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Jules Verne

NORD CONTRE SUD

(1887)

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
I À bord du steam-boat «Shannon»
II Camdless-Bay
III Où en est la guerre de Sécession
IV La famille Burbank
V La Crique-Noire
VI Jacksonville
VII Quand même!
VIII La dernière esclave
IX Attente
X La journée du 2 mars
XI La soirée du 2 mars
XII Les six jours qui suivent
XIII Pendant quelques heures
XIV Sur le Saint-John
XV Jugement
DEUXIÈME PARTIE
I Après l'enlèvement
II Singulière opération
III La veille
IV Coup de vent de nord-est
V Prise de possession
VI Saint-Augustine
VII Derniers mots et dernier soupir
VIII De Camdless-Bay au lac Washington
IX La grande cyprière
X Rencontre
XI Les Everglades
XII Ce qu'entend Zermah
XIII Une vie double
XIV Zermah à l'oeuvre
XV Les deux frères
XVI Conclusion

PREMIÈRE PARTIE

I
À bord du steam-boat «Shannon»

La Floride, qui avait été annexée à la grande fédération américaine en 1819, fut érigée en État quelques années plus tard. Par cette annexion, le territoire de la République s'accrut de soixante-sept mille milles carrés. Mais l'astre floridien ne brille que d'un éclat secondaire au firmament des trente-sept étoiles qui constellent le pavillon des États-Unis d'Amérique.

Ce n'est qu'une étroite et basse langue de terre, cette Floride. Son peu de largeur ne permet pas aux rivières qui l'arrosent — le Saint-John excepté — d'y acquérir quelque importance. Avec un relief si peu accusé, les cours d'eau n'ont pas la pente nécessaire pour y devenir rapides. Point de montagnes à sa surface. À peine quelques lignes de ces «bluffs» ou collines, si nombreux dans la région centrale et septentrionale de l'Union. Quant à sa forme, on peut la comparer à une queue de castor qui trempe dans l'Océan, entre l'Atlantique à l'est et le golfe du Mexique à l'ouest.

La Floride n'a donc aucun voisin, si ce n'est la Géorgie dont la frontière, vers le nord, confine à la sienne. Cette frontière forme l'isthme qui rattache la péninsule au continent.

En somme, la Floride se présente comme une contrée à part, étrange même, avec ses habitants moitié Espagnols, moitié Américains, et ses Indiens Séminoles, bien différents de leurs congénères du Far- West. Si elle est aride, sablonneuse, presque toute bordée de dunes formées par les atterrissements successifs de l'Atlantique sur le littoral du sud, sa fertilité est merveilleuse à la surface des plaines septentrionales. Son nom, elle le justifie à souhait. La flore y est superbe, puissante, d'une exubérante variété. Cela tient, sans doute, à ce que cette portion du territoire est arrosée par le Saint-John. Ce fleuve s'y déroule largement, du sud au nord, sur un parcours de deux cent cinquante milles, dont cent sept sont aisément navigables jusqu'au lac Georges. La longueur, qui manque aux rivières transversales, ne lui fait point défaut, grâce à son orientation. De nombreux rios l'enrichissent en s'y mêlant au fond des criques multiples de ses deux rives. Le Saint- John est donc la principale artère du pays. Elle le vivifie de ses eaux — ce sang qui coule dans les veines terrestres.

Le 7 février 1862, le steam-boat Shannon descendait le Saint- John. À quatre heures du soir, il devait faire escale au petit bourg de Picolata, après avoir desservi les stations supérieures du fleuve et les divers forts des comtés de Saint-Jean et de Putnam. Quelques milles au delà, il allait entrer dans le comté de Duval, qui se développe jusqu'au comté de Nassau, délimité par la rivière dont il a pris le nom.

Picolata, par elle-même, n'a pas grande importance; mais ses alentours sont riches en plantations d'indigo, en rizières, en champs de cotonniers et de cannes à sucre, en immenses cyprières. Aussi, les habitants n'y manquent-ils point dans un assez large rayon. D'ailleurs, sa situation lui vaut un mouvement relatif de marchandises et de voyageurs. C'est le point d'embarquement de Saint-Augustine, une des principales villes de la Floride orientale, située à quelque douze milles, sur cette partie du littoral océanien que défend la longue île d'Anastasia. Un chemin presque droit met en communication le bourg et la ville.

Ce jour-là, aux abords de l'escale de Picolata, on eût compté un plus grand nombre de voyageurs qu'à l'ordinaire. Quelques rapides voitures, des «stages», sortes de véhicules à huit places, attelés de quatre ou six mules qui galopent comme des enragées sur cette route, à travers le marécage, les avaient amenés de Saint- Augustine. Il importait de ne point manquer le passage du steam- boat, si l'on ne voulait éprouver un retard d'au moins quarante- huit heures, avant d'avoir pu regagner les villes, bourgs, forts ou villages bâtis en aval. En effet, le _Shannon _ne dessert pas quotidiennement les deux rives du Saint-John, et, à cette époque, il était seul à faire le service de transport. Il faut donc être à Picolata, au moment où il y fait escale. Aussi, les voitures avaient-elles déposé, une heure avant, leur contingent de passagers.

En ce moment, il s'en trouvait une cinquantaine sur l'appontement de Picolata. Ils attendaient, non sans causer avec une certaine animation. On eut pu remarquer qu'ils se divisaient en deux groupes, peu enclins à se rapprocher l'un de l'autre. Était-ce donc quelque grave affaire d'intérêt, quelque compétition politique, qui les avait attirés à Saint-Augustine? En tout cas, on peut affirmer que l'entente ne s'était point faite entre eux. Venus en ennemis, ils s'en retournaient de même. Cela ne se voyait que trop aux regards irrités qui s'échangeaient, à la démarcation établie entre les deux groupes, à quelques paroles malsonnantes dont le sens provocateur semblait n'échapper à personne.

Cependant de longs sifflets venaient de percer l'air en amont du fleuve. Bientôt le _Shannon _apparut au détour d'un coude de la rive droite, un demi-mille au-dessus de Picolata. D'épaisses volutes, s'échappant de ses deux cheminées, couronnaient les grands arbres que le vent de mer agitait sur la rive opposée. Sa masse mouvante grossissait rapidement. La marée venait de renverser. Le courant de flot, qui avait retardé sa descente depuis trois ou quatre heures, la favorisait maintenant en ramenant les eaux du Saint-John vers son embouchure.

Enfin la cloche se fit entendre. Les roues, contrebattant la surface du fleuve, arrêtèrent le _Shannon, _qui vint se ranger près de l'appontement au rappel de ses amarres.

L'embarquement se fit aussitôt avec une certaine hâte. Un des groupes passa le premier à bord, sans que l'autre groupe cherchât à le devancer. Cela tenait, sans doute, à ce que celui-ci attendait un ou plusieurs passagers en retard, qui risquaient de manquer le bateau, car deux ou trois hommes s'en détachèrent pour aller jusqu'au quai de Picolata, en un point où débouche la route de Saint-Augustine. De là, ils regardaient dans la direction de l'est, en gens visiblement impatientés.

Et ce n'était pas sans raison, car le capitaine du _Shannon, _posté sur la passerelle, criait:

«Embarquez! Embarquez!

— Encore quelques minutes, répondit l'un des individus du second groupe, qui était resté sur l'appontement.

— Je ne puis attendre, messieurs.

— Quelques minutes!

— Non! Pas une seule!

— Rien qu'un instant!

— Impossible! La marée descend, et je risquerais de ne plus trouver assez d'eau sur la barre de Jacksonville!

— Et, d'ailleurs, dit un des voyageurs, il n'y a aucune raison pour que nous nous soumettions au caprice des retardataires!»

Celui qui avait fait cette observation était au nombre des personnes du premier groupe, installées déjà sur le rouffle de l'arrière du Shannon.

«C'est mon avis, monsieur Burbank, répondit le capitaine. Le service avant tout… Allons, messieurs, embarquez, ou je vais donner l'ordre de larguer les amarres!»

Déjà les mariniers se préparaient à repousser le steam-boat au large de l'appontement, pendant que des jets sonores s'échappaient du sifflet à vapeur. Un cri arrêta la manoeuvre.

«Voilà Texar!… Voilà Texar!»

Une voiture, lancée à fond de train, venait d'apparaître au tournant du quai de Picolata. Les quatre mules, qui composaient l'attelage, s'arrêtèrent à la coupée de l'appontement. Un homme en descendit. Ceux de ses compagnons, qui étaient allés jusqu'à la route, le rejoignirent en courant. Puis, tous s'embarquèrent.

«Un instant de plus, Texar, et tu ne partais pas, ce qui eût été très contrariant! dit l'un d'eux.

— Oui! Tu n'aurais pu, avant deux jours, être de retour à… où?… Nous le saurons quand tu voudras le dire! ajouta un autre.

— Et si le capitaine eût écouté cet insolent James Burbank, reprit un troisième, le _Shannon _serait déjà à un bon quart de mille au-dessous de Picolata!»

Texar venait de monter sur le rouffle de l'avant, accompagné de ses amis. Il se contenta de regarder James Burbank, dont il n'était séparé que par la passerelle. S'il ne prononça pas une parole, le regard qu'il jeta eût suffi à faire comprendre qu'il existait quelque haine implacable entre ces deux hommes.

Quant à James Burbank, après avoir regardé Texar en face, il lui tourna le dos, et il alla s'asseoir à l'arrière du rouffle, où les siens avaient déjà pris place.

«Pas content, le Burbank! dit un des compagnons de Texar. Cela se comprend. Il en a été pour ses frais de mensonges, et le recorder a fait justice de ses faux témoignages…

— Mais non de sa personne, répondit Texar, et de cette justice- là, je m'en charge!»

Cependant le _Shannon _avait largué ses amarres. L'avant, écarté par de longues gaffes, prit alors le fil du courant. Puis, poussé par ses puissantes roues auxquelles la marée descendante venait en aide, il fila rapidement entre les rives du Saint-John.

On sait ce que sont ces bateaux à vapeur, destinés à faire le service des fleuves américains. Véritables maisons à plusieurs étages, couronnés de larges terrasses, ils sont dominés par les deux cheminées de la chaufferie, placées en abord, et par les mâts de pavillon qui supportent la filière des tentes. Sur l'Hudson comme sur le Mississipi, ces steam-boats, sortes de palais maritimes, pourraient contenir la population de toute une bourgade. Il n'en fallait pas tant pour les besoins du Saint-John et des cités floridiennes. Le _Shannon _n'était qu'un hôtel flottant, bien que, dans sa disposition intérieure et extérieure, il fût le similaire des _Kentucky _et des Dean Richmond.

Le temps était magnifique. Le ciel très bleu se tachetait de quelques légères ouates de vapeur, éparpillées à l'horizon. Sous cette latitude du trentième parallèle, le mois de février est presque aussi chaud dans le Nouveau-Monde qu'il l'est dans l'Ancien, sur la limite des déserts du Sahara. Toutefois, une légère brise de mer tempérait ce que ce climat aurait pu avoir d'excessif. Aussi la plupart des passagers du _Shannon _étaient- ils restés sur les rouffles, afin d'y respirer les vives senteurs que le vent apportait des forêts riveraines. Les obliques rayons du soleil ne pouvaient les atteindre derrière les baldaquins des tentes, agités comme des punkas indoues par la rapidité du steam- boat.

Texar et les cinq ou six compagnons qui s'étaient embarqués avec lui avaient jugé bon de descendre dans un des box du dining-room. Là, en buveurs, le gosier fait aux fortes liqueurs des bars américains, ils vidaient des verres entiers de gin, de bitter et de bourbon-whiskey. C'étaient, en somme, des gens assez grossiers, peu comme il faut de tournure, rudes de propos, plus vêtus de cuir que de drap, habitués à vivre plutôt au milieu des forêts que dans les villes floridiennes. Texar paraissait avoir sur eux un droit de supériorité, dû, sans doute, à l'énergie de son caractère non moins qu'à l'importance de sa situation ou de sa fortune. Aussi, puisque Texar ne parlait pas, ses séides restaient silencieux, et employaient à boire le temps qu'ils ne passaient point à causer.

Cependant Texar, après avoir parcouru d'un oeil distrait un des journaux qui traînaient sur les tables du dining-room, venait de le rejeter, disant:

«C'est déjà vieux, tout cela!

— Je le crois bien! répondit un de ses compagnons. Un numéro qui a trois jours de date!

— Et, en trois jours, il se passe tant de choses depuis qu'on se bat à nos portes! ajouta un autre.

— Où en est-on de la guerre? demanda Texar.

— En ce qui nous concerne plus particulièrement, Texar, voici où on en est: le gouvernement fédéral, dit-on, s'occupe de préparer une expédition contre la Floride. Par conséquent, il faut s'attendre, sous peu, à une invasion des nordistes!

— Est-ce certain?

— Je ne sais, mais le bruit en a couru à Savannah, et on me l'a confirmé à Saint-Augustine.

— Eh! qu'ils viennent donc, ces fédéraux, puisqu'ils ont la prétention de nous soumettre! s'écria Texar, en accentuant sa menace d'un coup de poing, dont la violence fit sauter verres et bouteilles sur la table. Oui! Qu'ils viennent! On verra si les propriétaires d'esclaves de la Floride se laisseront dépouiller par ces voleurs d'abolitionnistes!»

