Général TCHENG-KI-TONG
LES PARISIENS
PEINTS PAR UN CHINOIS
DEUXIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
11, RUE DE GRENELLE, 11
1891
G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS
11, rue de Grenelle, Paris
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
DANS LA
BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume
| Les plaisirs en Chine | (3e mille). | 1 vol. |
| Le roman de l’homme jaune | (3e mille). | 1 vol. |
PRÉFACE
Les pages qui suivent ont pour but de faire pénétrer le lecteur européen dans l’intimité d’un cerveau chinois, de montrer quelles idées a pu suggérer à un citoyen de l’Empire du milieu, le spectacle éblouissant présenté par la ville de Paris, pendant l’Exposition.
On verra que mon compatriote dit tout franchement ce qu’il pense : qu’il touche, tour à tour, à des sujets bien différents ; qu’il fait des excursions, un peu au hasard, dans la société européenne, et rapporte chaque jour un certain nombre de faits curieux, d’observations qui l’ont frappé, pour les mettre en parallèle avec ce qui se passe dans son pays.
L’on s’apercevra vite que le jugement du voyageur est très impartial. Il apprécie sans préjugé. Il n’est pas avare de louanges. Il ne se borne pas toutefois, à cette admiration banale qui ne va pas au fond des choses. Aussi, il critiquera souvent, toutes les fois qu’il le jugera nécessaire, mais toujours avec mesure, avec ces égards pour l’opinion d’autrui qui, seuls, rendent possible une discussion courtoise.
La sincérité, unie à la sympathie, ne saurait déplaire au lecteur français. C’est donc plein de confiance dans le jugement bienveillant du public, que je lui soumets les Impressions d’un Chinois à Paris.
LE MARIAGE
J’ai lu, il y a quelques jours, dans les journaux, l’annonce d’une nouvelle mais curieuse Ligue contre le Mariage, fondée tout récemment, en Angleterre, par l’initiative de Mme Mona Caird.
On parlait en même temps de demandes d’adhésion, adressées à MM. A. Dumas et E. Zola.
Bien que très surpris de cette création sans précédent, je ne voulais pas me prononcer avant de connaître l’opinion de ces deux écrivains : aujourd’hui, grâce au Figaro, j’ai devant les yeux le résumé des réponses par eux adressées au Daily Telegraph.
M. Zola ne s’intéresse pas beaucoup à la question du mariage, qu’il considère comme une institution vieille et mauvaise, autant que l’Église, et qui n’existera que tant qu’on n’aura pas trouvé quelque chose de meilleur pour la remplacer.
Quant à M. Dumas, il laisse la question complètement indécise et en abandonne la solution aux intéressés : se mariera qui voudra, d’après lui ; il n’y a pas de loi qui vous force à vous marier ; il n’en est même pas qui contraigne le séducteur à épouser la fille séduite : les adversaires du mariage n’ont donc pas à rechercher l’appui de la loi, qui ne fait rien ni pour eux, ni contre eux.
Vraiment, je m’attendais à quelque chose de plus net… et de plus énergique : les passages cités plus haut m’ont donc causé une grande déception.
Je ne sais pas par quelle institution préférable M. Zola espère voir remplacer le mariage et je regrette que l’auteur nous laisse dans l’ignorance sur ce point. Il a l’air de ne tolérer l’union matrimoniale que jusqu’à nouvel ordre et sous toutes réserves. A-t-il l’intention de hâter la fin du monde ? Je ne le pense pas. Veut-il nous voir revenir à la promiscuité de l’état barbare ? Mais alors il faudrait d’abord en finir avec la civilisation. Voyez-vous d’ici un monde entier de relations sexuelles établies dans le méli-mélo le plus absolu ? Certes, M. Zola ne peut pas plus désirer la réalisation de l’une que de l’autre des deux hypothèses que nous venons d’émettre. Il ne veut pas ! Alors que veut-il ? Nous n’en savons rien, et il me paraît qu’il n’en sait pas grand’chose lui-même : il ne se prononce pas, il n’entrevoit pas de moyen destiné à remplacer ce mariage qu’il déclare vieilli. Il ne peut donc prétendre avoir répondu à la question de Mme Mona Caird.
Je comprends qu’on propose de remplacer certaines institutions politiques ou administratives lorsque, devenues trop vieilles, elles ne concordent plus avec le caractère des temps modernes. Mais le mariage n’est pas une institution : c’est un besoin de nature auquel l’être humain est forcé de se conformer, et qu’on a simplement entouré de quelques garanties, pour mieux assurer le bonheur des époux et de leur descendance. L’État ou l’Église n’est qu’un témoin, un simple auxiliaire, adjoint à l’acte. Si vous voulez remplacer ce témoin par un autre, je n’y vois pas d’inconvénient : mais annihiler le mariage, qui est vieux comme le monde, ce ne serait plus une théorie politique ou religieuse, mais la négation même de la nécessité de nature qui pousse l’homme et la femme à s’unir, pour vivre ensemble et se perpétuer. Pourquoi ne pas créer, alors, une Ligue contre le boire et le manger ? On en retrouverait aussi l’idée dans la plus haute antiquité tout comme celle de la chasteté absolue ; et quelle utilité dans cette Ligue, autrement rationnelle que celle contre le mariage : plus de nourriture, plus de travail, plus de peines, de luttes économiques, de guerre entre nations pauvres et peuples riches, de combats entre patrons et ouvriers : l’humanité, sans agriculture, sans éleveurs, sans boulangers, bouchers, restaurants, marchands de vins, etc. ; sans faim ni soif, sans intérêt ni capital, vivrait désormais dans un rêve idéal, dégagé de toute absorption grossière ; dans cette contemplation perpétuelle du Beau infini, qui charme les extases du fakir indou.
Supprimer le mariage, sans anéantir le peuple, ressemble beaucoup à l’abolition de la discipline dans l’armée, qui n’existe que par la discipline : la contradiction, ici, est dans la proposition même. Je sais que quelques personnes ont fait ce rêve, d’avoir une armée parfaitement organisée, sans la discipline, essence même de toute l’organisation : voit-on l’étrange corps de troupes constitué, non pas même par le suffrage de tous, mais, ce qui est bien différent, par la fantaisie de chacun : quelle entente, quelle direction, quelle unité d’armement, de tactique, de stratégie !
M. Dumas est, lui, un peu plus humanitaire : tout en n’encourageant pas le mariage, il dit à ses semblables que la loi ne les oblige pas, qu’ils sont, par conséquent, libres de se marier ou de ne pas se marier. Le pauvre Panurge est bien servi : Marie-toi, ne te marie pas !
J’admire la générosité avec laquelle l’auteur nous laisse la liberté de choisir. Malheureusement, tout en parlant de lois, il a, lui aussi, oublié celle de la nature. Que conseille-t-il à ceux qui ne se marieront pas ? Que recommande-t-il à qui se marie ? Sur les deux points, il est également muet, et je le regrette, et pour nous, et pour lui.
Si la loi ne nous oblige pas à nous marier, c’est que la nature ne se laisse pas dicter de lois : il n’est pas de constitution qui nous ait imposé de faire deux ou trois repas par jour : cela ne nous empêche pas de boire et manger. Et personne ne s’avisera de dire à l’affamé : « Mangez, ou ne mangez pas ! »
Chez les sauvages à peine sortis de l’état primitif, dont aucune loi ne règle l’existence, qui ne payent pas d’impôts, ne font pas de service militaire, etc., etc., le mariage existe, et, d’après les récits des voyageurs, il est, dans certaines régions, célébré en grande pompe.
La loi se trouvait d’autant plus désarmée, que la loi de nature exerce ici une action plus puissante ; que sa voix impérieuse rend inutile et superflue toute réglementation législative. Le mariage, en effet, est une obligation naturelle plus inévitable qu’aucune obligation civile. Il est une institution si nécessaire, qu’il s’impose aux hommes avec tous les caractères d’un acte obligatoire. Bien plus : la tendance qui nous pousse à nous unir, pour vivre de l’existence normale et « croître et multiplier », peut se passer de toutes les voies de droit : nous avons déjà vu qu’elle n’avait nullement besoin d’être établie par une législation civile ; mais, résultat autrement étonnant : le droit naturel, ici, fonctionne aussi comme droit criminel ; il possède sa sanction particulière, ses pénalités propres ; il frappe infailliblement le coupable, que rien, pas même la fuite, ne peut soustraire au châtiment. Il a sa statistique pénale fournie par la comparaison des résultats de célibat avec ceux du mariage. Terrible enseignement qui devrait faire ouvrir les yeux et les bras aux célibataires les plus endurcis. C’est d’abord toute la série des manies inséparables de la qualité de vieux garçon et de vieille fille. Puis viennent les maladies, plus ou moins sérieuses, produits d’une existence contraire à la nature des choses, et dont la plus grave, frappe dans sa raison même, le coupable de célibat trop prolongé ; enfin la peine de mort, ne sera jamais, ici, abolie dans aucun pays, par aucun régime ! « Célibataire, tu abrèges ta vie, tu es ton propre bourreau ! » crie la statistique impitoyable.
Ne voit-on pas que le législateur n’a rien à faire dans notre cas : qu’il est incompétent ; qu’il ne saurait jamais inventer d’obligation plus forte que celle trouvée par la nature, ni de châtiments plus redoutables que les maux dont elle frappe ceux qui s’insurgent contre ses décrets ? Une loi ne constituerait qu’un pléonasme inutile et impuissant ; inutile pour faire des mariages ; impuissant à les empêcher : et cela, fort heureusement pour le pauvre genre humain : la liste des méfaits du célibat est déjà bien assez grosse.
Chez nous, la liberté individuelle n’existe pas et aucune loi n’ordonne le mariage : la loi n’a fait que régulariser les cérémonies coutumières auxquelles le peuple se conforme tout naturellement, sans savoir si la législation s’est, oui ou non, mêlée de la question. Cela n’empêche pas le mariage d’être florissant en Chine et d’y augmenter notre population dans une proportion qui n’a rien à envier à aucune autre partie du globe. En Europe, chacun est libre et, par une contradiction étonnante, l’on est assez naïf pour subordonner la question du mariage aux lois. Ce serait, surtout, bien drôle, si l’on voyait les gendarmes ou les huissiers arriver en troupes, pour vous forcer à épouser : et, logiquement, on devrait en arriver là, chez des nations où la loi favorise le mariage de toute la puissance de son autorité : ce qui, du reste, n’empêche pas la population de rester stationnaire. Le mariage, tel qu’il se pratique en Europe est profondément illogique : il devrait avoir pour conclusion nécessaire… le mariage obligatoire. On a fait, il faut l’avouer, quelques progrès dans ce sens ; chacun le sait : il était question, il y a peu de temps, d’un impôt sur les célibataires : conclusion légitime d’un état social où la loi intervient pour régler jusqu’aux moindres choses qui peuvent intéresser les époux.
Je ne sais plus dans quel journal j’ai lu autrefois qu’un général, en congédiant ses soldats, leur adressa ce petit discours : « Allez et tâchez de faire augmenter la population de la France : sinon, nous serons forcés de faire venir des Chinois ! »
C’est là, certainement, le comble du mariage par l’État et je ne crois pas que les utopistes les plus singuliers aient rien inventé de plus bizarre et de plus logique, ni trouvé de système à la fois plus insensé et plus rempli d’esprit de suite.
Si vous voulez maintenir les formalités religieuses ou civiles, imitez ce général, mille fois plus conséquent avec lui-même que M. Zola dans son pessimisme sceptique, et M. Dumas dans son indifférence. Prétendez-vous, au contraire, supprimer toutes ces réglementations ? faites comme chez nous : rendez au mariage son véritable caractère : celui d’une institution de famille, faite pour la famille, par la famille.
Le mariage, contracté avec les formalités religieuses et civiles qui l’accompagnent actuellement en Europe, présente des inconvénients et, pis que cela, des dangers terribles ; au lieu de protéger l’union et l’harmonie de la famille, il est devenu une cause de discordes, de haines, de procès, de scandales sans fin : il se résout, définitivement, en un conflit incessant d’intérêts opposés.
Je crois que le mariage doit et peut être autre chose : qu’il redevienne, comme il l’est dans mon pays, un acte purement familial, et toutes les difficultés seront aplanies ; les discordes, évitées ; les procès, inutiles ; les scandales, impossibles. C’est la meilleure des solutions, et la seule.
Les religions passent, les constitutions s’effacent : la famille reste, immortelle comme la loi de nature qui l’a appelée à l’existence.
LA FIÈVRE
Si la civilisation moderne procure au peuple les facilités de communication, le confortable, le bien-être, etc., qu’il ne connaissait pas jadis, elle produit aussi ce résultat qui, aux yeux de rétrogrades comme moi, paraît très curieux : l’agitation perpétuelle dans laquelle on vit aujourd’hui.
Les Européens d’opinions différentes, se traitent mutuellement de fous, sans compter d’autres épithètes dont ils se bombardent journellement. J’ai visité l’hôpital de Charenton : j’ai pu me convaincre qu’on s’injurie avec beaucoup d’exagération. Mais, s’il n’y a pas folie, il y a une maladie cependant. Comment la dénommer ? Les médecins s’en chargeront ; pour moi, je me borne à constater un symptôme : la fièvre, dont souffre incontestablement le public.
Ce phénomène n’est pas difficile à établir : pas besoin de tâter le pouls au malade ! Il suffit d’ouvrir les yeux et de les porter, au hasard, sur n’importe qui, pour voir se manifester le malaise.
