HISTOIRE
DE FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME DOUZIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Ce, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1877
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
HISTOIRE
DE FRANCE
CHAPITRE PREMIER
LE LENDEMAIN DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.—TRIOMPHE DE CHARLES IX
1573-1574
Quoique la nouvelle sanglante produisît partout un effet d'horreur, on put croire que le sang s'écoulerait bien rapidement de la terre. Un mois après l'événement, M. de Montmorency, le chef des modérés, qui n'avait dû qu'à son absence de ne pas périr au massacre, écrivit à la reine d'Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572).
Deux mois à peine étaient passés, que la reine Élisabeth accepta d'être marraine d'une fille de Charles IX, et envoya un prince du sang au baptême avec une riche cuve d'or (9 novembre).
Huit mois (presque jour pour jour) après la Saint-Barthélemy, le plus grand homme du temps, Guillaume le Taciturne[1], dans sa défense désespérée contre le duc d'Albe, traita avec Charles IX, le reconnut pour protecteur de Hollande et roi de ce qu'il pourrait conquérir aux Pays-Bas. (Archives de la maison d'Orange, IV, 117, mai 1573.)
Ce n'est pas tout. Louis de Nassau, l'héroïque frère de Guillaume, travaille pour que l'Empire élise un Roi des Romains, et qu'après Maximilien Charles IX devienne Empereur!
Il appuie le duc d'Anjou pour l'élection de Pologne, le duc d'Alençon pour le mariage d'Angleterre.
Ainsi la maison de France, couverte du sang protestant, se présente à toute l'Europe appuyée des protestants.
Je n'avais pas compris pourquoi, sur son tombeau et dans tels de ses portraits, Guillaume le Taciturne a le visage d'un spectre. Je crois maintenant le savoir. C'est pour avoir subi cette fatalité exécrable de boire le sang de Coligny.
Ces étranges phénomènes s'expliquent par la terreur que l'Europe eut de l'Espagne[2]. On crut que le coup venait de Madrid, que celui qui avait fait la Saint-Barthélemy des Flandres avait fait la nôtre; que la France, emportée si loin, allait être tout espagnole, devenir comme un poignard dans la main de Philippe II.
Hypothèse vraisemblable, très-logique, et pourtant fausse. Sans doute, une seule chose était sage au point de vue catholique, au point de vue du pape et des Guises, de la future Ligue, dont le comité existait déjà dans le clergé de Paris, c'était d'achever la Saint-Barthélemy avec l'aide de l'Espagne, qui offrait toutes ses forces, puis de faire à frais communs l'invasion d'Angleterre. Cela aurait tranché tout. La Hollande eût tombé d'effroi. L'Allemagne était à genoux, et sans doute le protestantisme exterminé de la terre.
Mais, au fond, la cour de France n'était point du tout fanatique. Elle était toute dominée par l'intérêt de famille, et partout trouvait devant elle, en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, l'opposition de Philippe II. L'Europe favorisa la France dans ses vues les plus chimériques, et l'on eut ce spectacle étrange, que, le lendemain d'un massacre dont chacun avait horreur[3], le roi qui s'en disait coupable eut tout le monde pour lui. Il devint le centre de tout; on semblait de toutes parts vouloir entasser les couronnes sur la tête folle et furieuse du roi de la Saint-Barthélemy.
Nous entrons dans un pays étrange et nouveau, la terra incognita, comme disent les anciens géographes. Dans cette terre inconnue, ne nous étonnons pas si nous voyons surgir les monstres.
Le fait le plus imprévu, c'est que, sur ce sol rouge et détrempé d'une des plus larges saignées qu'ait faites le fanatisme religieux, la religion baisse tout à coup et n'est plus qu'en seconde ligne. Un Dieu blafard, à masque blême, trône à sa place: Politique.
Les huguenots, sauf quelques villes, quelques fortes positions où ils essayent de résister, vont fuir ou se convertir. Les catholiques sont malades; ils tâchent de rester furieux, mais leur cœur n'en est pas moins trouble, comme au lendemain d'un grand crime. Tout à l'heure, par un art habile, un mélange artificieux de grands seigneurs et de canaille qu'on parvient à griser ensemble, on fera l'orgie de la Ligue. Ce qui n'empêchera pas qu'après avoir cuvé son vin, ce parti ne doive rester tout aussi énervé que l'autre.
La France, bien observée, est politique ou tiers-parti.
Ce n'en est pas un léger signe que le roi, dès le lendemain de ce fameux coup de force, soit obligé de se faire protéger près de la reine Élisabeth par le premier des politiques, M. de Montmorency.
L'Europe entière est politique. Dans l'élection de Pologne, où l'on va donner la couronne au premier conseiller de la Saint-Barthélemy, trois sortes de personnes travaillent pour lui, le pape, le Turc et les protestants d'Allemagne.
Les astrologues assurent à Catherine de Médicis que ses fils seront tous rois. Et la chose en effet devient vraisemblable. Pendant que le duc d'Anjou va être élu en Pologne, la reine mère reprend en Angleterre l'affaire du mariage d'Alençon, et continue en Allemagne la négociation pour faire Charles IX empereur; tout cela, après le massacre, sans même imaginer qu'un si petit événement puisse changer les choses. Cette bonne mère ne s'occupe que de la galante entrevue entre Alençon et Élisabeth. Elle voudrait que les amants se vissent entre les deux pays, «en pleine mer, par un beau jour.»
Le dialogue entre les reines est piquant et curieux. «Je me soucie peu de l'amiral et des siens, dit Élisabeth. Je m'étonne seulement que le roi de France veuille changer le Décalogue et que l'homicide ne soit plus péché.» À ces paroles aigres-douces, la reine mère répond placidement: que, si Élisabeth n'est pas contente de ce qu'on a tué quelques protestants, elle lui permet en revanche d'égorger tous les catholiques (7 septembre 1572).
Donc tout s'arrange à merveille pour la grandeur de la maison de France. Dieu la bénit visiblement. Par élection, mariage, appel des peuples libres, elle va régner sur l'Europe, de l'Irlande jusqu'à la Vistule.
Notre ambassadeur à Madrid écrit plein d'enthousiasme (17 juillet 1573): «Mon maître, par force ou raisons, vous vous ferez maître du monde.»
Voilà les succès du dehors. Voyons maintenant ceux du dedans.
La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre, se mirent en défense, avec quelques pays de montagnes. Mais généralement le coup sembla, pour un moment du moins, assommer les protestants. Une trentaine de mille hommes qu'ils avaient perdus n'auraient pas dû abattre un parti qui faisait alors un cinquième de la France. Il y eut panique et vertige. Ils s'enfuirent par toutes les routes. Ceux qui restèrent dans les villes à la discrétion de leurs ennemis se laissèrent mener par troupeaux aux églises catholiques. Chose notable, qui marquait l'affaissement du parti, ils ne résistèrent guère que là où ils pouvaient combattre. On ne vit plus, comme jadis, des hommes désarmés, intrépides, demander et braver la mort. Il y eut toujours des héros, et nombreux, mais peu de martyrs.
Du reste, il ne s'agit pas des protestants seuls. Ce cruel événement eut une influence générale. La mort avait frappé la France. Elle avait fauché la tête et la fleur, atteint les entrailles.
On lui coupa la tête, je veux dire le génie. On tua la philosophie, Ramus. On tua l'art, Jean Goujon, et le grand musicien Goudimel jeté au Rhône. La jurisprudence avait péri en Dumoulin, mort d'angoisse et de persécution, peu avant le massacre. Et la loi elle-même décède peu après en L'Hôpital, qui mourut de douleur.
C'est l'opération par en haut. Mais, en bas, dans les profondeurs, la France ne fut pas moins atteinte, et à l'endroit vital, la morale de la nation, sa franchise, sa sincérité.
C'est, je crois, de ce temps qu'en français sans doute a voulu dire peut-être.
Un parti immense se trouva tout à coup formé, le parti de la peur, industrieusement hypocrite. On commença à s'apercevoir qu'en effet la Réforme avait tel principe insoutenable. On fouilla, on creusa sa théorie de la Grâce, inconciliable, disait-on, avec la liberté catholique. Au nom de la liberté, on subit les jésuites et Rome, on appela l'Inquisition. L'Espagne vint bientôt pour défendre la liberté.
Les femmes épouvantées se précipitent aux églises, usent les pieds des saints de baisers, les arrosent de larmes, étreignent la Vierge protectrice. Elles maudissent ces temples vides qui ne protégent pas leurs croyants.
Donc, la France se convertissait au grand galop, et tout souriait à la cour. Et Catherine écrivait peu après: «Maintenant que nous sommes délivrés...»
Elle avait cru sage d'écrire partout que le massacre était un accident, que le roi avait été obligé de se défendre contre les protestants et de «se préserver de la cruauté de Coligny.»
Mais en même temps on assurait verbalement, surtout en Espagne, que la chose était tramée et préméditée de longtemps.
Laquelle des deux versions soutiendrait-on? Charles IX, enivré d'éloges et des félicitations de Rome, était tenté de réclamer la gloire de cette longue préméditation. Il disait follement que, non-seulement il avait fait tuer Coligny, mais qu'il aurait voulu le poignarder de sa main. «Un jour, dit-il, je l'avais fait venir au Louvre tout exprès... Je le menais de salle en salle. Et, mordieu! c'était fait, n'était que m'avisai de me retourner et de le regarder. Et j'aperçus ses cheveux blancs.»
Tout cela applaudi. Si véritablement ce sage roi, deux ans durant, avec tant de patience, avait dissimulé, trompant les protestants, trompant les catholiques, Rome et l'Espagne, trompant même sa mère, ses secrétaires d'État, tous ses agents diplomatiques, et leur faisait écrire et dire tout le contraire de sa pensée... Oh! si vraiment il avait fait cela, il fallait avouer que l'étonnant jeune homme avait dépassé tous les vieux, mis dans l'ombre les plus ingénieux coups d'État que l'histoire ait contés jamais!
Quelle avait donc été l'injustice des catholiques à son égard? Et combien durent-ils regretter d'avoir dit que ce bon roi perdrait son droit d'aînesse au profit de son frère? Pendant qu'on l'injuriait, immuable dans son cœur profond, il tissait sans se déranger ce filet sans pareil qui prit les ennemis de la foi.
Aussi, point d'hymne, point d'ode qui égale l'effusion de Panigarola au lendemain de l'événement. Son cœur s'épanche à flots devant le peuple; nul mot n'y suffit. Les cris viennent et l'abondance des larmes.
Une pièce tellement soutenue, un rôle si bien joué! les Italiens juraient qu'un Français n'y eût jamais réussi, qu'on voyait bien là l'origine maternelle de Charles IX. Bon sang ne peut mentir. Et on devait même dire que les meilleures pièces italiennes en ce genre, comme les Vêpres siciliennes, les noces rouges de Piccinino, le banquet fraternel où César Borgia traita ses capitaines, étaient fort au-dessous de la Saint-Barthélemy. La seule ombre qu'on y trouvât, c'est que Charles IX n'avait tué que les protestants, au lieu qu'il eût fallu aussi tuer les catholiques, y faire passer les Guises. C'est ce qui fait que Gabriel Naudé, dans son livre au cardinal Bagni, note la Saint-Barthélemy comme un coup d'État «incomplet.»
Les Guises furent très-perfides pour Charles IX et très-inconsistants. Le jeune Henri de Guise, qui, désavoué par lui le dimanche, l'avait forcé le lundi à se dire auteur du massacre, dès qu'il l'eut dit, en fut jaloux; et il voulait lui ôter l'honneur de la chose, écrivant «que ce n'était qu'une colère soudaine que le roi avait eue de la conspiration.»
L'oncle d'Henri de Guise, le cardinal de Lorraine, disait tout le contraire à Rome. Il allait criant que c'était le roi, le roi seul, qui dès longtemps avait tout préparé. Et il faisait écrire, en ce sens, à la gloire de Charles IX, l'ingénieux ouvrage de Capilupi.
En réalité la Saint-Barthélemy, voulue tant de fois et par tant de gens, avait surpris tout le monde, surtout le cardinal. Il était épouvanté de son propre succès. Ce pauvre homme, aussi brave que le Panurge de Rabelais, remua ciel et terre pour bien établir que toute la responsabilité revenait à Charles IX. Il n'y eut sorte d'honneur qu'il ne lui en fit, usurpant les fonctions de l'ambassadeur de France qui ne disait mot, haranguant le pape au nom du roi, glorifiant son maître dans une belle inscription en lettres d'or, s'arrangeant pour que la cour de Rome, ivre de cet événement, le rapportât uniquement à la gloire du roi très-chrétien.
