Le Dimanche avec Paul Cézanne
DU MÊME AUTEUR
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| L’Abdication de Ris-Orangis | Roman. |
| L’Heure des Tziganes | Théâtre. |
| Les Bonaparte | — |
| Les Charmettes | — |
| La Lumière du Soir | — |
| Théophile Gautier | Étude. |
| L’Après-Midi chez l’Antiquaire (L’Édition). | |
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| A paraître: | |
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| M. le Curé | — |
| Art Poétique | Poésies. |
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PAUL CÉZANNE PAR LUI-MÊME
ÉTUDE. (Collection particulière.)
LÉO LARGUIER
LE DIMANCHE
avec
Paul CÉZANNE
(SOUVENIRS)
PARIS
L’ÉDITION
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
——
MCMXXV
I
Une Sous-Préfecture.
Si j’avais aimé la peinture, en 1901, comme je l’aime aujourd’hui, je crois que j’aurais pu écrire un beau livre sur Paul Cézanne, mais j’étais soldat de deuxième classe à Aix-en-Provence et j’avais vingt ans.
Depuis, quelques amis, qui sont au courant de mon intimité avec le vieux maître, m’ont souvent prié de ne pas laisser perdre mes souvenirs.
—«Vous avez eu la fortune, me disaient-ils, de vivre pendant plus d’une année avec Cézanne, racontez ce que vous savez, cela intéressera toujours les peintres...»
L’autre jour, après un petit article publié dans un journal, à propos d’une décision du Conseil municipal de Marseille qui donnait le nom de Paul Cézanne à l’antique place d’Aubagne, un camarade, que je n’ai pas revu depuis l’époque où nous apprenions ensemble à porter et présenter l’arme en décomposant, depuis le temps où nous faisions dans la même escouade les mêmes gestes rituels et cocasses, m’écrivit.
Il avait lu ma chronique et elle l’avait ému.
Il se souvenait du vieillard qui m’attendait devant la porte de la caserne de la Charité, à l’heure où les pauvres, comme on dit là-bas, arrivaient pour assister à la distribution de la soupe qu’ils allaient manger sous de très beaux platanes, dans les ustensiles les plus imprévus, des gamelles hors d’usage, des boîtes de conserves, et parfois, dans des poteries paysannes, décorées de verts acides et de rouges vifs qui se vendent peut-être cher aujourd’hui chez certains brocanteurs.
Mon compagnon d’armes, qui est instituteur en Provence, m’a décidé. Sa lettre devait contenir le mot simple et décisif qu’on ne m’avait jamais dit. Je me suis assis sur mon divan comme je m’asseyais jadis au bord de mon lit de soldat, et j’ai laissé monter les souvenirs, et il m’a semblé que je songeais à une époque révolue depuis des siècles.
Paris, que je venais de quitter, ne connaissait encore que les omnibus à chevaux et les fiacres aujourd’hui disparus et à peu près pareils à ceux du Second Empire.
Le général, qui était sans doute ministre de la guerre, avait été fait lieutenant le soir de Rezonville ou de Reischoffen, et nous étions presque semblables aux lignards de Mac-Mahon et de Faidherbe.
Il me semble avoir été troupier à l’époque où l’on préparait l’expédition de Crimée, au moment où M. de Bismarck prenait sur lui de falsifier la dépêche d’Ems. Les militaires ne buvaient du vin qu’à l’occasion de la fête nationale ou d’une revue; la soupe et le bœuf étaient quotidiens, et, les jours de gala, un caporal et quatre hommes qui marchaient au pas cadencé allaient chercher en ville le plat au four confié au boulanger. On nous tenait en haleine par de perpétuelles manœuvres en campagne, des alertes et des embarquements de nuit, et l’adjudant qui nous faisait réciter la théorie nous apprenait que c’était avec ses jambes que le soldat français avait gagné toutes les batailles et gagnerait les prochaines. De cet humble gradé au général qui commandait la division, tous nos chefs étaient de cet avis. Ces stratèges, dont les moindres paroles nous paraissaient tirées d’un infaillible évangile guerrier, n’avaient pas prévu les tranchées de 1914.
Quoi qu’il en soit, cette époque devient étrangement lointaine; nous en avons été brutalement séparés par un cataclysme, et on pourrait dire, sans exagérer, en parlant d’elle: la vieille France ou l’ancien régime.
Les photographies qu’on retrouve et qui datent de 1895 ou de 1902 ont l’air de daguerréotypes; les femmes portaient des manches gigot, leurs jupes balayaient le trottoir, et elles étaient presque vêtues comme les femmes du Balcon de Manet.
Je ne suis pas loin de croire que l’Exposition universelle fut la dernière fête éblouissante d’une civilisation tranquille. Les journaux illustrés montraient M. Cormon dans un atelier romantique comme en ont les peintres dans les romans de Maupassant. Le dernier Salon que j’avais vu était pareil à beaucoup d’autres: M. Chocarne-Moreau n’avait envoyé ni marmiton, ni enfants de chœur. Il exposait deux petits Savoyards (qui avaient peut-être servi la messe dans leur pays), en train de subtiliser une fiole de Champagne à un fêtard endormi contre une palissade, dans une souquenille de pierrot, au lendemain d’un bal masqué.
La maison de Toulouse était victorieuse de la maison de Montfort, dans une toile de J. P. Laurens. M. Bonnat n’avait pas fait de portrait, et on se permettait de discuter sa Vue du pays basque, à Saint-Jean-de-Luz. Il était meilleur dans la figure!
L’illustre M. Bouguereau n’était pas en progrès. Roll avait peint, grandeur nature, le Tzar, la Tzarine et M. Félix Faure, majestueux comme un empereur légitime en habit noir. On trouvait que les Espagnoles de M. Zuloaga étaient du très bon Manet, et que le portrait de Jean Moréas par La Gandara était un chef-d’œuvre digne des grands Espagnols!
PONTOISE
PAUL CÉZANNE en 1861
Rodin exposait une Ève qu’on jugeait déconcertante et un buste de Falguière. Ce dernier, par contre, exposait un Balzac qu’on lui avait commandé après le scandale causé par celui de Rodin.
Rien ne manquait à la liste officielle et complète. On pouvait admirer un grand nombre de Baigneuses, de Venises au crépuscule, de Léda et de Jehanne d’Arc. Carmen Sylva voisinait avec Deschanel ou le général Brugère, et il y avait des Effets de neige et des Marchés bretons, des Retours de pêcheurs à Concarneau et des Meules de foin, des Amandiers en fleurs et des Troupeaux à l’abreuvoir, des Escadres françaises saluant les yachts russes, des Bédouins en prière, des Matins de Toussaint au Père-Lachaise, des Inquisiteurs, des Toréadors, et toujours d’innombrables natures mortes et quelques Roybet cramoisis.