Je vais par les rues, sans but déterminé : la première chose qui frappe mes regards, c’est une multitude de ces papiers imprimés, blancs ou jaunes, qu’on appelle des journaux, et que des machines — qui s’agitent, elles aussi, comme des folles — déversent dans les rues, à quarante mille par heure.
Entrons dans un de ces ateliers qui fabriquent ces feuilles par millions : une chaudière énorme communique un mouvement d’une rapidité insensée à des centaines de rotatives ; un immense rouleau de papier tourne à vous donner des éblouissements et se tord comme un serpent entre les clichés, pour sortir, après une course fantastique, noirci et tout coupé : des bras de fer empoignent les feuilles, les élèvent, et les rabattent sur la table, à seize d’un coup, avec un mouvement furieux et une hâte infernale.
Quoi d’étonnant à ce que de pareilles productions enfièvrent la nation qui les consomme. Dans la rue, on court, on s’arrache ces papiers ardemment désirés ; rentiers, ouvriers, employés, tous les parcourent avec un empressement égal ; la bourse s’en nourrit, le cocher s’en repaît sur son siège, et le concierge, assis sur le pas de sa porte, plonge passionnément dans le flot des nouvelles, vraies ou fausses, que lui apporte sa gazette. Il n’est pas jusqu’au paysan qui n’ait été atteint par cette contagion universelle ; le journal à un sou, à Commencer par le plus répandu de tous, le Petit Journal, a envahi la campagne, jusqu’alors paisible, et enfiévré ces populations calmes de la province.
Tout ce monde lit, cherche, examine, délaisse ses affaires, pour s’occuper de celles d’autrui. Et ce n’est pas seulement de son pays, de ce que font ses propres gouvernants, qu’il s’occupe ainsi ; il prétend connaître la terre tout entière et savoir, de par ces quatre pages, tout ce qui se passe à la surface du globe. Sur les larges boulevards de ses villes et dans leurs plus petites ruelles, comme du fond des campagnes les plus retirées, chaque Européen veut être au courant des faits et gestes des peuples et des souverains, des actes des ministres et des moindres méfaits du plus ignoré des agriculteurs.
Les entrevues des diplomates, la moindre parole d’un monarque, les discours les plus insignifiants prononcés dans un banquet, deviennent autant de sources de commentaires infinis et de discussions interminables. On cherche, on examine, on échafaude hypothèses sur hypothèses ; et l’on dépense un temps précieux en ce travail mental inutile et improductif, puisqu’il ne repose jamais sur aucune donnée certaine.
Cette curiosité se limite-t-elle du moins à une spécialité ? Nullement ! De même qu’elle s’étend à tout l’espace, elle veut embrasser les actions humaines dans leur universalité la plus grande. La politique, — chez nous, réservée à des spécialistes, — ne suffit pas à son activité dévorante ; elle engloutit sciences, lettres et arts, commerce et industrie, crimes et dévouements, mariages, naissances et décès. L’Européen, dès l’aube, absorbe les discours des hommes d’État, mêlés aux nouvelles découvertes de la chimie ; il hume le compte rendu de la dernière pièce, avec le récit détaillé du crime le plus récent ; il aspire avec bonheur le parfum acide des éruptions volcaniques, et se délecte, en s’assimilant les délits quotidiens du grand et du petit monde.
Et comme si la fièvre n’était pas assez forte, les propagateurs de la maladie se servent de tous les moyens possibles pour l’exalter encore : affiches, réclames, crieurs, excitent l’imagination du public, lui offrent les scandales les plus frais, et lui en inventent, quand il n’y en a pas.
La contagion est si puissante, d’ailleurs, que personne n’y échappe : moi-même, je sais que je suis incurablement atteint ; à tel point que, lorsqu’un de mes compatriotes, arrivant de Chine, vient me demander conseil, je commence par lui recommander les journaux, qui lui en apprendront plus que professeurs et livres. Je contribue ainsi, quoi que je veuille, à répandre la maladie ; j’ai une excuse, du moins : « Lorsque vous arrivez dans un pays, dit Confucius, commencez par vous renseigner sur ses mœurs et par vous y conformer. » Je suis le précepte du sage, quelque désolé que je sois d’en faire cette application spéciale.
Si, des journaux, nous passons aux affaires, même agitation. Les Européens, aujourd’hui, ont une grande partie de leurs capitaux placés en valeurs mobilières, actions, obligations, rentes, etc. A la moindre alerte, tout dégringole : fait-il un rayon de soleil, tout monte à des hauteurs prodigieuses. Autour du temple de la spéculation, la foule s’amasse, s’afflige, espère, crie, offre, prend, gagne, perd, la plupart du temps sans savoir pourquoi ni comment. Les fortunes se font et se défont en une seconde, comme les châteaux de cartes qu’un enfant construit d’une main tremblante et fait crouler d’un mouvement imprudent. Quelle fièvre que celle de la Bourse et quelle horrible maladie, avec ses morts innombrables !
J’en dirai autant des courses, de tout leur attirail de jockeys et de bookmakers ; les parieurs s’y ruent avec frénésie, risquent leur avoir sur un renseignement plus ou moins authentique et s’en reviennent, heureux ou désespérés de ce que le nez d’un cheval a dépassé celui d’un autre. Toujours le même malaise, sous une autre forme.
Y a-t-il au moins une ligne de conduite suivie, dans cette rage qui précipite en avant les populations ? Rien de plus illogique, au contraire. Dans le grand monde, où la fièvre de briller, d’éclipser ses rivaux, efface toute autre préoccupation, les contradictions se présentent sous un aspect souvent réjouissant : je n’en veux citer qu’une entre mille : pourquoi achète-t-on des chevaux fringants, capables de rivaliser de vitesse avec le chemin de fer ? Pour dévorer l’espace, direz-vous ? Point du tout : pour faire, tout doucement, au pas, une promenade au Bois-de-Boulogne, qui rappelle la lenteur du chariot des Mérovingiens, attelé de bœufs « tranquilles et lents ».
Je n’ai jamais eu à me préoccuper, en Chine, de ces symptômes maladifs de l’activité surexcitée. Le peuple, chez nous, ne s’occupe pas de politique et serait bien étonné, si l’on lui conseillait de s’en occuper. La femme même du fonctionnaire ignore quelles sont les attributions de son mari et ne cherche pas à le savoir. La presse n’existe pas, ou du moins est tout à fait élémentaire. Les citoyens ne commentent pas les événements politiques et même les ignorent presque toujours.
Nos fonds, au lieu de s’évanouir en spéculations hasardées, se placent dans la terre, qui paye sûrement, et n’a à redouter que les accidents climatériques, contre lesquels l’homme est impuissant. Aussi, n’avons-nous, ni fortunes subites, ni ruines imprévues.
Les courses nous sont inconnues, comme la Bourse : encore une cause de désastres qui nous manque.
Enfin, nous faisons ce que nous voulons dans un but toujours déterminé : jamais un Chinois ne penserait à acheter des chevaux extra-rapides pour marcher extra-lentement.
En toutes ces choses, nos deux civilisations sont contradictoires : nous pensons, nous agissons autrement que les Européens. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Je n’en sais rien, l’avenir seul peut établir cette démonstration.
L’EXPOSITION
Je ne sais quel est le journal qui m’a prêté ce mot (je crois que c’est un journal de province) : « Les mandarins se cotisent pour venir voir la tour Eiffel. » La phrase est si amusante, que je n’ai pas jugé utile de la nier. Mais, en vérité, les mandarins ne se sont pas cotisés. Ils sont venus, bel et bien, chacun à ses frais personnels, voir l’Exposition et, tout naturellement aussi, la tour Eiffel.
Beaucoup d’entre eux, n’ayant jamais quitté le sol de la Chine, et ne parlant aucune langue européenne, sont venus me prier de leur servir de cicerone. De sorte que, passant la plus grande partie de mes journées à l’Exposition, j’ai été, pendant quelque temps, le plus exposé des exposants.
D’autres, qui savaient un peu de français, ont pu pénétrer seuls dans les palais du Champ-de-Mars. Je crois que la lettre suivante, à moi adressée par l’un d’eux, résume assez bien les diverses impressions que mes compatriotes ont dû ressentir.
Mon cher compatriote,
Je ne saurais vous dire combien j’ai regretté de ne pouvoir visiter, avec vous, l’Exposition universelle de 1889. Vous m’eussiez sans doute expliqué beaucoup de choses que, tout seul, je n’ai pas très bien comprises et sur lesquelles il m’a été impossible de vous demander votre avis, pendant les quelques instants que j’ai passés en votre compagnie, avant de prendre congé de vous.
Je viens donc vous dire ce que j’ai vu et entendu ; je vous prie de me répondre et de rectifier les idées erronées que j’ai pu me former.
J’ai, d’abord, constaté une chose qui m’a stupéfié comme elle vous stupéfiera, et que je ne croirais pas moi-même, si je ne l’avais vue. C’est que Paris est une très grande ville, dans laquelle on en a enfermé une bien plus grande encore, qu’on appelle l’Exposition. Ça paraît absurde, et c’est vrai, pourtant. On y voit, en effet, non seulement ce qu’on voit à Paris, mais bien d’autres choses encore. On y aperçoit, comme dans les rues de Paris, des meubles, des bijoux, des carrosses, du chocolat, des femmes très polies qui vous font de petits yeux doux, des fleurs, des produits chimiques, des gardiens de la paix, des enfants très jolis et très bien mis, des machines à vapeur, des lampes électriques, des gens qui se disputent, des journaux et des restaurants. Mais on y trouve aussi des chemins de fer qui marchent, des vignes qui portent du raisin, des tunnels, des ponts, des maisons bâties il y a quatre mille ans, des sauvages de tous les pays du monde, des grottes qu’on habitait il y a trois mille siècles, des mines d’argent, et, enfin, une espèce d’échelle en fer, qui monte, monte et n’en finit pas, et qu’on appelle la tour Eiffel. On peut aller jusqu’en haut, par un escalier ; mais on préfère s’y faire monter dans une espèce de caisse à deux étages, qui vous tire avec un bruit effroyable et vous porte au sommet, avant que vous ayez le temps de réciter trois préceptes de Confucius.
A propos de cette tour, j’ai fait une observation assez curieuse. J’ai lu, autrefois, que dans un pays de l’ouest, les habitants avaient voulu construire une tour, pour aller au ciel et que leur Dieu les avait punis, en confondant leurs langues. Eh bien ! c’est la même chose pour la tour Eiffel ! Les langues sont si bien confondues, qu’on entend à l’Exposition toutes celles du globe, excepté le français, et cela s’étend jusqu’à l’imprimerie ; là aussi, la confusion est si complète, qu’on peut lire, à côté du petit chemin de fer Decauville, des affiches dans toutes les langues possibles, vous priant de ne pas sortir la tête, ni les pieds ; celle en chinois était parfaite et j’ai trouvé, pour ma part, que la confusion des langues, cette fois, était arrivée bien à propos.
Je n’ai eu qu’à me louer, en général, de la politesse de chacun, en passant dans des foules énormes, qui s’assemblent sans qu’aucun accident ne se produise. Cependant j’ai entendu quelques fois : « Oh ! regarde donc ! Un Chinois ! » On m’a dit que les gens qui faisaient de ces exclamations n’étaient pas des Parisiens, mais venaient d’un pays très éloigné qu’on appelle la province et dont la capitale est Landerneau. Une fois même, comme j’étais tout seul dans un palais assez sombre du sud de l’Afrique, une petite brune aux yeux éveillés s’est avisée de me tirer ma natte. J’ai trouvé cela très inconvenant et je lui ai donné, sur les doigts, un bon coup de mon éventail. Elle s’est sauvée, en riant aux éclats, pour cacher sa confusion, sans doute.
Dans un immense bâtiment, qu’on appelle le palais des Beaux-Arts, j’ai vu des choses admirables. Il y a d’abord une grande salle remplie de statues de marbre, de bronze ou de plâtre, qui représentent des dieux, des déesses, des empereurs, des hommes célèbres, des taureaux furieux, des demoiselles changées en sources, des singes qui emportent des femmes, des soldats qui se battent, des nourrices qui allaitent leurs petits enfants, en un mot, tout ce qu’on peut imaginer. J’ai trouvé presque toutes ces statues extraordinairement bien faites. Il y a toujours beaucoup de monde devant un immense tableau en marbre, où un monsieur très gros, parle avec une colère terrible, à un jeune homme, qui a l’air très insolent. Derrière eux, une foule de gens sont assis sur des banquettes ; les uns ont peur, les autres sont contents, d’autres ne savent que penser. C’est saisissant ! On dirait que le gros homme en colère va prendre le jeune insolent à la gorge, pour lui apprendre à respecter les gens âgés. J’ai cru comprendre, d’après ce qu’on disait autour de moi, que le gros homme et ses compagnons, faisaient partie d’une espèce de tribunal des censeurs et que le jeune insolent voulait les empêcher de se consulter sur le bien-être du peuple, comme cela est prescrit par Confucius, Mencius et tous nos sages. En Chine, jamais un jeune homme ne se permettrait de ces insolences vis-à-vis des censeurs. Il y a, en bas du tableau de marbre : « Allez dire à votre maître !… »
Je suis monté au premier étage, où j’ai contemplé des peintures. J’en suis encore tout ébloui : on voit des champs infinis, peints sur un tout petit bout de toile ; des portraits de toutes sortes ; des paysans qui labourent, avec un air fatigué et mélancolique ; des couchers de soleil ; des montagnes, voilées de brume, ou blanches de neige ; des chaumières, doucement illuminées par la lune ; des bateaux, sur un petit lac, avec des saules ; enfin, toutes les scènes de la nature, reproduites sur toile avec une fidélité étonnante.