Cette réponse de Texar aurait appris deux choses à quiconque n'eût pas été au courant des événements dont l'Amérique était le théâtre à cette époque: d'abord que la guerre de Sécession, déclarée, en fait, par le coup de canon tiré sur le fort Sumter, le 11 avril 1861, était alors dans sa période la plus aiguë, car elle s'étendait presque aux dernières limites des États du Sud; ensuite que Texar, partisan de l'esclavage, faisait cause commune avec l'immense majorité de la population des territoires à esclaves. Et précisément, à bord du _Shannon, _plusieurs représentants des deux partis se trouvaient en présence: d'une part — suivant les diverses appellations qui leur furent données pendant cette longue lutte —, des nordistes, anti-esclavagistes, abolitionnistes ou fédéraux; de l'autre, des sudistes, esclavagistes, sécessionnistes ou confédérés.

Une heure après, Texar et les siens, plus que suffisamment abreuvés, se levèrent pour remonter sur le pont supérieur du _Shannon. _On avait déjà dépassé, du côté de la rive droite, la crique Trent et la crique des Six-Milles, qui introduisent les eaux du fleuve, l'une, jusqu'à la limite d'une épaisse cyprière, l'autre, jusqu'aux vastes marais des Douze-Milles, dont le nom indique l'étendue.

Le steam-boat naviguait alors entre deux bordures d'arbres magnifiques, des tulipiers, des magnolias, des pins, des cyprès, des chênes-verts, des yuccas, et nombre d'autres d'une venue superbe, dont les troncs disparaissaient sous l'inextricable fouillis des azalées et des serpentaires. Parfois, à l'ouvert des criques par lesquelles s'alimentent les plaines marécageuses des comtés de Saint-Jean et de Duval, une forte odeur de musc imprégnait l'atmosphère. Elle ne venait point de ces arbustes, dont les émanations sont si pénétrantes sous ce climat, mais bien des alligators qui s'enfuyaient sous les hautes herbes au bruyant passage du _Shannon. _Puis, c'étaient des oiseaux de toutes sortes, des pics, des hérons, des jacamars, des butors, des pigeons à tête blanche, des orphées, des moqueurs, et cent autres, variés de forme et de plumage, tandis que l'oiseau-chat reproduisait tous les bruits du dehors avec sa voix de ventriloque — même ce cri du coq à fraise, sonore comme la note cuivrée d'une trompette, dont le chant se fait entendre jusqu'à la distance de quatre à cinq milles.

Au moment où Texar franchissait la dernière marche du capot pour prendre place sur le rouffle, une femme allait descendre dans l'intérieur du salon. Elle recula dès qu'elle se vit en face de cet homme. C'était une métisse, au service de la famille Burbank. Son premier mouvement avait été celui d'une invincible répulsion en se trouvant à l'improviste devant cet ennemi déclaré de son maître. Sans s'arrêter au mauvais regard que lui lança Texar, elle se rejeta de côté. Lui, haussant alors les épaules, se retourna vers ses compagnons.

«Oui, c'est Zermah, s'écria-t-il, une des esclaves de ce James
Burbank, qui prétend n'être pas partisan de l'esclavage!»

Zermah ne répondit rien. Lorsque l'entrée du rouffle fut libre, elle descendit au grand salon du _Shannon, _sans paraître attacher la moindre importance à ce propos.

Quant à Texar, il se dirigea vers l'avant du steam-boat. Là, après avoir allumé un cigare, sans plus s'occuper de ses compagnons qui l'avaient suivi, il parut observer avec une certaine attention la rive gauche du Saint-John sur la lisière du comté de Putnam.

Pendant ce temps, à l'arrière du _Shannon, _on causait aussi des choses de la guerre. Après le départ de Zermah, James Burbank était resté seul avec les deux amis qui l'avaient accompagné à Saint-Augustine. L'un était son beau-frère, M. Edward Carrol, l'autre, un Floridien qui demeurait à Jacksonville, M. Walter Stannard. Eux aussi parlaient avec une certaine animation de la lutte sanglante, dont l'issue était une question de vie ou de mort pour les États-Unis. Mais, on le verra, James Burbank, pour en juger les résultats, l'appréciait autrement que Texar.

«J'ai hâte, dit-il, d'être de retour à Camdless-Bay. Nous sommes partis depuis deux jours. Peut-être est-il arrivé quelques nouvelles de la guerre? Peut-être Dupont et Sherman sont-ils déjà maîtres de Port-Royal et des îles de la Caroline du Sud?

— En tout cas, cela ne peut tarder, répondit Edward Carrol, et je serais bien étonné si le président Lincoln ne songeait pas à pousser la guerre jusqu'en Floride.

— Il ne sera pas trop tôt! reprit James Burbank. Oui! Il n'est que temps d'imposer les volontés de l'Union à tous ces sudistes de la Géorgie et de la Floride, qui se croient trop éloignés pour être jamais atteints! Vous voyez à quel degré d'insolence cela peut conduire des gens sans aveu comme ce Texar! Il se sent soutenu par les esclavagistes du pays, il les excite contre nous, hommes du Nord, dont la situation, de plus en plus difficile, subit les contre-coups de la guerre!

— Tu as raison, James, reprit Edward Carrol. Il importe que la
Floride rentre au plus tôt sous l'autorité du gouvernement de
Washington. Oui! il me tarde que l'armée fédérale y vienne faire
la loi, ou nous serons forcés d'abandonner nos plantations.

— Ce ne peut plus être qu'une question de jours, mon cher Burbank, répondit Walter Stannard. Avant-hier, lorsque j'ai quitté Jacksonville, les esprits commençaient à s'inquiéter des projets que l'on prête au commodore Dupont de franchir les passes du Saint-John. Et cela a fourni un prétexte pour menacer ceux qui ne pensent point comme les partisans de l'esclavage. Je crains bien que quelque émeute ne tarde pas à renverser les autorités de la ville au profit d'individus de la pire espèce!

— Cela ne m'étonne pas, répondit James Burbank. Aussi, devons- nous attendre de bien mauvais jours aux approches de l'armée fédérale! Mais il est impossible de les éviter.

— Que faire, d'ailleurs? reprit Walter Stannard. S'il se trouve à Jacksonville et même en certains points de la Floride, quelques braves colons qui pensent comme nous sur cette question de l'esclavage, ils ne sont pas assez nombreux pour pouvoir s'opposer aux excès des sécessionnistes. Nous ne devons compter, pour notre sécurité, que sur l'arrivée des fédéraux, et encore serait-il à souhaiter, si leur intervention est décidée, qu'elle fût exécutée promptement.

— Oui!… Qu'ils viennent donc, s'écria James Burbank, et qu'ils nous délivrent de ces mauvais drôles!»

On verra bientôt si les hommes du Nord, que leurs intérêts de famille ou de fortune obligeaient, pour vivre au milieu d'une population esclavagiste, à se conformer aux usages du pays, étaient en droit de tenir ce langage et n'avaient pas lieu de tout craindre.

Ce que James Burbank et ses amis pensaient de la guerre était vrai. Le gouvernement fédéral préparait une expédition dans le but de soumettre la Floride. Il ne s'agissait pas tant de s'emparer de l'État ou de l'occuper militairement, que d'en fermer toutes les passes aux contrebandiers, dont le métier consistait à forcer le blocus maritime, autant pour exporter les productions indigènes que pour introduire des armes et munitions. Aussi le _Shannon _ne se hasardait-il plus à desservir les côtes méridionales de la Géorgie, qui étaient alors au pouvoir des généraux nordistes. Par prudence, il s'arrêtait sur la frontière, un peu au delà de l'embouchure du Saint-John, vers le nord de l'île Amélia, à ce port de Fernandina, d'où part le chemin de fer de Cedar-Keys qui traverse obliquement la péninsule floridienne pour aboutir au golfe du Mexique. Plus haut que l'île Amélia et le rio de Saint- Mary, le _Shannon _eût couru le risque d'être capturé par les navires fédéraux, qui surveillaient incessamment cette portion du littoral.

Il s'en suit donc que les passagers du steam-boat étaient principalement ceux des Floridiens que leurs affaires n'obligeaient point à se rendre au delà des frontières de la Floride. Tous demeuraient dans les villes, bourgs ou hameaux, bâtis sur les rives du Saint-John ou de ses affluents, et, pour la plupart, soit à Saint-Augustine, soit à Jacksonville. En ces diverses localités, ils pouvaient débarquer par les appontements placés aux escales, ou en se servant de ces estacades de bois, ces «piers», établis à la mode anglaise, qui les dispensaient de recourir aux embarcations du fleuve.

L'un des passagers du steam-boat, cependant, allait l'abandonner en pleine rivière. Son projet était, sans attendre que le _Shannon _se fût arrêté à l'une des escales réglementaires, de débarquer sur un endroit de la rive, où il n'y avait en vue ni un village quelconque ni une maison isolée, pas même une cabane de chasse ou de pêche.

Ce passager était Texar.

Vers six heures du soir, le _Shannon _lança trois aigus coups de sifflet. Ses roues furent presque aussitôt stoppées, et il se laissa descendre au courant, qui est très modéré sur cette partie du fleuve. Il se trouvait alors par le travers de la Crique-Noire.

Cette crique est une profonde échancrure, évidée dans la rive gauche, au fond de laquelle se jette un petit rio sans nom, qui passe au pied du fort Heilman, presque à la limite des comtés de Putnam et de Duval. Son étroite ouverture disparaît tout entière sous une voûte de ramures épaisses, dont le feuillage s'entremêle comme la trame d'un tissu très serré. Cette sombre lagune est, pour ainsi dire, inconnue des gens du pays. Personne n'a jamais tenté de s'y introduire, et personne ne savait qu'elle servît de demeure à ce Texar. Cela tient à ce que la rive du Saint-John, à l'ouverture de la Crique-Noire, ne semble être interrompue en aucun point de ses berges. Aussi, avec la nuit qui tombait rapidement, fallait-il être un marinier très pratique de cette ténébreuse crique pour s'y introduire dans une embarcation.

Aux premiers coups de sifflet du _Shannon, _un cri avait répondu immédiatement — par trois fois. La lueur d'un feu, qui brillait entre les grandes herbes de la rive, s'était mise en mouvement. Cela indiquait qu'un canot s'avançait pour accoster le steam-boat.

Ce n'était qu'un squif — petite embarcation d'écorce qu'une simple pagaie suffit à diriger et à conduire. Bientôt ce squif ne fut plus qu'à une demi-encablure du Shannon.

Texar s'avança alors vers la coupée du rouffle de l'avant, et, se faisant un porte-voix de sa main:

«Aoh? héla-t-il.

— Aoh! lui fut-il répondu.

— C'est toi, Squambô?

— Oui, maître!

— Accoste!»

Le squif accosta. À la clarté du fanal attaché au bout de son étrave, on put voir l'homme qui la manoeuvrait. C'était un Indien, noir de tignasse, nu jusqu'à la ceinture, — un homme solide, à en juger par le torse qu'il montrait aux lueurs du fanal.

À ce moment, Texar se retourna vers ses compagnons et leur serra la main en disant un «au revoir» significatif. Après avoir jeté un regard menaçant du côté de M. Burbank, il descendit l'escalier, placé à l'arrière du tambour de la roue de bâbord, et rejoignit l'Indien Squambô. En quelques tours de roues, le steam-boat se fut éloigné du squif, et personne à bord ne put soupçonner que la légère embarcation allait se perdre sous les obscurs fouillis de la rive.

«Un coquin de moins à bord! dit alors Edward Carrol, sans se préoccuper d'être entendu des compagnons de Texar.

— Oui, répondit James Burbank, et, c'est en même temps, un dangereux malfaiteur. Pour moi, je n'ai aucun doute à cet égard, bien que le misérable ait toujours su se tirer d'affaire par ses alibis véritablement inexplicables!

— En tout cas, dit M. Stannard, si quelque crime est commis, cette nuit, aux environs de Jacksonville, on ne pourra pas l'en accuser, puisqu'il a quitté le Shannon!

— Je n'en sais rien! répliqua James Burbank. On me dirait qu'on l'a vu voler ou assassiner, au moment où nous parlons, à cinquante milles dans le nord de la Floride, que je n'en serais pas autrement surpris! Il est vrai, s'il parvenait à prouver qu'il n'est pas l'auteur de ce crime, cela ne me surprendrait pas davantage, après ce qui s'est passé! — Mais, c'est trop nous occuper de cet homme. Vous retournez à Jacksonville, Stannard?

— Ce soir même.

— Votre fille vous y attend?

— Oui, et j'ai hâte de la rejoindre.

— Je le comprends, répondit James Burbank. Et quand comptez-vous nous rejoindre à Camdless-Bay?

— Dans quelques jours.

— Venez donc le plus tôt que vous pourrez, mon cher Stannard. Vous le savez, nous sommes à la veille d'événements très sérieux, qui s'aggraveront encore à l'approche des troupes fédérales. Aussi, je me demande si votre fille Alice et vous ne seriez pas plus en sûreté dans notre habitation de Castle-House qu'au milieu de cette ville, où les sudistes sont capables de se porter à tous les excès!

— Bon! est-ce que je ne suis pas du Sud, mon cher Burbank?

— Sans doute, Stannard, mais vous pensez et vous agissez comme si vous étiez du Nord!»

Une heure après, le _Shannon, _emporté par le jusant devenu de plus en plus rapide, dépassait le petit hameau de Mandarin, juché sur une verdoyante colline. Puis, cinq à six milles au-dessous, il s'arrêtait près de la rive droite du fleuve. Là était établi un quai d'embarquement que les navires peuvent accoster pour y prendre charge. Un peu au-dessus débordait un pier élégant, légère passerelle de bois, suspendue à la courbe de deux câbles de fer. C'était le débarcadère de Camdless-Bay.

À l'extrémité du pier attendaient deux Noirs, munis de fanaux, car la nuit était déjà très sombre.

