HISTOIRE
DU
XIXE SIÈCLE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION REVUE ET ANNOTÉE
I
DIRECTOIRE
ORIGINE DES BONAPARTE
PARIS
C. MARPON ET E. FLAMMARION, ÉDITEURS
1 A 7, GALERIES DE L’ODÉON ET RUE ROTROU, 4
1880
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
PARIS. — IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2
Dans ma Préface, j’exposerai le sujet de ce volume et de ceux qui doivent suivre.
Mais j’ai besoin de dire d’abord comment il a été préparé et fini, dans telles circonstances qui pouvaient l’empêcher de paraître jamais.
En 1838, lorsque j’entrai à l’Institut dans la section des sciences morales et politiques, les diverses nuances de partis, d’opinions et de gouvernements par lesquels la France a passé, y étaient représentées par des hommes qui avaient fait et su bien des choses. La Convention s’y voyait encore en Lakanal, l’âge du Directoire en Reinhard. L’Empire y était dans la personne du duc de Bassano. Ils causaient volontiers avec un écrivain fort jeune relativement, et qui semblait uniquement occupé de l’ancienne monarchie. Alors combien j’espérais peu amener mon histoire jusqu’au dix-neuvième siècle ! Cependant mon instinct de chasseur historique m’intéressait à leurs récits, et je ne rentrais guère sans avoir quelque note curieuse que je jetais au fond de mes cartons.
Ces notes attendirent trente années. Aux Archives aussi, où j’étais chef de la Section historique, j’eus occasion de voir et d’écouter d’autres personnages que leurs affaires y amenaient pour faire quelques recherches et qui causaient obligeamment. Là, je connus Lagarde, le spirituel secrétaire du Directoire, et tel des fournisseurs qui, bien plus que le Directoire, commanditèrent le jeune Corse et le lancèrent à leurs dépens dans la grande affaire d’Italie, qui enfin, malgré son ingratitude sauvage, s’attachèrent à sa fortune et lui manipulèrent son coûteux 18 Brumaire.
Ces notes assez précieuses dormaient paisiblement dans leurs cartons, lorsqu’au jour où j’allais m’en servir, elles furent fort en péril.
J’habite près de l’Observatoire, quartier désert, silencieux, qui n’avait jamais eu l’honneur d’être mêlé aux grandes aventures de Paris. Un matin, on décide que, pour défendre cette ville, le plus sûr est de la brûler. Mais, si l’on en brûlait le centre, l’Hôtel de Ville, à plus forte raison devait-on incendier tout ce qui se trouvait sur la route de l’armée de Versailles, le quartier du Mont-Parnasse et de l’Observatoire. Ma maison au coin de deux rues et près du Luxembourg, dans une position stratégique, devait y passer la première. Ce qui n’arriva pas. Ses gardiens obstinés firent ajourner la chose. Cependant le combat se rapprochant, on brûla le rez-de-chaussée, qui fut tout à fait mis en cendres. Le premier fut incendié et les flammes qui montaient flambèrent le second étage et le troisième que j’occupe ; elles ont roussi le fauteuil sur lequel j’ai écrit tant d’années. Mais ce fut tout ; le temps manqua au feu pour en faire davantage. Ce qui fit le plus de dégât dans cet appartement conservé par miracle au-dessus de l’incendie, ce fut l’explosion de la poudrière dans le Luxembourg. Les vitres volèrent non pas en éclats, mais divisées en petits fragments acérés, en aiguilles qui allèrent s’implanter partout, spécialement dans mon visage ; je veux dire dans celui de mon portrait, qui eut de plus une balle. Si son original eût été là, il eût été à coup sûr, sinon tué, au moins aveuglé. — Et qui eût pu alors se reconnaître dans mes manuscrits ?
J’étais absent de Paris ; j’en étais sorti, lorsque l’Impératrice, loin de songer à la défense, laissait entrer dans cette ville de deux millions d’âmes, tout un monde de bouches inutiles, quatre ou cinq cent mille paysans. Personne ne pouvait comprendre un gouvernement si insensé qui, dans Paris, engouffrait la nation comme pour la faire prendre en une fois[1].
[1] Les forts n’étaient pas gardés (constaté par M. Thiers). M. Michelet avait vu dans sa jeunesse, les Prussiens envahir deux fois le territoire, entrer à Paris en maîtres insolents. — Il ne se sentait plus la force de subir une troisième fois cette humiliation. Un matin, il vint à moi, me dit d’une voix concentrée que j’entends encore : « Si je reste, j’en mourrai. » Nous partîmes le soir même ; mais à distance, il reçut le contrecoup de nos malheurs ; il devait mourir des blessures faites à la France. A. M.
Cette ineptie parut dans tout son jour lorsque la France aurait eu si grand besoin de plaider sa cause, de répondre aux calomnies, aux articles payés d’une foule de journalistes, quand, dis-je, dans cette tempête d’injures et de sifflets, elle resta muette, ayant elle-même enfermé, étouffé entre quatre murs ses voix les plus autorisées. Dans ce temps lugubre, de près de six mois, le monde retentit des coups sonores que recevait la France muette. Mon âge de soixante-douze ans ne me permettait pas d’être la voix forte qu’il eût fallu. Mais la chose était si criante que, même sans être Français, on eût pu en être ému. Les dérisions de l’ennemi ne me perçaient pas tant le cœur que l’abandon de nos amis. J’avais constamment le songe de 1400, du temps de Charles VI, la vision de celui qui voyait le vainqueur trônant autour de Notre-Dame, et la France humiliée qui pleurait dans le Parvis.
Dans ce grand silence, seul en Europe je parlai. Mon livre que je fis en quarante jours fut la première, et longtemps la défense unique de la Patrie. Traduit en plus d’une langue, spécialement en anglais, il rompit l’unanimité de malveillance que l’or de M. de Bismarck avait facilement obtenue. Des voix jeunes, éloquentes, s’élevèrent, et même de Londres, pour nous. La conscience publique fut avertie, de la Tamise au Danube. L’Autriche et l’héroïque Hongrie insérèrent par fragments mon livre en leurs journaux. J’intitulai ce cri du cœur : la France devant l’Europe, lui donnant pour épigraphe ce grave avis d’avenir : Les juges seront jugés (janvier 1871)[2].
[2] Ce que ne dit pas l’auteur de ce livre, c’est qu’il a été vendu au profit de l’armée, des blessés. A cet argent s’ajoutaient des envois de linge, de vêtements. Dans cet hiver qui fut un des plus rudes de ce siècle, nous n’eûmes que nos habits d’été, un feu unique pour déraidir les doigts glacés. Ainsi, M. Michelet à 72 ans, malade, déjà atteint au cœur, s’imposait volontairement les plus rudes privations pour tout envoyer à nos soldats. A. M.
Par un hasard singulier que je ne regrette nullement, l’éditeur de ma grande Histoire a publié cette année le premier volume de sa réimpression, et dans ce volume la préface où, rendant compte de mes études préalables, j’explique sans restriction mes sympathies pour l’ancienne Allemagne, pour son apôtre Luther, pour ses jurisconsultes populaires, et l’amitié dont m’a honoré leur savant collecteur, Jacob Grimm, esprit très pénétrant, qui comprit bien que, derrière la France académique, officielle, il y en avait une autre, non plus spirituelle, mais candide et profonde.
Mon point de vue était fraternel pour l’Allemagne. Oh ! que je l’ai aimée, cette Allemagne-là, la grande et la naïve, celle des Nibelungen et de Luther, celle de Beethoven, et celle du bon Frœbel et des jardins d’enfants. Mais j’aimais beaucoup moins l’Allemagne ironique de Gœthe, l’Allemagne sophistique d’Hegel qui a produit son fatalisme d’aujourd’hui. J’espérais mieux de l’Allemagne, et je suis frappé de la voir morte en sa victime même, au sépulcre de fer où (un État slave) la Prusse l’a inhumée.
Mes sympathies pour l’Allemagne et, en général, pour les grands peuples de l’Europe, sympathies d’autant plus françaises qu’elles étaient européennes, ont apparu surtout au Collège de France. Entouré de ces jeunes gens qui m’aimaient, j’y tenais la table d’Arthur, où tous les peuples venaient s’asseoir, me demander de leur verser la vie.
Tant que César dura, je ne pensai pas à y retourner. J’achevais l’immense monument que je devais à la France. Mais, en 1871, je crus devoir réclamer moins pour moi que pour le Collège de France, pour l’inamovibilité de ses professeurs, droit reconnu dès sa fondation, et par plus d’un ministre même.
M. Jules Simon alors ministre me répondit que ma chaire était régulièrement occupée. Ce que je nie. — En 1852, M. Alfred Maury, bibliothécaire très confident de l’empereur, s’y fit nommer, et, de plus, directeur des Archives, ce qui est un sous-ministère.
Même interdiction contre mes livres d’enseignement, contre le Précis d’histoire moderne, prescrit jadis par l’Université. Tant on craint même les livres impartiaux qui remplaceraient ceux de l’empire.
Ceci n’est pas une plainte.
Suspendu en 1847 par le ministère Guizot,
Destitué au 2 décembre (sans retraite, ni pension),
De nouveau repoussé de ma chaire par le gouvernement de Versailles,
Je n’ai pas à me plaindre. Car, rien ne m’a manqué. Les gouvernements, les partis se sont trouvés d’accord pour me récompenser en proclamant, de leur mieux, mon indépendance.
Je le méritais bien. Je n’ai point varié. Si je n’ai point ma chaire, j’ai d’autant mieux mon tribunal, immuable, assez haut, pour bien voir les tempêtes où tout s’agite et tourne au grand vent des révolutions. Pour les rois, pour les peuples, et les révolutions elles-mêmes, là est le Jugement dernier, l’arrêt définitif, la sentence et la grande épée.
1er Janvier 1872.
PRÉFACE
Un des faits d’aujourd’hui les plus graves, les moins remarqués, c’est que l’allure du temps a tout à fait changé. Il a doublé le pas d’une manière étrange. Dans une simple vie d’homme (ordinaire, de soixante-douze ans), j’ai vu deux grandes révolutions qui autrefois auraient peut-être mis entre elles deux mille ans d’intervalle.
Je suis né au milieu de la grande révolution territoriale, et, j’aurai vu poindre la grande révolution industrielle.
Né sous la terreur de Babeuf, je vois avant ma mort celle de l’Internationale.
Plusieurs fois la même panique a créé de mon temps ce que l’on croyait un remède, le gouvernement militaire, le César d’Austerlitz, le César de Sedan.
Grands changements qui captivant l’attention l’ont détournée d’un fait non moins grave et plus général : la création de l’empire le plus grand qu’ait vu le soleil, l’empire anglais, dix fois plus étendu que ceux de Bonaparte et d’Alexandre le Grand.
Jamais la mort n’a eu de tels triomphes sur le globe. Car si Napoléon en dix ans seulement (1804–1814) a, d’après ses propres chiffres, tué dix-sept cent mille Français, et sans doute autant d’Allemands, Russes, etc., l’Angleterre, dans un procès célèbre, accusa un de ses gouverneurs d’avoir tué par la famine, en un an, des millions d’Indiens. Par ce seul fait on juge ce que put être en cent années la tyrannie coloniale exercée sans contrôle dans l’inconnu, sur deux cent millions d’hommes.
Mais si les forces destructives ont eu de tels succès, les forces créatrices n’étonnent pas moins par leurs miracles. Et cela si récent ! Je crois rêver quand je songe que ces choses incroyables se sont faites dans une vie d’homme. Je suis né en 98. C’est le temps où M. Watt, ayant fait depuis longtemps sa découverte, la mit en œuvre dans sa manufacture (Watt et Bolton) produisant sans mesure ses ouvriers de fer, de cuivre, par lesquels l’Angleterre eut bientôt la force de quatre cent millions d’hommes. Ce prodigieux monde anglais, né avec moi, a décliné. Et ce siècle terrible appliquant à la guerre son génie machiniste a fait hier la victoire de la Prusse.
Ceux qui croient que le passé contient l’avenir, et que l’histoire est un fleuve qui s’en va identique, roulant les mêmes eaux, doivent réfléchir ici et voir que très souvent un siècle est opposé au siècle précédent, et lui donne parfois un âpre démenti. Autant le XVIIIe siècle, à la mort de Louis XIV, s’avança légèrement sur l’aile de l’idée et de l’activité individuelle, autant notre siècle par ses grandes machines (l’usine et la caserne), attelant les masses à l’aveugle, a progressé dans la fatalité.
Notez qu’à ces grands faits d’en bas, répond par en haut très fidèlement une petite sonnette. C’est la philosophie, qui dit parfaitement les mêmes choses. Au fatalisme de 1815 et d’Hegel succède le fatalisme médical, physiologique, de Virchow, Robin et Littré.
Moi, je m’en tiens ici à la grosse machine. Et si je parle du fatalisme d’idées, ce sera par occasion, et seulement quand j’y serai traîné par le progrès des sciences naturelles (comme par Lamarck en ce volume).
En général, cette histoire fort matérielle, pourrait se dire toute en trois mots : Socialisme, Militarisme et Industrialisme.
Trois choses qui s’engendrent et s’entre-détruisent l’une l’autre.
La terreur de Babeuf fit Bonaparte autant que ses victoires, c’est-à-dire que le Socialisme naissant, par sa panique, a fait le triomphe du Militarisme.
Celui-ci, que rencontra-t-il dans sa grande lutte ?
Constamment l’or anglais créé par la puissance industrielle qui payait et armait l’Europe. Puissance vaincue à Austerlitz, victorieuse à Waterloo.
On ne peut comprendre un siècle qu’en le voyant dans son ensemble. Les faits énormes de celui-ci resteraient fort obscurs, si on ne le reprenait à son principe général, la machine, et d’abord la machine humaine : l’enrégimentation.
Je suppose que vers 1800, sans rien savoir de notre Europe, je la regarde d’en haut, par exemple du haut d’un ballon. Quelle chose frappera ma vue ? Un phénomène analogue dans tout l’ouest. Je verrai dans notre France des masses énormes graviter vers de vastes ruches maussades qu’on appelle des casernes, et des foules non moins grandes en Angleterre s’entasser dans ces ennuyeux habitacles qu’on appelle des fabriques.
