HISTOIRE
DU
XIXE SIÈCLE

PAR
J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION REVUE ET ANNOTÉE

III
JUSQU’A WATERLOO

PARIS
C. MARPON ET E. FLAMMARION, ÉDITEURS
1 A 7, GALERIES DE L’ODÉON ET RUE ROTROU, 4

1880
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

PARIS. — IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.

L’âge me presse. Et aussi le déclin du siècle, si rapide depuis vingt ans, qu’on dirait qu’il se précipite.

En regardant l’Europe, je vois, ici et là, quelques exceptions éclatantes. Car l’aplatissement commun semble avoir rehaussé de grands courages, qui font d’autant mieux ressortir la plaine et le désert à l’entour.


Ce troisième volume donne le monde, surtout la France et Bonaparte, de 1800 à 1815, c’est-à-dire aux années sanglantes qui énervèrent le siècle dès l’origine, qui commencèrent des haines séculaires, et firent que la France, entraînée à des entreprises qu’en majorité elle repoussait, devint l’objet d’une défiance générale.

J’eus le malheur de naître et de grandir à cette époque funeste, et je puis dire que la France ne fut jamais dupe qu’à moitié de Bonaparte. Tous, en suivant des yeux le grand prestidigitateur dans les nuages où il se balançait, disaient toujours : « Cela finira mal. » — Même la grande armée le disait, en le suivant par honneur militaire.

La France, qui sous lui paraissait annulée d’esprit, existait pourtant en dessous. Et dès qu’il disparut (même sous le sot gouvernement qui suivit), elle se révéla avec une fécondité et un éclat inconcevables dans l’industrie, dans l’art, dans la littérature[1].

[1] Ce livre a été fait en partie de mes souvenirs. Mais je puis dire que le monde y a contribué, par l’obligeance de mes amis, depuis l’Angleterre jusqu’à la Russie. Que de remercîments je dois à MM. les bibliothécaires de Paris, Lausanne, Genève, Toulon, et spécialement à une bibliothèque trop peu connue, la Bibliothèque polonaise de Paris (île Saint-Louis, quai d’Orléans 6), dirigée par un grand artiste, M. Zaleski, auteur du bel Atlas des steppes tartares, où lui-même a vécu.

PRÉFACE
COUP D’ŒIL SUR L’ENSEMBLE DE CE SIÈCLE ET SON DÉCLIN RAPIDE.

Dès 1800, au berceau même du siècle, je veux prévoir ses âges, et même sa vieillesse, son déclin si visible aujourd’hui.

Ce siècle de grand travail et de notable invention eût mérité de se soutenir davantage. Pour moi, né avec lui, j’ai d’autant plus regret de le voir languir avant le temps.

Il ne s’agit pas seulement de la France, un moment abîmée par la chute si méritée du césarisme. Il s’agit du monde même, des peuples les plus prospères et triomphants.

L’Amérique, par exemple, sur laquelle nous placions nos vœux, et qui récemment s’est tirée si vite d’une si effroyable tempête, chaque année avec joie reçoit l’alluvion et le déluge immense des classes inférieures de l’Europe, qui sans cesse abaissent son niveau, et la ravalent comme race.

L’Allemagne a eu une grande joie d’orgueil, bien naturelle, croyant avoir conquis son unité. Mais cela à une condition très dure, celle de se resserrer dans la constriction prussienne qui exclut tout ce qui fut expansif, libre et grand dans la nature allemande.

La Russie, par le travail d’une profonde transformation, subit les conditions fâcheuses d’un état provisoire qui, en histoire naturelle, accompagne les grandes métamorphoses, même les plus bienfaisantes au total.

L’Angleterre, à tous ceux qui s’informent d’elle, montre le chiffre de sa richesse qui augmente, mais sans la rajeunir.

Épuisée pour sa population des campagnes qui est le nerf de chaque peuple, elle voudra sans doute, dans sa grande sagesse pratique, la garantie solide d’une fédération générale d’Occident, c’est-à-dire du monde du travail contre un monde de guerre et de rapacité.


Au reste, ce déclin universel du siècle étonne peu quand on songe aux circonstances qui, dès sa naissance, semblaient lui présager peu de solidité.

Avez-vous quelquefois, en pleine nuit, sur un chemin de fer, aperçu de loin un convoi rapide qui vient à vous ? Ses deux gros yeux cyclopéens, ses étincelles, jettent l’effroi.

C’est juste ce qu’on vit alors, en 1800.

L’un était la terrible grande armée de Napoléon qui ruina l’Europe, en laissant la France épuisée, desséchée.

Oui, s’écrient les humanitaires, mais heureusement, l’autre œil flamboyant fut celui de la machine de Watt et de la grande armée des ouvriers, instrument bienfaisant de paix, d’utilité pour tous.

Provisoirement, cet instrument de paix aide la guerre par des capitaux infinis, sert la tyrannie maritime. Il fournit des forces inépuisables pour les guerres de l’Europe et de l’Inde, d’où le choléra (1817), et mille maux.

De plus, ce règne des machines, admirable comme production de richesse, en revanche, attire et dévore les races, dépeuple les campagnes.


L’autre siècle, le XVIIIe siècle, n’était pas mieux né, dira-t-on. Il naît des guerres de Louis XIV et de la famine de 1709, comme celui-ci du maximum et des famines de la révolution.

Mais ceci n’explique pas la diversité de leur allure. Le nôtre est vacillant.

Comme en comparaison, le dix-huitième est vif, et franc marcheur, a le jarret nerveux !

Quand le dix-huitième donne la Régence, les Lettres persanes et Voltaire, son mouvement est simple, il monte vers la lumière, loin du ténébreux moyen âge. Même quand il s’étend, par Diderot et l’Encyclopédie, il suit encore sa voie. Et la scission apparente de Rousseau l’y mène par un autre chemin.

Tout peut se dire d’un mot : l’escalade vers la liberté.

Le XIXe siècle, riche et vaste, mais lourd, regarde vers la fatalité.

Nos pères, lestes marcheurs, pouvaient quelquefois passer dans la boue, mais n’en montaient pas moins, s’accrochant à tout, à leurs passions, même à leurs vices, et regardant toujours en haut.

Les nôtres, au contraire, que font-ils de leurs passions ? Pas grand chose. Ils regardent toujours sombrement en bas, vers des endroits obscurs, la matière, la basse avarice.


Le XIXe siècle, avant sa naissance, était double déjà et déchiré d’un combat extérieur contre l’Europe.

Le christianisme bâtard, copié de Rousseau, put guillotiner Danton et le parti de la Nature. La Nature, n’en resta pas moins le dieu du XIXe siècle, dans toutes ses écoles et dans l’immensité du peuple.

Par opposition, les rois s’attachèrent tous à la thèse contraire, au christianisme bâtard (avec la double incarnation, et divine et royale). C’est la thèse que suivent généralement tous ceux qui ont besoin d’absurdité.

Ainsi ce siècle fut métis, traînant par derrière cette grosse queue inepte, cette bestiale armée qui marche à quatre pattes.


Les écoles qui, à divers points de vue, parlaient le plus de la Nature, comme les Naturalistes d’Allemagne, et ici nos Socialistes, oubliaient trop qu’en la Nature, le plus haut c’est la liberté.

Fils ingrats, ils se vantaient de s’éloigner par écart absolu de leur père héroïque, le XVIIIe siècle.

Bonaparte était mort. Et du siècle de fer était né le siècle d’argent, par les emprunts, qu’on fit pour les armées, même en pleine paix, et pour toute chose. Un juif intelligent, Olinde Rodrigues, au nom de Saint-Simon, écrivit l’évangile de cette nouvelle religion.

Les juifs, qui jusque-là étaient en république, se constituèrent en double royauté. Les juifs allemands, plus tard ceux du midi, créèrent deux réservoirs où se versaient les capitaux.

Tandis que les premiers faisaient les fonds pour les armées de la Sainte-Alliance, les autres se donnèrent au second Bonaparte. Donc la thèse de paix et d’industrie tourna promptement au service des gouvernements militaires.

Fourier, plus net que le saint-simonisme, aurait-il plus de chances ? Il arrivait, avec ses vues ingénieuses sur la vie collective, le phalanstère, etc., au moment où les armées et les manufactures avaient donné l’horreur de la vie commune.

On s’éloigna, sans même s’informer s’il y avait dans son grand pêle-mêle quelque chose d’utile. Son vaisseau, engravé, demeura dans le port.


Donc, la France ne put engendrer aucun système qui durât, tandis que ceux de l’Allemagne, finissant par Hegel, semblaient l’avoir tarie, stérilisée, comme pour la livrer à la Prusse.

Mais, si la France, au point de vue philosophique, se montra peu féconde, en revanche pendant trente années, elle brilla d’un grand éclat littéraire, par le lyrisme, le drame et le roman.

Après les grands ouvrages, en France, en Angleterre, ont primé les revues, et aujourd’hui les journaux seuls, rédigés avec une verve brillante et beaucoup d’industrie.

Tel est ce siècle changeant. Et c’est le fait, non pas de son caprice, mais d’une mobilité très naturelle, qui souvent lui ménage des renouvellements de surprise étonnante.

Qui nous eût dit que l’Angleterre, depuis Byron stérile, qui semblait confinée dans son roulis industriel, dans son formalisme anglican, s’éveillerait, d’abord par Lyell et Darwin, et tant de savants hardis émules de Lamarck et nos alliés naturels[2] ? Ce sont eux qui commencent à combler le détroit et à former la grande alliance occidentale, en attendant ce qu’on a appelé les futurs États-Unis de l’Europe.

[2] J’ajoute ces grands penseurs philosophiques et politiques, Stewart, Harrison, etc.

Dans tout le cours de mon Histoire de France, et dans les premiers volumes de mon XIXe siècle, j’ai suivi, selon mes forces, le principe que j’avais posé dès 1830 : que l’histoire doit montrer toujours la Nature à côté de l’Homme, marquer à chaque siècle, quels furent ses aliments, ses excitants, sa médecine.

En racontant Austerlitz, j’ai parlé de la maladie propre à la Grande-Armée, suite naturelle de la vie violente qui sans cesse passait de l’abondance à la disette.

Puis, à l’occasion du décret où Napoléon proscrivit le sucre, le café et tout ce qui relève l’esprit, quand l’humanité défaillante appelait le plus ce secours, j’ai parlé aussi de nos besoins nouveaux.

