ŒUVRES
COMPLÈTES
DE
LAURENT STERNE.
NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.
TOME SIXIÈME.
A PARIS,
Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.
AN XI.—1803.
Ce volume contient
Lettres d'Yorick à Eliza; seize Sermons; Lettres de l'Auteur des Pensées et Anecdotes.
LETTRES
D'YORICK
A ELIZA.
PRÉFACE.
Qu'on ne soit pas surpris du ton passionné qui règne dans quelques-unes des lettres de Sterne à Eliza. Tous les sentimens d'affection se confondoient dans son ame et n'y conservoient aucune nuance distincte: l'amitié y prenoit aisément la forme de l'amour, c'est-à-dire, qu'il éprouvoit pour son amie ce qu'il auroit senti pour une amante; c'étoient les mêmes épanchemens, les mêmes transports et les mêmes peines. Eliza, trop délicate pour résister au brûlant climat de l'Inde, vint en Angleterre respirer l'air natal. Le hasard lui procura la connoissance de Sterne: il découvrit en elle un esprit si bien fait pour le sien, si doux et si tendre, qu'une espèce de sympathie les rapprocha et les unit de l'amitié la plus vive et la plus pure qui ait jamais existé. Il l'aimoit comme son amie; il mettoit son orgueil à la nommer sa pupille, et à la diriger par ses avis. Santé, besoins, réputation, tous les intérêts d'Eliza lui devinrent personnels; ses enfans furent les siens, et il lui eût fait volontiers le sacrifice de son pays, de ses biens, de sa vie, si ce sacrifice eût pu contribuer à son bonheur. Ainsi leurs lettres sont pleines des plus tendres expressions d'amour; mais de cet amour qu'on a nommé platonique; on aime à le voir exister, et que Sterne en soit le modèle.
On remarquera peut-être que ces lettres ont différentes signatures: tantôt Sterne ou Yorick, et plusieurs fois ton Bramine, etc. Les bramines, comme on sait, forment la principale caste ou tribu des Indiens idolâtres, et c'est dans cette caste que sont ces prêtres si fameux par leur vie austère et leur enthousiasme: ainsi il suffit d'observer que, comme Sterne étoit prébendaire d'Yorck, et qu'Eliza habitoit dans les Indes, elle avoit pris l'habitude de l'appeler son bramine; et celui-ci prenoit quelquefois ce titre dans la signature de ses lettres à cette dame.
ÉLOGE
D'ELIZA DRAPER,
PAR L'ABBÉ RAYNAL.
Territoire d'Anjinga, tu n'es rien; mais tu as donné naissance à Eliza. Un jour ces entrepôts de commerce, fondés par les Européens sur les côtes d'Asie, ne subsisteront plus. L'herbe les couvrira, ou l'Indien vengé aura bâti sur leurs débris, avant que quelques siècles se soient écoulés. Mais, si mes écrits ont quelque durée, le nom d'Anjinga restera dans la mémoire des hommes. Ceux qui me liront, ceux que les vents pousseront vers ces rivages, diront: c'est-là que naquit Eliza Draper; et s'il est un Breton parmi eux, il se hâtera d'ajouter avec orgueil, et qu'elle y naquit de parens anglais.
Qu'il me soit permis d'épancher ici ma douleur et mes larmes! Eliza fut mon amie. O lecteur, qui que tu sois, pardonne-moi ce mouvement involontaire! laisse-moi m'occuper d'Eliza. Si je t'ai quelquefois attendri sur les malheurs de l'espèce humaine, daigne aujourd'hui compatir à ma propre infortune. Je fus ton ami, sans te connoître; sois un moment le mien. Ta douce pitié sera ma récompense.
Eliza finit sa carrière dans la patrie de ses pères, à l'âge de trente-trois ans. Une ame céleste se sépara d'un corps céleste. Vous qui visitez le lieu où reposent ses cendres sacrées, écrivez sur le marbre qui les couvre: Telle année, tel mois, tel jour, à telle heure, Dieu retira son souffle à lui, et Eliza mourut.
Auteur original, son admirateur et son ami, ce fut Eliza qui t'inspira tes ouvrages, et qui t'en dicta les pages les plus touchantes. Heureux Sterne, tu n'es plus, et moi je suis resté! Je t'ai pleuré avec Eliza; tu la pleurerois avec moi; et si le ciel eût voulu que vous m'eussiez survécu tous les deux, tu m'aurois pleuré avec elle.
Les hommes disoient qu'aucune femme n'avoit autant de grâces qu'Eliza. Les femmes le disoient aussi. Tous louoient sa candeur; tous louoient sa sensibilité; tous ambitionnoient l'honneur de la connoître. L'envie n'attaqua point un mérite qui s'ignoroit.
Anjinga, c'est à l'influence de ton heureux climat qu'elle devoit, sans doute, cet accord presqu'incompatible de volupté et de décence qui accompagnoit toute sa personne, et qui se mêloit à tous ses mouvemens. Le statuaire, qui auroit eu à représenter la volupté, l'auroit prise pour modèle. Elle en auroit également servi à celui qui auroit eu à peindre la pudeur. Cette ame inconnue dans nos contrées, le ciel sombre et nébuleux de l'Angleterre n'avoit pu l'éteindre. Quelque chose que fît Eliza, un charme invincible se répandoit autour d'elle. Le désir, mais le désir timide la suivoit en silence. Le seul homme honnête auroit osé l'aimer, mais n'auroit osé le lui dire.
Je cherche partout Eliza. Je rencontre, je saisis quelques-uns de ses traits, quelques-uns de ses agrémens épars parmi les femmes les plus intéressantes. Mais qu'est devenue celle qui les réunissoit? Dieux qui épuisâtes vos dons pour former une Eliza, ne la fîtes-vous que pour un moment, pour être un moment admirée, et pour être toujours regrettée?
Tous ceux qui ont vu Eliza la regrettent. Moi, je la pleurerai tout le temps qui me reste à vivre. Mais est-ce assez de la pleurer? ceux qui auront connu sa tendresse pour moi, la confiance qu'elle m'avoit accordée, ne me diront-ils point: Elle n'est plus, et tu vis?
Eliza devoit quitter sa patrie, ses parens, ses amis pour venir s'asseoir à côté de moi, et vivre parmi les miens. Quelle félicité je m'étois promise! quelle joie je me faisois de la voir recherchée des hommes de génie! chérie des femmes du goût le plus difficile! Je me disois, Eliza est jeune, et tu touches à ton dernier terme. C'est elle qui te fermera les yeux. Vaine espérance! ô renversement de toutes les probabilités humaines! ma vieillesse a survécu à ses beaux jours. Il n'y a plus personne au monde pour moi. Le destin m'a condamné à vivre et à mourir seul.
Eliza avoit l'esprit cultivé; mais cet art, on ne le sentoit jamais. Il n'avoit fait qu'embellir la nature; il ne servoit en elle qu'à faire durer le charme. A chaque moment elle plaisoit plus; à chaque moment elle intéressoit davantage. C'est l'impression qu'elle avoit faite aux Indes; c'est l'impression qu'elle faisoit en Europe. Eliza étoit donc très-belle? Non, elle n'étoit que belle; mais il n'y avoit point de beauté qu'elle n'effaçât, parce qu'elle étoit la seule comme elle.
Elle a écrit; et les hommes de sa nation, qui ont mis le plus d'élégance et de goût dans leurs ouvrages, n'auroient pas désavoué le petit nombre de pages qu'elle a laissées.
Lorsque je vis Eliza, j'éprouvai un sentiment qui m'étoit inconnu. Il étoit trop vif pour n'être que de l'amitié; il étoit trop pur pour être de l'amour. Si c'eût été une passion, Eliza m'auroit plaint; elle auroit essayé de me ramener à la raison, et j'aurois achevé de la perdre.
Eliza disoit souvent qu'elle n'estimoit personne autant que moi. A présent, je le puis croire.
Dans ses derniers momens, Eliza s'occupoit de son ami; et je ne puis tracer une ligne sans avoir sous les yeux le monument qu'elle m'a laissé. Que n'a-t-elle pu douer aussi ma plume de sa grâce et de sa vertu? il me semble du moins l'entendre: «Cette Muse sévère qui te regarde, me dit-elle, c'est l'histoire, dont la fonction auguste est de déterminer l'opinion de la postérité. Cette divinité volage qui plane sur le globe, c'est la Renommée, qui ne dédaigna pas de nous entretenir un moment de toi: elle m'apporta tes ouvrages, et prépara notre liaison par l'estime. Vois ce phénix immortel parmi les flammes: c'est le symbole du génie qui ne meurt point. Que ces emblêmes t'exhortent sans cesse à te montrer le défenseur DE L'HUMANITÉ, DE LA VÉRITÉ, DE LA LIBERTÉ.»
Du haut des cieux, ta première et dernière patrie, Eliza, reçois mon serment. JE JURE DE NE PAS ÉCRIRE UNE LIGNE, OÙ L'ON NE PUISSE RECONNOÎTRE TON AMI.
LETTRES
D'YORICK A ELIZA.
LETTRE PREMIÈRE.
Eliza recevra mes livres avec ce billet… Les sermons sont sortis tout brûlans de mon cœur; je voudrois que ce fût-là un titre pour pouvoir les offrir au sien… Les autres sont sortis de ma tête, et je suis plus indifférent sur leur réception.
Je ne sais comment cela se fait; mais je suis à moitié pris d'amour pour vous… Je devrois l'être tout-à-fait; car je n'ai jamais vu dans personne plus de qualités estimables, ni estimé ni connu de femme dont on pût mieux penser que de vous. Ainsi, adieu,
Votre fidelle et affectionné serviteur,
L. Sterne.
LETTRE II.
Je ne saurois être en repos, Eliza, quoique j'irai vous voir à midi, jusqu'à ce que je sache des nouvelles de votre santé… Puisse ton visage chéri, à ton lever, sourire comme le soleil de ce matin sur l'horizon!… Je fus hier bien alarmé, bien triste d'apprendre votre indisposition, et bien trompé dans mon attente de ne pouvoir être introduit auprès de vous… Rappelez-vous, chère Eliza, qu'un ami a le même droit qu'un médecin. L'étiquette de la ville, me direz-vous, en ordonne autrement… Et qu'importe? La délicatesse et la décence ne consistent pas toujours à observer ses froides maximes.
Je sors pour aller déjeûner; à onze heures je serai de retour, et j'espère trouver une seule ligne de ta main, qui m'apprendra que tu es mieux, et que tu seras bien aise de voir
Ton Bramine.
A neuf heures.
LETTRE III.
Eliza, j'ai reçu ta dernière hier au soir, en revenant de chez le lord Bathurst, où j'ai dîné, où j'ai parlé de toi pendant une heure sans interruption: le bon vieux lord m'écoutoit avec tant de plaisir, qu'il a, trois différentes fois, tosté votre santé. Quoiqu'il soit dans sa quatre-vingt-cinquième année, il dit qu'il espère de vivre encore assez de temps pour devenir l'ami de ma belle disciple indienne, et la voir éclipser en richesses toutes les autres femmes du Nabab, autant qu'elle les surpasse déjà en beauté, et ce qui vaut mieux, en vrai mérite… Je l'espère aussi…
Ce seigneur est mon vieux ami… Vous savez qu'il fut toujours le protecteur des gens d'esprit et de génie; il avoit tous les jours à sa table ceux du dernier siècle, Addisson, Steele, Pope, Swift, Prior, etc… La manière dont il s'y prit pour faire ma connoissance, est aussi singulière que polie. Il vint à moi un jour que j'étois à faire ma cour à la princesse de Galles… «J'ai envie de vous connoître, M. Sterne; mais il est bon que vous sachiez un peu qui je suis… Vous avez entendu parler, continua-t-il, de ce vieux lord Bathurst, que vos Popes et vos Swifts ont tant chanté; j'ai passé ma vie avec des génies de cette trempe; mais je leur ai survécu; et désespérant de trouver leurs égaux, il y a quelques années que j'ai fermé mes livres, avec la résolution de ne plus les ouvrir; mais vous m'avez fait naître le désir de les ouvrir encore une fois avant que je meure; ce que je fais… Ainsi venez au logis, et dînez avec moi.»
Ce seigneur, je l'avoue, est un prodige; car à son âge il a tout l'esprit et la vivacité d'un homme de trente ans; il possède, au suprême degré, l'heureuse faculté de plaire aux hommes et celle de se plaire avec eux: ajoutez à cela qu'il est instruit, courtois et sensible. Il m'a entendu parler de toi, Eliza, avec une satisfaction peu commune: il n'y avoit qu'un tiers avec nous, qui étoit susceptible de sensibilité aussi… et nous avons passé jusqu'à neuf heures, l'après-dînée la plus sentimentale; mais, Eliza, tu étois l'étoile qui nous dirigeoit, tu étois l'ame de nos discours!… Et lorsque je cessois de parler de toi, tu remplissois mon cœur, tu échauffois chaque pensée qui sortoit de mon sein; car je n'ai pas honte de reconnoître tout ce que je te dois… O la meilleure des femmes! les peines que j'ai souffertes à ton sujet pendant toute la nuit dernière, sont au-delà du pouvoir de l'expression… Le ciel nous donne, sans doute, des forces proportionnées au poids dont il nous charge. O mon enfant! toutes les peines qui peuvent naître de la double affliction de l'ame et du corps, sont tombées sur toi; et tu me dis cependant que tu commences à te trouver mieux. Ta fièvre a disparu; ton mal et ta douleur de côté ont cessé; puissent ainsi s'évanouir tous les maux qui traversent le bonheur d'Eliza… ou qui peuvent lui donner un seul moment d'alarme! Ne crains rien… espère tout, Eliza… mon affection jetera une influence balsamique sur ta santé; elle te fera jouir d'un principe éternel de jeunesse et d'agrément, au-delà même de tes espérances.
Tu as donc placé sur ton bureau le portrait de ton Bramine, et tu veux le consulter dans tes doutes, dans tes craintes?… O reconnoissante et bonne fille! Yorick sourit avec satisfaction sur tout ce que tu fais… son portrait ne peut remplir toute l'étendue du contentement qu'il éprouve.
Qu'il est digne de toi ce petit plan de vie si doux que tu t'es formé pour la distribution de la journée!… En vérité, Eliza, tu ne me laisses rien à faire pour toi, rien à reprendre, rien à demander… qu'une continuation de cette admirable conduite qui t'a gagné mon estime, et m'a rendu pour toujours ton ami.
Puissent les roses promptement revenir sur tes joues, et la couleur des rubis sur tes lèvres! Mais crois-moi, Eliza, ton mari, s'il est l'homme bon et sensible que je désire qu'il soit, te pressera contre son sein, avec une affection plus honnête et vive; il baisera ton pauvre visage pâle et défait, avec plus de transport que lorsque tu étois dans toute la fleur de ta beauté… Il le doit, ou j'ai pitié de lui… Ses sensations sont bien étranges, s'il ne sent pas tout le prix d'une aimable créature comme toi!
Je suis bien aise que miss Light vous soit une compagne dans le voyage; elle peut adoucir vos momens de peine… J'apprends, avec plaisir, que vos matelots sont de bonnes gens. Vous pourriez vivre, Eliza, avec ce qui est contraire à ton naturel, qui est aimable et doux… Il civiliseroit des sauvages… mais il seroit dommage qu'on te donnât un tel devoir à remplir…
Comment pouvez-vous chercher des excuses à votre dernière lettre? elle me devient plus chère, par les raisons mêmes que vous employez pour la justifier… Ecrivez-m'en toujours de pareilles, mon enfant: laissez-les s'exprimer avec la négligence facile d'un cœur qui s'ouvre de lui-même… Dites tout, le comment, le pourquoi; ne cachez rien à l'homme qui mérite votre confiance et votre estime… Telles sont les lettres que j'écris à Eliza… Ainsi, je pourrai toujours vivre avec toi sans art, et plein d'une vive affection, si la providence nous permet d'habiter la même section du globe; car je suis, autant que l'honneur et l'affection me permettent de l'être,
Ton Bramine.
LETTRE IV.
Je vous écris, Eliza, de chez M. James, tandis qu'il s'habille: son aimable femme est à mes côtés, qui vous écrit aussi… J'ai reçu, avant le dîner, votre billet mélancolique… il est mélancolique en effet, mon Eliza, de lire un si triste récit de ta maladie… Tu éprouvois assez de maux sans ce surcroît de douleur. Je crains que ta pauvre ame n'en soit abattue, et ton corps aussi sans espoir de recouvrement… Que le ciel te donne du courage! Nous n'avons parlé que de toi, Eliza, de tes douces vertus, de ton aimable caractère; nous en avons parlé pendant toute l'après-dînée.
Mistriss James et ton Bramine ont mêlé leurs larmes plus de cent fois en parlant de tes peines, de ta douceur et de tes graces: c'est un sujet qui ne peut tarir entre nous. Oh! c'est une bien bonne amie!
Les ***, je te le dis de bonne foi, sont de méchantes gens; j'en ai appris assez pour frémir à la seule articulation du nom… Comment avez-vous pu, Eliza, les quitter, ou plutôt souffrir qu'ils vous quittassent, avec les impressions défavorables qu'ils ont?… Je croyois t'en avoir dit assez, pour te donner le plus profond mépris pour eux jusqu'au dernier terme de ta vie. Cependant tu m'écris, et tu le disois encore il y a peu de jours à mistriss James, que tu croyois qu'ils t'aimoient tendrement… Son amour pour Eliza, sa délicatesse et la crainte de troubler ton repos, lui ont fait taire les plus éclatantes preuves de leur bassesse… Pour l'amour du ciel ne leur écris point, ne souille pas ta belle ame par la fréquentation de ces cœurs corrompus… Ils t'aiment! quelles preuves en as-tu? Sont-ce leurs actions qui le montrent? ou leur zèle pour ces attachemens qui t'honorent et font tout ton bonheur? Se sont-ils montrés délicats pour ta réputation? Non… mais ils pleurent, ils disent des choses tendres… Mille fois adieu à toutes ces simagrées… Le cœur honnête de mistriss James se révolte contre l'idée que tu as de leur rendre une visite… Je t'estime, je t'honore pour chaque acte de ta vie, excepté cette aveugle partialité pour des êtres indignes d'un seul de tes regards.