Je croirais des deux côtés voir des maisons pénitentiaires où l’on ne va que condamné. Il n’en est pas ainsi. Tout entière, l’Angleterre d’elle-même y a passé, et s’est enterrée là. Où est-elle la vieille Angleterre, avec ses classes agricoles, le paysan, le gentilhomme de campagne ?… Tout cela, en trois quarts de siècle, a disparu, fait place à un peuple d’ouvriers, enfermés aux manufactures. Chez nous, depuis quatre-vingts ans, le fils du paysan chaque année, gaillardement enrubanné, a accepté en chantant la servitude des casernes et leurs exercices ennuyeux. Pourquoi ? Pour échapper au labeur du sillon, à la monotonie du travail agricole. Cette monotonie, l’ennui sans fin des longues heures, l’Anglais l’accepte parfaitement. Pour que tous deux agissent tellement contre la nature, il y a des motifs variés. Mais le plus général à coup sûr pour l’Angleterre depuis un siècle, et chez nous depuis un peu moins, c’est le grand changement du régime alimentaire, le besoin d’une nourriture plus coûteuse qui double la force.
Est-ce (comme croient les moralistes) un pur matérialisme ? Est-ce la simple sensualité qui met le monde sur cette pente ? Non, c’est surtout une idée, la joie de se croire fort, de croire qu’on peut davantage. De plus en plus on y tend pour agir ou pour produire. Tout a été augmenté et accéléré par ce changement de régime.
L’aveugle, l’impatient besoin d’être fort, a entraîné à préférer souvent à la viande même, ce qui donne immédiatement un accès de force factice, les liqueurs fermentées, l’alcool. De là, mille maux. Il suffit ici de constater que ces moteurs puissants, qui tendent si violemment la machine humaine, ont infiniment augmenté la passion de faire des miracles, d’obtenir des effets subits, de suivre les grands machinistes, et les faux enchanteurs qui nous trompent en les promettant.
Dans le présent volume, je dois signaler une chose et prévenir d’avance le lecteur, qui, parvenant sans avis aux deux tiers, rencontrerait un changement à vue, un énorme saut, d’une chute épouvantable. Est-ce ma faute si ce volume est monstrueux, discordant ? Non, c’est celle du Dieu de ce siècle, de sa fatalité barbare et meurtrière.
Avez-vous quelquefois, en chemin de fer, passé brusquement un tunnel qui change tout à coup l’aspect des lieux, le paysage, comme quand de l’aimable Lyonnais vous entrez au monde des mines, dans les rudes scories et les noirs charbons du Forez ? Changement qui ne rend que faiblement celui qu’on trouve en ce livre. Vous y arrivez tout à coup à une fente profonde et si large que vous ne pouvez la sauter. C’est comme sur la Mer de glace, à tel pas dangereux. Tout s’effondre, s’abîme. Que vois-je au fond ? Horreur ! trois millions de morts, pour commencer, de plus 1815, 1870, l’enterrement de la France, et demain celui de l’Allemagne, qui craquera pressée entre la France et la Russie.
Mais pour revenir au principe du désastre, avant 1800, une chose fort tragique, c’est le vertige, une sorte d’aliénation mentale. Le mauvais rêve de la terreur et de la guerre universelle avait bouleversé les esprits, les mettant hors de la raison et de tout équilibre, et les rendant surtout avides d’émotions. Après avoir épuisé et forcé tout ce que donnait l’humanité, il faut quelque mirage, quelque songe qui semble être au delà. On veut du miracle à tout prix.
Mais quelles contradictions ! Jamais la France ne fut si attendrie que le lendemain de Thermidor. Une vive sensibilité éclate, et par les systèmes de fraternité sociale, et dans les sciences qui montrent (de l’homme jusqu’à l’animal) l’universelle parenté de la Nature. Dans l’art, une grâce touchante apparaît dans Prudhon. Il semble que le faux héroïsme et les comédies d’énergie se soient tous réfugiés dans les toiles de David.
Qui croirait qu’à ce moment même, la surprise d’un imbroglio violent, la vive entrée en scène d’un acteur étranger ravisse les spectateurs et les jette hors d’eux-mêmes ? Et ce n’est pas seulement la masse qui s’extasie devant Bonaparte. Les artistes, qui sont des enfants, battent des mains. « Quel bonheur ! changement à vue !… Quel merveilleux spectacle, inexplicable ! L’humanité tout à coup ne compte plus dans les affaires humaines. Quelle simplification sur le théâtre. Un seul acteur ! Ah ! voilà bien le spectacle classique, la vraie peinture d’histoire. » D’autres sentent dans cette unité apparente, un terrible brouillamini, mais se gardent de l’éclaircir. Ils en ont la joie des enfants, la joie que l’enfant a du déménagement et de l’incendie. C’est superbe ! Il n’y comprend rien !
Aussi, bien loin de vouloir éclaircir cette grande complication, ils l’augmenteraient plutôt. De la confusion ils feraient volontiers une Babel encore plus discordante. Ils veulent à tout prix le miracle.
Le miracle, c’est notre sottise et notre aveuglement. Le naturaliste et l’historien (ce qui est même chose) est celui qui supprime les miracles en les expliquant, et montre que les plus étonnants ne sont que des cas naturels.
Pour Bonaparte, un sérieux examen prouvera que (bien loin que son succès fût un miracle), le miracle eût été, qu’avec de telles circonstances, il ne réussît pas.
Le gouvernement qui venait après le grand effort de 93 était perdu par la seule lassitude d’un tel effort (V. Hamel). Perdu financièrement par les milliards de faux assignats que fabriquèrent les Anglais, perdu militairement par la nécessité où il fut de réformer en un an 300,000 soldats, 17,000 officiers. Il était facile à prévoir que ces gens licenciés regarderaient vers un chef et le suivraient. Ils ne voulurent pas un des leurs, mais plutôt un étranger, que le maladroit Barras et le crédule Carnot élevèrent à l’envi, et qui, avec l’armée merveilleuse de la révolution, eut de très rapides succès.
Une étrange coïncidence, mais facile à concevoir, c’est qu’indépendamment de l’armée, il vit la nation venir à lui. Pourquoi ?
La France ayant eu la magnanime imprudence de laisser rentrer les émigrés, un débat interminable s’élevait entre l’émigré de retour et l’acquéreur de biens nationaux, entre l’ancien et le nouveau propriétaire. Comment juger un tel procès ? On crut que tout Français y était trop intéressé. On se fia à cet Italien qui donnait des espérances à tout le monde.
C’est ce qu’on avait vu si souvent en Italie, où une ville n’espérant pas concilier elle-même ses débats intérieurs, se fiait plutôt à quelque étranger qu’on cherchait au loin, et qu’on créait juge armé, podestat.
Mais ici, il y avait une chose de plus. Les variations de la propriété avaient créé des doutes sur sa nature et son droit même. Babeuf, le principal auteur de ces théories, avait pour lui une partie des Jacobins. Cela causa une alarme universelle. On crut voir la société elle-même en péril, et pour la sauver, on implora ce grand prometteur italien qui gagna les deux classes de propriétaires, en garantissant les nouveaux, et donnant aux anciens des places, et leurs biens non vendus, enfin les dédommagements d’une cour.
Au reste, je ne veux nullement faire l’histoire de Napoléon. Je désire seulement montrer les origines de son système et du militarisme, montrer comment la guerre, devenant sous lui un métier, une industrie, lutta contre l’industrie anglaise. Celle-ci, si rapace dans l’infini colonial, et créant dans l’intérieur un monde de richesses, a détruit en revanche Old England, la vieille Angleterre, où était l’âme du pays.
Voilà le sens, le sujet principal des volumes que je publie. C’est ma joie de pouvoir enfin ramener la justice dans une histoire si longtemps obscurcie. Les vainqueurs, les vaincus en ont également souffert. Et je ferai effort pour leur faire à tous réparation. On verra quelle conspiration le bonapartisme fit constamment contre Hoche, Masséna et tant d’autres héros. Je rendrai aussi ce qu’on doit aux Hongrois, Slaves et tant de nations brutalement perdues dans le nom d’Autrichiens et qui, tant de fois, dans cette lutte, ont relevé l’Autriche avec une mémorable obstination.
L’Italie a bien le droit de réclamer aussi contre un faux Italien qui, bien loin de l’aider au grand moment de son réveil (95), l’a constamment injuriée par de funèbres mots qui la replongeaient dans la tombe.
Je me félicite de publier si tard les vues qu’à diverses époques de ma vie j’eus sur Bonaparte, ce sujet où tant de gens ont regardé sans voir. C’est, certainement, le plus difficile de l’histoire, le plus obscur en plein soleil par la quantité des mirages et des fausses lueurs qui ont égaré les esprits.
Il n’est aucun exemple d’une vie si préparée et si voulue. Né d’une prophétie, dès l’enfance élevé et s’élevant lui-même pour les réaliser, en tout le reste variable, il fascina par des moyens divers[3] des hommes fort différents, des Barras, des Carnot. Puis, le succès faisant le reste, il éblouit même ses instruments, les hommes héroïques qui faisaient ce succès. Ils s’admirèrent et s’adorèrent en lui. Les grands acteurs de cette époque, guerriers ou politiques, n’ont point écrit, ou ils ont laissé leurs écrits à des mains intéressées à en ajourner la publication (Victor, Barras, la Réveillère-Lépeaux, Réal et Talleyrand, etc.).
[3] Cette fascination très grossière n’a jamais été remarquée. La France, après la Terreur, avait perdu le rire, sa grande arme contre les tyrans, Bonaparte y prêtait beaucoup. On ne s’en avisa que tard. Son bavardage étourdissant, d’un hâbleur si souvent vulgaire, en faisait un personnage de tragi-comédie (tragediante-comediante), comme l’a nommé Mario Proth, dans son spirituel écrit ; un Jupiter-Scapin, a dit M. de Pradt. L’histoire ne fera jamais rien, si elle ne perd le respect, si, comme dans le vieux poème, elle n’imite Renaud de Montauban, qui prend un tison noir pour faire la barbe à Charlemagne. Le sacrilège, la raillerie des faux dieux est le premier devoir de l’historien, son indispensable instrument pour rétablir la vérité. Mais il faut que la moquerie soit l’expression d’un mépris sérieux, profond, solidement fondé. — Pour moi, je n’ai rien épargné pour donner à mon jugement ce caractère. Le temps d’abord ; toute ma vie j’ai rêvé, j’ai mûri ce livre. L’Europe, je puis le dire, y a contribué par le secours que mes amis, de toute nation, m’ont donné. Grâce à leur empressement, j’ai pu travailler partout. Les bibliothécaires d’une foule de villes m’ont si obligeamment aidé, que partout j’ai pu me croire chez moi. A Florence et Pise, à Toulon, à Lausanne, Vevey, Genève, j’ai eu de précieux secours, et l’on m’en envoyait même de Pesth. A Genève, un regrettable ami que j’ai perdu, le savant helléniste, Bétant, consul de Grèce, prenait mille soins pour m’envoyer les livres. J’en dis autant de M. Vulliemin, l’éminent historien de Lausanne. Chose inattendue, c’est de cette ville, de sa bibliothèque hospitalière que me sont venus les éléments de mon travail sur la Corse qui m’a coûté tout un été. Ces livres avaient été légués et mis là par les grands patriotes vaudois, MM. de Laharpe, si amis de la France, qui voulaient être les Paoli, les libérateurs de leur pays. On peut juger de mon étonnement, en recevant ce secours inattendu de ces illustres citoyens qui m’avaient préparé cela, et travaillé pour moi, en quelque sorte. Je le méritais bien par ma reconnaissance et mes sentiments fraternels.
Bonaparte a eu l’insigne avantage d’écrire et de parler, de son rocher de Sainte-Hélène, à l’Europe attentive, avec une incroyable autorité et l’intérêt tragique de ses malheurs. Il s’est glorifié et a calomnié tout le monde, sans conteste et de haut (in articulo mortis). Ses ennemis l’ont cru. Et les historiens anglais répètent à l’envi ses mensonges.
Cet homme désintéressé a laissé une grosse fortune, une famille fort riche, qui, sur la foi de son étoile, a puissamment cultivé la légende, en vue d’une restauration, travaillant et pour lui, et, comme il avait fait, contre les grands acteurs de l’époque (Masséna, Hoche, Ney, etc.).
La vérité pourtant subsistait en dessous, quoique enterrée. Pendant un demi-siècle, j’ai pu surprendre par moments des jours inattendus qui se faisaient. La mort m’aidait beaucoup. Elle a un pacte avec l’histoire. Elle lui donnait la joie de voir par moments disparaître ces ombres artificieuses, qui pendant si longtemps avaient masqué la vérité.
Le meilleur c’est que justement en plein triomphe, ils se sont découverts. Au plus fort de l’ivresse du dernier règne, des spéculateurs littéraires assurèrent à César que la Correspondance de l’autre pouvait très bien se publier, en l’épurant par des mains sûres. Bonaparte écrivait très peu. Mais dans la foule des lettres qu’il inspirait, dictait, on pouvait faire un choix. Seulement, pour cette opération, il eût fallu des yeux ; je veux dire une attention éclairée, pénétrante, pour voir ce qu’il fallait cacher. Mérimée et autres avaient de l’esprit, mais il fallait une étude sérieuse et de la patience. J’ai vu avec surprise que, dans ce grand recueil, émondé au hasard, des faits énormes étaient restés ; et restés pour moi seul. Car dans les Histoires (du reste estimables et fort belles qu’on commença sous Napoléon III), ni l’auteur, ni l’éditeur sans doute, ne pouvaient s’en servir, ni exploiter ces faits qui changent tout.
On y voit plusieurs choses, singulières et inattendues : 1o l’apparition des banquiers et fournisseurs (que du reste j’ai connus moi-même), lesquels ont lancé Bonaparte dans la campagne d’Italie ; 2o les longs mois de sa royauté financière, ces mois où par deux fois cette campagne fut interrompue, où Bonaparte mit à la porte les surveillants que lui donnait le Directoire, enfin où il fut vice-roi ou roi plus que Clive et Hastings ne le furent jamais dans les Indes.