A ce propos, il faut que je vous parle de quelque chose que je ne comprends pas très bien. Il y a ici un Salon et des amateurs. Le Salon est un grand édifice, dans lequel on expose, chaque année, les nouveaux tableaux des peintres : il y a un comité qui admet les bonnes peintures et repousse les mauvaises. Les amateurs sont des gens très riches et qui ont du goût pour leur argent. Ils achètent les tableaux dont tout le monde dit du bien, ce qui démontre leur connaissance parfaite de la peinture. Eh bien, il paraît que le Salon repoussait régulièrement, autrefois, les tableaux d’une foule de grands peintres, appelés Corot, Delacroix, Rousseau, Millet, d’autres encore, et que les amateurs, de leur côté, ne voulaient de ces tableaux à aucun prix : ils préféraient acheter, au poids de l’or, des œuvres d’artistes dont personne ne sait plus le nom.
Aujourd’hui, tout est changé. Les refusés du Salon de jadis font l’ornement de l’Exposition universelle et les amateurs qui ne voulaient pas de ces tableaux, même pour rien, les payent chacun d’une fortune. C’est très drôle. Beaucoup de tableaux et de statues représentent des femmes nues et même des hommes aussi peu vêtus. Cela m’a gêné d’abord. Mais j’entendis un de mes voisins expliquer à son ami que le nu était décent et que l’indécent consistait à n’être qu’à moitié habillé. J’avais pourtant, la veille, assisté à une représentation, à l’Opéra, où toutes les spectatrices n’étaient qu’à moitié habillées ! Pourquoi le leur permet-on, si c’est indécent ?
Le Palais des Machines est quelque chose d’énorme. Quand j’y entrai, il y avait tant de foule en bas que je ne voyais que les courroies de transmission. Je montai au premier et m’assis sur une sorte d’estrade en fer qui, tout à coup, se mit à marcher en glissant lentement sur deux barres de fer, et me porta ainsi à l’autre bout de la galerie. En bas, les machines remuaient des bras gigantesques ; de grosses tiges de fer descendaient, puis remontaient d’un air menaçant ; d’immenses roues tournaient, en nous envoyant des courants d’air froid. Une papeterie nous montrait le papier, qui se faisait tout seul, en partant d’une pâte grisâtre, pour arriver à se transformer en large bande parfaitement blanche, de plusieurs milliers de mètres de longueur, enroulée autour d’un gros morceau de bois rond. Que sais-je encore ! Il est impossible de tout décrire. J’ajoute cependant, qu’on me fit voir, en bas, un atelier, où un Américain nommé Edison, prend la voix des gens et la colle sur un rouleau de cire qui tourne. Vous n’avez qu’à envoyer le rouleau à vos amis, qui le font tourner de nouveau : aussitôt la voix se met à reparler, autant de fois qu’on veut. Pourtant, les Européens reprochent à leurs femmes d’être bavardes. Que sera-ce donc, maintenant qu’on a fait cette invention incroyable !
Je sortis, tout étourdi, et pris le petit chemin de fer, des deux côtés duquel on peut voir la confusion des langues en affiches multicolores. Je passai devant un palais, où l’on a exposé tout ce qui peut se manger et boire : l’on peut y voir des machines qui coupent le blé, le battent, transforment le grain en farine et la farine en pain. On n’a qu’à mettre un champ de froment mûr à un bout de la galerie pour voir les petits gâteaux sortir de l’autre. A côté de moi, une bonne grosse maman disait à ses enfants que nous allions arriver aux Invalides.
— « Qu’est-ce que c’est que ça, les Invalides ? fit le petit garçon.
— Les Invalides, répondit sa petite sœur, qui paraissait avoir beaucoup d’esprit, les Invalides, c’est les nègres ! » Je n’ai pas compris.
Le petit chemin de fer s’arrêta en sonnant de la cloche, comme un de ces temples appelés églises, et je descendis.
Je me trouvai bientôt devant une espèce de fortification, qui donne accès sur un grand bâtiment blanc : c’est l’exposition du ministère de la guerre. On y voit, d’abord, tous les moyens de se tuer convenablement, de près ou de loin, employés depuis l’antiquité, jusqu’à nos jours : sabres, couteaux, lances qui tuent à bout portant ; revolvers qui tuent à dix pas ; fusils qui tuent à deux kilomètres ; petits canons Maxim, qui tuent à deux lieues ; et gros canons Canet qui tuent à cinq. Il y en a pour toutes les distances, avec des projectiles de tout calibre, depuis la balle de plomb, fine comme une olive, jusqu’au boulet d’acier, gros comme un tonneau. Les gros boulets partent un à un. Pour les petites balles, une pièce peut vous en envoyer 300 à la minute, autant qu’un régiment. On charge les pièces à la main, à la vapeur, à l’électricité ; on les décharge de même ; elles partent toutes seules, et les gens tombent foudroyés, sans savoir comment.
Je me suis laissé dire que, bientôt, avec toutes les nouvelles poudres noires ou blanches, fines ou grosses, à grains carrés ou ronds, qu’on invente maintenant, on pourra tirer encore bien plus loin. Ça m’a fait plaisir : avec le progrès, les projectiles finiront par aller tous jusqu’à la lune. Le palais de la déesse lunaire sera peut-être endommagé, mais les hommes s’en porteront bien mieux.
A côté de l’édifice où l’on apprend à casser les gens en morceaux, se trouve un établissement où l’on enseigne les diverses manières de les raccommoder. Il y a des wagons pour les blessés, des pansements, des appareils de fausses jambes, de faux bras, de faux nez, de fausses têtes pour rarranger les soldats abîmés. Peut-on se donner tant de peine, d’abord pour mettre les hommes en pièces et, ensuite, pour les rajuster ! Il vaudrait bien mieux les laisser entiers, comme ils sont naturellement.
J’ai été heureux de quitter cet endroit qui attriste, pour en aller voir un autre qui amuse. Le théâtre annamite m’a rendu un peu de gaîté. Les costumes sont splendides, tout comme chez nous, mais quelques acteurs ont les pieds nus ; cela ne va guère avec les robes brodées. Puis, le ténor n’avait pas de voix et criait comme un fou. On m’a raconté qu’il avait perdu la voix dans un naufrage : c’est bien possible. Mais, dans ce cas-là, il fallait avoir quelqu’un pour le doubler et montrer aux étrangers d’occident un meilleur échantillon de notre art dramatique.
Je suis retourné au Champ-de-Mars, et j’ai été voir la danse du ventre, dont on m’avait parlé en Égypte, où je n’ai pu m’arrêter. Ça se passe dans une petite salle. Pendant que les spectateurs boivent du café plein de marc, pareil à du sable délayé, une femme, sur une estrade, s’avance à petits pas, avec de brusques mouvements de hanches, qui font saillir son ventre. J’ai trouvé ça laid et peu intéressant. Un vieux monsieur, à cheveux blancs, assis à côté de moi, disait à une jeune fille blonde que cela manquait d’esthétique. Je n’ai pas très bien saisi, mais je pense qu’il devait avoir raison, d’autant plus que la jeune fille blonde rougit et ne répondit rien.
J’eus bientôt assez de ce remue-ménage. Je quittai la place et me mis en quête d’un restaurant. J’arrivai de bonne heure, me trouvai à peu près seul et me mis à manger tranquillement.
Cependant il faisait sombre, et les lampes électriques s’allumèrent. Ce sont deux morceaux de charbon, auxquels aboutissent deux fils de cuivre : on presse un petit ressort et il jaillit, entre les charbons, une lumière éclatante comme celle du soleil. C’est beau !
Tout à coup, le public commença à affluer dans le restaurant. Ce fut comme un fleuve humain, s’engouffrant dans la salle et prenant les tables d’assaut. Je demandai au garçon pourquoi tout ce monde dînait à l’Exposition. Il me répondit que ces braves gens ne voulaient pas aller manger dehors, pour éviter de payer deux tickets, le soir, en revenant voir les fontaines lumineuses. L’addition, que le même garçon me présenta bientôt, m’empêcha d’apprécier ce raisonnement. Je vis, en effet, qu’on payait le même repas trois fois plus cher, à l’Exposition qu’en ville : Je me demandai comment tant de gens se résignaient à payer dix francs de plus leur dîner, à seule fin d’économiser deux tickets, à 30 centimes pièce. Évidemment, ce n’étaient pas des Parisiens. On doit calculer mieux que ça, dans une si grande ville.
Je remarquai aussi, que dans tous les endroits où il fallait payer une entrée spéciale, la foule se pressait plus qu’ailleurs. On dirait l’attrait du fruit défendu. Les Anglais disent que le temps, c’est de l’argent. Si l’on pouvait évaluer en numéraire tout le temps passé par les gens à attendre, cela ferait une jolie somme. Du reste, il paraît que cette attente, détestée du public, est aimée des entrepreneurs. La queue des visiteurs leur sert de baromètre : plus il est allongé, plus la journée est bonne.
Cependant, la nuit était venue depuis longtemps. Peu à peu, les tables se vidaient. Je suivis la foule, du côté du Champ-de-Mars où, derrière la tour Eiffel, on voit les fontaines lumineuses.
J’attendis longtemps, assis sur ma chaise. Le froid commençait à me gagner et je me levais pour partir, lorsqu’un : Ah ! poussé par la foule, me fit retourner la tête.
Devant moi, jaillissait d’un bassin rempli d’eau, une haute gerbe d’argent liquide, entouré de jets de topaze, qui s’inclinaient, pour s’éparpiller en milliers de gouttelettes resplendissantes. Je me rassis et bientôt je m’absorbai tout entier dans le spectacle qui s’offrait à mes regards.
Tout à coup, brusquement, sans intervalle, l’argent fondu est remplacé par une colonne d’opale, qui monte, s’amincit, retombe sur des arceaux d’or. Puis, voici un torrent d’améthyste, bombardé par des flots de rubis. Toutes les couleurs imaginables des métaux les plus brillants et des gemmes les plus radieuses se mêlent tout à tour, s’enlacent, se fondent, vont, reviennent, s’élèvent en rayons de feu, retombent en pluies de pierres précieuses. Doucement bercé par ces variations exquises des teintes, je ne pense plus à la fraîcheur du soir et je reste là, perdu dans une admiration sans fin.
Quelques jours auparavant, j’avais été voir un magicien, appelé Robert-Houdin, qui change, à volonté, l’eau en vin et le vin en eau. Je pensai d’abord que c’était par un artifice de même nature que je voyais couler ces fleuves, si richement nuancés. Mais un de mes voisins me dit d’un air bienveillant, que tout cela n’était que la réclame d’une grande maison de pharmacie, qui déversait devant nous ses bocaux de verre pleins d’eau diversement colorée. Un autre, bientôt, prétend que c’est une manufacture de produits chimiques, qui veut faire admirer l’éclat des sels qu’elle prépare. Je m’aperçois qu’on se moque de moi et je cesse d’interroger. Un camelot complaisant me vend, pour 50 centimes, une petite brochure, qui me débarrasse de mes perplexités. J’y vois que l’eau n’est pas colorée du tout et qu’il suffit de l’éclairer à travers des verres de couleur, pour obtenir à volonté, diamants, argent fondu, topazes, rubis, tout ce qu’on veut. Le plaisir que j’éprouvais n’est pas diminué par cette révélation et je reste là, jusqu’à ce que la fontaine éteigne sa cascade éblouissante et que tout retombe dans l’obscurité.
Je rentrai chez moi, pénétré d’étonnement et d’admiration.
Le lendemain, on me dit que tout était fini et qu’il n’y avait plus d’Exposition. Je voulus, du moins, revoir l’emplacement qui m’avait montré tant de merveilles. Quel changement !
En pénétrant dans l’enceinte du Champ-de-Mars, je faillis être écrasé par un énorme camion, sur lequel s’en allait une immense femme en marbre blanc. Je n’ai que le temps de me garer en sautant dans une plate-bande, où les arbres, si beaux la veille, n’étaient plus représentés que par des trous béants. Au Palais des Beaux-Arts, une scène de la vie champêtre, que j’avais longuement contemplée la veille, descendait, soutenue par une corde et faillit me crever un œil, du coin de son cadre. Le papier avait cessé de s’enrouler à la galerie des machines. Les fontaines lumineuses semblaient endormies pour toujours. Dans le palais central, on ne voyait plus que des étagères vides. Au ministère de la guerre, un énorme canon se balançait en l’air, enlevé du sol par une grue mécanique. Le théâtre annamite se taisait, solitaire et nu, et des éclats de bambou marquaient la place où campaient les tribus sauvages de toutes les parties de la terre.
Je quittai cette scène de désolation et m’enfuis. Il me semblait qu’on venait de m’arracher quelque chose et que la dispersion de tous ces chefs-d’œuvre m’enlevait des morceaux de mon cœur. Je retournai à mon hôtel et pris le rapide pour Marseille. Là, je m’embarquai sur le premier navire en partance pour Suez. Très agité, j’avais passé une mauvaise nuit en chemin de fer. Sur le bateau, je pus dormir enfin. Mais le sommeil lui-même ne me consola pas d’avoir vu détruire une œuvre si incomparable. Toute la nuit, je fus secoué par des songes fantastiques ; et, comme la brise avait un peu fraîchi vers le matin, je m’éveillai, au moment où je rêvais que le vent criait comme un acteur annamite, et que notre paquebot dansait la danse du ventre.