Il y eut des fêtes à Rome et une franche gaieté. Le pape chanta le Te Deum et envoya à son fils Charles IX la rose d'or. Le légat, arrivé à Lyon, trouva au pont du Rhône une bande à genoux. On lui dit que c'étaient les braves qui avaient fait la grande besogne. Il sourit, et de bon cœur bénit ces pauvres assassins.
Le duc d'Albe, au contraire, loin de louer la Saint-Barthélemy se montra insolemment ingrat pour l'événement qui le sauvait. Son maître, Philippe II, resta sombre, sournois, visiblement jaloux.
Ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à la sagesse de Charles IX, ni lui laisser l'honneur du coup. Le duc d'Albe dit avec mépris: «Chose furieuse, légère et non pensée.» Puis l'éloge de l'amiral. Enfin il s'emporta à dire: «J'aimerais mieux avoir les deux mains coupées que de l'avoir fait.»
Notre ambassadeur à Madrid, ne pouvant vaincre l'incrédulité de Philippe II, trouva moyen de le mettre à la raison. Il lui fit venir un moine, le général des Cordeliers, qui avait été en France, et qui dit en furie au roi d'Espagne: «En vérité, je ne sais pas comment la colère de Dieu ne tombe pas sur ceux qui veulent obscurcir l'honneur que viennent de mériter Leurs Majestés très-chrétiennes.»
Philippe II, à mesure qu'il vit que la voix du sang s'élevait partout, se rangea à l'avis du moine, changea brusquement de langage, et soutint qu'en effet Charles IX avait prémédité l'épouvantable trahison. Ce qui, par un chassé-croisé fort ridicule, amena la cour de France à nier en Espagne la préméditation.
Dans des dépêches furieuses, Charles IX accuse amèrement le roi catholique, «ingrat et peu soigneux de Dieu, qui ne veut que faire ses affaires, se tirer d'embarras et le laisser en cette danse...» (Saint-Goard, 17 mars 1573, dans Groen, IV, App., pages 31-33.)
On voit bien qu'au premier moment les rois, et spécialement Philippe II, avaient été surpris, éblouis, humiliés de l'audace du jeune roi de France, de la vigueur du coup, qui contrastait tellement avec leurs tergiversations.
Lorsque le pape Pie V excommunia Élisabeth, le banquier Ridolfi de Londres proposait à Philippe d'exécuter la sentence par l'invasion ou l'assassinat. Marie Stuart y consentait. Mais Madrid hésita; on bavarda un an, et davantage; on consulta le duc d'Albe, qui trouva la chose difficile. Philippe n'osa point.
Élisabeth n'osa pas davantage. Voyant que Marie tramait sa mort, elle eût voulu la faire périr. Aux Anglais qui demandaient l'exécution de la reine d'Écosse, elle répondait non. Cependant, le 7 septembre, douze jours après la Saint-Barthélemy, elle parut décidée. Elle ordonna aux Écossais ses partisans de demander qu'on la leur livrât «pour la tuer quatre heures après.» Accepté, pourvu toutefois qu'on la tue «en présence des ambassadeurs d'Angleterre.» Le ministre d'Élisabeth, Cécil, disait qu'avec ces Écossais on n'en finirait pas, qu'il fallait la tuer en Angleterre même. Bref, il en fut comme en Espagne; on jasa, et rien ne se fit.
Ni à Élisabeth, ni à Philippe II, la volonté ne manquait, mais l'audace. Et, pour dire bassement la chose par un mot de Shakspeare, ils regardaient le meurtre comme le chat regarde un bon morceau, clignant les yeux, sans y risquer la patte.
Charles IX, au contraire, avait l'habitude d'un homme qui a osé ce qu'il voulait, la tête haute et dédaigneuse. Et, comme on ne savait pas qu'il avait osé malgré lui, on le prenait sur sa parole. L'horreur n'empêchait pas qu'on ne sentît le respect craintif que donne une grande audace.
On avait pris une telle opinion du fils et de la mère, que, celle-ci insistant près d'Élisabeth pour le mariage et l'entrevue, la reine d'Angleterre laissa voir quelque peur qu'elle ne vînt à Douvres. Elle dit qu'une telle dame, après une telle chose, pour peu qu'elle amenât du monde, ferait craindre que le mariage ne fût une invasion.
Ce qui est curieux, c'est que, tant folle que fût la chose, Noailles, évêque d'Acqs, l'un des sages du temps, et très-intime confident de Catherine, l'avait conseillée dès le commencement, en 1571. Il écrivait à la reine mère qu'il était à désirer que le prince français, au débarqué en Angleterre, se saisît d'une place, se constituant chef des catholiques qui se fussent ralliés à lui. Auquel cas, au lieu d'épouser Élisabeth, il l'eût tuée pour épouser Marie Stuart.
CHAPITRE II
FIN DE CHARLES IX
1573-1574
«Huit jours après le massacre, il vint grande multitude de corbeaux s'appuyer sur le pavillon du Louvre. Leur bruit fit sortir pour les voir, et les dames firent part au roi de leur épouvantement.
«La même nuit, le roi, deux heures après être couché, saute en place, fait lever ceux de sa chambre, et envoie quérir son beau-frère, entre autres, pour ouïr dans l'air un bruit de grand éclat, et un concert de voix criantes, gémissantes et hurlantes, tout semblable à celui qu'on entendait les nuits des massacres. Ces sons furent si distincts, que le roi, croyant un désordre nouveau, fit appeler des gardes pour courir en la ville et empêcher le meurtre. Mais ayant rapporté que la ville était en paix et l'air seul en trouble, lui aussi demeura troublé, principalement parce que le bruit dura sept jours, toujours à la même heure.»
Ce fait était souvent conté par Henri IV, le soir, quand les portes étaient fermées, à ses plus privés serviteurs. Une sorte de frissonnement lui restait de Charles IX. Quand il en faisait ces récits, il disait: «Voyez vous-mêmes si mes cheveux n'en dressent pas?» Et ils dressaient en effet, si nous en croyons d'Aubigné.
Pendant un an, le Béarnais était resté dans la nécessité terrible de vivre avec Charles IX et de s'amuser avec lui. Il lui avait fallu le suivre dans ses folles courses de nuit, dans ses parties de plaisir à la Grève, à Montfaucon. Ce tragique camarade, qui n'aimait guère qu'à frapper, forcer, briser portes et meubles, jeter tout par les fenêtres, pouvait se retourner sur lui. Il ne parlait que de tuer. On a vu qu'un jour il pensait à tuer Guise, une fois Henri d'Anjou. Une autre fois, averti qu'un La Mole dirigeait son frère Alençon dans les intrigues, il le chercha pour l'étrangler. Il finit, avec tout cela, par ne tuer que lui-même.
Le jour où on le mena au Parlement pour lui faire avouer et signer la Saint-Barthélemy, son visage, dit Petrucci, était tellement altéré, qu'il parut horrible. Il était long, maigre, voûté, pâle, les yeux jaunâtres, bilieux et menaçants, le cou un peu de travers (Castelnau). Ajoutez par moments un petit sourire convulsif où l'œil, en parfait désaccord avec une bouche crispée, prenait dans son obliquité un demi-clignement loustic.—Trait cruel que le dessin du Panthéon et le beau buste du Louvre ont osé à peine indiquer. Le soir de ce jour maudit, il fit venir Marie Touchet, et elle conçut un enfant. Digne fruit d'un tel moment, intrigant, brouillon et pervers.
L'Europe savait parfaitement que le roi était fou. Mais elle ignorait à quel point l'était le conseil de France. Nous le savons maintenant par les lettres de Catherine et les dépêches officielles. Ils avaient si peu conscience de l'horreur qu'ils inspiraient, qu'ils prenaient au sérieux tout ce qu'on leur proposait pour les isoler de l'Espagne. La reine mère, qui a été tellement exagérée par la manie du paradoxe, et dont la facilité, la finesse, la grâce italienne, pouvaient imposer en effet, apparaît dans ses lettres follement chimérique. Elle croit qu'Élisabeth, au milieu d'un peuple qui ne parle plus de nous qu'avec exécration, peut ou veut épouser son fils. Elle croit que les princes allemands veulent vraiment pour empereur le roi de la Saint-Barthélemy. Elle suppute ridiculement que la royauté de Pologne, «que son fils va avoir pour trois millions, en rapportera vingt par an à la France,» etc. (Lettres ms., 30 mai 1573.)
Il est évident que Catherine, Gondi, Birague, l'évêque Morvilliers, enfin tout ce beau conseil, ayant anéanti en eux tout sens de moralité, jusqu'à ne pouvoir plus même la deviner chez les autres, avaient perdu entièrement la boussole de l'opinion. Ils négocient toujours, comme s'il n'y eût pas eu de Saint-Barthélemy. Ils voguent avec confiance sur la mer des affaires humaines, où leur vaisseau tout à l'heure va faire honteusement le plongeon.
Croira-t-on que le premier envoyé qu'on dépêche à l'Allemagne frémissante, c'est justement ce Gondi, ce vénéneux Italien, qui surprit au fou qui régnait son consentement au massacre?
Une seule chose, nous l'avons dit, était sage au point de vue catholique: adhérer franchement à l'Espagne, s'unir à elle, accabler partout le protestantisme.
Hors de là, pure vanité, pure folie, pure impuissance.
Le naufrage de la royauté était infaillible. Nous allons la voir en vain s'aheurter à la Rochelle, qu'elle ne pourra pas prendre. Nous allons la voir dans deux ans, brisée par le tiers-parti. Quatre ans après le massacre, entre ce parti et le catholique se fera une espèce de démembrement de la France (1576).
Mesurons donc la profondeur où celle-ci a reçu le coup de la Saint-Barthélemy. L'événement l'a placée entre deux alternatives:
Unie et subordonnée à l'Espagne, suicidée.
Ou bien,
Flottant à part, divisée, impuissante, suicidée.
Seulement, au premier cas, le catholicisme vivait par la mort de la France.
Je l'avoue, entre ces fous graves qui nous mènent sagement au naufrage, je regarde plus volontiers le tragique fou Charles IX. Celui-ci, au moins, par son trouble annonce un pressentiment de la catastrophe imminente.
Il était profondément seul. Quelle que fût l'adresse de sa mère à le tromper là-dessus, il voyait bien que ses gens n'étaient pas à lui. Dans sa santé déclinante, il alternait de séjour entre une tombe et un désert, entre le Louvre et Fontainebleau. Fontainebleau commençait à être fort négligé; on ne le réparait plus. Les jardins étaient en désordre; le lac même et la belle source furent bientôt à demi-comblés. Le Louvre, plus triste encore. Les salles, cours, fossés, jardinets, et même encore les Tuileries, racontaient la lugubre histoire. Les cadavres enlevés s'y voyaient toujours; les marbres, toujours lavés, s'obstinaient à rester rouges.
Que disaient ces noirs corbeaux dans leur bruyant concile du Louvre? On ne l'entendait que trop. Ils disaient que la Saint-Barthélemy n'était qu'un commencement, qu'ils avaient pris appétit sur les princes et sur les rois, que dis-je? sur les royaumes. Ils flairaient de près les Valois, ils odoraient de loin les carnages de la Ligue et le siége de Paris, saluaient la joyeuse époque du triomphe de la mort.
Le siége de la Rochelle montra combien profondément les deux partis étaient malades; il révéla à la fois la discorde des protestants, la dissolution des catholiques.
La pauvre petite France réformée, échappée au couteau, ne pouvant se fier à nulle promesse, nulle parole royale après l'événement de Paris, entrait les yeux fermés dans une lutte sans espoir. Elle voyait en face la royauté des massacreurs qui lui lançait tout le royaume, entraînant et Charles IX et la grande masse catholique, même les réformés convertis. Navarre, Condé eux-mêmes furent menés contre La Rochelle, avec leurs régiments des gardes, leurs cinq cents gentilshommes, et firent les braves à la tranchée.
Nul secours du dehors. Les luthériens d'Allemagne ne firent rien pour nos calvinistes. Élisabeth ne les secourut pas, pas plus qu'elle n'aidait le prince d'Orange. C'est ce qu'affirme expressément l'homme le plus instruit des affaires du temps, Du Plessis-Mornay. Le savant M. Groen établit la même chose pour les Pays-Bas (t. V, p. 332).
Pourquoi? pour trois raisons: Élisabeth était reine bien plus que protestante, et haïssait toute révolte. Puis Élisabeth était pape, et n'aimait point du tout l'Église démocratique; elle avait peur, horreur des puritains, qu'elle voyait maîtres en Écosse et qu'elle pressentait en Angleterre. Troisièmement, elle suivait l'impulsion du commerce anglais, qui détestait les Espagnols, mais trouvait bon de gagner avec eux. Elle avait hâte de renouer avec Philippe II, avec qui en effet elle s'allia le 1er mai 1573.