Je me suis arrêté ici, dans ce volume, à ce point où les deux histoires, où les deux grands acteurs, la France et l’Angleterre, qui se battaient sans se connaître, et on peut le dire, à tâtons, ont certains points de ressemblance. On ne peut faire l’histoire de France, et encore moins la vie de Bonaparte, en restreignant le champ de la vision, à cet unique objet, sans se l’exagérer beaucoup, et le fausser par cela même.
Au volume suivant, tout en donnant la fin de l’héroïque et vaine campagne d’Italie qui finit par en rendre les clefs à l’Autriche, j’espère mener de front les grandes masses qui font mon sujet principal, l’histoire morale de l’armée des soldats, et de l’armée des ouvriers.
Une chose assez curieuse, c’est que l’esprit de guerre avait alors gagné tout le monde. Un Genevois a fort bien remarqué la fureur militaire que déployaient alors les ouvriers anglais, travaillant avec rage, et peut-être plus animés à la guerre que les soldats eux-mêmes. Dans le sombre atelier, ils rêvaient des batailles, faisant à leur métier la conquête des Indes ou livrant des combats de Trafalgar. Ce qui, dans ce jeu acharné, leur permit en vingt ans, de doubler constamment la mise, jusqu’à ce que le gros lot sortît.
HISTOIRE
DU
XIXE SIÈCLE
PREMIÈRE PARTIE
LA FIN DES JACOBINS
CHAPITRE PREMIER
LE JACOBINISME FINIT. — LE SOCIALISME COMMENCE. — BABEUF, SAINT-SIMON, FOURIER.
Ce que Camille Desmoulins entrevoit dès 92, la Terra incognita qu’il signale à l’horizon, paraît au 9 thermidor. Les chefs des trois écoles socialistes, Babeuf, Saint-Simon, Fourier, sortent presque en même temps des prisons de la Terreur.
Saint-Simon avait trente-quatre ans, Babeuf trente, Fourier vingt-deux. Saint-Simon avait été enfermé au Luxembourg, et Babeuf à l’Abbaye. Fourier, en 93, après le siège de Lyon, fut très près de l’échafaud, puis, en 94, prisonnier à Besançon.
Leurs idées, à l’origine, ne sont nullement discordantes ; elles ont le même point de départ : l’humanité, la pitié, la vue des extrêmes misères. L’ardent foyer en fut Lyon, d’une part, où vivait Fourier ; de l’autre, la Picardie, patrie de Babeuf ; et le profond centre du monde, la commune de 93, où Chaumette, son apôtre, accueillit les socialistes de Picardie et de Lyon.
Le peuple mourait de faim. Du papier, des lois, des clubs ne suffisaient pas. Il fallait du pain. Trois pensées surgirent du cœur. Quelque opinion qu’on ait des fameux utopistes, il faut dire que leurs systèmes, leurs excentricités même sortirent d’un cœur admirable, de l’élan le plus généreux.
Babeuf, dans ses premiers ouvrages, fort sage, encore éloigné de l’impossible utopie qui le mena à la mort, ne demande (comme Chaumette) que le partage des terres désertes qui surabondaient, le partage des communaux pour les rendre productifs. Le Droit est sa base unique, le droit universel des hommes « à la suffisante vie. »
Saint-Simon veut le Progrès. Le progrès immédiat pour lui, c’est de faire passer la terre des mains nobles, oisives, aux mains laborieuses et fécondes, de la mettre en menues parcelles, à bas prix, pour le paysan. De là ses spéculations, si désintéressées, sur les biens nationaux. De là aussi son fanatisme pour la Science, cette religion positive qui va centupler les forces de l’homme, ses ressources, ses moyens de bonheur.
Fourier rêve l’Harmonie. Né vers le Jura, il connut ses humbles mais admirables associations fromagères. A dix-huit ans, la vision du Palais-Royal, à Paris, éblouissant d’arts, du noble enseignement du Cirque, le saisit, lui donna un songe du phalanstère de l’avenir. Mais rien n’agit plus sur lui que le brûlant milieu de Lyon, ses fraternités ouvrières. Le socialisme était là chez lui, et déjà ancien chez les Vaudois lyonnais, les Pauvres de Lyon. Il avait eu comme un saint, une légende en 93 (dont je parlerai tout à l’heure). C’est Lyoni[4], surtout qui fit Fourier. Il y vit l’excès des maux et il y chercha les remèdes. Son rêve d’harmonie tourna vers la société agricole, vers les fraternités rustiques, dont il avait vu le germe au Jura. Sous forme de calculs bizarres, il devint un grand poète, le poète de la faim. « La suffisante vie » de Babeuf ne suffirait à celui-ci. Mille ans de faim sont en lui, et il aurait en pitié les tables de Gargantua. Il tire de l’association les miracles de l’abondance, fait asseoir toute la terre à un prodigieux banquet.
[4] Voir le Banquet tiré des papiers intimes.
La terre ? Mais c’est peu de chose. Il faut qu’elle soit si heureuse que le bonheur en regorge dans toutes les planètes voisines et dans les globes infinis que nous devons traverser.
On ne comprendra jamais la France en 93, le crescendo de ses misères accumulées de siècles en siècles et pesant alors du poids du temps qui était derrière, tant qu’on n’aura pas écrit un terrible livre qui manque : l’Histoire de la faim.
« Quoi donc ? Ce qu’on a dit du progrès serait faux. »
Non. Mais observons deux choses :
1o Le progrès n’est point du tout une ligne droite et suivie ; c’est une ligne en spirale qui a des courbes, des retours énormes sur elle-même, des interruptions si fortes qu’il ne recommence ensuite qu’avec peine et lentement ;
2o En bien des choses où les maux ont diminué, la sensibilité augmente. Moins endurci, on a bien plus l’impression des douleurs présentes, les regrets, les soucis, les craintes.
Voilà ce que j’ai observé tout le long de ma grande histoire, en traversant tant de famines. Je voyais, en avançant, un sens se développer, celui des besoins, des misères. Oui, on souffre davantage à mesure que vient le temps. On prévoit mieux, il est vrai, mais on est de plus en plus affiné pour la douleur.
Les animaux meurent sans bruit. La faim qui revient souvent, la très faible alimentation qui use, atténue, alanguit les facultés digestives, rend scrofuleux, rend phtisique, mais tue assez doucement. On se déshabitue de vivre. On se dit : « Pourquoi manger ? » C’est ce que nous avons vu (peu après 1860) dans l’extinction immense des tisserands de Normandie. C’est ce que nous comprenons des grandes extinctions d’hommes qui moururent en silence dans le lointain moyen âge.
Vers 1300, lorsque le serf ne paya plus seulement en denrées, mais en argent, la piqûre du désespoir fut atroce. Tout eût fini sans la leçon de Satan (qui fut le Malthus d’alors) : « Peu d’enfants et beaucoup de blé. Supprimer les bouches inutiles. N’engendrer plus pour la mort. »
Louis XII nous remonte un peu, Henri IV nous remonte un peu. Mais quelle rechute terrible avec la guerre de Trente ans, avec le vampire Mazarin ! Un chiffre certain, authentique, dit qu’une terre qui, sous Henri IV, rapportait 2500 livres, n’en donne plus sous Mazarin que 400. (V. Feillet.)
Il y eut dix années meilleures, de l’avènement de Colbert jusqu’à la guerre de Hollande (1661–1670). Mais après, un nouvel état de misère et d’épuisement. Boisguilbert, dans ses préfaces, dit lugubrement : « Plus d’huile à la lampe. » L’année 1709 parut être le décès de la France. Ce qu’en raconte Duval dans ses Mémoires fait horreur. A peine se remettait-on que la grande débâcle de Law nous fit enfoncer de nouveau.
La nourriture insuffisante ramène, au XVIIIe siècle, ce détraquement des nerfs que l’on vit au XIVe (dans la danse de Saint-Gui), les convulsions de Saint-Médard, si près de l’épilepsie. Les plaisanteries des Anglais sur les grenouilles françaises, le peuple maigre, ne sont que trop bien fondées. Dans la classe la plus connue, celle des gens de lettres, on voit des misères incroyables. On voit Rousseau, sans asile, coucher dans une grotte, près Lyon. Diderot nous conte qu’un jour il s’évanouit de faim…
Cependant l’industrie naissante, les étoffes de Lyon, sous Colbert, sous Louis XV le meuble, les arts charmants de Paris qui alors conquirent l’Europe, augmentaient la population ouvrière des grandes villes. L’ouvrier travailla en chambre. Quoi donc ! il avait une chambre ? La mansarde avait été créée sous Louis XIV. On ne fut plus entassé dans un malpropre pêle-mêle. Le vieux communisme cessa. On eut un chez soi, et, dès lors, une femme et une famille, souvent de nombreux enfants.
Ainsi, ce progrès moral fut un progrès d’embarras. Comme on sentit mieux la misère dans les mauvais temps de chômage ! Dans les macabres d’Holbein, la mort semble joyeuse et légère, tout heureuse de n’exister plus. Mais l’homme-famille, grand Dieu ! les épreintes de la faim lui sont devenues sensibles ! les mères !… Elles auraient passé à travers le fer et le feu !… On le vit le 6 octobre, quand elles allèrent à Versailles prendre, au milieu de leurs gardes, le boulanger, la boulangère, et les ramener à Paris. On le vit dans toutes les grandes journées de la Révolution. Ce sont les femmes, les mères qui les rendirent plus furieuses. Et, quand les hommes furent las, elles seules persévérèrent. Il y eut des jours terribles où l’on ne vit que des femmes ; alors nul cri que la faim.
J’excuse Quesnay d’avoir tout vu dans la terre, d’avoir fait de l’Économie comme une religion de l’agriculture. Mais tous ces appels à la terre ne pouvaient être entendus d’elle. Le fisc, sous Louis XIV, ayant saisi, vendu, détruit tous les troupeaux, plus d’engrais. L’épuisement alla croissant. Le voyageur Arthur Young traversa de vastes terres abandonnées. Pourquoi ? Un chiffre l’explique (Doniol, 433). La moitié du champ, chaque année, devait rester au repos, et la moitié cultivée, ne rendait que quatre fois la semence. Tirez de là l’impôt, la dîme, les taxes seigneuriales, rien ne reste pour manger. Nulle raison de cultiver.
Mais voilà 89… Sans doute nous sommes sauvés. Au contraire : la France subit une chose inouïe. Pendant deux ans, point de culture. C’est une opération terrible en l’histoire naturelle de se métamorphoser, de changer de peau. Il y a de quoi en mourir. Cet entr’acte dans la culture a lieu quand la terre n’est plus au clergé, à l’émigré, et n’est pas encore vendue, divisée au paysan. Il y eut sur des espaces immenses interruption du travail, attente. Mais la vie n’attend pas. La faim, surtout dans les villes, atteignit la limite extrême où elle soit arrivée jamais.
La vue de ces cruelles misères était pour le cœur un supplice. La faim crée des maladies ; mais le spectacle de la faim fit aussi une maladie, très nouvelle et propre à ce siècle, la furie de la pitié. L’humanité fit des appels insensés à l’inhumanité même, à la mort, au grand médecin, qui semblait pouvoir d’un coup guérir tous les maux de ce monde. Marat qu’on saignait sans cesse et qui ne voyait que du rouge, fut un philanthrope atroce. Châlier, un saint de la Terreur, qui ne fut cruel qu’en paroles, mais qui eut au cœur un amour infini des pauvres et de tout ce qui souffrait, effraya Lyon de son délire. Son ami, le riche Bertrand, donna tout et vint à Paris s’unir à Chaumette et à Babeuf.
CHAPITRE II
BABEUF.
Bertrand arriva de Lyon, et Babeuf de Picardie, à peu près au même moment. Tous les deux se rallièrent non aux Jacobins, mais à la Commune, à Chaumette. Ils le trouvèrent dans la crise épouvantable de Paris qui mourait de faim. Chaque jour il devait répondre aux foules désespérées qui, comme un élément aveugle, venaient heurter à la Grève, en criant : « Du pain ! du pain ! » Le bureau des subsistances, où se précipitaient ces foules, avait pour secrétaire Babeuf.
L’inaltérable douceur de Chaumette, sa prodigieuse patience, amortissaient quelque peu le choc de ces vagues humaines. Pendant trois longs mois entiers, juin, juillet, août, où les Comités ne firent rien, il soutint ce flot. Avec quoi ? avec des paroles, des projets, des plans de réformes. Il nourrissait ce peuple misérable, mais intelligent, des prospérités à venir. Les registres de la Commune (voy. Archives de l’Hôtel de Ville) sont chose admirable et sacrée[5]. Il n’y eut jamais une administration plus inquiète du bien du peuple, qui, du plus haut au plus bas, à ce point sentît, prévît tout. Depuis la réforme des hôpitaux jusqu’au Musée du Louvre, au Conservatoire de musique, sa paternité embrasse toute la vie populaire. Une seule chose manquait, le pain.
[5] Ces registres ont été brûlés, en 1871, dans l’incendie de l’Hôtel de Ville. Ce qu’on en trouve ici, est d’autant plus précieux (1880) A. M.
Ce qui calmait le plus le peuple, c’était le désintéressement connu, la sobriété fabuleuse de ses magistrats. Jacques Roux, membre de la Commune, et ses amis, ses disciples, refusèrent obstinément tout salaire, celui qu’on donnait même pour l’assistance aux sections. Ils jeûnaient avec le peuple. Le secrétaire des subsistances, Babeuf, avait la vie austère du plus rigide stoïcien. Lui, sa femme et son enfant, ils ne mangeaient que du pain. La femme et le fils travaillaient, aidaient le père. Ce fils (Émile, élevé d’après l’Émile de Rousseau) garda toujours la forte empreinte de cette haute austérité, du plus ardent patriotisme. Quand l’étranger entra en France, il monta sur la Colonne et il se précipita.
Babeuf était d’un pays que j’appelle le midi du Nord, la Picardie, race inflammable, où abondent les cœurs généreux (citons Camille Desmoulins, qui commence la Révolution, et Grainville qui la finit par l’épopée du Dernier homme.) Ce sont des populations très bonnes. Qui jamais en bonté, en charité, en pitié, surpassa les femmes picardes ? Babeuf fut atteint du mal qui perdit Châlier, tant d’autres, la pitié violente, active, qui ne s’égare point en discours, mais veut, en acte et en fait, mettre ici-bas un régime d’humanité, de justice.