Pardonne à mon zèle, tendre fille; accorde-moi la liberté que je prends; elle naît de ce fonds d'amour que j'ai, que je conserverai pour toi jusqu'à l'heure de ma mort… Réfléchis, mon Eliza, sur les motifs qui me portent à te donner sans cesse des avis… Puis-je en avoir aucun qui ne soit produit par la cause que j'ai dite? Je crois que vous êtes une excellente femme, et qu'il ne vous manque qu'un peu plus de fermeté, et une plus juste opinion de vous-même, pour être le meilleur caractère de femme que je connoisse. Je voudrois pouvoir vous inspirer une portion de cette vanité dont vos ennemis vous accusent, parce que je crois que dans un bon esprit, l'orgueil produit de bons effets.
Je ne vous verrai peut-être plus, Eliza… mais je me flatte que vous songerez quelquefois à moi avec plaisir, parce que vous devez être persuadée que je vous aime; et je m'intéresse si fort à votre droiture, que j'apprendrois avec moins de peine la nouvelle d'un malheur qui vous seroit arrivé, que le plus léger écart de ce respect que vous devez à vous-même… Je n'ai pu garder cette remontrance dans mon sein… elle s'en est échappée. Ainsi, adieu: que le ciel veille sur mon Eliza!
Ton Yorick.
LETTRE V.
A qui mon Eliza peut-elle donc s'adresser dans ses peines, qu'à l'ami qui l'aime bien tendrement… Pourquoi cherchez-vous, Eliza, à couvrir de vos excuses l'emploi chéri que vous me donnez? Yorick seroit offensé, bien justement offensé, si vous chargiez un autre que lui des commissions qu'il peut faire. J'ai vu Zumps, et votre piano-forte doit être accordé d'après la moyenne corde de la basse de votre guitarre, qui est C.—J'ai aussi un petit marteau et une paire de pincettes pour entrelacer et tendre vos cordes; puisse chacune d'elle, mon Eliza, par sa vibration, faire résonner dans votre ame la plus douce espérance!
J'ai acheté pour vous dix jolis petits crochets de cuivre… il y en avoit douze; mais je vous en ai dérobé deux pour les mettre dans ma propre cabane à Coxwould… Je n'accrocherai jamais mon chapeau, jamais je ne le décrocherai sans songer à vous… J'ai aussi acheté deux crochets de fer beaucoup plus forts que ceux de cuivre pour y suspendre vos globes.
J'écris à M. Abraham Walker, pilote à Deal, pour lui donner avis que je lui adresse un paquet qui les contient, et je le charge de le faire retirer dès que la voiture de Deal arrivera… Je lui donne aussi la forme du fauteuil qui peut vous être le plus commode, et je le prie d'acheter le plus propre et le mieux fait qui soit dans Deal… Vous recevrez tout cela par le premier bateau qu'il fera partir. Je voudrois pouvoir ainsi, Eliza, prévenir tous tes besoins, satisfaire tous tes désirs; ce seroit pour moi une heureuse occupation…
Le journal est comme vous le désirez; il n'y manque plus que les charmantes idées qui doivent le remplir… Pauvre chère femme… modèle de douceur et de patience, je fais bien plus que vous plaindre… car je perds et ma philosophie et ma fermeté, lorsque je considère vos peines!… Ne croyez pas que j'aie parlé hier au soir trop durement des ***; j'en avois le sujet; d'ailleurs, un bon cœur ne peut en aimer un mauvais… Non, il ne le peut; mais adieu à ce texte désagréable.
Ce matin j'ai fait une visite à mistriss James; elle vous aime bien tendrement: elle est alarmée sur ton compte, Eliza… elle dit que tu lui parois plus mélancolique et plus sombre, à mesure que ton départ approche… elle te plaint… je ne manquerai pas de la voir tous les dimanches, tant que je serai en ville…
Comme cette lettre est peut-être la dernière que je t'écrirai, de bon cœur je te dis adieu… Puisse le Dieu de bonté veiller sur tes jours, et être ton protecteur, maintenant que tu es sans défense! et pour ta consolation journalière, grave bien dans ton cœur cette vérité: «Que quelle que soit la portion de douleur et de peine qui t'est destinée, elle sera pleinement compensée dans une égale mesure de bonheur, par l'être que tu as si sagement choisi pour ton éternel ami.»
Adieu, adieu, Eliza! tant que je vivrai, compte sur moi, comme sur le plus ardent et le plus désintéressé de tes amis terrestres.
Yorick.
LETTRE VI.
Ma chère Eliza,
Je commence ce matin un nouveau journal, vous pourrez le voir; car si je n'ai pas le bonheur de vivre jusqu'à votre retour en Angleterre, je vous le laisserai comme un legs… Mes pages sont mélancoliques… Mais j'en écrirai d'agréables; et si je pouvois t'écrire des lettres, elles seroient agréables, aussi; mais bien peu, je doute, pourroient te parvenir: cependant tu recevras de moi quelques lignes à chaque courier, jusqu'à ce que de ta main tu me fasses un signe pour m'ordonner de ne plus écrire.
Apprends-moi quelle est ta situation, et de quelle sorte de courage le ciel t'a douée?… Comment vous êtes-vous arrangée pour le passage? Tout va-t-il bien?… Ecrivez, écrivez-moi tout. Comptez de me voir à Deal avec mistriss James, si vous y êtes retenue par vent contraire… En effet, Eliza, je volerois vers vous s'il se présentoit la moindre occasion de vous rendre service, et même pour votre seul contentement.
Dieu de grâce et de miséricorde, considère les angoisses d'une pauvre enfant… donne-lui des forces, protège-la dans tous les dangers auxquels sa tendre forme peut être exposée: elle n'a d'autre protecteur que toi sur un élément dangereux; que ton bras la soutienne, que ton esprit la console jusqu'au terme de son voyage!
J'espère, Eliza, que ma prière est entendue; car le firmament paroît me sourire, tandis que mes yeux s'élèvent pour toi vers le ciel… Je quitte à l'instant mistriss James, et j'ai parlé de toi pendant trois heures… elle a votre portrait, elle le chérit; mais Mariot et quelques autres bons juges conviennent que le mien vaut mieux, et qu'il porte l'expression d'un plus doux caractère… Mais qu'il est loin encore de l'original!… Cependant j'avoue que celui de mistriss James est un portrait fait pour le monde; et le mien, tout juste ce qu'il doit être pour plaire à un ami ou à un philosophe sensible… Dans le premier, vous paroissez brillante et parée avec tout l'avantage de la soie, des perles et de l'hermine… Dans le mien, simple comme une vestale, ne vous montrant que la bonne fille que la nature vous a faite; ce qui me paroît moins affecté et m'est bien plus agréable que de voir mistriss Draper, le visage animé, et toutes ses grâces en jeu, allant à une conquête avec un habit de jour de naissance.
Si je m'en souviens bien, Eliza, vous fîtes des efforts peu communs pour rassembler sur votre visage tous les charmes de votre personne, le jour que vous vous fîtes peindre pour mistriss James, vos couleurs étoient brillantes, vos yeux avoient plus d'éclat qu'ils n'en ont ordinairement… je vous priai d'être simple et sans parure, lorsque vous vous feriez peindre pour moi… sachant bien, comme je vous voyois sans prévention, que vous ne pouviez tirer aucun avantage de l'aide du ver à soie, ni du secours du bijoutier…
Laissez-moi vous répéter une vérité que vous m'avez déjà, je crois, entendu dire… La première fois que je vous vis, je vous regardai comme un objet de compassion, et comme une femme bien ordinaire. L'arrangement de votre parure, quoique de mode, vous alloit mal et vous défiguroit… mais rien ne peut vous défigurer davantage, que de vouloir vous faire admirer et paroître jolie… Non, vous n'êtes pas jolie, Eliza, et votre visage n'est pas fait de manière à plaire à la dixième partie de ceux qui le regardent… mais vous avez quelque chose de plus que la beauté; et je ne crains pas de vous dire que je n'ai jamais vu une figure si intelligente, si bonne, si sensible; et il n'y eut et n'y aura jamais dans votre compagnie, pendant trois heures, un homme tendre et sentimental, qui ne soit ou ne devienne votre admirateur ou votre ami; bien entendu que vous ne preniez aucun caractère étranger au vôtre, et que vous paroissiez la créature simple et sans art, que la nature veut que vous soyez. Vous avez dans vos yeux et dans votre voix quelque chose de plus touchant, de plus persuasif qu'aucune autre femme que j'aie vue, ou dont j'aie entendu parler… mais ce degré de perfection inexprimable et ravissant, ne peut toucher que les hommes de la plus délicate sensibilité.
Si votre mari étoit en Angleterre, et si l'argent pouvoit m'acheter cette grace, je lui donnerois de bon cœur cinq cents livres, pour vous laisser assise auprès de moi deux heures par jour, tandis que j'écrirois mon voyage sentimental; je suis sûr que l'ouvrage en seroit meilleur, et que je serois remboursé plus de sept fois de ma somme…
Je ne donnerois pas neuf sous de votre portrait, tel que les Newhams l'ont fait exécuter… c'est la ressemblance d'une franche coquette; vos yeux, et votre visage du plus parfait ovale que j'aie jamais vu, qui par leur perfection doivent frapper l'homme le plus indifférent, parce qu'ils sont vraiment plus beaux que tous ceux que j'ai vus dans mes voyages, sont entièrement défigurés; les premiers par leurs regards affectés, et le visage par son étrange physionomie et l'attitude de la tête; ce qui est une preuve du peu de goût de l'artiste ou de votre ami.
Les ***, qui justifient le caractère que je leur ai donné une fois, d'être aussi tenaces que la poix ou la glu, ont envoyé une carte à Mistriss ***, pour lui apprendre qu'ils iroient chez elle vendredi… Elle leur a fait dire qu'elle étoit engagée… Second message pour l'inviter à se trouver le soir à Renelagh. Elle a fait répondre qu'elle ne pouvoit pas s'y rendre… elle pense que si elle leur laisse prendre le moindre pied chez elle, elle ne pourra jamais se défaire de leur connoissance, et elle a résolu de rompre avec eux tout-à-la-fois. Elle les connoît; elle sait bien qu'ils ne sont ni ses amis ni les vôtres, et que le premier usage qu'ils feroient de leur entrée chez elle seroit de vous sacrifier, s'ils le pouvoient, une seconde fois.
Ne permets pas, chère Eliza, qu'elle soit plus ardente pour tes propres intérêts que tu ne l'es pour toi-même. Elle me charge de vous réitérer la prière que je vous ai faite de ne pas leur écrire. Vous lui causerez, et à votre Bramine, une peine inexprimable: sois assurée qu'elle a un juste sujet de l'exiger; j'ai mes raisons aussi; la première est que je serois on ne peut pas plus fâché si Eliza manquoit de cette force d'ame que Yorick a tâché de lui inspirer…
J'avois promis de ne plus prononcer leur nom désagréable; et si je n'en avois reçu l'ordre exprès de la part d'une tendre femme qui vous est attachée, et qui vous aime, je n'aurois pas manqué à ma parole. Je t'écrirai demain encore, à toi, la meilleure et la plus aimable des femmes. Je te souhaite une nuit paisible; mon esprit ne te quittera point pendant ton sommeil. Adieu.
LETTRE VII.
Vous ne pouviez pas, Eliza, vous conduire autrement à l'égard du jeune officier. Il étoit contre toute politesse, je dis même contre l'humanité, de lui fermer votre porte. Il est donc susceptible, Eliza, d'une tendre impression, et avant qu'il soit quinze jours, tu crois qu'il sera éperdument amoureux de miss Light!… Oh! je crois, moi, et il est mille fois plus probable, que c'est de toi qu'il est amoureux, parce que tu es mille fois plus aimable… Cinq mois avec Eliza, et dans le même lieu, et un jeune officier!… tout sert mon opinion…
Le soleil, s'il pouvoit s'en défendre, ne voudroit point éclairer les murs d'une prison; mais ses rayons sont si purs, Eliza, si célestes, que je n'ai jamais entendu dire qu'ils fussent souillés pour cela. Il en sera de même des tiens, mon enfant chéri, dans cette situation et dans toutes celles où tu seras exposée, jusqu'à ce que tu sois fixée pour ta vie… mais ta discrétion, ta prudence, la voix de l'honneur, l'ame d'Yorick et ton ame, te donneront les plus sages conseils.
On arrange donc tout pour le départ!… mais ne peut-on pas nettoyer et laver votre cabine sans la peindre? La peinture est trop dangereuse pour vos nerfs; elle vous tiendra trop long-temps hors de votre appartement, où j'espère que vous passerez plusieurs momens heureux.
Je crains que les meilleurs de vos contre-maîtres ne le soient que par comparaison, avec le reste des matelots… Il en fut ainsi des… vous savez de qui je veux parler, parce que votre prudence fut en défaut lorsque… mais je ne veux pas vous mortifier. S'ils se conduisent décemment, et s'ils sont réservés, c'est assez, et autant que vous pouvez en attendre. Tu manqueras de secours et de bons avis, et il est nécessaire que tu les ayes… Garde-toi seulement des intimités; les bons cœurs sont ouverts, ils sont faciles à surprendre… Que le ciel te donne du courage dans toutes les terribles épreuves auxquelles il te met!…
Tu es le meilleur de ses ouvrages… Adieu, aime-moi, je t'en prie, et ne m'oublie jamais. Je suis, mon Eliza, et je serai pour la vie, dans le sens le plus étendu de ce mot,
Ton ami, Yorick.
P. S. Vous aurez peut-être l'occasion de m'écrire du Cap-Verd, par quelque vaisseau hollandois ou françois… de manière ou d'autre votre lettre me parviendra sans doute.
LETTRE VIII.
Ma chère Éliza,
Oh! je suis bien inquiet sur votre cabine… La couleur fraîche ne peut que faire du mal à vos nerfs; rien n'est si nuisible en général que le blanc de plomb… Prenez soin de votre santé, mon enfant, et de longtemps ne dormez pas dans cette chambre; il y en auroit assez pour que vous fussiez attaquée d'épilepsie.
J'espère que vous avez quitté le vaisseau, et que mes lettres vous rencontreront sur la route de Deal, courant la poste… Lorsque vous les aurez toutes reçues, ma chère Eliza, mettez-les en ordre… Les huit ou neuf premières ont leur numéro; mais les autres n'en ont point. Tu pourras les arranger en suivant l'heure ou le jour. Je n'ai presque jamais manqué de les dater. Lorsqu'elles seront rassemblées dans une suite chronologique, il faut les coudre et les mettre sous une enveloppe. Je me flatte qu'elles seront ton refuge, et que tu daigneras les lire et les consulter, lorsque tu seras fatiguée des vains propos de vos passagers… Alors tu te retireras dans ta cabine pour converser une heure avec elles et avec moi.
Je n'ai pas eu le cœur ni la force de les animer d'un simple trait d'esprit ou d'enjouement; mais elles renferment quelque chose de mieux, et, ce que vous sentirez aussi bien que moi, de plus convenable à votre situation… beaucoup d'avis et quelques vérités utiles… Je me flatte que vous y apercevrez aussi les touches simples et naturelles d'un cœur honnête, bien plus expressives que des phrases artistement arrangées… Ces lettres, telles qu'elles sont, te donneront une plus grande confiance en Yorick, que n'auroit pu le faire l'éloquence la plus recherchée… Repose-toi donc entièrement, Eliza, sur elles et sur moi.
Que la pauvreté, la douleur et la honte soient mon partage, si je te donne jamais lieu, Eliza, de te repentir d'avoir fait ma connoissance!…
D'après cette protestation que je fais en présence d'un Dieu juste, je le prie de m'être aussi bon dans ses grâces, que j'ai été pour toi honnête et délicat… Je ne voudrois pas te tromper, Eliza; je ne voudrois pas te ternir dans l'opinion du dernier des hommes, pour la plus riche couronne du plus fier des monarques.
Souvenez-vous que tant que j'aurai la plus chétive existence, que tant que je respirerai, tout ce qui est à moi, vous pouvez le regarder comme à vous… Je serois cependant fâché, pour ne point blesser votre délicatesse, que mon amitié eût besoin d'un pareil témoignage… L'argent et ceux qui le comptent ont le même but dans mon opinion, celui de dominer.
J'espère que tu répondras à cette lettre; mais si tu en es empêchée par les élémens qui t'entraînent loin de moi, j'en écrirai une pour toi; je la ferai telle que tu l'aurois écrite, et je la regarderai comme venue de mon Eliza.
Que l'honneur, le bonheur, la santé et les consolations de toute espèce fassent voile avec toi!… O la plus digne des femmes! je vivrai pour toi et ma Lydia… Deviens riche pour les chers enfans de mon adoption. Acquiers de la prudence, de la réputation et du bonheur, s'il peut s'acquérir, pour le partager avec eux, et eux avec toi… pour le partager avec ma Lydia, pour la consolation de mon vieil âge…
Une fois pour toujours, adieu… conserve ta santé, poursuis constamment le but que nous nous sommes proposé, la vertu et l'amour… et ne te laisse point dépouiller de ces facultés que le ciel t'a données pour ton bien-être.
Que puis-je ajouter de plus dans l'agitation d'esprit où je me trouve?… et déjà cinq minutes se sont écoulées depuis le dernier coup de cloche de l'homme de la poste… Que puis-je ajouter de plus?… que de te recommander au ciel, et de me recommander au ciel avec toi dans la même prière… dans la plus fervente des prières… afin que nous puissions être heureux, et nous rencontrer encore, sinon dans cette vie, au moins dans l'autre…
Adieu… je suis à toi, Eliza, à toi pour jamais: compte sur l'amitié tendre et durable
d'Yorick.
LETTRE IX.
Ah! plût à Dieu qu'il vous fût possible, mon Eliza, de différer d'une année votre voyage dans les Indes!… car je suis assuré dans mon cœur, que ton mari n'a jamais pu fixer un temps si précis pour ton départ.
Je crains que M. B*** n'ait un peu exagéré… je n'aime plus cet homme; son aspect me tue… Si quelque mal alloit t'arriver, de quoi n'auroit-il pas à répondre? J'ignore quel est au monde l'être qui méritât plus de pitié, ou que je pourrois haïr davantage… Il seroit un monstre à mes yeux!… Oh! plus qu'un monstre… Mais, Eliza, compte sur moi; que l'idée de tes enfans ne soit pas un souci de plus pour toi… Je serai le père de tes enfans.
