour, le catholicisme des Guises, de Diane, ne leur pesait guère. Beaucoup se sentirent protestants, sans savoir seulement ce qu'était le protestantisme.
Le petit peuple de Paris, étudiants et artisans, malgré l'horrible averse qui avait signalé au soir la royale hospitalité, quoique plus d'un restât sur le carreau, quoique beaucoup revinssent manchots, boiteux ou borgnes, ce peuple, avec une âpre joie, emportait avec lui un proverbe «le coup de Jarnac,» qui, redit, répété partout et dans tout l'avenir, renouvela sans cesse cette défaite de la royauté.
CHAPITRE III
DIANE.—CATHERINE.—LES GUISES
1547-1559
Quelque dompté, docile, né pour l'obéissance que parût Henri II, une femme de quarante-neuf ans qui gouvernait un homme de trente ne pouvait être rassurée. Elle avait grand besoin de l'occuper de rêves, de projets, de pensées. Il y avait un malheur, c'est qu'il ne pensait point, parlait peu, et ne lisait pas. En attendant la guerre, il fallait le jeter dans les pierres et les bâtiments.
L'art avait déjà décliné. Le siècle, à son milieu, ressemblait fort à Diane elle-même. Il suppléait par la noblesse à ce qui déjà manquait d'agréments. En bâtiment, comme en littérature, commençait le genre noble et le style soutenu. L'effort y est, et la grâce sérieuse. Adieu la fantaisie. Que trouver désormais qui ressemble à Chambord, à l'exquise petite galerie de Fontainebleau? La grande salle de bal (ou d'Henri II), toute grandiose et prophétique en ses mystérieuses allégories, a l'effet d'une immense énigme; on fatigue, on travaille, on sue à tâcher de comprendre.
Diane refit d'abord Anet. Elle occupa le roi à lui bâtir un palais, maison d'intimité, grande, et non gigantesque, parfaitement mesurée aux convenances d'une noble veuve qui afficha toujours ce caractère, et qui d'ailleurs voulait posséder, jouir sur-le-champ. Anet, improvisé par Philibert de Lorme, entre Dreux, Évreux et Meulan, non loin de la grande Seine, mais retiré, sur la petite rivière d'Eure, fut tout en promenoirs, tout en rez-de-chaussée, galeries et terrasses, au milieu des prairies, une maison de conversation. Du reste, nulle plus complète; parc, taillis, bois, garennes, arbres fruitiers, volières, fauconneries, héronnières, tout fut prévu, tout ce qui peut distraire un grand enfant. Cours sérieuses, jardin modique; de petits arcs rustiques s'élevaient à l'entrée des allées principales. Une chapelle, élégante et petite, couronnait et consacrait tout.
L'abondance des eaux, les viviers, les canaux, qui coupaient tout cela, égayaient la maison, plus noble que gaie cependant. Sans les forêts voisines et les distractions de la chasse, le roi y eût trouvé les journées longues. Elle en fit un palais de chasse, et se fit donner, pour mettre à l'entrée, le bas-relief de cerfs, de sangliers, qu'a fait Cellini pour Fontainebleau (V. au Louvre).
Avec cela l'attrait manquait. Qui peut dire ce qui fait l'attrait d'une maison, d'un lieu, d'un paysage? Pourquoi l'empereur Charlemagne fut-il tellement épris du petit lac d'Aix-la-Chapelle, sans pouvoir en tirer ses yeux? Un talisman, dit-on, y attacha son cœur, l'y retint fasciné, amoureux et comme enchanté. Mais qui allait créer pour Anet ce mystère et ce tout-puissant talisman?
C'était peut-être la question du règne.
Il fallait s'avouer les choses. Ce qui rendait surtout la maison sérieuse, c'était l'âge de la dame. Il fallait inventer je ne sais quel miracle de jeunesse éternelle qui troublât l'imagination et lui donnât le change, retînt le cœur ému d'un rêve. Un rêve peut supprimer le temps.
Diane se souvint que sa rivale, dans un problème inverse, voulant raviver un vieillard, avait, jeune elle-même, paré sa chambre et entouré son lit des ravissantes filles sorties du ciseau de Goujon. Mais combien le problème était plus difficile ici, où l'objet aimé, déjà mûr, avait besoin d'illusion, d'une Jouvence puissante, inouïe!
J'aurais voulu être à Anet quand l'imposante veuve y fit venir le maître, lui demanda le talisman qui tromperait le roi, l'histoire et l'avenir.
En parcourant d'abord ce noble palais, un peu morne, Goujon vit et sentit la vraie grâce du lieu, les eaux vives. Le monument, dès lors, dut être une fontaine, où l'immobile image s'aviverait sans cesse du mouvement de ces belles eaux, de leur gazouillement qu'elle a l'air d'écouter.
Le gracieux génie du lieu fut ainsi évoqué du fond des ondes, une Diane, non mythologique, plutôt une fée chasseresse, jeune, fraîche et légère, posée à peine, comme pour respirer un moment. Mais elle y est restée plus longtemps qu'elle ne voulait, au doux murmure des eaux; ses beaux yeux errent et nagent; et elle ne bouge plus, rêveuse, prise elle-même à son enchantement.
Elle est prise, et elle aime... Qui? La forêt sans doute, ou ce beau cerf royal contre qui elle incline, appuyant à son poitrail un bouquet négligé de fleurs. Elle aime, qui encore? Le noble lévrier qu'elle enjambe délicatement sans vouloir le presser, d'une grâce si tendre et si charmante.
L'embarras pour l'artiste fut Diane elle-même. La statue serait-elle, ou ne serait-elle pas un portrait?
Tous les portraits sont fictifs, moins, je crois, un seul, une statue dont je parlerai, et qui ressemble un peu à la Diane de Goujon. Dans celle-ci, il aura gardé quelque chose des traits de la vie, une fugitive et lointaine ressemblance.
Le beau nez, fin, dominateur, qui tombe avec décision et d'une autorité royale, est un trait historique. Le front fort découvert (les cheveux étant relevés de toutes parts) est haut plutôt que large; une résolution peu commune habite là, plutôt qu'une pensée. L'œil si vague serait dur cependant, si la prunelle était sculptée.
Elle est nue, et d'autant plus chaste. Virginale? Non. Elle est parée et riche. Elle a pour vêtement un léger bracelet à son beau bras, et sur la tête un si riche ornement, qu'il vaut un diadème. Tout l'art du monde est dans sa chevelure.