Il était de Saint-Quentin. Tout ce qu’on sait de sa famille, c’est que son père, au service de l’étranger, éleva le philanthrope Léopold, duc de Toscane. Ce serait donc d’un Babeuf que Léopold aurait reçu les idées philosophiques, économiques, de la France ? Ce père était-il un disciple de Quesnay, de l’école économiste de la terre ? je le croirais. Car je vois son fils, orphelin de bonne heure, qui se fait l’homme de la terre, arpenteur et géomètre, faiseur de terriers, comme on disait. Dès seize ans, il est plongé dans les archives seigneuriales, et prend à fond la connaissance du régime d’iniquité qui fait faire la Révolution.
Ce qui le choquait le plus, lui était intolérable, c’est la manière monstrueuse dont on imposait la terre, dont on répartissait les taxes. En mettant d’abord à part les biens des privilégiés, on retombait cruellement sur le simple cultivateur. Il n’était point appelé à donner des renseignements pour éclairer les collecteurs. Ceux-ci déchargeaient leurs biens, déchargeaient ceux de leurs amis, en surchargeant tout le reste. Pour la vérification, ils s’assemblaient au cabaret avec les notables du lieu, bâclaient tout parmi les pots (Bab., Cad. 37). Babeuf, en 89, écrit son premier livre, Cadastre perpétuel. Livre très bon, très modéré. Il part des idées de Rousseau, de Raynal, sur le droit de tous à la terre ; mais, en pratique, il ne demande que des choses fort applicables. « Je ne prétends pas rétablir la primitive égalité, dit-il, mais je dis que les malheureux pourraient la redemander si les riches persistaient à refuser des secours, et les secours honorables qui conviennent à des égaux. » Le premier c’est l’éducation ; uniforme, égale pour tous.
Rien n’indique qu’il ait connu Morelly. Son livre n’est point communiste. Il reconnaît partout le droit de propriété. Il explique le but de l’impôt. La société qui lève l’impôt, doit l’employer à protéger et les actes de l’industrie actuelle, et les fruits de l’industrie antérieure qui amassa les capitaux. Seulement, dit-il, le rentier doit payer double.
L’ouvrage présenté à l’Assemblée Constituante, fut bien accueilli, loué. Il est de 89, mais postérieur évidemment aux décrets du 4 août, à la renonciation aux droits seigneuriaux. C’est le seul point où Babeuf soit vraiment révolutionnaire. Il y parle des promesses qui doivent être réalisées, qui ne peuvent rester de vains mots.
Son fort bon portrait gravé (1790), de figure très résolue, d’œil ferme, de grand nez, décidé, indique assez l’homme d’action qui veut réaliser le droit, le rigoureux géomètre de justesse et de justice.
Il avait pris au sérieux les lois que faisait l’Assemblée. Il ne laissa pas dormir ces fameux décrets du 4 août. Le pauvre paysan picard continuait de payer. Babeuf l’avertit de son droit. Il y eut alors sur la Somme ce qu’on nommait insurrection, et ce qui n’était après tout que l’exécution de la Loi. La suppression des gabelles fut de même, grâce à Babeuf, exécutée à la lettre ; les préposés furent chassés. De là un procès terrible en 90. Il est jugé à Paris. Babeuf acquitté devient populaire. Il est nommé administrateur de la Somme (au 10 août 92).
Mais là, il a le secret de mettre contre lui tout le monde. Dans la terrible misère où l’on était, il propose de partager, cultiver les biens communaux, ces landes qu’on laissait stériles. Les plus indigents, pour paître une chèvre, aimeraient qu’on laissât à la vaine pâture, au désert, des terres de demi-lieue carrée. Les gros du pays ameutèrent contre lui ces masses aveugles. La rage alla jusqu’à mettre sa tête à prix. On l’aurait traqué, tiré, tué, comme une bête sauvage.
En juin 93, il se sauve à Paris, à la Commune où on le place au bureau des subsistances. Pendant ce temps, dans la Somme, sans l’avertir, l’appeler, on tramait sa perte. On arrangeait, on machinait contre lui un procès faux.
Établissons-nous avec lui au bureau des subsistances, à la Grève, au grand combat.
La Commune était divisée. Hébert s’en occupait peu, était tout dans son journal de colère et de menaces, qui ne parlait que de sang, de nul remède applicable. Chaumette et autres, promettaient des terres au peuple, mais c’étaient choses d’avenir. Jacques Roux et les Lyonnais, arrivés de Lyon, qui s’unirent à lui, voulaient qu’on fît, comme à Lyon, comme en une place assiégée, qu’on obligeât les fermiers des départements voisins à apporter leurs denrées, à remplir des magasins publics ; l’État les aurait payées et vendues, livrées au peuple. Les Comités gouvernants s’effrayèrent. Robespierre fit une guerre terrible, implacable, à Roux, le fit rayer des Cordeliers, employa contre lui Hébert, c’est-à-dire contre la Commune il employa la Commune.
En empêchant Roux de faire, il ne faisait rien lui-même. L’inaction des Comités dura trois mois ! Et l’ennemi approchait, Paris se mourait. Roux alla à l’Assemblée dénoncer l’inertie du gouvernement. Le bureau des subsistances, Babeuf, Garin, etc., assiégé et aux abois, prit un parti violent ; ce fut de dire ce que le peuple disait, que les Comités, leur ministre, voulaient affamer Paris. Le ministre, c’était le phraseur Garat, vrai paralytique, et l’âme des Comités, c’était Robespierre, qui à ce moment, louvoyait, pour rien ne voulait agir.
Le réveil eut lieu en août. Pour le dehors, pour les armées, on prit Carnot, grand travailleur. Pour l’intérieur, Robert Lindet gouverna les subsistances ; il demanda (justement ce qu’on demandait) qu’à l’avenir Paris fût approvisionné, comme les villes assiégées, par réquisitions.
En attendant, la faim, la rage du peuple faisait craindre un massacre. L’insolence des royalistes déjà triomphants provoquait. On fit la loi des suspects, la razzia de royalistes qui combla toutes les prisons, mais prévint un 2 Septembre.
En calmant ainsi le peuple, les Comités purent frapper ceux qui les avaient accusés. Le chef d’une commission nommée pour l’accusation périt (comme modéré !). Contre Roux, contre Babeuf, on employa le moyen dont usent toutes les polices. C’est de s’écrier : Au voleur ! Roux indigné se poignarda ; Babeuf, mis à l’Abbaye, et ne sachant pas pourquoi, apprit que ses ennemis d’Amiens, profitant de son absence, l’avaient condamné pour faux !
Ainsi en Roux, en Babeuf, la Commune était frappée. Elle allait l’être en Chaumette. En novembre, Robespierre, armé contre elle de son armée Jacobine, fit décider : premièrement, que les comités révolutionnaires des sections ne rendraient pas compte à la Commune des arrestations qu’ils faisaient ; deuxièmement, que les églises ne seraient pas (comme Cambon et Chaumette l’avaient fait décréter) affectées à la bienfaisance publique, ce qui les eût ôtées au culte.
Avant cette opposition de Robespierre à la Commune, elle avait voulu exploiter les riches matériaux des églises, par exemple vendre l’immense couverture de Notre-Dame, dont le plomb eût fait des balles, ou (vendu) fait de l’argent. Un homme se présenta, un grand acquéreur de biens nationaux ; un seul soumissionna.
C’était Saint-Simon.
CHAPITRE III
SAINT SIMON EN 93 ET 94.
Les Saint-Simon s’imaginaient descendre de Charlemagne et descendaient à coup sûr d’un petit favori de Louis XIII. Leurs établissements étaient principalement dans le Nord, et le tempérament picard fut celui de la famille. — Ce tempérament est double. D’un côté la violence, la colère jaune, bilieuse, à la Calvin, à la Babeuf ; ce fut le tempérament du grand écrivain Saint-Simon. — Mais il y a aussi les sanguins, comme Camille Desmoulins, bienveillants et de mœurs légères. Tel fut le célèbre utopiste, cousin du premier Saint-Simon. Il tint peu de son père, dur et violent, mais probablement de sa mère (qui était aussi une Saint-Simon). Il fut aimable et bon, de plus, avec une grandeur romanesque, intrépide, désintéressé. Nul scrupule, peu de convenances, une vive audace d’esprit.
Fils de l’Encyclopédie, élevé sur un vaste plan qu’avait donné d’Alembert, ayant tout appris à la fois, voyagé partout et vu la variété du monde, il se concentre vers trente ans dans le principe régnant, l’attraction de Newton, l’affinité de Lavoisier. La révolution chimique éclatait à ce moment dans une admirable grandeur. Elle avait ses fanatiques, ses dévots, aussi bien que l’autre. Saint-Simon les embrassa ardemment toutes les deux, jeta là son nom, ses titres, fut le citoyen Simon. La révolution politique dut paraître à ce grand esprit comme une chimie supérieure qui allait de la terre morte nous faire de la terre vivante, en la retirant aux oisifs, la donnant aux travailleurs. Cela lui semblait si juste, si simple, si naturel, que, dans sa foi aux savants, il alla étourdiment trouver le premier de tous, Lavoisier, lui proposa de s’associer avec lui pour cette œuvre humanitaire. Les plus austères citoyens, comme les jacobins primitifs de Rouen dont j’ai parlé en 89, d’autres honnêtes gens (Girondins, et Montagnards), ne s’en faisaient nul scrupule, au contraire un mérite civique. Mais Lavoisier, accablé des bienfaits de l’ancien régime, eût trouvé cela indélicat. Comme fermier général, et comme directeur des poudres, il s’était fort compromis pour la royauté. Il craignit de se compromettre pour la révolution, d’entrer dans ce que ses amis appelaient la Bande noire. Il refusa cette affaire qui l’aurait sauvé peut-être.
Saint-Simon ne trouvait pas aisément des associés. Il en eut un, mais étranger, un Prussien, certain comte de Redern, qui ayant des papiers déjà discrédités, en trouva là le placement. Ce qui montre combien la chose semblait hasardeuse, c’est que, pour les biens de l’Orne, Saint-Simon se présenta, et se trouva acquéreur de tous ceux du département. A Paris, il acheta rue du Bouloy le vaste hôtel des Fermes, dont il fit, après Thermidor, l’usage le plus intelligent.
Mon ami, M. de Fourcy qui (alors enfant) le vit, et qui plus tard (jeune officier) l’admirait, le suivait tant qu’il pouvait, l’avait gardé dans les yeux vivement photographié. C’était un bel homme, très-gai, de figure ouverte et riante, avec des yeux admirables, un beau nez long, domquichottique. Il vivait au Palais-Royal et autour, dans une liberté cynique de grand seigneur sans-culotte. Sa toilette était dans le genre d’Anaxagoras Chaumette. Point de cravate, ou très-bas, tombant comme elle pouvait. La bonne houppelande du temps. Entre les femmes et les affaires, ce qui primait dans cette tête cependant, c’était l’idée. Et même les affaires et les femmes, c’était visiblement pour lui matière à l’observation, aux expériences hardies. Il était étonnamment, prodigieusement curieux, cherchant toujours, apprenant, prodiguant ce qu’il apprenait et le transmettant aux autres. On ne pouvait s’en détacher. Deux hommes surtout traînaient constamment à ses côtés, un esprit fort inquiet, le petit Coëssin (depuis mystique équivoque), et le stoïcien sauvage de l’École polytechnique, un savant, un héros fou, Clouet, l’homme des Ardennes, qui ne quitta Saint-Simon que pour aller à la Guyane recommencer l’humanité, humaniser la vie sauvage, et qui mourut dans les forêts.
Saint-Simon avait le faible, de croire non seulement à la science, mais personnellement aux savants. Il était leur courtisan, spécialement fanatique des mathématiciens du temps, de Lagrange, du jeune Laplace, bientôt même de Poisson, un enfant calculateur. Ceux qui, partant de la terre même, nous donnèrent les poids et mesures ; les auteurs du calendrier, qui les premiers d’après le ciel divisèrent le temps ; ceux qui organisèrent les fêtes astronomiques d’alors[6], les géomètres enfin qui nous calculèrent le culte céleste de la Raison, étaient ses Pères de l’Église.
[6] Voir dans mon histoire de la révolution la fête d’Arras en octobre 93.
Ce qui le détache fort de Babeuf et de Fourier, c’est qu’il crut que nul changement social ne serait sérieux sans changement de religion. C’était l’idée de Chaumette et de la Commune de 93, du bon Anacharsis Clootz. Cette portion de la Commune (fort opposée à Hébert, ainsi que je l’ai montré) croyait, non sans vraisemblance, que la violence du peuple dans le péril et les souffrances d’octobre 93, ne seraient point sanguinaires, s’il avait le dérivatif du mouvement religieux. A Paris, à Amiens, etc., on massacra des saints de pierre pour ne pas massacrer d’hommes. Un 2 Septembre se fit sur les bonshommes gothiques du portail de Notre-Dame. Grande pitié chez les simples, chez ceux qui ne savaient pas que cette vieille construction sortît des sanglantes dépouilles des Albigeois, des Templiers, de tant d’autres. On la sauva en la baptisant Temple de la Raison, mais les bâtiments dépendants, les toits luxueux de l’église, on voulait en tirer parti. Qui offrirait d’acheter ? Un ferme croyant sans doute de la Raison. Je l’ai dit : ce fut le seul Saint-Simon[7].
[7] Je tiens la chose de trois personnes très dignes de foi, de trois sources différentes et cependant concordantes, un disciple d’Enfantin, un disciple de Bazard, un fouriériste qui traversa l’école de Saint-Simon et entendit souvent parler de ce fait.
On ne pouvait s’en étonner ; à douze ans, il était déjà un libre penseur, refusant obstinément de faire sa première communion. Cela jurait terriblement avec l’esprit de sa famille, tout dépendant du convenu. Son père fut si furieux qu’il le mit à Saint-Lazare, d’où l’enfant sut se tirer par un acte de rare énergie (voy. Hubbard). L’Amérique, sa belle guerre, les voyages lui maintinrent cette liberté d’esprit. Sa religion était dès lors l’attraction, ce lien des globes, et l’amélioration de celui-ci. Couper l’isthme de Panama, marier les mers, couper par un canal immense la péninsule Espagnole, c’était pour lui les œuvres saintes. Nul doute qu’il n’ait jugé ainsi l’éclipse du catholicisme. Le culte de l’attraction et de la raison calculée était si fort en sa nature qu’il en fut le dernier apôtre, et, en plein 1803, au moment où Bonaparte rouvrait l’église catholique, il proposa de fonder l’église universelle du globe sur le tombeau de Newton.
