DEUX
FARCES INÉDITES
ATTRIBUÉES À
LA REINE MARGUERITE DE NAVARRE
Sœur de François Ier
Publiées avec une préface et des notes
PAR
LOUIS LACOUR
LA FILLE ABHORRANT MARIAIGE
LA VIERGE REPENTIE
MDXXXVIII
PARIS
AUGUSTE AUBRY, LIBRAIRE-ÉDITEUR
16, rue Dauphine
1856
Paris.—Impr. de Dubuisson et Ce, r. Coq-Héron, 5.
INTRODUCTION
Tout brillants qu'aient été les écrivains du siècle de Louis XIV, leur plus grande gloire est d'avoir donné le dernier coup de lime à ce beau style que leur avaient transmis leurs ancêtres. Le siècle suivant laissa la forme éclatante pour les grandes pensées; le nôtre, éclectique de sa nature, a cherché à concilier les efforts de ses prédécesseurs, en couvrant de dehors pompeux des conceptions profondes et hardies: il a péniblement gravi les sentiers qui le conduisaient à sa ruine. On attend une régénération, et nous n'en voyons la possibilité qu'en se retrempant aux sources vives de notre littérature. Comment! les œuvres qui ont formé les La Fontaine, les Corneille, les Racine, les Pascal, les Molière, seraient-elles destinées à n'enfanter plus que des pygmées[1]? Les fantaisistes de nos jours, en ne demandant qu'à eux-mêmes leurs inspirations, n'ont malheureusement rien produit; malgré cette impuissance, chacune de leurs œuvres, ils le proclament, est une Minerve sortie tout armée de leur cerveau. Ils n'ont été les élèves de personne, et ils veulent être les maîtres de tout le monde; mais plus ils écrivent, plus l'isolement se fait autour d'eux, et l'école toute-puissante par laquelle ils se croyaient vénérés, s'évanouit peu à peu et disparaît comme un songe.
Diogènes du dix-neuvième siècle, qui promenez partout votre lanterne pour trouver un homme, qui rencontrez-vous? À peine une ou deux figures où brille un rayon du feu sacré. Les autres, sans expression, aux yeux incapables de fixer le ciel, portent les stigmates des races dégénérées.
Où sont les littérateurs?
Sont-ils dans ces feuilletons qui réimpriment en français de fantaisie mille anecdotes extraites de mauvais romans anglais ou français des deux derniers siècles? Si de patientes statistiques avaient relevé le nombre de romans parus, depuis qu'un livre a pu prendre ce nom, quel effroyable chiffre aurions-nous sous les yeux! En vérité, je le répète, les romans d'aujourd'hui sont faits, pour la plupart, avec des matériaux empruntés à ces romans d'autrefois, que leurs plagiaires ont raison de regarder comme oubliés à jamais dans les rayons poudreux des bibliothèques.
Sont-ils dans ces livres de critique remplis de nouvelles observations qui ne courent le monde que depuis deux cents ans; car si les romans abondent, que dirons-nous des journaux? Et pourtant ils n'étaient point connus avant 1600; moins de 150 ans après, leur nombre, en France seulement, s'élevait à dix mille volumes. Si l'on pense de combien d'observations, de faits, ces volumes sont remplis, l'imagination s'effraie; mais depuis 1750, erreur de ce calcul, cent mille volumes sont venus s'ajouter aux dix mille autres? Qui voudrait se charger de compter les répétitions, les plagiats? Ce travail, la vie entière de bien des gens ne suffirait pas à l'accomplir.
Pour arriver au théâtre, qui doit m'occuper particulièrement, la littérature s'y est-elle réfugiée? Moins qu'autre part! Où puisent les auteurs du jour? Dans le répertoire des lazzis du théâtre italien, tissu de bons mots dont on a tant usé qu'il n'en reste plus que la trame; il n'est pas jusqu'à la première scène française qui ne nous ait offert plusieurs douzaines de ces niaises bouffonneries. Espérons que le goût public finira par se lasser, et exiger des écrivains qu'il enrichit des conceptions plus morales, plus spirituelles, et surtout mieux écrites; c'est aujourd'hui, plus que jamais, que le mot du courtisan est vrai.
—Comte ***, avez-vous été voir la pièce en vogue?
—Sire, je me suis abstenu.
—Comment! une œuvre pleine de patriotisme! Vous n'êtes donc pas Français?
—Plût à Dieu! Sire, que l'auteur fût aussi Français que moi!
Il est temps de donner à la littérature dramatique une impulsion véritablement littéraire, si l'on ne veut pas la voir tomber en peu de temps dans une déplorable décadence. Les vingt années qui viennent de s'écouler, à l'exception de quelques œuvres qui surnagent, n'ont produit que toutes choses indignes de fixer les regards de la postérité.
