Au lecteur:
Voir les [Note de Transcription] et [Table des Matières] en fin de livre.


PARIS TEL QU'IL EST


CALMANN LÉVY, ÉDITEUR


ŒUVRES COMPLÈTES
DE
JULES NORIAC

Format grand in-18

LA BÊTISE HUMAINE 1 vol.
LE CAPITAINE SAUVAGE 1 —
LE 101e RÉGIMENT 1 —
LE CHEVALIER DE CERNY 1 —
LA COMTESSE DE BRUGES 1 —
LA DAME A LA PLUME NOIRE 1 —
DICTIONNAIRE DES AMOUREUX 1 —
LA FALAISE D'HOULGATE 1 —
LES GENS DE PARIS 1 —
LE GRAIN DE SABLE 1 —
JOURNAL D'UN FLANEUR 1 —
MADEMOISELLE POUCET 1 —
LA MAISON VERTE 1 —
LES MÉMOIRES D'UN BAISER 1 —
SUR LE RAIL 1 —

LE 101e RÉGIMENT
Édition illustrée de 81 dessins, un volume grand in-16.

Imprimeries réunies, B.


PARIS
TEL QU'IL EST

PAR
JULES NORIAC



PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1884
Droits de reproduction et de traduction réservés.


PARIS TEL QU'IL EST


UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE

Une erreur télégraphique, bien insignifiante au premier abord, vient de donner lieu à un procès qui a fait la joie de nos bons amis les anglais.

Une jeune lady se marie au commencement du printemps à un jeune gentleman fort qualifié.

Cette union, admirablement assortie, ne tarda pas à être heureuse; tout fait prévoir à l'heureux époux qu'il aura la joie de voir son nom perpétué d'âge en âge, et que du haut du ciel, leur demeure dernière, ses nobles aïeux vont sourire.

Or, tout le monde sait qu'il n'est pas sans danger de contrarier une jeune lady dans une position intéressante.

La jeune lady en question n'avait qu'un désir, que dis-je? une simple envie, mais passée à l'état d'idée fixe. Elle voulait éprouver les douleurs de la maternité en Italie.

D'où venait cette envie de la jeune femme? Voulait-elle, à cet instant suprême, lever ses yeux bleus vers un ciel plus bleu que ses yeux? Croyait-elle que la terre classique des beaux-arts lui ferait enfanter un chef-d'œuvre? Voulait-elle, après avoir connu le beau de l'amour, se familiariser avec l'amour du beau? Toutes ces suppositions sont également admissibles.

Le jeune époux résistait, non qu'il voulût contrarier en rien sa jeune femme, mais tout simplement parce que les médecins de Naples n'avaient pas sa confiance.

Il avait été jadis assez gravement indisposé dans la ville de Masaniello, et il s'en souvenait. Néanmoins, voyant que l'envie de sa moitié était invincible, il parvint à décider son médecin à faire le voyage, quand le moment serait venu.

De Londres à Naples, il y a loin. Un médecin anglais appartient à ses malades; mais le désir d'obliger et les offres généreuses du mari décidèrent le praticien à consentir.

Les époux partent, la jeune femme est dans la joie, et son mari est bien vite convaincu qu'elle avait raison, que l'air du golfe lui est fort salutaire.

Si salutaire même, qu'un beau soir un petit anglais superbe arrive huit jours avant d'être attendu.

L'heureux père se livre à sa joie pendant toute la nuit, et, le lendemain, il songe à son médecin, dont le voyage n'aurait plus de but, et il télégraphie en anglais, naturellement, la dépêche suivante:

Honorable B..., docteur, rue ...., no .., Londres, Angleterre.

«Ne venez pas, trop tard!»

Le docteur ne voit-il pas la virgule? La virgule a-t-elle été omise par le télégraphe italien ou par le télégraphe anglais? On ne sait. Toujours est-il que le bon docteur lit:

«Ne venez pas trop tard.»

Et qu'il s'empresse de faire ses malles et de quitter les malades qui sont à ses trousses, si j'ose m'exprimer ainsi.

Il arrive à Naples, et, pour un peu, ce serait le baby qui lui ferait les honneurs de la maison.

Tableau!

De là, procès forcément.

Le docteur veut le prix de son voyage et de son temps, le gentleman soutient son droit.

Pour peu que cela vous intéresse, on vous donnera connaissance de l'arrêt des juges appelés à trancher la question.