Avec un gouvernement si ennemi de la Commune et du culte de la Raison, l’achat des matériaux de Notre-Dame était une témérité, et pouvait perdre Saint-Simon. Mais on dut user contre lui d’un moyen bien plus direct. La machine du moment était une prétendue conspiration de l’étranger. On y mit Clootz comme Prussien ; l’associé du Prussien Redern, Saint-Simon fut arrêté.
Il ne s’y attendait guère. Sortant de chez lui, il trouve à sa porte la police, qui lui demanda à lui-même si le citoyen Simon est chez lui. « Il y est ; montez. » Pendant ce temps, il était loin déjà, pouvait se cacher, mais il songea qu’on allait prendre à sa place la personne qui le logeait. Il revint généreusement, se fit arrêter.
Il fut à Sainte-Pélagie, prison maussade, ennuyeuse, où madame Roland a pourtant écrit ses beaux Mémoires. Il se faisait dans les prisons, dans les fuites et les cachettes, beaucoup de littérature, force prose républicaine et beaucoup de vers galants, des satires, etc. Les Girondins, aux souterrains obscurs de Saint-Émilion, firent leur drame de Robespierre. Louvet commença ses Mémoires dans un antre du Jura. Plusieurs, dans ce recueillement, trouvèrent leur forme la plus haute. Condorcet, dans sa mansarde de la rue Servandoni, fit, à la prière de sa femme, son ouvrage capital des Progrès de l’esprit humain. Thomas Payne, à Port-Royal, écrivit l’Age de raison (suppression du christianisme), tandis qu’à côté de lui le léger, l’ardent créole Parny, rimait la Guerre des Dieux, guerre à l’Olympe chrétien.
Il est remarquable de voir combien, dans un changement si grand de situation, et sous le coup de la mort, ils restent fermes dans leur foi, celle du XVIIIe siècle, le Credo de Voltaire, de Diderot. Le fanatique enthousiasme de Voltaire pour Newton était celui de Saint-Simon. Au Luxembourg, où il fut transféré, il formula cette pensée que l’Attraction pouvait être la nouvelle religion. Cette prison, fort mondaine, la plus agréable de toutes, où il y avait des soirées, des communications faciles, et de très charmantes femmes, pouvait distraire fort un penseur. Entre le plaisir et la mort (si présente aux derniers mois !), la vie était comme un rêve. Saint-Simon y éprouva un de ces délires extatiques, où l’on croit percer l’avenir. Lui aussi, comme Condorcet, il chercha le haut progrès. Voici ce songe en quelques lignes. C’est Dieu qui parle à Saint-Simon :
Rome abdiquera, rougira d’avoir cru me représenter. Nul prêtre que le savant. J’ai mis Newton à mes côtés pour diriger la lumière, commander à toute planète. Il agira sur la vôtre par un conseil de vingt et un élus, savants et artistes. Les femmes peuvent en faire partie. L’indépendance parfaite de ces élus sera assurée par une contribution commune.
Il n’y aura plus de temples que les monuments élevés à Newton, où l’on se rendra chaque année. Autour seront des ateliers, des laboratoires. Tous travailleront, riches et pauvres, sous la direction des savants.
Dans chaque temple on verra le lumineux paradis de la science, le noir séjour de ceux qui ont entravé le progrès.
La physiologie, s’épurant (comme l’astronomie l’a fait pour l’astrologie), elle mettra à la porte la métaphysique.
La science dirigera, mais qui gouvernera, qui fera le ménage politique ? Les propriétaires. — Cela semble aristocratique et l’était bien moins alors, quand la France faisait des millions de propriétaires, rendait la propriété si accessible qu’on pouvait croire que bientôt tous y auraient part.
Ce rêve n’a été imprimé qu’en 1803, sous Bonaparte déjà, et visiblement gâté par certaines platitudes de cette mauvaise époque, baroquement, prosaïquement coloré des circonstances du spéculateur et de l’homme d’argent. J’ai voulu le donner ici dans la primitive grandeur et la simplicité sublime où je crois que Saint-Simon l’eut en présence de la mort, qui ennoblit, grandit tout.
Sa vie tenait à un fil. La fausse conspiration des prisons, où l’on enveloppait tout le monde, les épouvantables listes (l’une de cent cinquante personnes !) dont Fouquier-Tinville lui-même frissonna, montrait le projet de vider les prisons jusqu’au dernier homme par le massacre judiciaire, par ce que Babeuf a nommé le Système de dépeuplement.
CHAPITRE IV
BABEUF AU 9 THERMIDOR.
Comment Babeuf vivait-il encore au 9 thermidor ? Comment l’employé de Chaumette, de son bureau des subsistances, aurait-il été épargné dans l’extirpation terrible que Robespierre fit de la Commune de 93, la frappant de mort trois fois : en août, dans les alliés qu’elle avait aux sections ; en janvier, par la tragédie de Jacques Roux ; en avril, par l’exécution de Chaumette ? On ne le comprendrait pas si Babeuf lui-même ne l’expliquait dans son Journal et dans sa Vie de Carrier.
Ce journal, si curieux, et, selon moi, le monument le plus instructif de l’époque, donne non seulement les détails qu’on a lus plus haut sur l’intérieur de Babeuf, mais jette la plus vive lumière sur la lutte que soutint la Commune contre le chef des Jacobins (voy. son no 29, et son Carrier, p. 103), enfin sur la part que prirent au 9 thermidor les amis et survivants de Chaumette et de Babeuf contre Robespierre.
Babeuf eût péri sans nulle doute s’il eût été à Paris. Mais le comité de législation l’avait tiré de l’Abbaye, l’avait envoyé à Laon, pour faire rejuger, casser l’affreux jugement d’Amiens qui lui imputait un faux. Il ne revint à Paris que tard, quand on pressentit que Robespierre allait tomber, était mûr pour la mort.
Des signes clairs apparaissaient même chez les Jacobins, où Robespierre était chez lui ; une divergence étonnante éclata, quand ils choisirent pour président son ennemi, Fouché ! Il ne le souffrit pas, mais le coup était porté.
Autre signe singulier. On arrêtait aux Tuileries des gens qui, disait-on, avaient parlé de lois agraires. Et, d’autre part, Saint-Just jetait vaguement dans ses discours des paroles qui firent espérer des distributions de terre.
On était donc bien ébranlé pour recourir à ces moyens de se refaire des partisans ? En réalité, Robespierre tarissait, on peut le dire, ne refaisait plus ses forces. Les Jacobins offraient l’exemple singulier, unique, d’un parti qui a toute place, et qui ne peut se recruter. Ils siégeaient dans le désert. Le personnel de Robespierre avait étrangement baissé. Sauf Payan, chef de la Commune, il n’avait plus d’autres agents que des rustres furieux, comme l’Auvergnat Coffinhal, ou Dumas, son président du tribunal, sot maladroit qui, à chaque instant, le compromettait et que pourtant on voyait à côté de lui tous les soirs. Chaque matin, à ce tribunal, les juges se morfondaient à attendre les jurés qui ne voulaient plus venir. On faisait une battue dans le voisinage, comme la presse des jurés, et on les forçait de siéger. De même au tribunal d’Orange ; le plus solide qui fut jamais, un canut lyonnais, Fernex, qui avait condamné des centaines d’hommes à mort, répondant à Robespierre (qui lui demande où l’on en est), lui exprime tristement, timidement, que les jurés n’en peuvent plus, qu’ils trouvent le métier trop dur, n’ayant plus à condamner que de pauvres imbéciles.
Le combat finissait faute de combattants.
Les Registres des sections (nullement falsifiés) montrent parfaitement qu’au 9 thermidor, à travers telles variations, la plupart des sections, les faubourgs furent immobiles, Antoine immobile, Marceau immobile, etc.
Mais le centre de Paris fut terrible contre Robespierre. La Cité qui lui en voulait (pour les banquets fraternels) lui refusa sa garantie, quand il y vint prisonnier, puis le soir garda les tours, l’empêcha de sonner le bourdon qui eût averti au loin, et le réduisit ainsi aux clochettes de l’Hôtel de Ville.
Les rues Saint-Martin, Saint-Denis, les Arcis et Gravilliers, qui sont la plus grosse masse des ouvriers, marchèrent la nuit contre lui. L’homme important des Gravilliers, l’ancien ami de Chaumette, Léonard Bourdon, entra le premier dans la salle où Robespierre fut tué, le premier après le jeune homme qui frappa le coup.
Babeuf agit aussi, dit-on. Mais on n’en sait pas le détail. Il nous fait du moins connaître ce que son ami et collègue (du bureau des subsistances), Garin, fit dans ce grand jour. En lui ressuscita Chaumette, plus violent que celui-ci n’eût été jamais. Ce Garin, par un miracle étonnant, vivait encore. On le tenait disponible chez lui, mais gardé à vue par trois geôliers qu’il payait. Au 9, grandi de dix pieds, il emporte ses gardiens, en fait ses aides de camp. Il les mène au faubourg Saint-Honoré. Cette section, peu éloignée des Jacobins, eût pu se joindre à leur club, recruter certaine force par la rue Saint-Honoré, prendre à revers le flot des Halles, des rues Saint-Martin, Saint-Denis, qui marchaient contre Robespierre, peut-être tomber sur la queue des troupes peu nombreuses de la Convention qui suivaient le quai. Mais ce revenant, Garin, stupéfia la section, et peut-être la toucha du douloureux souvenir de tant de frères immolés. Il fut pathétique et terrible, versa son cœur et sa vie. On le rapporta malade. Il mourut six jours après (Babeuf, Carrier, 106).
Ce qu’il y eut pourtant de plus général au 9 thermidor, ce fut l’inertie. Peu de Robespierristes, et peu de royalistes. Peu d’ardents républicains. La très grande majorité (du commerce surtout) eût été plutôt girondine. Mais on n’aimait pas trop les Girondins, leurs braveries méridionales. Bref toute opinion avait faibli, pâli. Voilà le bel héritage d’une dictature de quatorze mois. Sauf les cinq premiers mois qu’excusait le danger, le reste fut injustifiable, tyrannique, assomma la France, débilita l’esprit public.
Ce qui parut, ce fut, après cette tension atroce, une détente de nature et d’humanité. Chez plusieurs elle fut violente. J’ai dit comme, au passage, Robespierre fut maudit (des femmes spécialement, et dans la rue Saint-Honoré). Mais le grand, l’immense Paris fut moins agité qu’on n’eût cru. Beaucoup de témoins me l’assurent. Mon père, et mon oncle, employés à l’imprimerie des Sourds et Muets, près de l’Arsenal, partirent de là, et traversèrent Paris en deux sens. Mon père par les boulevards et vers la chaussée d’Antin. Il trouva assez peu de monde, et la plus profonde paix. Mon oncle suivit les quais, y trouva des rassemblements, mais, étant presque enfant encore, il passait sans difficulté. A la Grève, beaucoup de gens stationnaient et jasaient. Il demanda : « Qu’y a-t-il ? — Oh ! ce n’est plus rien. Cette nuit on a blessé Robespierre. On va le guillotiner ».
Les vainqueurs étaient si sûrs de leur victoire et des dispositions du peuple, qu’ils firent l’étrange expérience de montrer Robespierre et de le promener dans Paris. Il avait été pansé de sa blessure le matin aux Tuileries. Sous prétexte de panser encore ce blessé qu’on allait tuer, on le fit aller par les quais ; on l’envoya à l’Hôtel-Dieu d’où, par les rues de la Cité, on le mena au Palais de Justice. De là à la place de la Concorde, on aurait pu le conduire avec sûreté par le Louvre, le Carrousel et le jardin. Mais on voulut l’exhibition au complet, et par le Pont-Neuf et la rue de la Monnaie, par la longue rue Saint-Honoré, on lui fit faire la solennelle promenade que la charrette avait tant faite.
Grave épreuve. Où donc était le Paris robespierriste ! Où étaient les Jacobins ? Il n’eût fallu que dix hommes résolus pour l’arrêter, l’enlever, au tournant du quai et des rues si étroites de la Cité.
CHAPITRE V
LA SORTIE DES PRISONS. — L’EXPLOSION DE LA PITIÉ.
Les prisons ne savaient rien dans la nuit du 9 au 10 thermidor. Les communications avec le dehors, faciles en 93, furent impossibles en 94. Les geôliers terrifiés eux-mêmes n’avaient plus de complaisances. Chacun de ces grands bâtiments était une ville dans la ville, n’apprenant rien du monde des vivants. La saison faisait contraste. Les beaux mois de juin, juillet, marqués d’exécutions immenses, furent lugubres. Les prisons crurent à ce qu’affirme Babeuf, au Système de dépeuplement, d’extermination. Continuerait-on de juger ? Un massacre semblait vraisemblable. Le Plessis, qu’on appelait l’antichambre de la guillotine, crut qu’on commencerait par lui, et il attendait le tocsin. Notre-Dame ne le sonna pas. Mais quand l’aigu petit tocsin de l’Hôtel de Ville s’entendit à neuf heures du soir, un prisonnier dit : « A cette heure, chacun de nous a cent ans. » La panique fut telle au Plessis qu’ils se firent des remparts de bancs, de chaises, préparèrent contre le massacre une défense désespérée.
Le premier qu’on délivra fut l’homme du faubourg Saint-Antoine. Peu après que Robespierre reçut le coup, on envoya à Port-Libre (Port-Royal), et on en tira Santerre. Il était trois heures, c’était l’aube.
Les détenus du Luxembourg qui sortaient à volonté de leurs chambres toute la nuit, venaient à la belle terrasse sur la rue de Tournon, et par-dessus voyaient Paris, ce semble, calme, paisible. A quatre heures, on vint leur prendre Antonelle, le grand patriote, qui crut aller à la mort. Mais, à cinq, on amena un robespierriste, le commandant du Champ de Mars. Cela dit tout, et Réal qui nous a fait ce récit courut dans toutes les chambres porter la bonne nouvelle.