Tant d'art et de parure, et elle est nue! c'est le galant mystère. Celle-ci n'est pas apparemment la Diane inexorable... Si c'était une femme? Cette idée vient et trouble.
L'effet était puissant, magique, dans le jardin des Augustins (Musée des monuments français), sous la feuillée et sous l'azur du ciel. Ciel étroit d'un jardin resserré, monastique, tout entouré d'un cloître. La feuille au vent voilait et dévoilait ce rêve. Mais comment était-elle là, charmante et nue? on se le demandait. La jeune et fière beauté, la main sur son grand cerf, semblait égarée par la chasse, par le hasard, dans ce logis de moines, se reposant de la chaleur du jour, surprise... Mais n'allait-elle pas se lever?
L'histoire est de deux âges. Il y a le noble lai d'amour et le gai fabliau; derrière le poème royal, un rire des vieux noëls. La figure est sévère, vivement résolue, le sein naissant et pur. Mais, à côté, d'autres détails font penser à la veuve. Le charme est mêlé d'ironie.
La grande bête au bois superbe, qu'elle retient mollement sous son bouquet de fleurs, ce cerf à l'œil vide, au front vide, aussi passif que sa forêt, est-ce une bête royale, ou un roi tout à fait? Je lui trouve un air d'Henri II.
L'artiste, pour ce lieu de fête et d'amusement, dans sa gaieté shakspearienne, derrière la belle nymphe, s'est donné le plaisir d'un sombre repoussoir, amusante laideur. Il a soigneusement, avec un art exquis, comme il eût sculpté Vénus même, travaillé avec complaisance un barbet hérissé, non, un triste caniche, noir, poil rude, brèche-dent, qui réclame tout bas, comme ferait au cœur de la belle le souvenir vulgaire d'un vieil attachement, d'une triste amitié de mari, d'un Brézé par exemple, à qui elle promit un deuil invariable, et qui timidement mêle à la fête d'amour quelques gémissements de grondeuse fidélité.
Voilà le monument étrange, idéal et réel, amusant, noble et ravissant, l'enchantement diabolique et divin qui a trompé les cœurs et qui les trouble encore, qui démentit le temps, et qui la maintint belle jusqu'à soixante-dix ans, que dis-je, trois cents ans, jusqu'à nous.
Mais laissons là le rêve, laissons la poésie. Voyons l'histoire et la réalité.
Diane, dite de Poitiers (d'après une prétention de descendre des vieux souverains de Poitou), n'était nullement Poitevine, mais du Rhône, du pays le plus processif de la France, le plus âpre aux affaires, le Dauphiné du Midi. Fille de Saint-Vallier, ce brouillon qui crut changer la dynastie, elle épousa Louis de Brézé, petit-fils de celui qui trahit Louis XI, fils d'un Brézé qui eut une fille de France et qui la poignarda. De tous côtés, il y avait des romans dans sa destinée.
Le sang du Rhône, intrigant, violent, fut considérablement tempéré en elle, et assagi par sa transplantation dans le pays de sapience, en Normandie, où elle passa les meilleures années de sa jeunesse, de quinze à trente. Son mari, homme âgé, Louis de Brézé, était une espèce de grand juge d'épée, sénéchal de Normandie. À la petite cour du sénéchal et de madame la sénéchale, venaient se débattre les affaires féodales qu'on pouvait, de gré ou de force, ramener à la suzeraineté du roi. Belle école d'affaires où elle vit sans doute combien la justice est fructueuse. Il ne faut pas s'étonner si le premier don qu'elle obtint d'Henri devenu roi fut un immense procès.
Elle spécula habilement sur son veuvage, le porta haut, se fit inaccessible, mit l'affiche d'un deuil éternel. Cela lui donna le Dauphin, qui aimait les places imprenables; elle le tenta par l'impossible. Et elle le garda, comment? en ne vieillissant pas.
Beau secret. Et pourtant on peut en donner la recette: Ne s'émouvoir de rien, n'aimer rien, ne compatir à rien. Des passions, en garder seulement ce qui donne un peu de cours au sang, du plaisir sans orages, l'amour du gain et la chasse à l'argent. Un diplomate, connu par sa froideur, en jouait un peu tous les jours pour avoir, disait-il, ces petites émotions, petits désirs, petites peurs, qui achèvent la digestion.
Donc, absence de l'âme. D'autre part, le culte du corps.
Le corps et la beauté, soignés uniquement, non pas mollement adorés, comme font la plupart des femmes, qui les tuent par les trop aimer; mais virilement traités par un régime froid qui est le gardien de la vie. Elle profitait des froides heures du matin, se levait de bonne heure, usait très-largement des rafraîchissements inconnus aux dames d'alors, en toute saison se lavait d'eau glacée. Elle se promenait ensuite à cheval dans la rosée; puis revenait, se remettait au lit, lisait quelque peu, déjeunait. Pour digérer et rire, elle n'avait ni nain, ni chien, ni singe, mais le cardinal de Lorraine, un garçon de vingt ans, fort gai, qui lui servait de femme de chambre et lui contait tous les scandales.
Henri II trouvait bon cela, sachant parfaitement la froideur de sa maîtresse, et regardant d'ailleurs ce petit prêtre comme une femme. Celui-ci y trouvait son compte, et par là se faisait souffrir.
Le meilleur oreiller de la grande sénéchale, c'était son intimité avec la reine, la jeune Catherine de Médicis. Celle-ci lui appartenait; Diane avait la clef de l'alcôve, et quand Henri II couchait chez sa femme, c'est que Diane l'avait exigé et voulu. Cela se vit au moment où Diane et les Guises commencèrent la guerre d'Allemagne, malgré le connétable. Le roi n'osait rien faire contre l'avis de celui-ci. Il fallait faire décider la chose par le conseil, qui était partagé; pour en changer la majorité, on y voyait ajouter un membre. Mais que dirait le connétable? On décida que le roi inopinément nommerait, et, pour constater que la chose était bien de lui seul, spontanée et sans influence, on le fit cette nuit coucher chez sa femme, où il fit le matin la nomination. Ainsi Diane se mit à couvert; la majorité fut changée; ni elle ni les Guises n'en eurent la responsabilité.