En France, si toutes les dépêches mal rédigées entraînaient avec elles des procès, on serait obligé d'installer des cours d'appel dans les trente-deux mille communes, ce qui n'aurait rien de bien agréable pour les conseillers et pour les contribuables.

On ferait le recueil le plus bizarre du monde, en feuilletant les dépêches qu'on envoie quotidiennement.

Pour aujourd'hui, je me contenterai de donner deux spécimens dont je garantis l'authenticité la plus parfaite.

Un jeune homme politique bien connu, propriétaire foncier bien apprécié dans les départements de l'Ouest, vient remplir son mandat à Paris.

Au commencement de l'hiver, sa famille doit venir le rejoindre. Quand l'appartement de Versailles sera prêt, il avertira.

Sa femme, impatiente, arrive la première, met la dernière main au logis, et notre député télégraphie à sa belle-sœur:

Madame ... X à X ...

«Faites venir la bonne et les enfants par chemin de fer. Le cocher, la voiture et les chevaux viendront à pied.»

La dépêche suivante est d'un inconnu, ou plutôt d'un ignoré portant un nom des plus vulgaires; mais elle n'en est pas moins étrange:

Monsieur B... rue du Jour, Paris.

«Mon oncle est mort. Apportez un cent d'escargots.»

Horrible! horrible!

Toutes les petites villes ont cinq ou six histoires sur lesquelles elles vivent des années et qu'elles racontent volontiers aux étrangers.

En voici une qui ne sort pas du sujet et qui a fait la joie du Havre de Grâce.

Une jeune femme fort jolie va passer un mois d'été à la campagne, au château de R..., qui appartient à une de ses tantes.

Quand on va chez une tante, il est rare qu'on ne rencontre pas un cousin.

Il est encore plus rare que le cousin n'ait pas plus ou moins aimé sa cousine avant son mariage, parfois même il a dû l'épouser.

La jolie Havraise tomba sur un cousin charmant, un jeune capitaine qui s'était admirablement conduit pendant la dernière guerre.

Le capitaine n'aurait pas fait son métier de cousin, et le cousin n'aurait pas fait son métier de capitaine, s'il était resté insensible devant les grâces de sa cousine.

La jeune femme d'abord charmée d'être admirée, se laisse aller aux douceurs de la parenté, mais un beau soir elle aperçoit un sabre qui passe comme le bout de l'oreille de l'âne à travers la peau du lion, et elle commence à réfléchir.

De la réflexion à la peur il n'y a qu'un pas; de la peur à une bonne résolution il y en a beaucoup.

Pourtant la dame s'arme d'indifférence, et tout va pour le mieux pendant quelques jours.

Mais ce qui est écrit est écrit, disent les fatalistes, on n'échappe pas à la destinée.

La pauvre femme n'a plus à lutter seulement contre son cousin, et avec le beau capitaine son cœur l'abandonne et se met du côté le plus fort.

Enfin, un jour, vaincue par trois terribles adversaires, elle va succomber, elle a accordé pour le soir un rendez-vous imploré le respect au poing.

Mais la réflexion revient, l'honnêteté surnage, le remords la soutient; la jeune femme prend un parti désespéré, elle court au télégraphe et envoie à son mari la dépêche que voici:

Monsieur X..., armateur au Havre.

«Je te supplie de me télégraphier à l'instant même: affaire grave, reviens sur-le-champ, je t'attends à la gare, tu sauras tout. Réponse payée.»

Et le mari répond:

«Impossible de partir, suis malade.»

Armateur, va!


UN REPORTER

M. Octave Feuillet vient de donner une comédie nouvelle, ou plutôt un drame: Le Sphinx, au Théâtre-Français.

La première représentation a été fort brillante; la Comédie-Française a encore, Dieu merci, conservé les bonnes traditions. Ses loges ne se vendent point hors de son bureau de location, et soit que sa surveillance soit plus active, soit que son titre de première scène parisienne en impose aux marchands de billets, ces industriels trafiquent peu autour de son guichet.

Peu de joli monde, mais du beau monde; pour une fois, ça vaut mieux et cela repose.

La partie féminine se compose des dames de l'Académie française et des femmes des hauts fonctionnaires, enfin des dames du monde à qui leurs goûts ou leurs relations ouvrent à deux battants la porte de la maison de Molière.

Le Sphinx, ainsi se nomme la comédie de M. Feuillet, avait mis sens dessus dessous le faubourg Saint-Germain; on y savait que ce n'était autre chose que la charmante nouvelle de Julia de Trécœur mise en pièce.