Mais, Eliza, si tu es si malade encore… songe à ne retourner dans l'Inde que dans un an… Ecrivez à votre mari… Exposez-lui la vérité de votre situation… S'il est l'homme généreux et tendre que vous m'avez annoncé en lui… je crois qu'il sera le premier à louer votre conduite. On m'a dit que toute sa répugnance, pour vous laisser vivre en Angleterre, ne provient que de l'idée qu'il a malheureusement conçue que vous pourriez faire des dettes à son insçu, qu'il seroit obligé de payer… Quelle crainte!… Est-il possible qu'une créature aussi céleste que vous l'êtes, soit sacrifiée à quelques cents livres de plus ou de moins?… Misérables considérations!… O mon Eliza, si je le pouvois décemment, je voudrois le dédommager jusqu'au moindre sou de toute la dépense que tu as pu lui causer!… Avec joie je lui cédérois les moyens que j'ai de subsister… J'engagerois mes bénéfices, et ne me réserverois que les trésors dont le ciel a fourni ma tête pour ma subsistance future.
Vous devez beaucoup, je l'avoue, à votre mari… Vous devez quelque chose aux apparences et à l'opinion des hommes; mais Eliza, croyez-moi, vous devez bien autant à vous-même… Quittez Deal et la mer, si vous continuez d'être malade; je serai gratuitement votre médecin… Vous ne seriez pas la première de votre sexe que j'aurois traitée avec succès…
Je ferai venir ma femme et ma fille; elles pourront vous conduire, et chercher avec vous la santé à Montpellier, aux eaux de Barège, à Spa, par tout où vous voudrez… Elles suivront tes directions, Eliza, et tu pourras faire des parties de plaisir dans tel coin du monde où ta fantaisie voudra te mener… Nous irons pêcher ensemble sur les bords de l'Arno; nous nous égarerons dans les rians et fleuris labyrinthes de ses vallées; et alors tu pourras, comme je l'ai déjà entendu une ou deux fois, de ta voix douce et flexible, nous chanter, je suis perdue, je suis perdue… mais nous te retrouverons, mon Eliza.
Vous rappelez-vous l'ordonnance de votre médecin?… Je m'en souviens bien, elle étoit telle que la mienne… «Faites un exercice modéré; allez respirer l'air pur du midi de la France, ou celui encore plus doux du pays de Naples… Associez-vous pour la route quelques amis honnêtes et tendres…» Homme sensible! il pénétroit dans vos pensées… il savoit combien la médecine seroit trompeuse et vaine pour une femme, dont le mal n'a pris sa source que dans les afflictions de l'ame. Je crains bien, chère Eliza, que vous ne deviez avoir confiance qu'au temps seul; puisse-t-il vous donner la santé, à vous qui méritez les faveurs de la charmante déesse, par vos vœux enthousiastes envers elle!
Je vous révère, Eliza, pour avoir gardé dans le secret certaines choses qui, dévoilées, auroient fait votre éloge… Il y a une certaine dignité dans la vénérable affliction, qui refuse d'appeler à elle la consolation et la pitié… Vous avez très-bien soutenu ce caractère, et je commence à croire, amie aimable et philosophe, que vous avez autant de vertus que la veuve de mon oncle Tobie. Mon intention n'est pas d'insinuer par-là que mon opinion n'est pas mieux fondée que la sienne le fut sur celles de madame Wadman; et je ne crois pas possible à un Trim de me convaincre qu'elle est également en défaut; je suis sûr que tant qu'il me restera une ombre de raison, cela ne sera pas.
En parlant de veuves… je vous en prie, Eliza, si vous l'êtes jamais, ne songez pas à vous donner à quelque riche Nabab… parce que j'ai dessein de vous épouser. Ma femme ne peut vivre long-temps; elle a déjà parcouru en vain toutes les provinces de France, et je ne connois pas de femme que j'aimasse mieux que vous pour la remplacer… Il est vrai que ma constitution me rend vieux de plus de quatre-vingt-quinze ans, et vous n'en avez que vingt-cinq… La différence est grande; mais je tâcherai de compenser le défaut de jeunesse par l'esprit et la bonne humeur… Swift n'aima jamais sa Stella, Scarron sa Maintenon, ou Waller sa Sacharissa, comme je voudrois t'aimer et te chanter, ô femme de mon choix! tous ces noms, quelque fameux qu'ils soient, disparoîtroient devant le tien, Eliza… Mandez-moi que vous approuvez ma proposition, et que semblable à cette maîtresse dont parle le Spectateur, vous aimeriez mieux chausser la pantoufle d'un vieux homme, que de vous unir au gai et jeune voluptueux… Adieu ma Simplicia.
Je suis tout à vous,
Tristram.
LETTRE X.
Ma chère Eliza,
J'ai été sur le seuil des portes de la mort… Je n'étois pas bien la dernière fois que je vous écrivis, et je craignois ce qui m'est arrivé en effet; car dix minutes après que j'eus envoyé ma lettre, cette pauvre et maigre figure d'Yorick fut prête à quitter le monde. Il se rompit un vaisseau dans ma poitrine, et le sang n'a pu être arrêté que ce matin vers les quatre heures; tes beaux mouchoirs des Indes en sont tous remplis… Il venoit, je crois, de mon cœur… Je me suis endormi de foiblesse… A six heures je me suis éveillé, ma chemise étoit trempée de larmes. Je songeois que j'étois indolemment assis sur un sofa, que tu étois entrée dans ma chambre avec un suaire dans ta main, et que tu m'as dit… «Ton esprit a volé vers moi dans les dunes, pour me donner des nouvelles de ton sort; je viens te rendre le dernier devoir que tu pouvois attendre de mon affection filiale, recevoir ta bénédiction et le dernier souffle de ta vie…» Après cela tu m'as enveloppé du suaire; tu étois à mes pieds prosternée; tu me suppliais de te bénir. Je me réveille; dans quelle situation, bon Dieu! mais tu compteras mes larmes; tu les mettras toutes dans un vase… Chère Eliza, je te vois, tu es pour toujours présente à mon imagination, embrassant mes foibles genoux, élevant sur moi tes beaux yeux, pour m'exhorter à la patience et me consoler, toutes les fois que je parle à Lydia, les mots d'Esaü, tels que tu les as prononcés, résonnent sans cesse à mon oreille… «Bénissez-moi donc aussi, mon père…» Que la bénédiction céleste soit ton éternel partage, ô précieuse fille de mon cœur!
Mon sang est parfaitement arrêté, et je sens renaître en moi la vigueur, principe de la vie. Ainsi, mon Eliza, ne sois point alarmée… Je suis bien, fort bien… J'ai déjeûné avec appétit, et je t'écris avec un plaisir qui naît du prophétique pressentiment que tout finira à la satisfaction de nos cœurs.
Jouis d'une consolation durable dans cette pensée que tu as si délicatement exprimée, que le meilleur des êtres ne peut combiner une telle suite d'événemens, purement dans l'intention de rendre misérable pour la vie sa créature affligée! L'observation est juste, bonne et bien appliquée… Je souhaite que ma mémoire en justifie l'expression…
Eliza, qui vous apprit à écrire d'une manière si touchante?… Vous en avez fait un art dans sa perfection… Lorsque je manquerai d'argent, et que la mauvaise santé ne permettra plus à mon génie de s'exercer… je pourrai faire imprimer vos lettres, comme les essais d'une infortunée Indienne… Le style en est neuf, et seul il seroit une forte recommandation pour leur débit; mais leur tournure agréable et facile, les pensées délicates qu'elles renferment, la douce mélancolie qu'elles produisent, ne peuvent être égalées, je crois, dans cette section du globe, ni même, j'ose dire, par aucune femme de vos compatriotes…
J'ai montré votre lettre à mistriss B… et à plus de la moitié de nos littérateurs… Vous ne devez point m'en vouloir pour cela, parce que je n'ai voulu que vous faire honneur en cela… Vous ne sauriez imaginer combien vos productions épistolaires vous ont fait d'admirateurs qui n'avoient pas encore fait attention à votre mérite extérieur. Je suis toujours surpris, quand je songe comment tu as pu acquérir tant de grâces, tant de bonté et de perfection… Si attachée, si tendre, si bien élevée!… Oh! la nature s'est occupée de toi avec un soin particulier; car tu es, et ce n'est pas seulement à mes yeux, et le meilleur et le plus beau de ses ouvrages.
Voici donc la dernière lettre que tu dois recevoir de moi; j'apprends par les papiers publics que le comte de Chatham est entré dans les dunes, et je crois que le vent est favorable… Si cela est, femme céleste, reçois mon dernier adieu… Chéris ma mémoire… Tu sais combien je t'estime, et avec quelle affection je t'aime, de quel prix tu m'es. Adieu… et avec mon adieu, laisse-moi te donner encore une règle de conduite, que tu as entendu sortir de mes lèvres sous plus de mille formes; mais je la renferme dans ce seul mot:
RESPECTE-TOI!
Adieu encore une fois, Eliza! qu'aucune peine de cœur ne vienne placer une ride sur ton visage, jusqu'à ce que je puisse te revoir; que l'incertitude ne trouble jamais la sérénité de ton ame, ou ne réveille une pénible pensée au sujet de tes enfans… car ils sont ceux d'Yorick… et Yorick est ton ami pour toujours. Adieu, adieu, adieu.
P. S. Rappelle-toi que l'espérance abrége et adoucit toutes les peines… Ainsi, tous les matins, à ton lever, chante, je t'en prie, chante avec la ferveur dont tu chanterois une hymne, mon Ode à l'Espérance, et tu t'asseyeras à la table de ton déjeûner avec moins de tristesse.
Que le bonheur, le repos et Hygée te suivent dans ton voyage! puisses-tu revenir bientôt avec la paix et l'abondance, pour éclairer les ténèbres dans lesquelles je vais passer mes jours! je suis le dernier à déplorer ta perte; que je sois le premier à te féliciter sur ton retour!
Porte-toi bien!
Fin des Lettres à Eliza.
SERMONS
CHOISIS.
PRÉFACE.
Ces Sermons sont sortis tout brûlans de mon cœur; je voudrois que ce fût là un titre pour pouvoir les offrir au sien… Les autres sont sortis de ma tête, et je suis plus indifférent sur leur réception. C'est ainsi que Sterne caractérise lui-même ses sermons dans sa première lettre à Eliza, et leur lecture confirme l'idée qu'il en donne. On ne voit plus en effet ici l'auteur de Tristram Shandy enjamber son dada, galoper fantastiquement d'une idée à l'autre, et parcourant un horison qu'il se plaît à reculer, se dérober à la vue du lecteur qu'il aime à tromper. C'est un philosophe chrétien qui médite les écritures, et qui en extrait avec finesse une doctrine pure, autant amie de la religion que de l'humanité. Tout y respire la paix, la piété et la philantropie.
Si son imagination trop vive pour être long-temps modérée, s'échappe et se livre à quelques saillies étrangères à la dignité de la chaire, son cœur sensible vole aussitôt après elle pour la réprimer, la ramener, et tempérer cette gaieté par l'onction de sa morale. Mes sermons, disoit-il, sont des housards qui frappent lestement un coup à droite et à gauche; mais on les verra toujours être les auxiliaires de la vertu. Cette plaisanterie sentie, définit l'ouvrage; elle seule eût dû servir de préface.
On ne donne que seize sermons parmi les quarante-quatre imprimés en Angleterre; on ne pouvoit faire un choix plus étendu sans tomber dans le défaut si souvent reproché aux éditeurs, d'accumuler indifféremment tous les ouvrages d'un écrivain, et d'étouffer son génie sous un amas qu'il désavoueroit s'il vivoit. Ces sermons furent écrits sans prétention pour instruire les paroissiens confiés aux soins de Sterne. La célébrité qu'il acquit dans la suite excita le zèle intéressé de ses imprimeurs, et servit de passe-port à tout ce qu'ils s'empressèrent de ramasser, pour profiter de l'instant de faveur attachée à un nom connu. Le traducteur doit être plus sobre que les éditeurs.
Cette traduction est littérale, malgré les leçons du purisme. Peut-on traduire Sterne autrement sans le défigurer? Un moraliste, un historien sont rendus souvent par des tournures équivalentes, parce que leur mérite est dans les choses qu'ils écrivent; mais quand celui d'un auteur original consiste plus dans sa manière que dans sa matière, c'est cette manière qu'il faut constamment imiter; c'est alors qu'il faut craindre, qu'à force de polir une traduction, un coup de lime portant à faux, n'aplatisse un trait saillant, et n'efface l'empreinte de l'originalité précieuse au lecteur. Les Anglais ont craint de rendre Montaigne inconnoissable en le traduisant. Les mots nouveaux, et les tournures hardies, même dans sa langue, sont notés en lettres italiques.
Ce n'est pas qu'en prescrivant de traduire littéralement un ouvrage original, il faille le faire, comme dit Montaigne, à coup de dictionnaire. Si le mot propre n'est pas inspiré par le génie présent de Sterne, il est inutile de le chercher ailleurs que dans cette inspiration. Il n'est pas dans un dictionnaire, et le froid a glacé le traducteur dans l'intervalle de ses recherches. Il faut enfin méditer et sentir Sterne pour le traduire; tout autre moyen est insuffisant.
Si l'on veut connoître plus au long le jugement singulier que cet écrivain portoit sur ses sermons, on peut recourir à la digression plaisante qui se trouve à la fin de l'histoire de Lefèvre, tome III, page 156 et suiv.
LE BONHEUR.
SERMON PREMIER.
«Il en est qui disent: qui nous montrera les biens que nous désirons? Seigneur, tu as empreint sur nous un des rayons de ton visage.» Pseaume 4, v. 5 et 6.
L'objet de la poursuite de l'homme est le bonheur. C'est le premier et le plus ardent de ses désirs. Dans toutes les positions de sa vie il le cherche comme un trésor caché; il le poursuit sous mille formes diverses. Mille fois trompé, il persiste encore; court, arrête tous ceux qui se rencontrent sur ses pas, et leur demande: oh! qui de vous me montrera le bien que je désire? qui me guidera dans cette recherche? qui me conduira vers le but de tous mes vœux?
L'un lui dit de le chercher parmi les plaisirs de la jeunesse, dans ces scènes vives et joyeuses, où le bonheur préside toujours, et où il le reconnoîtra sans peine au rire et à la joie qu'il verra éclater dans tous les yeux.
Un second, d'un aspect plus grave, lui désigne ces palais coûteux, bâtis par l'orgueil et la folie. Il lui apprend que l'objet de ses recherches y fait son séjour, que le bonheur y vit en société avec les grands, au milieu de la pompe et du luxe, qu'il le reconnoîtra à la variété de ses livrées, et à la magnificence des meubles et des équipages dont il est environné.
L'avare sourit en secret à ce discours; il lève les yeux au ciel et le bénit. S'étonnant qu'on veuille égarer ainsi volontairement le malheureux voyageur et le jeter dans un vain tourbillon, il le tire à part. Là, il lui apprend que le bonheur n'habita jamais avec l'extravagance, mais qu'il se plaît sous le toit frugal du sage qui connoît le prix de l'argent, et qui sait le ramasser pour une occasion imprévue; que ce n'est pas l'or prostitué devant les passions qui constitue la félicité, mais plutôt sa parcimonie, le plus bel attribut de l'idole devant qui brûle chaque jour l'encens des hommes prosternés.
L'épicurien rectifie cette erreur en le jetant, s'il est possible, dans une erreur plus grande. S'étant convaincu qu'il n'existe d'autre bonheur que celui des sens, il y rappelle le voyageur, et lui dit: Vainement tu le chercheras ailleurs qu'où l'a mis la nature, dans la satisfaction des goûts qu'elle a créés. Si mon opinion t'est suspecte, appelles-en à ce roi sage qui nous a assurés qu'il n'y a rien de meilleur dans la vie que manger, boire, et se réjouir dans ses œuvres.
L'ambition l'arrête comme il va éprouver cette doctrine facile, le prend par la main, et le conduit dans le monde. Elle lui montre les royaumes de la terre et leur gloire; elle lui révèle les divers moyens d'augmenter sa fortune, et de s'élever aux honneurs. Elle étale à ses yeux les charmes enchanteurs du pouvoir, et lui demande s'il existe sur la terre un bonheur égal à celui d'être caressé, flatté, courtisé, suivi.
La philosophie enfin le trouve courant rapidement et avec fracas dans sa carrière bruyante; elle le saisit et lui remontre, que s'il cherche le bonheur, il est bien loin de la voie qui y conduit; que le dieu, depuis long-temps exilé du tumulte des cours, a choisi une solitude éloignée du commerce des hommes, et que s'il veut le trouver, il doit, laissant les intrigues, rétrograder vers une retraite paisible, où des amusemens simples et des livres instructifs ont fixé la félicité.
Tel est le cercle que l'homme parcourt. Après des essais infructueux, il s'assied enfin triste et fatigué, désespérant de voir jamais ses vœux s'accomplir, ne sachant, après tant de disgrâces, à qui se confier, incertain à quoi il en attribuera la faute, à l'insuffisance de la nature, ou à celle des jouissances du siècle.
En cet état de perplexité, errans sans détermination, et ne pouvant retrouver un refuge en nous-mêmes, abusés, déçus par ceux qui vouloient nous montrer le bonheur: Seigneur, dit le psalmiste, jette un regard sur nous, éclaire d'en-haut avec un rayon de ta grâce et de ta sagesse la nuit dans laquelle nous vaguons, et conduis-nous. Grand Dieu! ne nous laisse pas sans guide dans cette région ténébreuse où nous cherchons la félicité, éclaire nos yeux, qu'ils ne s'endorment pas du sommeil de la mort; ouvre-nous les trésors de ta parole et de la religion; fais-nous connoître le plaisir qu'on trouve à te craindre et à t'aimer; et conduis-nous à ce hâvre auquel nous aspirons, à ce hâvre des vrais plaisirs, qui doivent satisfaire non-seulement nos désirs momentanés, mais encore nos vœux les plus illimités.
Ce discours se réduit naturellement aux deux points qui partagent notre texte. Qui nous montrera le bonheur? tel est le premier; il nous a inspiré quelques réflexions sur les moyens que nous prenons pour atteindre au bonheur, et sur les plans que sa recherche nous fait tracer.
Cet examen nous a conduit à la source, au vrai secret du bonheur. Il est dans le second verset: Seigneur, tu as fait luire sur nous un rayon de ton visage. Non, mes frères, il n'est point de félicité sans la religion, la vertu et l'assistance divine dans la carrière de la vie.