Mais j’ai trop peu insisté sur le régime alimentaire en général qui changea tant en notre siècle. L’histoire nous dit toujours comment on meurt, jamais comment on vit.

Cependant chaque peuple a un aliment spécial qui l’engendre jour par jour, si je puis dire, est son créateur quotidien.

Pour les Français, de tout temps, c’est le pain, la soupe.

Pour l’Anglais, surtout depuis 1760 et les découvertes de Backwell qui inventa de nouvelles races de bestiaux, l’aliment c’est surtout la viande.

Forcée au travail, aux voyages, l’Angleterre de plus en plus se donna à la viande et s’en fit une religion, pour ainsi dire. L’enfant nourri, jusqu’à douze ans, de viande, grandit énormément et prend tout l’éclat de la rose.

Cependant, au milieu de ce régime fortifiant, l’Angleterre se disait fatiguée, criait toujours : « du pain ! » jusqu’à ce que les lois de Robert Peel lui amenassent les céréales de France, Russie, Pologne, etc.

Chose singulière ! La France, après tant d’aventures mortelles, s’étant saignée de tant de sang, n’avait pas trop maigri, et elle offrait de nourrir l’Angleterre.

Celle-ci prétendait que la taille avait baissé en France. Chose possible après Bonaparte. Mais la race y restait plus forte que jamais. Le paysan, peu nourri, disait-on, y suffisait aux plus rudes travaux. On vit là, combien le blé est une nourriture substantielle, quoiqu’il ne donne pas comme la viande, l’énergie du moment. Ce blé, au fond, c’est du silex qui s’infiltre dans la plante en fleur et lui donne une consistance, une durée singulière d’alimentation.

La France, qu’on le sache bien, est nourrie de caillou. Ce régime lui donne par moments, l’étincelle, et dans les os une grande force de résistance.

Les Anglais, depuis quelque temps, ont pris judicieusement une alimentation mixte, et se sont relâchés du régime exclusif qu’ils suivaient depuis un siècle. Et en même temps, la France use maintenant d’une alimentation plus animale. Véritable progrès et pour l’une et pour l’autre. Progrès qui cependant n’empêche pas nos races (au moins dans les classes bourgeoises) de décliner visiblement.

Le pain, la viande suffiraient bien sans doute. Cependant, la vie violente que mène l’Europe, l’effort momentané et par accès, demandent aussi des secours instantanés qui semblent nous mettre au-dessus de nous-mêmes, nous donner une force miraculeuse, ce que le moyen âge, plus imaginatif, nommait la Présence réelle.

L’alcool donne ce dangereux secours, mêlé de trouble ; tout contraire au café qui éclaircit l’esprit. Donc le café est un bienfait, un auxiliaire pour la civilisation. Il fait penser. Le tabac fait rêver.

Le tabac, première léthargie des peuples fatigués. Après la Turquie, l’Espagne, la Flandre et l’Allemagne fumèrent. Puis, les nôtres en 1832 au siège d’Anvers, et les Anglais un peu après.

Un surcroît de vie morale, intellectuelle, diminuerait certainement ces tristes habitudes, que nos pères, moins solitaires, moins sombres, n’avaient pas connues.

La confession, le roman, l’alcool, grands corrupteurs du monde au XIXe siècle, accélèrent encore la pente du néant où nous semblons descendre.

Dans un petit livre qui parut en 45[3], j’ai dit qu’à part nos prêtres et nos détestables gouvernements, le mal était surtout en nous-mêmes, et dans la famille.

[3] Le Peuple.

Le mariage est très faible, léger en France, en Allemagne mou et débonnaire. En Angleterre, il est meilleur. Pourquoi ? Parce que la maison est fermée.

Mais ce qui en France est terrible autant que nos vices, c’est une de nos vertus, l’attachement excessif des parents pour les enfants.

Cela tient surtout à une cause trop oubliée. Depuis les départs cruels de la Réquisition, de la Conscription de Bonaparte, qui étaient funèbres, le cœur maternel a faibli, et une tradition de faiblesse persiste chez nous, que ne connaît pas l’Angleterre.

Ce fils ménagé, tant gâté, d’autant plus ne fait rien, tourne à rien.

Les lois de la Révolution, faites pour le grand combat contre l’Europe, donnaient tout l’avantage aux jeunes, à ceux qui combattaient.

Aujourd’hui les mêmes avantages restent à une jeunesse grasse et paresseuse, qui se moque des avis du père, et n’hérite pas moins.

De là, déclin rapide. A la génération, peu endormie encore, de la Restauration, ont succédé les ventrus de Louis-Philippe et les petits crevés de Louis Bonaparte.

Il faut des lois qui excitent l’homme jeune. Car, disent très bien les Américains, si la propriété excite et rend actif, l’hérédité, en revanche, rend paresseux, endort.


Au milieu de cette enquête, quelques personnes, trop confiantes dans ma lucidité, m’ont demandé : « Que pensez-vous de l’avenir ? Ce siècle se relèvera-t-il ? »

Grande question ! Ceux qui me l’adressent, sachant que ma vie fut consacrée à l’Histoire, et croyant que le passé contient l’avenir, me demandent si je ne vois pas quelques lueurs des jours meilleurs qui peut-être viendront.

Le temps nous amène toujours quelque élément nouveau. Je ne suis pas de ces pleureurs qui croient à chaque siècle que la fin du monde est venue.

Et quelle sera la terre assez nouvelle pour enfanter encore ? Serait-ce la création australe qu’élèvent chaque jour les coraux ? Serait-ce la grande Amérique, qui a l’air d’une seconde Europe, imitée plus que rajeunie ? La concentration des sciences, qui permet chaque jour d’entrevoir leurs rapports, mènera-t-elle à l’idée mère d’où viendra l’univers nouveau ? Il n’y paraît pas jusqu’ici.

L’Europe, dit-on, est bien vieille. Mais dans sa vieillesse apparente elle a plus de jeunesse que tout le reste de la terre. Son électricité vivante, qui la rend si mobile, lui permet chaque jour de se renouveler par l’esprit, et l’esprit, à son tour, donne des forces inouïes à la volonté.

Qu’une grande idée apparaisse, la volonté y tend et fait un monde.

Il n’y a pas d’autre mode de création.

Quelle idée a surgi ? C’est l’association des volontés, des âmes, qu’on nomme République.

Elle est née et renée trois fois en cent ans, et toujours par la France.

Pourquoi ? La France, oubliant vite, ne hait jamais, est toujours sympathique, quoi qu’il arrive. Elle ne reste pas, comme d’autres, aigrie, stérilisée par la haine. Au dernier siècle, elle haït si peu l’Angleterre, qu’elle l’imita, et fit une Angleterre nouvelle en Amérique. Au dix-neuvième siècle, loin de haïr l’Allemagne, elle fera mille vœux pour qu’elle soit une vraie Allemagne, grande et libre, républicaine[4].

[4] Dans une autre préface, j’essayerai de combler les lacunes de celle-ci, au point de vue scientifique, artistique et religieux.

Hyères, janvier 1874.

HISTOIRE
DU
XIXe SIÈCLE

LIVRE PREMIER
FRANCE. — ITALIE. — RUSSIE

CHAPITRE PREMIER
LE NOUVEAU GOUVERNEMENT. — PLUS DE LOIS ; DES HOMMES. — LE CHOIX DES FONCTIONNAIRES.

Le 18 brumaire eut l’effet d’une grande bataille qu’aurait gagnée la coalition. Jusque-là les Anglais étaient effrayés de la situation. Après leur capitulation de Hollande, et la défaite de Zurich, ils croyaient que Masséna allait se jeter en Allemagne. Ils coururent après Souwarow, le priant d’arrêter sa retraite rapide, lui offrant une armée qu’on solderait pour lui. Mais il était trop mécontent, ainsi que son maître le tzar. Il s’en alla jusqu’en Russie.

La saison était avancée, il est vrai. Mais les Français qui naguère avaient pris Amsterdam et la flotte hollandaise en janvier sur la glace, n’auraient pas été arrêtés, ils eussent poussé jusqu’à Vienne peut-être. L’archiduc eût-il vaincu Masséna, cette jeune armée, bouillante de son glorieux coup d’essai ? On ne peut le savoir. Masséna, il est vrai, ne recevant rien de la France, devait être affamé. Mais il pouvait pousser de la Suisse en Bavière, dans des pays intacts encore. La nouvelle de brumaire l’immobilisa.

Ce guet-apens eût été impossible, si les Anglais n’avaient gardé quatre mois la lettre accusatrice que Kléber avait écrite le 24 septembre sur la fuite d’Égypte et l’abandon, le dénûment où Bonaparte laissait l’armée. Cette lettre, surprise en mer, fut tenue secrète par les Anglais tant qu’ils crurent que Bonaparte rétablirait les Bourbons et que le Consulat n’était qu’une transition pour frayer le retour au Roi.

Gohier, si honnête homme, mais dont la femme était amie de Joséphine, affirme que Bonaparte faisait des propositions à Louis XVIII (t. II, 73), sans doute pour amuser les royalistes dans les commencements.

Pitt n’était pas encore sorti du ministère, mais déjà Addington gouvernait en réalité. Georges et Addington crurent que Bonaparte serait trop heureux de la grande fortune qu’allait lui faire Louis XVIII.

Les Anglais étaient si loin de comprendre la France, ignoraient tellement les siècles qui s’étaient écoulés en dix ans, qu’ils croyaient la restauration une chose possible et toute simple. Les Français n’ignoraient pas moins l’Angleterre, la prodigieuse révolution qu’y faisait alors l’industrie. Bref, le monde n’y voyait goutte, allait se battre dans la nuit.

Ce qui montre combien le 18 brumaire était un coup incertain, hasardeux, c’est que, non seulement il dépendait ainsi de la volonté des Anglais, et de la complaisance qu’ils auraient de taire l’accusation de Kléber ; mais en outre, de l’immobilité de Masséna, de la complaisance qu’il aurait, lui et son armée patriote, de ne pas marcher sur Paris. Cette armée de 80 000 hommes, presque toute sortie de la conscription, et qui avait le feu de ses vingt ans, eût marché pour la république, du même cœur que contre les Russes.