Elle négociait partout, mais elle restait close dans son île, attentive à l'Écosse, à la ruine du parti de Marie Stuart. Elle abandonna La Rochelle, fermant seulement les yeux sur une tentative de nos réfugiés qui, sous Montgommery, avec des navires loués aux Anglais, entreprirent d'y jeter des secours. Mais, à la première vue de la flotte du Roi, leurs équipages anglais les emmenèrent au large. Montgommery s'obstina, approcha et faillit périr.
Tellement divisés en Europe, les protestants l'étaient même en France, et jusque dans les murs de La Rochelle. Dans les intervalles des attaques, ils disputaient entre eux. On avait fait la faute insigne de laisser entrer dans la ville le bonhomme La Noue, fort crédule, et qui ne prêchait que la paix. Un parti se forma pour lui donner le commandement militaire, qu'il accepta avec la permission du roi. Heureusement la ville avait pour maire un homme du peuple de grande énergie, un Jacques Henri, formé par l'Amiral, et qui adhéra fermement au parti fanatique, décidé à combattre et résister jusqu'à la mort. Les fanatiques sauvèrent la ville, la maintinrent libre et république; une ville vainquit la royauté.
Cette prodigieuse résistance, avec celle de la petite Sancerre, est un des plus grands faits de notre histoire. Un peuple se battit comme un seul homme. On voyait, à la marée basse, les femmes et les ministres, jusqu'aux enfants, les pieds dans l'eau, qui marchaient sous le feu, incendiant les vaisseaux qu'on coulait pour fermer le port, attaquant intrépidement les redoutes des catholiques.
Ceux-ci avaient eu tout l'hiver pour préparer le siége. Ils avaient à loisir bâti des forts et des redoutes autour du port et de la ville. Dès lors, quoi de plus simple que d'affamer une ville sans secours, de démolir toutes ses défenses, avec l'énorme artillerie qu'on avait amenée? C'était l'avis de Biron, de tous les militaires. Deux choses s'y opposaient. Le siége était conduit par le duc d'Anjou; c'était un siége de prince qu'il fallait emporter par de brillants faits d'armes. Tout ce qu'il y avait de princes et de seigneurs en France, Montpensier et Nevers, surtout les Guises, étaient là, et chacun voulait se signaler. On donna coup sur coup des assauts furieux. On essaya des mines si mal conduites, qu'on s'écrasait soi-même.
On s'accusa alors. On prétendit que Navarre et Condé, Alençon, avertissaient les assiégés, s'entendaient avec eux. On n'était pas bien loin de tirer l'épée les uns contre les autres. Alençon devait, on l'assure, pendant une sortie et de concert avec les assiégés, attaquer le quartier de son frère le duc d'Anjou. Le principal obstacle fut le scrupule des ministres de La Rochelle, qui refusaient d'entrer dans ce guet-apens fratricide.
Les assiégés perdirent treize cents hommes, et les assiégeants vingt-deux mille, des princes et nombre de seigneurs, l'argent du parti catholique, bien plus, l'élan de la Saint-Barthélemy. Tout vint s'amortir, s'enterrer dans les fossés de La Rochelle.
Les assiégeants avaient la fièvre, et ils étaient tellement baissés de cœur, qu'à toute attaque ils s'enfuyaient. Les Rochelais s'amusèrent à leur lancer des goujats en chemise, armés de ferrailles rouillées.
Le duc d'Anjou fut trop heureux de voir arriver la députation polonaise qui lui apprenait son élection et devait l'emmener. On traita à la hâte. La Rochelle, Nîmes et Montauban restèrent trois républiques, se gardant et se gouvernant. Le prêche y subsistait, ainsi que chez tous les seigneurs qui n'avaient point abjuré. Partout ailleurs, liberté de conscience (6 juillet 1573).
Nous avons dit comment la cour de France avait acheté son succès de Pologne. L'ambassadeur Montluc jura que le duc d'Anjou et Charles IX n'étaient pour rien dans la Saint-Barthélemy, et promit expressément la liberté religieuse non-seulement pour la Pologne, mais pour la France même. La crainte universelle qu'on avait de voir la maison d'Autriche faire arriver un archiduc à cette couronne réunit tout le monde pour le duc d'Anjou. Le Turc le recommanda; le pape et les luthériens d'Allemagne agirent pour lui également. Montluc, prenant vingt masques, se montrait protestant pour gagner les riches Palatins, et il captait la petite noblesse par des discours démocratiques, des appels à la liberté. Il n'y eut jamais pareille effronterie. Le tout démenti, et l'ambassadeur désavoué, quand les Polonais eurent élu et furent arrivés à Paris.
Curieuse dérision de la fortune. Voilà cette cour, après ce long siége inutile, cet échec de cinq mois, ses forces épuisées et son impuissance constatée, la voilà qui grandit devant l'Europe, accrue d'une couronne, de ce choix glorieux, de cette lointaine royauté d'Orient.
L'imberbe duc d'Anjou trône royalement à côté de son frère, entre les longues moustaches, les fourrures de ses Palatins. Les Guises séchaient de jalousie. Ils avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour empêcher la paix de La Rochelle; le bon cardinal de Lorraine disait paternement qu'il connaissait bien le duc d'Anjou, «s'étant meslé de sa conscience, et que le duc avoit juré d'exterminer tous ceux qui avoient été huguenots.» (Lettre ms. de Catherine, 20 mai 1573.)
Ces lettres de la reine mère sont bien étranges. La plus vaine, la plus folle ambition y paraît. On y voit d'une part la pauvreté extrême où l'on est et la peine qu'on a d'emprunter de l'argent; d'autre part, elle commence tout, elle a envie de tout; il lui faut tous les trônes.
En Lorraine, où elle fait la conduite au jeune roi de Pologne, nous la voyons mener de front je ne sais combien d'autres affaires plus ou moins chimériques.
Elle intrigue, chemin faisant, pour le mariage d'Alençon avec Élisabeth, fait par écrit sa cour au banquier Ridolfi, très-influent à Londres, lui fait faire des présents, et aussi à un Vellutelli, autre intrigant, qui s'occupe du mariage. Elle travaille l'Empire pour Charles IX. Elle abouche son fils Anjou avec le frère du prince d'Orange.
Qui mettra-t-elle aux Pays-Bas, Anjou ou Alençon? Elle aimerait bien mieux le premier. Anjou dit, en passant le Rhin, à Louis de Nassau, qu'il ne fait qu'un tour en Pologne, mais qu'il va revenir et lui mener toute la noblesse de France pour éreinter le duc d'Albe.
Quoi de plus fou dans les romans? Cependant il fallait savoir si, de cette folie, on ne tirerait pas avantage. Depuis deux ans, Guillaume d'Orange était prié, poussé par son frère, le bouillant Louis, pour se lier à Charles IX. Ce grand homme, esprit net et ferme, mais cruellement traîné par la fortune, n'avançait qu'avec répugnance, convaincu qu'il ne gagnerait que honte et malheur à toucher cette main sanglante. Cependant il avançait. L'épouvantable siége d'Harlem, l'effort désespéré et inutile qu'il fit pour la secourir, le brisa; il céda en disant qu'il ne céderait pas: «Non, écrit-il, nous ne vendrons pas le pays pour cent mille écus.» Cependant il le fit, nommant Charles IX protecteur de Hollande et maître de tout ce qu'il prendrait aux Pays-Bas (mai 1573).
Et, cette honte bue, l'argent ne vient pas. Harlem succombe (12 juillet), horrible catastrophe: deux mille Français, entre autres, passés au fil de l'épée. L'histoire n'a rien gardé de plus amer que le dernier cri de Louis de Nassau à Charles IX avant cette catastrophe. Il y confesse la honte d'avoir voulu le faire Empereur, mais il lui révèle durement la situation de la France. Cette pièce terrible de franchise biffe tous les sots mémoires du temps: «Maintenant, dit-il à Charles IX, vous touchez la ruine, votre État baye de tous côtés, lézardé comme une vieille masure qu'on raccommode tous les jours de quelque pilotis et qu'on n'empêche pas de tomber... Où sont vos noblesses? où sont vos soldats? Ce trône est à qui veut le prendre.» (Groen, IV. Appendice, p. 81.)
Maintenant, comment en novembre trouva-t-on enfin les cent mille écus? C'est que Catherine, qui faisait alors la conduite à son bien-aimé roi de Pologne, imagina de le substituer à Alençon, qu'elle n'aimait pas, dans cette future royauté des Pays-Bas. Si la France était pauvre, la Reine mère avait une fortune personnelle, et ce fut elle peut-être qui paya.
L'affaire tourna fort mal. Cet odieux argent ne servit en rien les Nassau. Avec ces trois cent mille francs et cent mille encore qu'on donna en mai, Louis se fit tuer, battre, détruire (13 avril 1574).
Guillaume le Taciturne eut cruellement à regretter d'avoir cherché appui en Charles IX, d'avoir eu foi dans ce néant.
Charles survécut un mois à Louis de Nassau. Mais, avant de mourir, il avait eu le temps de voir combien ses avertissements étaient véridiques.
La levée du siége de la Rochelle n'était qu'un commencement de la grande expiation. Charles IX, malade à Villers-Cotterets, y vit arriver une redoutable procession des protestants du Midi; le Languedoc d'abord arriva, puis le Dauphiné, la Provence. Ces grandes provinces n'entraient pas dans l'arrangement qu'une ville avait fait sans les consulter. Elles demandaient des garanties, deux places de sûreté par province, avec des juges protestants, et le culte libre par tout le royaume. Elles demandaient surtout la punition du massacre, la réhabilitation des morts de la Saint-Barthélemy.
La Reine mère trouva la demande insolente. «Vous n'en demanderiez pas tant, dit-elle, si Condé était encore dans Paris avec cinquante mille hommes.» Ceux-ci avaient avec eux bien autre chose que Condé. Ils avaient l'opinion, n'étant plus la voix d'un parti, mais celle de la justice même et des catholiques modérés, qui, dès lors, étaient avec eux.
«On examinera,» dit-elle. Et cependant elle envoie Biron pour surprendre La Rochelle. Le maire (c'était encore Jacques Henri, l'homme de l'amiral) surprit les traîtres lui-même, les fit prendre, et la cour en resta couverte de confusion.
Il était constaté que nulle paix n'était sûre. Maintenant, que fallait-il faire? J'adresse cette question non à M. Capefigue, mais aux nôtres qui, trop docilement, ont suivi cette impulsion.
Dans l'ouvrage d'un savant jeune homme que j'aimais et estimais (Démocratie de la Ligue, par Labitte, 1841), je lis ces cruelles paroles: «On a maintenant le secret de la démocratie hypocrite du protestantisme, c'était tout simplement une arme contre la royauté, une cuirasse pour la noblesse,» etc.
Sauf Sismondi, tous nos historiens ont traité le protestantisme avec sévérité.
M. de Bonald, au contraire, très-bien éclairé par sa haine, a vu que, quelques formes qu'ait pu prendre le protestantisme dans les phases diverses que lui imposait la persécution, son essence est la liberté, la démocratie, le principe antimonarchique.
Faut-il répéter ce que nous avons dit: que, quarante ans durant, parmi les martyrs du protestantisme, on ne découvre que trois nobles?
Les nobles y entrèrent en foule, mais sous Henri II seulement. Et même encore en 1572, où tant de nobles périrent, les listes nominales des morts témoignent qu'il périt infiniment plus de marchands, de gens de robe, d'artisans et de bourgeois.
Le besoin que nous avons de rapprochements et de comparaisons, a conduit souvent à vouloir retrouver le fédéralisme de 93 dans les tentatives que firent en 1573 les malheureux échappés aux poignards des assassins.
Judicieuse assimilation. Les deux faits sont exactement contraires:
La résistance protestante, bien loin de couvrir le retour à la royauté, qui fut la pensée secrète d'une grande partie des Girondins, fut dirigée contre le Roi, en haine de la royauté, devenue le synonyme du massacre et du guet-apens.
La résistance protestante n'est pas, comme la girondine, exclusivement urbaine et la ligue des grandes villes. Elle réserve expressément les droits des électeurs du plat pays.
Pardonnons à ceux qui cherchèrent quelque moyen de résister. N'accablons pas des vieilles injures de la Ligue une minorité héroïque dont la lutte fut un miracle.
Toute son histoire est en ce mot: Le protestantisme, né peuple, essentiellement industriel pendant quarante ans, ne se montre dans les temps qui suivent que par ses hommes d'épée (les seuls qui puissent résister); mais, au siècle de Louis XIV, son immense majorité est peuple encore, industrielle, et la Révocation de l'édit de Nantes fut précisément l'exil de l'industrie française.
Que vois-je au XVIe siècle? Que le protestantisme seul nous donne la République, dont la Ligue tout à l'heure fera la contrefaçon, la grotesque caricature.