Or, dans la nouvelle, mademoiselle de Trécœur est une héroïne on ne peut plus aristocratique. Quand dans un livre d'un auteur de marque, l'héroïne est prise dans le grand monde, le noble faubourg s'émeut et se demande qui l'auteur à voulu peindre.

Là, comme ailleurs, on est assez médisant; il arrive presque toujours qu'au lieu de l'original demandé on en trouve trois ou quatre.

Ainsi, le soir même de la première, on entendait dans les loges des choses comme celles-ci:

—Dites-moi, ma chère, M. Feuillet dit que son héroïne était si admirablement faite, qu'on l'aurait pu habiller avec un gant de Suède: ne serait-ce pas de mademoiselle de Pontcouvert qu'il a voulu parler?

—Ah! comtesse, que dites-vous là?

—Je ne sais pas; je demande.

—On a parlé de mademoiselle de Couvrepont, mais je n'en crois rien.

Il ressort de la composition mentionnée ci-dessus que les jeunes et jolies femmes sont d'autant plus remarquées les jours de première au Français, qu'elles y sont plus rares.

Il faut tout dire, leur succès est plus grand et plus aimable, car elles n'ont pas à lutter avec les toilettes tapageuses des beautés en renom.

Dans le Sphinx, une surprise attendait les spectateurs.

Cette surprise, c'était la mort de l'héroïne. L'héroïne, c'est mademoiselle Croizette.

Tous les jours une héroïne meurt, c'est dans l'ordre des choses; mais jamais, au grand jamais, on n'avait vu mourir comme sait mourir cette demoiselle. C'est à croire que cette artiste, en sortant du Conservatoire, allait prendre des répétitions à l'hôpital.

Elle meurt si bien, qu'un croque mort s'y tromperait.

Il y a eu des larmes, des attaques de nerfs et le reste. Mademoiselle Croizette meurt empoisonnée; elle roule, contracte et démène ses jolis membres convulsés pendant cinq minutes qui paraissent cinq siècles.

On sent le poison brûler sa poitrine et corroder son pauvre corps; elle gémit et râle à donner le frisson, son joli visage, illustré par Carolus Duran et si remarqué dans Jean de Thommeray, devient blanc, pâle, livide, jaune et vert, sans que l'on sache ni pourquoi ni comment.

Enfin, elle meurt comme on ne meurt pas dans le plus sombre mélodrame du boulevard du crime.

Les grands rôles du drame, les Georges, les Dorval, les Laurent, les Lia-Félix, qui, certes, savaient l'art de produire de grands effets, n'ont jamais tenté la moitié des efforts accomplis par la jeune première des Français. Auprès d'elle, Émilie Broisat, dont la mort était si saisissante dans la Vie de Bohême, aurait tout au plus l'air de faire dodo.

Le critique appréciera ainsi qu'il l'entendra si ce genre de mort réaliste est de l'art vrai, si ces horreurs, sublimes peut-être, appartiennent plus particulièrement aux héroïnes du doux Feuillet qu'à celles d'Émile Zola, je m'en lave les mains. Mais ce que je puis constater sans marcher dans ses terres, c'est que dans cette mort est ou n'est pas le succès tout entier de la pièce.

Cette mort est-elle trop grande pour la pièce ou la pièce trop petite pour cette mort? Encore une fois je ne me veux point mêler de cela.

Toute la question est pourtant dans ce trépas sans pareil.

Tout Paris voudra-t-il voir mourir mademoiselle Croizette ou tout Paris préférera-t-il quelque chose de plus gai? Voilà la question.

Cette façon de décéder si extraordinaire a fait une sensation telle, que le lendemain tous les directeurs de journaux amusants mettaient leurs reporters en campagne.

Les reporters n'avaient pas tous attendu l'ordre de leur propre chef et étaient partis de leur propre chef à eux.

La jeune artiste dormait encore, après une nuit bien gagnée à la suite des fatigues d'une importante création, qu'un violent coup de sonnette l'éveillait sans pitié.

—Mademoiselle, dit la femme de chambre en entrant effarée, c'est un monsieur qui vient de la part de tel journal pour une chose importante.

Mademoiselle Croizette est la bonté même, elle fait prier d'attendre, ne tarde pas à paraître et demande au monsieur le motif d'une visite un peu matinale.

—Voilà, fait le monsieur, vous savez que le..., est le journal le mieux informé de Paris?

—Vous me le dites.

—Aujourd'hui, vous allez être la lionne du jour.

—Pourquoi, je vous prie?

—A cause de votre mort d'hier soir.