Bonaparte n’osa écrire, mais trompa Masséna par d’adroits envoyés qui lui firent croire qu’on n’avait agi que pour sauver la France. Masséna écrivit que « fidèle à la République, il mettait toute sa gloire à la bien servir, attachait le plus haut prix à l’estime de Bonaparte[5]. »

[5] Koch, Mémoires de Masséna.

Trois jours pour aller et trois pour revenir. Au bout de six ou sept jours, Bonaparte put recevoir la lettre du simple et crédule Masséna, apprendre qu’il restait en Suisse, et que Brune qui avait un peu marché vers Paris, ne quitterait pas la Hollande. Alors, pleinement rassuré, il accomplit ce qu’attendaient sans doute les Anglais et les émigrés, une proscription de jacobins.

Dans cet acte, imposé sans doute, il fit une chose hasardeuse, imprudente. Parmi une foule de noms peu connus, il proscrivit Jourdan. Ce général, en quelque sorte antique et vénérable, par le grand souvenir de Wattignies et de Fleurus, était resté un patriote de ces temps-là, et il était singulièrement odieux aux coalisés et aux royalistes par la loi de la conscription, proposée et obtenue par lui. Ce fut un grand triomphe, car cette conscription, pour sa première année, avait donné deux armées, deux victoires sur les Anglais, les Russes. Les premiers lui gardaient rancune, et ce fut sans doute pour leur plaire que le parti de l’émigration, plus anglais que français, dut demander à Bonaparte cette proscription absurde, impolitique, d’un général malade, vieilli avant le temps, esprit peu remuant et qui ne pouvait guère inquiéter le nouveau pouvoir.

On mit sur cette liste avec Jourdan nombre de jacobins, qui rappelaient des souvenirs sinistres, entre autres Fournier l’Américain, l’un des massacreurs des fameuses journées de septembre. Outrage insigne pour Jourdan et pour les grands souvenirs républicains que son nom rappelait.

Au reste, la désapprobation que Bonaparte trouva, même chez les siens, le fit réfléchir que, par cet acte imprudent, il se proclamait royaliste et donnait lieu de dire qu’il vengeait les coalisés sur l’auteur même de la conscription.

Il effaça Jourdan, et dès lors songea mieux à jouer la neutralité, à bien représenter son personnage d’arbitre impartial.

Jusque-là quelle contradiction dans ses débuts, si troubles et si obscurs !… C’étaient ses frères, avec leur beau-frère Bernadotte, qui avaient relevé le club jacobin du Manège, chassé La Réveillère-Lepeaux, comme trop peu jacobin. Et voici que Bonaparte, au 18 brumaire, n’alléguait rien que la nécessité de s’opposer aux jacobins, à leur prétendue conspiration. C’était en réalité, Lucien, le jacobin, le patriote, qui, disait-il, avait fait le 18 brumaire, pour arrêter une conspiration jacobine.

Personne ne voyait clair dans cet imbroglio. Les royalistes croyaient qu’on avait travaillé pour eux. En réalité, Bonaparte s’appuyait moins sur les royalistes qui espéraient la restauration des Bourbons, que sur les quasi-royalistes, c’est-à-dire sur la masse immense qui dominait Paris, les riches, les amis intéressés de l’ordre, la banque et le commerce ; au total, une foule indifférente à tout gouvernement, mais qui jugeait qu’une magistrature monarchique dans une ferme main militaire donnerait plus de repos et plus de fixité. Beaucoup pensaient que Bonaparte attacherait sa gloire à reproduire le grand Américain qui mourait alors, Washington, et pour qui Bonaparte fit une fête funéraire.

Dans les commencements, dit Bourrienne, quoiqu’il aimât les royalistes, il s’en défiait, et, pour les places, prenait plutôt des révolutionnaires, — sûr au moins que ceux-ci ne voulaient point rappeler les Bourbons.

Il est certain que Bonaparte, en supprimant toutes les garanties de la constitution, parut avoir l’idée de justifier le mot d’un député : « Notre constitution est la meilleure ; elle est écrite au cœur d’un grand homme. »

Le choix des fonctionnaires était tout dans un pareil gouvernement, chacun d’eux disposait d’un arbitraire immense.

Pour bien choisir, il eût fallu connaître parfaitement tous les hommes publics des dernières années, par les listes électorales où le plan de Siéyès faisait entrer le personnel connu de toute la révolution.

Telle n’était pas l’idée de Bonaparte. Se défiant des royalistes, ayant horreur (il le disait) des jacobins, il ne pouvait manquer de se trouver embarrassé. Il demanda des listes, des renseignements à tout son entourage, généralement peu digne de confiance, médiocre et léger, comme son secrétaire Bourrienne, qui nous a transmis quelques parties de ces listes. On y voit, ce qu’on attendait peu, c’est que la plupart des recommandés, lui sont présentés comme patriotes, même républicains, mais républicains modérés, qui ont fait bien peu parler d’eux, de ceux dont la réputation n’effraye aucun parti.

L’un, longtemps commissaire, a prouvé ce qu’il pourrait être dans une place plus élevée (c’est Dubois, préfet de police). L’autre, à qui Bonaparte confie la préfecture de la Seine, a tous les mérites du monde, surtout celui d’avoir été l’intime ami, l’inséparable conseil du ministre de la police Cochon de l’Apparent. Le royalisme ne nuisait pas dans l’esprit de Bonaparte, puisqu’on lui recommande Chauveau-Lagarde, et Regnault de Saint-Jean d’Angely, qui au 13 vendémiaire présidait une des sections insurgées.

En réalité, beaucoup de ces hommes, et les rouges et les blancs, étaient devenus incolores, ne tenant qu’à leurs places et aux traitements, énormément grossis sous ce nouveau régime qu’on avait présenté comme celui de l’économie.

L’insignifiance de ces fonctionnaires, leur douceur (dans les commencements), la simplicité de la vie du premier Consul, semblaient parfaitement calculés pour endormir le monde. Tous les bruits de la République avaient cessé.

La majorité des marchands était plutôt ravie de la sourdine qui se mettait à toute chose. Bonaparte était un modèle de la vie modeste et toute bourgeoise que peut mener un homme public. Il allait passer les dimanches à la campagne avec sa famille, sa femme et les enfants de sa femme, Eugène et Hortense qu’il aimait beaucoup. Il couchait avec Joséphine, qui, raccommodée avec lui, profitait volontiers de cette intimité en faveur d’une cour de nobles mendiants, d’émigrés qui s’attachaient à elle, et partout célébraient sa bonté.

Dans la semaine, l’unique récréation de Bonaparte était de se promener le soir avec son secrétaire Bourrienne, Duroc, et autres dans un jardin public ou dans les rues marchandes, d’entrer dans les boutiques où il sondait l’opinion. Un jour, il s’avisa de dire : « Mais que fait donc ce farceur de Bonaparte ? » La marchande fut scandalisée de cette manière peu respectueuse de parler du premier Consul, et le mit presque à la porte ; il fut ravi.

Avec ce grand apaisement, la lettre de Kléber que les Anglais lâchèrent enfin n’eut pas le moindre effet. Venue à temps, elle eût enterré Bonaparte dans un abîme de honte. Mais arrivant si tard, elle fut à peine lue et connue, tandis qu’on put voir partout affichée, sur les murs, la proclamation du premier Consul où il disait aux soldats d’avoir confiance en Kléber. Par ce manège habile il se mettait à couvert. La lettre d’accusation n’avait plus de sens.

Ainsi la crédulité niaise du parti royaliste et du nouveau ministère anglais avait été amusée quatre mois. Pendant ce temps Bonaparte avait pu à son aise lancer et faire jouer la honteuse machine qu’il appelait la constitution de l’an VIII.

On avait tant parlé de déficit et accusé le Directoire que tout le monde désirait que le premier magistrat fût un comptable sévère, un calculateur intraitable. Sa sèche figure y prêtait. Plusieurs de ses portraits d’alors sont ceux qu’on imaginerait pour un avare, il ne négligeait rien pour obtenir cette réputation d’âpre dispensateur de la fortune publique. Il faisait croire que malgré tant d’occupations, il refaisait les comptes, les calculs, découvrait des erreurs dans les additions.

L’administration fut sévère, mais coûteuse, par les gros traitements, la création des receveurs généraux, d’une foule d’employés. Il supprima l’emprunt progressif qu’avait créé le Directoire, dégreva les riches de sorte que le fardeau retomba sur le pauvre. Il autorisa les principaux banquiers à créer la banque de France, qui, n’ayant qu’une mise de trente millions, est autorisée, comme on sait, à faire des billets pour soixante, et par là à primer tous les négociants qui n’ont pas ce droit de donner leurs billets comme argent, le droit de faire une monnaie de papier.

Toute l’administration financière fut organisée par le consul Lebrun, et par Gaudin (duc de Gaëte).

Rien de neuf, ni d’original, dans la constitution nouvelle, rien qui ne soit copié de Louis XIV ou de l’empire romain.

Les préfets de César, ou les intendants de Richelieu, de Colbert, s’y trouvent aux préfectures de chaque département : « Partout, disait Bonaparte lui-même, ces préfets sont des consuls au petit pied. »

Des écrivains d’opinions très différentes, Gohier, M. Barni et M. Duvergier de Hauranne, ont parfaitement décrit et jugé cette constitution. Elle se résolvait dans un individu, le premier Consul[6]. Les deux autres consuls, Lebrun, Cambacérès n’avaient que voix consultative. Cambacérès était un de ces légistes prêts à soutenir tous les pouvoirs. Lebrun avait été un des aides du chancelier Maupeou pour manipuler le Brumaire de Louis XV, la banqueroute.

[6] Il avait mis une distance marquée entre lui et les deux autres consuls… Dans les actes du gouvernement on ne voyait à la fin que sa signature seule, il tenait seul sa cour, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud, recevait les ambassadeurs avec les cérémonies usitées chez les rois, etc. Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 174.

Voilà l’exécutif : en tout, le bras de Bonaparte.

Quant au législatif, vraie machine de Marly, il avait trois roues superposées : un Tribunat qui discutait sans voter ; un Corps législatif qui votait sans discuter ; ce corps était nommé sur une liste de notables, qui pouvaient être réélus indéfiniment ; enfin, un Sénat dont les premiers membres furent nommés par les consuls.