Même surprise à la Conciergerie. Dans cette prison funèbre où l’on ne venait guère qu’en dernier lieu pour mourir, Hoche, se promenant le matin, au préau, vit arriver un jeune homme. C’était son ennemi Saint-Just. Il se contint, admira ce prodigieux revirement des choses humaines.
Au Plessis, ce fut un délire. L’un des prisonniers Saint-Huruge, le célèbre agitateur, avait une mansarde sur la rue Saint-Jacques. A six heures, il vit les voisins, empressés, palpitants eux-mêmes, n’ignorant pas l’agonie où étaient les prisonniers ; ils étaient montés sur leurs toits, lui criaient par-dessus la rue : « C’est fini !… Robespierre est mort !… » Un coup de foudre est moins fort… Les hommes qui dans cette prison, étaient séparés des femmes se précipitèrent, rompirent les barrières, les trouvèrent blotties dans les coins, ces pauvres créatures, mortes de peur, anéanties. On s’embrassa, on pleura, on crut sortir du tombeau.
Le bon cœur du peuple éclata. Il courut aux portes des prisons voir sortir les prisonniers. La belle large rue de Tournon offrit le plus touchant spectacle. Les premiers qui franchirent le seuil du Luxembourg, on se précipita sur eux, on les serra dans les bras, sans s’informer de quel parti, de quelle classe ils pouvaient être. Étaient-ce des royalistes ? Peu, bien peu avaient survécu. La surprise ne fut pas petite de voir que ces prisonniers en énorme majorité, étaient d’excellents patriotes.
La grande année 93, on peut le dire, avait été emprisonnée, elle qui a sauvé la Révolution, emprisonnée par sa fille, la barbare année 94.
Il y avait là les Nantais, cent vaillants défenseurs de Nantes qui repoussèrent la Vendée.
Il y avait ces Normands, obstinés républicains, que sauva Robert Lindet avec une heureuse adresse qui calma la guerre civile.
Il y avait Antonelle, le chef du redouté jury de 93, qui n’avait pas voulu souffrir l’avilissement de la justice, qui motivait ses jugements, voulait convaincre le public et les condamnés eux-mêmes de l’équité de ses arrêts.
Hoche à la Conciergerie ! Hoche ayant déjà un pied sur les marches de l’échafaud !… Monstrueuse récompense de la conquête du Rhin ! Sinistre augure de ce que Kléber et nos Mayençais avaient aussi à attendre du gouvernement jacobin !
On disait : « C’est la République qui sort aujourd’hui de prison ! »
On pouvait dire : « La Liberté », quand on vit sortir Thomas Payne, ce grand citoyen des deux mondes, libérateur de l’Amérique, qui nous avait cependant préférés, qui s’était fait Français.
On pouvait dire : « La France même », en ses noms les plus aimés, artistes, écrivains, poètes, la plupart bien inoffensifs, ce Florian tant chanté, ce Parny dont tous les Français d’alors savaient les vers par cœur, Delille qu’avait sauvé Chaumette, le secrétaire de Turgot, Dupont de Nemours, Senancour, l’auteur d’Obermann, Barthélemy le vieil auteur d’Anacharsis, Mercier du Tableau de Paris.
On fut ravi de revoir (tout royalistes qu’ils pussent être), tant de chanteurs applaudis, tant d’acteurs chéris du public, le Figaro, la Suzanne adorée, de Beaumarchais. Doux souvenir de ces temps si voisins et si lointains, cette aurore brillante et légère, qui, si gaiement précéda, annonça, la fin d’un monde.
Toute cette France du passé vivait-elle ? On n’en savait rien. Quand on la vit reparaître, on eut une étrange joie. On ne se contenait pas. L’émotion bien près des larmes se mêlait d’incidents bouffons. Legendre arrivant au Plessis et trouvant le jeune Rousselin que par miracle on avait oublié de guillotiner, lui lance un coup de pied au c… « Qu’est-ce que tu fais là encore ?… Va-t’en donc, f… polisson ! »
Cette sortie avait l’air d’un véritable carnaval. Les sortants avaient usé leurs habits, allaient la plupart en costumes de fantaisie, misérables, pauvres diables, souvent les coudes percés. Cela amusait, touchait. Aristocrates ou non, ils étaient devenus peuple, avaient reçu visiblement le baptême de l’égalité.
Les femmes faisaient pitié. On lisait à leurs figures pâles quelle avait été leur terreur. Aux deux derniers mois surtout, n’ayant plus qu’une pensée, elles avaient oublié tout soin de leur personne. Celles du Plessis n’ayant plus que des caracos de toiles, semblaient de misérables ouvrières. Ailleurs où elles avaient encore de belles jupes d’autrefois, dans quel état étaient-elles ? fripées, tachées et flétries. Les prisons avaient été d’étranges capharnaüms. Ce monde à part, qui semblait déjà le monde des morts, en avait les libertés. La peur avait brisé tout nerf, tout souvenir de ce qu’ailleurs on observe. On avait vécu en simple histoire naturelle, avec cette unique idée : vivre. Or la seule chance de vivre, c’était de devenir enceinte. Cela ne sauvait pas toujours ; douze femmes, aux derniers mois, malgré cette déclaration, s’en allèrent à l’échafaud. En thermidor, beaucoup sortaient enceintes et fort humiliées ; mais qui n’eût pleuré de les voir, entre autres Mademoiselle de Croiseilles, à peine âgée de quatorze ans, enceinte de M. de B. (guillotiné le lendemain) ?
Où allaient-elles en sortant ? Plusieurs n’auraient su le dire. Elles n’avaient plus de famille, plus de domicile. Leurs maisons étaient fermées, démeublées, scellées, vendues ? Elles étaient recueillies par quelque ancien domestique, par quelque bonne personne. On les accueillait volontiers. On se serrait, on se gênait. On partageait ce qu’on avait. Que de choses on leur apprenait ! que de morts ! Elles regrettaient l’ignorance de la prison. Le monde se rouvrait à elles, en ruine, vide, désert. Elles paraissaient brisées, dans le deuil, mais résignées. Qu’elles semblaient humbles alors, celles qui, peu de mois après, se montrèrent des agents terribles, furieux, de réaction !
Paris tout naturellement fut de cœur pour les prisonniers. Parce qu’il était royaliste ? Point du tout à ce moment, mais parce que réellement il avait été prisonnier lui-même.
Jamais aucun gouvernement, que je sache, n’a aimé Paris. Les Girondins ne l’aimaient guère. Et le terrible homme d’Arras ne le comprit pas davantage. Il ne vécut nullement à Paris, mais aux Jacobins. L’ombre humide de sa rue lugubre d’Arras (que je vois d’ici), il la trouva chez les Duplay, ne suivant jamais qu’une rue, des Jacobins à l’Assemblée. Si nerveux, il craignait les foules. Il n’eut aucun sens du grand cœur, si franc, du faubourg Saint-Antoine. Encore moins du profond Paris central, de ses mille métiers changeants, des cent mille hommes si adroits, qui sans cesse modifient leurs arts, libre Protée, antipathique à la morgue, à la discipline du sombre couvent jacobin.
Les jovialités de Paris lui étaient intolérables. Notre carnaval d’octobre, aux dépens de Notre-Dame, dans le moment des vendanges, dans le bruit des trois victoires, l’indigna, lui fut aussi déplaisant qu’à un pédant une vive échappée d’écoliers. Il nous mit en pénitence, et nous déclara mineurs, interdits, outrageusement nous ôta nos élections. Nos innocents banquets civiques où mangeaient tous, riches et pauvres, lui déplurent, furent supprimés. Il brisa notre Commune. Sans cause, raison, ni prétexte, il guillotina Paris dans son bonhomme Chaumette, l’humble apôtre des plus pauvres. Le chef de sa fausse Commune, nommée (et non plus élue) fut un jeune homme du Midi, du plus dur Midi cévénol, plus tranchant que la guillotine. Sous lui, dans les sections, quarante-huit petits comités, chacun de cinq ou six membres, nommés, payés par le pouvoir, qu’on n’osait pas même aborder. Tout seuls, d’autant plus furieux, ils arrêtaient au hasard, qui ? N’importe, des hommes mortels, rapidement expédiés. Et nulle responsabilité ; Paris était à la merci de trois cent commis jacobins.
Pendant qu’on guillotinait Robespierre et la Commune, les patriotes, dit Babeuf, sortis de leurs retraites, se réunirent à l’Évêché, dans la vaste salle où se firent les élections de 89, où l’Assemblée constituante siégea un moment. Là se tenait ce qu’on nommait le Club électoral. Là fut tramé contre la Gironde le coup du 31 mai. Ce n’était pas cette fois un coup d’État qu’on demandait. C’était tout au contraire la loi, le retour à la légalité.
Assemblée antijacobine, disposée à demander compte aux Comités rois, qui, en tuant Robespierre, espéraient le continuer.
Le jour même, ils avaient osé faire une Commune de Paris !
Ce fut un hasard apparent. Pour guillotiner la Commune de Robespierre, il fallait en constater l’identité. Trois des municipaux avaient seuls été fidèles. Le Comité de sûreté leur adjoignit des hommes à lui. Mesure irrégulière, d’urgence, mais qu’on maintint définitive. De là la plainte légitime, l’indignation de Paris.
Ces soi-disant magistrats, de si peu d’autorité, furent à la queue du mouvement, ne purent que le suivre. En parcourant les prisons, à celle du Luxembourg, ils trouvèrent qu’on travaillait à la chose que les Comités redoutaient le plus. Les prisonniers avaient prié l’un d’eux, l’avocat Réal, d’écrire leurs accusations contre les mouchards, les moutons, qui avaient dressé les listes de mort. On ne les envoyait aux tribunaux qu’en les faisant passer par les Comités qui signaient, endossaient l’horrible responsabilité. Ces signatures, forcées ou non, faisaient les Comités complices de ces mouchards de prison. Toucher à ces mouchards, c’était toucher aussi aux Comités. Amar, effrayé, courut au Luxembourg pour mettre la main sur Réal, le faire taire, le jeter au cachot. « Qui êtes-vous ? dit Réal. — Représentant. — Que m’importe ? » Il veut ses papiers : « De quel droit ? »
Ce seul mot contenait un second Thermidor contre les Comités.
Amar dut tirer de sa poche l’écrit qui l’autorisait. Donc la Terreur durait, les Comités régnaient. Ils le croyaient si bien qu’une prison (rue de Sèvres) fut encore plus resserrée. On acheta des dogues pour mieux la garder.
Les Comités ne pouvaient conserver le monstrueux pouvoir (insensé et impie, qu’arracha Robespierre à l’Assemblée), d’arrêter des représentants. Il n’y avait pas à perdre un moment pour leur ôter une telle arme, la briser, les renouveler. Le 12, un militaire, Dubois-Crancé (excellent citoyen, on l’a vu contre Bonaparte) proposa, l’Assemblée vota (ce que Merlin, Bourdon, Cambon, Lindet avaient en vain demandé en septembre 93) : que les Comités fussent renouvelés, mais seulement d’un quart par mois.
Leur royauté laissait une funeste tradition d’arbitraire et de tyrannie. Ceux qu’on leur adjoignit, ceux qui leur succédèrent, moins féroces, eurent même mépris pour la loi et la liberté. L’orgueil, la défiance étaient dans les murs des Tuileries, même dans l’air : on respirait Robespierre et Saint-Just.
Ce fut pour l’Assemblée comme une délivrance d’ôter de devant elle l’épouvantail bouffi de la Terreur, David, mouchard de Robespierre, son violent homme de police, ivre de colère et de sang. Il eût péri, sans son talent. Mais l’Assemblée elle-même gardait un esprit de police. Elle avait peur de tout, craignait les Jacobins, craignait Paris, dont les justes griefs avaient pris pour organe l’Évêché, club de Babeuf.
CHAPITRE VI
LE GRAND CLUB DE BABEUF RÉCLAME POUR LES DROITS DE PARIS.
L’Assemblée avait proclamé le 10 thermidor « que Paris avait bien mérité de la Patrie. »
Et le même jour ses Comités s’étaient chargés de fabriquer une Commune de Paris. Nomination provisoire qui devint définitive.
Ainsi le jour où l’on avait guillotiné le tyran, on l’imitait, on maintenait sa défiance sauvage à l’égard de la grande ville qui a fait la révolution.
Paris avait un droit énorme. Était-ce une simple ville ? Qui ne sait que les Parisiens la plupart sont de la province, sont une France. Clootz va plus loin ; il dit : « Paris est une Assemblée constituante. » — Aux grands jours (14 juillet, 10 août), il lui reconnaît la papauté du bon sens, et le proclame « le Vatican de la raison. »
Babeuf nous a fait connaître le prétexte qu’on donna dès 93 au premier coup sur la Commune, quand on lui emprisonna son bureau des subsistances, quand on tua même le chef d’une commission d’enquête que Babeuf avait fait élire par toutes les sections. Les Comités, les Jacobins, reprirent contre la Commune précisément le langage qu’avaient tenus les Girondins : que Paris n’était qu’une ville, devait se subordonner à la France, etc., etc.
Pendant quatorze mois, d’abord à cause du grand danger, puis après le danger, sans cause, l’élection cessa partout. Qui la remplaça ? Simplement l’initiation Jacobine, le choix des purs par les purs.
Ce qui est à remarquer, c’est que dans les autres villes, on conserva quelques formes. A Paris, nul ménagement. L’autorité directement nomma les 48 petits comités révolutionnaires, et, comme je l’ai dit plus haut, toute vraie magistrature cessa ; ces employés salariés, sans responsabilité, accusèrent et arrêtèrent.
