LA BÊTISE HUMAINE
OUVRAGES DE M. JULES NORIAC
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POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
Le Capitaine Sauvage.
Eusèbe et Marguerite, nouvelle série de la Bêtise Humaine.
Paris.—Imp. de la Librairie Nouvelle, A. Bourdilliat, 15, rue Breda.
JULES NORIAC
LA
BÊTISE HUMAINE
(EUSÈBE MARTIN )
QUATORZIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A. BOURDILLIAT ET Ce, ÉDITEURS
Traduction et reproduction réservées.
1861
LA BÊTISE HUMAINE
[I]
Lorsque Eusèbe eut atteint sa vingt-unième année, son père, M. Martin, qui était un homme de bon sens, lui dit:
—Eusèbe, vous n'êtes plus un enfant, il est temps de vous instruire. Vous n'aviez que huit ans lorsque vous perdîtes votre mère, ma femme bien-aimée. Ce fut un grand malheur, car son cœur aurait été pour vous un trésor d'affection. Cependant s'il était permis de croire aux compensations dans les destinées humaines, je penserais que cette perte, bien douloureuse sans doute, fut compensée. Votre mère vous eût tant gâté si elle eût vécu, qu'à l'heure où nous parlons, vous ne seriez même pas un homme.
J'ai été pour vous un père plein de sollicitude, souvenez-vous: depuis le jour où votre mère est morte, je vous ai laissé libre comme l'oiseau qui chante en ce moment sur le tilleul de la grande porte. L'été je vous ai donné des vêtements frais, l'hiver des vêtements chauds. Ma table a toujours été abondamment fournie: comme je ne vous ai jamais dit que vous mangiez trop, l'idée de trop manger ne vous est point venue. Je vous ai habitué à courir les champs et à travailler avec les paysans, ce qui vous a rendu fort et vigoureux.
En bonne morale, je ne vous devais pas autre chose. Néanmoins, je vous ai appris à lire et à écrire. Je ne puis vous dire à quel point je vous suis reconnaissant de n'avoir pas eu la tête dure; au lieu de m'occuper six mois, vous m'eussiez ennuyé deux ans, peut-être plus.
Quel est l'usage que vous avez fait du peu de savoir que je vous ai donné? Je ne m'en préoccupe pas. J'ai laissé ma bibliothèque entière à votre disposition parce que je sais que s'il n'est pas de bons livres, il n'en est point de mauvais. Les ouvrages que vous avez parcourus ont-ils formé ou déformé votre jugement? Je m'en inquiète peu, parce que nul ne pouvant savoir où se trouve le faux et où se cache le vrai, mes réflexions seraient probablement à l'envers de la raison.
—Généralement les livres m'ennuient, interrompit Eusèbe; jusqu'à présent je n'ai lu que les aventures d'un homme de mer nommé Robinson Crusoé et celles de Télémaque, fils d'Ulysse.
—Tant mieux, reprit M. Martin; peut-être aussi tant pis. J'aime mieux que vous vous soyez enthousiasmé pour Robinson que pour Paul et Virginie ou Faublas. Mais il peut bien se faire que je raisonne mal, parce qu'après tout Paul et Virginie, c'est la tendresse; Faublas, c'est l'amour; Robinson, n'est que l'égoïsme. Mais rien ne prouve que l'égoïsme, qui est un défaut, ne vaille pas plus à lui seul que la tendresse et l'amour, qui sont peut-être des qualités.
Maintenant, mon cher fils, recueillez-vous et m'écoutez: je vous ai donné le jour, il ne faut ni m'en savoir gré ni m'en vouloir: je n'ai fait qu'accomplir la loi naturelle. J'ai pourvu à vos besoins, la société m'en faisait un devoir. Je viens de compter une somme d'argent à un homme qui fait la traite des blancs, afin que vous soyez exempté du service militaire, ce qui ne doit pas vous empêcher de vous faire soldat plus tard si vous le jugez convenable. Aujourd'hui j'ai pris chez mon notaire le bien de votre mère; le voici; vous allez l'emporter. Voyez, il y a dans cette ceinture quarante-huit morceaux de papier de la Banque de France et cent pièces d'or. Chacun de ces morceaux de papier vaut cinquante pièces d'or; chaque pièce d'or vaut vingt de ces pièces blanches que je vous donne le dimanche quand vous allez jouer avec les polissons du village sur la place de l'église. En tout vous possédez cinquante mille francs, c'est-à-dire plus de pièces de vingt sous que nous ne récoltons de pommes en dix ans. Vous allez être riche pour les uns, pauvre pour les autres. Ne vous occupez ni de ceux qui sont au-dessus de vous ni de ceux qui sont au-dessous. Avec le revenu de cet argent vous avez de quoi vivre jusqu'au jour, où, après avoir étudié et appris la vie, vous vous déciderez à choisir une position. Si toutefois vous voulez vous éviter les soins d'un placement, il vous suffira de ne dépenser que dix francs par jour. De cette façon votre patrimoine durera cinq mille jours, c'est-à-dire quelque chose comme quatorze ans. Il y a gros à parier qu'au bout de ce laps de temps, je serai mort, et vous deviendrez naturellement possesseur de notre domaine de la Capelette, qui rapporte trois mille livres bon an mal an.