Le plus fort, c’est que les juges criminels et civils étaient nommés par le premier Consul, qui se trouvait dès lors l’unique arbitre des biens et de la vie de tous.

Ainsi plus d’élection, plus de représentation nationale. Nulle participation du peuple à la confection de ses lois. En tout, au lieu d’un peuple, un homme.

Même néant dans l’organisation administrative. La loi partait de cette idée que la commune, l’arrondissement, le département sont incapables, non seulement dans les affaires de l’État, mais dans leurs propres affaires ; donc, il faut toujours les tenir en tutelle sous une sagesse supérieure qui ne peut résider qu’au centre même du gouvernement. Plus de vie locale. On attendra, on subira l’unique impulsion d’en haut, transmise par des fonctionnaires dépendants et révocables.

Cette organisation supposait qu’au centre il y avait un esprit de lumière et d’action, qui pouvait, à lui seul, agir, penser pour un grand peuple, et répondre à la pensée exprimée par Siéyès, un peu ironiquement peut-être ; le lendemain du 18 brumaire, il dit : « Il ne faut pas s’y tromper, Messieurs, nous avons un maître qui sait tout faire, qui peut tout faire et qui veut tout faire. »


Dans cette superbe machine de génération anormale, des pouvoirs fortuits s’engendraient les uns les autres sans droit, cause, ni raison d’être, sans autre base que l’idée qu’on avait d’une grande force à laquelle nul n’eût résisté. Cette force existait-elle ailleurs qu’en l’imagination ? L’armée la plaçait dans le peuple, et le peuple dans l’armée. Paris croyait voir toujours Bonaparte entouré du pouvoir militaire, de nos invincibles légions. Cependant si l’on eût fait voter l’armée de Brune et celle de Masséna, il est sûr qu’elles eussent voté pour la république et contre le pouvoir absolu. D’autre part, si l’on eût fait voter la masse des royalistes et demi-royalistes après le meurtre du Vendéen Frotté, certes, tous ces royalistes auraient voté contre Bonaparte.

De sorte que le 18 brumaire, appuyé sur le mensonge d’une prétendue unanimité, n’avait pour lui aucun des hommes prononcés dans les deux partis, mais en grand nombre les marchands et les marchands d’argent ou banquiers, c’est-à-dire les partisans de la stabilité à tout prix, les riches qui craignaient que la justice ne fût mise enfin dans l’impôt, et que Bonaparte rassura en supprimant, tout d’abord, l’emprunt ou l’impôt progressif.

Cette classe, uniquement préoccupée de son argent, ne s’aperçut elle-même du rigoureux gouvernement qui s’était établi qu’en voyant d’impitoyables proscriptions atteindre, non seulement après brumaire, mais vers la fin de cette année, des masses d’hommes, soupçonnés de conspiration, sans la moindre preuve.

Personne ne se souvint de ce que Lucien avait dit la nuit du 19 brumaire aux quelques députés qui se rassemblèrent encore pour représenter le Corps législatif : « Que, dans trois mois, les nouveaux magistrats rendraient compte à la nation. »

Personne ne se souvint que, même pour obéir à la constitution, il fallait que le peuple y donnât son approbation préalablement à toute chose[7].

[7] Sur la constitution de l’an VIII, c’est-à-dire sur l’asservissement de la France, l’auteur principal et excellent est Gohier ; ajoutez les modernes, MM. Barni, Duvergier de Hauranne, Hamel, et M. Lanfrey, ici fort étendu et lumineux.

Cette misérable constitution, avant d’être faite, ni votée, était déjà suspendue, en ce qui touchait l’Ouest, les départements de Normandie, de Vendée, par une proclamation sauvage qui attribuait aux soldats (et aux habitants soumis) les biens des communes insoumises, et cela par petits lots pour créer une foule de petits propriétaires (d’autant plus tenaces). Bonaparte mit d’abord une ardeur terrible et toute personnelle à poursuivre et frapper leur chef. Frotté, vaillant homme qui, du bocage Normand, s’était souvent avancé avec succès en Normandie, avait fait contre Bonaparte une proclamation satirique, et cruellement exacte, accompagnée d’une gravure représentant le grand homme évanoui, et retombant aux bras de ses grenadiers.

On attira Frotté par la promesse de sa grâce ; il revint et fut fusillé.

CHAPITRE II
LUTTE DE LA FRANCE ET DE LA RUSSIE. — NELSON ET SOUVAROW EN ITALIE

L’histoire offre parfois des discordances extrêmes, des contrastes heurtés, et comme des caricatures, lorsque des peuples éloignés de génie, d’habitudes sont fortuitement rapprochés par des hasards de guerre, de politique. C’est ce qui arriva à la rencontre de deux siècles (de 99 à 1800, 1801) lorsqu’au milieu du duel séculaire de la France avec l’Angleterre et l’Allemagne, un nouveau personnage apparut, la Russie.

Non la fausse Russie de l’Allemande Catherine. Mais la vraie Russie du tsar Paul, de son général Souvarow.

Paul, caractère fantasque et discordant, mais bon, sensible, généreux, ami du droit, de la justice, et voulant par tout sacrifice faire triompher la justice en ce monde.

D’abord crédule à notre émigration, en qui il s’imaginait voir la vraie France, il embrassa cette cause. La sœur de Marie-Antoinette, la reine de Naples, Caroline réussit à l’intéresser, et quand déjà les Anglais et Nelson la défendaient, Paul envoya en Italie cent mille hommes avec son vaillant Souvarow, qui renversa tout devant lui jusqu’à ce que Masséna le vainquît à Zurich.

Puis, dégoûté de ses alliés qui l’avaient fort mal soutenu, Paul regarda la France, alors pacifiée ; il regarda l’Europe, dont toutes les puissances maritimes se plaignaient des Anglais.

Leur tyrannie sur mer, leurs violences aux Indes et dans tant de pays lointains contrastent avec les habitudes singulièrement régulières, ordonnées, que prenait l’Angleterre industrielle d’alors. C’est que, dans ce pays de grands contrastes, des mœurs et une vie différente avaient en réalité créé deux peuples différents, dont le second, sur la mer et dans des régions peu connues, gardait une violence sauvage.

L’idée de pouvoir tout les enivrait, et leur arrogance ne s’adressait pas seulement aux Indiens, mais à tous ceux qu’ils rencontraient en mer. Malheur aux peuples faibles et désarmés sur lesquels les Anglais avaient si facilement l’avantage qu’on n’a ailleurs qu’à force de courage et de luttes mortelles ! malheur aux petites nations européennes, qui, devant un vaisseau anglais, étaient obligées de venir se soumettre à des visites humiliantes, et souvent à mille avanies ! Tout cela sous le prétexte de la sûreté de l’Angleterre, mais exercé également dans les mers les plus éloignées.

Nous avons vu de même que la nécessité de recruter, de garder à tout prix des armées dans des climats mortels et naturellement corrupteurs comme celui de l’Inde, impliquait non seulement des dépenses et des exactions effroyables, mais beaucoup de licence en choses qui choquaient le plus les indigènes. J’en ai parlé surtout dans une note du t. II. Ces bacchanales militaires jusque dans les tombeaux, ces nocturnes banquets dans des lieux révérés, la cavalerie prenant pour ses étables le vaste sépulcre d’Akbar, toutes ces orgies se répétaient presque en Europe aux fêtes effrénées qu’on donna à Nelson sur les ruines antiques des villes ensevelies que l’on déterrait près de Naples.

Les portraits, et surtout une admirable représentation en cire, montrent Nelson fort petit, l’air rogue et dur, ce qui est rare chez les vrais héros.

Il était fils d’un ministre, et il resta toujours un parfait anglican. A Aboukir, ayant reçu une blessure qu’il croyait grave, il appela les secours spirituels, mais très expressément ceux d’un chapelain de son église.

Puis, tout à coup, à Naples, il subit une étrange métamorphose.

On a cent fois conté cette scène, si l’on veut pittoresque, mais en réalité honteuse et déplorable.

Au milieu de l’étourdissement de son bruyant triomphe, il tomba au piège le plus indigne, pris par une fille, Emma, qui était connue dans la prostitution par une exhibition publique. Elle avait quarante ans ; c’était une grosse femme, belle encore. Ses formes, rapprochées de l’antique, avaient plu à l’antiquaire Hamilton, un Écossais bouffon, qui trouva plaisant de l’épouser (quoique ambassadeur d’Angleterre). Elle avait du talent pour la mimique, et le prouva, en jouant à l’arrivée de Nelson une scène d’admiration, d’amour pour le héros, exagérant ce rôle jusqu’à se trouver mal et tomber dans ses bras. Il fut pris, la suivit comme un dogue suit son maître. Fort sage jusque-là, il fut d’autant plus fou. Dans cette chaîne honteuse, comme un aliéné, il écrivait son bonheur à tout le monde, même aux lords de l’amirauté, ce corps de vieux marins, qui durent ne rien comprendre à ce dégradant esclavage.

On ne voit pas moins dans les lettres de Nelson le mépris que le rude marin rendait à l’Italie en échange de son accueil, et comment il jugeait ce peuple ingénieux. Il se montre indigné des mœurs de Naples, la méprise profondément.

Il ne sait pas que la corruption de ces grandes villes du Midi, mêlée d’art, même de haute culture est moins dégradante pour l’âme que l’obscure et boueuse corruption du Nord, les vices des barbares.

Naples, et ce qu’on appela jadis la grande Grèce, outre l’art, a aussi ses côtés sérieux, le génie juridique, métaphysique ; c’est le pays d’Archytas, Archimède, Pythagore, Vico, etc. Au XVIIIe siècle, les Italiens, disciples de nos philosophes, n’en eurent pas l’ironie, mais une extrême douceur qui attendrit quand on pense à leur sort. Et avec cela un très rare équilibre, une harmonie de caractère merveilleuse[8].

[8] Elle apparaissait bien frappante dans un jeune homme qu’ils élevèrent, qui ne put remplir son destin ; je parle de Paoli, qui, aux yeux des Anglais tout comme des Français, sembla un idéal de la perfection humaine. Dans son pays de contrastes sauvages, quelle patience résignée, quelle force de douceur il montra !

L’Italie n’exerça sur lui d’autre vengeance que sa séduction. Elle le fit connaître dans sa brutalité sauvage et dans sa violence comprimée jusque-là.