Je dis qu'il donne la République, l'idée et la chose et le mot.
Le mot. C'est sous son influence que république, chose publique, mot appliqué jusque-là à tous les gouvernements, va devenir le nom propre du gouvernement collectif.
La chose. Le 15 décembre 1573, le génie du Languedoc, exercé depuis deux cents ans dans les États de ce pays, trace d'une main ferme et habile le plan d'une constitution républicaine, non pour s'isoler de la France, mais, au contraire, pour la gagner et l'envelopper tout entière. États provinciaux tous les trois mois, États généraux tous les six mois. Garantie pour les catholiques, qui payeront sans résistance la contribution générale de guerre.
Aux termes du premier règlement fait à Nîmes par une assemblée mixte de protestants et de catholiques, le Conseil de chaque province comptera deux bourgeois pour un noble (Popelinière, janvier 1575). La double représentation du Tiers-État, tant discutée plus tard, en 1788, est ici accordée d'emblée. Voilà la Révolution anticipée, en fait, de trois cents ans.
Mais, à côté du fait, il faut la théorie, l'idée. C'est par leur action mutuelle que se fait la force; il y faut et l'âme et le corps.
Cette âme éclate en 1573, par un livre de génie.
Petit livre, d'érudition immense, improvisé cependant le lendemain du massacre, échappé d'un cœur ému et grandi sous les poignards, qui, dans son danger personnel, a reçu la lumière de Dieu.
Gaule et France, Franco-Gallia, c'est le titre de ce livre, qui, de Genève, envahit toute l'Europe, est traduit en toutes langues. Nul succès n'a été si grand jusqu'au Contrat social.
L'auteur, Hotman, était devenu protestant à la Grève en voyant mourir Dubourg. Protestantisme d'humanité, de raison et d'examen, qu'il appliqua d'abord contre le droit romain, cette machine de tyrannie, puis contre la tyrannie même.
Ce n'est pas que ce grand homme méconnaisse le droit romain. Loin de là, il dit lui-même qu'on peut en tirer des trésors. Mais il doute fort sagement qu'à deux mille ans de distance la loi de l'Empire convienne à un monde tellement changé.
Hotman, comme Jean-Jacques Rousseau, arrivant tard et le dernier des grands hommes de son siècle, vint merveilleusement préparé.
Pour lui, l'illustre Cujas, illuminant le droit romain, lui donnant sa valeur historique, avait fait sentir qu'il fut le droit de tel âge, de telles mœurs, et non le droit du genre humain.
Pour Hotman, le grand Dumoulin a préparé l'unité des coutumes nationales, attaqué les deux vieilles forteresses qui stérilisaient la terre de leur ombre, droit papal et droit féodal, revendiqué l'immortelle légitimité de la propriété libre contre l'usurpation du fief.
Hotman connut-il le petit livre brûlant de la Boétie, le Contr'un, écrit dès longtemps en 1549, mais imprimé seulement en 1578? Nul doute qu'il n'en courût des copies.
Le livre de la Boétie fut intitulé Le Contr'un. Celui d'Hotman aurait pu s'intituler Le Pour Tous.
Il déclare que le droit appartient à la majorité des citoyens.
Il suit la France gauloise, germaine, carlovingienne, capétienne, et montre qu'à toute époque elle a eu (plus ou moins, mais enfin a toujours eu) un gouvernement collectif.
Qu'il se trompe sur tels détails, comme le dit M. Thierry, qu'il s'exagère la part de l'élection, de la délibération publique, dans ces époques obscures, il n'en a pas moins raison au total. Les chefs gaulois, mérovingiens, ont consulté leurs guerriers; les empereurs carlovingiens ont consulté leurs grands, et spécialement leurs évêques; les capétiens leurs pairs, etc.
Il se moque avec juste raison et du petit conseil privé, et des parlements de juges, qui voudraient donner le change, et se faire prendre pour héritiers des grands parlements nationaux.
Livre profond, vrai, lumineux, qui donna l'identité de la liberté barbare avec la liberté moderne, relia les races et les temps, restitua l'unité et l'âme, la conscience historique de la France et du monde.
Du reste, comme démolition de la royauté, toutes les théories de républiques ne valaient pas Charles IX. Spectacle étrange, prodigieux, scandale pour le ciel et la terre. L'âme furieuse du fou, comme un misérable clavier frémissant au hasard, était à la première main audacieuse qui jouait dessus. Son frère d'Anjou l'entraîna à vouloir étrangler La Mole, le favori d'Alençon. Il l'entraîna à tout briser chez un gentilhomme qui refusait d'épouser une fille salie par Anjou. Trois rois (France, Pologne et Navarre), avec leur valetaille, firent le sac et le pillage nocturne de cette maison.
Le jour, c'étaient des chasses folles. Charles IX s'y blessa encore en janvier. S'il ne chassait, il sonnait tout le jour du cor de chasse, jusqu'à déchirer ses poumons et vomir le sang. Alors il fallait s'aliter. Tout le monde s'arrangeait en vue de sa mort prochaine.
À en croire la Vie de Catherine, compilée récemment sur les dépêches des ambassadeurs de Florence et les papiers des Médicis, la France adorait la reine mère. Si les documents français n'établissaient le contraire, le bon sens y suffirait. Sa réputation de mensonge, et l'impossibilité de traiter avec elle, sa fortune personnelle dans une telle pauvreté publique, son maquignonnage de femmes (elle en envoie une à La Noue pour le mettre en son filet), tout l'avilissait, la rendait odieuse. Son fils Alençon haï d'elle, le lui rendait à merveille. On dit qu'il avait voulu s'entendre avec Henri de Navarre pour l'étrangler de leurs mains. (Voir aussi Nevers, 1,177.)
On avait horreur de voir que, par la mort de Charles IX, elle serait régente encore. Les Bourbons, les Montmorency, suivis des maréchaux et de tous les grands seigneurs, vinrent dire qu'il fallait un lieutenant général, Alençon avec les États généraux.
Cette immonde Jézabel avait opéré un miracle, l'unanimité. Le plus austère des protestants, Mornay, jusque-là contraire aux alliances politiques, se dément et se résigne à celle des catholiques. Les plus violents catholiques, un Coconas, qui avait racheté des protestants pour les torturer, se démentent, et, pour alliés, acceptent des protestants.
Au moment de l'exécution, Alençon eut peur, hésita, et son confident La Mole alla tout dire à Catherine.
Il faut la voir là dans son lustre. Elle avait en main la bête sauvage, elle la met en furie en lui faisant croire que c'est à sa vie qu'on en veut. Il était alors alité; elle le tire de son lit, et le fait partir la nuit de Saint-Germain pour se sauver à Paris. Enveloppé par sa mère, ne sachant rien que par elle, Charles IX disait furieux: «Ne pouvaient-ils attendre au moins quelques jours ma mort si prochaine?»
Catherine, qui, toute sa vie, avait paru comme de glace, et qui peut-être, avant la Saint-Barthélemy, n'avait pas fait d'acte féroce (sauf le meurtre de Lignerolles), étala dans cette circonstance une cruauté inattendue. Elle fit une grande tragédie de ses craintes pour son fils. On avait trouvé chez La Mole je ne sais quelle poupée de cire, destinée à une opération de nécromancie. Elle prétendit que cette image était celle du roi, qu'on devait la percer d'aiguilles pour que son cœur, sentant les coups, languît et se desséchât. Elle fit infliger à La Mole une effroyable torture qui le fit parler dans ce sens. La torture n'était guère moindre pour le malade lui-même, qui, déjà tellement troublé, se sentait mourir sous d'invisibles piqûres.
Elle avait mis à la Bastille l'aîné des Montmorency. Elle n'osait le faire mourir tant que vivrait son frère Damville, gouverneur du Languedoc. Pour y pourvoir, elle envoya à Damville un Sarra Martinengo, un de ses bravi italiens, assassins de profession. En Poitou, La Noue résistant aux femmes qu'elle avait essayées d'abord, elle lui dépêcha un homme, homme, il est vrai, trop connu, Maurevert, le tueur du roi.
Ces misérables tentatives, dont elle n'eut que la honte, ne l'auraient pas tirée d'affaire sans deux circonstances. Damville, qui régnait paisiblement en Languedoc, se soucia peu de compromettre cette royauté, ne bougea pas. D'autre part, le nord de la France ne s'émut pas davantage. Le pays de sapience, la politique Normandie, montra peu de disposition à rentrer dans la carrière aventureuse des guerres de religion. Plusieurs villes reçurent aisément les protestants, mais plus aisément encore les abandonnèrent. La seule forte résistance fut celle de Montgommery, qui tint dans Domfront. Catherine le prit par ruse, lui faisant dire par un de ses parents que, s'il capitulait, il ne serait remis qu'au roi qui le laisserait aller quelques jours après. Quand elle l'eut, elle jura qu'elle n'avait rien promis, qu'elle ne pouvait se dessaisir de l'homme qui avait tué Henri II; elle joua l'inconsolable veuve, comme dans l'épitaphe hypocrite qu'on voit sous son urne (au Louvre). Ce mari qu'elle n'aimait point, et mort depuis tant d'années, lui redevint cher tout à coup. Elle fit montre de sa vendetta; le sensible cœur de cette Artémise n'eut point de soulagement qu'elle n'eût vu elle-même en Grève le supplice de Montgommery.
Catherine trouva encore secours dans la faiblesse du duc d'Alençon et du roi de Navarre, qui désavouèrent leurs partisans, et signèrent un acte craintif d'obéissance et de fidélité. Ils auraient voulu échapper et Marguerite de Valois se chargeait d'en sauver un; mais ils se connaissaient trop bien; chacun d'eux était sûr que le premier qui serait libre ne se soucierait plus de l'autre et le laisserait au filet. La reine mère qui les avait avilis par leur déclaration, pour les mettre plus bas encore, les fit interroger par le président De Thou. Humiliation singulière pour la couronne de Navarre. Mais le jeune Henri, qui, après tout, sentait qu'il ne risquait guère, répondit assez fermement. Le décapiter, ou l'empoisonner, c'eût été faire plaisir aux Guises, les grandir. D'ailleurs, tout tremblait, la reine mère n'était sûre de rien; son fils bien-aimé était en Pologne, et Charles IX était mourant.
On s'en tint à couper la tête à La Mole et à Coconas, plus tard à Montgommery.
Le 1er mai, Catherine écrivait que son fils était guéri. Le 20 mai il était mort.
L'historien De Thou, qui était jeune alors, mais qui a été informé de plusieurs circonstances secrètes par son père, le très-servile instrument de Catherine, le président Christophe de Thou, affirme trois choses:
Premièrement, que Charles IX voulait envoyer la reine mère en Pologne rejoindre le duc d'Anjou. Il comprenait qu'elle avait tout fait pour ce fils bien-aimé, surtout la Saint-Barthélemy. Il voyait très-bien que le conseiller de cet acte, Retz, son ancien gouverneur, n'était nullement sûr pour lui, et n'agissait désormais que pour son frère, le futur roi. La reine mère lui demandant une grâce nouvelle pour Retz, il répondit sèchement: «Qu'il n'était déjà que trop récompensé.» Cette défaveur fut peut-être la raison réelle qui fit partir Retz pour l'Allemagne. Quand Catherine conduisit Anjou et laissa le roi à Villers-Cotterets, elle témoigne par ses lettres qu'il était irrité contre elle et elle travaille à l'apaiser. (Cath., Lettres mss. de nov. 73.)
Deuxièmement, De Thou affirme que tout le monde croyait Charles IX empoisonné. Par qui? par les Italiens, par sa mère et Retz? ou bien par les Guises? Récemment encore, il avait failli tuer Henri de Guise, qui avait tiré l'épée dans le Louvre pour une querelle, et Henri n'avait échappé qu'en demandant grâce à genoux. Plusieurs pensaient que le roi pouvait être tenté de fermer sur les Guises les portes du Louvre, et d'en faire, avec ses gardes, une seconde Saint-Barthélemy.
De Thou, en dernier lieu, assure que les taches livides qu'on lui trouva dans le corps firent croire à l'empoisonnement. Bien entendu que Catherine, dans une lettre ostensible, maternelle et trempée de larmes, dément expressément ce bruit.
Je crois, en réalité, que les Italiens étaient fort impatients de sa mort, qu'au milieu de tant de négociations avec la maison d'Orange et les protestants d'Allemagne, Charles IX eût pu, un matin, par un revirement subit, leur échapper, s'en aller droit à la Bastille, s'entendre avec Montmorency.
Mais je crois en même temps que Charles IX, qui prenait lui-même tout moyen possible de s'exterminer, leur épargna cette peine.
Alité souvent dans les derniers mois, les exercices violents lui manquant, il se jeta dans une autre voie de mort, dans les jouissances de femmes, les uns disent avec Marie Touchet, les autres avec la jeune reine, qui lui avait donné une fille et pouvait lui donner un fils.