C’est à l’époque où ce Salon, qui était jugé supérieur à tous les autres, florissait, qu’on me présenta à Paul Cézanne.
La petite ville où je faisais mon service militaire le tenait pour un maniaque, et il portait, sous une houppelande, un tricot de laine brune contre lequel il avait dû appuyer sa palette, en revenant du motif.
*
* *
Il me tira un grand coup de chapeau, ce qui ne fut pas pour me mettre à mon aise, car les militaires sans galons n’ont pas coutume d’être salués si bas, et j’étais, de plus, éperdu de timidité.
Je vis qu’il était chauve avec une couronne de cheveux argentés et fins.
On l’a dépeint cent fois.
Les uns trouvent qu’il ressemblait à un vieux divisionnaire bourru; d’autres ont cru voir une sorte de vagabond halluciné au nez violet et aux yeux rouges, mal embouché et toujours irrité.
Aucun de ces portraits n’est exact, et ceux qui représentent Cézanne hirsute et crasseux sont de mauvaises caricatures, exécutées par des artistes qui ne connaissaient pas la province.
On n’y est guère élégant et on y pratique un laisser-aller commode.
Je me souviens d’une petite scène qui explique assez bien cela.
Passant quelques jours dans les Cévennes, je vis un matin, à la porte du jardin, un vieil homme qui demandait mon père. Je fus le prévenir, dans sa vigne, et je lui dis:
«C’est un pauvre qui attend...»
Mon père me regarda en pensant certainement que l’air de Paris ne me valait rien.
«Un pauvre? Mais c’est M. Plantier, l’ancien entrepreneur. Il vient d’acheter le domaine des Beaumes, qui vaut plus de cent cinquante mille francs!...» ’
Ce propriétaire de marque était vêtu comme un vieux maçon sans travail, et on l’eût arrêté sur les boulevards, où la mendicité est interdite.
Dans les petites villes, la toilette n’existe pas quand on a passé l’âge de plaire.
Un élégant né entre la Madeleine et l’Opéra ne peut pas comprendre.
Lorsqu’un dessinateur parisien représente, dans quelque feuille illustrée, un mail de sous-préfecture où devisent le conservateur des hypothèques et le percepteur, la terrasse du Gambrinus ou du café du Commerce où sont attablés, devant leurs bocks, de bons habitués, il nous montre perpétuellement d’antiques birbes vêtus de redingotes moisies, coiffés de tubes qui datent de la présidence de Mac-Mahon, échangeant des idées périmées, sous des platanes séculaires.
C’est fort exagéré.
La province n’est pas ridicule, mais on n’y suit pas la mode comme à Paris; les hommes d’un certain âge ne s’y mettent pas en frais de coquetteries et ils semblent affectionner et user les cravates qu’on portait quand ils avaient vingt ans.
Je ne sais pas si Aix est devenu une sous-préfecture élégante, mais, vers 1900, Cézanne était, à mon avis, mieux et plus confortablement vêtu que la plupart des Aixois.
Il était riche. Sa sœur, Mˡˡᵉ Marie, avait placé près de lui une servante fort dévouée, et s’il lui arrivait, en travaillant, de tacher son pantalon de jaune de chrome ou de vert émeraude, Mᵐᵉ Brémond savait manier la benzine.
Peut-être, lorsqu’il était jeune, et qu’il allait peindre aux environs d’Auvers, de Pontoise ou de Fontainebleau, le vit-on passer, les cheveux en broussaille, et la barbe hirsute, coiffé d’une mauvaise casquette, vêtu, à cause du froid, d’une limousine de roulier.
Je trouve cet équipement fort naturel. Pissarro, qui accompagnait alors Cézanne, ne devait pas être habillé d’une autre façon, et les peintres les plus élégants et les plus académiques, ceux qui ne plantent leur chevalet que dans les salons, seraient bien obligés de mettre des gros souliers pour aller du côté de l’Oise, après la pluie, à travers les prés trempés et les terres mouillées.
Les légendes ont la vie dure.
Cézanne, que je vis plusieurs fois par semaine pendant près de deux années, n’arborait pas, évidemment, les cravates sensationnelles, ni les capes romaines de Carolus-Duran, et il ne ressemblait pas à un svelte et fatal hidalgo, comme Antonio de La Gandara qu’on m’avait montré au quartier latin, avant mon service militaire.
Il avait cette aisance solide que donne une vie toujours assurée et que ne troubla jamais l’ombre d’un souci matériel.
S’il mettait en hiver un tricot de laine qu’on voyait sous sa jaquette, cela ne détonnait pas beaucoup sur le cours Mirabeau ou la place de Saint-Jean-de-Malte, et c’était parfait pour aller peindre aux Pinchinats ou au Tholonet. Il s’y rendait souvent en voiture.
Le même cocher faisait arrêter, devant le nº 23 de la rue Boulegon, deux vieux chevaux blancs et tranquilles qui traînaient doucement une antique calèche fermée et capitonnée d’un velours au rouge passé.
On trouve encore des équipages pareils en province. Ils ont l’air d’avoir cahoté la noblesse du pays sur les chemins de l’exil.
Cézanne s’y engouffrait avec ses toiles et ses boîtes, et la voiture s’en allait paisiblement vers le motif et de furieuses séances. Cela ne manquait pas d’allure.
Je l’ai accompagné quelquefois. Il me tolérait derrière lui pendant qu’il travaillait farouchement.
Il raclait la toile de la veille, nettoyait sa palette, et, sous le couteau, des copeaux de jaune de Naples, d’ocre rouge, de vermillon, de laque de garance et de noir de pêche ressemblaient à des déchets de fleurs dans l’herbe sèche et aromatique. Le vieillard levait les yeux et, faisant allusion à toute cette dépense de couleurs qu’il gâchait sans calculer, me disait en souriant:
«Je peins comme si j’étais Rothschild!»
*
* *
Depuis cette fin de septembre 1902 où je quittai la caserne avec mon livret militaire dont la dernière page m’emplissait de joie, puisque le chef de bataillon commandant le détachement avait signé la feuille de route qu’on donne à «un homme renvoyé dans ses foyers», depuis cet automne lointain je n’ai pas revu Aix-en-Provence.
Lorsque j’y songe, je revois une petite ville à demi morte d’où Balzac eut rapporté d’extraordinaires études.
La vieille sous-préfecture n’est plus extrêmement précise pour moi, et je la vois au fond de souvenirs vivants mais brumeux.
C’était une petite ville sans animation, ni commerce, qui s’abritait du soleil sous de merveilleux platanes. Des fontaines murmuraient sur un mail presque toujours désert, et rien ne semblait y fonctionner très bien, ni la Cour d’appel, ni l’École d’arts et métiers, ni la Faculté, ni les quelques usines où l’on fabriquait des dragées, des calissons et des allumettes, ni le foiral.