Je vous envoie à Paris, la ville civilisée par excellence. Jamais vous n'aurez théâtre plus beau pour étudier le monde. Profitez-en. Allez, Eusèbe, ne prenez pas le bien d'autrui: vous n'auriez pas d'excuse, puisque vous possédez. Ne déguisez jamais la vérité: le jeu n'en vaut pas la chandelle. Ne frappez point le faible, mais ne le défendez pas: vous vous feriez deux adversaires. Efforcez-vous de n'avoir point d'ennemis ni d'amis, ce qui est la même chose; et maintenant adieu, mon enfant, voici la diligence.
Le jeune homme sauta au cou de son père et l'embrassa avec effusion. M. Martin fut touché de cette étreinte qu'il n'attendait pas de son fils. D'une voix émue il lui dit:
—Sois heureux, cher enfant, sois heureux.
Le jeune homme partit. Son père, s'étant mis à la fenêtre un instant après, le regardait s'avancer sur la route.
—Eusèbe! lui cria-t-il, venez ici, je vous prie, et répondez:
Qui vous a donné l'idée de m'embrasser, et qui vous a enseigné cette démonstration affectueuse?
—Père, répondit le jeune homme, il y a dix ans M. le curé Jaucourt, qui est mort l'an dernier, m'ayant vu partager mon pain avec l'idiot du Moustier, m'embrassa comme je viens de vous embrasser quand vous avez partagé votre bien avec moi.
La diligence passait; d'un bond le jeune homme fut s'asseoir à côté du postillon.
M. Martin ferma sa fenêtre et dit, en essuyant avec son mouchoir à carreaux bleus et rouges une larme prête à tomber:
—Diables de prêtres! il faut toujours qu'ils mettent leur nez dans les familles!
[II]
M. Martin n'était point un méchant homme ni un sot; c'était le doute vivant, le doute incarné. Depuis quarante ans, il en avait soixante, tous les événements de sa vie avaient trompé ses prévisions.
Lorsqu'il dut se marier, il eut à choisir entre deux cousines à lui, parfaitement élevées et d'une beauté égale. Il préféra épouser celle vers laquelle il était le moins porté, parce qu'elle était d'une santé plus robuste que sa sœur. Neuf ans après, elle mourut et sa sœur chétive vivait encore.
Martin fut à moitié ruiné par un ami d'enfance pour lequel il eût donné sa vie.
Un jour qu'il était absent, le feu prit à l'une de ses granges et allait se communiquer à sa demeure, si un homme au péril de sa vie n'eût coupé le toit attenant aux autres bâtiments. Cet homme était Emmanuel Rigaud, son seul ennemi.
Fort instruit pour un campagnard et doué d'un certain bon sens, il était considéré dans son pays comme un homme supérieur. En étudiant beaucoup pour affermir une réputation dont il était fier, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il ne savait rien.
Le premier voyage qu'il fit à Paris resta gravé dans ses souvenirs. C'était en septembre 1831: un matin qu'il était allé respirer au jardin des Tuileries, un homme en chapeau gris, à la figure noble et bienveillante, lia conversation avec lui.
—Vous êtes étranger? lui demanda-t-il.
—J'habite le Limousin, répondit Martin.
—Êtes-vous dans l'industrie?
—Non, dans l'agriculture.
—Je ne connais point votre pays, mais j'en ai entendu dire le plus grand bien.
—C'est en effet un beau pays, repartit le campagnard; riche et pittoresque, commerçant et fidèle, il ne lui manque qu'une rivière...
—Mais la Vienne?
—La Vienne n'est pas navigable.
—Ne pourrait-on la canaliser?
—C'est là le rêve de tous les Limousins.
—Monsieur... comment vous nommez-vous?
—Martin.
—Eh bien, monsieur Martin, allez en paix, et dites à vos compatriotes, qu'avant trois ans leur rivière sera navigable.
—Qui êtes-vous, demanda Martin, pour parler avec tant d'autorité?
L'homme au chapeau gris sourit légèrement, et répondit avec simplicité:
—Je suis le roi des Français.
Comme si la foule, qui s'était amassée autour des deux causeurs, n'eût attendu que cette parole, des cris mille fois répétés de «Vive le roi!» se firent entendre. Elle entoura le royal promeneur qui souriait aux uns, donnait sa main aux autres, avec une parole de bienveillance pour tous.
—Voici un grand roi et voici un grand peuple, pensa Martin qui retourna à la Capelette, non sans raconter à tout le département son entrevue des Tuileries et les promesses du roi.
Dix-sept ans s'écoulèrent. Martin perdu d'ennui, vivant seul avec son fils encore enfant, résolut de venir à Paris. A peine arrivé à l'hôtel, il s'empressa de mettre son plus bel habit et il se dit que, bien que le roi n'eût pas tenu sa promesse, il lui devait sa première visite.—Je le verrai dans son jardin, pensait-il; il sera moins embarrassé que si j'allais chez lui.
Aux Tuileries il trouva les portes encombrées; la foule la plus singulière se pressait en criant contre les grilles.—Quel bon peuple et quel amour pour son souverain! pensait le brave homme.
Des bandes de polissons couraient dans les rues en chantant:
Mourir pour la patrie,
C'est le sort le plus beau,
Le plus digne d'envie.
C'est le sort...
—Quelle jeunesse! quelle noble jeunesse! répétait le bon Martin les larmes aux yeux.