James Burbank prit congé de M. Stannard, et, suivi d'Edward
Carrol, il s'élança sur la passerelle.

Derrière lui marchait la métisse Zermah, qui répondit de loin à une voix enfantine:

«Me voilà, Dy!… Me voilà!

— Et père?…

— Père aussi!»

Les fanaux s'éloignèrent, et le _Shannon _reprit sa marche, en obliquant vers la rive gauche. Trois milles au delà de Camdless- Bay, de l'autre côté du fleuve, il s'arrêtait à l'appontement de Jacksonville, afin de mettre à terre le plus grand nombre de ses passagers.

Là, Walter Stannard débarqua en même temps que trois ou quatre de ces gens, dont Texar s'était séparé, une heure et demie avant, lorsque l'Indien était venu le prendre avec le squif. Il ne restait plus qu'une demi-douzaine de voyageurs à bord du steam- boat, les uns à destination de Pablo, petit bourg, bâti près du phare qui s'élève à l'entrée des bouches du Saint-John, les autres à destination de l'île Talbot, située au large de l'ouverture des passes de ce nom, les derniers, enfin, à destination du port de Fernandina. Le _Shannon _continua donc à battre les eaux du fleuve, dont il put franchir la barre sans accidents. Une heure après, il avait disparu au tournant de la crique Trout, où le Saint-John mêle ses lames déjà houleuses à la houle de l'Océan.

II
Camdless-Bay

Camdless-Bay, tel était le nom de la plantation qui appartenait à James Burbank. C'est là que le riche colon demeurait avec toute sa famille. Ce nom de Camdless venait d'une des criques du Saint- John, qui s'ouvre un peu en amont de Jacksonville et sur la rive opposée du fleuve. Par suite de cette proximité, on pouvait communiquer facilement avec la cité floridienne. Une bonne embarcation, un vent de nord ou de sud, en profitant du jusant pour aller ou du flot pour revenir, il ne fallait pas plus d'une heure pour franchir les trois milles, qui séparent Camdless-Bay de ce chef-lieu du comté de Duval.

James Burbank possédait une des plus belles propriétés du pays. Riche par lui-même et par sa famille, sa fortune se complétait encore d'immeubles importants, situés dans l'État de New-Jersey, qui confine à l'État de New-York.

Cet emplacement, sur la rive droite du Saint-John, avait été très heureusement choisi pour y fonder un établissement d'une valeur considérable. Aux heureuses dispositions déjà fournies par la nature, la main de l'homme n'avait rien eu à reprendre. Ce terrain se prêtait de lui-même à tous les besoins d'une vaste exploitation. Aussi la plantation de Camdless-Bay, dirigée par un homme intelligent, actif, dans toute la force de l'âge, bien secondé de son personnel, et auquel les capitaux ne manquaient point, était-elle en parfait état de prospérité.

Un périmètre de douze milles, une surface de quatre mille acres[1], telle était la contenance superficielle de cette plantation. S'il en existait de plus grandes dans les États du sud de l'Union, il n'en était pas de mieux aménagées. Maison d'habitation, communs, écuries, étables, logements pour les esclaves, bâtiments d'exploitation, magasins destinés à contenir les produits du sol, chantiers disposés pour leur manipulation, ateliers et usines, railways convergeant de la périphérie du domaine vers le petit port d'embarquement, routes pour les charrois, tout était merveilleusement compris au point de vue pratique. Que ce fut un Américain du Nord qui eût conçu, ordonné, exécuté ces travaux, cela se voyait dès le premier coup d'oeil. Seuls, les établissements de premier ordre de la Virginie ou des Carolines eussent pu rivaliser avec le domaine de Camdless-Bay. En outre, le sol de la plantation comprenait des «high-hummoks», hautes terres naturellement appropriées à la culture des céréales, des «low- hummoks», basses terres qui conviennent plus spécialement à la culture des caféiers et des cacaoyers, des «marshs», sortes de savanes salées, où prospèrent les rizières et les champs de cannes à sucre.

On le sait, les cotons de la Géorgie et de la Floride sont des plus appréciés sur les divers marchés de l'Europe et de l'Amérique, grâce à la longueur et la qualité de leurs soies. Aussi, les champs de cotonniers, avec leurs plants dessinés en lignes régulièrement espacées, leurs feuilles d'un vert tendre, leurs fleurs de ce jaune où l'on retrouve la pâleur des mauves, produisaient-ils un des plus importants revenus de la plantation. À l'époque de la récolte, ces champs, d'une superficie d'un acre à un acre et demi, se couvraient de cases où demeuraient alors les esclaves, femmes et enfants, chargés de cueillir les capsules et d'en tirer les flocons, — travail très délicat qui ne doit point en altérer les fibres. Ce coton, séché au soleil, nettoyé par le moulinage au moyen de roues à dents et de rouleaux, comprimé à la presse hydraulique, mis en ballots cerclés de fer, était ainsi emmagasiné pour l'exportation. Les navires à voile ou à vapeur pouvaient venir prendre chargement de ces ballots au port même de Camdless-Bay.

Concurremment avec les cotonniers, James Burbank exploitait aussi de vastes champs de caféiers et de cannes à sucre. Ici, c'étaient des réserves de mille à douze cents arbustes, hauts de quinze à vingt pieds, semblables par leurs fleurs à des jasmins d'Espagne, et dont les fruits, gros comme une petite cerise, contiennent les deux grains qu'il n'y a plus qu'à extraire et à faire sécher. Là, c'étaient des prairies, on pourrait dire des marais, hérissés de milliers de ces longs roseaux, hauts de neuf à dix-huit pieds, dont les panaches se balancent comme les cimiers d'une troupe de cavalerie en marche. Objet de soins tout spéciaux à Camdless-Bay, cette récolte de cannes donnait le sucre sous forme d'une liqueur que la raffinerie, très en progrès dans les États du Sud, transformait en sucre raffiné; puis, comme produits dérivés, les sirops qui servent à la fabrication du tafia ou du rhum, et le vin de canne, mélange de la liqueur saccharine avec du jus d'ananas et d'oranges. Bien que moins importante, si on la comparait à celle des cotonniers, cette culture ne laissait pas d'être très fructueuse. Quelques enclos de cacaoyers, des champs de maïs, d'ignames, de patates, de blé indien, de tabac, deux ou trois centaines d'acres en rizières, apportaient encore un large tribut de bénéfices à l'établissement de James Burbank.

Mais il se faisait encore une autre exploitation qui procurait des gains au moins égaux à ceux de l'industrie cotonnière. C'était le défrichement des inépuisables forêts dont la plantation était couverte. Sans parler du produit des cannelliers, des poivriers, des orangers, des citronniers, des oliviers, des figuiers, des manguiers, des jaquiers, ni du rendement de presque tous les arbres à fruits de l'Europe, dont l'acclimatement est superbe en Floride, ces forêts étaient soumises à une coupe régulière et constante. Que de richesses en campêche, en gazumas ou ormes du Mexique, maintenant employés à tant d'usages, en baobabs, en bois corail à tiges et à fleurs d'un rouge de sang, en paviers, sortes de marronniers à fleurs jaunes, en noyers noirs, en chênes-verts, en pins australs, qui fournissent d'admirables échantillons pour la charpente et la mâture, en pachiriers, dont le soleil de midi fait éclater les graines comme autant de pétards, en pins- parasols, en tulipiers, sapins, cèdres et surtout en cyprès, cet arbre si répandu à la surface de la péninsule qu'il y forme des forêts dont la longueur va de soixante à cent milles. James Burbank avait dû créer plusieurs scieries importantes en divers points de la plantation. Des barrages, établis sur quelques-uns des rios, tributaires du Saint-John, convertissaient en chute leur cours paisible, et ces chutes donnaient largement la force mécanique que nécessitait le débit des poutres, madriers ou planches, dont cent navires auraient pu prendre, chaque année, des cargaisons entières.

Il faut citer, en outre, de vastes et grasses prairies, qui nourrissaient des chevaux, des mules, et un nombreux bétail, dont les produits subvenaient à tous les besoins agricoles.

Quant aux volatiles d'espèces si variées, qui habitaient les bois ou couraient les champs et les plaines, on imaginerait difficilement à quel point ils pullulaient à Camdless-Bay — comme dans toute la Floride, d'ailleurs. Au-dessus des forêts planaient les aigles à tête blanche, de grande envergure, dont le cri aigu ressemble à la fanfare d'une trompette fêlée, des vautours, d'une férocité peu ordinaire, des butors géants, au bec pointu comme une baïonnette. Sur la rive du fleuve, entre les grands roseaux de la berge, sous l'entrecroisement des bambous gigantesques, vivaient des flamants rosés ou écarlates, des ibis tout blancs qu'on eût dit envolés de quelque monolithe égyptien, des pélicans de taille colossale, des myriades de sternes, des hirondelles de mer de toutes sortes, des crabiers vêtus d'une huppe et d'une pelisse verte, des courlans, au plumage de pourpre, au duvet brun et tacheté de points blanchâtres, des jacamars, martins-pêcheurs à reflets dorés, tout un monde de plongeons, de poules d'eau, de canards «widgeons» appartenant à l'espèce des siffleurs, des sarcelles, des pluviers, sans compter les pétrels, les puffins, les becs-en-ciseaux, les corbeaux de mer, les mouettes, les paille-en-queue, qu'un coup de vent suffisait à chasser jusqu'au Saint-John, et parfois même des exocets ou poissons-volants, qui sont de bonne prise pour les gourmets. À travers les prairies pullulaient les bécassines, les bécasseaux, les courlis, les barges marbrées, les poules sultanes au plumage à la fois rouge, bleu, vert, jaune et blanc comme une palette volante, les coqs à fraise, les perdrix ou «colins-ouïs», les écureuils grisâtres, les pigeons à tête blanche et à pattes rouges; puis, comme quadrupèdes comestibles, des lapins à queue longue, intermédiaires entre le lapin et le lièvre d'Europe, des daims par hardes; enfin des raccoons ou ratons-laveurs, des tortues, des ichneumons, et aussi, par malheur, trop de serpents d'espèce venimeuse. Tels étaient les représentants du règne animal sur ce magnifique domaine de Camdless-Bay, — sans compter les Nègres, mâles et femelles, asservis pour les besoins de la plantation. Et de ces êtres humains, que fait donc cette monstrueuse coutume de l'esclavage, si ce n'est des animaux, achetés ou vendus comme bêtes de somme?

Comment James Burbank, un partisan des doctrines anti- esclavagistes, un nordiste qui n'attendait que le triomphe du Nord, n'avait-il donc pas encore affranchi les esclaves de sa plantation? Hésiterait-il à le faire, dès que les circonstances le permettraient? Non, certes! Et ce n'était plus qu'une question de semaines, de jours peut-être, puisque l'armée fédérale occupait déjà quelques points rapprochés de l'État limitrophe et se préparait à opérer en Floride.

Déjà, d'ailleurs, James Burbank avait pris à Camdless-Bay toutes les mesures qui pouvaient améliorer le sort de ses esclaves. Ils étaient environ sept cents noirs des deux sexes, proprement logés dans de larges baraccons[2], entretenus avec soin, nourris à leur convenance, ne travaillant que dans la limite de leurs forces. Le régisseur-général et les sous-régisseurs de la plantation avaient ordre de les traiter avec justice et douceur. Aussi, les divers services n'en étaient-ils que mieux remplis, bien que depuis longtemps les châtiments corporels ne fussent plus en usage à Camdless-Bay. Contraste frappant avec les habitudes de la plupart des autres plantations floridiennes, et système qui n'était pas vu sans défaveur par les voisins de James Burbank. De là, comme on va s'en rendre compte, une situation très difficile dans le pays, surtout à cette époque où le sort des armes allait trancher la question de l'esclavage.

Le nombreux personnel de la plantation était logé dans des cases saines et confortables. Groupées par cinquantaines, ces cases formaient une dizaine de hameaux, autrement dit baraccons, agglomérés le long des eaux courantes. Là, ces Noirs vivaient avec leurs femmes et leurs enfants. Chaque famille était autant que possible affectée au même service des champs, des forêts ou des usines, de manière que ses membres ne fussent point dispersés, aux heures de travail. À la tête de ces divers hameaux, un sous- régisseur, faisant les fonctions de gérant, pour ne pas dire de maire, administrait sa petite commune, qui relevait du chef-lieu de canton. Ce chef-lieu, c'était le domaine privé de Camdless-Bay, enfermé dans un périmètre de hautes palissades, dont les palanques, sortes de pieux jointifs, plantés verticalement, se cachaient à demi sous la verdure de l'exubérante végétation floridienne. Là s'élevait l'habitation particulière de la famille Burbank.

Moitié maison, moitié château, cette habitation avait reçu et méritait le nom de Castle-House.

Depuis bien des années, Camdless-Bay appartenait aux ancêtres de James Burbank. À une époque où les déprédations des Indiens étaient à craindre, ses possesseurs avaient dû en fortifier la principale demeure. Le temps n'était pas éloigné où le général Jessup défendait encore la Floride contre les Séminoles. Pendant longtemps, les colons avaient eu terriblement à souffrir de ces nomades. Non seulement le vol les dépouillait, mais le meurtre ensanglantait leurs habitations que l'incendie détruisait ensuite. Les villes elles-mêmes furent plus d'une fois menacées de l'invasion et du pillage. En maint endroit s'élèvent des ruines que ces sanguinaires Indiens ont laissées après leur passage. À moins de quinze milles de Camdless-Bay, près du hameau de Mandarin, on montre encore la «maison de sang», dans laquelle un colon, M. Motte, sa femme et ses trois jeunes filles, avaient été scalpés, puis massacrés par ces bandits. Mais, actuellement, la guerre d'extermination entre l'homme blanc et l'homme rouge est finie. Les Séminoles, vaincus finalement, ont dû se réfugier au loin, vers l'ouest du Mississipi. On n'entend plus parler d'eux, sauf de quelques bandes qui errent encore dans la portion marécageuse de la Floride méridionale. Le pays n'a donc plus rien à craindre de ces féroces indigènes.