Le musée, l’archevêché, les églises et les vieux hôtels aux fenêtres fermées y étaient, par contre, à leur place. L’atmosphère d’Aix leur convenait parfaitement.
De petits rentiers, dont l’unique souci était de tuer l’après-midi, regardaient jouer aux boules ou recherchaient en hiver les cagnards à l’abri du mistral.
La ville, qui était une vieille dévote de province, ne manquait tout de même pas de grandeur. Les glaces levées d’une ancienne calèche montraient quelque noble dame parcheminée ou haute en couleur, un nez impérieux, des bajoues couperosées de comtesse d’Escarbagnas et de tante Portal, une toilette de soie qui n’appartenait à aucune mode, sauf peut-être à celle que lançait la reine Amélie; c’était une douairière au nom sonore qui faisait quelques visites ou qui regagnait l’hôtel moisi et splendide dans lequel rien n’avait bougé depuis le temps où Mgr le duc de Villars était gouverneur de Provence.
D’antiques gentilshommes, qui portaient des cols de chemise pareils à ceux de Guizot ou de Royer-Collard, des plastrons blancs piqués d’une épingle surmontée d’un tortil, avaient un peu les façons des vieux roquentins qui dînaient jadis aux Frères Provençaux ou dans les restaurants du Palais-Royal.
Il me plaisait de penser qu’ils étaient des héraldistes accomplis, et qu’ils rimaient des vers dans la langue du maître de Maillane, félibres amateurs, latinistes distingués et séparatistes convaincus.
L’aristocratie ne se montrait guère et recevait peu. On affirmait qu’il y avait de l’herbe entre les pavés des cours d’honneur, et des champignons, sur les pastels du XVIIIᵉ siècle qui décoraient certains salons.
La noblesse de robe n’était pas beaucoup plus vivante.
Des magistrats, qui semblaient descendre des solennels présidents à mortier, n’arpentaient le cours ombragé qu’une serviette sous le bras, en allant au Palais de Justice, saluant cérémonieusement l’archiprêtre-doyen de la cathédrale, le vicaire général ou quelque gros chanoine qui appartenait à une académie départementale pour ses savants ouvrages sur le roi René, la numismatique ou la langue d’oc.
Un colonel à barbiche blanche passait à cheval, sous les beaux platanes, méditant sans doute une phrase de son rapport et songeant qu’il y avait au moins quinze jours qu’il n’avait prescrit de faire tondre ses fantassins au dernier cran de la tondeuse...
C’est là que Paul Cézanne était venu vivre définitivement, à la fin de 1899!...
II
23, rue Boulegon.
J’aurais voulu voir les grands commissaires-priseurs du roman, les experts infaillibles de la littérature au seuil de la salle à manger de Paul Cézanne.
Ceux qui font entrer le lecteur dans un appartement où le propriétaire n’est pas encore, et qui se livrent, en l’attendant, à des inventaires minutieux, n’auraient pas tiré de cette pièce dix lignes de description.
Les psychologues qui se plaisent à créer une atmosphère, selon des procédés de tapissiers, n’y auraient rien compris.
Les romanciers qui excellent à meubler des intérieurs d’artistes n’auraient pu placer là leur bric-à-brac somptueux: les lustres de Venise, les canapés recouverts d’étoffes persanes ou de chapes abbatiales, les bahuts d’altesses lombardes, les fauteuils de prieur, les saints dorés, les faïences et les dinanderies splendides, et dans un coin, parmi des orchidées, le chevalet du maître offrant un portrait de duchesse aux visiteurs éblouis.
Je suis même persuadé que si, après le fretin et le gratin de la description, on eut montré la salle à manger de Cézanne à M. de Balzac lui-même, sans lui dire qu’un grand peintre avait coutume de prendre ses repas dans cette pièce, il se fut passablement trompé.
Sans doute, eut-il attribué ces murs nus, ces six chaises, cette table ronde en noyer ciré et cet humble buffet que décoraient un litre et une assiette de fruits, à quelque modeste rentier sans souvenirs, veuf ou célibataire, car rien ne permettait de supposer qu’une femme vivait là.
Ah! le père Cézanne n’était guère bibeloteur; il n’avait jamais songé à prendre le genre artiste, à se composer un de ces intérieurs de peintre à la mode vers 1880, montrant dans un désordre pittoresque des poufs de cocotte, des divans de grand vizir au-dessus desquels brillaient les aciers bleuâtres des panoplies, entre un bahut du XIVᵉ siècle et une loggia à l’italienne, tout cela noyé de lumières tamisées et d’ombres savantes, parmi des plantes vertes dans des pots chinois, des draperies et des anges dorés élevant des lampes voilées, des tables de style offrant, sur des dentelles, un service à thé pour les belles admiratrices et des verres taillés pour le porto.
Il possédait strictement ce qu’il faut à un homme d’âge qui vit seul, qui mange un morceau et qui ne s’attarde pas, après son déjeuner, à fumer des cigarettes orientales en sirotant son café.
Au mur, une croix d’honneur dans un cadre, et une pipe sur la cheminée; on aurait pu se croire chez un vieux capitaine retraité. La capote noire de Mᵐᵉ Brémond, sa servante, sur une chaise, et le sorcier infaillible de la Comédie Humaine, lui-même, se serait cru en province, chez une dame veuve de condition modeste...
C’est la mère Brémond, comme disait Paul Cézanne, qui m’ouvrit la porte le dimanche où le maître m’avait prié à déjeuner.
Les cuisinières qui veillent à l’ordinaire d’un vieux monsieur seul n’aiment pas énormément les invités, mais Mᵐᵉ Brémond me témoigna tout de suite de la sympathie. Je le dus probablement à mon uniforme. En France, le militaire inspire confiance.
C’était à cette époque, car j’espère qu’elle vit encore, une brave femme robuste et ronde qui prenait soin de Cézanne avec la plus respectueuse sollicitude.
Le peintre, qui n’avait cependant pas coutume de mâcher ses mots et qui ne les choisissait pas toujours dans les plates-bandes académiques, ratissées à souhait, lui parlait avec bonté et mesure. Il l’appelait Madame Brémond quand il s’adressait à elle, et cette ménagère d’Aix eut, jusqu’à la fin, sa confiance.
Cézanne m’accueillit en levant les bras, et il me récita des vers badins faits en 1880, sans doute, par quelque rimeur oublié dont la muse fréquentait surtout le café-concert. Je n’arrive pas, malheureusement, à me souvenir de ce couplet.
Il me serra la main dans un grand geste, comme un paysan qui se décide et conclut un pacte, sur la place du Marché, puis nous nous mîmes immédiatement à table, et Mᵐᵉ Brémond apporta des petits pâtés chauds qui venaient de chez le pâtissier en renom, un gros homme qui ressemblait à Balzac, malgré ses cheveux frisés. Il ressemblait aussi à un vieux jurisprudent romain affublé d’une monumentale toque blanche de marmiton.