Voyant qu'il ne pouvait aborder le jardin du côté de la rue de Rivoli, il gagna la place de la Concorde. Comme il arrivait au quai, une petite porte masquée dans le mur du jardin s'ouvrit devant lui. Un vieillard vêtu d'une blouse bleue, sortait appuyé sur le bras d'un autre vieillard.
—Monsieur Martin, dit-il au Limousin, aidez-moi, je vous prie, à monter dans ce fiacre.
—Qui êtes-vous? je ne vous remets pas très-bien, dit le provincial étonné.
—J'étais il y a une heure le roi des Français, répondit le vieillard.
—Ah! sire, s'écria Martin, dominé par son idée, vous n'avez pas fait canaliser la Vienne!
—C'est vrai, monsieur, j'ai manqué à ma promesse; vous voyez que j'en suis cruellement puni!
Le fiacre s'éloigna. M. Martin resta cloué à sa place, il ne comprenait plus. Des gens qui débouchèrent par la petite porte, le tirèrent de sa rêverie.
—Le brigand a filé, disaient-ils.
—Il sera démoli avant d'être bien loin.
—Tant mieux.
—Pauvre roi! pauvre peuple! murmura le provincial. Et il reprit le chemin de la Capelette, où il vécut dans la solitude. Son esprit devint de plus en plus flottant. N'ayant personne pour discuter, il prit l'habitude de controverser lui-même ses idées; et le doute en toute chose s'empara de son esprit. Voilà pourquoi il éleva son fils comme nous l'avons dit, ou plutôt pourquoi il ne l'éleva pas du tout.
[III]
Le soir du même jour, Eusèbe arrivait au chemin de fer. Il s'approcha du guichet et dit à l'employé:
—Je voudrais aller à Paris.
—Quelle place désirez-vous?
—Celle où l'on est le mieux.
—Cinquante-quatre francs, répondit l'employé.
Eusèbe sortit trois louis et reçut six francs de menue monnaie.
—Voilà, pensa-t-il, un homme fort supérieur; il n'a pas mis une seconde pour compter ce qui me revenait.
—Et maintenant, demanda-t-il, pourriez-vous me dire, monsieur, où je dois prendre la voiture?
—Le train, voulez-vous dire?
—Je ne sais si le véhicule qui doit me transporter se nomme ainsi, répondit Eusèbe avec timidité.
—Véhicule! s'écria l'employé, qu'appelez-vous véhicule, je vous prie? vous moquez-vous? Voici votre wagon; une autre fois tâchez d'être poli, si c'est possible.
—Cet homme, se dit Eusèbe, n'est point un esprit supérieur, c'est plus qu'un sot, c'est un ignorant.
Le voyage d'Eusèbe n'offrit aucun incident. Seul dans une diligence de première classe, il ôta les coussins, les mit à terre, et plaçant sa valise sous sa tête en manière d'oreiller, il s'endormit jusqu'au jour d'un sommeil paisible.
Lorsqu'il s'éveilla, il avait passé Orléans; ses yeux mi-ouverts se portèrent sur la campagne, et un cri d'admiration s'échappa de sa poitrine.
—Oh! les belles terres, les belles campagnes! s'écria-t-il; comme tout cela est admirablement cultivé! quels soins et quel travail! Mon père avait raison; la civilisation n'a pas encore pénétré dans les départements du centre. Il y a quinze heures que j'ai quitté la Capelette, mais quelle différence! Pourquoi le sol est-il si fécond ici, si aride là-bas? c'est pourtant la même terre, mais ce n'est point la même industrie. Ici, point d'immenses solitudes ni de terrains incultes; les champs sont plus peuplés que nos villes, les bras abondent, les instruments aratoires sont perfectionnés. Aussi quelle abondance, quelle richesse! Tout le monde a l'air heureux et content; tout cela est beau et grand!
Au moment où il faisait ces réflexions à haute voix, le train ralentit sa marche. On approchait d'une station; Eusèbe observait attentivement des gens groupés, attendant contre une barrière que le convoi fût passé pour passer à leur tour. Le bruit fait par la soupape de dégagement de la locomotive effraya un cheval attelé à une charrette; la pauvre bête, saisie d'effroi, hennissait et se dressait sur ses pieds de derrière; un homme armé d'un fouet sortit d'un cabaret et se mit à frapper l'animal à tour de bras. Plus il frappait, plus le cheval se cabrait. Enfin, brisant ses traits, la bête furieuse s'élança contre la barrière qu'elle frappa de sa tête, et tomba morte. L'homme vociférait comme un charretier qu'il était.
—Certes, se disait Eusèbe, voilà qui est fort mal; le tort est à l'homme, non à la bête; si l'homme n'eût pas abandonné le cheval, le cheval n'aurait pas eu peur; si le cheval n'avait pas eu peur, l'homme n'aurait pas songé à le frapper; si l'homme ne l'eût pas frappé, le cheval ne serait pas mort. Cet homme est peut-être un sauvage arrivé depuis peu parmi des gens policés. Cependant cela n'est guère probable, puisqu'il parle presque correctement. Mon père aurait-il raison, lorsqu'il dit que les extrêmes se touchent, et que le dernier mot de la civilisation est peut-être le premier de la barbarie?