On comprend dès lors que les habitations des colons eussent été construites de manière à pouvoir tenir contre une attaque soudaine des Indiens, et résister en attendant l'arrivée des bataillons de volontaires, enrégimentés dans les villes ou hameaux du voisinage. Ainsi avait-il été fait du château de Castle-House.

Castle-House s'élevait sur un léger renflement du sol, au milieu d'un parc réservé, d'une superficie de trois acres, qui s'arrondissait à quelques centaines de yards en arrière de la rive du Saint-John. Un cours d'eau, assez profond, entourait ce parc, dont une haute enceinte de palanques complétait la défense, et il ne donnait entrée que par un seul ponceau, jeté sur le rio circulaire. En arrière du mamelon, un ensemble de beaux arbres, groupés par masses, redescendaient les pentes du parc, auquel ils faisaient un large cadre de verdure. Une fraîche avenue de bambous, dont les tiges se croisaient en nervures ogivales, formait une longue nef, qui se développait depuis le débarcadère du petit port de Camdless-Bay jusqu'aux premières pelouses. Au- dedans, sur tout l'espace laissé libre entre les arbres, s'étendaient de verdoyants gazons, coupés de larges allées, bordées de barrières blanches, qui se terminaient par une esplanade sablée devant la façade principale de Castle-House.

Ce château, assez irrégulièrement dessiné, offrait beaucoup d'imprévu dans l'ensemble de sa construction et non moins de fantaisie dans ses détails. Mais, pour le cas où des assaillants eussent forcé les palanques du parc, il aurait pu — chose importante surtout — se défendre rien que par lui-même et soutenir un siège de quelques heures. Ses fenêtres du rez-de- chaussée étaient grillagées de barreaux de fer. La porte principale, sur la façade antérieure, avait la solidité d'une herse. En de certains points, au faîte des murailles, bâties avec une sorte de pierre marmoréenne, se dressaient plusieurs poivrières en encorbellement, qui rendaient la défense plus facile, puisqu'elles permettaient de prendre en flanc les agresseurs. En somme, avec ses ouvertures réduites au strict nécessaire, son donjon central qui le dominait et sur lequel se déployait le pavillon étoile des États-Unis, ses lignes de créneaux dont certaines arêtes étaient pourvues, l'inclinaison de ses murs à leur base, ses toits élevés, ses pinacles multiples, l'épaisseur de ses parois à travers lesquelles se creusaient çà et là un certain nombre d'embrasures, cette habitation ressemblait plus à un château fort qu'à un cottage ou une maison de plaisance.

On l'a dit, il avait fallu le bâtir ainsi pour la sûreté de ceux qui l'habitaient à l'époque où se faisaient ces sauvages incursions des Indiens sur le territoire de la Floride. Il existait même un tunnel souterrain, qui, après avoir passé sous la palissade et le rio circulaire, mettait Castle-House en communication avec une petite crique du Saint-John, nommée crique Marino. Ce tunnel aurait pu servir à quelque secrète évasion en cas d'extrême danger.

Certainement, au temps actuel, les Séminoles, repoussés de la péninsule, n'étaient plus à craindre, et cela depuis une vingtaine d'années. Mais savait-on ce que réservait l'avenir? Et ce danger que James Burbank n'avait plus à redouter de la part des Indiens, qui sait s'il ne viendrait pas de la part de ses compatriotes? N'était-il pas lui, nordiste isolé au fond de ces États du sud, exposé à toutes les phases d'une guerre civile, qui avait été si sanglante jusqu'alors, si féconde en représailles?

Toutefois, cette nécessité de pourvoir à la sûreté de Castle-House n'avait point nui au confort intérieur. Les salles étaient vastes, les appartements luxueux et superbement aménagés. La famille Burbank y trouvait, au milieu d'un site admirable, toutes les aises, toutes les satisfactions morales que peut donner la fortune, quand elle est unie à un véritable sens artiste chez ceux qui la possèdent.

En arrière du château, dans le parc réservé, de magnifiques jardins se développaient jusqu'à la palissade, dont les palanques disparaissaient sous les arbustes grimpants et les sarments de la grenadille, où les oiseaux-mouches voltigeaient par myriades. Des massifs d'orangers, des corbeilles d'oliviers, de figuiers, de grenadiers, de pontédéries aux bouquets d'azur, des groupes de magnolias, dont les calices à teintes de vieil ivoire parfumaient l'air, des buissons de palmiers sabal, agitant leurs éventails sous la brise, des guirlandes de coboeas aux nuances violettes, des touffes de tupéas à rosettes vertes, de yuccas avec leur cliquetis de sabres acérés, de rhododendrons rosés, des buissons de myrtes et de pamplemousses, enfin tout ce que peut produire la flore d'une zone qui touche au Tropique, était réuni dans ces parterres pour la jouissance de l'odorat et le plaisir des yeux.

À la limite de l'enceinte, sous le dôme des cyprès et des baobabs, étaient enfouies les écuries, les remises, les chenils, les aménagements de la laiterie et des basses-cours. Grâce à la ramure de ces beaux arbres, impénétrable même au soleil de cette latitude, les animaux domestiques n'avaient rien à craindre des chaleurs de l'été. Dérivées des rios voisins, les eaux courantes y maintenaient une agréable et saine fraîcheur.

On le voit, ce domaine privé, spécial aux hôtes de Camdless-Bay, c'était une enclave merveilleusement agencée au milieu du vaste établissement de James Burbank. Ni le tapage des moulins à coton, ni les frémissements des scieries, ni les chocs de la hache sur les troncs d'arbres, ni aucun de ces bruits que comporte une exploitation si importante, ne parvenaient à franchir les palanques de l'enceinte. Seuls, les mille oiseaux de l'ornithologie floridienne pouvaient la dépasser en voltigeant d'arbre en arbre. Mais ces chanteurs ailés, dont le plumage rivalise avec les étincelantes fleurs de cette zone, n'étaient pas moins bien accueillis que les parfums dont la brise s'imprégnait en caressant les prairies et les forêts du voisinage.

Telle était Camdless-Bay, la plantation de James Burbank, et l'une des plus riches de la Floride orientale.

III
Où en est la guerre de Sécession

Quelques mots sur la guerre de Sécession, à laquelle cette histoire doit être intimement mêlée.

Et, tout d'abord, que ceci soit bien établi dès le début: ainsi que l'a dit le comte de Paris, ancien aide de camp du général Mac Clellan, dans sa remarquable _Histoire de la guerre civile en Amérique, _cette guerre n'a eu pour cause ni une question de tarifs, ni une différence réelle d'origine entre le Nord et le Sud. La race anglo-saxonne régnait également sur tout le territoire des États-Unis. Aussi, la question commerciale n'a-t- elle jamais été en jeu dans cette terrible lutte entre frères. «C'est l'esclavage qui, prospérant dans une moitié de la république et aboli dans l'autre, y avait créé deux sociétés hostiles. Il avait profondément modifié les moeurs de celle où il dominait, tout en laissant intactes les formes apparentes du gouvernement. C'est lui qui fut non pas le prétexte ou l'occasion, mais la cause unique de l'antagonisme dont la conséquence inévitable fut la guerre civile.»

Dans les États à esclaves, il y avait trois classes. En bas, quatre millions de Nègres asservis, soit le tiers de la population. En haut, la caste des propriétaires, relativement peu instruite, riche, dédaigneuse, qui se réservait absolument la direction des affaires publiques. Entre les deux, la classe remuante, paresseuse, misérable, des petits Blancs. Ceux-ci, contre toute attente, se montrèrent ardents pour le maintien de l'esclavage, par crainte de voir la classe des Nègres affranchis s'élever à leur niveau.

Le Nord devait donc trouver contre lui non seulement les riches propriétaires, mais aussi ces petits Blancs qui, surtout dans les campagnes, vivaient au milieu de la population serve. La lutte fut donc effroyable. Elle produisit même dans les familles de telles dissensions que l'on vit des frères combattre, l'un sous le drapeau confédéré, l'autre sous le drapeau fédéral. Mais un grand peuple ne devait pas hésiter à détruire l'esclavage jusque dans ses racines. Dès le siècle dernier, l'illustre Franklin en avait demandé l'abolition. En 1807, Jefferson avait recommandé au Congrès «de prohiber un trafic dont la moralité, l'honneur et les plus chers intérêts du pays exigeaient depuis longtemps la disparition». Le Nord eut donc raison de marcher contre le Sud et de le réduire. D'ailleurs, il allait s'ensuivre une union plus étroite entre tous les éléments de la république, et la destruction de cette illusion si funeste, si menaçante, que chaque citoyen devait d'abord obéissance à son propre État, et, seulement en second lieu, à l'ensemble de la fédération américaine.

Or, ce fut précisément en Floride, que se réveillèrent les premières questions relatives à l'esclavage. Au commencement de ce siècle, un chef indien métis, nommé Oscéola, avait pour femme une esclave marronne, née dans ces parties marécageuses du territoire floridien qu'on nomme Everglades. Un jour, cette femme fut ressaisie comme esclave et emmenée par force. Oscéola souleva les Indiens, commença la campagne anti-esclavagiste, fut pris et mourut dans la forteresse où on l'avait enfermé. Mais la guerre continua, et, dit l'historien Thomas Higginson, «la somme d'argent que nécessita une pareille lutte fut trois fois plus considérable que celle qui avait été jadis payée à l'Espagne pour l'acquisition de la Floride».

Voici maintenant quels avaient été les débuts de cette guerre de Sécession; puis quel était l'état des choses pendant ce mois de février 1862, époque où James Burbank et sa famille allaient éprouver des contre-coups si terribles qu'il nous a paru intéressant d'en avoir fait l'objet de cette histoire.

Le 16 octobre 1859, l'héroïque capitaine John Brown, à la tête d'une petite troupe d'esclaves fugitifs, s'empare de Harpers-Ferry en Virginie. L'affranchissement des hommes de couleur, tel est son but. Il le proclame hautement. Vaincu par les compagnies de la milice, il est fait prisonnier, condamné à mort et pendu à Charlestown, le 2 décembre 1859, avec six de ses compagnons.

Le 20 décembre 1860, une convention se réunit dans la Caroline du Sud et adopte d'enthousiasme le décret de sécession. L'année suivante, le 4 mars 1861, Abraham Lincoln est nommé président de la république. Les États du Sud regardent son élection comme une menace pour l'institution de l'esclavage. Le 11 avril 1861, le fort Sumter, un de ceux qui défendent la rade de Charlestown, tombe au pouvoir des sudistes, commandés par le général Beauregard. La Caroline du Nord, la Virginie, l'Arkansas, le Tennessee, adhèrent aussitôt à l'acte séparatiste.

Soixante-quinze mille volontaires sont levés par le gouvernement fédéral. Tout d'abord, on s'occupe de mettre Washington, la capitale des États-Unis d'Amérique, à l'abri d'un coup de main des confédérés. On ravitaille les arsenaux du Nord qui étaient vides, alors que ceux du Sud avaient été largement approvisionnés sous la présidence de Buchanan. Le matériel de guerre se complète au prix des plus extraordinaires efforts. Puis, Abraham Lincoln déclare les ports du Sud en état de blocus.

C'est en Virginie que se passent les premiers faits de guerre. Mac Clellan repousse les rebelles dans l'Ouest. Mais, le 21 juillet, à Bull-Run, les troupes fédérales, réunies sous les ordres de Mac Dowel, sont mises en déroute et s'enfuient jusqu'à Washington. Si les sudistes ne tremblent plus pour Richmond, leur capitale, les nordistes ont lieu de trembler pour la capitale de la République américaine. Quelques mois après, les fédéraux sont encore défaits à Ball's-Bluff. Toutefois, cette affaire malheureuse est bientôt compensée par diverses expéditions, qui mirent aux mains des unionistes le fort Hatteras et Port-Royal-Harbour, dont les séparatistes ne parvinrent plus à s'emparer. À la fin de 1861, le commandement général des troupes de l'Union est donné au major- général George Mac Clellan.

Cependant, cette année-là, les corsaires esclavagistes ont couru les mers des deux mondes. Ils ont trouvé accueil dans les ports de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne et du Portugal, — faute grave qui, en reconnaissant aux sécessionnistes les droits de belligérants, eut pour résultat d'encourager la course et de prolonger la guerre civile.

Puis, vinrent les faits maritimes qui eurent un si grand retentissement. C'est le _Sumter _et son fameux capitaine Semmes. C'est l'apparition du bélier _Manassas. _C'est, le 12 octobre, le combat naval à la tête des passes du Mississipi. C'est, le 8 novembre, la prise du _Trent, _navire anglais à bord duquel le capitaine Wilkes capture les commissaires confédérés — ce qui faillit amener la guerre entre l'Angleterre et les États-Unis.

Entre-temps, les abolitionnistes et les esclavagistes se livrent de sanglants combats avec des alternatives de succès et de revers jusque dans l'État du Missouri. Des principaux généraux du Nord, l'un, Lyon, est tué, ce qui provoque la retraite des fédéraux à Rolla et la marche de Price avec les troupes confédérées vers le Nord. On se bat à Frederictown, le 21 octobre, à Springfield, le 25, et, le 27, Frémont occupe cette ville avec les fédéraux. Au 19 décembre, le combat de Belmont, entre Grant et Polk, demeure incertain. Enfin, l'hiver, si rigoureux dans ces contrées de l'Amérique septentrionale, vient mettre un terme aux opérations.