Sont-ce tous les services que rendait Catherine? Non; sous François Ier, elle fut sans nul doute plus utile à Diane encore. Et comment? Brantôme nous le dit: Elle s'attacha au vieux roi; elle l'amusa, et le faisait causer, le suivait à la chasse, parmi ses dames favorites, écoutant tout, attrapant des secrets. C'est ainsi que Diane dut être toujours avertie, et à même de déjouer à temps les trames de son ennemie, la duchesse d'Étampes.
Catherine (dans une lettre à Charles IX) loue François Ier d'avoir institué la police, d'avoir eu partout des yeux, des oreilles. Elle-même, selon toute apparence, fut chez François Ier la police de Diane, ses oreilles et ses yeux.
Diane l'aimait tellement, qu'elle seule la soignait en ses couches et dans ses maladies. Une fois que Catherine fut en danger, on la vit troublée, inquiète. Avec raison. Où en eût-elle jamais trouvé une pareille, si servile et si corrompue?
«Mais, dira-t-on, comment la jeune reine s'était-elle à ce point donnée à sa rivale?» Pour la raison très-forte que Diane la protégeait contre l'aversion de son mari, qui l'eût cent fois répudiée.
Quand Clément VII vint en France marier sa petite-nièce, il exigea que le mariage fût fait et consommé de suite, irrévocable, se doutant qu'autrement il ne tiendrait guère. La petite fille de quatorze ans, donnée à un mari de quinze, agréable, douce et docile, ayant beaucoup d'esprit et de culture, fut mal reçue, et lui resta singulièrement antipathique. Pourquoi? Comme roturière, du sang marchand des Médicis? Ou bien pour sa nature menteuse, pour son caractère double et faux? Non, pour un point physique.
Physique, mais de portée morale. On y sentait la mort; son mari instinctivement s'en reculait, comme d'un ver, né du tombeau de l'Italie.
Elle était fille d'un père tellement gâté par la grande maladie du siècle, que la mère, qui la gagna, mourut en même temps que lui au bout d'un an de mariage. La fille même était-elle en vie? Froide comme le sang des morts, elle ne pouvait avoir d'enfants qu'aux temps où la médecine défend spécialement d'en avoir.
On la médecina dix ans. Le célèbre Fernel ne trouva nul autre remède à sa stérilité. On était sûr d'avoir des enfants maladifs. Henri fuyait sa femme. Mais ce n'était pas le compte de Diane; elle avait horriblement peur que, Henri mourant sans enfants, son successeur ne fût son frère, le duc d'Orléans, l'homme de la duchesse d'Étampes. En avril 1543, lorsque Henri partait pour la guerre et pouvait être tué, il dut d'abord tenter un autre exploit, surmonter la nature, aborder cette femme et lui faire ses adieux d'époux.
Le 20 janvier 1544 naquit le fléau désiré, un roi pourri, le petit François II, qui meurt d'un flux d'oreille et nous laisse la guerre civile.
Puis un fou naquit, Charles IX, le furieux de la Saint-Barthélemy. Puis, un énervé, Henri III, et l'avilissement de la France.
Purgée ainsi, féconde d'enfants malades et d'enfants morts, elle-même vieillit, grasse, gaie et rieuse, dans nos effroyables malheurs.
Les républicains de Florence, au siége de cette ville, où elle était fort jeune, l'avaient eue dans leurs mains, et plusieurs, par une seconde vue, voulaient la tuer. Elle parut si basse, qu'on l'épargna. Et telle elle resta, ne sachant même haïr, ne pouvant dire un mot de vérité.
Diane, qui la tenait par la peur, la méprisait tellement, qu'elle trouva bon qu'on la sacrât, qu'on lui fît des médailles, etc. Elle-même, elle avait à Anet, en médaillon de marbre, cette chère reine, pour la toujours voir.
Une autre politique de cette femme avisée fut, ayant déjà l'alcôve, d'avoir aussi la guerre. Elle maria ses filles aux aventuriers militaires d'Ardenne ou de Lorraine, qui, se trouvant entre la France et l'Empire, étaient chefs naturels des bandes d'Allemands qui recrutaient nos armées. La première fille fut donnée aux La Marck, et la seconde aux Guises.
Le petit Charles de Lorraine, qui n'était qu'archevêque, prit à l'avénement le chapeau qu'on demanda à Rome, et l'on y envoya dans un honnête exil les douze cardinaux de François Ier. Tous les Guises entrèrent au conseil. François eut la Savoie, et plus tard l'armée d'Italie, l'entrée aux grandes aventures, le vieux champ des romans de la maison d'Anjou, dont il prit hardiment le nom.
Il n'y avait, après Montmorency, qu'un camarade de jeunesse du roi, Saint-André, qui pût leur faire ombre. C'était un homme de luxe et de bonne chair. Ils le soûlèrent de biens, lui firent donner en gouvernement le centre de la France (Lyon, Bourbonnais, Auvergne, etc.).
La grosse part du gâteau fut naturellement pour la grande sénéchale.
Grande véritablement, énormément rapace, miraculeusement absorbante. La baleine, le léviathan, sont de faibles images. Elle avala Anet et Chenonceaux, le duché de Valentinois. Mais qu'est-ce que cela? Elle avala le don du nouveau règne, exigeant que tout ce qu'on payait pour renouvellement de charges, confirmation de priviléges, etc., lui fût payé à elle-même. Mais qu'est cela encore? une part, et elle voulait le tout. Elle prit la clef même du coffre, destitua le trésorier de France, et en fit un à elle, un voleur prouvé tel à la mort d'Henri II. Mais tant de gens avaient volé avec elle, avec lui, que l'on n'alla jamais au fond.
On prit si vite ce qui pouvait se prendre, que bientôt il ne resta que les places futures. On épia les morts. Ils avaient, dit Vieilleville, des médecins pour tâter le pouls à tous ceux qui avaient des charges, les tenir au courant des maladies, des vacances probables, des affaires qu'on pouvait pousser sur les morts ou sur les vivants.
Trois affaires promettaient les plus beaux bénéfices:
- 1o Les confiscations sur les protestants;
- 2o Les procès pour les terres vacantes;
- 3o La punition des révoltes que produirait le désespoir.