Eusèbe en était là de ses réflexions, lorsque deux voyageurs entrèrent dans le wagon qu'il occupait. Bien qu'on ne fût qu'aux premiers jours de septembre, les deux nouveaux venus portaient des casquettes et des bottes fourrées, de vastes cabans couvraient leurs vêtements et leurs figures disparaissaient sous d'immenses cache-nez de laine.
—Ma foi, dit l'un d'eux, voici l'hiver qui commence; il fait un petit zéphir qui n'est pas gentil du tout. Si vous voulez, nous allons en griller un pour nous mettre en appétit.
En écoutant ces paroles, Eusèbe fut en proie à une vive curiosité. Les costumes hétéroclites de ses deux compagnons de route lui donnaient à penser qu'il allait avoir à étudier des voyageurs venant des rives les plus lointaines. A en juger par leurs fourrures, la Moscovie devait leur avoir donné le jour. En entendant parler «d'en griller un,» il s'était attendu à un repas extraordinaire, et il s'apprêtait à être tout yeux et tout oreilles pour approfondir les mœurs des étrangers que le hasard jetait sur son chemin.
Au grand désappointement du jeune homme, le voyageur sortit des cigares de sa poche et en alluma un, après en avoir offert à son compagnon, puis à Eusèbe, qui avait refusé.
—Vous ne fumez pas, jeune homme? demanda-t-il.
—Non, monsieur.
—Bah! Quel âge avez-vous donc?
—Vingt-un ans passés.
—Vingt-un ans! et vous ne fumez pas? Mais d'où diable sortez-vous, mon jeune ami?
—Je sors de la Capelette, un domaine, près de Saint-Brice, en Limousin; je vais à Paris pour m'instruire, et je ne saurais être votre ami, puisque je vous vois pour la première fois.
—Ne vous fâchez pas, jeune homme; je n'ai pas dit cela pour vous blesser.
—Je le sais, dit Eusèbe; au contraire, vous m'offriez votre tabac roulé. Je vous suis reconnaissant.
—Ah! vous êtes du pays de M. de Pourceaugnac? demanda le voyageur qui n'avait pas encore parlé.
—Je ne le connais pas, répondit Eusèbe; mon père et moi vivions fort retirés.
—Il est à mettre sous verre! s'écria le fumeur; il faut le faire encadrer. Comment, jeune homme, vous ne connaissez pas le plus gai des héros de Molière?
—Je ne suis jamais sorti de la Capelette, monsieur, et ma condition ne me permet point de connaître des héros. J'ignore même où Molière se trouve situé.
Les deux voyageurs partirent d'un immense éclat de rire.
—Messieurs, dit Eusèbe, lorsque l'hilarité de ses voisins eut cessé, vous vous moquez de moi parce que je suis ignorant, ce n'est point une bonne action, je vous assure. Vous m'avez indiscrètement questionné, j'ai répondu; je pouvais me taire. Remarquez, je vous prie, que vous vous êtes occupés de mes affaires, et que je ne me mêlais pas des vôtres. Je ne vous ai demandé ni d'où vous veniez, ni qui vous étiez; lorsque vous avez ri de moi, j'aurais pu vous jeter par les fenêtres; je ne l'ai pas fait.
—Par les fenêtres! Comme vous y allez, mon cher monsieur.
—Je l'aurais pu certainement, dit Eusèbe avec simplicité.
—Permettez, reprit le second voyageur; nous n'avons pas voulu vous être désagréables. Vous avez la tête trop près du bonnet. J'ai l'habitude de voyager beaucoup; voici dix ans que mon ami et moi nous courons les routes. Chaque fois que nous nous trouvons en compagnie, nous demandons, comme cela se fait, d'où on vient et où l'on va. Ça fait passer le temps, et ça ne fait de mal à personne.
—Ne voyagez-vous que pour cela? demanda Eusèbe.
—Quelle plaisanterie! Nous sommes voyageurs de commerce, nous représentons deux des premières maisons de Paris.
—Quelle que soit ma simplicité, répondit le Limousin, je pense qu'il n'y a pas à Paris de premières maisons, et qu'il ne saurait y en avoir; puisque aussi bien les premières en arrivant du nord, sont les dernières quand on vient du sud.
On arrivait à Paris. En descendant du wagon, Martin le fils entendit l'un de ses voisins dire à l'autre:
—Je crois que ce gaillard-là nous a fait poser.
Sa valise à la main, Eusèbe sortait de la gare, lorsqu'un cocher lui cria:
—Voilà, bourgeois! Où faut-il vous conduire? où allez-vous, mon bourgeois?
—Je ne sais, répondit Eusèbe!
—Ce n'est pas moi qui vous le dirai.
—Je ne vous l'ai pas demandé.
—Eh! dites donc, vous autres! ce monsieur qui ne sait pas où il va; en voilà une bonne!
—De quoi vous mêlez-vous?
—Vas donc, fainéant, tu n'as pas le sou.
Le provincial allait répondre, lorsque le cocher, auquel un voyageur venait de faire signe, s'éloigna rapidement.
—Voici un peuple qui me paraît assez mal entendre les lois de l'hospitalité! pensa le fils de M. Martin; il vous interpelle pour vous insulter; qu'est-ce que cela veut dire?