C'est d'une étude approfondie de nos anciens écrivains que sortira la révolution attendue, et cette étude, il y a longtemps que notre siècle a eu la gloire de la provoquer. Jamais l'enseignement historique et les travaux qu'il enfante n'ont été plus encouragés par le gouvernement, par le public; jamais les littérateurs de genres divers ne s'étaient engagés plus courageusement dans cette voie, n'avaient plus longtemps persévéré à la suivre; il n'est pas jusqu'aux philosophes, jusqu'aux poètes, qui n'aient déserté les champs de l'observation et de la pensée pour saisir la plume sobre de l'annaliste, et disputer au temps quelques monuments des siècles passés.
Une chose pénible à constater, c'est que le théâtre seul soit resté en dehors du mouvement et n'ait pas produit d'historiens: la pente sur laquelle sont emportés les auteurs dramatiques est-elle si rapide qu'elle ne leur permette pas de s'arrêter un instant pour regarder en arrière et s'inquiéter un peu de ce qu'ont fait leurs aïeux, de ce qu'ils ont pensé, de ce qu'ils ont écrit? Rien! Par la faute de cette indifférence coupable, des étrangers ont été contraints de prendre la plume, et leur manque de pratique, s'il n'a pas fait échouer leurs travaux, leur a, au moins, imprimé un cachet fâcheux de provisoire, et dès leur frontispice, on lit: édifice éphémère que désavouera l'avenir.
Pour écrire l'histoire complète du théâtre, il faudra les soins d'un dramaturge: tout autre écrivain marchera sans cesse à côté de la question, et, fût-il le meilleur des Aristarques, je lui conteste le droit de s'ériger en juge absolu de plusieurs siècles dramatiques, s'il n'a pas lui-même pratiqué les lois auxquelles il prétend les soumettre.
Des précédents d'une certaine valeur viennent à l'appui de ce que j'avance. On possède une ou deux histoires des petits théâtres de Paris; des vaudevillistes les ont signées, et la principale est écrite par Brazier, le plus fécond des auteurs qui aient travaillé pour eux.
L'histoire du théâtre français, par les Parfait, a pour défaut principal leur manque de pratique, et ils ne se seraient pas prononcés, comme ils l'ont fait en beaucoup de cas, s'ils avaient été autre chose que de simples compilateurs.
Mais, me direz-vous, si les auteurs dramatiques ont si peu de souci pour leur histoire, quelle récompense obtiendrait de son travail celui d'entre eux qui l'écrirait?
Aucune à l'instant, je dois le reconnaître; il en serait réduit à compter sur la gratitude fort aléatoire de la postérité.
C'est à ceux pour qui l'histoire partielle du théâtre a des charmes, de tâcher, en la faisant aimer, d'avancer le terme de cette gratitude.
Et d'abord, faisons connaître les œuvres anciennes et leurs auteurs, et montrons l'avantage qu'il y aurait à posséder un fil d'Ariane pour se guider dans ce dédale encore inexploré de l'art dramatique, tel qu'il était conçu sur tout le globe au moyen âge.
On a si peu fait! Il reste tant à faire! Pendant que l'on voit de toutes parts les publications littéraires des siècles anciens, poésies, romans, contes, facéties, remises au jour, en fort grand nombre, et agréés avec empressement par le public; c'est à peine s'il a paru deux cent cinquante mystères, farces ou moralités[2]!
À quoi attribuer l'indifférence de la foule, même des auteurs? n'est-ce pas à une sotte prévention?
Essayons de montrer que l'on se trompe si l'on croit ne rencontrer dans ces pièces que d'informes canevas sans action, sans style.
Je publierai successivement et les nombreuses observations que j'ai recueillies sur nos anciens dramaturges, et celles de leurs œuvres restées inédites qui me paraîtront le plus remarquables.
Je commence par deux farces, que je ne craindrais pas de décorer du nom de comédies, si le grand siècle ne se l'était pas exclusivement réservé pour ces œuvres comiques, dont il a emporté avec lui le secret.
On trouvera dans la Fille abhorrant mariaige, et dans la Vierge repentie, un sentiment exquis, un goût sûr, une portée philosophique et religieuse.
Ces farces,—ces comédies, si l'on veut,—ne portent pas le nom de leur auteur: est-ce à dire qu'il soit impossible à trouver? La manière d'écrire ne trahit-elle pas mieux quelquefois son homme qu'une signature, voire la plus authentique.
Ma foi, tout bien pesé, nous hasardons notre opinion, nous disons: Ces productions, à cause de l'esprit qui y règne, de la place où nous les avons rencontrées[3], de leur style exceptionnel, nous ont paru se rapprocher des œuvres de la sœur de François Ier, la célèbre Marguerite d'Angoulême.