Cézanne me contait les histoires les plus innocentes, et quand il avait fini, il laissait retomber ses bras, d’un air accablé, en disant:
«C’est effrayant, la vie!...»
Tout de suite, il m’avoua qu’il était un faible, qu’il ne réalisait pas, que je lui paraissais très équilibré et que je devais venir souvent, car je lui apporterais un appui moral.
A cause du diabète qui lui interdisait le pain que je mangeais, il émiettait dans un bol de bouillon placé devant son assiette, une sorte de gâteau de régime, qui n’était qu’une mince croûte soufflée et qui avait l’air d’une fragile poterie vernie.
Il prenait ensuite ce pain détrempé avec une cuillère.
Mᵐᵉ Brémond servit une fricassée de poulet aux olives et aux petits champignons.
Cézanne me versait à boire et il citait en clignant de l’œil des passages entiers d’Horace et quelques sentences de l’école de Salerne, que les hommes de sa génération savaient par cœur.
Sa mémoire m’étonna, et le latin lui était familier.
M. Elie Faure en a parlé dans son livre: Les Constructeurs, dont un pieux chapitre est consacré à Paul Cézanne:
«...Sauf un long séjour à Paris, où il prit contact avec son siècle, il n’a jamais quitté Aix-en-Provence que pour y rentrer presque tout de suite. Son apathie rencontrait ailleurs trop d’obstacles inutiles et sa timidité trop d’occasions d’étrangler sa gorge et d’indisposer contre lui ceux auxquels il ne livra jamais une parcelle de son intelligence et de sa faculté d’aimer. Il y était né en 1839. Il y avait fait, au collège, de bonnes humanités. Non qu’il fût très ardent au travail. Mais, à cette époque, les maîtres faisaient plus souvent appel à la sensibilité qu’à la raison de leurs élèves. Ils négligeaient un peu les études scientifiques. Ils donnaient leurs soins aux langues mortes, et ni le grec ni le latin n’étaient tout à fait morts dans ce coin de terre antique où le roc est à fleur de sol, où les lignes des coteaux se détachent sur le ciel, où les villes sont pleines de ruines de temples, d’aqueducs, de théâtres, où les éléments méditerranéens de la race n’ont subi que peu de mélanges, où l’idiome populaire participe encore intimement du génie et de la structure du vieux langage maternel, comme les logements des pauvres qui avaient envahi jusqu’au début du dernier siècle les gradins, les couloirs, les vomitoires des arènes de Nîmes et d’Arles sans en altérer la courbe, la masse et l’accent. Cézanne garda de ses études une amitié particulière pour les vieux artistes latins qui lui révélèrent la poésie d’un monde dont il reconnaissait les horizons et les profils. Il les lisait dans le texte. Au cours des promenades qu’il faisait à travers la campagne aixoise avec ses rares visiteurs et les amis beaucoup plus rares, qui avaient, à Aix même, bravé le préjugé bourgeois et les railleries des sots pour venir lui demander la protection et l’encouragement de son esprit, tout était prétexte pour lui, les rencontres sur la route, la vue d’un attelage de labour, d’un vieux mur, la traversée d’un ruisseau, le passage d’un vol de pigeons ou simplement le bruit intime de son cœur, à demander à Virgile ou à Lucrèce l’appui de leur complicité...»
*
* *
On se demande souvent, pendant les longues rêveries devant le feu qui sont peut-être ce qu’il y a de meilleur sur cette terre, en compagnie de quels artistes on aurait voulu vivre.
Le père Corot devait mettre quelque chose de virgilien dans ses relations. Je le vois comme un bon célibataire sans égoïsme. Il aimait la sieste, le bonnet de nuit, les pipettes qu’il culottait doucement.
Il avait de l’ordre, et notait dans ses Carnets tous les menus événements et toutes ses pensées:
—Il est de la plus grande importance d’étudier les ciels. Tout dépend de cette étude.
—Il ne faut pas chercher, il faut attendre. J’ai toujours attendu sans me tourmenter et je ne suis pas malheureux.
—J’ai vendu Le Moine au Havre: 500 francs.
—Frison, coiffeur à Troyes.
—Commune de Troisgoz:
| Habitants | 633 |
| Fumeurs | 25 |
—Comptes:
| Chemin de fer | Fr. | 0.75 |
| Dîner à Caen | 3.10 | |
| Café à Caen | 0.45 | |
| Tabac et pauvre | 0.75 |
Son amitié devait être sûre et solide. Ce vieux garçon était délicat comme une jeune fille, et il avait une bonté naturelle.
Je l’ai souvent imaginé à Valmondois, faisant visite à Daumier que son propriétaire voulait expulser parce qu’il devait plusieurs termes. Corot avait simplement racheté la bicoque et en avait envoyé l’acte de vente à son ami en lui écrivant: «Maintenant, je défie bien ton propriétaire de te mettre à la porte...»
Le soir descendait sur la vallée de l’Oise et les deux amis étaient assis sur un banc du jardin apaisé. Une dernière abeille obsédait le cœur grenu des tournesols.
Le père Corot était vêtu comme un paysan à son aise, il avait apporté le bonnet qu’il mettait pour peindre et il fumait une pipe qui embaumait.
Il ne songeait même pas au geste admirable et fraternel qu’il venait de faire.
N’était-ce pas naturel, puisqu’il vendait assez bien ses petites branches, comme il appelait ses paysages, et puisque le vieux compagnon se débattait dans la misère, malgré son génie?
Le père Daumier avait un chapeau à larges bords et son rude visage était encadré par un collier de barbe auvergnate.
Leurs yeux, qui avaient surpris tous les secrets de la couleur et tous les jeux de la lumière, regardaient le soir tombant.
Au bord de la route, un bouleau sensible tremblait dans un argent vaporeux, dans des ondes gris-*perle, en l’honneur de Corot, et du côté des bois la nuit était presque venue, et au bas de ce ciel et sur ces immenses pans d’ombre crépusculaire, Daumier eût pu poser sa signature prestigieuse...
On pouvait s’entendre aussi avec Daumier; il était sans doute plus difficile de vivre avec Manet, et Courbet était assurément compromettant. Ce grand peintre, le mieux doué peut-être de son temps, devait avoir du rapin et du maçon, avec sa barbe, sa bedaine de Gambrinus et son accent franc-comtois qu’il se plaisait à exagérer.
J’admire énormément Courbet, mais je n’aurais pas voulu le connaître.
Pendant deux années, j’ai vu assidûment Paul Cézanne, presque chaque jour, et il n’y a pas eu une ombre entre nous.