Les premiers mois de l'année 1862 sont employés en efforts véritablement prodigieux de part et d'autre.

Au Nord, le Congrès vote un projet de loi qui lève cinq cent mille volontaires — ils seront un million à la fin de la lutte —, et approuve un emprunt de cinq cent millions de dollars. Les grandes armées sont créées, principalement celle du Potomac. Leurs généraux sont Banks, Butler, Grant, Sherman, Mac Clellan, Meade, Thomas, Kearney, Halleck, pour ne citer que les plus célèbres. Tous les services vont entrer en fonction. Infanterie, cavalerie, artillerie, génie, sont endivisionnés d'une manière à peu près uniforme. Le matériel de guerre se fabrique à outrance, carabines Minié et Colt, canons rayés des systèmes Parrott et Rodman, canons à âme lisse et columbiads Dahlgren, canons-obusiers, canons- revolvers, obus Shrapnell, parcs de siège. On organise la télégraphie et l'aérostation militaire, le reportage des grands journaux, les transports qui seront faits par vingt mille chariots attelés de quatre-vingt-quatre mille mules. On réunit des approvisionnements de toutes sortes, sous la direction du chef de l'ordonnance. On construit de nouveaux navires du type bélier, les «rams» du colonel Ellet, les «gun-boats» ou canonnières du commodore Foote, qui vont apparaître pour la première fois dans une guerre maritime.

Au Sud, le zèle n'est pas moins grand. Il y a bien les fonderies de canon de la Nouvelle-Orléans, celles de Memphis, les forges de Tredogar, près de Richmond, qui fabriquent des Parrotts et des Rodmans. Mais cela ne peut suffire. Le gouvernement confédéré s'adresse à l'Europe. Liège et Birmingham lui envoient des cargaisons d'armes, des pièces des systèmes Armstrong et Whitworth. Les forceurs de blocus, qui viennent chercher à vil prix du coton dans ses ports, n'en obtiennent qu'en échange de tout ce matériel de guerre. Puis l'armée s'organise. Ses généraux sont Johnston, Lee, Beauregard, Jackson, Critenden, Floyd, Pillow. On adjoint des corps irréguliers, tels que milices et guérillas, aux quatre cent mille volontaires, enrôlés pour trois ans au plus et un an au moins, que le Congrès séparatiste, à la date du 8 août, accorde à son président Jefferson Davis.

Cependant ces préparatifs n'empêchent pas la lutte de reprendre dès la seconde moitié du premier hiver. De tout le territoire à esclaves, le gouvernement fédéral n'occupe encore que le Maryland, la Virginie occidentale, le Kentucky en quelques portions, le Missouri pour la plus grande part, et un certain nombre de points du littoral.

Les nouvelles hostilités commencent d'abord dans l'est du Kentucky. Le 7 janvier, Garfield bat les confédérés à Middle- Creek, et le 20, ils sont de nouveau battus à Logan-Cross ou Mill- Springs. Le 2 février, Grant s'embarque avec deux divisions sur quelques grands vapeurs du Tennessee que va soutenir la flottille cuirassée de Foote. Le 6, le fort Henry tombe en son pouvoir. Ainsi est brisé un anneau de cette chaîne «sur laquelle, dit l'historien de cette guerre civile, s'appuyait tout le système de défense de son adversaire Johnston». Le Cumberland et la capitale du Tennessee sont donc menacés directement et à court délai par les troupes fédérales. Aussi Johnston cherche-t-il à concentrer toutes ses forces au fort Donelson, afin de retrouver un point d'appui plus sûr pour la défensive.

À cette époque, une autre expédition, comprenant un corps de seize mille hommes sous les ordres de Burnside, une flottille composée de vingt-quatre vapeurs armés en guerre et de cinquante transports, descend la Chesapeake et appareille de Hampton-Roads, le 12 janvier. Malgré de violentes tempêtes, le 24 janvier, elle donne dans les eaux du Pimlico-Sound pour s'emparer de l'île Roanoke et réduire la côte de la Caroline du Nord. Mais l'île est fortifiée. À l'ouest, le canal se défend par un barrage de coques submergées. Des batteries et des ouvrages de campagne en rendent l'accès difficile. Cinq à six mille hommes, soutenus par une flottille de sept canonnières, sont prêts à empêcher tout débarquement. Néanmoins, malgré le courage de ses défenseurs, du 7 au 8 février, cette île tombe au pouvoir de Burnside avec vingt canons et plus de deux mille prisonniers. Le lendemain, les fédéraux sont maîtres d'Elizabeth-City et de toute la côte de l'Albemarle-Sound, c'est-à-dire du nord de cette mer intérieure.

Enfin, pour achever de décrire la situation jusqu'au 6 février, il faut parler de ce général sudiste, cet ancien professeur de chimie, Jackson, ce soldat puritain qui défend la Virginie. Après le rappel de Lee à Richmond, il commande l'armée. Il quitte Vinchester, le 1er janvier, avec ses dix mille hommes, traverse les Alléghanies pour prendre Bath sur le railway de l'Ohio. Vaincu par le climat, écrasé par les tempêtes de neige, il est forcé de rentrer à Vinchester, sans avoir atteint son objectif.

Et maintenant, en ce qui concerne plus spécialement les côtes du Sud, depuis la Caroline jusqu'à la Floride, voici ce qui s'est passé.

Durant la seconde moitié de l'année 1861, le Nord possédait assez de rapides bâtiments pour faire la police de ces mers, bien qu'il n'eût pu s'emparer du fameux _Sumter, _qui, en janvier 1862, vint relâcher à Gibraltar, afin d'exploiter les eaux européennes. Le _Jefferson-Davis, _voulant échapper aux fédéraux, se réfugie à Saint-Augustine en Floride et périt au moment où il donne dans les passes. Presque en même temps, un des navires employés à la croisière de la Floride, _l'Anderson, _capture le corsaire _Beauregard. _Mais, en Angleterre, de nouveaux bâtiments sont armés pour la course. C'est alors qu'une proclamation d'Abraham Lincoln étend le blocus aux côtes de la Virginie et de la Caroline du Nord, et même le blocus fictif, le blocus sur le papier, qui comprend quatre mille cinq cents kilomètres de côtes. Pour les surveiller, on n'a que deux escadres: l'une doit bloquer l'Atlantique, l'autre le golfe du Mexique.

Le 12 octobre, pour la première fois, les confédérés tentent de dégager les bouches du Mississipi avec le _Manassas — _premier navire qui fut blindé pendant cette guerre — soutenu d'une flottille de brûlots. Si le coup ne réussit pas, si la corvette _Richmond _peut s'en tirer saine et sauve le 29 décembre, un petit vapeur, le _Sea-Bird, _parvient à enlever une goélette fédérale en vue du fort Monroe.

Cependant, il est nécessaire d'avoir un point qui puisse servir de base d'opération pour les croisières de l'Atlantique. Le gouvernement fédéral décide alors de s'emparer du fort Hatteras, qui commande la passe du même nom, passe très fréquentée par les forceurs de blocus. Ce fort est difficile à prendre. Il est soutenu par une redoute carrée, appelée fort Clark. Un millier d'hommes et le 7e régiment de la Caroline du Nord concourent à le défendre. N'importe. L'escadre fédérale, composée de deux frégates, trois corvettes, un aviso, deux grands vapeurs, vient mouiller le 27 août devant les passes. Le commodore Stringham et le général Butler attaquent. La redoute est prise. Le fort Hatteras, après une assez longue résistance, hisse le drapeau blanc. La base d'opération est acquise aux nordistes pour toute la durée de la guerre.

En novembre, c'est l'île de Santa-Rosa, à l'est de Pensacola, sur le golfe du Mexique, une dépendance de la côte floridienne, qui, malgré les efforts des confédérés, reste au pouvoir des fédéraux.

Toutefois, la prise du fort Hatteras ne paraît pas suffisante pour la bonne conduite des opérations ultérieures. Il faut occuper d'autres points sur le littoral de la Caroline du Sud, de la Géorgie, de la Floride. Deux frégates à vapeur, le _Wasbah _et le _Susquehannah, _trois frégates à voiles, cinq corvettes, six canonnières, plusieurs avisos, vingt-cinq bâtiments charbonniers chargés des approvisionnements, trente-deux vapeurs pouvant transporter quinze mille six cents hommes sous les ordres du général Sherman, sont donnés au commodore Dupont. La flottille appareille le 25 octobre, devant le fort Monroe. Après avoir essuyé un terrible coup de vent au large du cap Hatteras, elle vient reconnaître les passes de Hilton-Head, entre Charlestown et Savannah. Là est la baie de Port-Royal, l'une des plus importantes de la confédération américaine, où le général Ripley commande les forces des esclavagistes. Les deux forts Walker et Beauregard battent l'entrée de la baie à quatre mille mètres l'un de l'autre. Huit vapeurs la défendent, et sa barre la rend presque inabordable à une flotte d'assaillants.

Le 5 novembre, le chenal a été balisé, et, après un échange de quelques coups de canon, Dupont pénètre dans la baie, sans pouvoir débarquer encore les troupes de Sherman. Le 7, avant midi, il attaque le fort Walker, puis le fort Beauregard. Il les écrase sous une grêle de ses plus gros obus. Les forts sont évacués. Les fédéraux en prennent possession presque sans combat, et Sherman occupe ce point si important pour la suite des opérations militaires. C'était un coup porté au coeur même des États esclavagistes. Les îles voisines tombent l'une après l'autre au pouvoir des fédéraux, même l'île Tybee et le fort Pulaski, lequel commande la rivière de Savannah. L'année finie, Dupont est maître des cinq grandes baies de North-Edisto, de Saint-Helena, de Port- Royal, de Tybee, de Warsaw, et de tout ce chapelet d'îlots semés sur la côte de la Caroline et de la Géorgie. Enfin, le 1er janvier 1862, un dernier succès lui permet de réduire les ouvrages confédérés, élevés sur les rives du Coosaw.

Telle était la situation des belligérants au commencement de février de l'année 1862. Tels étaient les progrès du gouvernement fédéral vers le Sud, au moment où les navires du commodore Dupont et les troupes de Sherman menaçaient la Floride.

IV
La famille Burbank

Il était sept heures et quelques minutes, lorsque James Burbank et Edward Carrol montèrent les marches du perron sur lequel s'ouvrait la porte principale de Castle-House, du côté du Saint-John. Zermah, tenant la fillette par la main, le gravit après eux. Tous se trouvèrent dans le hall, sorte de grand vestibule, dont le fond, arrondi en dôme, contenait la double révolution du grand escalier qui desservait les étages supérieurs.

Mme Burbank était là, en compagnie de Perry, le régisseur général de la plantation.

«Il n'y a rien de nouveau à Jacksonville?

— Rien, mon ami.

— Et pas de nouvelles de Gilbert?

— Si… une lettre!

— Dieu soit loué!»

Telles furent les premières demandes et réponses échangées entre
Mme Burbank et son mari.

James Burbank, après avoir embrassé sa femme et la petite Dy, décacheta la lettre qui venait de lui être remise.

Cette lettre n'avait point été ouverte en l'absence de James Burbank. Étant donné la situation de celui qui l'écrivait et de celle de sa famille en Floride, Mme Burbank avait voulu que son mari fût le premier à connaître ce qu'elle contenait.

«Cette lettre, sans doute, n'est pas venue par la poste? demanda
James Burbank.

— Oh! non, monsieur James! répondit Perry. C'eût été trop imprudent de la part de M. Gilbert!

— Et qui s'est chargé de l'apporter?…

— Un homme de la Géorgie sur le dévouement duquel notre jeune lieutenant a cru pouvoir compter.

— Quel jour est arrivée cette lettre?

— Hier.

— Et l'homme?…

— Il est reparti le soir même.

— Bien payé de son service?…

— Oui, mon ami, bien payé, répondit Mme Burbank, mais par
Gilbert, et il n'a rien voulu recevoir de notre part».

Le hall était éclairé par deux lampes posées sur une table de marbre, devant un large divan. James Burbank alla s'asseoir près de cette table. Sa femme et sa fille prirent place auprès de lui. Edward Carrol, après avoir serré la main à sa soeur, s'était jeté dans un fauteuil. Zermah et Perry se tenaient debout près de l'escalier. Tous deux étaient assez de la famille pour que la lettre pût être lue en leur présence.

James Burbank l'avait ouverte.

«Elle est du 3 février, dit-il.

— Déjà quatre jours de date! répondit Edward Carrol. C'est long dans les circonstances où nous sommes…

— Lis donc, père, lis donc!» s'écria la petite fille avec une impatience bien naturelle à son âge.

Voici ce que disait cette lettre:

«À bord du _Wabash, _au mouillage d'Edisto.

«3 février 1862.

«Cher père,

«Je commence par embrasser ma mère, ma petite soeur et toi. Je n'oublie pas non plus mon oncle Carrol, et, pour ne rien omettre, j'envoie à la bonne Zermah toutes les tendresses de son mari, mon brave et dévoué Mars. Nous allons tous les deux aussi bien que possible, et nous avons une fière envie d'être près de vous! Cela ne tardera pas, dût nous maudire monsieur Perry, qui, en voyant les progrès du Nord, doit pester comme un entêté esclavagiste qu'il est, le digne régisseur!»

— Voilà pour vous, Perry, dit Edward Carrol.