Telle est la supposition que nous autorise à faire la grande quantité de pièces aujourd'hui perdues, dont on sait que cette princesse est l'auteur. Les nôtres portent justement la date de 1538, époque à laquelle florissait son théâtre, florissaient les troupes d'histrions qui le représentaient. Nous traiterons ce sujet ailleurs et plus longuement, et nous examinerons les chances de vérité que notre hypothèse peut offrir[4].
On remarquera que la mise en scène n'est pas développée; c'était l'usage habituel de ces temps, et d'ailleurs on la retrouve indiquée sommairement par le récit, d'après les lois de l'ancienne poétique.
Dans ces deux farces, la vérité, le naturel des caractères sont observés avec grand soin. Catherine ne cesse pas d'être une naïve et simple enfant de dix-sept ans, Clément un amoureux timide, malgré sa loquacité de Mentor; c'est l'homme sage des comédies du dix-septième siècle, c'est presque l'amoureux des pièces de Marivaux. Ses mille détours ne sont que pour arriver à formuler ou à provoquer un aveu, et les deux farces se terminent avant qu'il ait osé ouvrir la bouche, au moment peut-être où il allait le faire.
Le second de ces ouvrages est la suite du premier: il est aussi clairement écrit, et d'une façon beaucoup moins prolixe. À ceux qui savent la grossièreté habituelle de ces temps, il est de toute évidence que ni l'un ni l'autre n'ont été composés pour une plèbe soldatesque et avinée, mais pour des goûts épurés d'une cour lettrée et non encore gâtée par les écarts des muses de la pléiade.
Mais brisons là.
C'est comme enseignement littéraire et dramatique que nous offrons la Fille abhorrant mariaige et la Vierge repentie à la méditation des lecteurs.
S'ils y trouvent quelque plaisir, s'ils en retirent quelque profit, d'autres publications analogues sont prêtes, qui leur seront successivement communiquées.
Louis Lacour.
LA FILLE ABHORRANT MARIAIGE
À DEUX PERSONNAIGES
CLÉMENT ET CATHERINE
CLÉMENT commence.
Bien aise suis de veoir la fin
Du soupper, Catherine, affin
D'aller se pourmener ensemble;
Car, veu la saison, il me semble
Qu'il n'est chose plus délectable.
CATHERINE.
Je vieillissois aussi à table,
Et si m'ennuyois d'estre assise.
CLÉMENT.
Qu'il faict beau temps quand je m'advise:
Voyez, voyez tout à la ronde
Comme le monde rit au monde:
Aussi est-il en sa jeunesse.
CATHERINE.
Vous dictes vray.
CLÉMENT.
Et pourquoi est-ce
Que votre printemps çà et là
Ne rit aussi?
CATHERINE.
Pourquoi cela?
CLÉMENT.
Pour ce que n'estes point bien gaye
À mon gré.
CATHERINE.
Paroist-il que j'aye
Autre visaige que le mien
Acoustumé?
CLÉMENT.
Voulez-vous bien,
Sans que vostre œil soit esblouy,
Que je vous monstre à vous?
CATHERINE.
Ouy!
CLÉMENT.
Voiez-vous bien là ceste rose
Qui s'est toute retraicte et close
Vers le soir?
CATHERINE.
Je la voy, et puis,
Voulez-vous dire que je suis
Ainsi décheue?
CLÉMENT.
Toute telle.
CATHERINE.
La comparaison est plus belle
Que propre[5].
CLÉMENT.
Si ne m'en croyez,
Myrez-vous bien et vous voyez
En ce ruisseau; mais dictes-moy
Pourquoy avec si grand esmoy
Durant le soupper souspiriez?
CATHERINE.
Jà ne faut que vous enqueriez
De chose qui aucunement
Ne vous touche.
CLÉMENT.
Mais grandement;
Car, quant vous estes en soucy,
Je suis tout fasché... Qu'est-ce cy?
Vous souspirez encor, madame?
Comme il vient du profond de l'âme
Ce soupir là!
CATHERINE.
Sans point mentir,
J'ay qui au cueur se faist sentir;
Mais le dire n'est pas bien seur...
CLÉMENT.
À moy qui vous tiens pour ma sœur!
Non, non, Catherine m'amye,
N'aiez ne crainte ne demye:
Dictes moy tout sans rien obmettre;
Car à seureté vous povez mettre
Votre secret en ces oreilles,
Tant soit-il grand...
CATHERINE.
Voicy merveilles!
Peult estre quant vous le sçaurez,
Aucune puissance n'aurez
De m'y servir.
CLÉMENT.
On vous orra:
Et qui par effect ne pourra
Vous secourir, peult estre au fort,
Qu'on vous servira de confort
Ou de conseil.