Le 8e jour de la 10e lune.
LE TOUR DU MONDE EN SOIXANTE-DOUZE JOURS
Lorsque je lus, il y a quelques années, le fameux roman scientifique de Jules Verne, je me demandai si ce voyage autour du monde en quatre-vingts jours était possible, ou si la seule imagination de l’auteur avait combiné une série de conditions irréalisables.
Les représentations du drame données à la Gaîté d’abord, puis au Châtelet, me convainquirent presque. On y voyait, en effet, les voyageurs, au lieu de courir au pas gymnastique, comme dans d’autres féeries, prendre encore le temps de s’occuper des affaires d’autrui et de sauver, à leur grand plaisir et profit, de charmantes veuves, condamnées à être brûlées vives, par de cruels et ridicules rajahs.
Le voyage fantastique de l’auteur est aujourd’hui réalisé, et la réalité, ici, comme souvent ailleurs, se montre supérieure à la fiction. Les quatre-vingts jours, d’après les dernières nouvelles, vont être réduits à soixante-douze ; c’est, du moins, ce que disent, en de pompeuses annonces, les gazettes américaines. Déjà un certain nombre de voyageurs et de voyageuses, portant chacun les couleurs d’un grand et riche journal, sont engagés à fond de train dans une grande course autour du monde. Les uns galopent vers l’est, les autres suivent, dans sa marche, le mouvement apparent du soleil. Bientôt, les uns et les autres rentreront aux États-Unis, avec un bagage de notes forcément nul, et une fatigue nécessairement considérable. Une récompense honnête attend le vainqueur de ce nouveau Grand-Prix. Les paris, aussi, sont engagés, bien entendu. Le premier courrier de New-York nous apportera la cote de ces steeple-chases inouïs. Quelle attraction pour le public des sportsmen !
Xerxès, las de toutes les joies que lui procurait la toute-puissance, demandait en vain qu’on lui inventât un nouveau plaisir. Le pauvre roi des rois n’a pas vécu assez longtemps pour savourer les impressions charmantes d’un tour de piste de 40,000 kilomètres.
Mais, si le public des curieux se promet toutes sortes d’attentes fiévreuses, toutes les émotions satisfaites ou déçues du joueur passionné, je ne vois pas ce qui pourra intéresser — moralement — les infortunés jockeys au long cours, qui cherchent à se devancer sur la ceinture du globe terrestre. La victoire même ne fournira à leur amour-propre qu’une bien maigre satisfaction. Car, actuellement, une carte postale fait son tour du monde en soixante-douze jours environ. Il suffit, qu’on l’enlève d’une boîte, pour la remettre aussitôt dans une autre, entre deux trains ou dans l’intervalle de l’arrivée et du départ de deux paquebots.
Belle ambition, que celle qui se propose de rivaliser avec une carte postale, de se faire sortir d’une cabine et jeter dans un wagon, ou réciproquement ; de se voir ballotté d’un moyen de locomotion à un autre, sans arrêt d’un instant, sans perte d’une minute. De tomber, en un mot, plus bas qu’une simple malle expédiée en grande vitesse.
Car enfin, quelle différence pourrez-vous faire, désormais, entre les voyageurs de cette sorte et leurs bagages ? Je n’en vois pas. Les uns et les autres voyagent pour voyager ; sans autre but que celui d’arriver au plus vite. Ils sont pesés et enregistrés de New-York à New-York, par la voie la plus rapide.
Pendant que de ces navigateurs si pressés le paquebot fend les vagues, où est leur pensée ? où va leur regard, qui fouille l’horizon ? Ils n’admirent ni les lueurs roses de l’aurore ni le flamboiement du soleil à son déclin. La mer, toujours changeante et toujours la même, ne leur offre pas d’attraits. C’est en vain qu’ici, les bandes de marsouins accompagnent de leurs bonds joyeux la course du navire ; que, plus loin, les poissons volants tracent en l’air leur courbe d’un instant ; que, là-bas les albatros énormes glissent dans l’atmosphère, comme une barque aux voiles blanches. Est-ce qu’ils ont le temps de voir, de regarder, de se passionner pour la teinte fauve des flots, pour les échancrures bizarres des côtes, rongées par l’Océan !
Leur idée invariable est fixée sur ce seul point : « Arriverai-je avant tel ou telle ? » Et pendant toute la traversée, de compter les tours de l’hélice, de se demander si l’on file assez de nœuds pour distancer tout concurrent.
Les voici en chemin de fer. La malle des Indes leur montre inutilement tous les pays de l’Europe, avec leurs peuples industrieux, aux civilisations diverses. Ils ne les honorent pas d’un regard. En avant ! en avant !
L’Asie ne les étreindra pas davantage. Ils côtoient, indifférents, la Turquie immobile ; l’Égypte et ses merveilles cent fois séculaires ; l’Arabie, au centre encore mystérieux, avec ses villes sacrées, visitées par des millions de fanatiques pèlerins.
L’Inde apparaît à son tour, l’Inde poétique où Rama lutta pour la belle Sita, où la trinité brahmanique vainquit Bouddha, pour s’amoindrir, elle aussi, devant le Coran de Mahomet. Qu’elle disparaisse au plus tôt ! S’il y a quelque part une veuve sur le point d’être brûlée, tant pis pour elle ! Si jeune et si touchante qu’elle soit, nous n’aurons pas le loisir de nous arrêter.
Déjà les puissantes machines, qui dévorent la terre et l’Océan, ont porté nos affamés de vitesse jusqu’en Chine. Il faut débarquer, changer de bateau.
Ils auront tout juste le temps de voir trois matelots indigènes, une embarcation et quelques facteurs de bagages. En paquebot, de nouveau ; et, en avant ! Qu’importent les nations et les mœurs ; qu’importent les hommes qui vivent là par centaines de millions, sur des fleuves immenses, au pied des montagnes les plus hautes du globe, dans des villes d’une architecture si originale, entre la pagode élevée, la stoupa étincelante de Çakya-Mouni et le Temple sévère de Confucius ! En avant, toujours.
Le Japon se montre et s’efface bientôt, groupe d’îles dont Pierre Loti a raconté le charme étrange. Ils ne le verront pas. Ils n’ont pas le temps. Ils s’enfoncent dans le grand désert du Pacifique. Le navire qui souffle et gémit, emporte vers le port des États-Unis ces voyageurs à outrance, qui ne demandent qu’une chose : aller vite, plus vite, plus vite encore. Plus vite que les morts de la lugubre ballade allemande !
Les prairies où l’Indien ne chasse plus, où le dernier bison se meurt, sont franchies en quelques jours. Et les voilà de retour à New-York, après avoir réalisé leur chef-d’œuvre, le tour du monde en soixante-douze jours, et parcouru le grand livre de l’humanité… sans l’avoir lu.
Et après ? Le vainqueur, qui a peut-être dépassé ses concurrents de deux heures ou de deux secondes, d’une longueur de bateau ou d’une tête de train, emporte le prix. Ce sera peut-être cette jeune femme, qui a pu se trouver prête à partir, en quinze minutes. Quinze minutes ! Il est vrai qu’elle n’a pas eu à s’occuper de toilette. A quoi bon ! Elle n’aura guère le temps ni l’intention d’en changer, dans ce voyage à toute vapeur. Et si, après tant de peines et d’ennuis, elle arrive première, quelle gloire donc, ressortira de ce triomphe, aussi vain, aussi futile que le gain à un jeu de hasard quelconque !
N’est-ce pas, en effet, que le hasard est un facteur prépondérant dans cette course folle ? Une tempête, un brouillard, une collision de navires, un déraillement de train, un accident quelconque suffit, pour que la victoire soit changée en irréparable défaite. En quoi aurons-nous le droit d’être fiers de ce que notre bateau aura évité le cyclone ou se trouvera favorisé par un ouragan ? Et même, enfin, c’est le bateau et le train qui seront les grands héros de l’affaire, après tout.
Je sais bien qu’on va me parler des dangers du voyage, des fatigues extraordinaires, du courage et de l’énergie dont devra faire preuve le voyageur et, encore plus, la voyageuse.
Je suis un peu sceptique à l’égard de ce grand déploiement d’héroïsme et d’efforts : tout cela peut être vrai dans le roman captivant de Jules Verne. Mais, dans la réalité, combien il vous faut retrancher de tout ce romanesque ! Allez bien au fond des choses : regardez ces paquebots munis d’une installation luxueuse ; visitez ces wagons si parfaitement accommodés à toutes les exigences du voyageur !
La poésie n’y apparaît nulle part, mais le confortable partout, et, en définitive, vous verrez que ce grand tour du monde n’est ni plus dangereux ni même plus difficile qu’un simple saut de Paris à Saint-Germain.
J’ai connu jadis, à bord d’un bateau, un bon et gros garçon dont la santé inquiétait quelque peu sa mère, jeune, très jeune veuve. On assembla les docteurs et la Faculté décida que l’intéressant malade avait besoin de faire un tour au Japon. Aussitôt fait que dit. On emballe le jeune homme pour le Japon. Il passe huit jours à Yokohama, reprend le paquebot et rentre aussi malade, ou plutôt aussi bien portant qu’auparavant, dans sa bonne ville natale d’Europe, où sa mère le reçut à bras ouverts.
On comprend cela, à la rigueur.
Mais voyager, pour voyager ! Aller vite, pour aller vite, sans idée, sans but ! Lorsque Robinson Crusoé courait comme un fou autour de son île et finissait par se retrouver au point de départ, il avait un motif, du moins. Quel motif ont donc ces gens si terriblement affairés, pour tourner ainsi et faire un grand rond autour de la terre ? Aucun, si ce n’est qu’ils partent en toute hâte, pour revenir aussi vite à l’endroit qu’ils ont quitté. Singulier amusement. Je le demande à tous les voyageurs : le jeu des petits chevaux est-il moins intelligent ?
Il me semble les voir, ces enfiévrés, rasant la terre et l’onde, sourds aux grandes voix de la nature, aveugles pour tous les chefs-d’œuvre de l’humanité. To be or not to be : être ou ne pas être le premier, est leur mot d’ordre. Jamais il ne se diront : To see or not to see, fût-ce même sous la formule la plus connue : « voir Naples et mourir ! » Indifférents à tout, sauf à la vitesse, sur le globe « comme un orage ils passent, » pour se retrouver au logis, pas plus instruits qu’auparavant, après un travail de cheval de manège de soixante-douze jours pleins.
Confucius a dit que chacun doit, en entrant dans une ville, s’informer de ses us et coutumes ; de ce qu’elle admet et de ce qu’elle interdit. Peine inutile désormais pour ceux qui ne s’arrêtent nulle part, n’ont de coup d’œil attentif pour rien ! Savez-vous ce que sera leur voyage autour du monde ? Figurez-vous un Chinois désireux de voir Paris, arrivant à la gare du Nord, prenant là un fiacre fermé et se faisant conduire au galop à la gare de Lyon. Je vous demande ce qu’il connaîtra de la grande capitale !
Et dire que je m’étonnais de voir que tant de voyageurs, au lieu de pénétrer dans l’intérieur de la Chine, ne connaissaient mon pays que par ce que nous avons de moins chinois, par nos ports, cosmopolites comme tous les ports ; par Hong-Kong et Shang-Haï !
Ce sera bien autre chose si, par malheur, la nouvelle manière d’excursionner devient à la mode. Adieu les voyages pittoresques de Cook et de Lapeyrouse, de Magellan et de Dumont d’Urville ! Adieu la longue contemplation des beautés de nature, l’étude patiente des bizarreries de l’homme ! Le genre humain, transformé en accessoire de machines à vapeur à haute pression, tournerait follement autour de la sphère stupéfaite ; et le mot de la fin appartiendrait à la malheureuse moitié du savant Suédois, dans le Prince Soleil, qui s’écrie, justement indignée : « Je ne suis plus une femme, je suis un colis ! »
UNE PREMIÈRE
Au plus profond de mon sommeil, je fus réveillé en sursaut par deux formidables coups de sonnette. J’allume ma bougie, je regarde ma montre : il était sept heures du matin et l’on ne voyait pas clair encore, par ce temps de brouillard et de neige.
Qu’est-ce que cela peut être ? Qui donc vient m’arracher au repos ? Je n’avais pas encore bien cherché à élucider cette question, lorsque mon domestique frappa, en disant que c’était un télégramme.
— Un télégramme ! Une affaire d’État, alors, un chiffre diplomatique, pour m’arriver à pareille heure !
C’était tout simplement un bleu. Je l’ouvris, en déchirant le pointillé : et j’y trouvai ces quelques mots :
Mon cher ami,
« Impossible de dîner demain soir chez vous. Il y a une première au théâtre X… Vous comprenez que je ne puis y manquer ; si votre soirée est libre, venez me trouver, avant-scène no … Je vous ferai voir, non seulement une pièce inédite, mais encore le dessus du panier du Tout-Paris. »
« Cordialement à vous,
« N… »
L’invitation était vraiment alléchante, pour un tout nouveau venu dans la capitale du monde civilisé. Je n’étais pas encore allé au théâtre à Paris. Avec quelle joie je me préparai à assister à une de ces représentations où je me promettais de goûter un plaisir si délicat ! Pour ne rater ni la première, ni Tout-Paris, me voilà à télégraphier et téléphoner de tous côtés, afin de prier les amis qui devaient prendre part au dîner du jour, de rester chez ceux, pour cette fois.