[IV]
Paris est le rêve de tous les provinciaux. Riches ou pauvres veulent y venir, au moins une fois: les premiers pour y jouir de la vie; les seconds pour essayer de s'enrichir. Nul ne peut se figurer les désillusions de l'arrivant, parce que chacun s'imagine Paris à sa manière. Pour quelques-uns la capitale est une grappe de palais; pour d'autres, les maisons sont bâties d'or et de rubis.
Paris ne répond jamais à l'idée qu'on s'était faite de lui; pour l'aimer et l'admirer il faut le connaître. Les Méridionaux surtout font piteuse mine en abordant la capitale. Leur imagination, plus vive que celle des gens du Nord,—oui, plus vive!—a paré de mille façons la métropole. Comme pour les punir de ces châteaux en pensée, le hasard les a de tout temps fait entrer par l'endroit le plus laid de la ville. Avant l'établissement du chemin de fer, les gens du Midi arrivaient par la barrière d'Enfer; pour eux Paris avait l'air d'un bouge; maintenant il n'a l'air de rien.
Eusèbe, son inévitable valise sous le bras, sortit de la gare marchant droit devant lui.
Il vit la Seine qu'il trouva étroite; puis un pont qui lui sembla mesquin. Tout à coup son regard se dérida, il venait d'apercevoir le jardin du Muséum.
—A la bonne heure, dit-il, voilà une belle et vaste propriété; le maître l'a fait cultiver d'une admirable façon. Il est fort malheureux qu'il ait eu l'idée de placer un factionnaire à la porte pour empêcher d'entrer; c'est ridicule. Il est vrai qu'il y a, dit-on, beaucoup de voleurs dans cette immense ville.
Eusèbe Martin, s'approchant du dragon qui gardait le jardin sous la forme débonnaire d'un fantassin, lui dit:
—Comment s'appelle, je vous prie, ce magnifique clos?
—Clos! répéta le soldat; connais pas.
—Je vous demande le nom de cet enclos?
—Enclos! inconnu au régiment.
—Pardon, reprit Eusèbe avec douceur; je vous demande, mon ami, le nom de ce jardin que vous gardez si bien?
—Ah! ah! répondit le fils de Mars, fallait vous expliquer tégoriquement, jène home; ça s'appelle le Jardin des Plantes.
—Merci, dit Eusèbe; mais en s'en allant il fit cette réflexion, qui lui parut sensée:
—Jardin des Plantes, ceci n'est pas un nom. Tous les jardins possèdent des plantes; les plantes naissent dans les jardins; et un jardin qui n'aurait pas de plantes ne serait pas un jardin. Évidemment ce soldat m'a trompé.
Avisant un vieillard à barbe blanche qui, assis sur un banc, paraissait avoir affermé le soleil à l'heure, le jeune homme se découvrit respectueusement et lui dit:
—Je suis étranger, monsieur, excusez ma demande, je désirerais connaître le nom du superbe parc que voici.
—Monsieur, répondit le vieux bonhomme avec aménité, je suis enchanté de pouvoir vous renseigner; l'établissement que vous voyez derrière cette grille est le jardin du roi.
—Vous voulez dire de l'empereur?
—Je veux dire ce que je dis, et croyez-moi, monsieur, il sied mal à un enfant de votre âge de vouloir mystifier un vieillard. Si c'est pour cela que vous vous êtes arrêté, vous eussiez mieux fait de passer tranquillement votre chemin.
Eusèbe Martin ne sachant que répondre, continua sa route en pensant qu'il n'était vraiment pas heureux; depuis qu'il était parti de la Capelette il tombait de Charybde en Scylla. L'employé l'avait morigéné, les deux voyageurs avaient voulu le berner, le cocher l'avait insulté, le soldat s'était moqué de lui, le vieillard l'avait rudoyé, et il disait avec raison qu'il aurait bien de la peine à apprendre la vie et que le peuple de Paris n'était pas aussi civilisé qu'on le voulait bien dire.
Comme il en était là de ses raisonnements, il entendit des cris stridents poussés par une femme; la foule s'assemblait près d'elle, il fit comme la foule.
—Qu'a cette femme? demanda-t-il à son voisin.
—Son mari, répondit le spectateur, était un Auvergnat, marchand de bric à brac, qui loua cette boutique il y a six mois; les affaires n'ont pas été bonnes pour lui. Sa femme est une mégère, son propriétaire un juif âpre au gain qui le voulait faire expulser; le pauvre homme n'a pu supporter tant de misères, il vient de se pendre. De ma place vous pourriez le voir se balancer au bout de sa corde; on a été prévenir le commissaire.
Eusèbe étendit les bras, bouscula les curieux, et d'un bond pénétra dans la boutique, son couteau à la main.
—Arrêtez, s'écrièrent les spectateurs.—Arrêtez, jeune homme; vous allez vous faire une mauvaise affaire.—Attendez la justice.—Ne touchez pas au pendu, c'est la loi; vous allez vous faire une mauvaise affaire.
Sans écouter toutes ces remontrances, le jeune homme avait coupé la corde et assis le pauvre suicidé sur une chaise; d'un revers de main il avait repoussé la foule qui interceptait l'air, et à genoux devant l'Auvergnat, il attendait avec anxiété que la vie vînt à reparaître.
Tout à coup une rumeur se fit dans le groupe.
—Voilà le commissaire!—c'est M. Bézieux; place au commissaire.
Le magistrat s'avançait avec calme, son visage était bienveillant, son regard perçant et doux se promenait sur la foule. Le représentant de la loi arrivait lentement, mais sans ennui, constater le sinistre qui venait de lui être dénoncé.