Tout près de la mort, il dit cependant qu'il était charmé, pour lui, pour la France, de ne pas laisser de postérité.
Et une autre parole de sens: Qu'on ne connaissait pas son frère Anjou, qu'il ne répondrait nullement à l'attente publique, qu'on saurait, dès qu'il serait roi, quel homme c'était.
Il ne se fiait point à sa mère[4]. Et ce ne fut pas à elle qu'il fit sa dernière prière. Il se souvint alors de la seule personne qui lui eût donné un sentiment élevé et tendre, et dit à un de ses officiers de le recommander à mademoiselle Touchet.
Les catholiques assurèrent qu'il avait fait une très-belle fin catholique. (Lettre ms. de Morillon à Granvelle.) Les protestants, les politiques (Lestoile, entre autres, qui recueille les bruits de Paris), disent au contraire qu'il eut une fin très-repentante, qu'il adressa à sa nourrice protestante les regrets les plus pathétiques sur la Saint-Barthélemy.
Qui put le savoir au juste? la reine mère tenait le Louvre, et l'on n'en sut rien que par elle.
De Thou dit qu'en lui témoignant une confiance absolue, le mourant dissimula ses véritables sentiments, qu'il l'eût éloignée des affaires, mais que, dans cette fin hâtive, il n'y avait qu'elle à qui il pût laisser le gouvernement et le maintien de l'ordre public.
Quelque soin qu'on prît de l'entourer, de le tromper, il avait senti sans nul doute la grande et universelle malédiction qui devait le poursuivre à jamais. Il avait, par le massacre, dispersé par toute la terre des missionnaires de haine éternelle. Sa folle vanterie de préméditation avait été prise au sérieux et des protestants et des catholiques. Rome dans ses éloges exaltés, Genève dans ses furieuses satires, étaient d'accord là-dessus. Un cri unanime, lui vivant, commençait déjà contre sa mémoire, cri horriblement strident, aigre, aigu à son oreille.
Cri de haine, mais cri de risée. Il avait servi Philippe II. Pour lui le profit, pour Charles la honte. Le duc d'Albe en parlait avec le dernier mépris. Le duc de l'Infantado avait dit naïvement: «Mais pourriez-vous bien me dire si ces gens-là qu'on a tués n'étaient pourtant pas des chrétiens?»
Les redoutables paroles de Louis de Nassau, d'un mourant à un mourant, qui lui furent portées à Paris par le martyr Chastelier, et qui lui furent certainement articulées mot pour mot par ce héros fanatique, durent lui traverser le cœur d'une lame fine et pénétrante, plus qu'aucun stylet d'Italie.
Il lui dénonçait la ruine de la royauté, du royaume: «La France est à qui veut la prendre.»
Seulement il était sensible que la vieille qui succédait (sous l'homme-femme Henri III) épuiserait tous les degrés de l'opprobre, que par eux la France boirait la honte comme l'eau.
Nous voyons dans ses lettres cette grande reine politique tout occupée d'acheter pour son fils un collier de femme, par accommodement toutefois, devant prendre les perles une à une à mesure qu'il viendra de l'argent.
Cet argent vient si peu, qu'en mai elle implore Rouen pour en tirer un petit don de quarante mille francs. En juin, elle implore Venise pour obtenir un emprunt des marchands; mais, comme ils ne veulent prêter, elle prie le duc de Ferrare de l'appuyer de son crédit, celui de la France ne suffisant pas.
À l'arrivée de Henri III, quand elle alla le recevoir, toute la cour était si pauvre, que les seigneurs, en plein hiver, mirent leurs manteaux en gage à Lyon, et, sans un prêt de cinq mille francs que lui fit un domestique, la reine mère et ses filles y auraient engagé leurs jupes.
CHAPITRE III
DES SCIENCES AVANT LA SAINT-BARTHÉLEMY
1573-1574
Que l'histoire est pesante! Et comment le grand souffle du XVIe siècle, qui naguère me donna mon élan de la Renaissance, m'a-t-il brusquement délaissé? Comment, chaque matin, en me rasseyant à ma table, me trouvé-je si peu d'haleine, si peu d'envie de poursuivre cette œuvre?
C'est justement parce que j'ai suivi fidèlement le grand courant de ce siècle terrible. J'ai déjà trop agi, trop combattu dans ces derniers volumes; la lutte atroce m'a fait tout oublier; je me suis enfoncé trop loin dans ce carnage. J'y étais établi et ne vivais plus que de sang.
Mais, une fois tombé dans la fosse de la Saint-Barthélemy, ce n'est plus l'horreur seulement qui envahit l'histoire. C'est la bassesse en toutes choses, la misère et la platitude. Tout pâlit, tout se rapetisse. Et il ne faut pas s'étonner si le cœur manque à l'historien.
Que ferai-je? Je retournerai un moment en arrière, et je reprendrai force aux grandes sources de vie généreuse que j'avais laissées derrière moi.
Car, pendant qu'à l'aveugle je m'acharnais à l'histoire du combat, enfermé dans la mort et ne voyant plus qu'elle, la vie sous terre a coulé par torrents.
Même en ce moment exécrable de la Saint-Barthélemy, j'ai parlé de Paris, du Louvre, des Tuileries, du palais de la reine mère, où la veille se tint le conseil du massacre. Mais, dans le jardin même de ce palais tragique, un inventeur, un simple, un saint, Palissy, a inauguré les sciences de la nature.
Je viendrai à lui tout à l'heure. Auparavant, un mot sur l'histoire des génies sauveurs qui, à travers les destructions, ont réparé, consolé et guéri.
Spectacle touchant, mais bizarre. En dessus, la politique et la théologie roulent leur char d'airain, admirées et bénies de l'humanité qu'elles écrasent. En dessous, la science suit leur course, le baume à la main, ramasse les victimes et rapproche les lambeaux sanglants.
C'est une histoire immense et difficile que je n'ai nullement la prétention de raconter. Je veux me donner le bonheur de l'indiquer seulement, non pour servir aux autres qui la liront bien moins ailleurs, mais pour me servir à moi-même. Entrant dans les temps de bassesse, de mensonge, qu'il me faut passer, je m'arrêterai ici, je m'y assoirai un moment; j'y boirai un long trait d'humanité, de vérité.
Qu'on sache donc qu'au seuil de ce siècle sanglant commencèrent deux grandes écoles des ennemis du sang, des réparateurs de la pauvre vie humaine, si barbarement prodiguée.
Au moment où Copernick donne au monde la révélation de la terre, ceux-ci semblent lui dire: «Vous n'avez trouvé que le monde; nous trouverons davantage; nous découvrirons l'homme.»
L'homme et son organisme intérieur, dont Vésale est le Christophe Colomb,—l'homme et la circulation de la vie, dont le Copernick fut Servet.
Son mariage enfin avec la Nature, leurs profondes amours, et leur identité. C'est la révélation de Paracelse.
Parlons de celui-ci d'abord.
Pour entrer dans cette voie neuve, il était nécessaire d'en arracher d'abord l'épouvantable amas de ronces qu'on y avait mis depuis deux mille ans. Il fallait que cet amant impatient de la Nature, avant d'aller à elle, la délivrât par un grand coup.
Paracelse était homme de langue allemande et né, dit-on, dans les montagnes de la Suisse. On ne sait guère quelle avait été sa vie. Il fit son coup d'État à trente-quatre ans. Ce fut à Bâle, en 1527, au point solennel de l'Europe où le Rhin tourne entre trois nations, que ce Luther de la science mit sur un même bûcher tous les papes de la médecine, les Grecs et les Arabes, les Galien et les Avicenne. Il jura qu'il ne lirait plus, et se donna à la Nature.
Chercheur sauvage des mines et des forêts, ce gnome ou cet esprit fouille la terre, interroge les sources, converse avec les plantes, intime ami des Alpes, confident des Carpathes, amant des vallées du Tyrol. L'humanité malade le suit; il peuple les déserts.
Il eut cela de commun avec Copernick, qu'observateur pénétrant entre tous, il domina l'observation, lui donna la raison pour guide et pour maîtresse.
Ayant brisé l'autorité des livres, il en brisa une autre dont on se défait difficilement, celle des sens et de l'apparence. Il hasarda, d'un instinct prophétique, le mot de la chimie moderne, le mot de Lavoisier: L'homme est une vapeur condensée, qui retourne en vapeur.
Dès ce moment, quelle facilité d'amalgame! La barrière est rompue entre l'homme et la nature. L'un et l'autre est chimie. La médecine est chimie, comme la vie elle-même dont elle est la réparation.
Adieu tous les miracles et les interventions surnaturelles. L'homme peut tout, mais par la Nature. Nul miracle que de Dieu le Père. Un malade disant qu'il s'est muni du corps du Christ, Paracelse prend son chapeau: «Puisque vous avez déjà un autre médecin, je n'ai rien à vous dire.»
Il disait, non sans cause, que sa réforme était bien autre chose que celle de Luther. La Grâce qu'enseigne Paracelse, c'est celle de la Nature, son hymen avec l'homme. Il les croit tous deux d'une pièce, assimile leurs lois, y voit l'identité de génération et d'amour. Vues fécondes qui menèrent bientôt Gessner à classer les plantes par la génération, Césalpin à assimiler les semences végétales à l'œuf des animaux, à professer le rapport des deux règnes.
M. Cuvier et d'autres ont enfin avoué, proclamé, le génie tant contesté, de Paracelse. Eh! qui en douterait, en ouvrant au hasard son livre surprenant, mais touchant et sacré, sur les maladies de la femme? Personne encore (ô temps barbares!) n'avait compris nos mères, nos femmes, chère moitié de l'espèce humaine. Ce grand homme dit le premier: «La femme est toute autre que l'homme; elle est un être à part; ses maladies sont spéciales. Elle est sous l'influence souveraine d'un seul organe. Elle est un monde pour contenir un monde.» Haute révélation physique, première explication profonde et sérieuse du Fons viventium (la source des vivants, la fontaine sacrée d'où court le torrent de la vie).
L'Allemagne s'est prise à la nature, qu'elle pénètre par la chimie. La France à l'homme, qu'elle révèle, explique par l'anatomie. Pourquoi, de toutes parts, les grands anatomistes viennent-ils étudier à Paris? On l'a vu de nos jours encore. L'anatomie, la chirurgie, les arts hardis du fer, sont ici, non ailleurs: ici un scalpel acéré d'analyse, et dans la main et dans l'esprit.
Quel spectacle plus grand que cette école de Paris, de 1531 à 1534, quand, devant la chaire de Gunther, deux héros furent en face, le Belge et l'Espagnol, le grand Vésale, le pénétrant Servet!
Je dis héros. Il fallait l'être pour triompher de tant d'obstacles. Jusqu'en 1555, ce fut un hasard ou un crime de disséquer. Heureusement, un homme de vingt ans, que rien n'épouvantait, Vésale, dès 1534, est à lui seul le pourvoyeur de l'école de Paris.
Rien n'était plus hardi. Où prendre des cadavres? aux Innocents, dans la population serrée du quartier marchand de Paris? C'étaient des corps malades et dangereux dans les épidémies fréquentes de l'époque. Sur cette terre pestiférée du grand cimetière des Innocents, la nuit erraient des filles, logeant près des Charniers et faisant l'amour sur les tombes.
Montfaucon valait mieux. Mais quoi? c'était la justice du roi et les pendus du roi. Les descendre d'un gibet de trente pieds, souvent observé des archers, c'était chose hasardeuse. Les parents y veillaient souvent, le peuple aussi, avec sa haine et ses terreurs, ses contes d'enfants tués par les juifs, de corps ouverts vivants par les médecins. Le hardi disséqueur eût pu périr disséqué sous les ongles.
Mais plus le péril était grand, plus grand fut l'amour de la science.
Ce cadavre pour lequel il venait de hasarder sa vie, de quel œil perçant il le regardait! de quelle ardeur d'étude, avide, insatiable! Le fer, la plume, le crayon à la main, il disséquait, dessinait, décrivait.
Il ne quitta Paris que pour un autre laboratoire, meilleur encore, l'armée de Charles-Quint. Il y fut justement à la terrible époque où cette armée fut décimée, détruite, où les vieilles bandes de Pavie furent exterminées par leur maître (1538-1539). Les corps ne manquèrent pas. Vésale, d'une expérience infinie à vingt-huit ans, avait vu l'homme le premier. Il enseigna à Padoue, il imprima à Bâle (1543). Cette ville, libre entre toutes, permit et divulgua la grande impiété. Le corps humain, ce mystérieux chef-d'œuvre, que, pendant tant de siècles, on enterrait sans le comprendre, éclata dans la science par la description de Vésale et les planches du Titien.