—Vous croyez?

—J'en suis sûr. Il est donc nécessaire que le public sache tout, jusqu'au moindre détail.

—Pardon, tout quoi?

—Où, quand et comment vous avez appris à mourir.

—Où j'ai appris à mourir?

—Oui. Est-ce à l'Hôtel-Dieu, à Lariboisière, à Beaujon, à la Charité ou à la Pitié?

—Mais...

—Est-ce à la Morgue ou chez des particuliers? Avez-vous étudié toute seule ou avez-vous un professeur?

—Monsieur...

—Ce professeur est-il un médecin, un artiste ou simplement un amateur?

—Mais, monsieur...

—Avez-vous appris vite, les leçons vous ont-elles coûté cher? Répondez, je vous prie, et surtout mettez le comble à vos bonnes grâces en répondant vite; il faut que mon article soit le premier. Déjà ce matin, il y a des indiscrétions dans les autres journaux; heureusement, elles ne sont pas graves.

—Monsieur, répond la jeune artiste à qui le reporter consent enfin à céder la parole, je suis comédienne et je tâche de jouer mes rôles le plus consciencieusement possible. Je n'ai ni professeur ni maître et n'ai jamais fréquenté les hôpitaux, je travaille ici, je cherche, j'étudie, et voilà tout. Si j'ai réussi, tant mieux, si non, je tâcherai de faire mieux une autre fois.

Le reporter dépité se retire assez peu satisfait de ces renseignements par trop simples.

Deuxième coup de sonnette, deuxième reporter.

On sonne trois fois, dix fois, vingt fois, et toujours des reporters.

Au quatrième, l'artiste ennuyée a défendu sa porte; cela pourrait bien lui coûter cher; les reporters sont rancuniers.

Quelques-uns ont cherché à soudoyer les serviteurs de la maison.

—Mademoiselle, disait l'un d'eux à la femme de chambre, dites-moi où votre maîtresse a appris à mourir, je vous donnerai une loge pour aller à l'Odéon.

—Merci, a répondu la camériste avec une dignité parfaite, je ne vais jamais dans les petits théâtres.

Malgré cette déconvenue, soyez sûrs que les reporters ne se tiendront pas pour battus; ils trouveront quelques bonnes histoires pour piquer la curiosité du bon public.

Il ne serait pas extraordinaire qu'avant peu, quelque émule de Talbot ne mette sur sa porte un avis ainsi conçu:

ADAMASTOR
professeur de déclamation.
Trépas divers en vingt-cinq leçons.


LES MANGEURS DE NEZ

Saviez-vous qu'il y eût à Paris une société de mangeurs de nez?

Privat d'Anglemont n'en fait pas mention dans son livres des Dessous de Paris, et mon pauvre camarade Alfred Delvau, qui savait mieux les Mystères de Paris qu'Eugène Sue lui-même, ne m'avait jamais parlé de cette secte horrible.

Dieu sait pourtant s'il avait braqué sa lunette avec attention sur les bas-fonds de la Babylone moderne et ce qu'il y avait vu de choses étranges et incroyables, bien des étonnements et bien des épouvantes, mais jamais ni Privat, ni Gérard de Nerval, ni Delvau, n'ont découvert cette horrible corporation, ils en auraient parlé certainement.

Certes j'ai souvent entendu parler du nez mais non pas comme comestible.

De loin en loin, on voyait bien, dans les journaux du Palais, des misérables coupant de leurs dents le nez ou le doigt de leur adversaire, mais ce n'était qu'une de ces épouvantables exceptions que la chaleur de la lutte et l'ivresse même ne rendent pas croyables.

Il paraît que ces faits n'étaient pas des cas détachés ou extraordinaires.

Il existe des mangeurs de nez, comme il existe des francs-maçons ou des musiciens.

La preuve, c'est qu'on a en arrêté un ces jours derniers, au moment où, séduit par la couleur sans doute, il allait entamer un marchand de vin, quand la police est arrivée.

Il s'est un peu débattu, mais enfin il s'est rendu et a avoué, quand on lui a demandé sa profession, non sans rougir un peu, qu'il était pêcheur à la ligne pendant le jour, et que le soir il était secrétaire de la Société des mangeurs de nez.

Qu'on aime le poisson, passe encore, mais M. le commissaire, qui n'a pas compris comment on pouvait allier deux goûts aussi différents, a envoyé l'abominable gastronome en prison.

Si ce vaurien est jugé, il faut espérer que la justice donnera un fameux coup de dent à la liberté de ce bandit qui ne se contente pas de son poisson.