Il y en eut une tout d'abord. Les misérables pêcheurs de Saintonge et du Bordelais, réduits par la gabelle à ne pouvoir plus saler leur poisson, leur unique nourriture, mouraient de faim; ils se soulevèrent. Le gouverneur de Bordeaux fut tué. Occasion splendide d'exploiter ces provinces. On effraya d'abord Bordeaux par les supplices, on pendit, on roua, on força les notables à déterrer le mort avec leurs ongles. On rançonna les survivants. Le fait suivant en dit beaucoup; on se croirait déjà aux beaux jours de Louis XIV, à la révocation de l'édit de Nantes.
Cinq grands seigneurs, dont l'un beau-frère de Saint-André, apportent au maréchal de Vieilleville un brevet par lequel le roi donne à eux et à Vieilleville la confiscation de tous les usuriers et luthériens de Guienne, Limousin, Quercy, Périgord et Saintonge. L'idée première appartenait à un certain Dubois, juge de Périgueux, qui répondait que chacun d'eux en tirerait vingt mille écus. Dubois promettait d'en donner moitié dans un mois. Vieilleville les remercia, mais il tira sa dague, et l'enfonça dans le brevet à l'endroit indiqué où était son nom. Ils rougirent et en firent autant, s'en allèrent sans mot dire.
Il était rare qu'on lâchât prise ainsi. Un riche lapidaire de Tours, qui, chaque année, allait aux foires de Lyon, préparait un magnifique collier pour Soliman. Cela rendit curieux: on s'informa de sa foi, et on ne manqua pas de trouver qu'il était protestant. L'accusateur, prêtre de Lyon, pour assurer l'affaire, s'associa un gentilhomme qui, d'abord, demanda en prêt une grosse somme au lapidaire, puis, refusé, sollicita et obtint sa confiscation. Tout son bien était en pierreries, qui disparurent. Exaspérés, les dénonciateurs le traînent à Paris. Mais là il aurait pu acheter protection. On se hâta de le brûler.
La fructueuse spéculation de vendre des procès était poussée en grand par Diane et les Guises, ouvertement et sans mystère. Nous avons dit que le procès contre le confident de la duchesse d'Étampes fut lancé, puis arrêté par le cardinal de Lorraine, qui reçut de lui une terre. Le grand Guise, François, agit de même dans la révision qui se fit du procès des Vaudois. Grignan, gouverneur de Provence et l'un des massacreurs, se lava en donnant son château de Grignan au tout-puissant François. Selon toute apparence, cette réparation singulière de la persécution par un gouvernement persécuteur n'a d'autre explication que l'appétit de la nouvelle cour pour voler les voleurs du règne précédent. Les vers se mangent l'un l'autre.
Quelque peu porté que l'on soit à s'exagérer l'importance d'un individu dans les grandes révolutions, on est forcé de reconnaître que Diane a pesé cruellement dans nos destinées.
Unie aux Guises, à Saint-André, à tout ce qui volait, elle forma, sous Henri II, la ligue compacte qui, plus tard, au jour des réformes, au jour de la nécessité, se dressa comme un mur contre la justice, rendit tout remède impossible.
Par elle, la fortune des Guises (qui fut notre infortune), ne marcha plus, elle vola. Précipitée, violente, inéluctable, par écueils, par abîmes, cette fortune fantasque emporta la France avec elle.
À ce bizarre roman de la vieille maîtresse se lia le roman de fausse chevalerie, de héros de fabrique, de princerie populaire, et tant de sanglantes farces.
En ce pays de prose, où la vraie poésie est peu sentie, pour poésie on prit le roman.
L'influence espagnole y fit beaucoup sans doute. Mais, même avant cette influence, le roman avait commencé.
Les Guises, assez clairement, avaient livré le mot du leur. Enfants d'un cadet de Lorraine (d'un cinquième fils de René II), ils dédaignèrent, comme on a vu, de s'appeler Lorraine, et prirent le nom d'Anjou. Ils en étaient, par leur aïeule, la mère de René II. Mais se nommer Anjou, c'était promettre plus que les livres de la Table ronde.
Cela commence au frère du roi fou, Charles VI, Louis d'Anjou, qui ruine la France pour manquer l'Italie.
Puis vient le fameux roi René d'Anjou, le bon et le prodigue, souvenir populaire, René roi de Jérusalem, René le prisonnier, délivré par sa femme, etc., etc.
Son fils Jean de Calabre, sa fille Marguerite d'Anjou, la furie d'Angleterre, le petit-fils enfin, René II, à qui les lances des Suisses donnèrent le grand succès de la chute du Téméraire: c'étaient là des légendes propres à troubler l'esprit des Guises. Elles leur furent sans nul doute ressassées par leur ambitieuse mère, par leurs chroniqueurs domestiques. Leurs démarches, toujours hasardées fort au delà de leur situation, furent visiblement en rapport avec ce royal passé dont ils faisaient leur point de départ.
Avec le mot Anjou, ils pouvaient réclamer cinq ou six provinces de France et cinq ou six trônes d'Europe. En attendant, avaient-ils des chemises? Leur père Claude arriva fort nu en France, point apanagé de Lorraine. C'était un bon soldat. On lui donna des postes de confiance, des établissements aux frontières champenoises, picardes et normandes. On supposait qu'il pouvait commander nos Allemands, suppléer les La Marck, de quoi il s'acquitta fort mal à Marignan. Déjà auparavant, le bon roi Louis XII l'avait hautement marié en lui donnant Antoinette de Bourbon. Cette Bourbon était petite-fille par sa mère du fameux connétable de Saint-Pol, le grand traître du XVe siècle. Elle en avait le sang, avec une violence sinistre qu'elle fit passer à ses enfants. C'est elle qui décidera le massacre de Vassy.
Je n'hésite nullement à rapporter à Antoinette l'audacieuse initiative que prit son mari Claude pendant la captivité de François Ier; de lui-même, il ne l'eût pas prise. Chargé de couvrir nos frontières de l'Est avec les débris de Pavie, sans ordre, il sortit du royaume, traversa toute la Lorraine, et, s'unissant au duc son frère, près de Saverne, frappa le coup le plus sanglant sur les paysans insurgés. Un témoin oculaire dit: «J'en vis passer dix-huit mille au fil de l'épée.» On reprit Saverne, qui était à l'église de Strasbourg; on rendit à l'évêque, au chapitre, aux seigneurs ecclésiastiques que poursuivaient les paysans, un service d'immortelle mémoire, et non moins grand à l'Empereur; ce torrent débordé fut descendu aux Pays-Bas.