CATHERINE.
J'ay la pépye.
CLÉMENT.
Dont vient cecy? Suys-je une espye,
Ou ne m'aimez-vous point autant
Que vous souliez?
CATHERINE.
Je vous hay tant
Que j'ay moins cher mon propre frère:
Et toutesfois mon cueur diffère
D'en dire rien.
CLÉMENT.
Vous estes fine.
Venez çà. Si je le devine,
Le confesserez vous adoncq?
Vous reculez? Promettez moy doncq,
Ou je importuneray sans fin.
CATHERINE.
C'est vous mesme qui estes fin:
Or sus puis que promettre fault?...
CLÉMENT.
Tout premier rien ne vous deffault,
Que je voye, en félicité.
CATHERINE.
Pleust à Dieu que la vérité
Vous en deissiez!
CLÉMENT.
Quant à vostre âge,
Vous estes en la fleur. Et gage
Que le plus de vos ans ne monte
Que dix-sept?
CATHERINE.
Non!
CLÉMENT.
À ce compte,
Je croy que la peur de vieillesse,
Ne vous met pas en grant tristesse.
CATHERINE.
Nenny.
CLÉMENT.
On voit de tous costez,
En vous, cent parfaites beaultez:
Grant don de Dieu!
CATHERINE.
Je vous affie
Que ne me plains, ne glorifie
De beaulté quelle qu'elle soit.
CLÉMENT.
Après, au taint, on apperçoit
Que n'avez maladye aucune:
Sinon qu'il y en eust quelcune
Qu'on ne voit point.
CATHERINE.
L'adieu merci!
Je n'ay rien eu jusques-icy
De mal tache.
CLÉMENT.
Quant au renom,
Il n'est point mal.
CATHERINE.
Je croy que non.
CLÉMENT.
Puis, vous avez, j'en suis records,
Ung esprit digne de ce corps,
Voire tel, sur ma conscience,
Que pour moy, en toute science,
Je le vouldroys.
CATHERINE.
S'il y en a,
Il vient de Dieu qui le donna,
Et en loue sa bonté haulte.
CLÉMENT.
Au reste, vous n'avez point faulte
De ceste bonne grâce exquise,
Laquelle est toujours tant requise
En la beaulté.
CATHERINE.
Je vous asseure
Que je vouldroys estre bien seure
D'avoir bonnes meurs[6].
CLÉMENT.
Au surplus,
Il n'est rien qui abaisse plus
Beaucoup de cueurs que povre race:
Mais Dieu vous a faict ceste grâce
D'estre yssue de bons parens,
Bien nez, riches et apparens,
Qui vous ayment.
CATHERINE.
Je n'en doubte.
CLÉMENT.
Que diray plus? Croyez qu'en toute
Ceste ville, je ne voy point
Fille qui me vinst mieux à point,
Ne que pour moy sitôt l'esleusse.
S'il plaisoit à Dieu que je l'eusse
Pour ma femme.
CATHERINE.
Aussi pour époux,
Je ne vouldroye aultre que vous,
Si c'estoit à moy à choisir,
Et que j'eusse quelque désir
De mariaige.
CLÉMENT.
Il fault bien dire
Que le regret qui vous martire
Soit un grant cas!...
CATHERINE.
Il n'est pas du tout si léger
Comme l'on diroit bien!
CLÉMENT.
Or sus,
Si je vous mectz le doy dessus,
Ne vous en fascherez vous jà?
CATHERINE.
Je vous l'ay accordé déjà.
Besongnez.
CLÉMENT.
Sans mentir, je sçay,
Ce défaut, j'en ay faict l'essay,
Combien le mal d'amour tourmente:
C'est vostre douleur véhémente?
Confessez, vous l'avez promis.
CATHERINE.
Je vous confesse qu'amour a mis
En mon cœur l'ennuy que je porte;
Mais non pas amour de la sorte
Que celle que vous entendez.
CLÉMENT.
Si plus grand cler ne me rendez,
Garde n'ay que plus j'en devine.
Quel amour est-ce?
CATHERINE.
Amour divin.
CLÉMENT.
Bref, quant dix ans je y penseroys
Plus devyner je n'en saurois!
Mais vostre bouche le dira,
Ou ceste main ne partira
Jamais de la myenne.
CATHERINE.
Quel homme!
Vous pressez aussi fort comme
S'il vous touchoit.
CLÉMENT.
Or, quelque chose
Qui soit en vostre cueur enclose,
Mectez la hardiement icy.
CATHERINE.
Puisque vous me forcez ainsy,
Je le diray. Quasi dès l'aage
D'enfance, me vint en couraige
Une affection si très grande.
CLÉMENT.
Et de quoy?
CATHERINE.
D'estre de la bande
Des vierges sacrées.