Qu'aurait-il fait pendant le siège?

Qu'on y prenne garde, c'est à la suite de leurs défaites que les peuples deviennent cruels.

Nous avons déjà ces terribles chiens qui brisent les rats avec leurs dents à la grande joie des gamins qui suivent les chasseurs.

Les rats ne sont pas intéressants, et, bien que membre de la Société protectrice des animaux, ce dont je me vante, je vote leur mort avec conviction, mais je persiste à trouver leurs bourreaux odieux.

—C'est une chasse, dira-t-on.

Non, la chasse est une lutte relative, un assaut entre l'homme et la bête; il faut une grande adresse et, quelquefois, cet exercice n'est pas sans danger.

Tandis que là un nocturne voyou passe une palette de fer dans la gargouille, le rat sort, le chien le broie et tout est dit.

D'ailleurs, en chasse, le crime a lieu dans le silence des bois et non dans une rue fréquentée.

Nous avons fini par nous débarrasser de ces prétendus combats de taureaux, où les bouchers étaient habillés de velours, de grelots, et ressemblaient à Figaro, fors l'esprit.

Parfois l'animal, qui trouvait cette façon de se vêtir absolument ridicule, trouait à coups de cornes la veste ou la culotte de ces cruels farceurs péninsulaires. C'était bien fait, sans doute, puisque l'assemblée applaudissait avec enthousiasme; mon Dieu! que c'était répugnant à voir!

Dans l'extrême midi de la France, on parle de ces représentations avec une admiration émue.

Heureusement cette admiration s'est arrêtée à Bayonne et à Perpignan. Le centre et le nord n'ont pas mordu.

Mais nous l'avons échappé belle; si les taureaux amenés par trois fois à Paris n'eussent été d'un ridicule achevé, ce spectacle aurait eu des amateurs certainement, et, plus d'une fois, nous aurions mangé des biftecks d'assassins.

La perfide Albion nous prend nos poules et nos œufs, ce qui fait qu'en France et à Paris surtout, où l'on paye de gros droits d'entrée, il faut faire des sacrifices sérieux pour regarder une cuisse de poulet; nous n'avons rien à dire, c'est le libre échange. Il paraît que cela a de grands avantages, que les économistes ont seuls le droit de voir et de comprendre: tant mieux.

Donc que les anglais mangent nos œufs, bon; mais qu'ils les fassent couver pour nous envoyer leurs coqs, non; ce n'est plus de jeu.

Qu'avons-nous besoin de ces animaux? Ils sont bons sur les drapeaux, dans la casserole, et non pas dans l'arène.

Voilà un beau jeu que d'aller leur attacher des canifs aux pattes, pour qu'il se charcutent!

Les canifs servent à tailler les plumes, c'est vrai, mais pas la chair avec.

M. Belmontet dirait:

Les canifs ne sont pas instruments de bataille:

C'est bon pour les contrats, et non pour la volaille.


JADIS ET AUJOURD'HUI

Aujourd'hui l'on ne travaille plus pour la gloire. Il est bien évident que les artistes de nos jours ne suivent pas les errements de leurs devanciers. Au lieu de s'imposer à la foule, comme les maîtres d'hier, ils s'agenouillent devant elle. Il leur faut du succès, n'en fût-il plus au monde, et Dieu sait les concessions de tout genre qu'ils imposent à leur talent, à leur nature et à leur conscience pour arriver à un résultat plus bruyant que durable!

Aujourd'hui, la question n'est plus entre les classiques et les romantiques, entre les amants de la ligne et les fanatiques de la couleur; on a bien d'autres chats à fustiger. Qu'importe le dessin, qu'importe la couleur, qu'importe la composition, qu'importe la recherche de l'idéal? Fadaises que tout cela.

Aujourd'hui, il n'y a plus que deux espèces de tableaux: les tableaux qui se vendent et les tableaux qui ne se vendent pas.

On ne dit plus d'un peintre:

—Que fait-il?

On se contente de demander:

—Vend-il cher?

S'il vend cher, on achète, sinon on ne s'occupe pas de lui.

Henri Rochefort, avant de faire de la politique, écrivait des livres: c'était plus amusant et moins dangereux.

L'un de ses livres—incomplet mais assez réussi—a pour titre: les Mystères de l'Hôtel des ventes. L'auteur y dévoile toutes les ruses des vendeurs de ce temple. Dans le même esprit, il y aurait à faire un bien joli volume intitulé: les Mystères de la Réputation. Ce serait à en pleurer de rire ou à rire d'en pleurer.