— Chacun a ses idées là-dessus!» répondit M. Perry, en homme qui n'entend point sacrifier les siennes.

James Burbank continua:

«Cette lettre vous arrivera par un homme dont je suis sûr, n'ayez aucune crainte à cet égard. Vous avez dû apprendre que l'escadre du commodore Dupont s'est emparée de la baie de Port-Royal et des îles voisines. Le Nord gagne donc peu à peu sur le Sud. Aussi est- il très probable que le gouvernement fédéral va chercher à occuper les principaux ports de la Floride. On parle d'une expédition que Dupont et Sherman feraient de concert vers la fin de ce mois. Très vraisemblablement alors, nous irions occuper la baie de Saint- Andrews. De là, on serait à portée de pénétrer dans l'état floridien.

«Que j'ai hâte d'être là, cher père, et surtout avec notre flottille victorieuse! La situation de ma famille, au milieu de cette population esclavagiste, m'inquiète toujours. Mais le moment approche où nous pourrons faire hautement triompher les idées qui ont toujours eu cours à la plantation de Camdless-Bay. «Ah! si je pouvais m'échapper, ne fût-ce que vingt-quatre heures, comme j'irais vous voir! Non! Ce serait trop imprudent pour vous comme pour moi, et mieux vaut prendre patience. Encore quelques semaines, et nous serons tous réunis à Castle-House!

«Et maintenant je termine en me demandant si je n'ai oublié
personne dans mes embrassades. Si, vraiment! J'ai oublié monsieur
Stannard et ma charmante Alice qu'il me tarde tant de revoir!
Toutes mes amitiés à son père, et à elle, plus que mes amitiés!…

«Respectueusement et de tout coeur,

«GILBERT BURBANK.»

James Burbank avait posé sur la table la lettre que Mme Burbank prit alors et porta à ses lèvres. Puis, la petite Dy mit franchement un gros baiser sur la signature de son frère.

«Brave garçon! dit Edward Carrol.

— Et brave Mars! ajouta Mme Burbank, en regardant Zermah, qui serrait la fillette dans ses bras.

— Il faudra prévenir Alice, ajouta Mme Burbank, que nous avons reçu une lettre de Gilbert.

— Oui! je lui écrirai, répondit James Burbank. D'ailleurs, dans quelques jours, je dois aller à Jacksonville, et je verrai Stannard. Depuis que Gilbert a écrit cette lettre, d'autres nouvelles ont pu venir au sujet de l'expédition projetée. Ah! qu'ils arrivent donc enfin, nos amis du Nord, et que la Floride rentre sous le drapeau de l'Union! Ici, notre situation finirait par n'être plus tenable!»

En effet, depuis que la guerre se rapprochait du Sud, une modification manifeste s'opérait en Floride sur la question qui mettait les États-Unis aux prises. Jusqu'à cette époque, l'esclavage ne s'était pas considérablement développé dans cette ancienne colonie espagnole qui n'avait pas pris part au mouvement avec la même ardeur que la Virginie ou les Carolines. Mais des meneurs s'étaient bientôt mis à la tête des partisans de l'esclavage. Maintenant, ces gens, prêts à l'émeute, ayant tout à gagner dans les troubles, dominaient les autorités à Saint- Augustine et principalement à Jacksonville où ils s'appuyaient sur la plus vile populace. C'est pourquoi cette situation de James Burbank, dont on connaissait l'origine et les idées, pouvait à un certain moment devenir très inquiétante.

Il y avait près de vingt ans que James Burbank, après avoir quitté le New-Jersey où il possédait encore quelques propriétés, était venu s'établir à Camdless-Bay avec sa femme et son fils âgé de quatre ans. On sait combien la plantation avait prospéré, grâce à son intelligente activité et au concours d'Edward Carrol, son beau-frère. Aussi avait-il pour ce grand établissement qui lui venait de ses ancêtres, un attachement inébranlable. C'était là qu'était né son second enfant, la petite Dy, quinze ans après son installation dans ce domaine.

James Burbank avait alors quarante-six ans. C'était un homme fortement constitué, habitué au travail, ne s'épargnant guère. On le savait d'un caractère énergique. Très attaché à ses opinions, il ne se gênait point de les faire hautement connaître. Grand, grisonnant à peine, il avait une figure un peu sévère, mais franche et encourageante. Avec la barbiche des Américains du Nord, sans favoris et sans moustache, c'était bien le type du yankee de la Nouvelle-Angleterre. Dans toute la plantation, on l'aimait, car il était bon, on lui obéissait, car il était juste. Ses Noirs lui étaient profondément dévoués, et il attendait, non sans impatience, que les circonstances lui permissent de les affranchir. Son beau-frère, à peu près du même âge, s'occupait plus spécialement de la comptabilité de Camdless-Bay. Edward Carrol s'entendait parfaitement avec lui en toutes choses, et partageait sa manière de voir sur la question de l'esclavage.

Il n'y avait donc que le régisseur Perry qui fût d'un avis contraire au milieu de ce petit monde de Camdless-Bay. Il ne faudrait pas croire pourtant que ce digne homme maltraitât les esclaves. Bien au contraire. Il cherchait même à les rendre aussi heureux que le comportait leur condition.

«Mais, disait-il, il y a des contrées, dans les pays chauds, où
les travaux de la terre ne peuvent être confiés qu'à des Noirs.
Or, des Noirs, qui ne seraient pas esclaves, ne seraient plus des
Noirs!»

Telle était sa théorie qu'il discutait toutes les fois que l'occasion s'en présentait. On la lui passait volontiers, sans en jamais tenir compte. Mais, à voir le sort des armes qui favorisait les anti-esclavagistes, Perry ne dérageait plus. Il «s'en passerait de belles» à Camdless-Bay, quand M. Burbank aurait affranchi ses Nègres.

On le répète, c'était un excellent homme, très courageux aussi. Et quand James Burbank et Edward Carrol avaient fait partie de ce détachement de la milice, nommé les «minute-men» les hommes- minutes, parce qu'ils devaient être prêts à partir à tout instant, il s'était bravement joint à eux contre les dernières bandes des Séminoles.

Mme Burbank, à cette époque ne portait pas les trente-neuf ans de son âge. Elle était encore fort belle. Sa fille devait lui ressembler un jour. James Burbank avait trouvé en elle une compagne aimante, affectueuse, à laquelle il devait pour une grande part le bonheur de sa vie. La généreuse femme n'existait que pour son mari, pour ses enfants qu'elle adorait et au sujet desquels elle éprouvait les plus vives craintes, étant donné les circonstances qui allaient amener la guerre civile jusqu'en Floride. Et si Diana, ou mieux Dy, comme on l'appelait familièrement, fillette de six ans, gaie, caressante, tout heureuse de vivre, demeurait à Castle-House près de sa mère, Gilbert n'y était plus. De là, d'incessantes angoisses que Mme Burbank ne pouvait pas toujours dissimuler.

Gilbert était un jeune homme, ayant alors vingt-quatre ans, dans lequel on retrouvait les qualités morales de son père avec un peu plus d'épanchement, et les qualités physiques avec un peu plus de grâce et de charme. Un hardi compagnon, d'ailleurs, très rompu à tous les exercices du corps, très habile aussi en équitation comme en navigation ou en chasse. À la grande terreur de sa mère, les immenses forêts et les marais du comté de Duval avaient été trop souvent le théâtre de ses exploits non moins que les criques et les passes du Saint-John, jusqu'à l'extrême bouche de Pablo. Aussi, Gilbert se trouvait-il naturellement entraîné et fait à toutes les fatigues du soldat, quand furent tirés les premiers coups de feu de la guerre de Sécession. Il comprit que son devoir l'appelait parmi les troupes fédérales et n'hésita pas. Il demanda à partir. Quelque chagrin que cela dût causer à sa femme, quelque danger même que pût comporter cette situation, James Burbank ne songea pas un instant à contrarier le désir de son fils. Il pensa, comme lui, que c'était là un devoir et le devoir est au-dessus de tout.

Gilbert partit donc pour le Nord, mais son départ fut tenu aussi secret que possible. Si l'on eût su à Jacksonville que le fils de James Burbank avait pris du service dans l'armée nordiste, cela eût pu attirer des représailles sur Camdless-Bay. Le jeune homme avait été recommandé à des amis que son père avait encore dans l'État de New-Jersey. Ayant toujours montré du goût pour la mer, on lui procura facilement un engagement dans la marine fédérale. On avançait rapidement en ce temps-là, et comme Gilbert n'était pas de ceux qui restent en arrière, il marcha d'un bon pas. Le gouvernement de Washington avait les yeux sur ce jeune homme qui, dans la position où se trouvait sa famille, n'avait pas craint de venir lui offrir ses services. Gilbert se distingua à l'attaque du fort Sumter. Il était sur le _Richmond, _lorsque ce navire fut abordé par le _Manassas _à l'embouchure du Mississipi, et il contribua largement pour sa part à le dégager et à le reprendre. Après cette affaire, il fut promu enseigne, bien qu'il ne sortît pas de l'école navale d'Annapolis, pas plus que tous ces officiers improvisés qui furent empruntés au commerce. Avec son nouveau grade, il entra dans l'escadre du commodore Dupont, il assista aux brillantes affaires du fort Hatteras, puis à la prise des Seas- Islands. Depuis quelques semaines, il était lieutenant à bord d'une des canonnières du commodore Dupont qui allaient bientôt forcer les passes du Saint-John.

Oui! ce jeune homme, lui aussi, avait grande hâte que cette guerre sanglante prît fin! Il aimait, il était aimé. Son service terminé, il lui tardait de revenir à Camdless-Bay, où il devait épouser la fille de l'un des meilleurs amis de son père.

M. Stannard n'appartenait point à la classe des colons de la Floride. Resté veuf avec quelque fortune, il avait voulu se consacrer entièrement à l'éducation de sa fille. Il habitait Jacksonville, d'où il n'avait que trois à quatre milles de fleuve à remonter pour se rendre à Camdless-Bay. Depuis quinze ans, il ne se passait pas de semaine qu'il ne vînt rendre visite à la famille Burbank. On peut donc dire que Gilbert et Alice Stannard furent élevés ensemble. De là, un mariage projeté de longue date, maintenant décidé, qui devait assurer le bonheur des deux jeunes gens. Bien que Walter Stannard fût originaire du Sud, il était anti-esclavagiste, ainsi que quelques-uns de ses concitoyens en Floride; mais ceux-ci n'étaient pas assez nombreux pour tenir tête à la majorité des colons et des habitants de Jacksonville, dont les opinions tendaient à s'accuser chaque jour davantage en faveur du mouvement séparatiste. Il s'ensuivait que ces honnêtes gens commençaient à être fort mal vus des meneurs du comté, des petits Blancs surtout et de la populace, prête à les suivre dans tous les excès.

Walter Stannard était un Américain, de la Nouvelle-Orléans. Mme Stannard, d'origine française, morte fort jeune, avait légué à sa fille les qualités généreuses qui sont particulières au sang français. Au moment du départ de Gilbert, Miss Alice avait montré une grande énergie, consolant et rassurant Mme Burbank. Bien qu'elle aimât Gilbert comme elle en était aimée, elle ne cessait de répéter à sa mère que partir était un devoir, que se battre pour cette cause, c'était se battre pour l'affranchissement d'une race humaine, et, en somme, pour la liberté. Miss Alice avait alors dix-neuf ans. C'était une jeune fille blonde aux yeux presque noirs, au teint chaud, d'une taille élégante, d'une physionomie distinguée. Peut-être était-elle un peu sérieuse, mais si mobile d'expression que le moindre sourire transformait son joli visage.

Véritablement, la famille Burbank ne serait pas connue dans tous ses membres les plus fidèles, si l'on omettait de peindre en quelques traits les deux serviteurs, Mars et Zermah.

On l'a vu par sa lettre, Gilbert n'était pas parti seul. Mars, le mari de Zermah, l'avait accompagné. Le jeune homme n'eût pas trouvé un compagnon plus dévoué à sa personne que cet esclave de Camdless-Bay, devenu libre en mettant le pied sur les territoires anti-esclavagistes. Mais, pour Mars, Gilbert était toujours son jeune maître, et il n'avait pas voulu le quitter, bien que le gouvernement fédéral eût déjà formé des bataillons noirs où il eût trouvé sa place.

Mars et Zermah n'étaient point de race nègre par leur naissance. C'étaient deux métis. Zermah avait pour frère cet héroïque esclave, Robert Small, qui, quatre mois plus tard, allait enlever aux confédérés, dans la baie même de Charlestown, un petit vapeur armé de deux canons dont il fit hommage à la flotte fédérale. Zermah avait donc de qui tenir, Mars aussi. C'était un heureux ménage, que, pendant les premières années, l'odieux trafic de l'esclavage avait menacé plus d'une fois de briser. C'est même au moment où Mars et Zermah allaient être séparés l'un de l'autre par les hasards d'une vente, qu'ils étaient entrés à Camdless-Bay dans le personnel de la plantation.

Voici en quelles circonstances:

Zermah avait actuellement trente et un ans, Mars trente-cinq. Sept ans auparavant, ils s'étaient mariés alors qu'ils appartenaient à un certain colon nommé Tickborn, dont l'établissement se trouvait à une vingtaine de milles en amont de Camdless-Bay. Depuis quelques années, ce colon avait eu des rapports fréquents avec Texar. Celui-ci rendait souvent visite à la plantation où il trouvait bon accueil. Rien d'étonnant à cela, puisque Tickborn, en somme, ne jouissait d'aucune estime dans le comté. Son intelligence étant fort médiocre, ses affaires n'ayant point prospéré, il fut obligé de mettre en vente un lot de ses esclaves.