L’expédition du roi de Naples et de son général Mack à Rome, se portant comme libérateurs de l’Italie est une chose burlesque sur laquelle tous se sont égayés ! Nelson, alors à Naples, put voir en ce moment qu’il y avait en réalité deux villes en une, absolument contraires, et qu’indépendamment de la plèbe du port, dévote et corrompue, une grande ville civilisée existait, fort opposée à la ville barbare.

Toutes contraires que fussent les deux villes, celle d’en bas regardait ce que faisait l’autre, et quand elle la vit éloignée de l’Anglais, elle-même s’en éloigna. Nelson se trouva seul.

Une poignée de Français sous Championnet était près de Rome, et sans difficulté défit la grande armée de Mack. Le roi s’enfuit des premiers, et Mack, menacé au retour par les lazzaroni, fut heureux de trouver refuge au camp même de Championnet. Le roi et son trésor, la reine, furent amenés par Emma sur les vaisseaux de Nelson, qui les mit en sûreté à Palerme.

Là, on put voir la douceur italienne parfaitement d’accord avec la générosité française. Quand à leur tour, les vrais Napolitains furent maîtres avec leurs amis les Français, tout fut ménagé, respecté. Championnet, ne recevant rien de la France et forcé (pour nourrir les siens) de rançonner Naples, n’en était pas moins adoré.

La scène changea fort, lorsque d’une part les Anglais, d’autre part les brigands de la sauvage Calabre, lancés par le cardinal Ruffo, ramenèrent dans la ville la reine avec Emma, son mignon sanguinaire. Celle-ci brûlait de se venger des moqueries que les dames italiennes faisaient d’elle et de ses services honteux près de la reine. Les bustes que nous avons de celle-ci effrayent par un mélange d’expressions vicieuses et furieuses que n’ont pas ceux de Messaline.

Naples eut alors un cruel carnaval de désordres, de violences, où la différence des races ajoutait des contrastes hideux. On vit des marins anglais, protestants, associés aux brigands fanatiques offrir à l’amiral dans des paniers de fruits des têtes de républicains[9].

[9] Voy. le Nelson de Forgues, qui résume les documents anglais.

Emma exigeait des supplices et les ordonnait à Nelson. Les prisonniers français, malgré une capitulation, y auraient passé sans l’amiral de la flotte russe, qui ne le permit pas.

Alors les deux sanguinaires femelles se donnèrent le plaisir de tuer les grands patriotes de Naples, l’élite de l’Italie, et elles le firent lâchement, non pas sur la terre italienne, mais sur les vaisseaux anglais, à la vergue de Nelson.

Au reste, celui-ci agissait comme un homme ivre, étranger à l’Angleterre, n’obéissant même pas à ses chefs, qui l’envoyaient ailleurs, disant qu’il resterait à Naples pour protéger la reine (juin 99).

Les succès passagers de Souvarow, sans résultat comme ceux de Championnet qui avaient précédé, pourront être racontés par d’autres. Souvarow, après Novi, où notre Joubert fut tué, se trouvait bien haut dans la gloire, le héros des Russes, et celui du parti rétrograde dans toute l’Europe, lorsque, mal secondé des Autrichiens, il eut de Masséna sa sanglante défaite de Zurich. Cette bataille multipliée, qui se donna sur tant de théâtres différents, ne peut être comprise sans cartes et sans les commentaires des historiens militaires.

Tous disent que le héros barbare s’y montra grand autant que le nôtre fut habile. Dans cette extrémité où il avait contre lui la faim, les neiges, les Alpes impitoyables qui, de tous côtés, fermaient le chemin, on raconte qu’il dit aux siens : « Creusez ma fosse, je n’irai pas plus loin. Je veux mourir ici. »

Cela toucha les Russes. Ils tinrent ferme, emportèrent leur vieux général, et malgré leurs pertes énormes, ils franchirent ces défilés terribles et se retirèrent pas à pas.

CHAPITRE III
CAMPAGNE DE MAI 1800. — PASSAGE DU GRAND SAINT-BERNARD. — FAMINE DE GÊNES. — MASSÉNA ABANDONNÉ

Bonaparte, déjà maître de nos destinées, pensait, et avec assez de vraisemblance, qu’un gouvernement enlevé par surprise ne pouvait être gardé que par des surprises continuelles. Il fallait tenir la France dans cet état de demi-rêve où, voyant des choses naturelles, sans en bien saisir les causes, elle se dit : « Je ne comprends pas. »

Ce faiseur de miracles, issu de la superstition d’une Corse, pleine de foi en la bonne aventure, en resta là toute sa vie, fidèle à son génie de grand faiseur de tours, et terrible à tous ceux qui y regardaient de trop près.

Il y parut après brumaire, où Frotté paya de sa vie d’avoir osé s’amuser du héros, de l’instant de faiblesse qui faillit le rendre ridicule.

Il était nécessaire que Bonaparte se relevât par une guerre, une bataille heureuse et solennelle qui pour longtemps saisît tous les esprits. Il avait dit : « Il faut risquer le tout pour le tout. »

L’occasion ne s’en présentait que trop. Les Anglais, à qui nos royalistes avaient donné tant de fausses espérances sur Bonaparte, se voyant trompés, avaient fait un grand effort d’argent, et couvraient la mer de vaisseaux, croyant déjà tenir Gênes, Toulon, Marseille. D’autre part, le monde du Danube, le monde austro-hongrois, extravasé en Italie, serrait Gênes et déjà le Var. Si Gênes était lâchée par nous, la Provence et le Rhône bientôt seraient envahis. La panique était grande dans tout notre Midi parmi les patriotes, les acquéreurs de biens nationaux, pour qui l’invasion eût été le signal d’un massacre. Ils regardaient vers Gênes, où Masséna, avec dix-huit mille hommes, tenait de sa main héroïque, obstinée, l’ancre de salut de la France. S’il lâchait, tout était fini…

On le connaissait bien, du reste, et, quoi que Bonaparte eût fait pour le déshonorer en 98, et quoiqu’il l’eût joué misérablement en brumaire (99), on pensait qu’il tiendrait à Gênes tant qu’il pourrait donner au soldat un morceau de pain.

Ainsi le grand espoir de celui qui venait de tuer la république était dans le héros républicain, et en deux hommes qui avaient aussi à se plaindre de lui : Moreau, Carnot.

Moreau, qu’il avait avili, le constituant en brumaire geôlier du Directoire.

Carnot, son protecteur, envers qui il se montra si ingrat en fructidor, Carnot se laissa faire ministre de la guerre[10]. Et il fit plus ; il alla trouver Moreau à l’armée d’Allemagne, obtint de lui que, au milieu de ses succès, il risquât de les interrompre en prêtant dix-huit mille hommes à l’armée d’Italie. Ainsi Carnot, ainsi Moreau, assez faibles républicains, aimaient tellement la France, qu’ils étaient prêts à lui faire les plus grands sacrifices.

[10] Pour augmenter l’effet du miracle qu’on préparait à Bonaparte, on suppose d’abord un miracle préalable, celui d’une grande armée, organisée sur le champ. Mais où étaient donc les vainqueurs qui avaient frappé les deux grands coups sur la vaillante et fanatique armée russe, sur l’armée anglaise si exercée. « Les soldats, dit-on, étaient sans armes, sans habits, sans approvisionnements… »

Sans doute Berthier, excellent secrétaire pour une volonté absolue, mais mauvais et prodigue administrateur, avait pu, depuis le 18 brumaire, désorganiser ces armées victorieuses. Carnot fut habile pour refaire en vingt jours ce qu’on appelait l’armée de réserve, une force de cinquante mille hommes, qui, venue de Hollande, de Vendée, de Paris, se réunit sans bruit à Dijon et en Suisse, et que les Autrichiens croyaient devoir se diviser entre l’armée d’Allemagne et celles d’Italie, entre Moreau et Masséna.

Tout récemment Bonaparte avait dit dans sa constitution que les consuls ne sortiraient pas du territoire de la république, voulant faire croire que lui Bonaparte resterait à Paris, et sans doute ne ferait plus la guerre. L’armée de réserve fut nominalement sous Berthier.

Jamais les coalisés n’avaient eu plus d’espérance. Nos royalistes, joués par Bonaparte dans la surprise de brumaire qu’ils avaient crue naïvement faite pour eux, et, d’autre part, comprimés en Vendée, en revanche se croyaient sûrs du Rhône, de Marseille, et, voyant les Autrichiens déjà en Provence et sur le Var, auraient livré Toulon pour la seconde fois. Les flottes anglaises tenaient toute la mer. L’obstacle unique, le grand poste qui les arrêtait, était la seule ville de Gênes, défendue par Masséna avec sa petite armée. Toute la pensée de l’Europe était à Gênes, entourée d’une mer d’ennemis.

Sans ces dix-huit mille hommes et celui qui les conduisait, Lecourbe, le principal héros du Saint-Gothard en 99, le plan audacieux de Bonaparte eût été impossible.

Ce n’était pas moins que de passer tous les cols des Alpes, surtout le Saint-Bernard, en un instant, et de fondre sur la droite des Autrichiens, surpris, tout occupés de Gênes et de l’invasion projetée de la France.

De telles surprises, qu’on peut espérer avec de fort petits nombres, étaient-elles possibles avec les soixante mille hommes que Carnot lui forma en vingt jours, et qui se trouvèrent à Dijon, à Lausanne, sous le nom fallacieux d’armée de réserve, piège grossier qui pourtant trompa les Autrichiens, tant la passion nous rend sourds et aveugles !

Bonaparte, de son côté, rêvait la conquête de l’Italie. Il se souvenait de l’effet merveilleux qu’avait eu à Paris la campagne du Tyrol en 96, où il traversa les Alpes orientales et où le rapide succès de Masséna le mit presque aux portes de Vienne. Cette fois, il se proposait un plan plus hasardeux ; traverser les grandes Alpes de l’occident, sans que l’ennemi s’en doutât, tomber sur lui, pendant qu’il regardait Gênes et la Provence.

Ce plan supposait dans le général autrichien Mélas une obstination prodigieuse et une obéissance illimitée aux Anglais, qui, payant la guerre et voulant Gênes à tout prix, le tiendraient là, et, à tout bruit entendu du côté des Alpes, lui diraient toujours : « Ce n’est rien. »

Le plan de Bonaparte, vraiment beau, poétique, supposait des chances compliquées, improbables.