Le roi fut étonné plus que satisfait d'un tel acte, de cet excès de zèle. Était-ce lui qu'on avait servi en étouffant l'insurrection qui aurait pu donner à Charles-Quint de si graves embarras? Il s'en souvint, et, depuis lors, jamais ne fut bien pour les Guises.
Le clergé s'en souvint aussi. À la première occasion, il travailla pour eux. Le roi d'Écosse, Jacques V, veuf d'une fille de François Ier, qu'il aimait fort, était pressé par les siens de se remarier et ne voulait qu'une Française. Il demandait une Bourbon. Ses prêtres d'Écosse firent si bien, qu'en place il accepta Marie, la sœur des Guises.
Ceux-ci, dans ce hasard heureux, faufilés entre deux amours, se trouvèrent sur le trône, par la grâce du clergé, grands et importants par leur sœur, dont la France avait besoin contre l'Angleterre, et qui, bientôt veuve, régente au nom de la petite Marie Stuart, fut courtisée pour livrer cette enfant avec la couronne d'Écosse.
Les Guises n'étaient pas moins de douze. Douze fortunes à faire! N'ayant pas la faveur du roi, ils se glissèrent par le dauphin Henri, se donnèrent à Diane, mendièrent la main d'une fille de Diane. Cette alliance les enhardit au point que François de Guise (dit-on) fit promettre à ce simple Henri de lui restituer la Provence!
Ils comptaient bien aux noces prendre le manteau de prince. François Ier fut inflexible, et il leur fallut attendre sa mort. Princes alors, malgré les vrais princes, malgré le parlement, ils ne s'en contentent plus. Ils veulent marcher de front avec le premier prince du sang, Bourbon-Vendôme, père d'Henri IV.
La devise du cardinal de Lorraine était un lierre autour d'un arbre. Image naïve des Guises recherchant les Bourbons, les étreignant par alliance, et peu à peu les étouffant.
Leur audace séduisit la France. Quoique éminemment faux, et tout mensonge, ils plurent par le succès et l'à-propos. On leur crut le suprême don que plus tard Mazarin voulait d'un général plus qu'aucun solide mérite, disant toujours: Est-il heureux?
François de Guise, excellent homme de guerre, n'eut pas cependant occasion de faire la grande guerre stratégique. Metz et Calais, deux succès de détails, bien réussis, enlevèrent l'opinion. Un immense parti, qui avait besoin d'un héros, reprit la chose en chœur, la chanta pendant cinquante ans, en assourdit l'histoire.
À voir pourtant cette servilité au honteux combat de Jarnac, à voir son affaire de Grignan qu'il lava pour argent, à voir cette attention aux petits gains, aux petites affaires de ses fiefs (Mém. de Guise), j'ai de la peine à croire que, sous cette bravoure, sous cet éclat, un grand cœur ait battu.
C'est ce qui distinguait fort les Guises de leurs aïeux d'Anjou, et qui, dans leur plus haute fortune, les signalait toujours comme parvenus. Ils n'étaient pas tellement ambitieux dans le grand, qu'ils ne fussent âprement avides, rapaces, crochus, dans le petit. Tout-puissants même, et rois de France, on les vit palper sans rougir les menus profits de la royauté. Leur sœur d'Écosse, et vraie sœur en ceci, les en gronde, surtout leur reproche de ne pas lui faire part et de ne voler que pour eux.
Nous ne suivons pas les satires protestantes, mais bien l'opinion catholique indépendante, celle des Tavannes, par exemple, des Espagnols, du duc d'Albe, qui parle du cardinal de Lorraine comme d'un petit brouillon avec qui on ne peut traiter. Il en dit ces propres paroles: «En disgrâce, il n'est bon à rien. En faveur, il est insolent, et ne reconnaît plus personne.» (Lettre du 18 juillet 1572.)
Ce que les frères eurent de meilleur, ce fut l'entente et l'unité d'efforts. La division du travail et des rôles était parfaite entre eux. Le second, Charles, et le troisième, Aumale, le gendre de Diane, la tenaient par elle et sa fille. Ils n'en bougeaient, surtout le jeune cardinal. Ils assuraient à François, le héros, le vrai champ de bataille des affaires, à savoir la chambre à coucher, ces douze pieds carrés qui (disait Richelieu) donnent plus d'embarras que l'Europe. Le jeune cardinal, entre le roi et Diane, était de tout en tiers; il mêlait à tout ses gambades, et tenait son frère, le héros, très-informé, sans sortir de son rôle, et gardant la bonne attitude d'un militaire étranger aux intrigues.
Nulle affaire lucrative non plus ne passait là sans qu'ils fussent à même d'en happer quelque chose. Ce qu'ils en tirèrent, Dieu le sait. Pour ne parler que du cardinal, on put croire qu'il serait peu à peu le seul évêque de France. Il arriva sous Charles IX à réunir douze siéges, dont trois archevêchés, les grands siéges archiépiscopaux de Reims, de Lyon et de Narbonne; à l'est, les riches évêchés germaniques de Metz, Toul et Verdun; au midi, Valence, Alby, Agen; à l'ouest, enfin, Luçon, Nantes.
Mais ce mot d'évêché ne donne guère une idée de la réalité d'alors; les trois de l'est étaient de riches principautés d'Empire, grasses à ce point, qu'en 1564, voulant s'assurer le duc de Lorraine, le cardinal, sur Verdun seulement, put lui donner en fiefs vacants un don de deux cent mille écus. (Granvelle, VIII, 305.)
CHAPITRE IV
L'INTRIGUE ESPAGNOLE
1547-1559
J'ai donné les acteurs, ce semble. Il ne me reste qu'à commencer le drame. Selon la méthode ordinaire, je dois, dès ce moment, entamer le récit de l'imbroglio politique.
C'est le conseil que le lecteur me donne, et l'art peut-être aussi. Le puis-je, en vérité? L'histoire me le défend, et elle parle plus haut que tout art littéraire. Si j'ouvrais ici le récit, j'aurais beau faire ensuite, il resterait toujours obscur.
Qu'on ne s'y trompe point. Les meneurs de la cour que nous avons nommés, en tout trois ou quatre intrigants, ne sont nullement les grands acteurs réels du drame qui va se jouer. Ils y sont accessoires, entraînés qu'ils sont tout à l'heure sous l'influence souveraine qui les emportera et eux et leurs projets juste au rebours de leurs projets. Cette influence est l'espagnole.