On l’a montré sauvage, hargneux et persécuté, il devait être seulement très timide et il fallait avoir sa confiance...
*
* *
Je me suis souvent assis à sa table, le dos au poêle, et lui était assis devant moi, près du petit buffet.
Je crois que pendant plus d’un an j’y ai déjeuné chaque dimanche.
Un matin, le maître m’annonça qu’il avait invité un peintre, et je vis arriver un militaire du 55ᵉ de ligne qui tenait garnison à Aix.
Il avait une barbe noire et des yeux graves.
C’était Charles Camoin.
Il était gentiment ému, comme un jeune homme qui a l’honneur d’être reçu par un vieil artiste qu’il admire, et le repas fut charmant, cordial et gai.
Louis Aurenche, qui faisait alors un stage dans un bureau de l’enregistrement, partageait avec nous ce déjeuner et Cézanne avait pour lui une vive affection.
On n’en était pas encore au rôti, que le vieillard se leva et disparut.
Camoin avait apporté quelques études. Il allait les voir.
Nous entendîmes, tout de suite, les éclats de sa voix:
«Monsieur Aurenche! Monsieur Larguier!... Venez vite... mais c’est qu’il est très fort, le bougre! Il faudra qu’il me protège quand il retournera à Paris...»
Mᵐᵉ Brémond put enfin servir le rôti qui attendait dans sa cuisine.
Cézanne était franchement ravi, ce jour-là, d’avoir vu les études de son jeune confrère.
—On devrait exécuter dix mille peintres par an, affirma-t-il.
—Mais qui donc serait chargé de choisir? dit Camoin.
—Et nous, parbleu! cria le vieux peintre en martelant du poing la table.
Puis, brusquement taciturne, repris par le démon tyrannique qui se plaisait à le troubler en lui montrant des reflets mystérieux, il toucha de ses gros doigts qui paraissaient gourds, d’abord la panse d’une bouteille, ensuite le bord d’un compotier placé à côté, il nous regarda, inquiet, et murmura:
«Voilà!»
Lorsque Mᵐᵉ Brémond vint desservir et qu’elle enleva ce flacon et cette faïence, le maître la suivit des yeux, et je crus, pendant quelques secondes, qu’il allait lui ordonner de laisser tout cela tranquille, parce qu’elle emportait, sans s’en douter, la fiole et le plat sur lesquels lui étaient apparus les rapports secrets et fugitifs des choses entre elles...
III
L’Aumône à Humilis.
Cézanne allait à la première messe, le dimanche. Il mettait ce jour-là une jaquette, une cravate plus fraîche, une chemise blanche et un de ces chapeaux hauts de forme, d’un feutre mat, qu’on appelait alors des Cronstadt.
Il allait à l’église, comme un vieux provençal qui habite une antique petite ville où il est d’usage d’accomplir ses devoirs religieux, mais, au fond, et bien que croyant, il n’était inquiet que de son art et il avait une métaphysique d’artiste.
Je le regardais à la dérobée, assis sur sa chaise de bois blanc et de paille, semblable à un paysan endimanché, et plus de vingt ans après, il me plaît d’imaginer la prière qu’il disait, sans remuer les lèvres:
—«Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne.
—Si vous l’aviez voulu, au lieu d’être là, avec ces servantes et ces petits bourgeois matinaux qui sont couchés le soir à neuf heures, j’aurais sans doute un atelier du côté de Vernon ou de Marlotte et M. Mirbeau viendrait y manger quelquefois la poule au pot, et il me prêterait son appui.
—Il me semble que je suis un homme de bonne volonté, et, malgré ma lassitude, je lutte chaque jour avec l’ange, comme Jacob.
—J’affectionne le chapitre de la Genèse où est relaté ce combat: «Or, Jacob, étant demeuré seul, un homme lutta avec lui jusqu’à ce que l’aube du jour fut levée...
—Et cet homme lui dit: Laisse-moi, car l’aube du jour est levée. Mais il dit: Je ne te laisserai point que tu ne m’aies béni...»
—L’ange que vous m’avez envoyé est plus terrible que cet agresseur nocturne, c’est cette sacrée nom de Dieu de peinture[A] qui me tourmente dès le petit jour. Il est difficile de comprendre et de s’exprimer, mais je me bats dans l’ombre et l’ange finira bien par me bénir, car je crois que je suis peintre et que j’ai le sens de la composition et des volumes.
—Vous savez avec quelle ferveur je regarde les choses que vous avez faites: les pommes, les branches pleines d’air bleu, une puissante roche qui semble à genoux dans l’herbe du soir, une colline à travers les aiguilles des pins, tout ce que j’essaye de ne pas déshonorer.
—Aucun homme n’aura regardé la nature avec tant de patience, et j’aurais tout réalisé depuis longtemps, si s’exprimer lucidement en peinture n’était une tâche surhumaine.
—Vous avez eu moins de mal, mon Dieu, pour créer le pommier avec ses pommes, le serpent du Paradis et cette Ève redoutable et nue dans ses cheveux.
—Peindre les ciels, cela doit compter pour le salut d’une âme, et vous avez sauvé tous les bons peintres. Le père Corot avait coutume de dire: «Il est de la plus grande importance d’étudier les ciels, tout dépend de cette étude.»
—Cela a la force péremptoire d’un argument théologique.
—Travailler sur le motif est une occupation de saint, car c’est vous qu’on cherche derrière les choses.
—Seigneur, pour tous mes compatriotes, je ne suis qu’un rentier maniaque, de caractère difficile, et les mieux renseignés croient que je poursuis un rêve fantasque.
—Vous n’avez pas voulu que je demeure dans l’impressionnisme, vous m’avez fermé le salon de M. Bouguereau, et je ne connaîtrai jamais, comme tel ou tel que je ne nommerai pas, des admirations radicales-socialistes, car c’est là que sont allés mes vieux compagnons de départ.
—Mon Dieu, bénissez mes plans et mes volumes, gardez-moi de tous ceux que vous savez, et faites que je réalise ce pour quoi vous m’avez sans doute mis au monde: Vivifier Poussin d’après nature... Ainsi soit-il!...»
*
* *
Je l’ai accompagné à l’église deux ou trois fois.
En été, le réveil sonnait dès l’aube, dans les casernes, et si l’on avait une permission de la journée, on pouvait sortir après le café du matin.
Astiqués, fourbis, tondus, les boutons passés au tripoli et les guêtres au blanc d’Espagne, les épaulettes ajustées et le pompon au képi, ceux qui étaient maîtres de leur dimanche passaient devant le sergent de garde dont le commandement exigeait, ce jour-là, des qualités de grand couturier.
Je dois dire que nous n’étions pas nombreux. L’Ardèche et la Corse assuraient presque en ce temps-là le recrutement du 61ᵉ de ligne, et les braves garçons dépaysés ne sortaient pas souvent et n’auraient su que faire de toute une longue journée.