—Où est le suicidé? demanda le magistrat.
Le foule se tut un instant, paraissant hésiter entre le silence et la délation. Cependant les mauvais instincts prenant le dessus, trois ou quatre personnes s'écrièrent, en montrant Eusèbe:
—C'est ce jeune homme qui a coupé la corde; on n'a pas pu le retenir.
—Il a bien fait, très-bien fait, dit le magistrat. Quoique plus jeune que vous tous, il a donné une grande preuve de bon sens. Sachez que c'est un absurde préjugé que celui qui fait croire qu'il y a danger de porter secours à un suicidé ou à un homme assassiné avant l'arrivée de la justice. Les magistrats viennent constater le fait et voilà tout. Le devoir des citoyens est d'empêcher par tous les moyens possibles la mort d'un de leurs semblables. La tradition stupide qui fait supposer au vulgaire qu'on ne doit point secourir un homme en danger, n'est cependant pas sans fondement. Il est malheureusement arrivé au moyen âge, et même avant et après, que quelques individus s'étant approché pour assister des gens assassinés, furent pris eux-mêmes pour les meurtriers et exécutés comme tels; mais aujourd'hui, au temps de lumières où nous sommes, avec les immenses moyens d'action que lui fournit l'administration, la justice ne peut pas se tromper: elle ne se trompe plus.
—Je ne m'y fierais pas, marmota un chiffonnier qui avait assisté avec le plus grand calme au drame dont la boutique avait été le théâtre; je ne m'y fierais pas, certainement. Je ne dis pas que la justice se trompe, mais je ne m'y fierais pas: on voit tant de choses extraordinaires!
—Monsieur, dit le commissaire à Eusèbe, qui anxieux suivait attentivement les mouvements convulsifs de l'Auvergnat; je vous fais mon sincère compliment sur votre sang-froid en cette circonstance.
—Il n'y a pas de quoi, répondit le fils de M. Martin assez embarrassé.
—Je vous demande pardon, reprit le commissaire, qui se méprenait sur la réponse du jeune homme; un homme, quel qu'il soit, est toujours un homme; en cette qualité, il fait partie de cette grande famille qu'on nomme l'humanité.
—Certainement, monsieur, vous avez bien raison, dit le jeune homme, qui cherchait inutilement à trouver de la profondeur dans la prud'hommerie de l'officier ministériel; puis il ajouta: Cet homme, monsieur, a été poussé dans son abominable action par la pauvreté. Je désirerais lui venir en aide.
—Ce sentiment vous honore.
—Voici, reprit le jeune Limousin, un papier de la banque de France qui vaut cinquante louis, et chaque louis, comme vous devez le savoir, vaut vingt pièces de vingt sous. Veuillez le remettre à cet homme, mais à la condition qu'il ne recommencera que lorsqu'il n'aura plus d'argent. Il est probable que lorsque ce moment arrivera, Dieu, qui m'a placé sur son chemin pour le sauver, pourvoira de nouveau à sa destinée.
Le magistrat regardait attentivement Eusèbe. Sa mise plus que simple, la façon avec laquelle il s'exprimait, sa timidité, ses gestes, et jusqu'à la ceinture qui renfermait son trésor, jetèrent le fonctionnaire dans une perplexité qu'il ne cherchait pas à cacher. Cet honorable magistrat, qui, par les habitudes de sa profession, savait juger les hommes du premier coup d'œil, ne se rendait pas un compte exact de l'être singulier qu'il avait devant lui. Le greffier, qui comprenait ce qui se passait dans le cerveau du commissaire, n'était guère plus avancé que son supérieur. Cependant, comme un murmure bienveillant et quelques paroles laudatives en faveur du jeune homme couraient dans le cercle, le fonctionnaire pensa qu'il serait peu digne de ne pas faire un petit discours. S'adressant tantôt à la foule, tantôt à Eusèbe, il dit:
—Certes, s'il est beau et rare de joindre le sang-froid et la raison à la jeunesse, il n'est pas moins honorable d'y ajouter la philanthropie. Non-seulement vous avez voulu sauver cet homme et vous l'avez sauvé, mais vous voulez, dans une intention que j'appellerai sublime, assurer l'existence qu'il vous doit. De tels actes, monsieur, honorent trop celui qui les commet pour qu'il soit besoin de l'en remercier; il en trouve le payement dans son cœur, et la conscience du bien qu'il a fait est sa récompense. Permettez-moi donc, monsieur, de vous demander votre nom, afin qu'il soit connu de l'administration supérieure, qui sait apprécier tous les dévouements.
—Je me nomme Eusèbe Martin.
—Seriez-vous parent de M. Martin du tribunal de commerce?
—Je ne le crois pas; j'arrive du Limousin. Je ne connais personne à Paris.
—Vous êtes bien jeune?
—Vingt-un ans.
—A la bonne heure; car si vous n'étiez pas majeur, je ne pourrais accepter votre don.
—Je ne sais pas, dit Eusèbe.
Le commissaire regarda son greffier avec étonnement.
—Avez-vous une profession?
—Non. Je suis venu à Paris pour admirer la civilisation et étudier la vie.
—Étudier la vie, dit le greffier, qui avait le mot pour rire; ce n'est pas un médecin.