Je ne puis davantage chercher en Charles-Quint la fixité de mon fil historique. On le verra essayer quelque temps de petites résistances contre le grand mouvement espagnol pour en être bientôt entraîné.
Où donc sera mon ancre?
La chercherai-je à Rome? Le nom de Rome incontestablement fit l'unité de la grande conspiration catholique. Unité nominale.
Rome fut divisée sur le dogme: ses plus éminents cardinaux différaient entièrement (à Trente) sur la mesure des concessions à faire. Et, politiquement, Rome fut pitoyable, s'étant mise à faire la guerre folle à l'Espagne qui la défendait.
Pour reprendre, les Guises, Charles-Quint et le pape, dans leurs variations, ne me fournissent aucunement le solide point de départ dont ce livre a besoin.
Sa base est en deux choses qu'il faut donner d'abord, en deux acteurs qu'il faut poser en face: l'Espagne et le Protestantisme.
Je dis l'Espagne, et non pas le parti catholique. Ce parti, avec toutes ses finesses politiques, avec sa mécanique législative de Trente, etc., n'aurait pas pu lutter s'il ne lui était survenu un élément nouveau, très-spécial, qui réchauffa tout.
Élément national qui devint universel, qui espagnolisa la religion par toute l'Europe, substituant le roman à la poésie, et (chose inattendue) de la chevalerie faisant jaillir une police!
Cette police est l'ordre des jésuites, ordre essentiellement espagnol, qui très-longtemps n'a que des généraux espagnols.
Ordre dominateur, comme l'Espagne l'est alors, absorbant et engloutissant, qui transforme toute l'Église, jésuitise ses ennemis même, impose sa méthode à tout prêtre, à tout moine, si bien que tout ordre rival, ne confessant plus qu'à ce prix, doit se faire jésuite ou périr.
Encore une fois, voilà les deux acteurs, et il n'y en a pas d'autres: la Réforme, l'intrigue espagnole; l'Espagne et le protestantisme.
L'Espagne envahit par l'épée, le roman, la police. Et la France, au roman, opposa la poésie.
La poésie du cœur, la grandeur des martyrs, les luttes et les fuites héroïques, les lointaines migrations, les hymnes du désert et les chants du bûcher.
Bien entendu que la France veut dire ici un ensemble de peuples, et la grande école Genève, et ses colonies aux Pays-Bas, en Écosse, en Angleterre, l'infiltration puritaine qui par-dessous fit une autre Angleterre.
Donc, en ce chapitre, l'Espagne. Au chapitre suivant, les martyrs.
L'Espagne avait une prise très-forte sur l'Europe, et par sa grandeur, et par sa misère (qui compte tout autant en révolution).
Grandeur incontestable, par l'immensité des possessions, par le reflet des Indes, le prestige du monde inconnu, par l'ascendant de l'or, par la renommée des vieilles bandes. Mais cette grandeur n'était pas moins dans le respect de l'Europe, dans la fière attitude des Espagnols, dans leurs prétentions, qu'on ne contestait qu'à moitié, dans la servile imitation qu'on faisait de leurs mœurs et de leurs costumes, dans la souveraineté de leur littérature et de leur langue.
La vie noble, pour toute l'Europe, ce fut peu à peu la vie espagnole, le loisir, la noble paresse. Et l'Espagne, en effet, entrait de plus en plus en grand loisir. Elle était délivrée de tout ce qui l'avait occupée au Moyen âge, de sa croisade des Maures, de ses libertés intérieures. Dispensée de se gouverner et de vouloir, elle l'est encore plus de penser. L'Inquisition, qui gouverne (surtout depuis 1539), ferme une à une toutes les voies où pourrait s'échapper l'esprit.
Tout cela sous Charles-Quint. C'est une manie des historiens d'opposer toujours les règnes de Charles-Quint et de Philippe II. La décadence commence sous le premier, et de bonne heure. Seulement la nouveauté des colonies, l'immensité du débouché des Indes, ouvert tout à coup à la nation, l'empêchent de sentir l'asphyxie. À l'intérieur, elle n'est pas moins déjà affaiblie, languissante. En 1545, Charles-Quint demande six mille hommes à l'Espagne et n'en peut tirer que trois mille. L'extension de la mendicité, dans ce pays inondé d'or, se constate par une littérature nouvelle, le genre dit picaresque, les romans de mendiants et de voleurs. Dès 1520, paraît le Lazarille de Tormes.
L'or d'Amérique semble détruire ce qui reste d'activité. À l'oisiveté native, à celle du noble qui y met son orgueil, à celle du fonctionnaire payé pour ne rien faire, s'ajoute le loisir du capitaliste enfouisseur, qui vit d'un trésor inconnu.
Tous inactifs et tous muets. Est-ce à dire qu'ils soient immobiles? Oh! c'est tout le contraire. Tout ce qui ne court pas le monde, n'en voyage que plus en esprit. Ainsi sont les Arabes. Celui-ci qui reste les yeux fixes du matin au soir, il va à la Mecque, à Bagdad, que dis-je? au ciel, par d'infinis romans. De même, cette vive Andalouse ou la passionnée Castillane, en une heure d'immobilité, elles ont couru plus d'aventures que les princesses des Mille et une Nuits.
Les Amadis, qui sont toute une littérature, ont possédé l'Espagne jusqu'au milieu du siècle, où une autre commence, celle des bergeries, dont la France doit tirer l'Astrée.
Ceux qui auront la patience de compulser les annales de l'imprimerie espagnole aux XVe et XVIe siècles (jusqu'en 1540), y trouveront deux classes dominantes de livres, les Amadis, littérature du monde, les Rosaires et autres livres sur la Vierge, littérature de couvent, non moins galante et souvent plus hardie.
Ce sont deux paralytiques, insatiables lecteurs de romans, qui lancent le mouvement espagnol: le Biscayen Ignace, longtemps fixé sur une chaise par sa blessure; la Castillane sainte Thérèse, trois ans clouée au lit sans pouvoir se bouger.