CLÉMENT.
D'estre moynesse?
CATHERINE.
Justement...[7].
CLÉMENT.
Hem! c'est prendre gren pour farine.
CATHERINE.
Que dictes vous?
CLÉMENT.
Bien Catherine...
Je toussoys, dictes à loisir.
CATHERINE.
Mes parens à ce mien désir
N'ont jamais faict que résister.
CLÉMENT.
Et vous?
CATHERINE.
Et moy de persister
Et de prières et de larmes,
Pour les gaigner.
CLÉMENT.
Et eux que feirent?
CATHERINE.
Finablement, après qu'ils veirent
Que je ne cessoys de prier,
De requérir, pleurer, crier,
Ils s'inclinèrent, promettans,
Dès que j'auroys dix-sept ans,
De faire à mon intencion,
Pourveu que ma dévotion
Continuast. Or suis-je au terme:
Mon vouloir est toujours ferme,
Touttefois parens et amys,
Contre tout ce qu'ils m'ont promis,
Me reffusent. C'est ce qui tant
Jour et nuyt me va contrestant.
Je vous ay dict ma maladye:
Si povez, faictes que je dye
Que j'ay trouvé ung médecin.
CLÉMENT.
Vierge plus blonde qu'un bassin,
Tout premier conseiller vous veulx
Que vos affections et vœux
Vous modériez, et si contente
L'on ne vous faict de vostre attente,
D'en prendre ennuy ne vous jouez:
Mais voulez ce que vous povez
Pour le plus seur.
CATHERINE.
Morte je suis,
Si je n'ay ce que je poursuis:
Voire bientost.
CLÉMENT.
Mais voirement,
D'où printes-voue primièrement
Ce mortel désir?
CATHERINE.
Une foys
Que guers d'aage je n'avoys,
En ung couvent on me mena
De nonnains; on me promena,
On nous monstra là toutes choses:
Ces nonnains fresches comme roses
Me plaisoient et me sembloient anges,
Tout reluysoit, jusques aux franges,
En leur esglise. Leurs préaulx
Et jardins estoient si très beaulx:
Quant tout est dict, par tous les lieux
Ou je vouloys tourner les yeulx,
Tout me rioit. Si nous venoient
Mille propos que nous tenoient
Des nonnains en leur doulx langage.
J'en trouvay là deux de mon aage
Avecques qui je m'esbatoys,
Du temps que petite j'estoys;
De ce temps là, sans point mentir,
Commença mon cueur à sentir
Le désir d'une telle vie.
CLÉMENT.
De rien condemner n'ay envye:
Si est que, à toutes personnes,
Toutes choses ne sont pas bonnes;
Et, veu la gentille nature,
Laquelle en vous je conjecture,
Tant par les meurs que par la face,
Il me semble, sauf vostre grâce,
Que devez prendre pour espoux
Quelque beau filz pareil à vous,
Et instituer, bien et beau,
Chez vous, un couvent tout nouveau,
Dont vous seriez la mère abesse
Et luy l'abbé.
CATHERINE.
Moi, que je laisse,
Le propos de virginité!
Plutost mourir!
CLÉMENT.
En vérité,
Virginité grant chose vault,
Pourveu qu'elle soit comme il fault;
Mais pour cela n'est jà mestier
Qu'entriez en cloistre ne moustier,
Dont ne puissiez sortir après.
Vous povez vivre vierge auprès
De père et mère.
CATHERINE.
Il est ainsi;
Mais non trop seurement aussi.
CLÉMENT.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les vierges de cueur pur et munde,
Au temps passé, en lieu du monde,
Plus honnestement ne vivoient
Qu'avec leurs parents, et n'avoient
Que l'évesque pour leur beau-père....
Mais nommez-moy le monastère,
Je vous prie, que vous voulez prendre
Pour en servitude vous rendre
À jamais?
CATHERINE.
Celuy de Temspert.
CLÉMENT.
N'est-ce pas celluy qui appert
Sur la montagne, par delà
Le boys de vostre père?
CATHERINE.
Là.
CLÉMENT.
Je congnoys toute la mesgnye
De céans. Quelle compaignye!
Elle mérite, bien pensez,
Que pour elle vous laissez
Vos parents si bons et honnestes!
Quant au prieur, sur toutes bestes,
Je la vous promets la plus sotte.
Il y a dix ans qu'il radotte,
D'aage et d'ivroignerye extresme,
Et a deux compaignons de mesme:
Frère Jehan et frère Gervays;
Frère Jehan n'est point trop mauvais;
Mais au reste il n'a rien de l'homme,
Fors seulement la barbe; comme
Il n'a ne sçavoir, ne cerveau.