Le commissaire se perdait en conjectures.
—Que fait votre père? reprit-il.
—Mon père, monsieur, habite la Capelette; par profession, il cherche dans la vie où se trouve le faux et où se trouve le vrai.
—Veuillez me suivre, reprit sèchement le fonctionnaire en faisant signe à la foule de s'écarter.
Eusèbe s'inclina sans répondre, et marcha à côté du commissaire, ce qui lui permit d'entendre le greffier dire à son patron:
—Le pauvre garçon est fou à lier.
A quoi le patron répondit:
—Ce n'est pas difficile à voir.
Eusèbe se sentit rougir, non de crainte, mais de honte; il pensa qu'on le prenait pour un fou parce qu'il était ignorant de toutes choses.
Ce départ inattendu fut interprété de différentes manières par les curieux qui n'avaient pas entendu le dialogue.
—On va peut-être lui donner la croix, dit un naïf commissionnaire.
—La croix! plus souvent que c'est les commissaires qui donnent la croix maintenant! reprit un vaurien en blouse blanche.
—Pourquoi pas?
—Parce que c'est pas en leur pouvoir.
—Il aurait bien assez de pouvoir pour te faire ficher dedans, peut-être, mauvais polisson.
—La belle malice!
—Voyez-vous? dit une femme coiffée d'un mouchoir, voyez-vous? il a commencé par dire qu'il avait bien fait de couper la corde, et, pour changer, il l'emmène tout de même.
—Fallait pas qu'il y aille.
Un quart d'heure après, naturellement, un médecin fendit la foule en criant:
—Où est le malade?
Le malade était dans un coin, à ruminer un moyen pour se faire donner les mille francs par le commissaire à l'insu de sa femme.
La femme avait suivi le commissaire, dans l'espoir de toucher l'argent sans son mari.
[V]
A la porte du commissariat, le greffier pria civilement Eusèbe de passer devant et l'introduisit dans une pièce coupée en deux par une grille illustrée de rideaux verts en lustrine. Les murs décrépits étaient chargés de dessins noirs exécutés par des administrés et de jeunes filous qui avaient charmé les longueurs de l'attente en cultivant les beaux-arts. Un jour douteux, filtrant par une fenêtre sur la cour, éclairait assez mal un bureau de bois blanc peint en noir, sur lequel gisaient des papiers timbrés qui semblaient avoir la jaunisse. Deux employés portant des sous-manches, ainsi nommées parce qu'elles se portent sur les autres, griffonnaient placidement. Eusèbe, qui trouvait cet ensemble médiocre, demanda au greffier:
—Est-ce là, monsieur, ce qu'on nomme le formidable appareil de la justice?
Le chien du commissaire sourit et répondit en le regardant avec une bienveillance mêlée de compassion:
—Non, monsieur, la justice, c'est au Palais; ici, c'est comme qui dirait un laboratoire où on lui mâche les morceaux.
—Je ne comprends pas, dit le jeune homme.
—Ça ne fait rien, dit le greffier, vous comprendrez plus tard, il faut l'espérer. Voici monsieur le commissaire qui revient; asseyez-vous et répondez.
—Vous m'avez dit que vous vous appeliez Eusèbe Martin? demanda le fonctionnaire.
—Oui, monsieur.
—Comment avez-vous quitté la maison paternelle?
—En prenant la voiture des Pénicault jusqu'à Vierzon.
Le commissaire de police et son clerc échangèrent un regard significatif.—Écrivez les réponses, dit M. Bézieux au greffier.
—Avez-vous un passe-port?
—Je ne sais pas ce que c'est.
—Écrivez aussi cette réponse. Dites-moi, encore une fois, ce que vous venez faire à Paris?
—Je vous l'ai dit, étudier la civilisation.
—Pour quoi faire?
—Mais... pour être... civilisé.
—Ah! très-bien. Avez-vous, outre ces mille francs, des moyens d'existence?
—En dépensant dix francs par jour, j'ai de quoi vivre cinq mille jours, à peu près quatorze ans. Voici mon argent.
—Très-bien. Connaissez-vous quelqu'un à Paris?
—Oui, quatre personnes: un cocher qui m'a insulté, un militaire qui s'est moqué de moi, un vieillard qui m'a gourmandé, et l'Auvergnat que j'ai dépendu.
—Cela ne suffit pas, dit le magistrat; votre âge, l'incohérence de vos réponses, la somme considérable dont vous êtes porteur, tout me fait un devoir de vous retenir jusqu'à plus amples informations. Ne vous inquiétez pas, vous serez traité convenablement, et avant peu, je l'espère, rendu à la liberté et à votre famille.
—Je ne suis pas pressé, ce sera quand il vous plaira.
Depuis un instant le commissaire retournait ses poches sans résultat.
—J'ai perdu mon mouchoir, dit-il à son clerc; en vous en allant, passez donc chez ces gens, voir s'ils ne l'ont pas trouvé.
—C'est inutile, monsieur, lui dit Eusèbe; j'ai vu un enfant le prendre dans votre poche et se sauver.
—Et vous ne m'avez pas averti! s'écria M. Bézieux.
—A moins d'un événement extraordinaire, je ne me mêle que le moins possible des affaires des autres. Voulez-vous me permettre de vous en offrir un?
Sans attendre une réponse, le jeune homme déboucla sa valise et en sortit un mouchoir qu'il offrit avec civilité au commissaire, qui le refusa.