Parlons encore un moment des folies des hommes, et de leur égarement perpétuel.
Il n'est pas de sujet plus épuisé par les déclamations que celui de l'insuffisance de nos plaisirs. Il n'est aucun épicurien réformé depuis le siècle de Salomon jusqu'à nous qui n'ait fait, dans ses momens de repentir et de disgrâces, quelques réflexions douloureuses sur le vide des plaisirs de ce monde, et sur la vanité des vanités que les hommes poursuivent: mais vainement ils ont donné des leçons utiles, on les a toujours regardés, ou comme des gourmands blâsés et sans appétit, inhabiles à goûter les plaisirs de la vie, ou comme des solitaires mélancoliques et misantropes, qui n'ayant jamais su les goûter sont peu propres à les juger.
Est-il merveilleux, par conséquent, que la plus grande partie de ces réflexions, quelque justes qu'elles soient, n'ait fait qu'une impression légère, tandis que l'imagination étoit déjà échauffée par le désir ardent du bonheur? les plus belles méditations sur la vanité du monde arrêtent si rarement l'homme passionné! rarement elles opèrent en lui la moitié de la conviction que lui donneront un jour la possession constante et uniforme de l'objet désiré, l'expérience qu'il acquerra, et les observations dont l'exemple des autres enrichira sa propre expérience.
Tâchons de conduire les hommes vers cette issue qu'ils doivent un jour connoître; et au lieu de nous abandonner à des argumens usés, et à des proverbes sans cesse récités, recourons aux faits. Si nous prouvons que les actions des hommes attestent l'insuffisance de leur plaire, nous aurons mieux établi la vérité de cette partie de notre discours, que ne l'établiroient les argumens spéculatifs de la plus subtile métaphysique.
Eh bien! si nous jetons un coup-d'œil sur la vie de l'homme, depuis l'âge de la raison jusqu'à celui où elle cède à la décrépitude, nous le trouverons engagé, entraîné dans une telle série d'idées et de désirs, que nous pourrons dire de lui: «la plante de ses pieds n'a pas trouvé une place à se reposer un seul instant.»
Au moment où, débarrassé de ses tuteurs et de ses gouverneurs, il est abandonné à lui-même, et mis sur le chemin du monde, ses premières idées se remplissent naturellement du bonheur qu'il va rencontrer; elles lui sont suggérées par le spectacle des plaisirs où se laissent entraîner ses compagnons et ses égaux.
Voyez comme son imagination court à la suite du premier feu follet qui flatte ses désirs. Observez les impressions différentes que font sur ses sens la musique, les arts, la parure, la beauté; comment son esprit léger voltige après les plaisirs: vous diriez qu'il n'en sera jamais rassasié.
Laissons-le quelques années à lui-même, jusqu'à ce que la pointe de son appétit se soit émoussée, et vous allez bientôt ne plus le reconnoître. Engagé dans le tourbillon des affaires, flatté de passer pour un homme d'importance, mettant son bonheur à la réussite de mille projets, pourvoyant enfin à la fortune de ses enfans et des enfans de ses enfans, il vous dira alors que les plaisirs de la jeunesse ne sont faits que pour ceux qui ne savent disposer ni du temps ni d'eux-mêmes; que quelque brillans qu'ils paroissent à l'homme sans expérience, ils sont si éloignés de l'idée qu'on se fait du bonheur, que c'est beaucoup de leur échapper sans chagrins; qu'ils laissent derrière eux les suites les plus fâcheuses, et que d'ailleurs il est pénible pour un homme sage d'être sans cesse enfermé dans un cercle importun, duquel il ne peut s'élancer quand il veut. Il vous dira qu'un homme à caractère doit soigner ses enfans, veiller à leur intérêt, les placer au-delà du terme des besoins et de la dépendance; que s'il est quelque félicité sur la terre, elle consiste dans l'accomplissement de ces conditions, et que si Dieu bénissoit ses efforts, il seroit le plus heureux parmi les fils des hommes.
Plein de cette conviction, l'esclave se courbe et se remet au travail. Il court, achète, vend, échange, se lève avec l'aurore, prend à peine un instant de repos, et mange le pain de la sollicitude jusqu'à ce qu'il ait atteint, outrepassé même le but de ses peines. Eh bien! quand il y touche, s'il veut être sincère, il conviendra aisément que la réalité est au-dessous de la peinture coloriée par son imagination; que couché sur cet amas de richesses, il ne dort pas plus profondément, ne veille pas plus joyeusement, et qu'en un mot, il n'a ni moins de soucis, ni moins d'anxiétés, qu'au moment de son départ pour le temple de la fortune.
Peut-être, me direz-vous, ne lui manque-t-il que quelque dignité, ou quelque titre magnifique; peut-être s'écrie-t-il en lui-même, oh! si je pouvois y parvenir, grand Dieu que je serois heureux! ce seroit la même chose. Cette dignité, ce titre qui couronneroient sa tête de splendeur, n'ajouteroient pas une coudée à sa félicité. Ce qu'il désire repose sur son imagination légère; à mesure qu'il a couru vers son objet, le fantôme a volé, a fui devant lui; et pour me servir d'une comparaison familière, on a beau hâter son char, les roues sont toujours à une égale distance entre elles.
Mais si je me suis perpétuellement abusé dans les voies du bonheur en amassant des richesses, voyons si je ne le trouverai pas en les dépensant. Oui, je vais entreprendre de grands ouvrages, élever des palais, construire des jardins, planter des vignes, conduire des eaux. Je vais assembler des esclaves, des domestiques, des artisans, des artistes, et présider à leurs travaux. Abandonnant ainsi ses projets utiles, l'homme s'éloigne du commerce des gens d'affaires, et réalise sa fortune; il va la dépenser. Le voilà en conséquence abattant et réédifiant, achetant des statues et des tableaux, déracinant ici pour replanter là, applanissant les montagnes et comblant les vallées, changeant le lit des rivières en plaines fertiles, et les plaines en rivières: il dit à celui-ci marche, et il marche; il dit à cet autre fais cela, et il le fait; tout ce que son esprit conçoit, son or l'exécute. Quand ses plans seront réalisés, il touchera sans doute à l'accomplissement de ses désirs, il atteindra le sommet du bonheur humain. Ah! je vous répondrai pour lui, qu'il a outrepassé les bornes d'un simple amusement, que les plaisirs ont été bien souvent mêlés de chagrins, et que le repentir arrache de sa bouche le même aveu qui échappa à Salomon, quand il dit: J'ai regardé autour de moi les travaux que mes mains ont accomplis, et j'ai vu que tout étoit vanité et vexation d'esprit, il ne m'en reste aucun avantage sous le soleil.
Il se peut encore qu'il ait été plus loin qu'il ne se l'étoit proposé, qu'il se soit laissé entraîner à des dépenses ruineuses, et qu'il ne lui reste d'autre expérience à faire que celle de l'avarice; point d'autre bonheur que celui de ramasser une seconde fois sordidement, et de resserrer avec inquiétude ce qu'il a dépensé sans discernement.
Dans le dernier acte de la vie, voyez le vieillard tremblotant; enfermé, séparé du monde entier, tombant insensiblement dans le mépris, employant des jours sans plaisirs, et des nuits sans sommeil à la poursuite d'un objet dont son cœur rétréci ne jouira jamais. Ecoutons-le murmurer, en pâlissant sur son trésor, de ce que ses yeux ne seront jamais rassasiés, ou dire en soupirant: Hélas! pour qui travaillé-je! pour qui me privé-je du repos?
Je viens d'esquisser la peinture des maux de la vie humaine, et de la manière dont le bonheur échappe à nos embrassemens. A Dieu ne plaise cependant que je nie la réalité des plaisirs, moi qui n'ai pas nié celle des peines. Mon dessein est seulement de faire connoître la différence qu'il y a entre les plaisirs et le bonheur. La félicité ne peut pas exister sans plaisirs, mais la proposition inverse n'est pas véritable, et nous sommes créés de telle façon, que voyant passer devant nos yeux cette multiplicité d'objets qui les fascinent, nous en saisissons quelques-uns, et nous manquons tous les autres, sans jamais jouir de la plénitude du bonheur, et de cette température égale qui le constitue.
Il ne se trouve que dans la religion, la conscience et la vertu, et l'espoir d'une autre vie. Cet espoir enrichit tous nos projets sans nous faire craindre aucune disgrâce: il est fondé sur un rocher dont la base est aussi profonde que celle du ciel et de l'enfer.
Quelques-uns parmi nous, dans le pélerinage de la vie, ont été assez heureux pour trouver sur leur chemin une fontaine limpide qui a étanché, pour un moment, la soif ardente du bonheur; mais notre Sauveur qui connoissoit si bien le monde, quoiqu'il n'en jouît pas, nous apprend que quiconque boira de cette eau sera encore altéré; l'expérience nous atteste cette vérité, la raison nous la confirme à jamais, et Salomon devient encore l'exemple des hommes.
Jamais alchimiste pâle et desséché ne chercha avec plus de travaux et d'ardeur la pierre qui devoit l'enrichir que ce grand homme, le bonheur. Il étoit un des plus savans observateurs de la nature, il avoit en lui tous les pouvoirs et toutes les instructions, et cependant après mille spéculations vaines, nous l'entendons affirmer qu'il n'avoit pu extraire le bonheur du creuset de ses expériences, et que tout s'étoit échappé en fumée ou en vanité.
Que celui qui veut le trouver ne le cherche désormais que dans la crainte de Dieu, et l'observation de ses commandemens. Ainsi soit-il.
LA MAISON DE DEUIL ET LA MAISON DE FÊTE.
SERMON II.
«Il vaut mieux aller à la maison de deuil qu'à la maison de fête.» Ecclésiaste, Chap. 7, v. 3.
Cela n'est pas vrai, le philosophe Roi a beau nous dire, orateur sacré, que le but de tous les hommes est la tristesse, et que le chagrin, suivant la leçon de l'expérience, est meilleur que la joie; une pareille sentence faite pour un anachorète atrabilaire ne convient pas aux habitans de ce monde. Pour quel dessein, dites-nous, Dieu nous a-t-il créés? Est-ce pour jouir des douceurs sociales de ces belles vallées où sa main nous a placés, ou pour languir dans les déserts stériles des montagnes inhabitées? Les accidens de cette vie, les tempêtes qui nous y battent ne suffisent-elles pas, sans que nous allions à la quête des calamités? Devons-nous presser une poignée d'absinthe dans le calice déjà trop amer dont nous sommes abreuvés? ah! consultons nos cœurs, et osons dire ensuite, avec notre texte, que le deuil vaut mieux que la joie? non, le meilleur des êtres ne nous a pas envoyés dans le monde pour y aller toujours pleurant, pour y vexer et abréger une vie déjà assez vexée et assez courte. Croyez-vous que celui qui est infiniment heureux, puisse nous envier notre contentement; que celui qui est infiniment aimable voie d'un œil de jalousie l'instant de repos et de rafraîchissement nécessaire au malheureux voyageur dans le cours de son pélerinage? qu'il doive lui demander un compte sévère parce qu'en courant il aura saisi à la hâte quelques plaisirs fugitifs pour adoucir la peine de sa route, oublier la rudesse des chemins, et les chagrins divers qui l'attendent à son passage? voyez, au contraire, combien l'auteur de notre être a placé pour nous de distance en distance de provisions de jouissances, quels caravansérails il a ouverts à nos besoins! quelles facultés il nous a données d'y jouir du repos! quels objets il a mis sur nos pas pour nous faire oublier nos fatigues! ils sont ménagés et disposés d'une manière si exquise, qu'ils charment nos peines, relèvent nos cœurs abattus sous le poids de la pauvreté et de l'affliction, et effacent même de notre souvenir le sentiment de notre misère.
Je ne veux pas, mes frères, répondre à présent à des argumens si naturels; j'aime mieux, me pénétrant de l'allégorie du texte, dire avec vous que nous sommes des voyageurs, qui, occupés du but vers lequel nous marchons, pouvons cependant amuser notre imagination des beautés naturelles et artificielles qui se présentent sur notre route, sans oublier notre projet. Si nous arrangeons en effet ce voyage de façon que nous ne soyons pas distraits de notre chemin par la variété des perspectives, des édifices, des ruines qui sollicitent notre curiosité, fermer nos yeux seroit une exagération de vertu digne d'un paladin religieux.
Souvenons-nous donc que nos regards sont tournés vers Jérusalem, que nous hâtons nos pas vers cette demeure de bonheur et de repos, que le chemin doit moins servir à réjouir nos cœurs qu'à éprouver en eux la vertu, que les divertissemens et les fêtes servent rarement à cette épreuve; mais que le moment de l'affliction est en quelque sorte celui de la piété. Ce n'est pas seulement parce que nos souffrances nous rappellent alors nos péchés; mais en interrompant, en détournant nos poursuites, elles nous procurent ce que le fracas du monde nous refuse, quelques instans pour la réflexion, et voilà ce qui nous manque essentiellement pour nous rendre plus sages et plus prudens: il est si nécessaire que l'esprit de l'homme rentre quelquefois en lui-même, que plutôt que d'en laisser échapper l'occasion, il doit la prévenir, la chercher, aux dépens même de son bonheur présent: il doit plutôt, suivant notre texte, entrer dans la maison de deuil, où il trouvera les moyens de subjuguer ses passions, que dans la maison de fête, où la gaieté les excitera. Tandis que les délices de l'une exposent son cœur ouvert à toutes les tentations, les afflictions de l'autre l'en défendent en le fermant à leurs impressions; tant l'homme est une créature étrange. Il est tissu d'une telle manière qu'il ne peut que poursuivre le bonheur, et cependant, à moins qu'il ne soit quelquefois malheureux, il doit se méprendre dans la voie qui y conduit. Tel est le sens des paroles de Salomon; mais pour les justifier encore, rapprochons plus près des auditeurs le sujet que je parcours. Jetons à la hâte un coup d'œil sur la maison de deuil et sur celle de fête, et donnez-moi la permission de les retracer un moment à votre imagination; j'appellerai à votre cœur sur les effets que ma peinture aura produits.
Entrons d'abord dans la maison de fête.
Je ne veux pas effrayer les yeux chastes, et la peindre d'après ces maisons abominables ouvertes pour le trafic de la vertu, et tellement construites à ce dessein qu'on ose, non-seulement y faire son marché, mais encore le mettre à exécution sans se couvrir du moindre déguisement.
Non, ne traçons pas même cette maison de fête sur le plan de celles qui nous donnent trop souvent des scènes scandaleuses d'excès et d'intempérance; mais construisons-en une qui serve d'exception, où il n'y ait rien de criminel, où rien du moins ne paroisse tel; mais où toutes choses soient compassées à la règle de la modération et de la sobriété.
Imaginez donc une maison de fête, où un certain nombre de personnes des deux sexes, invitées ou de leur propre mouvement, s'est rassemblé pour jouir des douceurs de la société, et des plaisirs autorisés par les lois, et tolérés par la religion.
Avant que d'entrer, examinons les sentimens qui précèdent l'arrivée de chaque individu qui s'y présente, et nous trouverons que, quoiqu'ils diffèrent entr'eux d'opinions et de caractères, ils sont réunis par cette idée, qu'ils vont dans une maison dédiée au plaisir, et qu'il faut par conséquent dépouiller toute idée qui peut contrarier cette intention: il faut laisser dehors les soucis, les pensers sérieux, les réflexions morales, et ne sortir de chez soi qu'avec la seule disposition à concourir à la gaieté que l'on s'est promise. Avec cette préparation d'esprit, qui ne tend qu'à faire de chaque personne un convive agréable, voyons-les entrer, le cœur débarrassé de contrainte, et ouvert à l'attente du plaisir: il n'est pas nécessaire de recourir à l'intempérance et de supposer à chaque convive un appétit qui fasse fermenter son sang et enflammer ses désirs. Ne lui en accordons qu'autant qu'il en faut pour les exciter agréablement, et les préparer aux impressions qu'un commerce aussi innocent doit faire. Dans cette disposition concertée d'avance, examinez par quel mécanisme insensible les esprits et les idées s'élèvent, et avec quelle rapidité elles se portent au-delà du terme posé par le sang froid.
Quand le riant aspect des choses a ainsi commencé par éloigner du cœur de l'homme les pensées qui en gardoient l'entrée; quand les regards doux et caressans de chaque objet qui l'environne, ont, en flattant ses sens, conspiré avec l'ennemi du dedans pour le trahir et lui ôter ses défenses; quand la musique a prêté son aide, et essayé son pouvoir sur les passions; quand la voix des hommes, quand celle des femmes mêlées au doux son de la flûte et du luth ont amolli son cœur; quand quelques notes tendres et lentes ont touché les cordes secrètes qui y retentissent à cet instant délicieux, disséquons, examinons le cœur: qu'il est foible! qu'il est vide! parcourons-en les retraites, les demeures pures pratiquées pour la vertu et l'innocence. Oh! le triste spectacle! les habitans en ont été dépossédés; ils ont été chassés de leur sanctuaire pour faire place, à qui? à la légéreté, à l'indiscrétion pour le moins; peut-être à la folie, peut-être, osons le dire, à quelques pensées impures, qui dans cette débauche de l'esprit et des sens, ont saisi l'occasion d'entrer sans être aperçues.
Eh bien! l'homme prudent pourra-t-il dire, mes désirs iront jusques-là, mais pas plus loin? l'homme circonspect osera-t-il se promettre, quand le plaisir a pris possession entière de son cœur, qu'il ne s'y élèvera pas une pensée, pas un projet qu'il devroit céler? ah! dans ces momens imprévus, commande-t-on à son imagination? en dépit de la raison et de la réflexion, elle nous emporte au-delà du terme. Voilà, me direz-vous, le récit le moins favorable que vous ayez pu nous faire. Pourquoi ne supposez-vous pas que les convives, exercés à la vertu dans les dangers, ont appris graduellement à triompher d'eux-mêmes, que leurs esprits sont assez en garde contre les impressions funestes pour que le plaisir ne les corrompe pas si aisément? il est pénible de penser que de cette foule de conviés à la maison de fête, peu en sortent avec l'innocence qu'ils y ont apportée. Si les deux sexes étoient enveloppés dans cette supposition, nous resteroit-il quelques exemples de la pureté et de la chasteté? non, la maison de fête avec ses charmes n'excita jamais un désir, elle n'éveilla jamais une pensée dont la vertu puisse rougir, ou que la plus scrupuleuse conscience doive se reprocher.