Une surtout : que cette armée, jeune en grande partie, se trouverait au niveau de celles d’Italie et d’Égypte pour faire des miracles d’activité guerrière et de dextérité en chose si nouvelle, et contre un ennemi nouveau, formidable : les Alpes !

Eh bien, cela se fit. L’autre miracle, la prudence du général à tout prévoir ne se trouva pas au même degré.

Lorsque l’armée commençait à passer, et que Bonaparte, encore en Suisse, à Martigny, en attendait des nouvelles, on lui dit qu’on ne passait pas. Sur le versant italien, un fort défendait le passage. Il en est ainsi sur toutes les routes du Piémont. Elles sont toutes célèbres par les efforts qu’ont faits jadis nos armées pour les prendre. Ce fort, celui de Bard, avait été mal reconnu. Bonaparte finit par y aller lui-même, mit une batterie sur une hauteur qui était en face, ce qui avança peu, car le fort tint encore plusieurs jours. On passa donc sous son feu, mais rapidement, en garnissant de paille les roues des caissons et des lourdes voitures.

On se trouva en Piémont, et sur la route pour aller secourir Masséna. Il avait promis de tenir dans Gênes jusqu’au 24 mai. Il tint dix jours de plus, sans vivres, dans une horrible détresse, et, par sa persistance, sauva Bonaparte en retenant les Autrichiens, qui auraient été sans cela libres à temps pour recevoir nos Français divisés, les sabrer, corps par corps, à chaque débouché des Alpes. Car les uns arrivaient par le Simplon, d’autres par le Saint-Gothard, etc.

Bonaparte, ayant couché à Ivrée, dut aviser s’il tournerait à droite ou à gauche. L’humanité, la reconnaissance, le patriotisme, lui conseillaient la droite pour sauver Masséna et Gênes, la France peut-être. Car qu’eût-il fait si Mélas, déjà maître du Var, eût suivi nos émigrés qui l’introduisaient en Provence ? Mélas eût été fort aisément à Marseille et à Lyon.

Quelle était la position de Masséna ? Horrible. On avait mangé tout, chevaux, chiens, chats et rats. Les soldats, se voyant abandonnés de la France, désespéraient, affaiblis par le jeûne ; ne pouvant plus se tenir debout, ils avaient obtenu de s’asseoir par terre pour faire leur faction. Pauvres Français ! ils mouraient en silence.

Il n’en était pas de même des Génois. Ce peuple criard, nerveux, convulsif, presque épileptique, ne mourait qu’avec un bruyant désespoir. Il fallait pour y résister un homme du pays, un homme de caillou, tel que Masséna.

Une si grande ville n’est pas, comme un fort, une garnison qu’on peut comprimer. Des scènes terribles avaient lieu. Ces Italiens avaient des morts théâtrales et tragiques sur le passage et sous les pieds de Masséna. Ils arrivaient parfois en processions de cinquante mille âmes. Il y en eut une, effroyable par la quantité des affamés qui se traînaient, et des quasi-squelettes qui arrivaient, effrayants de maigreur, faisaient claquer leurs os. A leur tête s’avançait un gros capucin criant : « Seigneur général, ayez pitié de la povera gente ! »

Masséna vit très bien que le père était Autrichien. D’abord il le regarda de l’air qu’ont les torrents de Gênes, gris, mornes, impitoyables…

Puis, le regardant mieux, il lui dit du ton caverneux d’un estomac profond et profondément vide : « Mon père, vous êtes gras ! » Le capucin frémit et se troubla.

Puis, redoublant avec cet air sauvage que son profil de loup à dents blanches rendait expressif : « Mon père, dit-il encore, mon père, vous êtes gras ! » Le capucin, tremblant, pâlit et recula, puis s’enfuit à toutes jambes en trébuchant sur l’escalier de marbre, et tout le peuple le suivit[11].

[11] Après Marengo, Bonaparte eut un mouvement de justice pour Masséna qui, en tenant dans Gênes dix jours de plus qu’il n’avait promis, donna le temps à Bonaparte de recevoir Lecourbe, Desaix et l’élite invincible de l’armée. Bonaparte lui dit : « Sans la défense de Gênes, point de Marengo. » Et cependant — Masséna, qui, avant la bataille de Zurich, eût été, sans Barras, victime des intrigues de Bernadotte, éprouva cruellement, après sa défense de Gênes, l’ingratitude de Bonaparte qui, même à Sainte-Hélène, le calomnia odieusement.

Moi qui ai tant de fois observé et décrit l’astuce des jésuites et leurs indignes tours, je trouve Bonaparte supérieur en scélératesse, contre l’homme qui en faisant réussir sa folle entreprise, l’avait porté au ciel dans l’opinion. Masséna avait reçu avec enthousiasme de tous le commandement de l’armée qui allait reconquérir l’Italie. Mais comme il connaissait son Bonaparte, se rappelait ses calomnies pour Rome en 98, il prit ses précautions, il publia le total des recettes et dépenses depuis qu’il commandait. Contre une telle publicité Bonaparte furieux n’osa employer son compère ordinaire Berthier ; il alla trouver le crédule Carnot qui, de tout temps, haïssait Masséna, comme la gloire du parti jacobin, et comme ami de La Réveillère-Lepeaux. Carnot eut la faiblesse de prêter son nom à une indigne accusation. Un secrétaire de Masséna, Morin (qui, naguère accusateur public, avait poursuivi un des frères de Bonaparte), fut accusé d’avoir fait des faux, « sans doute au profit de Masséna », puisque Masséna fut destitué (voy. Koch, t. IV, p. 337). On ne trouva nulle preuve contre Morin. Et Bonaparte fut quitte auprès de Masséna, en lui disant : « Je gronderai Carnot. » Le tour était joué.

Comment Masséna se résigna-t-il ? Par la grande espérance qu’on lui donnait en Orient. Voir plus bas.

CHAPITRE IV
MARENGO. — 14 JUIN 1800. — LA BATAILLE PERDUE ET GAGNÉE

L’effet désiré fut produit. On sut à Paris par de triomphants bulletins que Bonaparte était entré à Milan. Et l’on ne douta pas qu’il ne fût déjà vainqueur. La parole du 18 brumaire semblait être exacte. On crut le voir descendant les Alpes avec ses dieux : La Guerre et la Fortune, et en un instant traversant, domptant l’Italie.

Dans la réalité, il n’en avait que la place qu’occupait son armée, pas même Milan entièrement, car le château tenait encore. Ni Mantoue, ni aucune des grandes forteresses n’étaient sorties de la main de l’Autriche. La nécessité d’attendre Moncey, qui lentement débouchait des Alpes, obligea Bonaparte de rester huit jours à Milan, au milieu de la joie, des transports d’un peuple qui se croyait sauvé.

Il y resta dans les fêtes, du 2 au 9 juin, pendant qu’on mourait à Gênes. Le 4, Masséna eut la douleur de se rendre, après avoir tellement prolongé la résistance. Les Autrichiens lui accordèrent les plus belles conditions. Mais les Anglais tirèrent sur lui, lorsqu’en barque il sortait du port, prétendant que les Autrichiens, qui dépendaient de l’amiral Keith, n’avaient pas le droit d’accorder cette capitulation ni de prendre Gênes.

Bonaparte, après le triomphe, devait enfin penser à la victoire, à son ennemi fortifié. Si la cour d’Autriche, selon sa méthode, n’avait obligé Mélas d’éparpiller ses forces, de garnir tant de places, il aurait eu sur Bonaparte une écrasante supériorité. Cent mille hommes contre cinquante mille. Mélas, réduit par ce système, ne se trouva pas plus fort que Bonaparte. Murat ayant pris Plaisance, Lannes, Montebello, après un sanglant combat que Lannes lui-même trouva effroyable d’acharnement, Bonaparte arriva dans la plaine de Marengo sur la Bormida, en face de l’armée de Mélas. La voyant ramassée dans ce bassin, il disait l’avoir enfermée. Mais cette armée, qui en partie était l’élite de la Hongrie, eût bien pu lui en dire tout autant.

Desaix, arrivé fort à propos d’Égypte et de Provence, fut mandé en hâte par Bonaparte, qui craignait qu’une nouvelle armée amenée pendant la bataille ne vînt de Gênes et ne tombât sur lui. Il envoya Desaix observer la route vers Novi. Mais, dès midi ou une heure, voyant ses trois lignes enfoncées, sauf la seconde, qui, sous Lannes, tenait encore, il le rappela, montra à Desaix le champ de bataille, demanda ce qu’il en pensait. Desaix regarda sa montre, dit : « C’est une bataille perdue, mais il est de bonne heure ; nous en gagnerons une autre. »

Mélas avait vraiment vaincu. Cet homme de quatre-vingts ans, qui depuis quinze heures était à cheval et avait eu deux chevaux tués sous lui, tombait de fatigue ; il rentra dans Alexandrie pour prendre quelque repos, et fit mander partout qu’il avait gagné la bataille.

La reine de Naples, qui allait à Vienne, apprit en route la bonne nouvelle, crut la France vaincue à jamais, et se livra à d’indécents transports qui devaient bientôt se changer en pleurs.

Même à Paris, les impressions étaient diverses. Un conciliabule s’était formé pour savoir qui succéderait à Bonaparte s’il périssait. On hésitait entre la Fayette, Moreau, Brune et Carnot. Et l’on eût choisi le dernier, comme un nom plus conciliant entre les partis. Fort tard, on apprit la victoire[12].

[12] Carnot, Mémoires, t. II, p. 251.

Elle tint en partie au hasard. Le vaillant Zach, à qui Mélas laissait le commandement, était myope. Il crut que Masséna arrivait, et il prit Desaix pour l’un des siens, le rencontra, et se fit prendre.