L’étroite église jacobine, à force d’épurations, devenue si peu nombreuse, gouvernait contre le nombre, occupait toutes les places. De quel droit ? Sa pureté civique, son attachement aux principes. Robespierre, ayant dans la main cette église, eût dû s’attacher à lui garder ce caractère, à ne pas exiger d’elle les brusques revirements qui feraient tomber son masque hautain d’immutabilité. Mais, dans sa stratégie, il fut en certains moments si emporté, si furieux, qu’il oublia cet intérêt, brusqua, foula, viola la pudeur de sa propre église, exigea qu’elle se dédît, se déjugeât, se démentît, variât du matin au soir. On la vit, dans la grande affaire du culte de la Raison, on la vit pour ses présidents Clootz, Fouché, tourner tout à coup du Sud au Nord, du Nord au Sud. On vit que la Société, si terrible au nom des principes, avait au-dessus des principes une idolâtrie, un homme.
Les Jacobins, si flottants, pouvaient-ils à jamais suspendre à leur profit l’élection, ôter à Paris son droit, faire de Paris un grand suspect, qui, s’il ne restait lié, pourrait trahir, perdre tout ?
La thèse des Jacobins, soutenue encore aujourd’hui par les historiens robespierristes, repose sur un certain nombre de calomnies fort diverses et même contradictoires. « Que Paris était royaliste ; que Paris était Hébertiste ; que Paris était Babouviste, c’est-à-dire tout disposé à violer la propriété. »
Paris n’était point Hébertiste. Il avait fort applaudi à la mort du Père Duchesne.
Paris ne pensait nullement à vouloir des lois agraires. Les distributions des terres vacantes, que Chaumette, Momoro, Babeuf, promettent en 93 pour calmer un peuple affamé, n’étaient point une atteinte portée à la propriété.
Le seul nom de royaliste semblait la plus grande injure. L’Assemblée fit des royalistes par ses tergiversations. Elle fit croire qu’on n’aurait jamais de repos en république. Mais il y fallut du temps. Les vrais royalistes (en août, septembre, octobre), étaient encore émigrés. Ceux qu’on prend alors pour eux, c’est la jeunesse girondine du commerce et de l’industrie, fort bruyante, et ennemie surtout de la réquisition. Personne, à ces premiers moments, ne revenait au royalisme. C’était comme une idée lointaine, enfoncée dans le passé. Babeuf l’assure. La république qui avait repoussé l’Europe en 93, et qui l’envahit à la fin de 94, était encore en thermidor l’idéal de la nation. On aurait cru s’avilir en renonçant à l’espoir que la France gouvernerait la France, ferait elle-même sa loi.
Babeuf, antijacobin, mais qui tarde peu à juger aussi les thermidoriens avec grande sévérité, me semble à ce moment la vraie voix de Paris, du grand Paris de Chaumette, la résurrection légitime de ce qui fut le plus pur dans notre Commune de 93.
Il repousse l’injure de ceux qui le disent hébertiste (no 3, 22 fructidor).
Il n’est nullement ennemi de la propriété. Babeuf (au no 4), loue et félicite ceux qui en défendent les droits.
Même en janvier 95, lorsque la persécution l’a exaspéré, il ne demande encore (no 29) que ce qui a été voté ou promis par l’Assemblée elle-même : des lois contre l’accaparement, des secours aux vieillards et aux infirmes, pour tous l’éducation et des moyens de travail ; des terres enfin pour retraite aux défenseurs de la patrie.
On n’accabla le journal, Babeuf, et le club de l’Évêché, qu’en employant la calomnie, en évoquant l’épouvantail de la loi agraire, en les flétrissant du nom d’exagérés, de furieux, tandis qu’au contraire, Babeuf ne prêche dans son journal qu’indulgence, même pour ses plus grands ennemis (v. le no 19), et que, dans sa Vie de Carrier, il n’invoque que les indulgents, Phelippeaux, Desmoulins, Danton.
Il y a dans ce journal des choses très belles, d’un grand sens, et qui montrent que ce pauvre Gracchus Babeuf (avant d’être ensauvagé par l’excès des maux, des jeûnes, les prisons, etc.,) eut, non seulement un cœur admirable, mais un ferme, un pénétrant esprit. Je vois au no 2 l’observation la plus juste sur la langue révolutionnaire, la barbarie d’un jargon obscur et néologique, la confusion terrible qu’il met dans la tête du peuple : « Nous avons rétrogradé, dit-il. Réapprendre la liberté c’est plus difficile qu’apprendre. »
J’ai demandé bien souvent aux gens qui avaient vu ce temps : « Que pensait-on ? que voulait-on au mois d’août 94, après cette secousse immense ? — Vivre, me répondaient-ils.
« Et quoi encore ? — Vivre.
« Et qu’entendez-vous par là ? — Se promener au soleil sur les quais, les boulevards, respirer, regarder le ciel, les Tuileries un peu jaunissantes, se tâter et se sentir la tête sur les épaules, se dire : « Mais je vis encore ! »
On arrivait à la place de la Concorde. On admirait les loisirs de la guillotine. Depuis l’exécution de la prétendue Commune, elle était destituée, commençait un long chômage. Qu’allait devenir Sanson ? On en fit une gravure où l’on voyait l’infortuné, qui, désolé de ne rien faire, se guillotinait lui-même.
« Il était temps, disait-on. Personne n’eût survécu. » David avait dit : « Vingt à peine resteront sur la Montagne. » Vadier trouvait que c’était trop. Il ne trouvait que quatre hommes qui fussent encore dignes de vivre.
Quel fut l’effet immédiat de ce changement subit ? Robert Lindet le dit très bien dans son rapport du 20 septembre :
« Chacun se concentre dans sa famille, et calcule ses ressources. » Fort peu de passions politiques dans la grande majorité ; le royalisme est très timide d’abord ; le jacobinisme malade, menaçant à force de peur. Ces deux minorités minimes tirent une force relative de l’inertie générale des masses.
Un peu de société se refit. On se remit à dîner en ville, chez les plus proches parents : maigre dîner, de bouilli, de quelque poulet étique. Il n’y avait guère à la halle. La moisson n’était pas rentrée. Le pain n’était pas abondant. Chaque convive (me dit mon père) avait la discrétion d’arriver la poche garnie de son petit morceau de pain. On jasait, mais la parole n’était pas revenue encore tout à fait. D’août en novembre, quelque chose restait d’inquiet ; les femmes tremblaient toujours, ne pouvaient se rassurer. Paris reprenait la vie, mais plus lentement qu’on n’a dit. Comme, depuis quinze mois au moins, on n’avait rien acheté (rien, ce qui s’appelle rien), bien des choses étaient usées. Le commerce allait reprendre forcément. La difficulté, c’est qu’on n’avait pas le sou. Les dames se raccommodaient, et pour laver la robe unique, il fallait rester en chemise.
Ce réveil de Paris, sortant comme de sa fosse profonde, semble une vraie exhumation, faible, lente, à petit bruit, quand on a gardé (comme moi) dans l’oreille, le bruit des grandes journées, 92, 93, le tonnerre de la voix du peuple.
L’année 94 est terrible de silence jusqu’au 9 thermidor. On entend voler une mouche. Quand les voix se réveillent, quand les paroles gelées au vent de la Terreur dégèlent brusquement, retentissent, cette Assemblée, si nerveuse, tressaille… Ce bruit inusité, cette réclamation de droits, ces demandes d’élections, tout lui paraît insupportable. Au lendemain de la tyrannie, elle ne redemande pas sans doute la tyrannie, mais elle arme ses comités du même arbitraire.
« Quoi ! dit Babeuf (no 2), déjà un procès de presse au bout d’un mois ! La liberté naît à peine, n’est qu’un embryon… » C’est que 94 ne peut plus, ne veut plus entendre la voix de 92, la voix de 93. L’ombre du vrai peuple fait peur.
Babeuf demeurait au centre de la rue Saint-Honoré, section de Muséum. Cette section, sous son influence, décida (30 thermidor), qu’elle se porterait à la Convention, et y ferait le serment « de ne plus reconnaître que les Droits de l’homme », c’est-à-dire comme l’expliqua l’arrêté de la section, que rien n’empêcherait le peuple, autorité constituante, de s’assembler et d’élire ; que Paris ne pouvait rester sans magistrats élus par lui ; que le 9 thermidor devait faire trembler ceux qui proposeraient des lois sanguinaires, ceux qui usurperaient le droit d’élection ; que si, dans la Convention, il y avait des gens qui méconnussent ces principes, on l’aiderait à les terrasser.
Cette adresse menaçante de la rue Saint-Honoré fut reprise par le grand club, mêlée des 48 sections, et qui (dit Babeuf) exprimait au nom de Paris le sentiment de Lyon, de Nantes et de toutes les villes. Le club fit sa pétition, mais on retarda ce coup, et la pétition ne fut présentée à l’Assemblée que huit jours après, lorsque les thermidoriens affermis purent mettre durement à la porte les amis de Babeuf et la pétition de Paris.
CHAPITRE VII
LA RÉSURRECTION DE DANTON.
Août 94.
L’assemblée n’était nullement maîtresse d’elle-même. Elle sentait derrière elle une réaction immense. Après l’horrible tension, le ressort en sens inverse tout simplement se détendait. Il est ridicule d’y chercher des explications mesquines, celles des robespierristes : « C’est Tallien, la Cabarrus, etc., etc., qui faisaient la réaction. » Cherchez moins les petites causes, quand vous en voyez d’énormes, un fait plus gros que les montagnes. Quel ! L’explosion de la vie après le règne de la mort, la revanche de la nature après cette compression monstrueuse et dénaturée. Cela revint par l’orgie et par la fureur des sens, je le sais bien. Mais avant, le cœur eut son explosion dans un cri de douleur.
Ce qu’il y avait eu d’atroce en mai, juin, juillet, c’est qu’en un si terrible deuil, on ne pouvait pleurer. On les voyait toujours là, ces grandes victimes. Les morts ne rentrent pas en terre, tant qu’ils n’ont pas eu leurs larmes. L’héroïque 93 qui avait sauvé la France, venait d’être guillotiné, la Montagne avec Danton, la Commune avec Chaumette. Ces gens-là ne s’en allaient pas, ne se tenaient pas pour morts. Aux quartiers les plus misérables, au noir centre de Paris, la nuit, errait encore Chaumette, l’apôtre, le consolateur, le prédicateur des pauvres. Aux Cordeliers et dans tout cet ardent foyer (près l’École de médecine), que d’échos ! Quelle vie brûlante ! et en un moment éteinte !
Le plus sombre était l’Assemblée. Quel veuvage !… Existait-il, dans la Droite même ou le Centre, quelqu’un qui ne pleurât ces cœurs chaleureux, sincères, l’infortuné Phelippeaux qui nous révéla la Vendée, le bon et généreux Bazire. A chaque instant, en disant floréal ou thermidor (ces noms de mois si bien trouvés), le deuil revenait du brillant, du charmant Fabre d’Églantine. Mais Camille Desmoulins, mais sa touchante Lucile, mais le bon Anacharsis, si amoureux de la France !… on n’osait les nommer même. On n’eût pu se contenir. L’orage intérieur eût crevé. Le plus dur au souvenir eût étouffé de sanglots.
Il fallait bien prendre garde de trop voir sur la Montagne certaine place, un vide énorme… Un vide ? Aux heures mal éclairées de cette grande salle obscure, quelque chose de redoutable y apparaissait toujours. Malgré soi on y tournait, on y reportait le regard. De là que de fois la foudre, les éclairs étaient partis ! Et de là aussi pourtant combien d’idées généreuses, « le Comité de la Clémence », et l’universel banquet où tous les partis, la France et le monde se seraient assis… Danton était resté là dans sa majesté funèbre. En l’Assemblée si éteinte, le plus vivant était ce mort. Sa chaleur était entière dans le groupe torturé qui avait siégé près de lui, qui l’exprimait malgré soi par des mouvements convulsifs, des gestes démoniaques, parfois le regard des furies. La vue de ces possédés séchait, maigrissait Robespierre. Il languissait de voir Danton si vivant, indestructible ; se consumait sur le problème de le guillotiner deux fois, et de lui-même fût mort de ne pas le faire mourir.
Un muet tira de son cœur, d’un effort désespéré, ce cri qui trancha la cause, fit le 9 thermidor : « Le sang de Danton l’étouffe. » De tous côtés, on dit : « Ah !… » Enfin, on avait respiré.
Mais aussi on était lancé sur la pente la plus glissante. Où s’arrêter ? Ce Robespierre s’était tellement mêlé au fond de la Révolution, par le mal et par le bien, par l’idée, par la police, l’âcre virus pénétrant, qu’arrachant l’un on avait peine à ne pas arracher l’autre. Ceux qui avaient aidé le plus à détrôner le tyran se trouvaient dans les derniers actes qui l’ont perdu à jamais. Pour achever Robespierre, l’extirper, le fer devait passer à travers le cœur de ceux qui l’avaient renversé.
Que penser de la sortie précipitée des prisons, de ce mouvement aveugle qui jetait dans la liberté tant d’hommes de tous les partis ?
L’Assemblée fut très flottante ; un jour elle suivait son cœur, un autre la politique, l’intérêt de la patrie. Elle vota un matin que désormais « on imprimerait les noms des prisonniers élargis. » Le soir, un maladroit dit : « Il faut remettre en prison ceux qu’on a élargis à tort. » Horreur, les thermidoriens, Merlin, Legendre, Tallien s’indignent : « Eh bien ! imprimons aussi les noms des emprisonneurs ! » La Convention qui venait de regretter sa pitié, se trouva indulgente, se repentit du repentir. « On n’imprimera aucun nom. » Ainsi, dans un discret silence, vont se vider les prisons ; tous, coupables ou non, n’importe, les prisonniers sortent tous.
Les Jacobins réclament en vain. En vain (19 août). Louchet, homme inconnu, qui demanda l’arrestation de Robespierre, veut le maintien de la Terreur, veut que les prisonniers rentrent. Renvoyé aux Comités, à l’oubli et au néant.
« C’est que l’Assemblée était sournoisement royaliste, nous disent les Jacobins. Les masses du centre, de la droite, qui généralement se taisaient, laissaient parler les Dantonistes, savaient bien ce qu’elles voulaient : une restauration de la royauté. »
Pour appuyer cela, ils montrent que tel et tel membre bientôt est devenu royaliste, impérialiste. Mais cela ne prouve rien. C’est spécieux, mais très faux. On ne voyait pas si loin.
Les royalistes eurent besoin de cinq mois pour s’éveiller. Ils étaient engourdis, évanouis de terreur. Leurs agences maladroites (les Brothier, etc.) sont encore dans des cachettes, des caves ou greniers, des armoires, sans oser montrer le nez.