A Dieu ne plaise que je parle autrement: il est sans doute des personnes de tous les sexes qui quittent cette mer orageuse, sans naufrages; mais ne les regarde-t-on pas comme les plus heureux passagers? et quoique je ne sois pas assez sévère pour en défendre l'essai à ceux à qui leur rang et leur fortune le rendent indispensable, en dois-je moins décrire les dangers de cette plage enchanteresse? en dois-je moins marquer les écueils imprévus, et apprendre aux voyageurs l'endroit où ils les trouveront? qu'ils sachent ce que hasarde leur jeunesse et leur inexpérience, le peu qu'ils ont à gagner en s'aventurant, et combien il seroit plus prudent de chercher à augmenter son petit trésor de vertu, que de l'exposer à l'inégalité d'une chance, où ce qu'ils peuvent désirer de plus heureux est de revenir avec la somme qu'ils ont apportée, mais où probablement ils la perdront entièrement, et se perdront à jamais eux-mêmes.
C'en est assez sur la maison de fête, d'autant plus, qu'ouverte dans d'autres temps, elle est généralement fermée pendant ce saint temps de pénitence. Cette considération a rendu mon pinceau circonspect, et l'église en recommandant aux fidelles un renoncement à soi-même particulier, m'a refusé le droit de parler plus librement des plaisirs du siècle.
Quittons cette scène agréable, et que je vous conduise pour un moment à un spectacle plus propre à vos méditations. Allons à la maison de deuil; elle n'est devenue telle qu'à la suite des événemens malheureux auxquels notre condition est exposée.
Là, peut-être, des parens âgés sont tristement assis, le cœur percé de mille douleurs, nourrissant leur chagrin des folies d'un enfant ingrat, d'un fils de leurs prières, dans lequel ils avoient concentré toutes leurs espérances. Peut-être est-ce une scène encore plus douloureuse, une famille vertueuse languissant dans le besoin. Son chef infortuné s'est long-temps débattu avec le malheur. Il vient de succomber; un orage que la prudence et la frugalité n'ont pu prévoir vient de le jeter par terre. Grand Dieu! vois son affliction. Considère-le déchiré par la douleur, entouré des gages tendres de l'amour conjugal et de la compagne de ses infortunes, sans avoir du pain à leur donner, incapable, par le souvenir de ses beaux jours, de le gagner en bêchant la terre, honteux de le mendier.
Quand nous entrons dans une maison pareille, il est impossible d'insulter aux malheureux qui l'habitent par un regard même équivoque. Quelque légéreté dont notre esprit soit capable, de pareils objets captivent nos yeux, ils captivent notre attention, rappellent nos pensées errantes et dispersées, et les exercent à la sagesse. Avec quelle vivacité notre esprit frappé de ce spectacle se met tout de suite à l'ouvrage! comme il s'engage dans la considération des misères et des calamités auxquelles la vie de l'homme est exposée! ce miroir élevé devant lui le force à réfléchir sur la vanité, l'incertitude et l'état périssable des choses humaines. Comme cette première saillie de la réflexion peut conduire plus loin ses pensées! comme il doit appesantir ses méditations sur notre être, sur le monde que nous habitons, les malheurs qui nous y poursuivent, le sort qui nous attend dans l'autre, les horreurs dont nous y sommes menacés, et sur ce que nous devons faire pour nous en préserver, tandis que nous en avons le temps et l'occasion.
Si ces leçons sont inséparables de la maison de deuil, telle que je viens de la peindre, nous trouvons une école encore plus instructive dans celle que le texte sacré veut nous représenter; c'est le spectacle affligeant du deuil et des lamentations que la mort occasionne.
Tournez un instant les yeux de ce côté. Voyez un cadavre prêt à être inhumé. C'est le fils unique de cette mère éplorée, et sa veuve est ici. La scène est peut-être encore plus attendrissante. C'est le bon et tendre père d'une famille nombreuse, qui est couché là sans vie. Il a été moissonné à la fleur de ses ans, et arraché par la main décharnée de la mort des bras de ses enfans, et du sein de sa femme inconsolable.
Voyez ces personnes assemblées pour mêler leurs larmes; la douleur est empreinte dans leurs yeux. Elles vont pesamment, au son de la cloche funèbre, vers la maison de deuil, pour rendre à leur ami le dernier devoir que nous nous rendons, quand la nature a exigé sa dette.
Si la triste cérémonie qui vous y conduit ne vous a pas encore émus, prenez garde, et considérez les pensées mélancoliques et religieuses qui vous affectent, lorsque vous posez le pied sur ce seuil de douleur. Les esprits légers et joyeux qui dans la maison de fête vous avoient transportés d'un objet à l'autre, tombent et reposent en paix. Dans cette demeure ténébreuse, habitée par la tristesse et les ombres, l'esprit qui n'avoit jamais su réfléchir devient tout-à-coup pensif. Le cœur s'amollit, il s'emplit d'idées religieuses, il s'imprégne en silence de l'amour de la vertu. Ah! si dans cette crise, tandis qu'il est dans l'extase de la contemplation, nous pouvions le voir ce cœur exempt de passions, méprisant le monde, insouciant de ses plaisirs, il ne nous en faudroit pas davantage pour établir la vérité de notre texte, et en appeler à l'épicurien le plus sensuel, en faveur de la préférence que donne Salomon à la maison de deuil: tant elle est préférable, non pas pour elle-même, mais pour les fruits qu'elle procure, et les bonnes actions qu'elle occasionne. Sans ce but, la tristesse, je l'avoue, ne serviroit qu'à abréger la vie de l'homme, et la gravité avec la solemnité de son port austère, ne peut qu'en imposer à la moitié du monde, et faire rire l'autre. Le Dieu de merci nous veuille bénir. Amen.
LE PROPHÈTE ELIZÉE ET LA VEUVE DE SAREPTE.
SERMON III.
«Le baril de farine ne se désemplira pas, et la cruche d'huile ne tarira point, selon les paroles de notre Dieu, prononcées par la bouche du prophète Elisée.» Rois XVII. 16.
Ces paroles nous rappellent un miracle opéré en faveur d'une veuve de Sarepte qui avoit charitablement reçu le prophète Elisée dans sa maison, et l'avoit secouru dans un temps de famine et de détresse. Cette histoire, telle qu'elle nous est racontée dans les livres saints, attendrit autant qu'elle intéresse; et comme elle finit par une preuve remarquable de la bonté de Dieu envers cette veuve dans la résurrection de son fils, nous devons regarder ces deux miracles comme la récompense d'un acte de piété; la puissance infinie les opéra, et nous les laissa dans l'écriture, non pas seulement comme un témoignage de la mission divine du prophète, mais encore comme une marque de bénédiction répandue sur la charité et la bienveillance.
J'ai choisi, mes Frères, cette anecdote sacrée, et je vais en faire la base fondamentale d'une exhortation à la charité en général; et pour que je puisse mieux l'adapter à la solemnité de ce jour, je l'enrichirai de quelques réflexions pieuses qui exciteront sans doute en vous les sentimens de pitié dont mes projets ont besoin.
Le prophète Elisée avoit fui deux fléaux épouvantables, les approches de la famine, et la persécution d'Achab, ennemi violent: obéissant aux ordres de Dieu, il s'étoit caché le long du ruisseau de Cherith. L'homme saint, dégagé à la fois des craintes et des vanités du monde, et béni chaque jour par la providence, demeuroit dans cette solitude paisible et assurée; les corbeaux du ciel par un instinct miraculeux, lui apportoient le matin et le soir du pain et de la viande, et il s'abreuvoit dans le ruisseau. La sécheresse continuoit, et depuis trois ans et six mois les cataractes du ciel étoient fermées, quand le petit ruisseau, sa fontaine de consolation, se tarit et se dessécha, et Dieu lui inspira encore de chercher un asyle. Il lui ordonna de se lever et d'aller à Sarepte tout auprès de Sidon, en l'assurant qu'il avoit disposé le cœur d'une veuve à le secourir.
Le prophète fut docile à la voix de son Dieu. La main qui le conduisoit aux portes de la cité, en faisoit sortir la pauvre veuve, accablée de douleurs. Elle alloit mélancoliquement préparer son dernier repas, et le partager avec son fils.
Sans doute elle s'étoit long-temps débattue avec cette catastrophe terrible, elle avoit employé tous les moyens économiques que sa conservation et l'amour maternel pouvoient lui inspirer; elle avoit rempli son cœur de soucis et de tendres appréhensions: elle avoit souvent soupiré en disant: Mon fils mourra avant le retour de l'abondance.
Veuve, elle avoit perdu depuis long-temps le seul ami fidèle qui l'eût assistée dans ce vertueux combat; elle alloit enfin succomber sous les coups de la nécessité dont elle étoit devenu la proie aisée, quand Elisée arriva. Il l'appela et lui dit: Apportez-moi, je vous prie, un peu d'eau dans une coupe, que je boive. Et comme elle alloit la chercher, il la rappela et lui dit: Apportez-moi, je vous prie, un morceau de pain dans le creux de votre main; et elle répondit: Comme le seigneur ton Dieu est vivant, je n'ai point de pain, mais seulement une poignée de farine dans un baril, et un peu d'huile dans une cruche. Vois, je vais ramassant quelques broussailles pour la cuire, la manger avec mon fils, et puis mourir. Et Elisée lui dit: Ne craignez rien, allez et faites ce que vous avez dit, mais préparez-moi d'abord un petit gâteau, apportez-le moi, et après cela vous en ferez un pour vous et votre fils: car le dieu d'Israël a dit: le baril de farine ne se désemplira point, et la cruche d'huile ne tarira pas jusques au jour que j'enverrai la pluie sur la terre. La véritable charité ne veut pas chercher des excuses, et il s'en présentoit ici beaucoup. La veuve auroit pu insister sur la situation qui lui lioit les mains, et sur le peu de raison de la demande du prophète; elle auroit pû dire qu'elle se trouvoit réduite à la dernière extrêmité, et qu'il répugnoit à la justice et à la loi de la nature, qu'elle dérobât à son fils son dernier morceau pour le donner à un étranger.
Mais chez les esprits généreux, la compassion est quelque chose de plus que la balance de l'intérêt propre. Dieu a tissu dans leur caractère cette douce vertu, pour les tenir en garde contre les charmes de l'égoïsme; et la veuve va l'exercer. Observez que, quoique le prophète finit sa demande en lui promettant de multiplier ses richesses, cette récompense ne détermina pas sa bonne action. Un tel mélange d'intérêt en devenant le motif, eût sans doute bien diminué son mérite. La réflexion qu'elle fait, nous apprend bientôt le contraire: Oui, dit-elle, je connois que tu es l'homme de Dieu, et que la parole du seigneur dans ta bouche est la vérité.
Elle étoit outre cela habitante de Sarepte, ville dépendante de Sidon, métropole de la Phénicie, hors des limites du peuple de Dieu; elle avoit été, par conséquent, élevée dans les ténèbres d'une idolâtrie grossière, et dans l'ignorance du Dieu d'Israël, ou bien si elle avoit entendu prononcer son nom, on l'avoit instruite à ne pas croire aux miracles de sa main toute puissante, et moins encore à ajouter foi à son prophète.
Bien plus, elle pouvoit raisonner ainsi: si cet homme par quelque mystère secret ou par la puissance de Dieu est capable de me fournir des secours surnaturels, d'où vient qu'il est lui-même dans le besoin, opprimé par la faim et la soif.
Oui. La veuve de Sarepte agit par un pur mouvement d'humanité; elle regarda le prophète comme le compagnon de ses peines: elle considéra qu'il venoit de parcourir un pays épuisé par les feux de la sécheresse, où la libéralité seule pouvoit procurer un peu de pain et d'eau; que le voyageur malheureux étant un étranger inconnu, ce titre, qui sembloit devoir lui trouver des amis, aggravoit son infortune; elle réfléchit (la charité est inventive) qu'il étoit peut-être bien éloigné de sa patrie, et hors de la portée des bons offices qu'auroient pu lui rendre ceux qui, dans ce moment, pleuroient sur son absence. Son cœur fut attendri de pitié; elle se tourna vers lui en silence, et lui accorda ce qu'il avoit dit, et voilà qu'elle, son fils et ses domestiques mangèrent plusieurs jours, et que le baril de farine et la cruche d'huile ne tarirent pas jusques au jour que Dieu envoya la pluie sur la terre.
Le danger de la famine étant passé, sans doute cette mère affectueuse jeta un regard d'espoir sur le reste des jours de sa vie; cela étoit naturel. Il y avoit beaucoup de veuves en Israël quand les cataractes du ciel se fermèrent pour trois ans et six mois, et St. Luc observe que le prophète ne fut envoyé qu'à celle de Sarepte; il est probable qu'elle ne fut pas la dernière à faire cette observation, et à en induire les conséquences les plus flatteuses pour son fils. Plus d'une mère en a bâti de plus élevées sur une base moins sûre. «Le Dieu d'Israël nous a envoyé son messager dans notre détresse, il a traversé les demeures de son peuple, et ne s'est arrêté qu'à la mienne, il l'a sauvée de la destruction. Ah! ce miracle est un gage assuré de ses bonnes intentions pour nous. Il a, pour le moins, résolu de réjouir ma vieillesse par le spectacle de la santé de mon fils; peut-être lui réserve-t-il de plus grands avantages? peut-être vivrai-je pour voir sa main le couronner de gloire et d'honneur». Nous pouvons aisément nous la représenter se laissant porter et entraîner par de telles pensées, quand tout-à-coup une maladie imprévue attaqua son fils, et écrasa dans un moment l'édifice de ses espérances. Sa maladie fut si considérable que le souffle s'éteignit en lui.
Les plaintes du malheur sont rarement justes. Quoiqu'Elisée eût préservé la veuve et le fils d'un trépas certain, et qu'il dût être soupçonné la dernière cause d'un accident aussi triste, cependant cette mère passionnée l'accusa dans son premier transport d'être l'auteur de ses infortunes, comme s'il avoit fait descendre le malheur sur une maison qui lui avoit prêté un secours hospitalier. Le prophète étoit trop saisi de compassion pour répondre à une accusation aussi dure. Il prit l'enfant de dessus le sein de sa mère, le coucha dessus son lit, et s'écria: «O seigneur, mon Dieu? as-tu affligé ainsi la veuve qui m'a reçu, en lui enlevant son fils, est-ce la récompense de sa charité et de sa bonté? Tu lui as d'abord dérobé la compagne chérie de sa joie et de ses chagrins, et à présent qu'elle est veuve, et qu'elle doit le plus s'attendre à ta protection, vois, tu viens de faire tomber le seul appui qui restoit à sa vieillesse: ô mon Dieu! je t'en supplie, que son fils soit rendu à la vie».
La prière étoit fervente; elle annonçoit la détresse d'un homme profondément blessé de la douleur de son semblable; et le cœur d'Elisée étoit encore déchiré par d'autres passions: il étoit jaloux du nom et de la gloire de son Dieu, et il croyoit que non-seulement sa toute puissance, mais encore sa bonté étoient compromises dans cet événement. De quel triomphe les prophètes de Baal alloient jouir! quels traits amers devoient partir de leurs bouches! Le Dieu d'Israël, auroient-ils dit, est sans doute occupé ailleurs, il parle, il voyage, il dort peut être, et a besoin d'être éveillé. Le prophète étoit lui-même intéressé au succès de ses prières; les cœurs honnêtes ont peur du scandale, il craignoit que parmi les payens il ne s'élevât quelqu'esprit méchant et caustique, qui en semant cette nouvelle, fît avec joie ces réflexions: «Eh bien, cette veuve de Sarepte a reçu dans sa maison le messager de ce Dieu, elle l'a secouru; voyez comment elle en est récompensée. Assurément le prophète est un ingrat; il a manqué de pouvoir, et ce qu'il y a de pire, il a manqué de pitié.»
Elisée plaidoit par conséquent la cause de la veuve et celle de la charité. Cette vertu venoit de recevoir une blessure profonde, et elle eût été incurable si Dieu avoit refusé son témoignage en sa faveur. Dieu écouta la voix d'Elisée, et l'enfant de la veuve ressuscita; Elisée le prit, le porta de sa chambre dans la maison, et le donna à sa mère, en lui disant: voyez, votre fils vit.
Ah! quel plaisir pour une ame généreuse de s'arrêter ici un moment, et de se peindre un événement aussi plein de charmes! de voir d'un côté, l'extase d'une mère partagée entre la surprise et la reconnoissance, et l'impétuosité de la joie submergeant son ame depuis long-temps resserrée par la douleur; et d'admirer de l'autre l'homme saint s'approchant avec l'enfant dans ses bras, les yeux brillans d'un triomphe honnête, mais adoucis en même temps par la bonté de son caractère, et par le spectacle de la nature heureuse. Ce riche tableau attend le pinceau d'un grand maître; il m'entraîneroit d'ailleurs loin de mon sujet. Mon premier motif est d'embellir par un fait également conforme à la raison et à l'écriture, cette maxime utile: rarement une bonne action est perdue: il est au contraire plus que vraisemblable que dans cette vie même ce qui a été semé sera recueilli. Jette ton pain sur les eaux, et tu le trouveras après quelques jours. Tiens lieu à un orphelin de son père, et à une veuve de son époux, tu seras ainsi l'enfant du très-haut, et il t'aimera plus que ta mère même. Aye l'esprit plein de bonnes actions, car tu ne sais pas quels maux tomberont sur la terre, et quand tu succomberas tu trouveras un appui: il te préservera de toute affliction, et combattra mieux tous tes ennemis qu'un vaste bouclier et qu'une pique acérée.
L'instabilité des choses humaines et leur fluctuation constante nous fournissent des occasions perpétuelles de recourir vers l'asile de la pitié et de la charité.
Combien de malheurs arrivent par des accidens successifs! combien par les dangers de la navigation, et du commerce, et par des projets déconcertés! combien par les dépenses excessives des pères, l'extravagance des enfans, et par mille autres moyens, qui attachent des ailes aux richesses, et leur ouvrent toutes les portes. Les familles sont sujettes à tant de révolutions étonnantes, qu'on peut assurer que dans les changemens qu'un siècle opère, la postérité de celui qui arrose les arbres orgueilleux viendra un jour se mettre sous eux à l'abri des intempéries de l'air. La roue, hélas, tourne si souvent que plus d'un homme doit jouir du bienfait de cette charité que sa piété fait aux autres.