Sainte Thérèse nous dit elle-même l'effet précoce de ces lectures sur elle. À l'âge de dix ans, son frère et elle, nourris par leur mère de romans, et déjà en faisant eux-mêmes, se contentèrent peu des paroles; vrais Espagnols, il leur fallut les actes. Ils partirent un matin, non pour combattre les chevaliers félons, mais dans l'espoir d'en être les martyrs, de périr chez les Maures. Nos petits Don Quichottes furent rattrapés à une lieue.
Mais l'Espagne elle-même ne le fut pas, et ne le sera jamais sur cette route des romans. En lire, en écouter, en faire, c'est le fond de l'âme espagnole.
La charmante sainte de Castille, à l'âme toute noble et transparente, nous a, dans l'élan personnel du roman qui a fait sa vie, donné la vraie pensée de l'Espagne d'alors: Défendre l'opprimé.
La victime des victimes et des opprimés l'opprimé, c'est Jésus, le doux petit Jésus, le bon et l'aimable Jésus, Jésus, l'époux du cœur, etc., etc.
Les juifs l'ont crucifié; brûlons les juifs. Les Maures l'ont blasphémé; brûlons les Maures. Les luthériens ont blessé sa sainte face en ses images; malheur aux luthériens!
Voilà comme la pitié devient fureur. C'est le point de départ de la croisade, le brûlant effort de l'âme espagnole, disons de l'âme du Midi.
Le Midi sous toutes ses faces et par tous ses moyens. Toutes les fureurs d'Afrique ne sont pas assez pour venger Jésus. Toutes les ruses des sauvages, au besoin, suppléent à la force.
Si la Castillane Thérèse n'eût été femme, si elle eût eu l'épée, elle l'eût vengé avec l'épée. Le Biscayen Ignace, aussi rusé que brave, y mit l'esprit de sa montagne, un esprit d'embuscade, de chasseur, ou de contrebandier.
La ruse fut d'autant plus puissante, qu'elle fut naïve; il prit le monde au piége qui le prit le premier.
Le génie romanesque, qui est la tendance nationale, n'osait, devant l'Inquisition, prendre l'essor dans les choses religieuses. Mais voici un matin ce hardi Biscayen qui lui ôte la bride, qui dit à ces rêveurs affamés de romans: «Rêvez, imaginez,» et qui leur en fait un devoir, un point de dévotion.
«Écrivez des romans de piété,» disait plus tard, vers 1600, saint François de Sales à l'évêque de Belley. Ils furent écrits, et partout lus. Mais bien plus neuf et plus hardi avait été, un siècle avant, Loyola, qui mit tout le monde à portée de rêver le sien.
Rien d'écrit, presque rien. Tout oral et tout personnel.
L'Évangile même est la matière de l'amplification... Ne vous effrayez pas. Ce n'est pas la libre lecture ni l'interprétation de l'Évangile. Ce sont tels versets, bien choisis, expliqués par le directeur. Le sens spirituel est fixé; mais les circonstances historiques sont remises au développement facultatif du rêveur solitaire.
Ce cercle est fort serré. Peu ou point d'Ancien Testament. Le merveilleux biblique, austère et sombre, est écarté. L'accord de la tradition antique, la perpétuité de l'Église, le mariage de l'ancienne et de la nouvelle loi, toutes ces grandes choses dont se nourrit la foi protestante, n'entrent pas dans la sphère des Exercitia d'Ignace, sphère toute réaliste, où l'âme s'édifie par l'imagination et l'invention anecdotique, en recherchant en soi les aventures probables qui ont pu se passer sur le terrain des Évangiles.
Or, qui connaît le génie méridional, sa vive personnalité, son instinct dramatique, sentira bien que le rêveur ne sera pas longtemps simple témoin de cette histoire. Il en sera bien vite acteur et coopérateur; il se fera à Bethléem ange ou mage, bœuf ou âne; il se fera ailleurs Pierre ou Matthieu, que dis-je? la Vierge, Jésus même.
Libre du joug de la théologie qui eût creusé le dogme, du joug de la tradition biblique qui explique l'Évangile par quatre mille ans d'histoire antérieure, livré à l'amusement de l'amplification biographique, il s'y mêle hardiment lui-même, en familiarité complète. Il parle sans façon à Jésus, l'écoute et lui répond, lui fait ses plaintes amoureuses, le gronde doucement (comme fait sainte Thérèse), parfois le somme de tenir ses promesses et le presse de ses exigences.
Énorme accroissement du moi, de la personne humaine! Le pécheur est si peu embarrassé, si peu humilié, qu'il dialogue avec son juge, que dis-je? l'embarrasse, et, comme en dispute amicale entre deux camarades, se fait parfois juge à son tour.
Permis de faire descendre Dieu à sa mesure, de rétrécir le Christ à ses convenances, de se faire un Jésus commode, un petit, tout petit Jésus. Car c'est lui qui se gêne, dans cette intimité, qui diminue, disparaît presque. L'idéal se supprime, et le réel est tout; le réel, je veux dire la bassesse individuelle de Sancho, Diégo, la platitude de tel petit bourgeois de telle petite ville.
Car, ne l'oublions pas, la bourgeoisie est née, par toute l'Europe, la classe éminemment propre au roman, un peuple oisif qui vit de la vie noble, peuple borné, d'autant plus difficile, qui n'admet l'Évangile qu'autant qu'il peut le faire à son image, bourgeois et platement romanesque.
Qu'est-ce que le roman? L'épopée non épique, l'histoire non historique, descendues l'une et l'autre de la grandeur populaire à la petitesse individuelle. Et le roman religieux? La religion sortie de sa haute sphère générale, pour se laisser manier et mouler au plaisir de l'individu.
Mais ces individus, ces oisifs, ces nobles et demi-nobles, ces bourgeois, ces rentiers, qui ont le temps de rêver des romans sous la discipline d'Ignace, sont une classe essentiellement paresseuse. Il faut, même en ce genre d'amusement religieux, supprimer le travail, l'effort, leur mâcher tout. Le directeur doit leur faciliter leur amplification, en donner les traits généraux, leur fournir un guide-âne. Et lui-même qui le guidera? Ce scolastique, cet homme de collége, ne sera-t-il pas lui-même embarrassé à mener son pénitent dans la voie du roman? C'est à cela que répondent les Exercitia; c'est un petit manuel assez sec, un livre de classe, un Gradus ad Parnassum, qui pouvait aider la stérile imagination du sot chargé de faire des sots.