Ce n’est pas seulement:
«Dans le service de l’Autriche»
que:
«Le militaire n’est pas riche.»
Il fallait bien compter vingt-cinq ou trente sous pour le déjeuner, autant pour le dîner; six sous pour un apéritif, dix sous pour la bouteille de bière qu’on offrait l’après-midi à quelque grande fille brune qu’on allait voir dans un bar généralement consigné à la troupe, et deux francs pour avoir le droit de la suivre dans une chambre minuscule où elle était immédiatement nue sur une couverture sale.
Le troupier qui ne disposait pas d’au moins sept francs n’avait qu’à passer son dimanche à la caserne.
C’était un bon jour immobile et désert, et, au réfectoire, s’il y avait des permissionnaires dans l’escouade, on touchait parfois davantage de pitance.
*
* *
Quinze ou seize ans après cette époque où je jouais au soldat à Aix-en-Provence, dans un village picard ravagé par les obus de gros calibre, il m’est arrivé de penser au matin où j’avais accompagné Paul Cézanne à la messe.
Nous allions au repos dans cette bourgade incendiée et ruinée, à deux kilomètres des lignes et toujours canonnée aux mêmes heures.
On y demeurait huit jours, en descendant des tranchées, et, tout de suite, je retrouvais avec plaisir mon sommier sans paillasse ni matelas, dans une niche, au-dessous de l’escalier d’une fabrique de bonnets et de tricots.
J’avais tendu les murs de papier d’emballage et j’y avais accroché quelques vieilles gravures coloriées à la mode de 1830.
Une surtout me ravissait.
Elle représentait un ancien jeune homme élégant et on lisait, près du cadre:
«Hippolyte ou le Lion à la mode.»
J’avais trouvé dans le grenier quelques volumes, parmi des lettres, des faire-part, des factures et de vieilles photographies.
J’avais aussi découvert quelques exemplaires de la Revue Bleue, où je collaborais avant la guerre, et cela m’avait ému.
En les feuilletant, un soir pluvieux d’été, paisible et vert malgré l’épouvantable voisinage, je tombai sur une étude qui m’avait échappée en 1910 ou en 1912, je ne me souviens plus de la date exacte.
Les pages que je lus, assis sur mon sommier, étaient consacrées à Humilis.
Le poète Germain Nouveau, qui avait vécu à Paris, de la même vie que beaucoup d’écrivains, ayant dit adieu au boulevard, aux cafés littéraires et au siècle, était devenu une sorte de vagabond.
Mendiant en Provence, homme de peine à bord des bateaux qui se livrent au trafic le long des côtes méditerranéennes, il avait publié sous le nom d’Humilis un volume de vers dont on citait d’admirables fragments.
En voici quelques-uns, qui sont parmi les plus beaux que je connaisse:
«Aimez vos mains afin qu’un jour vos mains soient belles,
Il n’est pas de parfums trop précieux pour elles.
Soignez-les. Taillez bien les ongles douloureux,
Il n’est pas d’instruments trop délicats pour eux.
«C’est Dieu qui fit les mains fécondes en merveilles;
Elles ont pris leur neige aux lys des Séraphins,
Au jardin de la chair, ce sont deux fleurs pareilles,
Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins.
«Il circule un printemps mystique dans les veines
Où court la violette, où le bluet sourit:
Aux lignes de la paume ont dormi les verveines:
Les mains disent aux yeux les secrets de l’esprit.
«Les peintres les plus grands furent amoureux d’elles,
Et les peintres des mains sont des peintres modèles...
«Ce sont vos mains qui font la caresse ici-bas
Croyez qu’elles sont sœurs et des lys et des ailes;
Ne les méprisez pas, ne les négligez pas
Et laissez-les fleurir comme des asphodèles...
.................................
«Vieillard, dont les cheveux vont tout blancs vers le jour,
Jeune homme, aux yeux divins où se lève l’amour,
Douce femme mêlant ta rêverie aux anges,
Le cœur gonflé parfois au fond des soirs étranges,
Sans songer qu’en vos mains fleurit la volonté,
Tous vous dites: «Où donc est-il, en vérité,
Le remède, ô Seigneur, car nos maux sont extrêmes!»
—Mais il est dans vos mains, mais il est vos mains mêmes...»
.................................
.................................
Ayant admiré ces touffes de vers cités au hasard, ces fragments de poèmes mutilés, je me pris à rêver devant la pelouse redevenue vierge que les obus déchiraient et creusaient d’entonnoirs.
En 1915, les hommes qui vivaient devant la ligne de feu, sous l’équateur de la guerre, dans la zone ardente interdite aux malades, aux faibles et aux personnes trop âgées, ont eu, je crois, un esprit prompt à s’embarquer avec tous les songes. Du pays inhumain où ils étaient, ils ont aperçu le vrai visage de la France, ils l’ont vu du haut de la cime dangereuse où ils devaient rester.
Cézanne m’apparut brusquement ce soir-là.
Une ancienne église dans un matin de cloches, un matin d’été, bleu d’outre-mer, sur la place de la sous-préfecture la plus endormie, calme de toute la paix qui était sur la vieille Europe modérée et que nous ne retrouverons sans doute plus...
Sous le porche, un homme à barbiche blanche, maladroit et inquiet, à côté d’un soldat, d’un tourlourou de l’époque où le troupier s’appelait Pitou dans les bouis-bouis et les alcazars où le chansonnait un comique en képi pompon et en pantalon garance, car à présent, on n’oserait plus, le Train de 8 h. 47 ayant été transformé en train sanitaire tragique et lugubre, avec ses portières écussonnées de croix sanglantes...
C’était Paul Cézanne et c’était moi!...
Je revis nettement ce matin de dimanche comme une vieille image coloriée qu’on retrouve dans un tiroir.
Un pauvre, devant le portail, tendait une tasse de fer-blanc, pareille à ces quarts dans lesquels nous buvions le café à goût d’iode, et Cézanne y glissa une pièce de cinq francs.
Il me prit le bras, et quand nous eûmes fait quelques pas, il regarda derrière lui, et il me dit:
«C’est Germain Nouveau!»
J’ai beau chercher aujourd’hui. Je revois exactement cette scène, mais je ne me souviens plus du visage de l’homme auquel le vieux peintre fit l’aumône.
Je compris qu’il devait le redouter sourdement, et que c’était peut-être une façon de se concilier le vieux vagabond qu’il estimait probablement dangereux.
Le nom de Germain Nouveau ne me dit pas grand’chose ce matin-là. Je savais vaguement qu’un écrivain que Verlaine avait connu s’appelait ainsi, et je pensais que ce vieux bohème, après avoir fréquenté les estaminets littéraires de la rive gauche, avait sombré corps et biens, mais cela ne m’impressionna pas beaucoup.