Quelques-uns, que je rencontrai dans la journée, de me féliciter chaleureusement : « Ah ! que vous avez de la chance. Une première ! Quand on pense que tout Paris sera là. Mais comprenez-vous bien votre bonheur ? »
Je le comprenais d’autant mieux, que je n’avais jamais goûté de ce fruit rare.
Apprendre à connaître le théâtre par une de ces primeurs intellectuelles savourées uniquement par quelques privilégiés, c’était un avantage dont je ne me dissimulais pas le prix.
— Mais, repris-je, vous irez aussi, car je suppose bien que vous faites partie de Tout-Paris.
— Hélas ! non ! Quoique Parisien-né, je ne compte pas parmi les membres de ce monde choisi, qui se recrute d’une façon tout à fait spéciale et doit son nom très vaste au petit nombre de gens qui en font partie : célébrités des lettres et des arts, millionnaires et diplomates, princes et journalistes ; puis, quelques simples pékins — je ne parle pas de vous — parmi lesquels je ne suis, malheureusement, point admis à figurer.
Et mon interlocuteur me quitta, désolé de ne pas pouvoir prendre part à la grande solennité.
Toute la journée, je fus préoccupé de la magnificence attendue dont j’espérais tant de merveilles.
Les heures s’enfuyaient trop lentement à mon gré. Enfin, voici le soir. Je dînai à la hâte, pour être prêt à l’heure exacte, arriver à temps, ne pas perdre une scène, une phrase, un mot, un geste, de cette représentation, qui devait être exceptionnellement parfaite, puisqu’elle n’aurait pour spectateurs qu’un public difficile à force d’avoir été gâté, soigneusement trié parmi les plus raffinés.
Sept heures et quart ! Déjà ! Je hèle un fiacre :
— « Cocher, au théâtre X… Un bon pourboire ! Mais au galop ! »
Et de pester, parce que le cheval n’allait pas assez vite. Je voyais déjà ma première, ma chère première, manquée, mutilée, évanouie.
Enfin, nous arrivons. Pas une voiture aux abords. Sûrement me voilà en retard. Il n’y a que moi, pour ces coups-là ! Que va dire mon ami en me voyant arriver, là, tout à mon aise, tranquillement, alors que tout le monde est déjà entré sans doute, que chacun écoute religieusement.
Je me précipite au contrôle, pour demander la loge d’avant-scène.
On me regarde avec surprise. Je rougis de mon arrivée tardive. Une ouvreuse complaisante m’indique la loge que je trouve enfin… vide comme tout le reste du théâtre.
Seul dans la salle ! J’étais arrivé bon premier et pouvais me livrer à la contemplation philosophique des banquettes au velours rouge. J’étais stupéfait.
On finissait d’allumer le gaz, dont les becs innombrables, encore baissés, n’éclairaient que d’un demi-jour terne la salle déserte. La lumière atténuée, l’absence de spectateurs donnaient à l’ensemble une tonalité uniformément grisâtre et, par opposition avec le brillant spectacle dont j’avais escompté l’éclat, m’accablaient d’une impression mortellement triste.
Je me décide à me renseigner auprès de l’ouvreuse. Elle m’apprend, à ma très grande surprise, que, bien qu’annoncée pour huit heures et demie, la pièce ne commencerait qu’une heure plus tard : que c’était là une habitude des premières. Habitude bien désagréable, me dis-je, pour les non initiés. Mais tant pis ! J’y suis, j’y reste !
J’employai mon temps d’abord à étudier jusqu’aux moindres détails d’architecture, ensuite à voir défiler les gens, qui entraient peu à peu : très rares, dans la première demi-heure, plus nombreux, dans la seconde ; en foule pressée à la dernière minute.
La salle, vivement éclairée tout à coup, était alors absolument bondée. Mon ami, qui m’avait rejoint enfin, me désigna les personnages qu’il reconnaissait presque tous et m’eut bientôt fourni un catalogue raisonné et détaillé de Tout-Paris, de ses grands noms les moins connus et de ses pseudonymes les plus célèbres.
L’aspect du théâtre, maintenant, était tout à fait curieux et m’offrait un ensemble qui, par sa splendeur et son étrangeté, différait totalement de tout ce que j’avais vu en Chine. Je fus frappé d’abord par ce fait vraiment remarquable : c’est que, ce qu’on appelle habillé, en Europe, serait plus justement qualifié de déshabillé, dans mon pays.
Les hommes, en effet, portaient uniformément un vêtement noir, décoré du titre spécial d’habit, parce qu’il habille très peu, couvrant à peine le dos et laissant voir de superbes plastrons de chemises, brillamment empesés. Quant aux femmes, c’était bien autre chose. Leur habillé est encore bien plus déshabillé que celui de leurs compagnons du sexe privilégié. Leurs corsages décolletés, sont de simples ceintures un peu hautes et rattachées aux épaules par de minces rubans d’étoffes. La poitrine, le dos, les bras se montrent dans toute leur grâce naturelle, sauf au cou et au poignet, où la chair rose disparaît presque sous l’or, les diamants et les rubis. Spectacle d’ailleurs, très agréable, pour tous autres que des maris. En Chine ce serait impossible. Ici, ça semble tout naturel : c’est l’usage. Or, il faut toujours et partout, s’incliner devant les usages locaux : je me sentais d’autant moins disposé à protester cette fois, que cette coutume particulière n’est pas sans attraits pour le public.
Mon ami me passe sa lorgnette et je me mets, comme tout le monde, à regarder les spectateurs et aussi les spectatrices.
Au bas du théâtre, devant les rangées de chaises qu’on appelle les fauteuils d’orchestre, les messieurs, debout, lorgnent les belles dames des galeries et des loges. Ajoutez à cela un éclairage aussi brillant que celui du jour et vous aurez une idée de ce que c’est qu’un théâtre, en Europe.
Cependant, derrière le rideau où l’on peut lire en grosses lettres les annonces des journaux, des tailleurs, des fabricants de chocolat, de toutes les industries possibles, retentissent trois coups sourds.
Recueillement général : le spectacle va commencer.
Tout le monde s’assied ; les lorgnons des fauteuils se retournent vers la scène, les messieurs commencent à ôter leurs chapeaux ; quelques-uns profitent de la circonstance pour s’asseoir sur les couvre-chefs de leurs voisins et se confondre ensuite en excuses.
Le rideau se lève. Aux fauteuils, beaucoup de messieurs très chauves couvrent des deux mains leur tête nue, pour la protéger contre le courant d’air produit par le mouvement de la toile.
Dans un salon ravissant, une actrice paraît, entrant par la porte du fond, ouverte à deux battants : elle n’a pas encore dit un mot, que deux rangées de messieurs, placés derrière les fauteuils d’orchestre dont je vous ai parlé, tout au fond, sous les loges de la première galerie, se mettent à applaudir à s’en rompre les mains. Je regarde, tout intrigué, ces membres enthousiastes du Tout-Paris, très habillés, eux, de vêtements de toutes couleurs : mon ami m’explique que ce sont là des Romains. Je demeure plus étonné encore : j’apprends enfin qu’on donne ce nom historique, ou celui plus commun de claqueurs, à de braves gens, loués à tant par soirée, pour applaudir. Je ne comprends pas, d’abord ; mais mon voisin m’affirme que, sans eux, il n’est pas de représentation possible. Je ne saisis pas davantage, mais je me résigne à accepter ce fait inexplicable.
L’actrice peut parler enfin et nous raconter tous ses ennuis de ménage, choses qu’on n’aimerait guère à entendre ailleurs, mais qu’on écoute ici avec une foi religieuse. On observe avec un soin extrême ses actions, ses mouvements, ses accents, ses intonations, jusqu’aux plus petits détails de sa toilette. Enfin, tout le monde à l’air de ne s’intéresser qu’à elle.
Arrive tristement le mari, toujours faible, bien qu’il appartienne au sexe fort. Entre les deux époux s’engage une petite conversation très désagréable qui dégénère rapidement en dispute : la cause de tout ce bruit, c’est la belle-mère : — Un ange ! dit la femme. — Un monstre ! riposte le mari. — Et de continuer à se jeter à la figure un tas d’horreurs conjugales, sans que personne dans la salle ait le courage de leur crier : « Allez donc laver votre linge en famille ! » J’étais indigné ! Mais les Romains redoublent d’enthousiasme, eux qui, dehors, eussent certainement fait un mauvais parti au mari, ou à la femme, et peut-être à tous deux.
Les scènes se suivent et ne se ressemblent pas. La belle-mère manque son entrée ; le beau-père arrive trop tôt ; la soubrette rit et se moque, dans un coin, des fautes de sa maîtresse. Puis la conversation languit, l’action traîne, et la toile baissée nous avertit que le premier acte est terminé. Le public se lève : les uns s’empressent d’aller au foyer communiquer leurs impressions à leurs amis ; d’autres restent là et lorgnent dans les plus obscures des baignoires, pour dénicher quelqu’un et surtout quelqu’une de leurs connaissances.
Avant la chute du rideau, on avait applaudi beaucoup la femme, si méchante sur la scène ; on la rappela même, et finalement deux ouvreuses lui apportèrent d’immenses bouquets. Quant au mari, il obtint aussi quelque succès, mais beaucoup moins.
— Il a un rôle trop honnête, fit mon ami.
Cela me rappelle qu’un jour, en Chine, un mandarin appela l’acteur qui venait de jouer à la perfection un rôle de scélérat et le fit bâtonner, d’abord, pour avoir donné un spectacle aussi monstrueux au public ; puis, lui compta une forte somme pour le récompenser d’avoir joué avec un art aussi parfait. J’ai toujours pensé qu’il y avait beaucoup de logique et de bon sens dans cette manière d’agir du mandarin.
L’entr’acte fut long. Mon ami me dit que les acteurs, jouant pour la première fois cette pièce, avaient besoin de repasser leur rôle au dernier moment.
— Puisqu’il en est ainsi, allons aussi faire un tour au foyer.
Sur mon passage, j’entends des conversations très animées.
— Qu’en dis-tu ?
— Je ne puis encore rien dire, il faut voir la fin.
— Moi, je croyais que l’auteur avait plus d’esprit.
— Mais, mon cher, attends donc. Le premier acte n’est qu’un prologue.
— Avoue que la petite Trois-Étoiles a été prodigieuse.
— Tu trouves ?
— Le mari joue très bien son rôle de bourru.
— Oh ! par habitude !
Le reste se perdit dans le bruit de la foule.
On sonne. Le deuxième acte nous montre un joli petit intrigant appartenant à l’espèce qu’on nomme ici petits-crevés et membre de l’Épatant, un cercle très distingué. Le bon jeune homme cherche à faufiler dans le ménage troublé une petite amourette, qui arrive presque à réussir. Tout est brouillé et embrouillé. L’amoureux ne sait pas très bien son rôle. La femme lui répond tout de travers. C’est, pendant quelques moments, un coq-à-l’âne admirablement réussi.
Alors intervient un personnage, placé dans une boîte qui le dissimule aux yeux des spectateurs : c’est le souffleur, — ainsi nommé parce qu’il ne doit pas crier, mais envoyer les mots, comme d’un souffle, aux acteurs qui manquent de mémoire. Nous n’avons jamais rien eu de pareil en Chine. Le malheureux s’évertue en vain, et il souffle si fort que chacun l’entend, excepté les artistes, qui ont perdu le fil. On commence à rire un peu partout. Heureusement, les Romains, voyant que ça tourne mal, font une diversion intelligente : à l’exemple d’un nommé Décius, — un vrai Romain d’autrefois, celui-là ! — ils se jettent dans le gouffre. Leurs applaudissements frénétiques éclatent au plus mauvais moment et sauvent la situation compromise, en donnant aux acteurs le temps de se reprendre. Enfin, le deuxième acte, un peu long, peut s’achever sans encombre.
Dans la loge, à côté de moi, une jeune femme, charmante de figure et très richement mise, dit à son compagnon en habit noir, camélia à la boutonnière et monocle à l’œil :
— N’est-ce pas que cette X… est une créature exquise ?
— Oh ! oui ! répond le jeune homme en extase. On dirait du veau !
Quelle comparaison originale ! Jamais l’académie des Han-Lin n’aurait trouvé ça. Ce jeune homme devait être quelque lettré très distingué, mais peut-être un peu gourmand.
Au troisième acte, tout se complique de plus en plus. Le mari jaloux et furieux ; la femme furieuse et coquette ; le petit-crevé furieux et insolent. Tout à coup, quelque chose d’aigu retentit dans la salle ; c’est un gros monsieur qui, debout aux fauteuils, siffle dans une grosse clef. On crie : « A la porte ! A la porte ! » Le gros monsieur cesse de siffler et s’assied. Le mari recommence à être jaloux ; la femme coquette ; le petit jeune homme, insolent. Le beau-père est désespéré ; la belle-mère termine la dernière scène par un ouragan de colère, accompagné d’une trombe d’injures. Et le rideau tomba définitivement sur une demande en divorce, au milieu des bravos exagérés des Romains et des applaudissements discrètement réservés de Tout-Paris.
Il paraît qu’autrefois, toutes les pièces se terminaient par des mariages. On a changé tout ça : Aujourd’hui, sans un petit divorce final, plus de succès. C’est attristant.
A la sortie, je ne trouvai pas de voiture. Nous allâmes, avec mon ami, souper au Café de la Paix. A côté de nous, une évaporée de haute marque, qui avait assisté à la représentation, disait à son petit gommeux (gommeux est un nouveau mot pour dire petit-crevé ; c’est bien plus distingué) :
— « Dis donc, j’espère que tu me traiteras mieux que ça, dans notre ménage ?