Indépendamment de la protection que Dieu assure aux bons, la charité et la bienveillance secourent l'homme dans les afflictions, elles adoucissent son cœur, et lient tous ses désirs à l'intérêt commun. Quand un homme compatissant tombe, qui n'a pas pitié de lui? qui n'accoure point pour le relever? le cœur le plus barbare insultera-t-il sans remords à sa chute? la lâcheté même, en dépit d'elle, conduit à la charité; elle n'a qu'à calculer l'usure qu'elle peut un jour recevoir d'une bonne action: tant il est évident que dans le cours général des choses, un bon office est toujours récompensé! j'ai dit général, et pourquoi? la récompense est inséparable de l'action même: demandez à l'homme miséricordieux, qui a toujours une larme de tendresse prête à couler sur l'infortuné, et du pain à partager avec lui, si tout ce que les plus grands génies ont dit du plaisir, a exprimé ce qu'il a senti, quand par un bienfait favorable, il a entendu la joie retentir dans le cœur de la veuve? voyez dans ses yeux les marques inaltérables du plaisir et de l'harmonie, et dites que Salomon n'a pas fixé la vraie jouissance quand il a dit: Les honneurs et les richesses n'apportent aucun autre avantage à l'homme que celui de bien faire avec elles pendant sa vie.
Il n'a pas porté ce jugement sans raison. Sans doute il avoit calculé l'insuffisance des plaisirs des sens. Il leur étoit impossible, selon lui, de former un systême raisonnable de bonheur; ils s'écouloient si vîte, et les moins criminels n'étoient enfin que vanité, et vexations de l'esprit. La charité au contraire est d'une nature si pure et si rafinée, qu'elle brûle sans se consumer; c'est allégoriquement le baril de farine, et la cruche d'huile qui ne tarissent pas. Il est facile d'ajouter un poids au témoignage de Salomon en faveur du plaisir de la bienveillance, et le philosophe Epicure nous le fournira. Son jugement ne peut être récusé; c'étoit un sensualiste parfait. Au milieu des rafinemens qu'une imagination désordonnée peut donner aux plaisirs, il soutenoit que la meilleure façon d'augmenter son bonheur étoit de le communiquer aux autres.
S'il étoit nécessaire d'établir une pareille doctrine, on pourroit assurer qu'indépendamment de la jouissance que l'esprit de l'homme goûte dans l'exercice de cette vertu, son corps n'est jamais dans un aussi parfait équilibre que lorsqu'il se penche vers la bienfaisance, et que si rien ne contribue autant à la santé, rien n'en est une aussi forte preuve.
Soumettons à la réflexion de chacun la vérité de cette opinion. Oui, la répugnance à faire le bien, est souvent suivie, si elle n'est pas produite, par une indisposition secrète de la partie animale et raisonnable. Le corps et l'esprit ont réciproquement ici une influence bien visible. Mettant de côté tout raisonnement abstrait, je ne puis concevoir que les mouvemens mécaniques, qui maintiennent la vie, se déployent avec la même vigueur et la même souplesse dans le malheureux et sordide égoïste, dont le cœur étroit et contracté ne s'est jamais attendri aux malheurs des autres, que dans celui qu'une ame généreuse et bonne fait pencher éternellement vers la compassion. Ce malheureux est assis, couvant des projets, et ne sentant rien; il ne jouit que de lui-même, et l'on peut en dire ce qu'un grand homme a prononcé sur celui qui manqua de justice: «il est toujours prêt à trahir, à ruser, à dépouiller; les mouvemens de son esprit sont durs comme le marbre; ses affections sont ténébreuses comme la nuit, ne vous confiez pas à cet homme.»
Ce que les théologiens ont dit de l'esprit, les naturalistes l'ont dit sur le corps. Il n'y a point de passion aussi naturelle que l'amour, et quoique l'exemple que je viens de citer n'en soit pas une preuve, il est indubitable cependant que l'homme le plus dur a long-temps combattu avec lui-même avant que de mériter la gloire d'un pareil caractère. Les habitudes vicieuses sont bien difficiles à subjuguer, mais les impressions naturelles de la bienfaisance sont aussi difficiles à réduire qu'elles: il faut qu'un homme fasse de longs efforts pour arracher de son cœur cette partie si noble de sa nature. L'antiquité nous en laisse un bel exemple. Alexandre le tyran de Phérès, qui avoit eu l'industrie d'endurcir son cœur de manière à prendre plaisir aux meurtres que sa cruauté faisoit sans cause et sans pitié de ses sujets, fut tellement touché des malheurs fantastiques d'Hécube et d'Andromaque, à une représentation de cette tragédie, qu'il fondit en larmes. L'explication de cette inconséquence est facile, et jette un grand jour sur la nature humaine. Dans le cours de sa vie réelle, il étoit aveuglé par ses passions, et guidé par son intérêt ou son ressentiment; ici, ces motifs ne trouvent point de place, ses affections étoient préoccupées, et ses vices endormis: alors la nature s'éveilloit en triomphe, et elle démontroit combien profondément elle a planté dans le cœur de l'homme les racines de la pitié; les tyrans mêmes ne peuvent pas les en extirper entièrement.
Mais je peins la plus aimable des vertus avec les ombres que la méchanceté me fournit, tandis que nous devons nous livrer à ses charmes naturels, et demander s'il existe sous le ciel rien d'aussi délicieux qu'elle? rentrons en nous-mêmes, et pour un moment imaginons que nous avons à tracer le plus parfait caractère, celui qui, selon nos idées sur la nature de Dieu, peut lui plaire davantage, et faire l'admiration du monde entier. J'en appelle tout de suite à notre réflexion. La première idée qui a frappé notre esprit ne nous a-t-elle pas représenté le bienfaiteur compatissant tendant sa main à l'orphelin et à la veuve? de quelques vertus que nous ayons voulu parer notre héros, nous nous sommes tous accordés à en faire un ami généreux qui pense que le seul charme de la prospérité est de faire du bien; nous l'avons peint sous l'emblême de cette rivière de Dieu, arrosant la terre altérée, et enrichissant les hommes, portant parmi eux l'abondance et la joie. Si cela ne suffisoit pas, et que nous voulussions ajouter un nouveau degré de perfection à ce portrait, au cas que la nature humaine pût nous fournir un patron, nous nous efforcerions de concevoir un homme qui, pour arrêter le cours de nos afflictions, se sacrifiât lui-même, oubliât ses intérêts les plus chers, et donnât sa vie au bonheur du genre humain. Ici, mon aimable Sauveur, ta bonté illimitée vient frapper et attendrir mon cœur. Tu devins pauvre pour nous enrichir, maître du monde, tu ne sus pas où reposer ta tête. Egal en pouvoir et en gloire au Dieu de la nature tu te fis homme, et pris la figure d'un esclave. Tu te soumis sans ouvrir la bouche à toutes les indignités qu'un peuple ingrat te présenta: enfin, pour accomplir notre salut, tu devins obéissant jusques à la mort; tu voulus en ce jour être conduit comme un agneau à la boucherie.
Ce spectacle étonnant de compassion, offert aujourd'hui par le fils de Dieu, est l'appel le plus sûr qu'on puisse porter au cœur de l'homme; il est l'argument le plus fort dont se servent les apôtres dans toutes leurs exhortations aux bonnes œuvres, voyez comme le Christ nous a aimés. La conséquence en est inévitable; elle donne de la force et de la beauté à tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Je l'ai réservée pour la fin de mon discours, elle laissera dans vos ames l'impression de la pitié que je vous demande pour les enfans malheureux qui en sont l'objet. En réfléchissant sur les travaux pénibles de l'amour qui causa la mort à notre Seigneur, vous considérez quelle dette immense nous est imposée envers notre prochain, et vous rappelant un modèle aussi aimable de bonnes œuvres, vous apprendrez de quelle manière il faut les faire.
De toutes les méthodes usitées de faire du bien, je n'en connois pas de plus utile que celle pour laquelle nous sommes ici rassemblés. L'éducation des enfans pauvres étant la pierre fondamentale de toute espèce de charité, elle fait que tous les actes subséquens répondent à l'instruction pieuse du bienfaiteur.
Sans l'éducation combien les projets de la bienveillance perdent à jamais l'effet que s'étoit promis l'homme bienfaisant? on laisse une jeune plante exposée aux injures de l'air et des saisons, et l'on voudroit prendre soin d'elle quand toutes ses racines sont flétries et presque desséchées! Oui, un établissement en faveur de l'enfance est la base de la charité; ajoutons et de la police universelle, tant le défaut d'éducation a entraîné de fâcheuses conséquences qui ont été ressenties d'abord par l'individu négligé, et puis par la société dont il est un des membres. Quand on considère d'une part la séduction d'une morale relâchée et de l'intérêt, et de l'autre les effets de la superstition, on peut assurer qu'il auroit mieux valu pour cette contrée avoir fait des dépenses extraordinaires pour corriger ces vices, et semer de bons principes dans le cœur des enfans du peuple, que de prendre les armes contre les effets désastreux de la rébellion occasionnée par la négligence. Rapportons-nous-en à l'antiquité vénérable. L'éducation y étoit d'une si grande importance pour la paix et le bonheur communs, que quelques républiques, et les plus sages sans doute, en avoient fait un commandement légal; elles sentirent qu'il étoit plus sûr de s'en rapporter à la prudence du magistrat qu'à la tendresse peu éclairée des pères.
Le calcul des Lacédémoniens dans cet objet de leur police étoit sûr. Lorsque Antipater leur demanda cinquante enfans en otage, ils lui firent cette réponse sage et héroïque: Nous aimerions mieux vous donner le double d'hommes faits. Ils faisoient entendre que quoiqu'ils se trouvassent dans la détresse, ils préféroient tous les hasards, à la perte de l'éducation nationale, à l'ignorance de la religion, à celle des lois et de l'industrie de leur pays. S'ils attachoient cette importance à l'éducation des enfans de tous les états, que dirons-nous de ceux que la providence a destinés aux derniers rangs de la société? sans parens, sans amis qui les dirigent, ils sont jetés hors de la voie de l'instruction, offerts seulement à la pitié publique. Les dangers qui les environnent sont si nombreux et si grands, que pour un voyageur qui navigue sans périls et heureusement sur cette mer immense, mille malheureux y naufragent et sont perdus à jamais.
Si jamais la charité put exercer des actes de bienfaisance, ah! voici le cas où les cris des hommes l'appellent davantage. Je n'ai besoin pour convaincre les ennemis de ces établissemens de piété, que de mettre sous leurs yeux le spectacle de la misère de l'enfance.
Allons vers la demeure de l'infortuné, entrons dans cette cabane de deuil où la pauvreté et l'affliction règnent ensemble. Voyons cette veuve inconsolable, assise, trempée de larmes; elle les verse sur son enfant qu'elle ne peut secourir. «O mon fils! te voilà laissé dans un monde vicieux, rempli de piéges et de tentations pour ton âge sans expérience. Peut-être mon amour exagère-t-il les dangers;… mais quand je considère que tu vas être porté nud au milieu d'eux, sans amis, sans fortune, sans instruction, mon cœur saigne d'avance des maux qui vont se précipiter sur toi. Dieu, en qui je mets ma confiance, est témoin, que dans l'état humble où il nous a placés, nous n'avons jamais souhaité de te rendre riche, mais seulement vertueux. Ton père, mon mari, étoit un homme de bien, il craignoit le Seigneur, et quoique tous les fruits de ses soins et de son industrie fussent à peine suffisans pour nourrir sa famille, cependant il vouloit en réserver une partie pour te placer dans la voie de l'instruction. Mais hélas! il est mort, et avec lui tous les moyens sont perdus. Vois, le créancier est à notre porte, pour emporter tout ce que nous avons.»
L'éloquence de la douleur est difficilement imitable; mais que l'ami de l'humanité et de ses afflictions se représente une veuve se plaignant ainsi, et qu'il considère s'il est une douleur pareille à la sienne, ou s'il est une charité comme celle de prendre son enfant de dessus le sein de la mère, et de la munir contre ses appréhensions?
Si un payen, étranger à notre religion et à ses préceptes de bienfaisance, passoit en voyageant auprès d'elle, n'en auroit-il pas pitié? Dieu préserve un chrétien de la regarder, et de prendre l'autre côté du chemin.
Ah! qu'au contraire et conformément à la leçon du Seigneur, il panse ses blessures, qu'il verse la consolation dans le cœur d'une femme que la main de Dieu a frappée. Qu'il imite le transport d'Elisée en disant à cette veuve affligée: Voyez, votre fils vit. Il vit par ma charité, et pour tous les desseins qui rendent la vie désirable pour être un homme de bien et un sujet fidelle; il va par mes soins être instruit de tous ses devoirs, et des vérités du monde à venir; quant au monde présent, il va apprendre à aimer un travail honnête, et à manger pendant toute sa vie le pain de la joie et de la reconnoissance.
Que la paix et le bonheur reposent sur celui qui conduit ainsi vers Jésus-Christ les enfans qu'il aime. Que leurs bénédictions s'accumulent autour de sa tête: que Dieu le secoure dans ses besoins, et lorsqu'il est étendu sur son lit de douleur, ô Dieu! donne-lui, pour les largesses qu'il a répandues sur tes enfans, ce que le monde ne peut lui donner ni lui ravir. Ainsi soit-il.
LE LÉVITE
ET
SA CONCUBINE.
SERMON IV.
«Et dans le temps qu'il n'y avoit point de rois dans Israël, il arriva qu'un Lévite qui habitoit d'un côté du mont Ephraïm, prit avec lui une concubine.» Juges 19.
Une concubine! oui mes frères; mais observez que le texte rend raison de la conduite qui vous paroît étrange: dans le temps qu'il n'y avoit point de rois dans Israël; ce lévite usant alors du droit commun, vous dirai-je, fit ce qui parut bon à ses yeux, et sa concubine, ajouterez-vous, imita cette liberté, car après l'avoir maltraité, elle s'en alla.
Le scandale et la honte vont donc partir avec elle? par tout où elle va chercher un asile, la main de la justice fermera brusquement sans doute la porte à sa rencontre? Non, elle s'en alla à Bethléem dans la maison de son père où elle séjourna quatre mois en entier.
Oh le bienheureux intervalle pour méditer sur la fragilité et la vanité des plaisirs de ce monde! Je vois le saint homme à deux genoux, les mains attachées sur son cœur et les yeux levés vers le ciel, remerciant le très-haut de ce que l'objet qui avoit si long-temps partagé son affection, venoit par sa fuite de le résigner à son culte.
Non, mes frères, ce n'est point encore cela, et le texte sacré nous dépeint bien différemment la situation du lévite.
«Il se leva, nous dit-il, il prit son esclave et deux ânes, courut après sa compagne fugitive pour lui parler amicalement et la ramener chez lui; elle le conduisit dans la maison de son père, et dès que celui-ci l'eut aperçu, il se réjouit de l'avoir rencontré.»
Quel groupe sentimental! diront ici les critiques du siècle: et c'est ainsi que les commentateurs, mes chers frères, parlent de tout. Faites l'esquisse de l'histoire la plus innocente, et cédez un instant votre pinceau à la pruderie, ou à la mauvaise humeur, elles finiront votre tableau avec des traits si durs, et un coloris si sale que l'honnêteté et la candeur rougiront à son aspect.
Esprits vertueux qui ne savez être rigides interprêtes que de vos propres défauts, je m'adresse à vous, à vous avocats désintéressés du malheureux qui se méprend. Pourquoi ne veut-on pas imiter votre bonté? Combien de fois avez-vous répété, que les actions d'un homme ne sont pas toujours un motif pour le condamner, qu'elles sont environnées de mille circonstances qui ne se présentent pas à la première vue, que les ressorts qui l'ont poussé sont profondément cachés, que parmi la foule des malheureux qui sont à chaque instant cités au jugement du public, il en est mille dont l'esprit seul a péché, et qui ont été mal interprêtés; que pour ceux dont le cœur a erré, la force des passions qui les ont excités, les difficultés qui les ont enflammés, l'attrait de l'objet qui les a captivés, et peut-être même les combats de la vertu avant sa défaite, peuvent les faire utilement recourir de la sévérité de la justice, au jugement de la pitié?
Arrêtons-nous encore un moment à l'histoire du lévite et de sa concubine: semblable à toutes les autres, elle dépend beaucoup de la manière dont on la raconte, et comme l'écriture ne nous a laissé sur elle aucun commentaire, le cœur peut en commander un à l'imagination; mais la décence ne s'éloignera pas du texte.
«Et dans le temps qu'il n'y avoit point de roi dans Israël, un lévite qui demeuroit d'un côté du mont Ephraïm, prit avec lui une concubine.»
O Abraham! ô toi le père des croyans! si cette conduite étoit blâmable, pourquoi en donnas-tu un exemple si séduisant aux yeux de ta postérité? pourquoi le Dieu d'Isaac et de Jacob bénit-il si souvent la génération d'une pareille licence, promit-il de la multiplier, comme les sables de la mer, et de faire naître d'elle les princes de la terre?
Dieu seul peut dispenser de la loi qu'il a faite, et nous trouvons dans les livres saints que les patriarches, dont le cœur aspiroit le plus vers le ciel, usèrent sans doute par sa permission de cette dispense. Abraham prit Agar, Jacob outre ses deux femmes Rachel et Léa, s'accommoda de Zilpha et Bilha, dont quelques tribus descendirent. David eut dix-sept femmes et dix concubines, Jéroboam en eut soixante et ce qui paroît moins blâmable par la chose en elle-même que par son abus, Salomon, dont les excès insultèrent aux priviléges du genre humain, Salomon fut encore plus étonnant, par le même plan de luxe qui lui rendit nécessaires quarante mille écuries, il se méprit dans le calcul de ses besoins, et se donna mille sept cents femmes et trois cents concubines.
Homme sage! homme abusé! si tes belles maximes et tes judicieux proverbes n'eussent amendé tes folles pratiques, où en serois-tu? trois cents… détournons nos pas, mes frères, d'une pierre d'achoppement aussi dangereuse.