Si vous voulez, nous allons en esquisser deux chapitres.

Voici un brave artiste qui a du mérite depuis vingt-cinq ans et qui commence à vivre heureux.

Autrefois, quand il était dans toute la force de son talent, il s'estimait fort heureux de vendre une toile cinq cents francs. Aujourd'hui la même toile avec les mêmes petits animaux, un peu moins bien faits pourtant,—l'âge est venu,—vaut quinze mille francs, et l'artiste qui a pourtant une facilité de travail surprenante et qui se fait aider par l'un des siens, ne peut pas suffire aux commandes.

Voici l'explication du mystère:

Un homme qui connaissait son siècle se dit que tant de si jolis petits animaux finiraient, dans un temps plus ou moins long, par voir venir leur jour de gloire, et il acheta les animaux du maître par troupeaux.

Les marchands, voyant que les troupeaux se vendaient, augmentèrent les prix; le public, qui vit l'augmentation, se hâta de se mettre de la partie, et l'homme qui connaissait son siècle fit un petit bénéfice de deux cent mille francs sur les troupeaux qu'il avait eu la patience d'engraisser.

Un autre peintre, un maître, s'étant trouvé gêné par suite de je ne sais quelle combinaison d'affaires qui ne regarde que lui, eut absolument besoin d'une soixantaine de mille francs. Dans le cas où ce grand artiste se reconnaîtrait, je le prie de ne pas m'en vouloir si je divulgue ce détail, qui ne saurait lui nuire en rien. Que ceux qui n'ont pas besoin de soixante mille francs lui jettent la première pierre.

En travaillant d'arrache-pied à produire dans le genre où il excellait, le peintre aurait eu pour deux ans de travail avant d'arriver à ses fins.

Dans cette triste conjoncture, il prit une grande résolution, il changea non seulement de manière, mais de genre: il fit du paysage.

Oui, du paysage, malgré l'opinion de Préault, qui prétend qu'on n'a plus le droit d'être paysagiste lorsqu'on a fait sa première communion.

En six mois le peintre confectionna vingt toiles qui furent exposées à l'hôtel des Ventes.

L'effet fut désastreux, tout le monde blâma le maître d'abord parce qu'on ne permet pas à un seul homme d'avoir deux talents, et aussi parce que les paysages, tout en étant faits par un habile peintre, étaient bien au-dessous de ses tableaux de genre.

Ses amis étaient navrés en pensant à l'échec que leur illustre camarade allait subir; ils comptaient sans les amateurs qui possédaient les principales toiles du renégat.

Ces amateurs pensèrent que si les paysages ne se vendaient pas, la réputation du maître en souffrirait et qu'une grande dépréciation atteindrait son œuvre tout entière: ils achetèrent les paysages 80,000 francs.

Le lendemain, les marchands et le public se pressaient à la porte du maître en demandant des paysages.

Depuis, ce galant homme, qui ne s'est jamais douté de rien, n'a pas cessé de faire des arbres noirs et bruns fort prisés des amateurs.

J'ai cité deux exemples entre cinq cents, parce que personne n'a rien eu à perdre de ces petites comédies. Si ceux au profit desquels elles ont été jouées en ont largement profité, il faut convenir que ce sont deux hommes d'un mérite incontestable, dignes en tout point d'occuper une place distinguée dans le mouvement artistique.

Mais pour ces deux qui méritaient les caprices de la fortune, que de gens sans valeur ont été portés au pinacle par des combinaisons bizarres dont le secret ne sera connu que le jour où les toiles dépréciées, ou plutôt réduites à leur juste valeur, retourneront dans la boutique du marchand de bric-à-brac, dont elles ne seront certes pas le plus bel ornement.

En vérité, je vous le dis, un temps viendra, qui n'est pas loin, que certaines toiles, qu'aujourd'hui on couvre d'or, seront couvertes de quolibets; et encore!...


LES DEUX GENDARMES D'URI

Un philosophe a dit:

«C'est en regardant au-dessous ou au-dessus de soi qu'on voit l'étendue de son bonheur ou celle de son infortune.»

Je me méfie de ce philosophe plus profond qu'élégant, et je ne suivrai son conseil qu'à demi, ou du moins en variant un peu sa manière.

Au-dessous de soi, on trouve l'amertume; au-dessus on peut rencontrer l'envie. Je vais regarder à côté.

Il est impossible que vous ne connaissiez pas la Suisse, la terre classique de la liberté?