— Oui, fut la réponse ; d’autant mieux que nous ne sommes pas mariés.
— Alors, encore une huître. »
Le jeune homme appela aussitôt le garçon et commanda les huîtres demandées. Ça me fit plaisir ; je me dis que l’accord, du moins, à défaut d’accordailles, gouvernait ce jeune et intéressant ménage. Et je me sentis un peu consolé de ce que j’avais vu au théâtre.
En somme, j’avais éprouvé une grande déception. Dans ma pauvre tête de Chinois chinoisant, je m’étais peint sous de magnifiques couleurs, la première contemplée par tout Paris ! Quelle désillusion !
Le spectacle avait été assez ennuyeux. La pièce était décousue ; les acteurs ne savaient pas leurs rôles et les jouaient mal.
« Bah ! fit mon ami. Nous reverrons ça dans quelques jours et vous serez content. »
En effet, une quinzaine plus tard, je retournai au théâtre. Ce n’était pas une première et Tout-Paris n’était pas là. La salle, cependant était pleine de gens, un peu moins déshabillés — pardon ! moins habillés — qui ne se regardaient guère entre eux et paraissaient très attentifs. La pièce était toute changée : on avait coupé, rogné, ajouté. Les acteurs jouaient à ravir, sans souffleur soufflant ; et le public criait bravo tout seul, se passant des Romains. Au dénouement, réconciliation générale et applaudissements unanimes.
Je m’en allai, enchanté de ma soirée, mais profondément troublé.
Comment se fait-il, me disais-je, que tant de gens, si riches et si haut placés, tiennent absolument à voir une pièce imparfaite et imparfaitement jouée, alors qu’il suffit d’attendre quinze jours pour la voir parfaite et goûter un plaisir fin et délicat ?
Mon ami, aux lumières duquel je fus obligé de recourir, m’expliqua toute l’affaire.
— Sauf les journalistes et les auteurs, me dit-il, qui vont là pour le métier, et les amoureux des lettres impatients de connaître toute nouveauté, qui s’y rendent par plaisir ; sauf cette élite, beaucoup de spectateurs veulent simplement voir les autres, se faire voir eux-mêmes et, surtout, faire savoir à tous qu’ils étaient là, à la première. Cette petite vanité, bien innocente, fait passer sur ce qu’il y a de fâcheux à contempler une ébauche. Et comme la vanité est un des plus grands gouvernants de ce monde, chacun veut être de ce public de choix, recueillir une petite part de ce qui revient de gloire légitime et d’estime méritée aux écrivains, aux artistes et aux véritables amateurs.
C’est, en somme, pour les mondains purs, une occupation assez ennuyeuse et très vide ; mais, il faut en passer par là. D’ailleurs, les gens mêmes qui commencent à ne courir les premières que par vanité, finissent par former leur goût dans ce milieu supérieur.
Le plaisir de voir triomphe, chez eux, du désir de paraître. Et ils comptent alors, à juste titre, parmi les membres de ce Tout-Paris, qui à côté de quelques défauts, présente tant de brillantes et d’aimables qualités.
Je compris que mon interlocuteur avait raison. Mais, dois-je l’avouer ? J’ai gardé une petite rancune orientale aux premières, aux Romains et aux souffleurs.
LES MORTS
Après le beau temps, la pluie ! Pendant cette saison où le froid commence à se faire sentir, les feuilles jaunies tombent mélancoliquement ; les derniers coups de vent balayent ce qui reste de verdure, la nature agonisante va mourir bientôt, et n’attend plus, pour s’endormir, que son blanc linceul de neige.
C’est l’époque où le voyageur chinois éprouve le plus souvent le mal du pays ! Ceux qui ont les moyens de rentrer, sont déjà de retour au foyer, bien avant la fête de la Lune, qui tombe à la mi-septembre, environ. Une antique légende dit que la lune est, à cette époque, plus ronde et plus pleine qu’à aucun autre moment de l’année ; la société doit s’efforcer de lui ressembler : être pleine et complète, comme l’astre si respecté et si resplendissant.
Malgré les longues années d’absence, l’attachement au sol et les sentiments inspirés dès l’enfance, ne peuvent s’effacer entièrement. Je subis donc, moi aussi, l’influence légendaire, en me laissant abattre quelquefois par les idées sombres que ce temps gris et triste ne manque pas de faire naître dans notre esprit.
Enfermé dans l’espace étroit d’une chambre, au plafond écrasant, mon imagination voyage ; et la pensée qui me revient à chaque instant, toujours la même, se porte au loin, sur les absents et, avant tout, sur les morts.
Car, à cette période de l’année, se célèbre en Chine, la fête des Trépassés : les tombes reçoivent la visite de ceux qui viennent honorer leurs aïeux, leurs parents prédécédés et rendre hommage au séjour qui les appellera bientôt, eux aussi, à l’éternel repos.
On sait que le culte des ancêtres est l’institution fondamentale de la Chine ; on ignore sans doute que ce culte ne consiste pas seulement à vénérer les tablettes mortuaires dans la maison ; mais encore, à entretenir et à vénérer les tombeaux d’une façon toute exceptionnelle.
Arrêtons-nous quelques instants aux particularités de nos rites.
Lorsqu’un membre de la famille est enlevé par la mort, c’est le devoir des survivants d’honorer sa mémoire par une cérémonie aussi pompeuse que possible. Le défunt est habillé d’une quantité de vêtements plus ou moins grande, suivant le rang et la position qu’il occupait. Il arrive parfois qu’un grand fonctionnaire décédé porte jusqu’à trente-trois costumes sous son uniforme.
Le cercueil, généralement en bois précieux, et de dimensions énormes, est revêtu de sept à treize couches de vernis.
On le garde à la maison, au moins sept semaines ; pendant ce temps des cérémonies religieuses et familiales ont lieu journellement.
On s’occupe, en même temps, de chercher un tombeau qui, dans les régions montagneuses de l’Empire du Milieu, se trouve toujours sur le haut d’une colline. On veut le sépulcre vaste, ouvert sur le devant. Quelle que soit la fortune de la famille, le terrain est toujours acheté à perpétuité. Jamais, dans les vastes régions de l’Extrême Orient, il n’exista de catacombes pour recevoir les ossements exhumés.
Sur les tombeaux, on met des ornements, des inscriptions, des statues, suivant le rang hiérarchique de la famille. Il n’est pas rare, au voyageur qui parcourt nos campagnes, de rencontrer des dépôts funéraires offrant l’aspect d’un temple, avec leurs figures de marbre, lions, chevaux, idoles, placés de distance en distance. — J’ai oublié de dire que nos tombeaux constituent une espèce de grand caveau de famille comme en Europe, mais avec cette différence que les membres reposent les uns à côté des autres, au lieu d’être entassés en hauteur ; les rangs sont occupés suivant la généalogie de la famille, et non d’après la date de l’enterrement ; les places des plus âgés qui ne sont pas encore morts, étant toujours réservées.
Lorsque l’enterrement doit avoir lieu, on procède la veille à une grande solennité : les parents, amis et connaissances du défunt, se réunissent tous à la maison mortuaire, pour dire adieu à celui qui va rentrer dans le sein de la terre.
Le lendemain, ils reviennent, pour suivre en robes blanches jusqu’à la tombe, le convoi composé d’un cortège plus ou moins riche ; enfin, au retour, on félicite les survivants d’avoir accompli les devoirs filiaux. Cette dernière cérémonie n’offre, à aucun point de vue, la physionomie triste de celles des deux jours précédents ; la musique joue, on dîne sinon gaiement, du moins avec sérénité, car la meilleure consolation, en si cruelle circonstance, c’est la philosophie. Confucius a dit : « Quand les parents sont vivants, il faut leur donner tous les soins ; morts, il faut les enterrer convenablement et perpétuer leur culte. »
Par cette petite description du respect que nous avons pour les morts, on concevra aisément l’idée fixe que mes compatriotes, quelle que soit leur position, emportent toujours avec eux : celle de ne vouloir être enterrés que dans le sol natal et à côté des leurs.
Les Chinois tiennent à ce que leurs restes offrent à leurs survivants une dernière consolation : ce désir est fort surtout chez ceux qui, pendant leur vie n’ont pu donner à leurs parents les soins prescrits par le sage.
Aucune loi, d’ailleurs, n’oblige à suivre ces coutumes. C’est le cœur seul qui les a dictées ; et, ce devoir pour n’avoir pas de sanction légale, n’en est pas moins scrupuleusement respecté.
En Occident, où tant de choses diffèrent des usages de mon pays, j’ai constaté avec un réel bonheur que le respect dû aux morts n’a pas été amoindri. On ne dit pas de mal des morts ; on les salue, quoi qu’ils aient fait dans leur vie ; on les salue surtout, parce qu’ils sont morts ; car je doute que tous les passants qui se découvrent aient connu le vivant ou eussent tous voulu le saluer pendant sa vie. En mourant, on devient respectable et respecté.
Mais ce respect, hélas, est restreint à la terre ferme ; il n’existe pas sur mer. Combien de fois n’ai-je pas lu le récit des scènes tristement émouvantes qui se passent, lors d’un décès, à bord des navires !
Quel que soit le rang du défunt, quels que soient les services qu’à l’extérieur il ait rendus à sa patrie ; s’il a le malheur de mourir en route, on le jettera à l’eau, sans autre considération.
Les mots « A l’eau ! » si je ne me trompe, constituent, en général, une grosse insulte : c’est pourtant cette formule expéditive qu’on applique à tant de braves gens, dont la vie méritait une meilleure fin. Une pareille coutume, pratiquée au XIXe siècle, est un véritable acte de barbarie ; je ne saurais lui appliquer d’autre qualification. Elle pouvait avoir ses raisons d’être, s’imposer comme une nécessité, comme une horreur inévitable, autrefois : à ces époques, déjà lointaines, où l’on voyageait sur de petits voiliers, semblables à des coquilles de noix, qui avaient à peine assez de place pour les vivants, encore moins pour les corps, devenus encombrants ; où les caprices de l’atmosphère pouvaient retarder indéfiniment le bateau, déjà si long à toucher terre. Où d’ailleurs, les précautions à prendre étaient insuffisamment connues, et difficilement applicables, dans un espace restreint.
Mais aujourd’hui, les mers sont sillonnées d’immenses steamers à grande vitesse, qui nous transportent, en quelques jours, d’un continent à l’autre. Ces navires sont munis de tout le confortable possible : mécanique, physique, chimie, toutes les sciences, toutes les forces et tous les produits de la nature et de l’intelligence ont été mis à contribution pour les doter de l’installation la plus hygiénique. Enfin, des médecins veillent à bord sur la santé de l’équipage et des passagers, et peuvent prendre telle mesure qui leur paraîtrait nécessaire, pour assurer la parfaite hygiène du bâtiment. Pourquoi, dans ces conditions toutes nouvelles, aurait-on peur de transporter les morts ? alors, surtout, qu’il est si facile d’assurer la conservation des cadavres et de les déposer au premier port de terre ferme.
Je sais qu’on va me parler du danger possible de propager ainsi les maladies épidémiques : mais ce péril n’existe pas, si l’on vérifie au départ que les bières sont bien closes et qu’on les entretienne soigneusement. Enfin, ces maladies ne sont pas aujourd’hui, aussi dangereuses que jadis ; on a trouvé certainement les moyens de les combattre : sans cela, depuis longtemps, on jetterait à la mer les malades, aussi bien que les morts. Ajouterai-je que les bateaux mêmes des messageries — il faut toujours voir, en chaque chose, la question économique — ne repousseraient nullement le transport des cercueils, pas plus que tout autre chargement ?
Et, il y a quelque chose de si navrant, à voir ces pauvres morts précipités dans les flots ; à se figurer que les parents, qui attendaient avec tant de craintes et d’espérances le retour des vivants, n’auront même pas la consolation de posséder les restes de leurs aimés qui, devenus les jouets des vagues, roulent, sans sépulture, dans l’immensité de l’Océan.
Ces morts errants, je sais bien qu’on espère revoir leurs âmes au ciel : mais cette pensée ne peut faire oublier que le corps, ballotté par les eaux, rongé par les poissons, flotte sans cesse, comme à la recherche d’un abri qui s’enfuit, d’un lieu de repos qui ne veut pas du cadavre.
Un philosophe chinois a écrit, il est vrai, cette phrase : « Pourquoi aime-t-on mieux être mangé par les vers que dévoré par les poissons ? » Sans doute, matériellement, le résultat est le même : mais quelle différence, au point de vue de nos sentiments, que ces raisonnements, tout scientifiques qu’ils soient, ne parviennent jamais à éteindre ; que l’on consulte tous les passagers, à bord du navire : la majorité, j’en suis sûr, préférera sentir un mort dans la cale, plutôt que de voir immerger, dans la mer, où l’attend la gueule ouverte des requins, un corps humain qui, la veille encore, était assis au milieu de ses compagnons de route. Toute l’énorme différence esthétique est ici, dans la brutalité de l’acte : on livre le corps aux bêtes, visiblement, au lieu de le donner à la terre qui le dévore invisiblement.