Notre lévite n'en eut qu'une, le texte hébreu dit même une épouse concubine, pour la distinguer de cette espèce vile qui marche dans l'obscurité de la nuit sous le toît du débauché, et qui se glisse dans la porte ouverte pour elle. Nous savons par des commentateurs que dans l'économie juive, elles ne différoient des véritables épouses que dans quelques cérémonies et stipulations extérieures, et qu'elles se livroient à leur époux (on le nommoit ainsi) de bonne foi et avec affection.
Le lévite avoit sans doute besoin de partager avec une compagne sa triste solitude, et de remplir d'un objet aimé le vide de son cœur; car nonobstant toutes les excellentes choses en faveur de la retraite, qu'on trouve dans beaucoup de livres, il n'est pas bon pour l'homme d'être seul. Le pédant le plus froid ne frappera jamais nos oreilles d'une réponse satisfaisante contre cette sainte maxime: au milieu des plus bruyantes leçons de la philosophie, la nature élève sans cesse sa voix persuasive pour la société et l'amitié: un cœur bon et généreux en réclame toujours un second, et il languit et se dessèche, s'il en est abandonné.
Qu'un solitaire en sa torpeur marche vers le ciel seul et sans compagne; quant à moi, je n'en trouverois jamais ainsi le chemin: que je sois sage et religieux; mais que je sois homme. Grand Dieu! en quelque poste que me place la Providence, quelque voie qu'elle me prescrive pour arriver à ton sein, donne-moi un compagnon dans mon voyage, quand ce ne seroit que pour lui montrer combien nos ombres s'agrandissent à mesure que le soleil baisse, quand ce ne seroit que pour lui dire, oh combien la face de la nature est fraîche et colorée! combien les fleurs des champs sont belles! combien les fruits des arbres sont délicieux!
Hélas! ceux que le lévite va manger seront plus amers que les herbes dont la Pâque couvrira sa table; tandis qu'ils suivent ensemble le sentier de la vie, elle détourne de lui ses pas infidelles, et s'enfuit.
La moitié douce et tranquille du genre humain est ordinairement outragée par l'autre; mais dans cette fatalité, il lui reste un précieux avantage; elle pardonne: quel que soit le ressentiment de l'injure qu'on fait à l'homme de paix, l'orgueil ne surveille pas de si près le pardon qu'il accorde, que dans le cœur de l'homme superbe. Nous serions même plus enclins à cette aimable vertu si le monde nous le permettoit; mais il est là pour interprêter nos pardons, et surtout ceux dont il s'agit ici: il a ses lois auxquelles le cœur ne se soumet pas toujours, et elles exercent sur nous un pouvoir si réel et si peu apparent, qu'il faut à l'homme honnête toute la fermeté de ses principes pour leur résister.
Quel combat notre lévite n'eut-il pas à soutenir contre lui-même, contre sa concubine, et contre l'opinion de sa tribu sur son injure! pendant la période de quatre mois entiers, chaque passion dut régner à son tour; et dans le flux et reflux des moins douces de celles qui devoient l'agiter, la pitié sans doute se fit quelquefois entendre; la religion ne garda non plus le silence, et la charité murmura souvent son doux langage; chaque objet qu'il voyoit sur les côtes du mont Ephraïm, chaque grotte qui lui présentoit sa fraîcheur, chaque boccage qui arrêtoit ses pas inquiets, devoient solliciter le souvenir de son bonheur passé, et éveiller dans son ame un sentiment favorable à l'objet qui l'avoit séduit.
J'avoue… Oh! j'avoue, devoit-il s'écrier, que cette perfidie est bien grande; mais la porte de la merci doit-elle lui être fermée pour toujours? une infidélité est-elle le seul crime que l'homme outragé ne puisse pardonner, et duquel la raison ne doive pas oublier la cicatrice? est-ce en effet le plus noir de tous? dans quel tarif des offenses humaines l'a-t-on ainsi évalué? est-ce parce qu'il est bien difficile à supporter? ah! mon cœur s'écrie, oui, oui: mais demandons-lui si toutes les passions ensemble n'affilent pas le poignard qui pénètre dans mes entrailles? demandons-lui si ce n'est pas autant l'orgueil et le respect humain que le sentiment de mes vertus, qui empoisonnent et irritent la plaie cruelle que cette femme m'a faite. Dieu miséricordieux! si cela étoit, pourquoi persécuterois-je dans un transport de fierté la malheureuse que tu as créée et qui t'appartient? n'y a-t-il pas une gradation dans toutes les fautes? quand elle eut perpétré son crime, eh bien! elle oublia le compagnon de son offense, et vola dans les bras de son père. N'y a-t-il aucune différence entre un coupable qui sort précipitamment de la route de la vertu, et s'enfuit dans la conscience de sa dépravation, et le voyageur imprudent qui s'égare par mégarde, et rétrograde sur ses pas dès qu'il apperçoit son erreur? Oh! que le sentiment de la douleur d'avoir commis une offense est doux dans un cœur qui ne veut plus la commettre! C'est sur cet autel seul que je t'offrirai mon injure. La punition qu'un esprit ingénieux frappé du remords de sa faute, exerce sur lui-même est bien cruelle; si elle ne l'expie pas tout-à-fait; Dieu juste doue-moi du don de l'oubli. La merci sied si bien au cœur des hommes; mais encore plus à celui de ton ministre, d'un lévite, qui chaque jour t'offre tant de sacrifices pour les transgressions de ton peuple. Ah! j'ai bien peu profité autour de tes autels, si je n'ai pas appris à pratiquer le pardon que je poursuis sans cesse pour les autres à ton tribunal. Que la paix et le bonheur reposent sur la tête de l'homme qui parle ainsi.
«Il se leva et courut après elle pour lui parler amicalement, pour parler à son cœur, pour lui rappeler leurs premières caresses, pour lui dire enfin, combien peu elle aimoit son mari, combien peu elle s'aimoit elle-même.»
Les reproches de l'homme miséricordieux sont doux et tranquilles; peu semblables aux efforts que fait sur lui l'homme orgueilleux et inexorable, efforts qui humilient encore plus ceux auxquels il pardonne, ces reproches, dis-je, sont calmes et courtois comme le génie qui veille sur son caractère. Comment le lévite pouvoit-il ne pas ramener chez lui sa concubine? Comment son père pouvoit-il ne pas ouvrir son cœur à la générosité? Il le vit, et se réjouit de l'avoir rencontré: il le pressa de jour en jour de rester avec lui; conforte ton cœur, lui dit-il, et livre le à la joie.
Si la pitié et la vertu dictèrent les préliminaires de la paix, l'amour sans doute la scella irrévocablement. Grand, trois fois grand est son pouvoir pour renouer ce qui a été brisé, et pour effacer les injures de la mémoire même. Le lévite se leva ainsi que sa concubine et ses esclaves, et ils partirent.
Il est inutile de poursuivre plus loin cette histoire. La catastrophe en est horrible, et elle nous mèneroit au-delà des bornes que je me suis prescrites. J'en veux à présent aux jugemens téméraires, et les acteurs que je viens de mettre sur la scène apprendront à ceux qui jouent sur celle du monde, combien peu de douceur ils doivent attendre de lui.
Une grande partie de notre temps est employée à dire ou à ouir du mal de notre prochain. Le théâtre est toujours occupé par quelqu'infortuné. Chaque heure, chaque moment apportent un épisode étrange ou terrible qui prolonge l'étonnement et perpétue le babil. Comment peut-on se comporter ainsi? quelle conduite! quelle vie! voilà la formule de toutes les conversations, et ce seroit beaucoup si la censure en restoit-là. Il n'est pas, par conséquent, de vertu sociale plus digne de l'homme que celle qui lui donneroit la force de résister à ce torrent. Les sources qui le nourrissent sont nombreuses, et les tourbillons qui nous le rendent dangereux dans notre passage, sont aussi subits que violens. Rendons ce discours utile à la société, en traçant la marche de ce torrent depuis les sources qui l'alimentent.
La première qui s'offre à nos regards, peut, si la spéculation précéda jamais la pratique, dériver d'une innocente curiosité; c'est lorsqu'avec plus de zèle que d'instruction nous racontons un phénomène avant de nous assurer de son existence. Les Romains, dit Festus (Actes des Apôtres, chap. 15. v. 16.), ne condamnent personne à la mort, (et moins encore au martyre) avant de l'avoir entendu; et le juge qui prononceroit sa sentence avant cette formalité, encourroit et le blâme et les peines dus à la contravention des loix naturelles et civiles. Mais nous sommes généralement si pressés de dire notre avis, que nous foulons par notre précipitation ce premier droit de l'accusé: et qu'en arrive-t-il souvent? la scène change tout-à-coup, l'accusation devient imaginaire, et notre folie seule est réelle; nous perdons l'honneur d'une mauvaise plaisanterie, et nous restons en butte aux coups de celles que nous avons méritées.
La seconde cause de nos mauvais jugemens, c'est lorsque l'accusation paroît être portée avec plus d'ordre; c'est lorsque nous commençons légalement par une information, mais que nous la prenons d'après des évidences suspectes, contre lesquelles le Sauveur nous précautionne en nous disant: Ne jugez pas sur les apparences. C'est derrière les démonstrations que se cachent le mensonge et la ruse qui nous aveuglent. Il est mille choses qui paroissent être, et ne sont pas. Le Christ, disoient les Juifs, est allé boire et manger, le Christ n'est qu'un gourmand et qu'un biberon. Eh bien! il étoit alors assis au milieu des pécheurs, il étoit leur consolateur et leur ami. Dans ce cas-ci, la vérité, comme une femme modeste, méprise une justification, et dédaigne de paroître dans le cercle de ses accusateurs pour les éblouir de sa lumière. C'en est assez pour le soupçon, il a déjà porté sa plainte, la malice qui l'a écouté sourit des rapports qui la justifient; elle ordonne les préparatifs du supplice, et le jugement téméraire se lève ensuite pour en prononcer la sentence finale.
Une troisième manière de mal juger, c'est quand les faits sont d'une vérité incontestable, mais qu'ils sont commentés avec tout le fiel de la censure. Combien une ame sensible et honnête devroit l'épargner! Il est vrai que l'horreur naturelle qu'on a pour tout ce qui est criminel plaide en ce cas en faveur de la critique; celle-ci a tellement l'air de la vertu, que dans un discours contre les jugemens téméraires, l'orateur pourroit à peine les distinguer, et cependant au milieu du débordement d'exclamations que le coupable excite et mérite, comment est-il possible que quelqu'un ne se dise pas à soi-même, pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas créé ainsi, pourquoi ne suis-je pas aussi un exemple? cette apostrophe bien simple toucheroit plus mon cœur, et me donneroit une meilleure idée de celui du commentateur, que la période la plus caustique ne m'en donneroit de son esprit. La punition de l'infortuné n'existe-t-elle pas dans sa faute? et quand cela ne seroit pas, quelle pitié! que la langue d'un chrétien, que la plus douce des religions a appris à bien dire et à louer, devienne le bourreau de ses semblables. Nous lisons dans le dialogue d'Abraham et du mauvais riche, que, quoique le premier fût au ciel et le second dans les enfers, le patriarche le traita avec les expressions les plus douces: Mon fils, mon fils, lui dit-il toujours. Dans la dispute au sujet du corps de Moïse entre l'archange et le démon, le démon lui-même, St. Jude nous apprend que l'archange n'osa jamais employer contre lui la moindre raillerie. C'étoit indigne de son haut caractère, et le trait n'eût pas été d'un politique; car s'il l'avoit fait (c'est le sentiment d'un théologien sur ce passage), le démon auroit été plus fort que lui dans ce genre d'escrime; la raillerie étoit son arme naturelle, et les esprits les plus vils sont par conséquent les plus adroits à la manier.
Il est une quatrième observation sur une des causes du mal que je vous dénonce, auditeurs chrétiens. C'est le désir de paroître homme d'esprit, en faisant des réflexions malignes et piquantes sur tout ce qui se passe dans la société. On établit une espèce de trafic sur les faillites des autres, et peut-être sur leurs malheurs. Ah! quel que soit l'avantage que les bons mots attirent à leurs auteurs, nous ne les louons cependant que comme de certains mets qui, en flattant notre palais, excitent des larmes de nos yeux. Ce trafic est bien peu généreux; comme il ne demande pas de grands fonds, beaucoup trop de personnes s'y livrent, et tant que les méchans seront caressés, et que de mauvaises têtes seront les juges des cercles, ce ton perfide passera pour l'esprit honteux d'une telle parenté, et il voudra lui appartenir malgré lui. Quoiqu'il en soit de leur affinité, il a donné un nom méprisable à l'esprit, dont l'essence ne fut jamais la satyre. De même qu'il y a une grande différence entre l'amertume et le sel, il en est une entre la méchanceté et la gentillesse du badinage. La première est une brutalité dépourvue de principes, et elle nous est suggérée par le démon; l'autre n'est qu'une vivacité aimable qui nous vient du père des esprits. Elle est si pure, et fait tellement abstraction des personnes, qu'elle ne les offense jamais volontairement, ou si elle touche un ridicule, c'est avec la dextérité du vrai génie qui enlumine légèrement une absurdité, en la laissant passer. L'esprit peut sourire à la vue de la pyramide que la flatterie élève à la fatuité, mais la malignité la renverse, la rase au niveau du sol, et bâtit la sienne sur ses ruines.
Je m'adresse à vous, censeurs téméraires, esprits brillans, votre crédit ne tient-il pas assez de place dans les halles du monde, sans chasser encore de celles que vous n'occupez pas, les hommes à qui le sort les a assignées? n'avez-vous pas une haute région dans laquelle vous planez, sans vous abaisser encore et vous tapir dans les cavernes ténébreuses de l'envie et de la calomnie? Ne vous reste-t-il d'autre siége à occuper que celui du mépris de vos semblables? Eh quoi! parce que l'honneur s'est mépris dans sa route, et que la vertu dans ses excès s'est trop approchée des confins du vice, faut-il pour cela les précipiter dans les abîmes? la beauté sera-t-elle foulée aux pieds et traînée dans la boue pour un seul… un seul faux pas? Ne restera-t-il pas une vertu, une seule qualité à la belle pénitente, parce qu'elle aura péché? juste Dieu du ciel et de la terre! mais tu es miséricordieux, aimant et bon, et tu jettes d'en-haut un coup-d'œil de pitié sur les injures que tes créatures se font entr'elles. Ah! pardonne-nous-les ces injures, ainsi que nos fautes. Ne te rappelle pas que tu nous as créés frères, que tu nous as formés de la même chair, que tu nous as doués des mêmes sentimens et affligés des mêmes infirmités. O mon Dieu! n'écris pas sur ton livre éternel que tu nous as fait miséricordieux d'après ton image, et que tu nous as fait présent de la plus douce et de la plus aimable des religions. N'écris pas que chaque précepte de ta loi porte avec lui un baume précieux pour guérir les maux de notre nature, pour adoucir et amollir nos cœurs: oublie que tu nous as destinés à vivre dans ce monde dans un tel commerce d'affabilité et de confraternité, qu'il nous préparât à exister ensemble dans un meilleur. Amen.
PLAINTES DE JOB
SUR LES MALHEURS
ET LA BRIÈVETÉ DE LA VIE.
ORAISON FUNÈBRE DE LEFÈVRE.
SERMON V.
«L'homme né de la femme est un être de peu de jours, pleins de trouble. Il pousse comme une fleur; et il est moissonné comme elle. Il vole comme une ombre, et passe comme elle.» Job XIV. 1, 2.
Il y a quelque chose de si beau et de si vraiment sublime dans ces réflexions du saint homme Job sur la briéveté et l'instabilité des choses humaines, qu'on pourroit défier les plus célèbres orateurs de l'antiquité de nous produire une phrase si éloquente, si noble et si pathétique. Soit qu'on doive en attribuer l'effet à la nature de ce sujet, ou à la magie de l'expression orientale, et du style exalté qui lui convient, soit que les paroles appartiennent à cet être puissant qui inspira à l'homme son langage, ouvrit les lèvres du muet, et rendit éloquente la langue même de l'enfance; à laquelle de ces causes qu'on rapporte la sublimité de ce passage, ainsi que d'une quantité d'autres épars dans les livres saints, jamais homme ne put mieux méditer sur la briéveté et les malheurs de cette vie, que ce saint patriarche. Il avoit si long-temps navigué sur cette mer orageuse, son passage avoit été tellement éclairé, tantôt par le soleil, tantôt par les feux de la foudre, qu'il atteignit aux extrémités et du bonheur et de l'infortune.
Le commencement de ses jours fut couronné de toute la splendeur que l'ambition peut désirer. Il étoit le plus puissant des hommes de l'orient. Il possédoit des campagnes illimitées, et sans doute il jouissoit de tous les plaisirs que la propriété peut donner. Vous me direz que l'on doit placer sa félicité sur une base plus sûre que celle d'une fortune immense qui s'échappe tout-à-coup; de ces biens qui se font des ailes, et s'envolent à jamais; mais il avoit encore l'avantage de la sécurité, car la main de la Providence qui l'avoit élevé, le conduisoit dans sa route; Dieu sembloit s'être engagé à continuer ses bénédictions sur sa tête fortunée. Il l'avoit environné d'une haie, ainsi que ses possessions. Les ouvrages de ses mains étoient bénis, et chaque jour accroissoit sa fortune. Bien plus, les richesses que possède celui qui n'a ni enfans ni frères, au lieu d'être une consolation, sont quelquefois un objet d'inquiétude et de vexations. L'esprit humain n'est pas toujours satisfait de la conscience de ses propres jouissances; il regarde devant lui, comme s'il découvroit un vide imaginaire, comme s'il désiroit un objet chéri pour le remplir; souvent il s'inquiète et dit: pour qui travaillé-je? pour qui me privé-je du repos?
Dieu avoit encore élevé cette barrière devant le bonheur de Job, en le bénissant d'une foule aimable de fils et de filles, héritiers apparens de sa félicité présente. Idée délicieuse! les bénédictions de la providence seront portées de main en main, et continuées sur les descendans de mes descendans! combien cette espérance diffère peu de la première jouissance dans le cœur d'un père tendre, qui égare ses yeux sur le bonheur lointain de sa postérité, comme s'il devoit revivre avec elle!
Que manque-t-il à cette peinture d'un homme heureux? rien, sûrement, si ce n'est une disposition vertueuse à jouir de tant d'avantages, et l'art d'en faire un bon usage: il l'avoit aussi, car c'étoit un homme droit, il craignoit Dieu, et évitoit le mal.