Au moment même, un Français, Charles Estienne, fils et successeur du grand imprimeur, avait fait imprimer une complète description de l'homme, mais elle ne parut que plus tard. Celles d'Estienne et de Vésale furent très-probablement l'œuvre collective, le résumé des travaux communs de l'école de Paris.
Une pensée possédait cette école, une recherche qui remplit tout le siècle, recherche parallèle à celle du mouvement des cieux; c'est celle du mouvement intérieur de l'homme, la gravitation de la vie et la circulation du sang.
Le sang solide, c'est la chair; la chair fluide, c'est le sang. Ce n'eût été rien de savoir les formes arrêtées de l'organisme, si on ne l'avait poursuivi dans sa fluidité qui fait son renouvellement.
Dès le commencement du siècle, l'inquiétude commence sur cette question. On dispute sur la saignée. Où vaut-il mieux saigner? Au mal, ou loin du mal, pour en distraire le sang et l'attirer ailleurs? Cela mène à chercher comment circule le sang. Cent ans durant, on poursuit ce mystère.
À Paris Sylvius, à Padoue Acquapendente, décriront les valvules qui, baissées, relevées tour à tour, admettent et ferment le courant. Les maîtres de la science, même Vésale et Fallope, niaient l'existence de ces portes et méconnaissaient le mystère, quand déjà il était trouvé, décrit et imprimé.
L'Aragonais Servet, élève de Toulouse et de Paris, dans son orageuse carrière où il ne sembla occupé que de ramener le christianisme à la prose et à la raison, aperçut sur sa route ce secret capital de la circulation du sang. Il l'a longuement, nettement, doctement expliqué dans un livre de théologie où on ne serait guère tenté de le chercher. Ce livre, hélas! brûlé avec l'auteur sur un bûcher de Genève où on mit toute l'édition, ce livre survécut par miracle en deux exemplaires seulement, qui tombèrent du bûcher, jaunis par le feu et roussis. Il en existe un heureusement à notre grande bibliothèque. Le secrétaire de l'Académie des sciences vient de réimprimer les pages de la découverte.
La fonction première fut connue, celle qui ne peut comme les autres se suspendre ni s'ajourner, celle qui inexorablement, minute par minute, doit s'exercer sous peine de mort. Condition suprême de la vie, qui semble la vie même.
Servet n'avait pas dit la route par où il arriva. Il fallut pour la trouver un demi-siècle encore et le génie d'Harvey. Mais le fait fut connu. L'humanité put voir avec admiration le charmant phénomène de délicatesse inouïe, le croisement de cet arbre de vie «où la masse du sang, dit Servet, traverse les poumons, reçoit dans ce passage le bienfait de l'épuration, et, libre des humeurs grossières, est rappelé par l'attraction du cœur.»
Une larme du genre humain est tombée sur cette page. Un transport de reconnaissance, un ravissement religieux, une horreur sacrée saisit l'homme en surprenant Dieu sur le fait dans sa création incessante du miracle intérieur qui dépasse l'harmonie des cieux.
Qu'est-ce que le XVIe siècle en son fait dominant? La découverte de l'arbre de vie, du grand mystère humain. Il ouvre par Servet, qui trouve la circulation pulmonaire, et il ferme par Harvey, qui démontrera la circulation générale. Il enferme Vésale, Fallope, etc., fondateurs de l'anatomie descriptive; Ambroise Paré, créateur de la chirurgie.
Ainsi monte sur ses trois assises la tour colossale de la Renaissance,—astronomique, chimique, anatomique,—par Copernick, Paracelse et Servet.
Comment s'étonner de la joie immense de celui qui vit le premier la grandeur du mouvement? Un vrai cri de Titan, devant cette audace de l'homme, échappe à Rabelais dans son Pantagruel: «Les dieux ont peur!»
Mais, si prodigieuse que fut cette tour, il y manquait le dôme, la lanterne ou la flèche hardie, qui fermerait les voûtes. On se rappelle ce moment décisif où sur l'effrayant exhaussement de Santa Maria del Fiore, sur cette menace architecturale qu'on ne regarde qu'en tremblant, Brunelleschi, le fort calculateur, ose, avec un sourire, jeter le poids de la lanterne énorme, et dit: «La voûte en tiendra mieux!»
Telle fut l'impression du monde, quand par-dessus ces constructions colossales, quand par-dessus Colomb et Copernick, par-dessus Vésale et Servet, Luther et Paracelse, un homme, armé du rire des dieux, de ce rire créateur qui fait les mondes, posa le couronnement, l'éducation humaine de la science et de la nature.
Le bon et grand Rabelais, à ces génies tragiques, aux foudroyants théologiens, aux chimistes fougueux, aux furieux anatomistes (Fallope obtint des corps vivants), ces effrayants médecins de l'âme et du corps, Rabelais ne dit qu'un mot, en souriant: «Grâce pour l'homme.»
Nourri dans la campagne, avec les plantes, à Montpellier ensuite, la ville des parfums et des fleurs, il avait pris leur âme et le sourire de la nature, la haine de l'anti-physis (anti-nature), la peur que la science nouvelle ne refît une scolastique.
Ces côtés de Rabelais n'ont été, je l'ai dit, mis en pleine lumière que par un paysan, un solitaire, ami des plantes, comme fut le bon docteur de Montpellier, le compatissant médecin de l'hôpital de Lyon. Tous s'étaient arrêtés au seuil du livre, rebutés et découragés, ne voyant pas qu'à l'homme malade, nourri, comme la bête, de l'herbe du vieux monde, il fallait d'abord donner la Fête de l'âne, pour pouvoir dire ensuite avec la belle prose:
Assez mangé d'herbe et de foin!
Laisse les vieilles choses... Et va!
Le procédé de Rabelais est justement celui de Paracelse. Pour guérir le peuple, il s'adresse au peuple, lui demande ses recettes; pas un remède de berger, de juif, de sorcier, de nourrice, que Paracelse ait dédaigné. Rabelais a de même recueilli la sagesse au courant populaire des vieux patois, des dictons, des proverbes, des farces d'étudiants, dans la bouche des simples et des fous.
Et, à travers ces folies, apparaissent dans leur grandeur et le génie du siècle et sa force prophétique. Où il ne trouve encore, il entrevoit, il promet, il dirige. Dans la forêt des songes, on voit sous chaque feuille des fruits que cueillera l'avenir. Tout ce livre est le rameau d'or.
Le prophète joyeux qui semble aller flottant comme un homme ivre, marche très-droit; qu'on y regarde bien. Dans sa course fortuite en apparence, il touche justement et saisit les traits essentiels qui dominent tout: L'exaltation de la vie, l'impatience de l'homme pour se donner l'ivresse d'un moment et l'infini des rêves, est signalée par le bizarre éloge du Pantagruélion. Dans l'amortissement des temps énervés qui vont suivre, un grand et sombre phénomène doit commencer bientôt, l'invasion des spiritueux.
Dans la science, le fait supérieur qui les résume tous relie les découvertes, et constitue l'ensemble comme tout harmonieux, la circulation de la vie, la solidarité de l'être, l'infatigable échange qu'il fait de ses formes diverses, les emprunts mutuels dont s'alimentent les forces vivantes, tout cela est dit au passage capital du Pantagruel, dans une magnifique ironie: Mes dettes! dit Panurge, on me reproche mes dettes! Mais la nature ne fait rien autre chose; elle s'emprunte sans cesse, se paye pour s'emprunter encore, etc.
L'ouvrage, comme on sait, est un pèlerinage vers l'oracle de la Lumière. Deux énigmes poursuivent les pèlerins sur tout le chemin; elles reviennent partout en vives satires: l'une, c'est la justice, la mauvaise justice du temps, stigmatisée de cent façons; l'autre, c'est le mariage, la femme, ce nœud essentiel des mœurs et de la vie.
La Loi, la Grâce, la Justice et l'Amour, c'est bien là en effet la double énigme qui contient tout le reste, le problème profond de ce monde. Le grand rieur le pose. Nul génie ne l'eût résolu. Le temps seul, de ce livre obscur, permet à chaque siècle d'épeler une ligne.
Le XVIe siècle est admirable ici. Il sent que tout tient à la femme. Non pars, sed totum. L'éducation de la femme occupe le grand Luther, et ses maladies Paracelse. Sa satire, son éloge, remplissent la littérature, les livres d'Agrippa, de Vivès. Elle domine ce temps, le civilise, le mûrit, le corrompt. Rabelais voit en elle le sphinx de l'époque qui seul, en bien, en mal, en sait le mot. En face des Catherine et des Marie Stuart, de divines figures apparaissent pour venger leur sexe. Nommons-en deux, l'admirable Louise, la femme du grand Dumoulin, qui le délivra de captivité, qui vécut et mourut pour lui. Nommons celle qui continua le martyre de Coligny dans les cachots, madame l'Amirale, «la perle des dames du monde.»
CHAPITRE IV
DÉCADENCE DU SIÈCLE. TRIOMPHE DE LA MORT
1573-1574
Au temps sauvage de la Saint-Barthélemy, nous avons vu cette vive étincelle, la Gaule et France d'Hotman. L'idée marche, quoi qu'il advienne; elle avance toujours, ou par la mort, ou par la vie. Ici, seulement, sur quoi va-t-elle projeter sa lumière? Sur un monde détruit, ce semble, où a passé la mer de sang.
Hotman dédie son livre à l'Allemagne, mais il n'y a plus d'Allemagne. Luther est au tombeau. Hotman écrit à Genève. Mais Genève est malade, malade de la mort de Calvin, malade du bûcher de Servet.
Rome, nous l'avons dit, dès Charles-Quint, est un désert. Et elle vit maintenant sous l'ombre mortelle de Philippe II. Le galvanisme des Jésuites, l'ingénieuse fabrication des grandes machines de meurtre (la Ligue et la guerre de Trente Ans), ces miracles du diable, sont féconds, mais pour la mort seule.
De sorte que toute vie semble ajournée pour quelque temps. Et le pouls ne bat plus. Les grands hommes sont morts. Moins un, le prince d'Orange, tous sont ensevelis, et c'en est fait de la forte génération qui commença le siècle. On n'entend plus de bruit; il semble qu'il n'y ait plus personne. Des hommes tout petits remplissent la scène, vont et viennent, l'occupent de leur ridicule importance. Les Mémoires, secs et pauvres dans l'âge si riche que nous avons passé, abondent maintenant et surabondent. L'histoire ne sait à qui entendre. Assez, assez, bonnes gens, vous vous gonflez en vain, et vous croyez crier. Toutes vos voix ensemble ne font pas la voix d'un vivant: c'est l'aigu petit cri des vaines ombres: «Resonabant triste et acutum.»
J'aperçois bien là-bien quelqu'un qui vit encore, ce malade égoïste, clos dans son château de Montaigne. Je vois ici, caché dans les fossés des Tuileries, ce bon potier de terre, Palissy, qui enseigne avec si peu de bruit, quoi? Les arts de la terre, la science qui dans son sein cherche le filet des eaux vives. Mais tout cela si humble, tellement à voix basse, que l'on entend à peine. À toute voix vivante, il semble qu'on ait mis la sourdine.
Non-seulement la nature a baissé, la taille humaine est plus petite. Mais l'homme se déforme. Un pauvre art, triste et laid, commencera tout à l'heure. Je ne sais comment cela se fait, mais du jour où ce bon Ignace accoucha de son ordre bâtard, mêlé du monde et du collége, du Janus à double grimace, l'art et les lettres ont grimacé. Une époque grotesque et coquettement vieille s'ouvre pour nous; une invincible pente nous y porte; c'est fait, nous glissons.
Les forts en seront indignés, mais ils glisseront comme les autres. On ne résiste pas aisément à son temps. Hélas! faut-il le dire? l'architecture de Michel-Ange, dans son Capitole et ailleurs, est déjà pauvre, impuissante et sénile.
Il nous revient bien tard, cet indestructible Titan. Il vit encore en 1564, si près de la Saint-Barthélemy, en plein âge de décadence. Il y entre, il le sent, et il en est plein de fureur. Il laisse pour adieu un dessin choquant et barbare, une espèce d'arc de triomphe qu'il élève, ce semble, au dieu nouveau, la Mort. Représentez-vous un ossuaire immense, au haut duquel des génies acharnés, avec une joie sauvage, éteignent, foulent, écrasent la torche fumante de la vie. Le reste n'est qu'os et squelettes. Ils paradent avec un rictus d'une hilarité diabolique, et vous croyez les entendre qui font sonner en castagnettes leurs mâchoires vides, leurs dents ébréchées.
Voici bien pis, la mort galante. L'ardent, le coquet, l'acharné ciseau de Germain Pilon, qui fouille si âprement la vie, à force de la dégrossir, aboutit au cadavre. Regardons bien au Louvre le romanesque et passionné monument de sa Valentine. En voici l'histoire en deux mots.