Seulement, quinze ans plus tard, en lisant ses vers dans une revue, sous l’escalier d’une maison à peu près ruinée par l’artillerie, une grande émotion m’étreignit.
Je reparlerai de Germain Nouveau, mais n’était-ce pas ce matin de dimanche où je vis Paul Cézanne lui faire l’aumône, que le vagabond composa les vers uniques que je citais et qui semblent dictés par une muse qui aurait écouté Platon devant la mer de Sunium, et chanté des cantiques, dans une chartreuse d’Assise, un lys à ses doigts fuselés, parmi les cierges catholiques?...
IV
Le baron Cochin et Nina de Villars.
BORDS DE LA MARNE
NATURE MORTE
On a dit que Paul Cézanne était affligé d’une de ces insurmontables timidités qui rendent presque infirmes ceux qui en sont atteints.
Il m’a raconté, lui-même, qu’un jour, il peignait aux environs de Paris, lorsqu’un cavalier arrêta sa bête à quelques pas de son chevalet. Il essaya d’amorcer une conversation, et, fort intéressé par la toile qu’il voyait, il voulut faire parler le peintre, proposa une visite à son atelier et fut charmant de la façon la plus intelligente.
Il y perdit sa peine. Cézanne ne lui répondit que confusément. Le cavalier repartit en laissant sa carte.
Cézanne me dit:
«C’était le baron Cochin... il s’y connaissait en peinture, et j’ai eu tort de ne pas être aimable. J’aurais trouvé là un appui, moi qui étais déjà un faible... C’est effrayant, la vie!...»
André Salmon parle de cette rencontre au début du volume qu’il consacre à Cézanne.
Il me permettra de recopier ici ces pages charmantes:
«Par une belle matinée de printemps, dans les premières années de ce siècle, deux brillants cavaliers parcouraient la plaine d’Aix-en-Provence. Ils avançaient d’un pas égal, bien droits tous deux sur leurs montures de race, encore que l’un eût du poil blanc et que l’autre n’eût encore qu’un peu plus que du duvet au menton. On les devinait, au seul coup d’œil, hommes du premier rang. Sans doute avaient-ils franchi, à la pointe du jour, l’un de ces hôtels de la vieille ville royale qui n’est plus guère qu’un caravansérail pompeux de chats-fourrés et de pédants; toques rondes et bonnets carrés.
«Devant eux, la plaine. Et dans la plaine, à cet endroit précis que la plaine se couronnait d’un «motif» puissant et le moins «pittoresque» de pins et de mélèzes, un homme, un vieillard, avait planté son chevalet et peignait là. Un homme, ce vieillard, qui eût, sans doute, mieux figuré que devant son chevalet, au jardin de l’hôtel des deux cavaliers. Avec son large yocco et la serpillière bleue à grandes poches des jardiniers, ses vieilles mains ne devaient-elles pas se mouer mieux sur le sécateur que sur la brosse?
«Pourtant, suspendant d’instinct le trot de sa monture, ce fut d’une voix chargée d’autant de respect que d’émotion, que le jeune homme, à la vue du vieillard peignant, s’écria:
«—Père, voyez! Cézanne!
«Comme ils n’avaient rien que ralenti leurs chevaux de race, les deux cavaliers s’étaient tout de même approchés, et le père, qui avait les cheveux et la barbe aussi blancs que les cheveux et la barbe du vieux peintre, s’il avait le teint moins fleuri, le père, se plaisant—qui sait?—à jouer d’une faiblesse des yeux dont l’âge était la cause, répondit au jeune homme par une question:
«—Mais comment savez-vous, mon fils, que ce peintre est Cézanne?
«C’est alors que le fils fit à son père cette belle réponse, dénonçant à la fois une si rare fraîcheur de sentiment et une si intelligente passion des beaux-arts:
«—Père, vous ne voyez donc pas qu’il peint un Cézanne!
«Bien content de l’heureuse réponse de son fils, le père alors consentit sans peine à lui laisser voir qu’il avait feint. Le vieillard était M. Denys Cochin, député de Paris, noble champion de la cause catholique et protecteur intelligent de l’art le plus libre. Amateur d’une classe amoindrie de nos jours, au moins dont l’espèce est plus rare; fils d’un temps où le dernier des marchands en boutique eût rougi de recommander aux passants la «peinture moderne» ainsi que «le meilleur des placements».
«M. Denys Cochin, qui, au surplus, n’avait rien d’un «passant», eût certainement fait jeter hors de chez soi, par sa livrée, un tel bonimenteur. L’hôtel de la rue Barbet-de-Jouy n’était pas, en effet, ouvert à tout le monde. Mais on y accueillait les grands artistes. Cézanne y eût été reçu et traité en hôte de choix, s’il lui avait plu. Son œuvre, austère et radieuse à la fois, y triomphait sur les hauts murs, dominant celles d’une jeunesse hardie. Lors des brimades imbéciles, si basses, qui vinrent compliquer la raisonnable séparation, l’archevêque de Paris trouva en l’hôtel Denys Cochin un somptueux asile. Certes, il y avait alors belle lurette que la valetaille s’était appliquée à effacer sur les murs de l’escalier d’honneur, le Vive la Sociale! tracé d’une main gamine, et au crayon lithographique, par Bonnard, à l’issue d’un goûter offert par le grand droitier aux meilleurs Indépendants. Si cela fut épargné à Son Eminence, elle dut au moins coucher en un appartement comme tous les autres envahi, jusqu’à l’alcôve, de ces toiles peu faites pour contenter le quartier Saint-Sulpice. Les Cézanne, notamment, abondaient. Pommes de guingois; fessiers malaisément comparables à ceux des anges; baignades militaires, que sais-je!
«Dès potron-minet, M. Denys Cochin, ne laissant à nul autre ce devoir et cet honneur, vint chanter matines à son hôte. La nuit de Monseigneur avait été satisfaisante. Alors, désignant les Cézanne d’un geste bénin, M. Denys Cochin, bien content, murmura:
«—Votre Eminence admettra qu’on n’en dort pas plus mal.
«Le siècle est comme Son Eminence. Après avoir poussé les hauts cris, il commence d’admettre que cette peinture n’empêche ni de dormir, ni, surtout, de se réveiller bien dispos...[B]»
Le vieux peintre ne m’a conté pourtant, au sujet de cette entrevue, que ce qu’on a lu plus haut. Peut-être n’était-il pas, ce jour-là, en veine de confidences...
*
* *
Quand Cézanne était à Paris, vers 1865, et qu’il apercevait à travers les vitres du café Guerbois, avenue de Clichy, tous ses amis fumant des pipes autour de quelques consommations, il avait envie de ne pas tourner le bec de cane de la porte.