Nous avons dit la recette que ce manuel donne pour amplifier, trouver, imaginer. Ce moyen, c'est l'appel aux sens. Tâchez à Bethléem, tâchez au jardin des Olives, tâchez même au Calvaire, d'appliquer les cinq sens. Voyez et écoutez, goûtez, touchez, flairez la Passion. Bizarre précepte, étonnamment grossier. Partout les sens appelés en témoignage des objets spirituels!
Condillac ne parle pas autrement. Comme lui, Loyola fait de la sensation le criterium de l'esprit.
Les sens, si durement étouffés, humiliés par le christianisme du Moyen âge, se trouvent ici bien relevés. Les voilà juges de tout. Dieu n'est plus sûr que par le tact.
L'homme ne croit plus Christ qu'autant qu'il a touché ses plaies, ni la femme Jésus si elle ne touche ses pieds, si elle ne les lave et parfume, ne les essuie de ses cheveux.
Cette méthode hardie et grossière ne pouvait manquer son effet; elle devait, dans le Midi surtout, dans la brûlante Espagne, être accueillie avec passion. Elle avait par deux choses une irrésistible puissance; elle faisait appel à l'esprit romanesque; elle invoquait les sens et faisait un devoir de les interroger.
N'ayez peur que dès lors l'homme ignorant, la femme, ne restent dans le mutisme où les laissait le Moyen âge. La langue est dénouée. C'est là la révolution immense de Loyola. Avec une méthode qui vous force d'analyser à fond la sensation et d'en rendre compte, qui vous impose de parler longuement de vous, de ce que vous sentez, vous êtes sûrs d'avoir des pénitents bavards qui ne finiront plus. Les femmes, les religieuses, se mirent à tant parler, qu'Ignace lui-même, épouvanté, exprima le désir que son ordre s'abstînt de prendre la direction de leurs couvents. On ne l'écouta guère. Même de son vivant, elles eurent des confesseurs jésuites.
Les conséquences de tout ceci devinrent incalculables dans l'Europe. Le monde en fut changé. Au moment où la confession était brisée dans le Nord par l'austérité protestante, elle se trouva immensément amplifiée, fortifiée dans le Midi; non, disons mieux, créée. Ce dernier mot est plus exact pour une révolution si grande.
Qu'on se figure la chose et qu'on la prenne aux entrailles de l'Espagne. Sur cette Espagne dominicaine, sur cette morne et silencieuse Castille, descend ce Basque de Biscaye qui, avec l'expansion de sa race excentrique, déchaîne hardiment le roman, fait parler tout le monde, oblige la Castille, l'Aragon, à desserrer les dents. On sait qu'il y a deux Espagnes, l'une fière et muette, mais l'autre intrigante et parleuse, celle de Figaro. Et Sancho même est de celle-ci; dans sa vulgarité, pour peu qu'on l'initie, il n'est que plus propre aux affaires. Cette Espagne, par les jésuites, eut son avénement dans les choses religieuses.
Le passage subit des dominicains aux jésuites, d'un laconisme de terreur à ce paterne bavardage, l'encouragement à l'esprit romanesque, l'appel aux sens surtout et l'emploi qu'on en fit dans le rêve, tout cela apparut à l'Espagne comme une émancipation, une liberté relative.
Liberté dans la discipline, liberté dans le dogme. Les jésuites étendirent, autant qu'ils purent, la part du libre arbitre de l'homme, restreignant la grâce de Dieu, adoptant sans difficulté là-dessus les opinions des philosophes et des juristes.
Rome encore était indécise et partagée. À l'entrée du concile de Trente, tels de ses cardinaux les plus illustres croyaient qu'il fallait, pour calmer l'Allemagne et satisfaire la ferveur protestante, donner une part prépondérante à la grâce divine, rétrécir l'homme, augmenter Dieu. Les jésuites, bien plus habiles, montrèrent que, tout au contraire, il fallait tout donner à la liberté en spéculation pour s'en emparer en pratique.
L'idéal véritable du système avait été posé par Ignace avec une netteté courageuse, par sa fameuse réduction de l'âme «à un cadavre qui tombe si on ne le soutient.» Dans une autre comparaison bizarre, mais plus exacte, l'ingénieux Biscayen veut qu'elle soit une marionnette qui ne remue que par celui qui tient et peut tirer les fils.
Le penseur fut Ignace, et l'exécuteur fut Lainez, un Castillan peu imaginatif, génie pesant, mais fort, qui, sous le maître, et plus que lui peut-être, écrivit les Constitutions.
À ce concile de Trente où les cardinaux se divisaient, lui, il n'hésita pas. Il apporta ce grossier éclectisme espagnol de l'homme libre en théorie, marionnette en réalité.
Il n'était pas besoin, comme les Italiens le croyaient, de chercher l'apparence, l'ombre de la raison. Lainez avait par devers lui deux machines qui valaient tout argument, et qui en dispensaient.
L'une, c'était la méthode des Exercitia, l'appel aux sens et au roman; l'autre, une méthode de classes, lente, forte, pesante, qui tiendrait longtemps l'enfant sur les mots, courbé sous la grammaire, le rudiment, le fouet.
Deux moyens qui se complétaient. Le premier, charmant, séducteur, prenait les délicats du monde, les rois, les grands, les femmes. Qui dit la femme dit l'enfant; l'enfant, livré par elle, devait passer par la filière de cinq ou six jésuites grammairiens qui, serrant son cerveau de proche en proche (par l'art des Caraïbes), et lui aplatissant le crâne, livreraient cette tête rétrécie et pointue à la seconde opération, celle du directeur jésuite.
Ce Castillan Lainez était un cuistre de génie, qui fabriqua lui-même la machine de sa rude main. C'est le fondateur des colléges jésuites et de tout cet enseignement. L'invention parut si belle à Ignace, que, pour donner l'exemple, il commença à faire des thèmes, se faisant corriger ses solécismes par un enfant de douze ans, Ribadeneira, qui depuis a écrit sa vie.
Là se trouva l'équilibre de l'ordre. Autrement il eût chaviré. À côté de cette scabreuse direction où les jésuites enseignaient à faire des romans, ils eurent une pédantesque direction grammaticale, très-sèchement occupée de mots. Les deux caractères se mêlèrent; dans le roman même et l'intrigue, les jésuites restèrent hommes de collége. Cela les garda quelque temps des dames qu'ils avaient dans les mains.