Et frère Gervais est si veau,
De contenance si badinne,
Que, sans le froc sacré et digne
Qui couvre tout, il trotteroyt
Parmy la ville, et porteroyt
Le beau chapperon à oreilles,
Et les deux sonnettes pareilles
Publicquement!
CATHERINE.
Ils sont tant doulx!
CLÉMENT.
Si les congnoys-je mieulx que vous!
Mais ils sont, j'entends bien le cas,
Vers vos parens vos advocatz,
Pour vous fere estre leur novice.
CATHERINE.
Frère Jehan m'y faict du service
Et est mon grand solliciteur,
Je le sçay bien.
CLÉMENT.
Quel serviteur!
Or, prenons qu'ilz soient maintenant
Doctes, et vous à l'advenant;
Pour cest affaire, dès demain,
En moins que de tourner la main,
Sots et mauvais se trouveront;
Et tels que baillez vous seront,
Vous les fault recevoir et prendre,
Pour tout jamais!
CATHERINE.
Il fault entendre
Que souvent on faict des bancquetz
Chez nous, où l'on tient des caquetz
Qui m'offencent et scandalisent;
Car toujours des propos que disent
Des mariés par vanité
Ne sentent pas virginité:
Et parfoys, dont faschée suis,
Le baiser reffuser ne puis
Honnestement[8].
CLÉMENT.
Qui fuyr veult
Tout ce qui offenser le peult
Quant et quant, se face inhumer.
L'oreille doit s'acoustumer
À oyr toutes choses dire:
Prendre le bon, laisser le pire
Pour le meilleur. Et, d'autre part,
Je croy que vous avez à part
Vostre chambre chez votre père.
CATHERINE.
Ouy dea.
CLÉMENT.
Si on délibère
De fere quelquefois bancquet,
Tandis qu'ils tiendront leur cacquet,
Tenez vous en vostre chambrette,
Et en dévotion secrette
Avec Dieu là devisez,
Psalmodiez, priez, lisez,
Louez sa bonté éternelle
Ainsi la maison paternelle
Ne vous fera brin de soilleure;
Mais bien vous la rendrez meilleure
Et plus nette, ma bonne seur.
CATHERINE.
Si est-il toutes foys plus seur
Parmy les vierges se trouver.
CLÉMENT.
Je ne veulx certes reprouver
Compaignye chaste et honneste;
Mais gardez bien qu'en vostre teste
Vous n'aiez une impression
De faulce imagination.
Quant ung temps y aurez esté.
Et de près tout veu et guetté,
Peult estre que toutes les choses
Entre les murailles encloses,
Et lesquelles vos yeulx y virent,
Ne vous riront, comme elles firent.
Toutes celles qui voilles ont,
Et m'en croiez, vierges ne sont.
CATHERINE.
Voilà bons motz.
CLÉMENT.
Bons et notables
Sont les mots qui sont véritables...
Si non qu'à maintes du chappitre
Soit permis de prendre le tiltre
De Marie. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
CATHERINE.
Vous parleriez bien autrement,
Si vous vouliez.
CLÉMENT.
Propos final.
Souvent tout n'est pas virginal
Parmy ces vierges.
CATHERINE.
Mon beau, sire,
Et pourquoy?
CLÉMENT.
Je le vous veux dire:
Pour ce que parmy ces pucelles
Se trouve grant nombre de celles
Qui de meurs ressemblent Sapho,
Plus que d'entendement.
CATHERINE.
Ho! ho!
C'est jargon, je ne l'entends point.
CLÉMENT.
Aussi l'ay-je dict tout à point
Affin que ne fusse entendu.
CATHERINE.
Or voyla, mon cueur s'est rendu
À ce désir, et fault bien dire
Que l'esprit qui à ce m'atire
Vient de Dieu, puisqu'il continue
Depuis tant d'ans qu'il m'a tenue:
Et ne faict que croistre et m'attraire
De jour en jour.
CLÉMENT.
Mais au contraire;
Cest esprit suspect me semble,
Veu que tous vos parens ensemble
Fuyent à ce que vous disiez.
Ils eussent esté inspirés
Si vostre désir fust de Dieu;
Mais la plaisance de ce lieu,
Que vous veistes petite fille,
Des nonnains la doulce babille.
Leur habit saint, le chant d'icelles,
Leurs cérémonies tant belles:
Voilà l'esprit qui attira
Vostre cueur et qui l'inspira.
Avec les caphardes parolles
De ces moynes à testes folles
Qui vous chevallent pour leur bien.
Et pour rungner; ils savent bien
Que vostre père est homme large;
À soupper l'auront, à la charge
Qu'il portera du vin assez
Pour dix buveurs, maistres passez;
Ou bien chez luy s'en yront boyre.