Vous la connaissez, je m'en doutais. Partant, vous connaissez le canton d'Uri, où est né Guillaume Tell?

Uri est la république la plus démocratique qui soit au monde.

S'il me prenait la fantaisie de transcrire la constitution qui a été révisée en 1850, M. Joseph Prud'homme en frémirait.

Là, tout homme est électeur et député à vingt ans. A vingt ans, il vote directement les lois, sa journée étant finie.

La combinaison a ceci de bon, que le mandat impératif perd tout son prestige.

Eh bien, dans la république d'Uri, pour garder le premier arrondissement, dit l'ancien pays, et l'arrondissement d'Useren; pour garder Altorf, où tous les chemins sont ouverts, eh bien, il y avait deux gendarmes.

Attendez donc, vous allez voir.

Ces deux gendarmes étaient heureux; ils se promenaient de la douce vallée de Schacken à celle d'Useren, chassant parfois ou se livrant au doux plaisir de la pêche; enfin on n'avait jamais vu de gendarmes plus heureux.

Joignez à cela qu'ils jouissaient de l'estime de leurs compatriotes et qu'ils avaient chacun le même grade, ce qui permettait au Pandore de l'endroit de ne pas être obligé hiérarchiquement de donner raison à son supérieur.

Mais, comme l'amour, le bonheur n'est pas éternel; celui des deux gendarmes commençait à se faisander.

En effet, les habitants du canton avaient fini par envier la vie paisible des deux gendarmes.

Bref, après mûr examen, l'Assemblée souveraine, considérant qu'il était complètement inutile d'entretenir deux gendarmes dans un pays où il n'y a ni voleur, ni assassin, ni filou, ni pillard, ni... le reste, l'Assemblée souveraine supprima un des deux gendarmes.

Elle ne conserva que le plus vieux, parce que les anciens affirmaient qu'il avait rendu un service dans le temps.

Voilà donc la république d'Uri avec un gendarme; ça ne pouvait pas durer longtemps. Ce gendarme, habitué depuis de longues années à se promener avec son camarade, se mit à s'ennuyer, mais à s'ennuyer au point que ses compatriotes s'en alarmèrent et craignirent pour sa santé.

On assembla les chambres.

Elles interrogèrent le gendarme.

Avec la franchise qui caractérise l'institution, celui-ci déclara que, n'ayant absolument rien à faire et n'ayant plus son camarade pour causer un peu, la vie était devenue bien amère pour lui.

La chambre souveraine, touchée par tant de franchise et d'infortune, nomma son dernier gendarme inspecteur des cheminées de la république.

Voici comment, voici pourquoi il n'y a plus de gendarmes dans la république d'Uri.

Si vous saviez comme elle s'en passe!


L'HOMME AU SOU

Un homme, un monsieur, un industriel vient d'avoir une bien vilaine idée. Il a collé sur les sous qui étaient dans sa boutique, une étiquette ronde sur laquelle il y a son nom et son adresse.

Ses confrères l'ont imité, et, à l'heure qu'il est, des milliers de sous sont transformés en cartes d'adresse.

Certes, nous admettons toutes les émulations honnêtes que peut enfanter la concurrence; mais, dans l'espèce, nous ne saurions trop blâmer.

Cette innovation puffiste présente de graves inconvénients.

Le premier, c'est que les sous que les marchands rendent avec leur adresse ne sont plus à eux et qu'ils n'ont pas le droit de s'en dessaisir.

Autre inconvénient: c'est qu'il est loisible à tout le monde de les refuser, ce qui fera naître des discussions et, probablement, des rixes.

Autre inconvénient: les sous sont surtout employés dans les marchés et dans les omnibus.

Vous verrez ça au premier jour de pluie.

Le gâchis sera effroyable. Vous figurez-vous les doigts mouillés de mesdames de la Halle et de messieurs les conducteurs d'omnibus et cochers tripotaillant ces sous étiquetés! La gomme et le papier détrempé formeront une pâte au vert de gris qui sera peut-être favorable aux empoisonnements, mais qui ne laissera pas que d'être désagréable pour les personnes qui auront des gants et surtout pour celles qui auront des mains.

Un chapelier célèbre se fit une assez bonne réclame.

Il imagina que les officiers russes portaient leur nom écrit dans leurs casques, et il fit mettre dans le Figaro, quelques jours après la prise de Sébastopol:

«En ramassant les schakos de nos braves officiers morts sur le champ de bataille, les Russes disaient:

«—C'est bien drôle! tous les Français se nomment X, et Ce, et demeurent tous rue Vivienne, no..., à Paris.»