Sur la banquette, Emile Zola parlait déjà avec une autorité de chef d’école; Manet avait l’air d’un dandy; Degas faisait des mots cruels; Léon Cladel agitait sa crinière sauvage, et Paul Cézanne devait surmonter sa timidité pour entrer, traverser la salle enfumée de nuages de tabac et serrer les mains qu’on lui tendait.
Dans son coin, ne sachant point pérorer, il songeait au Jas de Bouffan, à son atelier en désordre où personne ne devait pénétrer, au dernier étage de cette chartreuse provençale, d’où il voyait le mont de la Victoire, crêté de roches blanches, vers lesquelles des pins tentaient un assaut murmurant, les clairs et secs après-midi de mistral.
Que faisait-il parmi ces discussions et ces pipes? La vérité était là-bas, dans cette lumière natale et dans cette solitude où l’on pouvait, de l’aube au soir, s’enfermer, et faire, pour son seul plaisir, de la peinture «bien couillarde».
Ses amis fréquentaient chez Nina de Villars. Ils n’étaient pas comme lui. Ils faisaient des visites et ils aimaient se montrer.
Cette Nina de Villars était une bonne fille qui recevait, comme une princesse de la bohème, des écrivains et des artistes. Son hôtel était ouvert à tous, et on y allait sans aucune cérémonie.
Elle fut la muse du Parnasse contemporain.
La peinture ne semble pas avoir beaucoup préoccupé les poètes de cette génération, et ils ne pouvaient guère comprendre celle de Cézanne.
La grande Muse porte un peplum bien sculpté
Et le trouble est banni des âmes qu’elle hante...
Écrivait alors Catulle Mendès.
J’ai connu les derniers poètes de cette époque, vieux et illustres. J’arrivais à Paris, et ma bourse d’étudiant me permettait à peine d’acheter quelques reproductions photographiques des ateliers du Louvre, mais les toiles médiocres accrochées aux murs de leur cabinet de travail ne me faisaient pas envie.
Il y aurait une amusante étude à faire, à propos des goûts artistiques des écrivains.
Il est probable que, ni Lamartine, ni Musset, ni Alfred de Vigny ne furent jamais tentés de s’offrir un bibelot ou une toile.
Ils possédaient quelques portraits, des meubles de famille, et cela leur suffisait.
Victor Hugo se distrayait à disloquer d’antiques bahuts avec lesquels il fabriquait des coffres somptueux et barbares, des cathèdres de prieur gothique, et si son intérieur était celui d’un burgrave ou d’un baron féodal du XVIᵉ siècle, il ne possédait guère que les toiles ou les bustes que lui avaient donnés Boulanger et David d’Angers.
Les terribles et noirs dessins qu’il composait après son repas, avec—dit un de ses pieux biographes—du café, du jus de pruneaux, de l’encre, de la cendre de cigare, et tout ce qui tombait sous sa main, ornaient son mur.
Balzac n’eut sans doute jamais le temps de songer à sa maison, et il écrivit son œuvre immense dans une pièce nue qu’il ne parvint peut-être jamais à meubler.
Léon Gozlan a laissé une description des Jardies à Ville-d’Avray, où l’auteur de la Comédie humaine s’était réfugié:
«Ce qu’il projetait pour les Jardies était infini. Sur le mur nu de chaque pièce, il avait écrit lui-même, au courant du charbon, les richesses mobilières dont il prétendait la doter. Pendant plusieurs années, j’ai lu ces mots charbonnés sur la surface patiente du suc:
«Ici un revêtement en marbre de Paros;
«Ici stylobate en bois de cèdre;
«Ici un plafond peint par Eugène Delacroix;
«Ici une tapisserie d’Aubusson;
«Ici une cheminée en marbre cipolin;
«Ici des portes façon Trianon;
«Ici un parquet mosaïque formé de tous les bois rares des îles.
«Ces merveilles n’ont jamais été qu’à l’état d’inscriptions au charbon...»
N’importe, Balzac aimait les œuvres d’art. Il a décrit comme seul il pouvait le faire, avec un amour de collectionneur, l’entassement d’un fabuleux magasin d’antiquités, dans La Peau de chagrin; il a parlé peinture dans Le Cousin Pons et dans Le Chef-d’Œuvre inconnu, en amateur passionné.
Dans ses dernières lettres à Mᵐᵉ Hanska, il l’entretient du mobilier, des étoffes fastueuses et des tableaux qu’il rêve pour leur maison. A-t-il vraiment déniché et possédé ces trésors ou les a-t-il imaginés? Comme aux Jardies, peut-être, les meubles et les toiles illustres qui n’étaient, pour les autres, que des noms écrits au charbon, avaient pris forme à ses yeux, réels et splendides, contre les murs. Il croyait bien, le prodigieux créateur, à l’existence de Madame Marneffe et de Rastignac!
Gustave Flaubert n’eut que le goût des turqueries romantiques. Il aimait le cuir des selles arabes, les momies et les peaux d’ours, et ce grand artiste vécut dans une pièce de son pavillon de Croisset qui semblait avoir été ornée avec ces bibelots et ces tapis violents que d’anciens militaires rapportent d’un séjour en Afrique.
Théophile Gautier avait des bronzes de Barye et de Clésinger, et, dans son salon, on pouvait voir Les Trois Tragiques d’Ingres, la Lady Macbeth et le Combat du Giaour de Delacroix, une Diane de Paul Baudry, les Pifferari d’Hébert, la Clairière de Théodore Rousseau, une Vue d’Orient de Diaz, Christ et Madeleine, de Puvis de Chavannes, une Tête de femme de Ricard, une toile de Fromentin, et beaucoup d’autres tableaux voisinaient avec ceux-ci sans les valoir, mais Gérôme, Bonnat, Adolphe Leleux ou Robert Fleury les lui avaient donnés et il les avait accrochés dans sa galerie.
Sainte-Beuve possédait quelques solides meubles comme en ont les vieilles demoiselles de province, et, en art, il n’alla jamais plus loin que les aquarelles de la princesse Mathilde. Beaudelaire, lui, avait cherché, amassé et aimé d’authentiques pièces.
Les Goncourt eurent le goût des estampes et des dessins, mais leur passion du bibelot japonais fut peut-être moins heureuse. On songe tout de même aux toiles de Delacroix, de Corot, de Courbet, de Rousseau et de Daumier qu’ils auraient eu pour rien s’ils n’avaient exclusivement subi l’aimable envoûtement du XVIIIᵉ siècle, de ses dessins, de ses gouaches et de ses sanguines, et s’ils n’avaient pas acheté chez Bing tant de crapauds aux yeux de jade et tant d’ivoires nippons.
Je n’imagine pas Leconte de l’Isle ajustant son monocle pour admirer une étude de Degas ou la Femme à la Puce de Cézanne.