Précisément, à cette époque, Zermah, très maltraitée comme tout le personnel de la plantation Tickborn, venait de mettre au monde un pauvre petit être, dont elle fut presque aussitôt séparée. Pendant qu'elle expiait en prison une faute dont elle n'était même pas coupable, son enfant mourut entre ses bras. On juge ce que fut la douleur de Zermah, ce que fut la colère de Mars. Mais que pouvaient ces malheureux contre un maître auquel leur chair appartenait, morte ou vivante, puisqu'il l'avait achetée?

Or, à ce chagrin allait s'en joindre un autre non moins terrible. En effet, le lendemain du jour où leur enfant était mort, Mars et Zermah, ayant été mis à l'encan, étaient menacés d'être séparés l'un de l'autre. Oui! cette consolation de se retrouver ensemble sous un nouveau maître, ils ne devaient même pas l'avoir. Un homme s'était présenté, qui offrait d'acheter Zermah, mais Zermah seule, bien qu'il ne possédât pas de plantation. Un caprice, sans doute! Et cet homme, c'était Texar. Son ami Tickborn allait donc passer contrat avec lui, quand, au dernier moment, il se produisit une surenchère de la part d'un nouvel acheteur.

C'était James Burbank qui assistait à cette vente publique des esclaves de Tickborn et s'était senti très touché du sort de la malheureuse métisse, suppliant en vain qu'on ne la séparât pas de son mari. Précisément, James Burbank avait besoin d'une nourrice pour sa petite fille. Ayant appris qu'une des esclaves de Tickborn, dont l'enfant venait de mourir, se trouvait dans les conditions voulues, il ne songeait qu'à acheter la nourrice; mais, ému des pleurs de Zermah, il n'hésita pas à proposer de son mari et d'elle un prix supérieur à tous ceux qu'on avait offerts jusqu'alors.

Texar connaissait James Burbank, qui l'avait plusieurs fois déjà chassé de son domaine, comme un homme d'une réputation suspecte. C'est même de là que datait la haine que Texar avait vouée à toute la famille de Camdless-Bay.

Texar voulut donc lutter contre son riche concurrent: ce fut en vain. Il s'entêta. Il fit monter au double le prix que Tickborn demandait de la métisse et de son mari. Cela ne servit qu'à les faire payer très cher à James Burbank. Finalement, le couple lui fut adjugé.

Ainsi, non seulement Mars et Zermah ne seraient pas séparés l'un de l'autre, mais ils allaient entrer au service du plus généreux des colons de toute la Floride. Quel adoucissement ce fut à leur malheur, et avec quelle assurance ils pouvaient maintenant envisager l'avenir!

Zermah, six ans après, était encore dans toute la maturité de sa beauté de métisse. Nature énergique, coeur dévoué à ses maîtres, elle avait eu plus d'une fois l'occasion — elle devait l'avoir dans la suite — de leur prouver son dévouement. Mars était digne de la femme à laquelle l'acte charitable de James Burbank l'avait pour jamais rattaché. C'était un type remarquable de ces Africains, auxquels s'est largement mêlé le sang créole. Grand, robuste, d'un courage à toute épreuve, il devait rendre de véritables services à son nouveau maître.

D'ailleurs, ces deux nouveaux serviteurs, adjoints au personnel de la plantation, ne furent pas traités en esclaves. Ils avaient été vite appréciés pour leur bonté et leur intelligence. Mars fut spécialement affecté au service du jeune Gilbert. Zermah devint la nourrice de Diana. Cette situation ne pouvait que les introduire plus profondément dans l'intimité de la famille.

Zermah ressentit d'ailleurs pour la petite fille un amour de mère, cet amour qu'elle ne pouvait plus reporter sur l'enfant qu'elle avait perdu. Dy le lui rendit bien, et l'affection de l'une avait toujours répondu aux soins maternels de l'autre. Aussi, Mme Burbank éprouvait-elle pour Zermah autant d'amitié que de reconnaissance.

Mêmes sentiments entre Gilbert et Mars. Adroit et vigoureux, le métis avait heureusement contribué à rendre son jeune maître habile à tous les exercices du corps. James Burbank ne pouvait que s'applaudir de l'avoir attaché à son fils.

Ainsi, en aucun temps, la situation de Zermah et de Mars n'avait été si heureuse, et cela, au sortir des mains d'un Tickborn, après avoir risqué de tomber dans celles d'un Texar. — Ils ne devaient jamais l'oublier.

V
La Crique-Noire

Le lendemain, aux premières lueurs de l'aube, un homme se promenait sur la berge de l'un des îlots perdus au fond de cette lagune de la Crique-Noire. C'était Texar. À quelques pas de lui, un Indien, assis dans le squif qui avait accosté la veille le _Shannon, _venait d'aborder. C'était Squambô.

Après quelques allées et venues, Texar s'arrêta devant un magnolier, amena à lui une des basses branches de l'arbre et en détacha une feuille avec sa tige. Puis, il tira de son carnet un petit billet qui ne contenait que trois ou quatre mots, écrits à l'encre. Ce billet, après l'avoir roulé menu, il l'introduisit dans la nervure inférieure de la feuille. Cela fut fait assez adroitement pour que cette feuille de magnolier n'eût rien perdu de son aspect habituel.

«Squambô! dit alors Texar.

— Maître? répondit l'Indien.

— Va où tu sais.»

Squambô prit la feuille, il la posa à l'avant du squif, s'assit à l'arrière, manoeuvra sa pagaie, contourna la pointe extrême de l'îlot et s'enfonça à travers une passe tortueuse, confusément engagée sous l'épaisse voûte des arbres.

Cette lagune était sillonnée par un labyrinthe de canaux, un enchevêtrement d'étroits lacets, remplis d'une eau noire, comparables à ceux qui s'entrecroisent dans certains «hortillonages» de l'Europe. Personne, à moins de bien connaître les passes de ce profond déversoir où se perdaient les dérivations du Saint-John, n'aurait pu s'y diriger.

Cependant Squambô n'hésitait pas. Où l'on n'eût pas cru apercevoir une issue, il poussait hardiment son squif. Les basses branches qu'il écartait, retombaient après lui, et nul n'eût pu dire qu'une embarcation venait de passer en cet endroit.

L'Indien s'enfonça de la sorte à travers de longs boyaux sinueux, moins larges, parfois, que ces saignées creusées pour assurer le drainage des prairies. Tout un monde d'oiseaux aquatiques s'envolait à son approche. De gluantes anguilles, à la tête suspecte, se faufilaient sous les racines qui émergeaient des eaux. Squambô ne s'inquiétait guère de ces reptiles, non plus que des caïmans endormis qu'il pouvait réveiller en les heurtant dans leurs couches de vase. Il allait toujours, et, lorsque l'espace lui manquait pour se mouvoir, il se poussait par l'extrémité de sa pagaie, comme s'il se fût servi d'une gaffe.

S'il faisait grand jour déjà, si la lourde buée de la nuit commençait à s'évaporer aux premiers rayons du soleil, on ne pouvait le voir sous l'abri de cet impénétrable plafond de verdure. Même au plus fort du soleil, aucune lumière n'aurait pu le percer. D'ailleurs, ce fond marécageux n'avait besoin que d'une demi-obscurité, aussi bien pour les êtres grouillants, qui fourmillaient dans son liquide noirâtre, que pour les mille plantes aquatiques surnageant à sa surface.

Pendant une demi-heure, Squambô alla ainsi d'un îlot à l'autre. Lorsqu'il s'arrêta, c'est que son squif venait d'atteindre un des réduits extrêmes de la crique. En cet endroit, où finissait la partie marécageuse de cette lagune, les arbres, moins serrés, moins touffus, laissaient enfin passer la lumière du jour. Au delà s'étendait une vaste prairie, bordée de forêts, peu élevée au- dessus du niveau du Saint-John. À peine cinq ou six arbres y poussaient-ils isolément. Le pied, en s'appuyant sur ce sol bourbeux, éprouvait la sensation que lui eût donnée un matelas élastique. Quelques buissons de sassafras, à maigres feuilles, mélangées de petites baies violettes, traçaient à sa surface leurs capricieux zig-zags.

Après avoir amarré son squif à l'une des souches de la berge, Squambô prit terre. Les vapeurs de la nuit commençaient à se résoudre. La prairie, absolument déserte, sortait peu à peu du brouillard. Parmi les cinq ou six arbres, dont la silhouette se détachait confusément au-dessus, poussait un magnolier de moyenne taille.

L'Indien se dirigea vers cet arbre. Il l'atteignit en quelques minutes. Il en abaissa une des branches à l'extrémité de laquelle il fixa cette feuille que Texar lui avait remise. Puis, la branche, abandonnée à elle-même, remonta, et la feuille alla se perdre dans la ramure du magnolier.

Squambô revint alors vers le squif et reprit direction vers l'îlot où l'attendait son maître.

Cette Crique-Noire, ainsi nommée de la sombre couleur de ses eaux, pouvait couvrir une étendue d'environ cinq à six cents acres. Alimentée par le Saint-John, c'était une sorte d'archipel absolument impénétrable à qui n'en connaissait pas les infinis détours. Une centaine d'îlots occupaient sa surface. Ni ponts, ni levées ne les reliaient entre eux. De longs cordons de lianes se tendaient de l'un à l'autre. Quelques hautes branches s'entrelaçaient au-dessus des milliers de bras qui les séparaient. Rien de plus. Cela n'était pas pour établir une communication facile entre les divers points de cette lagune.

Un de ces îlots, situé à peu près au centre du système, était le plus important par son étendue — une vingtaine d'acres — et par son élévation — cinq à six pieds au-dessus de l'étiage moyen du Saint-John entre les plus basses et les plus hautes mers.

À une époque déjà reculée, cet îlot avait servi d'emplacement à un fortin, sorte de blockhaus, maintenant abandonné, du moins au point de vue militaire. Ses palissades, à demi rongées par la pourriture, se dressaient encore sous les grands arbres, magnoliers, cyprès, chênes verts, noyers noirs, pins australs, enlacés de longues guirlandes de coboeas et autres interminables lianes.

Au-dedans de l'enceinte, l'oeil découvrait enfin, sous un massif de verdure, les lignes géométriques de ce petit fortin ou, mieux, de ce poste d'observation, qui n'avait jamais été fait que pour loger un détachement d'une vingtaine d'hommes. Plusieurs meurtrières s'évidaient à travers ses murailles de bois. Des toits gazonnés le coiffaient d'une véritable carapace de terre. À l'intérieur, quelques chambres, ménagées au milieu d'un réduit central, attenaient à un magasin, destiné aux provisions et aux munitions. Pour pénétrer dans le fortin, il fallait d'abord franchir l'enceinte par une étroite poterne, puis traverser la cour plantée de quelques arbres, gravir enfin une dizaine de marches en terre, maintenues par des madriers. On trouvait alors l'unique porte, qui donnait accès au-dedans, et encore, à vrai dire, n'était-ce qu'une ancienne embrasure, modifiée à cet effet.

Telle était la retraite habituelle de Texar, retraite que personne ne connaissait. Là, caché à tous les yeux, il vivait avec ce Squambô, très dévoué à la personne de son maître, mais qui ne valait pas mieux que lui, et cinq à six esclaves qui ne valaient pas mieux que l'Indien.

Il y avait loin, on le voit, de cet îlot de la Crique-Noire, aux riches établissements créés sur les deux rives du fleuve. L'existence même n'y eût point été assurée pour Texar ni pour ses compagnons, gens peu difficiles cependant. Quelques animaux domestiques, une demi-douzaine d'acres, plantés de patates, d'ignames, de concombres, une vingtaine d'arbres à fruits, presque à l'état sauvage, c'était tout, sans compter la chasse dans les forêts voisines et la pêche sur les étangs de la lagune, dont le produit ne pouvait manquer en aucune saison. Mais, sans doute, les hôtes de la Crique-Noire possédaient d'autres ressources, dont Texar et Squambô avaient seuls le secret.

Quant à la sécurité du blockhaus, n'était-elle pas assurée par sa situation même, au centre de cet inaccessible repaire? D'ailleurs, qui eût cherché à l'attaquer et pourquoi? En tout cas, toute approche suspecte eût été immédiatement signalée par les aboiements des chiens de l'îlot, deux de ces limiers féroces, importés des Caraïbes, qui furent autrefois employés par les Espagnols à la chasse aux Nègres.

Voilà ce qu'était la demeure de Texar, et digne de lui. Voici maintenant ce qu'était l'homme.

Texar avait alors trente-cinq ans. Il était de taille moyenne, d'une constitution vigoureuse, trempée dans cette vie de grand air et d'aventures, qui avait toujours été la sienne. Espagnol de naissance, il ne démentait pas son origine. Sa chevelure était noire et rude, ses sourcils épais, ses yeux verdâtres, sa bouche large, avec des lèvres minces et rentrées, comme si elle eût été faite d'un coup de sabre, son nez court, percé de narines de fauve. Toute sa physionomie indiquait l'homme astucieux et violent. Autrefois, il portait sa barbe entière; mais, depuis deux ans, après qu'elle eut été à demi brûlée d'un coup de feu dans on ne sait quelle affaire, il l'avait rasée, et la dureté de ses traits n'en était que plus apparente.

Une douzaine d'années avant, cet aventurier était venu se fixer en Floride, et dans ce blockhaus abandonné, dont personne ne songeait à lui disputer la possession. D'où venait-il? on l'ignorait et il ne le disait point. Quelle avait été son existence antérieure? on ne le savait pas davantage. On prétendait — et c'était vrai —, qu'il avait fait le métier de négrier et vendu des cargaisons de Noirs dans les ports de la Géorgie et des Carolines. S'était-il enrichi à cet odieux trafic? Il n'y paraissait guère. En somme, il ne jouissait d'aucune estime, même dans un pays, où ne manquent cependant point les gens de sa sorte.