Parquoy, si vous m'en voulez croyre,
Rien contre ce gré ne ferez
De père et mère; et penserez
Que Dieu veult que soubz leur puissance
Demourrions en obeyssance.
Songez-y bien.
CATHERINE.
En telle affaire,
C'est chose saincte de ne faire
Compte de ses parents.
CLÉMENT.
Sans fainte?
Pour Jésus-Christ, c'est chose sainte
De n'obeyr à père et mère?
En quelque cas c'est chose amère,
Les contempner en autre endroict;
Car ung filz humain qui vouldroit
De malle façon laisser mourir,
—J'entends s'il le peult secourir,—
Son père ydolastre ou ethicque,
Il seroit ung vray filz inicque;
Mais si vous n'aviez le baptesme,
Et la mère, ou le père mesme,
Vous voulust garder de le prendre,
Lors à eulx ne devez entendre,
Où s'ilz vouloiènt vous mettre en teste
De faire chose deshonneste,
Allors pourriez, en vérité,
Contempner leur autorité;
Mais qu'a besoing tout ce mistère
De couvent ne de monastère?
Vous avez, en toute saison,
Jésus-Christ en vostre maison.
Davantaige, ainsy que je trouve,
Nature dict et Dieu approuve,
Sainct Pol remonstre fort et ferme,
Et la loy humaine conferme,
Qu'enfans obeyr sont tenuz
À un père dont ilz sont venuz:
Voulez-vous de dessoubs les mains
De vos parents doulx et humains
Vous retirer, et fere change
D'un vray père à un père estrange,
Et de propre mère tant chère
Permuter à une estrangère?
Ou, pour mieulx dire, voulez-vous,
Pour des parens bégnins et doux,
Des maistres et maistresses rudes?
Et achapter ces servitudes,
Vous qui meritez qu'on vous serve,
Fille de maison, non point serve?
Certes, charité chrétienne
Rompit la coustume ancienne,
D'esclaves et serfs qu'on avoit,
Fors que les marques on en voit
Encor en quelque région;
Mais soubs nom de religion,
Ce monde fol, en son cerveau,
A trouvé ung germe nouveau
De servitude: on n'y permect
Sinon ce que la reigle y mect:
Quelque bien qu'on vous donne et baille.
C'est au proffict de la canaille!
Troys pas allez vous promener,
Soudain vous feront retourner,
Comme si la fuycte aviez prise
Pour avoir vostre mère occise!
Et afin qu'on congnoisse mieulx
La servitude desdits lieux,
Il fault que là soit despoillee
La robe des parens baillee;
Et à la mode qu'on traictoit
Jadis les serfs qu'on achaptoit,
Ils changent (qui est grant mespris!)
Le nom qu'au baptesme on a pris:
De sorte que pour Pierre ou Blaise,
Fault avoir nom Jehan ou Nicaise:
Jacques aura des qu'il fut né
À Jésus-Christ son nom donné;
Et quant cordelier se rendra
Le nom de François il prendra!
Souldart qui laisse la livrée
Que son seigneur luy a livrée
Semble renoncer à son maistre,
Et sainct homme nous pensons estre
Celuy qui une robbe vest,
Laquelle Jésus-Christ, qui est
Seigneur de tous, point ne lui donne:
Et s'il despoille et habandonne
L'habit que d'ailleurs il a prins,
Il en sera plus fort reprins
Que s'il laissoit, par griefve offence,
La blanche robbe d'innocence
Que eut de Jésus-Christ son roy!
CATHERINE.
Certes on dict, et je le croy,
Que c'est chose de grant mérite
Si quelcun sa liberté quicte
Et en tel servage se boutte
De son gré.
CLÉMENT.
Cela vient sans doubte
De pharisaïcque doctrine!
Sainct Paul, au rebour, endoctrine
Que qui est franc s'y doit tenir,
Sans point vouloir serf devenir;
Mais plustost qu'on se délibère
De devenir franc et libère.
Et, ce qui rend plus malheureuse
Ceste servitude fascheuse,
Il vous fault servir plusieurs maistres,
Souvent grosses bestes champestres,
Bien souvent trop longtemps congneuz,
Aulcune foys nouveaulx venuz!
Or çà est-il loy ne usance
Qui vous mette hors la puissance
Et hors des droitz de père et mère?
CATHERINE.
Nenny.
CLÉMENT.
Et venez çà, commère!
Povez-vous doncq, oultre leur gré,
Vendre ou achapter champ ne pré,
Qui soit de leur bien?
CATHERINE.
Rien quelconques.
CLÉMENT.
Qui vous baille ceste loy donques
De vous livrer en main estrange,
Veu que père et mère à ce change
Ne veulent consentir en rien?
N'estes-vous pas leur propre bien
Et leur chère possession?
CATHERINE.