Dans le cours de sa prospérité, aussi grande qu'il en peut jamais échoir dans le partage d'un mortel; pendant que tout sourioit autour de lui, et sembloit lui promettre un surcroît de bonheur, s'il étoit possible, tout-à-coup cette scène paisible et aimable se changea en une scène de chagrin et de désespoir.
Dieu, pour remplir les desseins de sa sagesse, se plut à renverser sa fortune, il trancha l'espoir de sa postérité, et ce prince, dans un jour à jamais affreux, se vit jeté de son palais sur un fumier. Ses troupeaux, qui faisoient ses richesses, furent en partie consumés par le feu du ciel, et en partie égorgés par le glaive d'un ennemi. Ses fils et ses filles, qu'il avoit instruits dans leurs devoirs, et dans lesquels il plaçoit la félicité de l'avenir, récompense bien naturelle pour les soins et les soucis que leur enfance avoit coûtés, ses enfans furent séparés de lui par un souffle désastreux, comme ils commençoient à devenir la consolation de sa vieillesse, alors que les esclaves aimés soutenoient ses années débiles: les circonstances mêmes qui ajoutent au malheur furent pour lui combinées, ils lui furent ravis au moment que sa foiblesse étoit incapable de supporter ce revers, au moment où il devoit le moins s'y attendre, quand il pouvoit se flatter qu'ils étoient hors de la voie des dangers; «pendant qu'ils mangeoient et se réjouissoient dans la maison de l'aîné, le vent impétueux du désert secoua les quatre coins de l'édifice, et le renversa sur eux.»
Un tel assemblage de calamités n'est pas le lot commun des hommes; il y en a cependant qui ont soutenu des épreuves aussi sévères, et qui bravement leur ont résisté, peut-être par une force d'esprit naturelle, l'aide puissante de la santé, et le secours affectueux de l'amitié. Que ne soutient-on pas avec de tels avantages; mais Job ne les eut pas. A peine avoit-il été frappé de ces accidens subits, qu'une lèpre effroyable le couvrit depuis le sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds; ses amis, dans lesquels il en pouvoit trouver le remède, la femme même de son cœur, dont la main devoit soutenir sur sa tête le poids de son affliction, l'insultèrent cruellement et soupçonnèrent sa probité. O Dieu! qu'est-ce que l'homme quand tu l'accables ainsi? quand tu appesantis le fardeau à mesure que tu ôtes les forces? quand il devient ainsi l'exemple des vicissitudes de la fortune? quand il se voit arracher toutes les bénédictions qu'un moment auparavant ta providence accumuloit sur sa tête? quand, après avoir réfléchi sur la multitude des jouissances assemblées autour de lui, il les voit dans un jour enlevées jusqu'au niveau du sol, et s'évanouir comme la description d'un rêve enchanteur? quel est l'homme qui, venant d'éprouver une révolution si subite, eût fait les belles réflexions de Job, et dit avec lui: «Que l'homme né de la femme est un être de peu de jours, pleins d'amertume, qu'il pousse comme une fleur, et est moissonné comme elle, qu'il vole, et passe comme une ombre.»
Ces paroles expriment bien succinctement la vanité naturelle et morale de l'homme, et elles se divisent en deux propositions distinctes.
1o. L'homme est un être de peu de jours. 2o. Les jours sont remplis d'amertume. Je ferai quelques réflexions sur ces deux propositions.
C'est un être de peu de jours. La comparaison que Job en fait avec une fleur, est extrêmement belle, et mieux faite pour ce sujet que la preuve la plus travaillée, il ne l'auroit pas comportée. La briéveté de la vie est un point si généralement débattu dans tous les siècles depuis le déluge; il est si universellement senti et reconnu par tous les êtres, qu'il ne demande aucun argument qu'une comparaison juste. Elle ne sert pas à prouver le fait; mais elle le place sous un jour qui nous frappe, et fait sur notre esprit une impression profonde.
L'homme, dit Job, pousse comme une fleur, et est moissonné comme elle; il est envoyé dans le monde comme la plus noble et la plus belle portion de l'ouvrage de la divinité; son image est faite d'après celle du créateur; il est glorieux comme la fleur des champs; il surpasse en beauté la race végétale, ainsi qu'il surpasse en raison la race des animaux.
La fleur arrive au temps de sa perfection, si quelqu'accident ne la détruit dans son bourgeon; il lui est permis de triompher quelques instans, et elle est coupée sur sa racine au milieu de l'orgueil et de la pompe de sa végétation; si elle échappe à la main de la violence, elle est flétrie en peu de jours, et se penche morte sur sa tige.
Ainsi, l'homme éprouve dans son accroissement et son déclin la même période, quoique l'un soit plus haut, et que sa durée soit plus longue.
S'il échappe aux dangers qui menacent sa tendre enfance, il atteint la maturité de la vie, et s'il est assez heureux pour ne pas succomber sous quelqu'accident occasionné par sa folie et son intempérance, il décline insensiblement; enfin un terme arrive au-delà duquel il ne peut plus vivre. Ainsi que la fleur ou le fruit qui n'ayant pas été coupés avant leur maturité n'outrepassent pas la période à laquelle ils se fanent et tombent; ainsi quand le temps est arrivé, la main de la nature moissonne l'homme sur la terre qui le porte. L'art du botaniste ou celui de la médecine ne les préservent ni l'un ni l'autre de cette nécessité cruelle. Dieu a donné ces lois immuables aux végétaux, il les a données aux hommes, ainsi qu'à toutes les créatures vivantes, après avoir inséré dans leurs élémens la puissance de l'accroissement, de la durée et de l'extinction. Quand les évolutions sont finies, la créature expire et périt, tandis que le fruit mûr tombe de l'arbre, et que la fleur se desséche sur sa tige.
C'en est assez sur cette comparaison poétique et sublime du saint homme Job.
«Il vole et s'échappe comme une ombre.» Celle-ci n'est pas moins une magnifique représentation de la briéveté de la vie humaine; on ne peut en sentir la vérité qu'en rapprochant le tableau de l'original d'après lequel il a été copié. Avec quelle vîtesse en effet passent sur notre tête les jours, les mois, les années? n'est-ce pas comme une ombre qui vole, et laisse à peine une impression légère sur nous? lorsque nous nous efforçons de les rappeler par la réflexion, et de concevoir comment ils se sont écoulés, quel est celui de nous qui peut s'en rendre un compte satisfaisant? oui, sans quelques événemens remarquables qui ont distingué quelques époques de cette durée, nous la regarderions comme Nabuchodonosor regardoit à son réveil le rêve qui l'avoit occupé pendant la nuit; il savoit que quelque chose avoit passé et l'avoit troublé; mais cela avoit passé si légèrement et si vîte, qu'il ne pouvoit pas trouver la trace sur laquelle il pût le chercher. Oh que le tableau de la vie humaine est mélancolique! elle s'écoule de telle manière qu'on peut à peine réfléchir comment elle s'écoule.
Nos premières années glissent sur les plaisirs innocens de l'enfance, et nous ne pouvons pas méditer sur elles. Une jeunesse insouciante leur succède, et nous ne voulons pas réfléchir; ardens à la poursuite des plaisirs, avons-nous le temps de nous arrêter pour les considérer?
Quand nous atteignons un âge plus grave et plus sensé, et que nous commençons à réformer nos mœurs et notre conduite; alors les affaires et les intérêts de ce monde, les projets et la manière de les exécuter nous occupent tellement, qu'ils ne nous laissent pas le temps de penser à ce qui n'est pas eux. A mesure que notre famille s'accroît, nos affections augmentent, et avec elles se multiplient les soins et les soucis que nous donne l'établissement de nos enfans. Ces soins nous assaillent si secrètement, ils s'emparent de nous si long-temps, que nous sommes surpris par des cheveux blancs, avant que d'avoir trouvé le loisir de réfléchir sur le temps qui s'est écoulé, les actions qui en ont rempli la durée, et le dessein pour lequel Dieu nous a envoyés dans ce monde. On peut donc dire, avec raison, que l'homme est un être de peu de jours, quand on le rapproche de la succession hâtive des choses qui le poussent vers le déclin de sa vie: on peut dire encore qu'il vole et s'échappe comme une ombre, quand on le compare aux autres ouvrages de la divinité, à ceux mêmes que ses mains ont faits, et qui survivent à plusieurs générations, tandis que la sienne tombe comme les feuilles que d'autres bourgeons remplacent, pour s'épanouir, tomber et être emportés par le vent.
Mais lorsque nous considérons la briéveté de ses années dans le jour qu'elles se montrent, à toi, grand Dieu, à toi à qui mille ans ne paroissent que comme le jour d'hier, quand nous considérons cette poignée de vie qui nous a été mesurée sur l'étendue de l'éternité pour laquelle nous sommes créés: ah! comme cet espace doit être limité! et sommes-nous encore sûrs de jouir de sa plénitude? mille accidens divers peuvent couper la trame légère de la vie humaine long-temps avant qu'elle touche à son dernier point d'extension. Le nouveau né, proie aisée pour la mort, tombe et se résout en poussière comme le bouton nouvellement éclos. La jeunesse qui promet davantage voit s'éteindre en elle la beauté de la vie; une maladie cruelle ou un accident désastreux l'ont couchée sur la terre, comme la fleur vivace qu'une vapeur maligne dessèche. Le germe des maladies occasionnées par l'intempérance ou la négligence multiplie les événemens dans cet acte intéressant de notre vie. Les maux infects aggravent leur rage quand ils se mêlent à un sang fort et agité, les succès deviennent douteux, et l'on nous dit par tout que la moitié des hommes meurt dans les premiers dix-sept ans de sa vie.
J'en ai dit assez pour confirmer la réflexion de Job, que l'homme est une créature de peu de jours; hélas! ces jours sont encore remplis de trouble et d'amertumes. Ne nous attachons pas pour en avoir des preuves au côté flatteur que nous présentent les choses humaines. Elles sont revêtues d'une apparence trop brillante, surtout dans le monde, que l'on appelle grand. Nous ne les prendrons pas encore auprès de ces hommes gais et apathiques qui, placés au milieu des jouissances, réfléchissent peu sur les privations, et qui, n'ayant point encore touché leur portion héréditaire des peines du monde, s'imaginent ne pas avoir un lot dans le malheur général. Nous ne recourrons pas enfin à ces récits illusoires de quelques passagers heureux qui ont navigué sans dangers et franchi tous les écueils; mais un coup-d'œil sur la vie humaine, et sur la face réelle des choses, dénué de tout ce qui peut les pallier ou les dorer, nous servira de point de comparaison. Nous écouterons les plaintes de tous les siècles, de tous les âges; nous lirons l'histoire du genre humain. Eh bien, que contient-elle? un récit des voyageurs qui ont erré dans ce monde si lamentable, que l'homme sensible ne peut finir sa lecture sans avoir le cœur oppressé par la douleur.
Voyez l'effrayante succession de la guerre d'une partie de la terre vers l'autre; elle est perpétuée d'un siècle à l'autre avec si peu de relâche que le genre humain à peine a eu le temps de respirer depuis que l'ambition vint s'emparer du monde; voyez ses horribles effets écrits sur les ruines du globe: ici, des nations entières ont été passées au fil de l'épée; là, d'autres ont été réduites à la famine pour faire place à de nouveaux colons. Voyez combien d'hommes, depuis les premiers siècles jusqu'au nôtre, ont été foulés sous les pieds d'un tyran cruel et capricieux qui n'a jamais écouté leurs cris, ou paru sensible à leur détresse. Voyez l'esclavage, quelle coupe amère! combien de millions d'hommes en sont abreuvés tous les jours. S'il empoisonne le bonheur, quand on l'exerce sur nos corps, que doit-il être quand il pèse également sur nos corps et sur nos ames.
Jetez un coup-d'œil sur l'histoire des religions, sur leurs tyrans? que dis-je, leurs bourreaux qui se soulent du plaisir de voir les tourmens et les convulsions de leurs frères. Voilà l'inquisition: écoutez les sons mélancoliques dont retentit chaque cachot; considérez la cruauté de ces juges, et les tortures recherchées qu'ils vont infliger sans merci à l'infortuné. Son ame dans ces angoisses douloureuses veut s'échapper de son corps disloqué; on ne veut pas. Il faut qu'il soit arraché de ce chevalet sanglant pour aller perdre la vie au milieu des flammes que lui prépare la superstition.
Si les détails des causes publiques des misères de l'homme ne suffisent pas, considérons-le luttant contre des infortunes particulières. Il est encore plein de troubles, il est né pour le malheur.
Si nous le regardons exposé à tous les besoins réels ou imaginaires auxquels il ne peut subvenir; quelle suite de vexations, de dépendances dérivent de cette nécessité, et le rendent infortuné? combien d'obstacles se hérissent devant lui quand il veut faire son chemin dans la société? combien de fois est-il forcé de rétrograder ou de rester à la même place? que de soucis lui donne seulement le seul besoin d'avoir du pain! il en est tant qui n'atteignent jamais à ce but, il en est tant qui le mangent dans la douleur.
Tirons le rideau sur ceux-ci, et regardons en haut vers ceux qui semblent placés au-dessus de ces soucis: eh bien! ils sont exposés à d'autres. Tous les rangs, toutes les conditions rencontrent des calamités relatives qui pèsent sur la vie des grands, et les accablent dans leur marche.
Ceux-ci sont atteints d'infirmités qui les privent le jour et la nuit du repos; ceux-là, dévorés par l'ambition, sont menacés des disgraces, et mille d'entr'eux, rongés par des inquiétudes secrètes, s'éteignent en silence, et doivent leur trépas au chagrin et à l'abattement de leur cœur.
Descendons quelques étages plus bas. Un million de nos frères nés pour n'hériter que de la pauvreté et des troubles, sont forcés par la nécessité à la bassesse et à la peine des plus vils emplois, et encore peuvent-ils à peine sustenter leur famille.
C'est ainsi qu'après avoir passé en revue toutes les conditions et tous les états, et leur avoir accordé par grâce quelques plaisirs fugitifs, nous en revenons toujours à la description que nous a donnée Job; et nous y découvrons quelques caractères lisibles de ces mots dont Dieu nous menaça jadis: Tu mangeras ton pain dans la douleur jusques à ce que tu retournes à la terre dont je t'ai tiré.
Quelqu'un me dira peut-être, pourquoi me faites-vous haïr la vie? pourquoi exposez-vous ce tableau funeste; me parlez-vous de ces infirmités naturelles, qu'il n'est pas en notre pouvoir de corriger?
A cela je réponds que le sujet est de la plus grande importance, et qu'il faut que chaque homme ait une idée de sa nature, pour que son esprit fasse des projets convenables à sa condition. Cette revue impartiale, ce miroir que je tiens élevé pour lui montrer ses infirmités, tend à guérir son orgueil et à le revêtir de l'humilité, seul vêtement qui convienne à un être aussi foible et aussi misérable. La considération sur la briéveté de sa vie doit le convaincre qu'il est sage de consacrer cette petite portion au grand projet de l'éternité.
Enfin, quand on réfléchit que cette mesure si courte est encore remplie de tant de troubles, que rien n'y est produit et n'y existe sans un mélange de peines, combien cette pensée ne doit-elle pas nous engager à détourner nos yeux et nos affections de cette perspective obscure, et à les fixer sur cette contrée plus heureuse, où Dieu essuiera à jamais les pleurs qui coulent sur nos joues? Ainsi soit-il.
LE CARACTÈRE DE SEMEÏ.
SERMON VI.
«Abisaï dit: est-ce que Semeï pour cette insulte ne sera pas mis à mort.» Samuel XIX. 21. I. part.
Les indignes paroles! Voici la seconde fois qu'Abisaï propose à David la mort de Semeï. Dans un transport soudain d'indignation, quand Semeï maudissoit David, il s'écria: Pourquoi ce chien-là maudit-il le roi mon maître? laissez-moi, je vous prie, que je lui tranche la tête. Il y avoit au moins dans ces paroles un air de bravoure, car il hasardoit sa tête aussi; mais ici, quand l'offenseur étoit en son pouvoir, quand son sang s'étoit refroidi, quand le coupable se lavant les mains imploroit merci: est-ce que Semeï, dit Abisaï, ne sera pas mis à mort?
Ah! cette sentence ressemble moins à la justice qu'à la vengeance, passion vile et lâche qui rend la première démarche d'Abisaï contradictoire avec la seconde. Je ne m'efforcerai pas de les concilier; ce discours est destiné à Semeï; puisse le tableau que je vais faire de son caractère être utile à la société!
Sur la nouvelle de la conspiration de son fils Absalon, David s'étoit échappé de son palais; il avoit fui Jérusalem pour se mettre en sûreté. La description de sa fuite est véritablement pathétique, jamais la douleur ne fut aussi touchante.
Le roi abandonna son palais pour se cacher au glaive du fils qu'il aimoit: il fuit avec toutes les marques de l'humilité et du malheur, la tête couverte et les pieds nuds, et quand il fut au bas du mont Olivet, il pleura. Quelques scènes agréables qui s'étoient peut-être passées dans ce lieu, quelques heures de plaisir qu'il y avoit partagées avec Absalon dans des temps plus heureux, émurent la tendresse de la nature; il pleura sur la triste vicissitude des choses, et toutes les personnes qui l'avoient suivi, touchées de son affliction, se couvrirent aussi la tête, et pleurèrent.
David étoit venu à Bahurim, quand Semeï, fils de Gera, parut. Etoit-ce pour verser sur les plaies du roi l'huile qu'il avoit recueillie sur le mont des Olives? non; le temps et le malheur n'en avoient pas assez fait, et tu vins, Semeï, pour y ajouter ta part à leur triste ouvrage.
Il vint, il maudit David, il jeta sur lui des pierres et de la boue, et il lui disoit: allons, homme de Bélial, tu as cherché le sang, et te voilà pris dans tes propres piéges; Dieu a vengé sur toi le sang de Saül et de sa famille.
Il y a un raffinement de malice à choisir un temps favorable pour donner à son ennemi des marques de sa haine. Un mot, un regard qui, dans d'autres occasions, ne feroient aucune impression, blessent le cœur plus sûrement en le blessant plus à propos: ce sont des flèches qui, volant avec le vent, s'enfoncent beaucoup plus profondément; flèches qui, aidées seulement de la force naturelle, eussent à peine atteint leur objet.