Le Milanais Birague, homme de sang et de meurtre, sous sa robe de président, voulait, pour récompense du conseil de la Saint-Barthélemy, se coiffer du chapeau rouge, devenir cardinal et chancelier de France. Mais il était marié; sa femme, Valentina Balbiani, ne l'arrêta pas longtemps; elle mourut après le massacre, et sa tombe en porte la funèbre date.
Pour faire taire les mauvaises langues, et constater sa profonde douleur, le bon mari demanda à Germain Pilon un somptueux tombeau. Il lui recommanda d'y bien montrer ses larmes et son inconsolable amour. C'est la partie grotesque. L'artiste a traduit ce mensonge par ces deux Amours hypocrites qui font mine de vouloir pleurer, et feraient plutôt rire s'ils n'étaient l'ouverture de l'art désolant, grimacier, qui viendra.
Tout autre est le sépulcre, admirable, vraiment pathétique. Ce fiévreux génie y mit six années de sa vie, un travail terrible et son âme. Sculpture de volonté immense, sombre roman de marbre, où l'on sent que l'auteur a vécu et vieilli, plein des soucis du temps, sans consolation idéale; pas un trait d'immortalité.
La dame, au long nez milanais, aux longues mains à doigts effilés, d'une grande élégance italienne, porte une riche robe de brocart, d'un fort tissu qui se soutient, pas assez pourtant pour cacher que ses bras amaigris ne la remplissent pas; les manches flottent vides et tristement dégingandées. Quelque chose, on le sent, a creusé lentement; elle a dû souffrir longtemps, se plaindre peu. En main, elle a un petit livre. Non la Bible, à coup sûr, gardez-vous de l'en soupçonner. La Bible serait un aliment. Ce volume imperceptible doit être un petit livret de prières qui, sans cesse répétées, ne disent plus rien à l'esprit, qu'on mâche et remâche à vide.
La grande dame a devant elle un objet à la mode, un de ces petits chiens de manchon dont on raffolait alors. Échantillon des vanités galantes et des futilités du temps. Le pauvre petit animal a pourtant l'air de comprendre; il voit bien qu'elle n'y est plus et que ses yeux nagent; il lève inquiètement la patte pour la réveiller... En vain; elle tient le livre ouvert, mais ne tournera plus le feuillet de toute l'éternité.
Il semble que l'artiste ne pouvait quitter cette pierre. Après avoir sculpté la femme, il s'est acharné à la robe, y a comme usé son ciseau. Mais, cette robe achevée, surachevée dans l'infini détail, après qu'il y eut mis de plus les fatales fleurs de lis de chancelier, tout cela fait, Pilon ne put pas la lâcher encore.
Il se remit à sculpter jusqu'à ce qu'elle fût en quelque sorte exterminée par le ciseau. Et il fallut pour cela qu'elle ne fût plus une femme. Il fit en bas-relief le corps comme il pouvait être un mois peut-être après la mort, cadavre demi-masculin, tristement austère et sans sexe, quoique le sein rappelle désagréablement ce que fut cet objet lugubre.
Ce n'était pas assez encore. Sous la femme, le corps mort, les vers... Dessous, quoi? le néant.—Un petit vase, urne mesquine (qu'on a eu tort de supprimer au Louvre), offrait la traduction dernière de la vie, et disait que de la belle dame, de la grande dame, de la pauvre Italienne, il ne restait qu'un peu de cendre.
Œuvre savante, ardente, mais choquante, pénible, de laideur volontaire, d'outrage calculé à la nature... Assez, cruel artiste! assez, épargne-la! grâce pour la femme et la beauté!... Non, il est implacable... La femme, reine fatale du XVIe siècle, qui l'a tant mûri, tant gâté, endurera cette expiation. Règne la Mort, et qu'elle soit perçue par tous les sens! Femme ou cadavre, il la poursuit dans l'humiliation dernière, la livre à la nausée,—ayant mis dans l'odieuse pierre l'odeur fade de la tombe humide et le dégoût anticipé du temps pourri qui va venir.
CHAPITRE V
HENRI III
1574-1576
Henri III n'eut pas plutôt appris qu'il était roi de France, qu'il s'enfuit de Cracovie. Il emportait aux Polonais les diamants de la couronne. En revanche, il leur laissait un autre trésor, les Jésuites, que le nonce avait fait venir, et qui devaient faire la ruine du pays. Organisant la persécution chez ce peuple, jusque-là si tolérant, ils amèneront à la longue la défection des Cosaques au profit de la Russie. C'est le premier démembrement.
En vain quelques serviteurs avaient dit au roi que, dans le danger du pays, alors menacé de la guerre, son départ avait fait l'effet d'une fuite devant l'ennemi, que ses lauriers de Jarnac, son prestige de roi élu par cette chevalerie d'Orient qui gardait la chrétienté, tout cela allait disparaître et qu'il arriverait en France abaissé, découronné. Il partit. Tous les Polonais, dans leur simplicité héroïque, courent après et se précipitent. Le grand chambellan l'atteint, prie, supplie; pour prouver sa fidélité, à leur vieille mode, il tire son poignard, s'ouvre la veine, boit son sang. Mais tout cela inutile. Henri proteste que la France est envahie et qu'il lui faut se hâter.
Cependant il prend le plus long, par l'Autriche et par l'Italie. Au grand étonnement de l'Europe, il reste deux mois en Italie. Il avait toujours, disait-il, désiré de voir Venise. On l'y reçut avec des honneurs, des fêtes, un triomphe inimaginable, sous les arcs de Palladio, comme si le roi fuyard eût rapporté les dépouilles des Sélim et des Soliman. Venise voulait l'acquérir, le gagner, se l'assurer comme Philippe II.
On prodigua pour lui les miracles ingénieux de la plus charmante hospitalité. En lui montrant l'Arsenal, on lui fit cette surprise de construire une galère pendant sa visite. Au conseil, le doge le fit asseoir au-dessus de lui, lui donna une boule dorée et le fit voter comme citoyen de Venise. Le conseil, d'un coup de baguette, décoré et changé en bal, est tendu de tapis turcs. À la place des vieux sénateurs, deux cents jeunes dames de Venise, ravissante apparition, s'emparent de la salle et dansent, toutes vêtues de taffetas blanc, avec un doux éclat de perles.
Bref, le roi fut trop bien reçu et comme étouffé dans les roses. Il traîna en Italie, si bien et tant qu'il y resta. Je veux dire qu'il y laissa le peu qu'il avait de viril; ce qu'il rapporta en France ne valait guère qu'on en parlât.
On put en juger dès Turin, où le duc de Savoie tira de lui sans difficulté l'abandon de Pignerol. S'il eût, comme on l'en avait prié à Venise, voulu la paix en France pour se fortifier contre Philippe II, il eût gardé soigneusement Pignerol, cette porte de l'Italie, cette prise sur le Piémont, sur le duc de Savoie qui était l'homme de l'Espagne.
Mais déjà ce triste roi, énervé, fini, était dans la main de sa mère; elle le suivait dans le voyage par un homme à elle, Cheverny. Toute l'affaire de Catherine c'était de garder l'influence; or, comme la petite cour française qui revenait de Pologne avec Henri III lui conseillait d'assoupir la guerre religieuse en France, Catherine n'espérait supplanter ces favoris qu'en se déclarant pour la guerre. Elle était donc très-belliqueuse, mais quoi? sans armes, ni force, sans argent. Cette attitude menaçante ne pouvait manquer de décider l'alliance des politiques et des protestants, c'est-à-dire de brusquer la crise qui montrerait la radicale impuissance de la royauté.
Les politiques hésitaient encore, Montmorency, leur chef, étant à la Bastille, Navarre, Alençon prisonniers. Damville, échappé, sentit qu'il n'y avait de sûreté que dans les armes et l'alliance de Condé, protecteur des églises protestantes, qui ne demandait que liberté pour tous, avec les États généraux.
Voilà Henri III en France sous sa mère, qui lui fait prendre cette folle initiative de recommencer la guerre. Le spectacle fut curieux. Le vieux Montluc, qui était la guerre incarnée, balafré, borgne, débris de soixante ans de combats, vint leur dire qu'ils se perdaient, qu'il fallait la paix à tout prix. Mais la reine mère fut plus guerrière que Montluc; elle opposa son veto à toute négociation. Et cela, au moment où toutes ressources étaient épuisées, où la cour savait à peine si elle aurait à dîner, où la reine fut trop heureuse d'emprunter cinq mille francs à un de ses domestiques.
Le caractère original de ce gouvernement de femme, c'était de prodiguer l'encre et le papier. On écrivait lettre sur lettre, ordre sur ordre de poser les armes. On y gagnait des réponses sèches, durement ironiques. Tout le monde riait du roi, et les Guises qui le voyaient agir pour eux, et les protestants qui n'avaient rien à gagner aux ménagements. Un seigneur catholique écrivait: «Si vous ne vous arrangez, vous serez bientôt aussi petits compagnons que moi,» Et Montbrun, en Dauphiné, chef des bandes calvinistes: «Comment! le roi m'écrit comme roi!... Cela est bon en temps de paix. Mais en guerre, le bras armé, le cul sur la selle, tout le monde est compagnon.»
De sa personne, le roi tuait tout respect de la royauté. Il avait produit, au retour, l'effet le plus inattendu. Il vivait enfermé, comme une jeune dame d'Italie, craignait l'air et le soleil. Sa toilette, plus que féminine, laissait douter s'il était homme, malgré un peu de barbe rare qui pointait à son menton. Il n'allait ni à pied ni à cheval, à peine en carrosse; on l'avait porté en litière vitrée à travers la Savoie. Pour voiture, il préférait un joli petit bateau peint, réminiscence des chères gondoles vénitiennes, dont il regrettait le mystère. Couché tout le jour chez lui, il se levait pour se coucher sur cette barque, bien enveloppé de rideaux et mollement porté sur la Saône.
La seule chose qui l'intéressât, c'étaient les farces italiennes en tout genre, farces de bouffons, ou processions tragi-comiques. À ces processions, on le vit tout couvert des pieds à la tête, et jusqu'aux rubans des souliers, de petites têtes de mort; souvenir galant et lugubre de la jeune princesse de Condé, dont il s'était dit chevalier, et dont il avait par toute l'Europe porté le portrait au cou. C'était la facile guerre qu'il faisait au mari, pendant que celui-ci en Allemagne levait une armée protestante et ramassait contre lui une épouvantable tempête.
Lyon, trop sérieux, l'ennuyait. Il se fit, au cours du Rhône, reporter vers le Midi, en terre papale, à Avignon. Terre classique des processions, où il fut régalé à grand spectacle des courses de flagellants. Ces comédies indécentes, propres à stimuler la chair bien plus qu'à la réprimer, étaient, pour la belle jeunesse qui suivait partout Henri III, une luxurieuse exhibition de sensualités réelles et de fausses pénitences. La France y gagna du moins la mort du cardinal de Lorraine. Ce dignitaire de l'Église, qui, à cinquante ans, gardait la peau délicate de sa nièce Marie Stuart (comme on le voit dans les portraits), voulut faire aussi le jeune homme, prit froid, et n'en releva point. On en rit fort; une tempête qui éclata à sa mort fit dire à tous que les diables fêtaient l'âme du cardinal.
Ces bons pénitents, qui faisaient risée de leurs flagellations, furent sérieusement étrillés. Damville vint, sous le nez du roi, lui prendre Saint-Gilles, et consomma à Nîmes l'alliance des catholiques modérés avec les protestants, se déclarant, lui catholique, lieutenant du prince de Condé. Ceci le 12 janvier (1575). Le 10, Henri III avait reçu devant la petite ville de Livron une humiliation sanglante, reçu en propre personne. Passant près de cette ville, il saisit l'occasion de faire briller ses favoris, et les envoya à l'assaut. Mais les rustres qui gardaient leurs murs, sans considérer que c'était la plus belle jeunesse de France, leur firent un cruel accueil. Les femmes mêmes s'en mêlèrent avec une animosité fort originale, accueillant les bruits faux ou vrais qu'on commençait à faire courir sur les amitiés d'Henri III.
Il reçut l'affront, le garda. Il licencia l'armée, ne sachant comment la payer; il laissa tout le Midi devenir ce qu'il pourrait.
Il s'en allait vers le Nord, peu accompagné. Les seigneurs, las de ne le voir qu'à grand'peine à travers ses favoris, avaient pris leur parti, et étaient rentrés chez eux. Sa cour était un désert. Table vide et pauvre. Le peu d'argent qui venait était lestement ramassé par les jeunes amis du roi. Henri III était si bon, qu'il ne pouvait rien refuser. Ordre aux secrétaires d'acquitter les dons du roi sans faire les observations qu'ils se permettaient jusque-là; ordre de signer sans lire. Voilà le commencement de ces fameux acquits au comptant qui, dès lors, ont signalé la générosité royale, d'Henri III à Louis XV, des Mignons au Parc-aux-Cerfs.