L’aspect, toujours douloureux, devient un véritable arrachement, contre lequel le cœur de tout homme ne peut que protester. Cela est si vrai : la forme a dans ces circonstances une valeur si capitale que je n’hésite pas à avancer ceci : dans l’état de civilisation auquel nous sommes arrivés, si un défunt n’a pas lui-même, par testament, déclaré sa volonté d’être brûlé, les descendants n’auront pas le courage d’envoyer à la crémation, le corps de celui qu’ils ont entouré de tant d’amour. Et si cela est vrai pour la crémation, combien plus nos sentiments seront-ils choqués par cet horrible abandon d’un être humain, sacré encore il y a quelques heures, et livré soudain à la bestiale avidité des fauves aquatiques. Le progrès a fait tant de changements déjà, pour faciliter les relations entre les peuples les plus divers : pourquoi ne pas supprimer ce cruel ensevelissement qui, bien souvent, devient un obstacle aux voyages : car personne n’est sûr du lendemain et nul, en partant, ne peut dire : « J’arriverai à bon port ! »
On m’a raconté — je ne sais si le fait est vrai — que Sarah Bernhardt voyage toujours avec un cercueil. C’est une prévoyance que j’admire, mais je doute que sa volonté serait respectée, en cas d’accident : on ne nous a pas encore dit qu’à chacun de ses voyages elle ait fait un arrangement avec le capitaine.
Je demande pardon au lecteur de lui avoir parlé de choses si douloureuses ; mais, en raison de l’insurrection de sentiments qu’elle soulève, cette question mérite d’être examinée. Et puis, ce qui est arrivé aux autres, pourrait bien nous arriver aussi, à nous-mêmes, ou aux nôtres : tous, nous sommes condamnés à mort ; tâchons du moins de n’être pas doublement tués par l’abandon après l’exécution.
L’OMBRE CHINOISE
Est-ce bien la même chose, que chez vous ? Savez-vous qui les a inventées ? That is the question… qu’on me pose, chaque fois que j’assiste à une représentation d’ombres chinoises.
J’avoue franchement que, pour satisfaire aux curiosités de mes interrogateurs, je me trouve dans la situation de cet écolier, disant : « Ce n’est pas la question qui m’embarrasse ; c’est la réponse. »
Jamais, en effet, dans mon pays, je n’ai vu de ces images, projetées sur un écran, auxquelles l’Europe donne ce nom asiatique. Tout ce que j’y ai connu de plus approchant, ce sont ces lanternes merveilleuses, derrière lesquelles les figures découpées tournent par la chaleur d’une lampe, comme on en voit, depuis quelque temps, sur le boulevard des Italiens, portant l’enseigne du Nouveau Cirque. Peut-être les ombres dites chinoises ne sont-elles qu’un perfectionnement de ce genre de lanternes.
Mais, alors, pourquoi ne pas dire aussi : la poudre à canon chinoise, la boussole chinoise, puisque nous en sommes, bien plus certainement, les premiers inventeurs ?
Il y a une raison philosophique à ces attributions de nationalités : on aime à garder l’anonymat pour tout ce qui est découverte sérieuse ; quant aux futilités, aux bagatelles plaisantes, aux légèretés agréables, on n’est pas fâché d’en faire remonter la paternité à autrui et, quelquefois, à soi-même.
Ainsi, tout ce qui est gai, fin, joyeux, est dit gaulois ; tout ce qui est bizarre, tiré par les cheveux, forcé, devient chinoiserie. De cette manière, chaque année, sinon chaque jour, donne droit de cité, dans l’Empire du Milieu, si peuplé déjà, à une foule de citoyens excentriques, auxquels nous n’avons jamais accordé, ni acte de naissance, ni lettres de naturalisation, et qui sont absolument étrangers à la grande doctrine de Confucius.
Pourtant, nous ne nous plaindrons pas de ces sortes d’intrusions, étant philosophes avant tout. Moins que jamais aurons-nous à récriminer, dès qu’il s’agira d’ombre. Car l’ombre, bien loin d’être dédaignée chez nous, joue un rôle considérable dans nos idées et, surtout, dans notre poésie.
Depuis l’antiquité la plus reculée, nos philosophes, lorsqu’ils voulaient parler de la vie, en comparaient toujours à une ombre la durée fugitive. D’autres cherchaient à tirer de cette image des applications morales. Ainsi, disait l’un d’eux : lorsqu’on veut cacher son ombre, ceux qui cherchent à la découvrir allument beaucoup de lampes ; aussitôt les ombres se multiplient et leur forme devient plus accusée, plus laide, plus tourmentée, plus grotesque. Eh bien ! nos fautes, elles aussi, grandissent par l’effort même que nous faisons pour les cacher.
Le Bouddhisme a usé de la même figure : il assimile, sans cesse, la vie au rêve, à la grêle, à l’ombre : trois choses aussi peu durables les unes que les autres. Quant au Taoïsme, il attache à l’ombre une importance encore plus grande : dans cette doctrine, la surveillance exercée par le ciel sur l’homme est une espèce d’ombre, éternellement liée à l’être qu’elle suit, et examinant ses moindres actions, bonnes ou mauvaises.
Dans notre poésie, applications innombrables de l’ombre : elle est plus idéale, en effet, que les objets grossièrement matériels dont elle nous représente la forme : elle prête mieux, par suite, aux développements éthérés. Ce qui suit va peut-être stupéfier le lecteur européen ; il faut pourtant que je le lui dise, puisque cela est : nos poètes, au lieu de s’attacher à décrire le clair de lune, si uniforme, préfèrent dépeindre les ombres, projetées par l’astre dans une variété infinie. Préférence bizarre, peut-être, mais, à coup sûr, nullement banale.
C’est l’ombre encore, qui, dans l’imagination de nos lyriques, se fait la consolatrice du malheureux solitaire : « Je lève mon verre en l’honneur de la lune, dit une strophe célèbre ; elle, mon ombre et moi, nous faisons trois. » Et le buveur continue à se réjouir et à associer à son bonheur sa compagne inséparable.
La peinture même, lorsqu’elle se borne à reproduire les formes sans en imiter les couleurs, n’est autre chose qu’un appel incessant à l’ombre : avec son noir, aux nuances variées, elle reproduit les jeux multiples de l’ombre et ses dégradations innombrables. Un dessin est-il autre chose qu’une série d’ombres, savamment juxtaposées ?
Ainsi, l’homme ne peut faire un pas sans être obligé de penser à l’ombre, à cet autre lui-même qui l’accompagne partout et accompagne toutes choses : le soleil lui-même… dans les éclipses ; tout et tous. L’ombre est donc moitié nécessaire de notre existence. Elle vaut, à elle seule, presque autant que la réalité. Presque autant ? Peut-être davantage ! Lisez dans Chamisso, l’histoire véridique de l’homme qui a perdu son ombre. Vous soupirerez avec cet infortuné ; vous pleurerez sur le malheureux qui a tout perdu en perdant son ombre. Et vous comprendrez alors que nous ne soyons pas fâchés de nous voir attribuer — gratuitement — les ombres chinoises !
SI ?
Voilà quinze ans, qu’errant sur le pavé de l’Europe, j’entends partout me dire : Avec votre écriture idéographique et votre langue monosyllabique, composée de plus de 40.000 mots, vous ne pourrez jamais réaliser ces progrès modernes, dont nous voyons ici, tous les jours, le développement. Ne pourriez-vous pas la modifier par l’alphabet latin, afin de la rendre plus facilement lisible à tous vos compatriotes ?
Cette question m’a été posée, je ne sais combien de fois, et par tous : depuis les savants les plus illustres, jusqu’aux moindres personnes qui s’intéressent à notre nation.
J’ai beau expliquer que cette réforme n’est pas nécessaire, ni même utile, je ne parviens point à convaincre mes interrogateurs. Alors, je pense silencieusement que, pour insister ainsi, il faut bien qu’ils aient raison. Me voilà parti, pour me mettre à parcourir les grammaires européennes, avec le désir d’y trouver les améliorations à introduire dans notre système d’écriture et de langage.
La grammaire allemande me paraît trop compliquée, et l’anglaise trop simple ; la prononciation des deux langues, trop difficile. Reste la grammaire française, qui a, d’ailleurs, une trop bonne réputation, au double point de vue scientifique et diplomatique, pour ne pas fixer longuement mon attention. J’en fais une traduction, destinée à mes concitoyens. Beaucoup de gens, certainement, vont donc apprendre le français ; mais je doute qu’il y ait au monde un homme capable d’introduire un changement quelconque dans la langue chinoise ; les deux, en effet, ne présentent aucune espèce d’analogie.
Pour faire mon travail, je revois tous les mots que j’ai appris, autrefois, dans mon enfance. Arrivé à la conjonction, je m’arrête soudain, envahi par tout un monde d’idées, à l’aspect de ce petit mot, bien inoffensif en apparence : Si !
Je me perds en conjectures : toutes les suppositions possibles, bonnes ou mauvaises, se présentent immédiatement devant mes yeux ; avec une rapidité incroyable, elles déroulent les images les plus diverses, les destinées les plus contraires. Je ne sais pas qui a fabriqué ce mot immensément puissant, mais je suis sûr qu’il n’y eut jamais inventeur plus fertile en ressources, plus apte à examiner toutes les faces d’une question, à tourner et retourner un problème, que celui qui composa, avec deux pauvres lettres seulement, ce doux et terrible Si, cette incarnation de l’hypothèse.
Si est le criminel par excellence : législation, coutumes, morale, il ne respecte rien, pas même les lois éternelles de la nature, qu’il démolit et reconstruit à sa guise.
Et quelle influence universelle ! Si intervient à chaque seconde dans le gouvernement des États ; la diplomatie n’est fondée que sur cette base, bien faible en apparence, bien forte en réalité. Lui seul impose les conditions ! lui seul exige la réciprocité ! L’ultimatum n’obtient de satisfaction que lorsque Si… est réalisé. Et la paix ne peut être signée tant que le vaincu ne s’engage pas à respecter… Si. Est-il question — pour porter la discussion sur un terrain plus humble, mais non moins utile — de déterminer les relations commerciales des pays, de jeter les bases de leur action industrielle ; pas un grain de blé ne passera les frontières ; pas une molécule de fer ne sortira du minerai, sans la permission de… Si. De sorte qu’on aura beau étudier politique, histoire, économie, statistique, droit privé et public, civil et international : pour être qualifié de diplomate, tout cela n’est que peu de chose ; il faut, avant tout et par-dessus tout, avoir appris à manier, à prononcer, à placer au moment le plus favorable, ce grand factotum de la machine gouvernementale : Si.
Si crée les rapports les plus cordiaux ; il est, au fond, la conclusion de tous les grands actes. Que de guerres il a su éviter ; que de froissements, épargner ; et, pour ne pas montrer que ses bonnes œuvres, que de ruptures amenées, que de batailles livrées, grâce à lui ! Vous cherchez telle cause historique au confit ou à son apaisement, vous fouillez archives et bibliothèques, vous vous imaginez, enfin, avoir mis la main sur les faits créateurs de la querelle ou de la réconciliation ; et vous bâtissez là-dessus tout un système, qu’on enseignera dans les écoles de l’avenir. Mais vous vous trompez ! Vous n’y entendez rien ! C’est Si, et lui seul qui a tout fait ! N’est-ce pas lui, qui représente l’honneur des nations, et l’intérêt même de chacune d’elles : car, au fond de tout, il y a l’intérêt !
Passons-nous aux rapports de société ? Il est impossible d’être aimable ou dévoué, en se passant du concours de Si. Le mariage ne se fait jamais sans que… Si ne soit prononcé. La naissance ne se soustrait pas à son influence, et la mort même, toute dernière souveraine, lui est soumise, elle aussi.
En fait d’amour, me faudra-t-il encore dépeindre le rôle de Si ? Nulle part il ne se montre plus envahissant, plus exclusivement dominateur, plus jaloux de faire sentir sa force : il se glisse au cœur de celui qui espère, et de ceux qui ont tout à redouter : il crée les rêves dorés du bonheur et les plus noires imaginations du soupçon. Il unit, sépare, rapproche, bouleverse à volonté, mille fois plus puissant que le petit archer de l’antique mythologie.
Il est aussi le grand constructeur des châteaux en Espagne. Il nous aide à supporter la vie, par l’espérance de chaque jour, et à la finir moins tristement par l’espoir de l’éternité. A ce titre nous n’avons que des remerciements à lui adresser, à ce consolateur qui encourage et soutient le faible, sur le point de défaillir.
Vous imaginez peut-être qu’il a daigné épargner nos sentiments les plus impersonnels, les jouissances esthétiques de l’art le plus détaché de la terre ? Erreur ! L’habile trompeur a su se glisser, jusque dans les notes de l’octave, dont on ne le chassera jamais, et qu’il ferme victorieusement, placé au faîte le plus haut.
Dans notre langue, ce mot Si est représenté par plusieurs figures, composées toujours de deux lettres.
La première de ces figures montre le signe parole, suivi de l’idéogramme désaccord. Manière originale de nous dire que Si entre dans la phrase, uniquement pour en changer le sens et le rendre douteux.
La deuxième figure est formée des mots homme et morceau. Est-il possible d’exprimer plus clairement qu’avec Si on ne possède jamais l’homme tout entier ? Du reste, l’ensemble employé seul, veut dire : faux, trompeur.
Une troisième figure commence également par homme, et se termine par favori. Certainement, l’inventeur de notre écriture a voulu, dans sa profonde connaissance du cœur humain, nous faire entendre que la promesse conditionnelle, qui laisse la liberté de se dégager à un moment donné, est et demeure bien chère à l’homme !
Enfin, une dernière figure nous montre Si sous la forme d’une femme, accompagnée du signe bouche.