Ceux qui n’ont pas en eux-mêmes le sens intérieur de la France, qui connaissent peu ce pays, où tout se fait par des coups d’électricité rapide, croiront, diront pesamment que tel était royaliste en juillet, parce qu’il le sera en décembre, ou plus tard en 95. Ceux-là voudront nous faire croire que nombre de gens, que la majorité de la Convention était hypocrite. Selon moi, tous étaient sincères, mais changeants.
Quels étaient dans l’Assemblée les hommes de Thermidor ? Évidemment ceux d’abord qui vivaient par la mort de Robespierre, les soixante députés qui au dernier mois n’osaient plus coucher dans leur lit, qui étaient sous le couteau. Beaucoup ne marchaient plus qu’armés, et très ostensiblement, un peu ridiculement. Lecointre avait des poignards et des pistolets plein ses poches. Homme intrépide du reste qui avait bravé en face Robespierre plus d’une fois, qui, sans se cacher beaucoup, avait proposé à plusieurs de tuer le tyran. D’autres, par des interruptions hardies (comme Merlin, Ruamps, Bentabole, etc.), avaient lancé à Robespierre l’indignation de l’Assemblée ; mots terribles ! autant de pierres qui l’allaient frapper au front. L’honneur du grand coup pourtant ne fut pas à ces intrépides. Ce coup, au 9 thermidor, ce fut de faire taire Saint-Just, d’arrêter aux premières lignes le discours dont l’opération (comme celle de la torpille) allait engourdir encore l’Assemblée, où chacun se serait dit : « Ce n’est pas aujourd’hui mon tour. » L’habile arracheur de dents eût prouvé à ceux qui déjà se laissèrent arracher Danton, que l’arrachement de cinq ou six dantonistes n’eût pas fait beaucoup de mal. Saint-Just, revenant de Fleurus (où les sept immortels de Sambre-et-Meuse lui arrangèrent la victoire), Saint-Just sous ce laurier sanglant avait un peu du prestige du Corse après Marengo. Mais combien la Convention valait mieux que l’Assemblée de ces temps-là ? combien l’idée républicaine, même au centre, même à la droite, était vivante encore ! Il suffit d’un homme de peu, de Tallien, pour que Saint-Just, accroché après deux phrases, ne pût dire un mot de plus, manquât son 18 Brumaire, et fût avec Robespierre écrasé, mis hors la loi.
Tallien ne fut jamais qu’un masque, un acteur, et le plus faux, mais d’autant plus retentissant qu’il était parfaitement vide. Le faux était sa nature à ce point qu’il n’eut nul besoin d’une hypocrisie calculée. C’était un clerc de procureur qui devint prote d’un journal, journaliste et aboyeur à la suite de Marat. Sa jolie tête, sa figure douce contrastait avec sa furie sanguine. Il s’injectait à volonté de cette ivresse et parvenait à devenir demi-fou. Il excellait dans la colère, avec des accès si bien joués de sensibilité qu’il y était trompé lui-même et alors se croyait bon.
Babeuf l’appelle le Prince. Et, en effet, il avait de nature ce qu’on n’a guère que dans les cours, par l’éducation des princes. Tous les vices, ailleurs séparés, s’arrangent dans ces âmes-là. Le diable y tient sa cour plénière. La férocité n’y exclut nullement certaine bonté. Dans sa royauté de Bordeaux, ce sensible guillotineur apparut un Henri IV doublé de Caligula.
La facilité qu’il eut là de saigner des négociants, l’accoutuma à l’argent, et il commença à croire que l’argent vaut mieux que le sang. Viveur, vraie fille de joie, il fut fêté par les partis, par l’Espagne ; on jugea bien qu’il ne serait pas cruel à des offres raisonnables. La Bayonnaise Cabarrus (fille d’un ministre d’Espagne), qu’il délivra à Bordeaux, l’attendrit par sa beauté. Par les ducats espagnols, déjà espérés, flairés ? J’en doute. Il ne se vendit, je crois, qu’après Thermidor.
Au grand jour, l’excès de la peur le fit brave, plus brave que tous. Dérision de la destinée !
Ce fut le pire peut-être qui prit l’initiative, qui dit le mot de la Parque, qui tua Robespierre et Saint-Just.
A voir cette scène de haut, ces deux pâles représentaient la mort. Tallien, dans l’emportement rouge, brutal, de l’ivresse, du sang, et du désespoir, représenta pourtant la vie.
Tous voulaient vivre. C’était là le fond. La France, contre les Jacobins, voulut vivre : voilà Thermidor.
En ce sens, tous dans l’Assemblée, et tous dans la France même, à ce jour, furent Thermidoriens[8].
[8] Michelet se rencontre, ici, avec Bonaparte qui disait : « Après la Terreur, on était content de tout ce qui laissait vivre. » (Mémoires de madame de Rémusat, t. I, page 269.)
Ce mot désigne bien moins un parti qu’un tempérament. C’étaient les hommes sanguins, colères de la colère rouge. Beaucoup étaient des viveurs, vaillants, brillants, généreux, comme Merlin de Thionville. Plusieurs étaient des emportés, des étourdis, comme Fréron, dont je parlerai plus loin, comme le boucher Legendre, toujours dans l’orage du sang ; un jour ivre de colère, et l’autre jour furieux de pitié ; vrai grotesque ; un bœuf aveugle que, dit-on, la rusée Contat, poussait, soufflait chaque matin. Il y avait des âmes troubles, violentes, en qui Robespierre était toujours présent, vivant, par la haine qu’ils avaient pour lui (Thuriot, Bourdon de l’Oise). Presque tous étaient de vrais, de solides républicains. Legendre déplora ses fautes, ses violences, mourut de regret (1797). Le thermidorien Bentabole, aveugle dans la réaction, accusé de s’être enrichi, d’avoir épousé une femme riche, meurt pauvre en 98.
Mais la forte pierre de touche, c’est Fructidor, c’est Brumaire. Quels sont ceux qui, en Fructidor, cèdent à l’entraînement royaliste ? Quels sont ceux qui, en Brumaire, s’arrangent avec Bonaparte ?
Rewbell, fort thermidorien en 94, n’en fera pas moins Fructidor avec la Réveillère-Lépeaux, modéré et girondin, pour sauver la République. Dubois-Crancé, thermidorien emporté, n’en est pas moins un républicain très sûr, violent contre les émigrés, ferme, admirable en Brumaire, admirable contre Bonaparte.
Il faut aussi bien distinguer les hommes, et voir jusqu’où chaque homme ira dans la réaction et où il s’arrêtera. Thuriot de très bonne heure s’éveille et s’arrête, Lecointre plus tard ; plus tard Louvet, plus tard Legendre. La colère et la pitié les ont aveuglés d’abord. Puis ils voient qu’ils ne peuvent être humains, venger l’humanité, qu’en blessant l’humanité, en provoquant la vengeance, en frappant la Patrie leur mère. Ils reculent, se rapprochent même de leurs ennemis Jacobins. C’est ce qui arrive à Babeuf, d’abord contraire aux Jacobins, puis coalisé avec eux. Il faut dater exactement, tenir compte des époques, ne pas brouiller, confondre tout, comme font les robespierristes ; ne pas les guillotiner, dans l’histoire, pêle-mêle, par grandes fournées.
Une chose ulcérait l’Assemblée. Elle avait subi Robespierre. Mais était-ce par lâcheté ? ou par la fatalité qu’imposaient les événements ? Elle n’en savait rien elle-même. Elle doutait, et par moment ne pouvait se pardonner. Tant d’hommes qui, aux armées et devant les factions, s’étaient moqués de la mort, gardaient un grand étonnement de cette paralysie qui, sur les bancs de l’Assemblée, les avait immobilisés, une colère très légitime, la haine des gens (médiocres) qui les avaient gouvernés.
Lecointre, homme de cœur, chaleureux, honnête, intrépide, mais, entre tous, maladroit, exprima la pensée de tous, la douleur de l’Assemblée, dans une accusation immense qui semblait faire le procès à toute la Révolution.
Il accuse (avec David, le valet de Robespierre, avec Barère le parleur) des hommes qui furent les ennemis capitaux de Robespierre : Billaud, Vadier, Vouland, Amar, hommes atroces qui le perdirent à force de le seconder.
Lecointre enfin, cet imbécile, accusait Collot-d’Herbois.
Mais c’était Collot justement qui, d’un mot, disons d’un glaive, avait à jamais séparé la Terreur et la Terreur, l’une barbarement vengeresse (celle de Collot, Fréron, Carrier, etc.), et l’autre horriblement perfide, qui a inventé des crimes à mesure pour les punir. Collot dit à Robespierre le mot qui reste à l’histoire, et qui se retrouvera le jour du Jugement dernier : « Qu’est-ce qui nous restera, si vous démoralisez l’échafaud ? »
Il y a eu les bourreaux, il y a eu les assassins. Il faut bien les distinguer.
Lorsque Lyon prend pour général le royaliste Précy, quand Toulon se livre aux Anglais, quand la Vendée les appelle, va les recevoir à Granville, ceux qui tirèrent de ces crimes d’effroyables représailles n’eurent pas le moindre remords. Cruels bourreaux ! furieux ! qui ont fait haïr la France, ont navré l’humanité. Furent-ils des scélérats ? Non.
Que le monde crie contre eux. Ce n’est pas à la république de punir l’amour féroce, éperdu, qu’ils eurent pour elle. Collot ne se reprochait rien. Il pouvait être accusé par les royalistes sans doute, non par les républicains.
L’exécrable mécanique était inconnue à ces hommes de 93. Elle joue en 94. La guillotine elle-même (j’appelle ainsi Fouquier-Tinville) ne vit cela qu’avec horreur. Il proteste en germinal, il proteste en prairial contre cette horrible roue où on le mit (comme un chien dans un tournebroche), pour la faire rouler.
Quelle part revenait à chacun dans cet enroulement de terreurs ? Quels étaient les vrais moteurs ? et les simples instruments ?
Herman, le juge de Danton, l’administrateur des prisons, Herman (d’Arras), l’ex-collègue de Robespierre à Arras, faisait faire par Lanne (d’Arras), dans les prisons, les listes noires de la mort. Les moutons (mouchards), payés, donnaient à Lanne les noms de prétendus conspirateurs. Ces listes devaient être signées par l’un ou l’autre Comité. On les portait aux Tuileries. — Qui trouvait-on ? Peu importe, parfois les moins terroristes. Osera-t-on dire qu’ils pouvaient s’abstenir, ne pas signer ? Ils avaient terreur l’un de l’autre. Ils étaient sous l’œil de David ou tel autre espion intérieur, donc sous l’œil de Robespierre, « qui ne se mêlait de rien ». — Le soir, l’accusateur Fouquier prenait aux Tuileries les listes. Osera-t-on dire qu’il pouvait s’abstenir, ne pas accuser d’après ces listes toutes faites ? Il était au tribunal sous l’œil de Coffinhal, de Dumas, l’œil de Robespierre. Tous les deux étaient chaque soir aux deux côtés de Robespierre, parfaitement informé, « mais ne se mêlant de rien. »
La roue tournait fatalement d’Herman à Dumas, c’est-à-dire de Robespierre à Robespierre.
Si l’on veut après Thermidor faire une justice sérieuse, il est évident qu’on doit frapper les moteurs, et non point les rouages intermédiaires.
Quatre membres des Comités, Billaud, Vadier, Amar, Vouland, avaient un crime personnel. Ils entrèrent horriblement dans le rôle qu’on leur imposait, eurent part à la mort de Danton. La méritaient-ils eux-mêmes, ces instruments trop zélés ? Je n’ose le décider. Leur sort était trop lié à l’ensemble des Comités, au grand parti Jacobin, qui, malgré ses torts réels, était, sous plus d’un rapport, une défense pour la république.
Les plus excellents citoyens en jugèrent ainsi, intervinrent pour ces odieux tyrans. Ils étouffèrent leurs souvenirs, réprimèrent, brisèrent leur cœur. C’est un spectacle très grand.
L’ennemi de Robespierre, peu ami des Jacobins, Cambon, dit qu’on ne pouvait toucher à ces accusés (coupables ou non), qu’en touchant à l’Assemblée elle-même.
Les montagnards héroïques qui revenaient des armées, qui avaient fait la victoire, qui avaient félicité l’Assemblée pour Thermidor, parlèrent par la voix de Goujon. Cet admirable jeune homme, la pureté même, dit que son cœur était navré, que des traîtres avaient mis en avant un homme aveugle pour tuer la liberté, tuer l’Assemblée elle-même. (Et il ajouta ce soupir sorti du plus profond du cœur) : Comme si nous ne gémissions pas assez d’avoir été troublés, trompés !…
Thuriot fit décider : « Que l’Assemblée indignée passait à l’ordre du jour. »
Tallien ayant réclamé deux jours après, tout le monde l’attaqua, disant que Lecointre n’avait parlé que d’après lui. Cambon fit déclarer « que l’accusation était calomnieuse ». Ce qui fut voté avec des applaudissements unanimes et violents (30 août, 13 fructidor).
L’Assemblée entière était, quoi qu’on ait dit, républicaine, se croyait telle sincèrement. Nous verrons comment la foi faiblit en beaucoup de ses membres. Nous sommes encore au 30 août.
Un événement fortuit, l’explosion meurtrière de la poudrière de Grenelle, fut imputé aux royalistes, aux prisonniers élargis, aux imprudents libérateurs, à Tallien. Il crut apaiser le bruit en se retirant du Comité de salut public, où il venait d’entrer. Mais cela n’eût pas suffit. On assure que la Cabarrus, son Égérie de vingt ans, qui l’avait inspiré déjà la veille du 9 thermidor, lui dit qu’il était perdu s’il ne perdait les Jacobins, et que, pour y parvenir il ferait bien de se tuer, de s’assassiner quelque peu en les accusant du crime. Ce qui est sûr, c’est que, passant la nuit dans une rue déserte, il reçut un coup de pistolet très probablement de sa main. Ses amis eurent beau crier, accuser les Jacobins. On s’obstina à en rire ; et il en fut pour ses frais, une écorchure bientôt guérie.