Néanmoins, si Texar était fort connu, bien que ce ne fût pas à son avantage, cela ne l'empêchait pas d'exercer une réelle influence dans le comté, et particulièrement à Jacksonville. Il est vrai, c'était sur la partie la moins recommandable de la population du chef-lieu. Il y allait souvent pour des affaires, dont il ne parlait pas. Il s'y était fait un grand nombre d'amis parmi les petits Blancs et les plus détestables sujets de la ville. On l'a bien vu, lorsqu'il était revenu de Saint-Augustine en compagnie d'une demi-douzaine d'individus d'allure équivoque. Son influence s'étendait aussi jusque chez certains colons du Saint-John. Il les visitait quelquefois, et, si on ne lui rendait pas ses visites, puisque personne ne connaissait sa retraite de la Crique-Noire, il avait accès dans certaines plantations des deux rives. La chasse était un prétexte naturel à ces relations, qui s'établissent facilement entre gens de mêmes moeurs et mêmes goûts.

D'autre part, cette influence s'était encore accrue depuis quelques années, grâce aux opinions dont Texar avait voulu se faire le plus ardent défenseur. À peine la question de l'esclavage avait-elle amené la scission entre les deux moitiés des États- Unis, que l'Espagnol s'était posé comme le plus opiniâtre, le plus résolu des esclavagistes. À l'entendre, aucun intérêt ne pouvait le guider, puisqu'il ne possédait qu'une demi-douzaine de Noirs. C'était le principe même qu'il prétendait défendre. Par quels moyens? En faisant appel aux plus exécrables passions, en excitant la cupidité de la populace, en la poussant au pillage, à l'incendie, même au meurtre, contre les habitants ou colons qui partageaient les idées du Nord. Et maintenant, ce dangereux aventurier ne tendait à rien moins qu'à renverser les autorités civiles de Jacksonville, à remplacer des magistrats, modérés d'opinion, estimés pour leur caractère, par les plus forcenés de ses partisans. Devenu le maître du comté, par l'émeute, il aurait alors le champ libre pour exercer ses vengeances personnelles.

On comprend, dès lors, que James Burbank et quelques autres propriétaires de plantations n'eussent point négligé de surveiller les agissements d'un pareil homme, déjà très redoutable par ses mauvais instincts. De là, cette haine d'un côté, cette défiance de l'autre, que les prochains événements allaient encore accroître.

Au surplus, dans ce que l'on croyait savoir du passé de Texar, depuis qu'il avait cessé de faire la traite, il y avait des faits extrêmement suspects. Lors de la dernière invasion des Séminoles, tout semblait prouver qu'il avait eu des intelligences secrètes avec eux. Leur avait-il indiqué les coups à faire, quelles plantations il convenait d'attaquer? Les avait-il aidés dans leurs guets-apens et embûches? Cela ne put être mis en doute en plusieurs circonstances, et, à la suite d'une dernière invasion de ces Indiens, les magistrats durent poursuivre l'Espagnol, l'arrêter, le traduire en justice. Mais Texar invoqua un alibi — système de défense qui, plus tard, devait lui réussir encore — et il fut prouvé qu'il n'avait pu prendre part à l'attaque d'une ferme, située dans le comté de Duval, puisque, à ce moment, il se trouvait à Savannah, État de Géorgie, à quelque quarante milles vers le nord, en dehors de la Floride.

Pendant les années suivantes, plusieurs vols importants furent commis, soit dans les plantations, soit au préjudice de voyageurs, attaqués sur les routes floridiennes. Texar était-il auteur ou complice de ces crimes? Cette fois encore, on le soupçonna; mais, faute de preuve, on ne put le mettre en jugement.

Enfin, une occasion se présenta où l'on crut avoir pris sur le fait le malfaiteur jusqu'alors insaisissable. C'était précisément l'affaire pour laquelle il avait été mandé la veille devant le juge de Saint-Augustine.

Huit jours auparavant, James Burbank, Edward Carrol et Walter Stannard revenaient de visiter une plantation voisine de Camdless- Bay, quand, vers sept heures du soir, à la tombée de la nuit, des cris de détresse arrivèrent jusqu'à eux. Ils se hâtèrent de courir vers l'endroit d'où venaient ces cris, et ils se trouvèrent devant les bâtiments d'une ferme isolée.

Ces bâtiments étaient en feu. La ferme avait été préalablement pillée par une demi-douzaine d'hommes, qui venaient de se disperser. Les auteurs du crime ne devaient pas être loin: on pouvait encore apercevoir deux de ces coquins qui s'enfuyaient à travers la forêt.

James Burbank et ses amis se jetèrent courageusement à leur poursuite, et précisément dans la direction de Camdless-Bay. Ce fut en vain. Les deux incendiaires parvinrent à s'échapper à travers le bois. Toutefois MM. Burbank, Carrol et Stannard avaient très certainement reconnu l'un d'eux: c'était l'Espagnol.

En outre — circonstance plus probante encore — au moment où cet individu disparaissait au tournant d'une des lisières de Camdless- Bay, Zermah, qui passait, avait failli être heurtée par lui. Pour elle aussi, c'était bien Texar qui fuyait à toutes jambes.

Il est facile de l'imaginer, cette affaire fit grand bruit dans le comté. Un vol, suivi d'incendie, c'est le crime qui doit être le plus redouté de ces colons, répartis sur une vaste étendue de territoire. James Burbank n'hésita donc point à porter une accusation formelle. Devant son affirmation, les autorités résolurent d'informer contre Texar.

L'Espagnol fut amené à Saint-Augustine devant le recorder, afin d'être confronté avec les témoins. James Burbank, Walter Stannard, Edward Carrol, Zermah, furent unanimes à déclarer qu'ils avaient reconnu Texar dans l'individu qui fuyait de la ferme incendiée. Pour eux, il n'y avait pas d'erreur possible. Texar était l'un des auteurs du crime.

De son côté, l'Espagnol avait fait venir un certain nombre de témoins à Saint-Augustine. Or, ces témoins déclarèrent formellement que, ce soir-là, ils se trouvaient avec Texar, à Jacksonville, dans la «tienda» de Torillo, auberge assez mal famée mais fort connue. Texar ne les avait pas quittés de toute la soirée. Détail plus affirmatif encore, à l'heure où se commettait le crime, l'Espagnol avait eu précisément une dispute avec un des buveurs installés dans le cabaret de Torillo, — dispute qui avait été suivie de coups et menaces, pour lesquels il serait sans doute déposé une plainte contre lui.

Devant cette affirmation qu'on ne pouvait suspecter — affirmation qui fut d'ailleurs reproduite par des personnes absolument étrangères à Texar —, le magistrat de Saint-Augustine ne put que clore l'enquête commencée et renvoyer le prévenu des fins de la plainte.

L'alibi avait donc été pleinement établi, cette fois encore, au profit de cet étrange personnage.

C'est après cette affaire et en compagnie de ses témoins que Texar était revenu de Saint-Augustine, le soir du 7 février. On a vu quelle avait été son attitude à bord du _Shannon, _pendant que le steam-boat descendait le fleuve. Puis, sur le squif venu au-devant de lui, conduit par l'Indien Squambô, il avait regagné le fortin abandonné, où il eût été malaisé de le suivre. Quant à ce Squambô, Séminole intelligent, rusé, devenu le confident de Texar, celui-ci l'avait pris à son service, précisément après cette dernière expédition des Indiens à laquelle son nom fut mêlé — très justement.

Dans les dispositions d'esprit où il se trouvait vis-à-vis de James Burbank, l'Espagnol ne devait songer qu'à tirer vengeance par tous les moyens possibles. Or, au milieu des conjectures que pouvait faire naître quotidiennement la guerre, si Texar parvenait à renverser les autorités de Jacksonville, il deviendrait redoutable pour Camdless-Bay. Que le caractère énergique et résolu de James Burbank ne lui permît pas de trembler devant un tel homme, soit! Mais Mme_ _Burbank n'avait que trop de raisons de craindre pour son mari et pour tous les siens.

Bien plus, cette honnête famille aurait certainement vécu dans des transes incessantes, si elle avait pu se douter de ceci: c'est que Texar soupçonnait Gilbert Burbank d'avoir été rejoindre l'armée du Nord. Comment l'avait-il appris, puisque ce départ s'était accompli secrètement? Par l'espionnage, sans doute, et, plus d'une fois, on verra que des espions s'empressaient à le servir.

En effet, puisque Texar avait lieu de croire que le fils de James Burbank servait dans les rangs des fédéraux, sous les ordres du commodore Dupont, n'aurait-on pas pu craindre qu'il cherchât à tendre quelque piège au jeune lieutenant? Oui! Et s'il fût parvenu à l'attirer sur le territoire floridien, à s'emparer de sa personne, à le dénoncer, on devine quel eût été le sort de Gilbert entre les mains de ces sudistes, exaspérés par les progrès de l'armée du Nord.

Tel était l'état des choses au moment où commence cette histoire. Telles étaient la situation des fédéraux, arrivés presque aux frontières maritimes de la Floride, la position de la famille Burbank au milieu du comté de Duval, celle de Texar, non seulement à Jacksonville, mais dans toute l'étendue des territoires à esclaves. Si l'Espagnol parvenait à ses fins, si les autorités étaient renversées par ses partisans, il ne lui serait que trop facile de lancer sur Camdless-Bay une populace fanatisée contre les anti-esclavagistes.

Environ une heure après avoir quitté Texar, Squambô était de retour à l'îlot central. Il tira son squif sur la berge, franchit l'enceinte, monta l'escalier du blockhaus.

«C'est fait? lui demanda Texar.

— C'est fait, maître!

— Et… rien?

— Rien.»

VI
Jacksonville

«Oui, Zermah, oui, vous avez été créée et mise au monde pour être esclave! reprit le régisseur, réenfourchant son dada favori. Oui! esclave, et nullement pour être une créature libre.

— Ce n'est pas mon avis, répondit Zermah d'un ton calme, sans y mettre aucune animation, tant elle était faite à ces discussions avec le régisseur de Camdless-Bay.

— C'est possible, Zermah! Quoi qu'il en soit, vous finirez par vous ranger à cette opinion qu'il n'y a aucune égalité qui puisse raisonnablement s'établir entre les Blancs et les Noirs.

— Elle est tout établie, monsieur Perry, et elle l'a toujours été par la nature même.

— Vous vous trompez, Zermah, et la preuve, c'est que les Blancs sont dix fois, vingt fois, que dis-je? cent fois plus nombreux que les Noirs à la surface de la terre!

— Et c'est pour cela qu'ils les ont réduits en esclavage, répondit Zermah. Ils avaient la force, ils en ont abusé. Mais si les Noirs eussent été en majorité dans ce monde, ce seraient les Blancs dont ils auraient fait leurs esclaves!… Ou plutôt non! Ils eussent certainement montré plus de justice et surtout moins de cruauté!»

Il ne faudrait pas se figurer que cette conversation, parfaitement oiseuse, empêchât Zermah et le régisseur de vivre en bon accord. En ce moment, d'ailleurs, ils n'avaient pas autre chose à faire que de causer. Seulement, il est permis de croire qu'ils auraient pu traiter un sujet plus utile, et il en eût été ainsi, sans doute, sans la manie du régisseur à toujours discuter la question de l'esclavage.

Tous deux étaient assis à l'arrière de l'une des embarcations de Camdless-Bay, manoeuvrée par quatre mariniers de la plantation. Ils traversaient obliquement le fleuve, en profitant de la marée descendante, et se rendaient à Jacksonville. Le régisseur avait quelques affaires à traiter pour le compte de James Burbank, et Zermah allait acheter divers objets de toilette pour la petite Dy.

On était au 10 février. Depuis trois jours, James Burbank était revenu à Castle-House, et Texar à la Crique-Noire, après l'affaire de Saint-Augustine.

Il va de soi que, le lendemain même, M. Stannard et sa fille avaient reçu un petit mot envoyé de Camdless-Bay, qui leur faisait sommairement connaître ce que marquait la dernière lettre de Gilbert. Ces nouvelles n'arrivaient pas trop tôt pour rassurer miss Alice, dont la vie se passait dans une continuelle inquiétude depuis le début de cette lutte acharnée entre le Sud et le Nord des États-Unis.

L'embarcation, gréée d'une voile latine, filait rapidement. Avant un quart d'heure, elle serait au port de Jacksonville. Le régisseur n'avait donc plus que peu de temps pour finir de développer sa thèse favorite, et il ne s'en fit pas faute.

«Non, Zermah, reprit-il, non! La majorité, assurée aux Noirs, n'eût rien changé à l'état des choses. Et, je dis plus, quels que soient les résultats de la guerre, on en reviendra toujours à l'esclavage, parce qu'il faut des esclaves pour le service des plantations.

— Ce n'est pas le sentiment de M. Burbank, vous le savez bien, répondit Zermah.

— Je le sais, mais j'ose dire que M. Burbank se trompe, sauf le respect que j'ai pour lui. Un Noir doit faire partie du domaine au même titre que les animaux ou les instruments de culture. Si un cheval pouvait s'en aller lorsqu'il lui plaît, si une charrue avait le droit de se mettre, quand il lui convient, en d'autres mains que celles de son propriétaire, il n'y aurait plus d'exploitation possible. Que M. Burbank affranchisse ses esclaves, et il verra ce que deviendra Camdless-Bay!