—Merci, dit celui-ci, je vais en envoyer chercher un. Quel est ce papier qui vient de tomber de votre valise?
—Mon port-d'armes.
—Un permis de chasse! vous avez un permis de chasse? que ne le disiez-vous tout de suite? Voyons.
—Voilà; vous ne me l'aviez pas demandé.
M. Bézieux tourna et retourna le papier, examina attentivement le signalement. Comme Eusèbe avait deux signes noirs sur la joue gauche, la vérification était facile.
—Mon jeune ami, reprit le magistrat, mille pardons de mes questions. J'ai dû agir comme je l'ai fait; vous êtes en règle, je n'ai plus rien à dire. Allez, vous êtes libre. Avec votre inexpérience de la vie, vous serez à coup sûr dupé. Souvenez-vous de moi, et venez me voir dans les moments critiques.
—Monsieur, répondit Eusèbe, vous êtes trop bon, je suis bien votre serviteur. Et il se retira lentement comme un homme en proie à de grandes et sérieuses réflexions. Dans l'escalier: il s'arrêta un instant, puis, tout haut, comme si quelqu'un l'eût écouté, il s'écria:
—Voici une chose singulière et certainement indéfinissable: cet homme qui se dit justicier, me voit faire deux bonnes actions, et il m'arrête en disant que je suis fou; il ne me trouve sage qu'en voyant mon permis de chasse. Or, mon permis de chasse aurait dû au contraire l'affermir dans son idée, et lui faire croire que j'étais fou véritablement, car j'ai fait une grande folie le jour où j'ai été assez bête pour donner vingt-cinq francs au maire du Moustier, afin d'avoir le droit de tuer des oiseaux qui ne sont pas à lui.
[VI]
Eusèbe, plongé dans ses réflexions, marcha près de deux heures, regardant à droite et à gauche sans trop bien voir. Le hasard l'avait conduit sur la place de la Bastille: son étonnement fut grand lorsqu'il jeta les yeux sur la colonne de Juillet. Cette immense tour de bronze l'étonnait, il ne pouvait se rendre compte de son utilité; il eût volontiers demandé à un passant quelques renseignements, mais il se souvint que ses questions ne lui réussissaient pas. Il s'approcha et examina attentivement les inscriptions.
—Voilà qui est singulier, pensa-t-il, on élève des monuments à la mémoire des citoyens morts pour la liberté; est-il possible qu'en 1830, époque peu éloignée de la nôtre, il ait pu se trouver en France, au cœur de la civilisation, des gens voulant attenter à la liberté? ceci me paraîtrait invraisemblable si ce n'était gravé là. Quels esprits chagrins et abandonnés de Dieu ont pu songer à ravir la liberté de l'homme, c'est-à-dire son seul bien? Il y a là un événement insolite que je saurai un jour en lisant les auteurs qui ont écrit touchant les choses de l'histoire.
Eusèbe cessa de penser à la liberté des peuples, parce qu'il avait faim. La faim est aux bons instincts ce que l'araignée est aux mouches. Il marcha le nez au vent, espérant voir une plaque de tôle se balançant dans l'espace, et portant cette fallacieuse légende: ici l'on donne à boire et à manger, comme il en avait vu sur les routes; il commençait à désespérer de rencontrer ce qu'il cherchait, lorsque le mot magique dîner, frappa ses regards. Alors, il se prit à considérer la façade bénie où ce mot se trouvait dix fois répété, et il lut:
RESTAURANT BROCHON.
Dîners à 2 francs; déjeuners à 1 franc 25.
Il s'élança vers la porte, mais entra humblement, et fut s'asseoir à la table la plus voisine de la fenêtre, afin de satisfaire en même temps son estomac et sa curiosité.
—Que servirai-je à monsieur? lui demanda un garçon.
—Ce que vous voudrez, répondit Eusèbe Martin; élevé à la campagne, je ne suis pas difficile.
—Monsieur veut-il, après le potage, un filet sauté madère?
—Comme il vous plaira.
—Moi, monsieur, ça m'est égal, si vous préférez un rognon sauté?
—Je n'ai pas de préférence.
—Un foie de veau bourgeoise?
—Cela m'est indifférent.
—Moi aussi; nous avons encore, biftecks, côtelettes, fricandeau chicorée, noix de veau à l'oseille, fricassée de poulet, civet de lièvre, perdrix aux choux, choucroute garnie, vol-au-vent financière, abatis, chapon au riz, bœuf mode, poulet rôti, gigot?
Dans cette kyrielle de mots que le garçon avait déroulé avec une incomparable vélocité, le jeune Martin n'en avait retenu qu'un, et s'y était cramponné.
—Donnez-moi une côtelette, dit-il.
—Comment la désirez-vous? Voulez-vous une côtelette nature, panée, à la soubise, sauce-Robert, aux pommes frites ou sautées, saignante ou grillée?
—Au diable! s'écria Eusèbe, je la veux sur le gril.
—Côtelette nature, bien monsieur, dit le garçon. Et il se mit à crier: chef! une côte nature, une!
—Voici un domestique bizarre, se dit le jeune homme; et il se mit à manger avec son appétit de vingt ans. Après la côtelette, le garçon essaya de reprendre sa nomenclature, mais Eusèbe l'arrêta.