Desaix, avec des dons supérieurs et toutes les vertus de l’homme et du soldat, était un sensible et fidèle Auvergnat qui avait besoin de s’attacher, d’aimer et d’obéir ; il prit pour son idéal celui qu’il connaissait bien mal, Bonaparte. Et dans cette occasion où il s’exposait pour la France, on peut croire aussi qu’il était heureux de se dévouer pour son héros. Il chargeait à fond perdu, lorsqu’il fut frappé d’une balle en pleine poitrine. Napoléon lui a prêté de vaines paroles qu’il ne dit pas. Son seul sentiment fut de craindre pour l’armée et la bataille. Il prononça un seul mot : « N’en dites rien. »

On le retrouva, reconnaissable à son épaisse et noire chevelure[13]. Il vainquit après sa mort. Car le jeune Kellermann et ses cuirassiers, que Desaix avait amenés, arrivèrent comme la tempête, divisèrent et firent prisonnier un corps de cinq mille grenadiers hongrois. Dernier acte de la bataille ; aussi Kellermann dit un mot que Bonaparte ne lui pardonna jamais : « Avec cette charge, je vous ai mis la couronne sur la tête. »

[13] Le même jour, Kléber fut assassiné en Égypte. Deux grandes pertes, mais bien différentes. Kléber était un admirable citoyen. Desaix, serf de l’admiration, avait été fasciné par Bonaparte ; sa modestie le rendait dépendant, crédule. — Joubert avait mieux échappé à Bonaparte ; son beau-père Sémonville et Talleyrand l’avaient fait ambitieux, impatient de monter plus haut ; son mariage sembla lui avoir ôté la ferme et froide volonté. Il se précipita et courut à la mort.

En effet les deux ailes de Mélas étaient victorieuses et n’avaient plus d’ennemis. Si elles s’étaient rabattues sur les Français, elles auraient pu les écraser. Mais elles manquaient de chefs ; leurs sept généraux étaient hors de combat. Elles repassèrent paisiblement la Bormida, en gardant les têtes du pont, et même un poste en avant, près Marengo.

Mêlas y était dans une position inattaquable. Il attendait un corps considérable de renfort ; il avait derrière lui je ne sais combien de places fortes. Et Bonaparte aucune.

Chose inexplicable, malgré son armée frémissante, Mélas désespéra, capitula (15 juin). Pour se retirer vers Mantoue, il céda Alexandrie, Milan, Turin, Gênes, avec l’artillerie et tout ce qui s’y trouvait. On put croire que ce vaillant homme était devenu fou.

Le favori de la fortune, Bonaparte, malgré la perte de Desaix, qu’il fit enterrer loin de Paris, au Saint-Bernard, alla triompher à Milan, où il fut reçu plus qu’en roi, — en dieu même.

Pour Paris, il fut plus modeste. Il y écrivit ce mot qui est encore d’un citoyen : « J’espère que le peuple français sera content de son armée. »

CHAPITRE V
LE TYRAN. — LE CANCER. — MACHINE INFERNALE. AVEUGLE PROSCRIPTION (FIN DE L’ANNÉE 1800)

La rapidité de cette campagne, son étonnante finale qu’une seule bataille avait produite, la surprise de Mélas, sa surdité au passage d’une si grande armée par les Alpes, tout cela amusa fort Paris et lui fit oublier les souffrances de Gênes, la longue indécision de la victoire de Marengo, achetée par une perte énorme, et la mort de Desaix.

Le public avait été servi à son goût par une surprise de théâtre, un dénouement subit et grand, par delà l’espérance.

Il en resta quelque plaisanterie, un ragoût à la mode, les poulets à la Marengo, taillés, cuits, servis tout de suite. Et le vainqueur fut plus que jamais dans la bouche du peuple : ce farceur de Bonaparte.

Mais, selon la coutume des grands acteurs, qui ne rient jamais de leurs tours les mieux réussis, il revint imposant et sombre, montrant le front chargé du profond calculateur, du puissant magicien dont les conjurations ont vaincu la nature, dompté même les Alpes.

C’était un autre Bonaparte. La surprise de ce prodigieux succès n’avait pas ébloui les autres seulement, mais lui-même ; — il savait pourtant mieux que personne combien il avait été près de l’échec.

Dans cette position, le triomphateur, désormais trop haut, trop au-dessus des hommes pour s’en soucier, délaissa tout à coup les habitudes un peu bourgeoises qu’il affectait depuis brumaire. Joséphine, sans être quittée (et toujours couchant avec lui), fut un peu mise de côté et vit arriver à Paris, mandée par Bonaparte, la belle Italienne Grassini, qui avait chanté à Milan le triomphe, et qu’on pouvait appeler la voix de l’Italie.

La Grassini, que lui-même traitait assez brutalement[14], fut-elle un simple jeu ou comme un paravent derrière lequel on ne distinguait pas les licences bien autres que prenait le nouveau souverain ?

[14] Un jour qu’elle lui demandait son portrait, le brutal lui donna une pièce de cent sous.

En ce moment, les sœurs de Bonaparte, toujours en lutte avec Joséphine, avaient décidément vaincu, et elles furent prédominantes, jusqu’à ce que la fille de Joséphine, Hortense, belle-fille de Bonaparte, les dépossédât à son tour.

Les satiriques ont voulu voir l’inceste en tout cela. Tradition douteuse. Seulement on pourrait croire que cet imitateur des rois en tant de choses eût voulu aussi (selon le mot de madame Henriette, selon l’exemple de Louis XV et de tant d’autres) prendre ce privilège d’une morale toute royale[15].

[15] Joséphine l’accusait d’avoir séduit ses sœurs. Madame de Rémusat, t. 1, p. 204.

Bientôt il fallut que toutes ces femmes fussent reines : Caroline le fut de Naples, Pauline de Saint-Domingue, enfin Hortense de Hollande.

Ceux qui ne voyaient que les actes extérieurs de Bonaparte, sa prodigieuse activité, ne soupçonnaient pas que sa famille l’occupât plus que la France et l’Europe. L’ambition de ces femmes, qui voulaient des trônes, celle de ses frères, qui, le voyant sans enfants, rêvaient sa succession et l’hérédité, lui créaient mille tiraillements. De Marengo à la paix d’Amiens et au départ de Pauline pour Saint-Domingue, il couva une maladie qui éclata quand Pauline partit[16].

[16] Bourrienne, Mémoires.

Son teint cadavéreux, jaunâtre (non pas du beau bistre italien), déjà le marquait, ainsi que de vives souffrances, qui obligeaient parfois son secrétaire de le soutenir, même pour traverser un corridor. Était-ce le cancer à l’estomac qu’il tenait de son père et qui lui-même l’emporta ? était-ce la maladie de peau si commune au pays de sa famille maternelle (Sartène), maladie qu’en cette année, plus occupé de femmes, il aurait refoulée par des médicaments ?

En 1800, après Marengo, il n’était pas malade encore, mais violemment surexcité par tant de passions, tant de projets. Arbitre de l’Europe, il se montra tout autre, un nouveau Bonaparte, atroce et furieux. Une bête cruelle sembla rugir en lui. Le tyran apparut.

Il quitta ses habitudes dissimulées et montra tout à coup ce qu’était le nouveau gouvernement, sans loi, sans garantie. Chacun vit la chaîne de fer.

D’abord il s’était proposé d’être l’arbitre des partis. On sait le mot : « Qu’il n’y ait plus ni jacobins, ni modérés, ni royalistes mais partout des Français. » Mais en réalité, né royaliste, il restait royaliste. Après avoir frappé dans ce parti Frotté, un ennemi qui l’avait insulté, il n’exécuta guère ses menaces sur la Vendée. Les royalistes n’avaient pas à se plaindre. Il leur avait donné, non le roi, mais la royauté, le gouvernement monarchique qu’ils désiraient, et peu à peu leur rendait les biens non vendus.

Sa vraie querelle n’était qu’avec la république et les républicains. Il les avait trouvés victorieux en Hollande et en Suisse, faisant reculer l’Europe, et par un lâche tour il avait fait l’escamotage de brumaire.

Voilà ce qu’il savait, et il se rendait cette justice que, de ce côté, un bon coup de poignard lui était dû.

Un Italien, le sculpteur Ceracchi, qui avait fait pour le Directoire un beau buste de Bonaparte, était revenu de son enthousiasme pour lui comme en revinrent aussi le grand musicien Beethoven et bien d’autres. Ceracchi et ses amis, prévoyant peut-être le sort réservé à leur patrie, parlaient fort de la nécessité de tuer le tyran. Un nommé Harel avertit le secrétaire intime Bourrienne de ces propos. Et Bonaparte fit donner aux conjurés de l’argent, des armes, au lieu de tout arrêter. Il voulut les enfoncer dans leur complot, et dans leur ruine.

Leur affaire n’était pas terminée lorsqu’éclata (24 décembre 1800) la machine infernale.

Bonaparte se rendait au théâtre. Il échappa, entra dans sa loge, se contint, parut calme. Mais dès qu’il fut rentré chez lui, il laissa partir sa fureur, désigna les coupables par les noms de jacobins, de septembriseurs. Fouché et d’autres lui remontrèrent en vain qu’il fallait d’abord connaître les coupables avant de les nommer… Les dispositions qu’il avait à l’épilepsie le rendaient terrible en ces moments ; ses yeux de plomb, qui ordinairement étaient ternes, semblaient une vitre, s’illuminaient alors de lueurs sinistres. Et il répétait d’une voix stridente : « Septembriseurs, et massacreurs. »

Fouché n’était pas rassuré. Les souvenirs de Lyon et de Nantes pouvaient faire croire qu’en défendant les jacobins, il plaidait pour lui-même. Il avouait à Bourrienne qu’il croyait le consul dans l’erreur, mais ne pouvait rien prouver. Alors, par peur, il se soumit lâchement, et dans un rapport accusa aussi les jacobins, disant : « Tous n’ont pas pris le poignard, mais tous en sont capables. »

Voilà Bonaparte content. Hypocritement il dit aux douze maires de Paris : « Tant qu’ils n’ont attaqué que moi, je me suis remis aux lois. Maintenant ils ont mis en danger Paris même, il faut les frapper. »

Ainsi plus de garantie et plus de lois. Un simple arrêté du consul, confirmé par le Sénat, déporte cent trente personnes. Tous embarqués.

Leur déportation fut au fond de l’Océan. Car presque tous périrent dans une tempête.

Les deux seuls qui montèrent sur l’échafaud, avec Ceracchi et ses complices, ne les connaissaient pas.

Bonaparte enfin, averti, éclairé sur les véritables auteurs du complot, les royalistes, n’arrêta rien et dit : « N’importe j’en suis débarrassé. »

L’insolente férocité qu’il montra dans cette affaire, et qu’il n’étala jamais au même degré, préférant à l’ordinaire des formes plus adroites et plus astucieuses, s’explique par un paroxysme d’orgueil qui lui était venu.