Puisque ce mot de mignons est arrivé sous ma plume, je dois dire pourtant que je ne crois ni certain ni vraisemblable le sens que tous les partis, acharnés contre Henri III, s'accordèrent à lui donner. Le pauvre homme, à qui l'on suppose des goûts d'empereur romain, était revenu d'Italie dans une grande misère physique, ce semble, usé jusqu'à la corde et tari jusqu'à la lie. Les poules en vieillissant deviennent coqs et prennent le chant, et les femmes prennent la barbe. Lui, déjà vieux à vingt-trois ans, il avait subi la métamorphose contraire; il était devenu femme jusqu'au bout des ongles. Il aimait les parures de femmes, les parfums, les petits chiens; il prit les pendants d'oreilles. Il en avait les manières, les grâces, et, comme elles, il aimait les jeunes gens hardis et duellistes, les bonnes lames, qu'il supposait plus capable de le protéger.
Plusieurs des prétendus mignons furent les premières épées de France; tels étaient d'Épernon, Joyeuse. Le frère du roi, Alençon, avait pris aussi pour mignon Bussy d'Amboise, homme d'une force, d'une adresse extraordinaires, connu par des duels innombrables et toujours heureux.
Entre les mignons et sa mère, il oscilla toujours. Il est facile de juger la vaine politique de celle-ci. Davila, son panégyriste, et les documents de famille qu'a extraits M. Alberi, sont bien obligés de se taire en présence des propres lettres de Catherine[5] qui démontrent son imprudence, son étourderie et sa pitoyable attitude, quand elle se trouva au fond du filet qu'elle avait ourdi elle-même.
Nous l'avons dit, au retour d'Henri III, pour se maintenir au pouvoir et ruiner les pacifiques qui entouraient le nouveau roi, elle se déclara pour la guerre, contre l'avis des Vénitiens, contre celui de Montluc et de tous les militaires.
Il est vrai qu'elle couvrait sa responsabilité en recommandant à son fils «de se faire fort,» d'arriver armé et terrible. Conseil difficile à suivre dans un tel épuisement, quand la guerre de la Rochelle avait pris neuf cent mille écus d'or rien qu'en gratifications, et la paix sept cent mille écus (De Thou). Elle couvrait cette folie d'une assurance extraordinaire, d'une hardiesse qu'on admirait, d'un grand mépris de la haine publique. «Je ne m'en soucie, disait-elle, qui le trouve bon ou mauvais» (Fontanieu, 338, Revue rétrospective, XVI, 256; Giov. Michel, éd. Tomaseo, 244).
Sage conduite qui serra le nœud des protestants et des politiques. Les premiers, vainqueurs d'avance, crurent pouvoir dicter leur traité.
En avril 1575, ils pétrifièrent Henri III de leurs demandes, plus fortes que n'en fit jamais Coligny.
Comment se tirer de là? Catherine, fort embarrassée, fit encore bonne mine en disant que l'on pouvait d'un seul coup abattre les politiques. Montmorency-Damville, le roi du Languedoc, était malade, allait mourir; on pouvait sans hésiter empoisonner son aîné, qui était à la Bastille. Eux morts, c'était fait du parti. L'ordre fut donné, dit De Thou, et déjà on avait ôté au prisonnier ses serviteurs, lorsqu'on apprit que son frère, loin de mourir, était rétabli, en état de le venger.
Des gens qui n'avaient de salut qu'en de tels expédients n'étaient pas bien forts. Henri III savait lui-même que, si son frère lui échappait et rejoignait Damville, c'était fait de la royauté. Malade, après son sacre, du même mal d'oreille qui tua François II, il se croyait empoisonné par Alençon. Il fit venir le roi de Navarre (qui depuis a conté le fait); il lui dit: «Ce méchant va donc hériter du royaume!» Et il le pria instamment de le tuer, lui assurant qu'il y serait aidé par le duc de Guise. Le roi de Navarre refusa et d'Alençon s'enfuit six mois après (15 septembre 1575; Nevers, I, 80).
Ce fut un coup de foudre pour la mère et le fils. Catherine, dans le dernier effroi, écrit au duc de Nevers de rassembler des troupes en hâte; son fils Alençon s'est sauvé (lettre ms. du 18); toute la cour court après lui, et demain toute la France. Voilà l'héritier du trône à la tête des politiques.
Avec sa goutte et sa colique, Catherine se met en route pour tâcher d'apaiser son fils, de le tromper, de diviser, s'il se peut, la nouvelle ligue, de faire la paix à tout prix. Mais elle laisse près d'Henri III des conseillers qui soutiennent que, s'il traite, il n'est plus roi. Dans une lettre très-vive et très-forte (28 septembre 1575), elle lui dit: «Il faut céder... Sans la paix, je vous tiens perdu, vous et le royaume.» Elle craint surtout qu'Henri III, dans son désespoir, n'aille au-devant de la mort.
En quoi elle le juge bien mal. Ses velléités guerrières tenaient uniquement aux incitations de son favori Du Guast. Du Guast jetait feu et flamme; il embrassait son maître, devenu le meilleur homme du monde. Henri III, pour ne pas l'entendre, s'en allait avec sa femme aux reposoirs (ou petits paradis) qu'on avait faits dans la ville et où l'on priait pour la paix; il y chantait des litanies. Si même on en croyait l'Estoile, dans cette grande crise publique, il s'était avisé de rapprendre la grammaire et s'amusait à décliner.
Cette lettre du 28 septembre paraît avoir été écrite le soir du jour où elle vit son fils Alençon à Chambord. Il ne l'écouta même pas, disant qu'avant toute parole il lui fallait la délivrance de l'aîné des Montmorency. Ce qu'elle fit à l'instant, espérant trouver dans son prisonnier délivré un médiateur.
Le médiateur réel était l'hiver imminent. La grande armée allemande qu'amenait Condé hésitait à se mettre en route. Un détachement de deux mille hommes entra, conduit par Thoré, l'un des Montmorency. C'était offrir aux catholiques une trop facile victoire. Ces deux mille furent enveloppés par dix mille, par Guise et Strozzi. Deux armées, fort superflues, l'une du fond du Languedoc, l'autre du Poitou, vinrent encore accabler Thoré. Immense effort, non du roi, mais du parti catholique, qui voulait et décourager les Allemands, et grandir son duc de Guise, en lui arrangeant ainsi une victoire à coup sûr (Dormans, 10 octobre 1575). Guise y fut blessé au visage, bonne chance pour sa fortune, qui enivra ses partisans et lui valut le surnom populaire de Balafré.
Catherine regrettait ce succès, qui fortifiait près d'Henri III les partisans de la guerre, surtout le favori Du Guast; revenu de la bataille, il relevait le cœur du roi, le refaisait brave et homme un peu malgré lui. Du Guast mourut fort à point.
De Thou rapporte sa mort uniquement à la vengeance de la petite reine Margot, qui le détestait. Mais cette mort, dans un tel moment, importait à Catherine autant et plus qu'à sa fille.
Marguerite, dans ses jolis Mémoires, confits en dévotion, en modestie, en sagesse, n'en confirme pas moins partout par ses aveux indiscrets ce qui se disait alors de ses amants innombrables, et très-spécialement de ses frères Henri III et Alençon. Henri III, qui se survivait, n'en était pas moins jaloux, plus mari que le mari, le spirituel et patient roi de Navarre. Celui-ci avait fort à faire pour couvrir les faiblesses de son aventureuse moitié. Henri III s'emporta une fois jusqu'à vouloir jeter à l'eau une demoiselle de sa sœur, trop serviable et trop complaisante.
L'amant de Marguerite était alors le fameux duelliste Bussy d'Amboise; son délateur et son railleur était le favori Du Guast. Marguerite, le 30 octobre, prit un parti violent, et se montra la vraie sœur du roi de la Saint-Barthélemy. Elle chercha un assassin. Dans le couvent des Augustins, se tenait à moitié caché un certain baron de Vitaux, qui avait tué, entre autres personnes, un serviteur d'Henri III. Sans Du Guast qui s'y opposait, le roi, qui oubliait vite, eût fort aisément pardonné. Viteaux détestait Du Guast.
La princesse n'hésita pas à aller trouver cet homme de sang au cloître, ou plus probablement dans la vaste et ténébreuse église. C'était justement la veille du jour des Morts. Époque favorable. Toutes les cloches allaient être en branle, et les Parisiens, passant la journée à courir les églises et visiter les tombeaux, seraient rentrés de bonne heure. Elle fit valoir ces circonstances qui facilitaient le coup. Palpitante et frémissante, elle lui demanda de faire pour elle ce que lui-même désirait et tôt ou tard eût fait pour lui. Notre homme pourtant se fit prier, ne voulut pas agir gratis, si l'on croit la tradition. Elle promit. Il voulut tenir. C'était la nuit, et tous les morts de cette église pleine de tombes, attendant leur fête annuelle, n'en étaient pas moins fort paisibles et sans souci des vivants. La petite femme, intrépide, paya comptant. Lui fut loyal. Du Guast fut tué le lendemain.
Catherine, délivrée par sa fille, ne tarda guère à arranger la trêve tant désirée (22 novembre). Les conditions furent ignobles. Le roi devait solder l'ennemi. On ne se fiait point à lui, et on voulait qu'il se fiât, qu'il livrât d'abord à son frère des places de garantie. Il hésite. Mais sa mère insiste pour qu'il en soit ainsi. Les étrangers vont entrer, et non-seulement les huguenots, mais les catholiques (apparemment les Espagnols). «Sans la paix, jamais royaume ne fut si près d'une grande ruine» (Lettre ms. du 21 novembre 1575).
Paris refusa nettement de payer un sou. Les gouverneurs refusèrent de livrer les villes. Les Allemands de Condé refusèrent de s'arrêter, et entrèrent en France. Trois armées ensemble mangeaient le pays: les reîtres en Bourgogne, Alençon en Poitou, Damville en Languedoc. Henri III semblait perdu.
Le jeune roi de Navarre n'avait pas suivi son cher ami Alençon, espérant (assure De Thou) qu'on lui confierait une armée contre lui. Mais on l'avait donnée à Guise. Un matin, il prit son parti, quitta le roi, que tous quittaient.
Il arrivait fort à propos. Les protestants étaient déjà en grande défiance d'Alençon. Ce garçon, double, intrigant, s'était adressé à la fois à Rome et à La Rochelle. Il faisait savoir au pape qu'il ne voulait en tout cela que «se servir des huguenots». En même temps, par une proposition insidieuse faite aux Rochelais, il avait cru tout d'abord pouvoir se saisir de la ville. Il ne les attrapa point, et se fit connaître. Les protestants aimèrent mieux l'ennemi qu'un tel ami.
Au printemps, Catherine, étant venue sur la Loire au-devant de son cher fils, obtint de lui la paix. Rien ne fut plus gai. Son galant cortège de filles, qu'elle menait en toute occasion, négociait à sa manière, mêlant les caresses aux paroles; c'était comme l'appoint des traités (6 mai 1576).
L'article 1er n'était pas moins que le démembrement de la France. On refaisait Charles le Téméraire. Alençon recevait tout le centre du royaume en apanage (Anjou, Touraine, Berry, Alençon, etc.) Navarre avait la Guyenne, et Condé la Picardie. On était dès lors bien sûr que les catholiques en voudraient autant pour les Guises. Et, en effet, ils vont avoir cinq gouvernements. Des treize que comptait le royaume, trois peut-être resteront au roi.
L'article 2 constituait les protestants en une sorte de république, ayant non-seulement le culte libre partout, non-seulement des places fortes de six provinces, mais se gouvernant par leurs assemblées. Plus, un solennel désaveu de la Saint-Barthélemy, faite «au grand déplaisir du roi.» Restitution des biens confisqués aux familles des victimes.
Le roi se chargeait de payer les Allemands, et remerciait tous ceux qui l'avaient soulagé de sa royauté.
Enfin, tant de choses accordées, il octroyait, par-dessus, les États généraux, qui devaient emporter le reste.
La reine mère revint triomphante d'avoir obtenu ce traité. Tout le monde admira son adresse (Albert, Alamanni, Archives Médicis).
CHAPITRE VI
LA LIGUE
1576
Dans la forêt des mensonges où j'entre armé de critique et, j'ose dire, d'un sérieux amour de la vérité, je rétablirai la lumière, spécialement au profit du grand parti catholique, trompé misérablement et jouet de ses meneurs. Si je le démontre aveugle, j'innocente sa bonne foi.