Vous verrez un de ces jours la réclame suivante:

«On a remarqué que tous les sous qu'on donne aux pauvres sortent des grands magasins du Dauphin, 50 p. 100 de rabais!»

Il est probable que le marchand qui a inventé cette désastreuse plaisanterie ne savait pas qu'il se mettait sous le coup de la loi. Il y a de par les codes un article qui punit ceux qui altèrent ou dénaturent les monnaies publiques.

Autrefois même cet article était des plus sévères, et le négociant eût été pendu haut et court. Ce qui était, après tout, une manière comme une autre d'élever la concurrence à sa dernière limite.


UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES

Un frémissement de colère vient de parcourir le monde féminin; une révolution terrible se prépare, et deux camps sont déjà formés et prêts à combattre.

Dans le premier, on veut le statu quo.

Dans le second, on veut quitter le sentier battu.

Question de chiffon, vous l'avez deviné.

Le clan révolutionnaire n'y va pas de main morte; il veut tout renverser. Ne lui parlez ni de transaction ni d'essai loyal, ce serait peine inutile.

Voici son programme:

Art. 1er

La robe à plis est et demeure abolie.

Art. 2

Les jupons plus ou moins bouffants sont à jamais supprimés et ne pourront être rétablis.

Art. 3

Les tuniques, tournure et autres ornements plus ou moins gracieux seront expédiés en province et ne pourront pénétrer dans Paris que dans les circonstances exceptionnelles.

Art. 4

M. Eugène Chapus, ministre de l'élégance, est chargé de présenter le nouveau projet de soie destiné à charmer l'avenir.

Le spirituel rédacteur du Sport ne s'est pas fait prier.

Après avoir pris l'avis des faiseurs les plus en renom, il a présenté le projet suivant, qui a été adopté à l'unanimité:

«La robe classique a cessé d'exister.

Elle est remplacée par un fourreau très étroit, garni en rond d'une façon uniforme, mais dont les ornements seront très variés.

Corsage corselet, très ajusté sur les hanches, formant pointe devant et boutonné du haut en bas, à moins qu'il ne soit garni du col gilet.

La cloche n'admet ni tunique, ni double jupe, ni tablier. C'est une robe courte. Elle a des volants au bas, et la partie supérieure de la jupe est tantôt lisse, tantôt coulissée, ce qui est d'un très joli effet. Son complément est dans le vêtement, c'est-à-dire une écharpe souple, soit en cachemire brodé, soit en crêpe de Chine, soit en dentelles, qui se croise sur la poitrine en couvrant les épaules, et se noue opulemment derrière; ce nœud vient orner la jupe et l'accompagne fort gracieusement.

A défaut de l'écharpe, qui demande, comme on sait, une taille et des allures d'une grâce particulière, on pourra porter sur la robe-cloche de petits mantelets en étoffe brodée. On peut réellement dire que cette nouveauté échappe à la description, par la raison qu'elle se compose de fins détails dont le charme est surtout dans leur agencement.

La toilette dont elle fait partie s'accompagne d'un chapeau très orné de fleurs; plus que jamais, au surplus, les fleurs sont bien portées.»

Faudrait voir ça tout fait, comme disent les braves gens de la campagne en choisissant des étoffes pour les toilettes du dimanche; mais c'est égal, au premier abord, ça paraît être monstrueusement ridicule pour avoir beaucoup de succès.

Si la mode en a décidé ainsi, il faudra bien en passer par là. Les entêtées crieront bien un peu, elles protesteront, et enfin, quand tout le monde portera des fourreaux, elles en commanderont à leurs couturières; il sera trop tard, elles n'auront pas le temps de les user.


PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE

M. R..., de Florence, après avoir admiré nos institutions, me semble, à l'instar de M. Prudhomme, assez disposé à les combattre.

«N'est-ce pas honteux, écrit-il, que dans un pays artiste comme la France, on soit obligé de payer des claqueurs chargés de faire les succès des pièces et la réputation des artistes?»

La vérité, c'est qu'à plusieurs reprises on a essayé de se passer de ces... auxiliaires sans y pouvoir parvenir.

Il n'y a qu'à Paris où la claque soit une institution permanente et organisée.

Étant donné—hypothèse bien contestable—que le peuple français est le peuple le plus spirituel de l'univers, on tombera facilement d'accord que le peuple parisien est le peuple le plus spirituel de France.