La foy et la dévotion
Font cesser toute loy humaine.
CLÉMENT.
Le faict de la foi se devant
Ailleurs et principallement
Au baptesme: icy seullement
N'est question que de changer
D'acoustremens, et se renger
À ne sçay quel genre de vye
Qui n'est bon ne mauvais de soy.
Je suis marry quant j'apperçoy
Combien avec la liberté
Vous perdez de commodité!
Maintenant, il vous est licite
Dedans vostre chambre petite,
Lyre à part vous, estudier,
Faire oraison, psalmodier.
Quant et autant il vous plaira:
Et des qu'il vous y faschera,
Vous povez ouyr las canticques,
Au service divin aller,
De Dieu en chaire oyr parler;
Ou bien, si quelque fille ou dame,
Qui soit bonne de corps et d'ame,
Vous trouvez, ou homme sçavant,
Ils vous pourront mettre en avant
Cent bons propos, desquelz à l'heure
Vous pourrez devenir meilleure;
Et pourrez eslire et sercher
Homme qui sçache bien prescher
Jésus-Christ sans capharderye.
Si une foys en moynerye
Vous entrez, perdre vous convient
Ces choses là, desquelles vient
Ung grand prouffict quant à la foy.
CATHERINE.
Mais tandis, à ce que je voy,
Je ne seray point nonnain?
CLÉMENT.
Non.
Et si serez, puisque ce nom
Vous plaist si fort! or audience:
Elles s'enflent d'obédience,
Et vous n'avez vous pas cest heur
D'obeyr à vostre pasteur
Et aux parens, comme est escript
En la reigle de Jésus-Christ?
Quant à pauvreté qu'elles vouent
Et dont tant s'estiment et louent,
Ne l'avez-vous, quant tous voz bienz
Vos parens les ont, et vous riens?
Toutes fois les vierges vouées,
Jadis, estoient surtout louées
Des doctes et des sainctes gens
De subvenir aux indigens,
Selon la fortune et l'affaire:
Ce quelles n'eussent pas sceu fere
Si leur bien n'eussent regenté.
Au reste, quant à chasteté,
La vostre n'empirera point
En vostre maison. Par ce point,
Vous voilà nonnain. Autant vault.
Dictes-moy que c'est qu'il s'en faut
Ung certain voille, une chemise
Qui dessus la robe soit mise,
Au lieu que dessoubz on la porte,
Et des mynes de mainte sorte,
Qui, de soy, ne font valloir mieulx
La personne devant les yeulx
De Dieu, qui nostre cueur regarde.
CATHERINE.
Vous me comptez quand je y prens garde
Choses estranges et nouvelles.
CLÉMENT.
Mais très vrayes et toutes telles
Comme je le dy.
CATHERINE.
Certes cy est-ce
Qu'au cueur n'auray jamais liesse,
Si sans espoir on contredit
Religion!
CLÉMENT.
Voilà bien dict!
Prinstes vous pas au baptesme
Religion?
CATHERINE.
Si feiz!
CLÉMENT.
Et mesme
Tous ceulx qui soubz Jésus-Christ vivent
Et ses commandemens ensuyvent
Ne sont-ilz point religieux?
CATHERINE.
Si sont!
CLÉMENT.
Je suis fort envieux
De savoir doncq comment s'appelle
Ceste religion nouvelle
Qui rend ainsi de nul effect
Ce que loy de nature a faict,
Ce qu'enseigne la loy anticque,
Ce qu'approuve l'évangélicque,
Et l'appostolicque conferme;
Ce décret là, tant soit-il ferme,
De Dieu n'est faict, ne approuvé;
Mais par les moines controuvé.
À ce propos, plusieurs se trouvent
Qui les mariaiges approuvent
Des jeunes gens, lesquels s'atachent
Sans que père et mère le saichent,
Voire malgré eulx, plusieurs fois:
Raison humaine toutesfois,
Ne les loix les plus anciennes,
Ne Moïse dedans les siennes,
Ne Evangille, ne canon,
Ne tient cela?
CATHERINE.
Je croy que non.
Par ce doncq vouliez proposer,
Que je ne sçaurois espouser
Jésus-Christ, s'il ne vient à plaire
À mes parens?
CLÉMENT.
Je vous déclaire
Que desja épousé l'avez:
Si ont tous ceux qui sont lavez
De baptesme. Qui est l'épouse
Qui deux foys ung mary espouse?
Il n'est question seullement
Que ou lieu de l'habillement
Et des cérémonies ensemble:
Pour cela ne fault, ce me semble,
Père et mère ainsi mespriser.
Et puis il faut bien adviser,
Qu'en voulant encore entreprendre
De Jésus-Christ, pour mary prendre,
À d'autre ne vous mariez[9]!
CATHERINE.