L’admiration et l’amitié du czar Paul, et leurs projets communs, semblaient le faire déjà le maître de l’Europe.

CHAPITRE VI
LE CZAR PAUL. — SON AMOUR POUR LA FRANCE (1798-1800)

Si vous parlez aux Russes de leur czar Paul Ier, vous trouvez en eux une entente singulière pour continuer la même tradition, répéter les mêmes choses. Cela n’est point étonnant. Les intérêts qui créèrent cette tradition subsistent encore, et elle est soigneusement conservée par tous les intéressés, je veux dire par la haute classe peu nombreuse qui jusqu’ici a gouverné, possédé la Russie. Cette aristocratie, issue en partie d’étrangers de tant de races, a de mystérieux liens que rien ne lui fait oublier. Tous, dès qu’il s’agit de Paul, disent, répètent (de père en fils) les mêmes choses.

« C’était un esprit bizarre, un sauvage, dont les constants changements et le despotisme absurde, désespéraient tout le monde. Sa mort fut une délivrance, et l’on bénit ses assassins. »

Hors de Russie, c’est autre chose. Plusieurs de ceux qui vivaient alors, et virent les choses de près, sans nier les violentes disparates de ce caractère, ont fait un surprenant éloge de sa bonté, de son grand cœur, toute justice, toute pitié. On voit très bien que c’était peut-être le seul souverain loyal, généreux qui vécût alors. C’est pourquoi on l’a tué.

« C’était un barbare ! » Sans doute. Et cela nous fait réfléchir sur l’âme humaine, partout identique, et même souvent meilleure, excellente, chez ceux que nous appelons barbares.

Chez les Russes, dans leur grand mélange, il y a souvent des types physiques admirables, qui reviennent par moments avec toute la beauté scandinave et slave, et d’autres types qui reviennent avec la laideur tartare. Paul malheureusement fut de ces derniers[17]. Catherine, qui, dans la confusion de ses mobiles amours, l’avait eu on ne sait de qui, l’aima peu et le traita mal. La cour, qui s’en aperçut, imita l’impératrice. Paul fut l’objet d’une aversion universelle. Et les amants de sa mère la flattaient en avilissant son fils par le ridicule. On se cachait peu du souffre-douleur, du fils en qui la marâtre détestait son héritier.

[17] Son portrait du musée de Versailles est probablement une caricature.

Elle meurt enfin, et ses indignes courtisans ne trouvent en celui qu’ils outrageaient nulle haine, nulle amertume. Telle était sa grandeur de cœur.

Mais ce cœur était trop tendre, trop sensible, et il s’y abandonnait. On l’a vu pour nos émigrés. Quand ils affluèrent en Russie, et qu’ils contèrent la tragédie de Louis XVI, de Marie-Antoinette, Paul, ignorant leur trahison, leur appel à l’ennemi, eut un accès violent de pitié pour le roi, de haine pour la révolution. Il prit un vif intérêt aux princes que la révolution dépossédait, surtout au roi de Piémont, à la reine de Naples, qui, pour ainsi dire, embrassait ses genoux. De là la campagne d’Italie contre nos armées, alors faibles et manquant de tout.

Mais quand Paul, presque délaissé par l’Autriche, eut sa défaite de Zurich, si cruelle pour la gloire des Russes, il laissa la coalition.


Une autre cause appelait alors son âme chevaleresque.

Cette fois il était imploré par les puissances maritimes, Suède, Danemark, Hambourg, etc., indignement vexées, maltraitées des Anglais, qui ne respectaient guère davantage même la Prusse, même l’Espagne. Ainsi, devant le port de Barcelone, ils surprirent trois vaisseaux, par un stratagème honteux en ne montrant sur le pont que des officiers anglais déguisés en Espagnols.

Paul, obsédé par les victimes de cette indigne tyrannie, se ressouvint qu’en 1780 la Russie s’était mise à la tête d’une ligue pour la protection des neutres.

Cette question n’était pas moins que celle de la liberté des mers, tant débattue déjà au XVIIe siècle, le mare liberum des Hollandais, le mare clausum des Anglais : thèse qu’ils soutenaient d’abord pour leur sûreté dans les mers étroites d’Europe ; mais thèse cruellement tyrannique lorsque, maîtres des Indes, ils l’étendaient à toutes les mers, et prétendaient confisquer un élément. Ce prétendu droit de naviguer seuls librement, qui implique celui d’aborder à volonté partout, ne serait pas moins qu’un droit illimité sur les rivages mêmes, c’est-à-dire un droit d’usurper la terre.

Paul, prenant en main cette grande cause, se trouvait par cela même rapproché de la France, qui l’avait toujours défendue, et encore plus de Bonaparte, qui, après brumaire, lui avait renvoyé les soldats russes pris en Hollande avec les Anglais, renvoyé honorablement, avec des habits neufs et avec leurs drapeaux.

Cette politique habile, généreuse et flatteuse toucha Paul. Bonaparte avait envoyé à Pétersbourg une actrice et une autre femme spirituelle et adroite qui intriguaient pour le parti français, sous la protection de Rostopchine, homme très fin, à qui se fiait l’empereur, avec raison ; Rostopchine était un vrai Russe, et non pas sans habileté.

Toute cette cour était divisée par une grande question. Paul, haï par sa mère et maltraité, était d’autant plus Russe de cœur, et ennemi de cette succession flottante qui, admettant les femmes au trône, pouvait à chaque instant y appeler une étrangère.

Sa marâtre lui avait fait épouser d’abord une Hessoise, galante et perfide. Veuf bientôt, il épousa une princesse de Bade, vertueuse et de grand mérite, qui eut d’autant plus d’influence sur ses fils.

Paul, vrai Slave, vrai Russe, changeant et violent, bon pour les émigrés, n’était pas cependant le centre des étrangers, de la colonie allemande, anglaise, hollandaise, si puissante depuis Pierre le Grand. Elle devait regarder plutôt vers l’Allemande, qui peut-être régnerait un jour comme Catherine avait régné. Règne infiniment utile au commerce et aux étrangers en général, aux grands seigneurs à qui profitait le commerce anglais. Après Paul, personne ne se fût soucié de la protection des neutres et de la liberté des mers.

Le czar avait pris un parti décisif, qu’on trouva despotique, mais qui était au fond d’un bon patriote. Il voulut que les Russes régnassent seuls en Russie, et qu’on ne vît plus une étrangère, comme Catherine, imposer à l’empire le joug des étrangers. L’aîné des mâles dut seul régner. Cela excluait l’impératrice de la succession.

Se plaignit-elle ? On ne le voit pas. Mais son parti inspira tant de défiance à Paul, qu’il fit murer les portes qui, de son appartement, conduisaient chez elle. Puis il se fit bâtir un nouveau palais, où les communications étaient de même interrompues.

CHAPITRE VII
LE CZAR PAUL. — SES PROJETS. — SA MORT (31 MARS 1801)

Vers le milieu de l’année, quand l’Europe fut surprise, émerveillée de Marengo, le petit groupe qui osait, à Pétersbourg, être pour l’alliance française, groupe minime, s’enhardit, osa proposer tout bas une alliance plus étroite et qui allait plus loin que la question des neutres. On fit remarquer à Paul que les Anglais, qui se vantaient de sauver l’empire ottoman, s’en rendaient peu à peu les maîtres. Leur succès de Saint-Jean-d’Acre, la mort de Kléber, assassiné le jour même de Marengo, les favorisaient. Ils avaient le parfait maniement des choses de l’Orient, savaient que, sans se démasquer, en partageant les profits avec les pachas, ils feraient ce qu’ils voudraient et n’auraient pas besoin de guerre pour prendre de ce grand empire une possession tacite. C’est ce qu’ils ont fait en ce siècle sous le nez de la Russie. Celle-ci, avocat des Grecs, parlait toujours pour la Turquie d’une refonte totale. Mais les Anglais ne proposant au malade (on appelait ainsi déjà la Turquie), qu’une plus douce médecine, allaient s’emparer de lui, en le laissant s’abîmer et fondre dans son choléra.

Dans les mois d’août et de septembre, le seul homme qui osât être vraiment Russe et du parti de l’empereur, Rostopchine, se hasarda à lui démontrer cela en grand secret, au risque de blesser l’impératrice, le parti allemand, celui des étrangers et de la jeune Russie, qui, par les idées, les intérêts, se rattachaient aux Anglais. Ceux-ci avaient eu l’industrie de convertir à l’admiration de l’Angleterre cette jeunesse aveugle, imprévoyante. Ainsi le jeune Strogonoff, élevé par le Français Romme, mais déviant aux idées anglaises, appelait Paul « le tyran ». Ainsi Alexandre même, le fils du czar, élevé par Laharpe, un patriote de la Suisse française, suivait de préférence ses jeunes camarades les Czartoryski, et rêvait avec eux, pour la Pologne et la Russie peut-être, une constitution anglaise, qu’on ferait à la mort de Paul.

Celui-ci, maître en apparence et le prouvant parfois d’une manière capricieuse, voyait le désert s’étendre autour de lui. Vers le 1er octobre, il demanda à Rostopchine d’écrire enfin et de résumer tout ce qu’il avait dit.

Les Allemands, qui ont seuls le monopole de l’histoire du Nord, disent beaucoup de mal de ce Rostopchine. Nous qui ne connaissons ce nom que par l’incendie de Moscou, nous sommes pourtant disposés à voir en lui un vrai Russe, dévoué à la Russie et au czar.

Dans le mémoire (jusqu’ici inconnu) qu’il fit pour Paul et que j’ai sous les yeux[18], il fait un tableau de l’Europe, de la politique des Anglais et de leurs vues sur la Turquie, et conseille hardiment de les prévenir. Bonaparte, après la mort de Kléber, et maintenant si faible en Égypte, sans doute sera heureux de la proposition. Dans le partage, il aurait l’Égypte et la Grèce maritime, la Russie aurait la Roumélie (Constantinople), la Bulgarie, la Moldavie ; l’Autriche le reste et la Prusse une indemnité.

[18] Ce précieux mémoire, copié sur l’original par le prince Gagarin, et mis dans une revue russe, m’a été communiqué par l’obligeance de M. Iwan Tourgueneff.