Quelle éloquence dans cette représentation, et quelle vérité ! Si, n’est-ce pas tout cet être ondoyant et divers, perfide comme l’onde et charmant comme l’aurore, qui personnifie toutes les finesses unies à tous les charmes ? N’est-ce pas la femme tout entière ? Et cette créature exquise, toute parfaite que nous la désirions, ne perdrait-elle pas une grande partie de son empire sur le sexe prétendu fort, en abandonnant tout ce qu’il y a d’attraits et d’émotions dans l’usage raffiné qu’elle sait faire du… Si ?
Sans doute, le créateur de nos caractères, en multipliant les idéogrammes chargés de représenter ce vocable, avait parfaitement conscience de l’impossibilité d’en rendre, par un seul signe, les sens multiples et les emplois variés. Aussi en inventa-t-il quatre, et ce n’est pas trop. Est-ce même assez, et tout a-t-il été figuré ainsi ? Je ne le pense pas : notre langue a eu beau multiplier les images pour montrer tout ce que Si renferme de pensées, de finesse, de ruses, de doutes, de désirs et d’espérances : l’expression, ici, sera toujours au-dessous de la pensée ; elle ne parviendra jamais à rendre toutes les modalités, infiniment diverses, d’un mot qui échappe à la définition, qui est l’incertain posé en axiome, l’insaisissable fait verbe.
A ce point de vue, nos Si chinois ont même un grand désavantage, quand on les compare au Si français. Chacun des quatre est quelque peu spécialisé, appliqué à une espèce particulière du doute, plus défini, par conséquence.
Le Si français, au contraire, jouit d’une puissance illimitée, comme le sens même de cette particule : la langue lui appartient en entier ; son empire absolu, qu’aucune fiction ne restreint, est bien fait pour épouvanter l’écrivain et lui inspirer le désir de se passer d’un ami dangereux, du plus envahissant des collaborateurs. Aussi, quelque secourable qu’il puisse être, d’ailleurs ; quelque grands que soient les services qu’on peut attendre de sa fréquentation, je me suis senti pris de frayeur, au moment de me trouver à côté de cet absorbant auxiliaire. J’ai donc résolu, pour aujourd’hui du moins, de renoncer à toute relation avec ce personnage très prépondérant. J’ai voulu, même en ne parlant que de Si, éviter soigneusement de faire appel à son intervention, pour échapper aux hésitations, aux doutes, aux craintes, que son entrée en scène implique toujours ; pour me soustraire aussi, au retour perpétuel de ce son aigu, toujours le même, et qui eût fini par changer ce si en scie.
Quoi qu’il en soit, cette simple comparaison entre les rôles différents joués par un seul et même mot en français et en chinois, suffira peut-être pour faire comprendre au public européen quelles difficultés s’opposent à une modification artificielle de notre langue et de notre écriture. Avoir tant à dire, pour un seul mot ! Que serait-ce donc, lorsqu’il faudrait en étudier quarante mille ?
J’ai fait tout ce que j’ai pu, pour rendre tangibles les obstacles qui se dresseraient devant une tentative de transformation. Mon but a-t-il été atteint ? Ai-je donné à entendre au lecteur ce que je ressentais moi-même ? A-t-il saisi tout ce que renferme de grandes choses ce petit mot ? Et comprend-il comme moi que les nuances sont intraduisibles ?
Peut-être ai-je bien fait. Peut-être aurais-je pu mieux faire… Si…
LE DUEL
L’Europe est décidément pour moi une mine inépuisable de surprises. Les contradictions les plus flagrantes s’étalent ici, côte à côte, sans que personne s’avise de trouver étonnantes ces juxtapositions bizarres.
Ce matin, j’ouvre un journal. La première chose qui me saute aux yeux, est le récit d’un duel entre deux journalistes : l’un des adversaires a été tué raide ; l’autre est sorti de l’affaire suffisamment estropié.
J’avais déjà entendu parler, autrefois, de ces combats étranges, qui ont la prétention de régler des questions d’honneur à coups d’épée ou de pistolet. Je m’étais demandé d’où les Européens civilisés pouvaient tenir cette coutume aussi sauvage et voici ce que j’ai appris.
Le duel prit naissance, il y a plus d’un millier d’années, pendant cette triste période qu’on appelle le moyen âge, durant laquelle toute l’Europe fut plongée dans la plus effroyable barbarie.
Parmi les innombrables superstitions qui hantaient le cerveau des contemporains de cet âge de décadence, il s’en trouva une, plus absurde peut-être que toutes les autres ; elle consistait à admettre que Dieu se mêlait directement et à chaque instant des affaires terrestres, que, si de deux hommes, l’un accusait l’autre sans preuves, il suffisait de placer les adversaires en champ clos et de les faire battre à mort : le vainqueur avait raison, disait-on, car c’est Dieu qui donne la victoire.
Jamais pareille folie n’a germé sous le crâne d’un habitant du Céleste Empire. Quand on a été élevé dans les saines doctrines de Confucius, on ne peut pas croire que les choses se passent de cette manière.
Quoi qu’il en soit, telle était la façon de procéder en Europe, durant le moyen âge. Vous insultiez le meilleur des hommes : il était forcé de se battre avec vous. Vous l’assommiez grâce à vos gros biceps : et il était proclamé coupable de toutes les infamies dont vous l’aviez accusé. C’était le jugement de Dieu et personne ne se fût permis d’élever un doute, encore moins de formuler une objection. Malheur au téméraire qui aurait risqué une pareille démarche ! On l’eût bien vite fait flamber sur un bûcher pour lui apprendre à vivre.
Ce petit jeu se poursuivit donc à travers les siècles sans que personne y trouvât à redire. Les plus forts et les plus adroits exterminaient les plus faibles et les moins habiles. On se battait pour n’importe qui, et pour n’importe quoi : pour le sourire d’une femme, pour un habit à la mode, pour un mot, pour un geste, pour le plaisir de se battre, pour rien ! Les adversaires se faisaient accompagner d’un ou plusieurs seconds qui ne s’étaient jamais vus, ou se trouvaient être les meilleurs amis du monde ; et qui n’en étaient pas moins obligés de s’entr’égorger sans savoir pourquoi.
Le moyen âge passe, enfin ! mais le duel reste. Il entra si bien dans les mœurs et fit de tels ravages, que le grand ministre Richelieu finit par défendre ces rencontres, sous peine de mort, et fit couper la tête à un certain nombre de contrevenants.
Mais, admirez ici la force de l’habitude, malgré toutes les transformations que l’Europe a subies depuis, le duel survit encore. Alors même que les philosophes de ce continent ont quelque peu expulsé Dieu de partout, le jugement de Dieu subsiste, préjugé indéracinable. Les athées eux-mêmes y sont soumis aussi bien que les croyants et, obligés par les mœurs, vont sur le terrain, invoquer la décision d’un Dieu dont ils nient l’existence.
Mes compatriotes ne voudront peut-être pas croire ce que je viens de raconter. C’est pourtant l’exacte vérité. J’ai assez dit de bien, d’ailleurs, de tout ce que j’ai vu de beau et de bon en Europe, pour que l’on ajoute foi à ma parole, quand je dépeins quelques vices des nations de ce pays ; vices incompréhensibles, mais malheureusement trop réels.
Je parlais, tout à l’heure, de journalistes qui se sont battus. Cela se voit presque tous les jours. Je me hâte de dire que tous les duels, heureusement, n’ont pas l’issue fatale de la rencontre à laquelle je faisais allusion, et voici pourquoi.
On se bat à l’épée ou au pistolet. Lorsque l’on doit se servir du pistolet et que la querelle n’a pas de motifs graves, les témoins s’arrangent de façon à placer les combattants à distance telle que la balle ait des chances de s’égarer. En quoi je les approuve complètement.
Le duel à l’épée est souvent aussi inoffensif. La plupart des jeunes gens ont appris, dès l’adolescence à manier cette arme et y ont acquis une certaine habileté. Lorsque le combat a lieu entre hommes exercés à ce sport d’un genre particulier, il est rare que l’affaire tourne mal. Les adversaires parent avec la même habileté, attaquent avec les mêmes ménagements et le combat finit par une légère piqûre, suffisante pour faire déclarer l’honneur satisfait.
Les mœurs admettent le duel : les lois le punissent. Mais les juges, en général, ferment les yeux, pour ne sévir que lorsqu’il y a mort d’homme, ce que je trouve très illogique. D’abord, comme je l’ai démontré plus haut, on ne se tue guère qu’entre gens qui ne savent pas se battre et doivent, par conséquent, être considérés comme moins responsables. Puis, comment la loi, si tolérante, en général, peut-elle se montrer sévère lorsqu’un malheur arrive ? Est-ce que, dans ces rencontres, où chacun lutte pour sa vie, frappe pour ne pas être frappé, il est toujours possible de calculer exactement la portée des coups ? Est-ce que celui qui a tué a plus voulu tuer que tel autre, qui n’a fait que blesser légèrement ? Est-ce que le vaincu, enfin, n’est pas aussi responsable de sa mort que le vainqueur ?
Dans notre belle Chine, heureusement, nous n’avons pas à nous poser toutes ces questions. Chez nous, en effet, il n’existe aucun genre de duel, pas même celui pratiqué au Japon, et qui consiste à s’ouvrir le ventre dans la maison de l’homme qui vous insulte, pour l’obliger à se tuer à son tour. On nous accuse parfois, en Europe, de pratiquer ce duel, à mort obligatoire ; mais c’est là une erreur absolue, pour ce qui concerne la Chine.
Les questions d’honneur, dans mon pays, se règlent autrement.
Lorsqu’il s’agit d’injures graves, c’est toujours la justice qui est chargée de décider. Et son action sévère a réduit au minimum les cas de ce genre.
Pour les injures légères, nous avons trouvé la ressource de l’arrangement à l’amiable, sans coups ni blessures. Les amis des deux parties interviennent, pour arranger le différend. Tout s’explique et les adversaires se réconcilient. Celui qui a eu les plus grands torts, fait partir une quantité de pétards devant la maison de l’offensé : ces détonations, aussi bruyantes, mais moins malsaines que celles des pistolets, ont pour but d’apprendre au public que réparation a lieu. Puis, l’offenseur offre à dîner aux témoins et à la partie adverse et les invite à assister à une représentation théâtrale, dans un temple du voisinage. Après quoi, tout est oublié.
Voilà ce qui se passe quand l’insulteur et l’insulté sont de même rang. Lorsque c’est un inférieur qui a insulté un supérieur, il lui présente ses excuses devant les témoins, après avoir tiré de nombreux pétards devant sa porte. Si c’est le supérieur qui offense un homme de rang inférieur, il lui fait ses excuses, l’invite à dîner avec les témoins et les pétards racontent comme dans les autres cas, au public, que toutes choses sont remises en état.
Il faut remarquer ici que, dans les diverses circonstances que je viens d’énumérer, l’insulteur finit toujours par présenter ses excuses à l’offensé : il y est moralement obligé. En Europe, au contraire, c’est une lâcheté, que de présenter de légitimes excuses à celui qu’on a injustement outragé. Comprend-on une pareille aberration ? Est-ce qu’on ne doit pas être heureux de réparer l’injustice dont on a conscience, heureux d’avouer ses torts ?
Le mari se bat en duel avec celui qu’il soupçonne d’être trop aimé de sa femme. Le pauvre époux a quelquefois raison, ce qui ne l’empêche pas de recevoir un bon coup d’épée par-dessus le marché. Notre système social rend la surveillance de la vie féminine trop facile, pour que ces sortes de querelles puissent exister chez nous. Mais s’il arrive qu’une femme mariée manque réellement à ses devoirs, le mari outragé a le droit de se venger sur les deux coupables, pris sur le fait. Je dis tous les deux ; car, s’il ne tuait que l’amant seul, il serait puni pour meurtre, commis avec circonstances atténuantes.
En Occident, le mari est libre de tuer un seul des coupables. D’autre part, si une jeune femme, trompée par son amant, cherche à se venger de lui, il ne lui servira à rien de le manquer : on commencera par lui faire passer un temps indéterminé en prison, dans une promiscuité horrible ; et, même acquittée, elle en sortira à jamais flétrie.
Je ne veux pas faire passer devant vos yeux tous les cas de duels possibles. J’ai voulu simplement vous faire connaître ce trait du caractère européen. Je suis convaincu que vous serez affligé, comme je l’ai été moi-même, en apprenant que de pareilles habitudes sont possibles ; vous direz avec moi, j’en suis certain, que tout n’est pas encore parfait en Europe ; que la civilisation comprend autre chose encore que des machines merveilleuses et que l’Européen n’a pas le droit de nous traiter de barbares, comme il le fait souvent, alors que nous nous distinguons par la douceur de nos mœurs et par notre morale, si véritablement humaine.
LA VILLÉGIATURE
Le dictionnaire chinois ne connaît pas de terme correspondant exactement à ce mot : villégiature.
C’est que les mots représentent les choses ; or, la chose en question est inconnue en Chine : le mot n’y peut donc exister.
Nous aimons les parties de campagne. Lorsque nous voulons passer quelque temps hors du foyer, nous faisons des excursions dans les contrées qui renferment des lieux historiques célèbres, ou des sites particulièrement renommés. Mais nous n’avons rien de comparable aux villes d’eaux européennes, ni à ses campagnes, chères aux heureux du monde, durant la belle saison.
C’est une chose très curieuse et digne d’observation, que cette poussée printanière qui porte, par exemple, les Parisiens à sortir de chez eux, à quitter la maison où ils ont leurs aises et leurs habitudes, pour aller vivre pendant des mois dans des petites villes, consacrées par la mode du jour, aux environs de la capitale, sur les plages de l’Océan ou de la Méditerranée, dans les Alpes ou les Pyrénées.