LÉON BLOY

LE SALUT
PAR LES
JUIFS

ex quibus Christus secundum carnem.

Rom. IX, 5.

ÉDITION NOUVELLE REVUE ET MODIFIÉE PAR L'AUTEUR

PARIS
Librairie Henri Aniéré
JOSEPH VICTORION & Cie
4, Rue Dupuytren

1906

DU MÊME AUTEUR

Le Révélateur du Globe, Christophe Colomb et sa Béatification future. Préface de J. Barbey d'Aurevilly. (Épuisé.)

Propos d'un Entrepreneur de démolitions.

Le Pal, pamphlet hebdomadaire. (Les 4 numéros parus.)

Le Désespéré, roman. (L'édition Soirat est épuisée.)

Un Brelan d'Excommuniés. (Barbey d'Aurevilly — Ernest Hello — Paul Verlaine.)

Christophe Colomb devant les Taureaux.

La Chevalière de la mort. (Marie Antoinette.)

Sueur de Sang (1870-1871), avec un portrait de l'auteur en 1893. (Épuisé.)

Léon Bloy devant les Cochons.

Histoires Désobligeantes.

Ici on assassine les Grands Hommes, avec un portrait et un autographe d'Ernest Hello.

La Femme Pauvre, épisode contemporain.

Le Mendiant ingrat, Journal de Léon Bloy.

Le Fils de Louis XVI, avec un portrait de Louis XVII, en héliogravure.

Je M'accuse… Pages irrespectueuses pour Émile Zola et quelques autres. Curieux portrait de Léon Bloy à 18 ans.

Exégèse des Lieux communs.

Les Dernières Colonnes de l'Église (Coppée, Brunetière, Huysmans, etc.)

Mon Journal, suite du Mendiant Ingrat.

Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, suite du Mendiant Ingrat et de Mon Journal. (Deux portraits de l'auteur.)

Belluaires et Porchers. (Autre portrait.)

Il a été tiré de cet ouvrage
20 exemplaires sur papier de Hollande
et 4 exemplaires sur papier du Japon
numérotés à la presse.

Le Salut par les Juifs, publié en 1892, a été enterré douze ans. L'éditeur, un excellent et digne homme formé du limon de la terre tout exprès pour la production typographique de ce seul ouvrage, ayant tout à coup changé de métier, emporta comme une proie, dans sa nouvelle demeure, la multitude appréciable des exemplaires invendus. Nous n'avions pas de contrat et cette masse d'imprimés lui appartenant, je dus me résigner, deux lustres et demi, à la séquestration arbitraire du plus considérable de mes livres. J'ai raconté cette aventure douloureuse et ce préjudice énorme à la page 214 de « Mon Journal ».

L'édition nouvelle que voici est corrigée en divers endroits, sans modifications essentielles. On est prié, toutefois, de considérer que les moindres changements ont une importance extrême dans un plaidoyer purement exégétique dont la portée pourrait être supposée incalculable si l'humanité contemporaine était curieuse encore des Affirmations ou Similitudes révélées.

A part l'inspiration surnaturelle, on peut dire que le Salut par les Juifs est, sans aucun doute, le témoignage chrétien le plus énergique et le plus pressant en faveur de la Race Aînée, depuis l'onzième chapitre de saint Paul aux Romains.

« Si leur faute, dit cet apôtre, est la richesse du monde et leur diminution la richesse des nations, que sera-ce de leur plénitude?

« Si leur perte est la réconciliation du monde, quelle sera leur assomption, sinon la vie d'entre tes morts? »

Le Salut par les Juifs, qu'on croirait une paraphrase de ce chapitre de saint Paul, fait observer, dès la première ligne, que le Sang qui fut versé sur la Croix pour la Rédemption du genre humain, de même que celui qui est versé invisiblement, chaque jour, dans le Calice du Sacrement de l'Autel, est naturellement et surnaturellement du sang juif, — l'immense fleuve du Sang Hébreu dont la source est en Abraham et l'embouchure aux Cinq Plaies du Christ.

Et c'est tout. Il n'y a plus rien à savoir. Le monde juif apercevra-t-il enfin ce livre qui l'honore au delà de toute espérance et qui ne lui a rien coûté?

19 Novembre 1905.
Octave de la Dédicace des Églises.

Léon BLOY

A
RAÏSSA MARITAIN

Je dédie ces pages
écrites à la gloire catholique
du Dieu
d'Abraham,
d'Isaac
et de Jacob

DE PROFUNDIS

Du fond de l'abîme, Jésus clame vers Son Père, et cette clameur éveille, dans les entrailles les plus intimes des gouffres, — infiniment au dessous de ce qui peut être conçu par les Anges, indiciblement plus bas que tous les pressentiments et tous les mystères de la Mort, — le très-étouffé, le très-lointain, le très-pâle gémissement de la Colombe du Paraclet qui répercute en écho le terrible De profundis.

Et tous les bêlements de l'Agneau vibrent ainsi dans la Fosse épouvantable, sans qu'il soit possible de supposer une seule plainte exhalée par le Fils de l'Homme qui ne retentisse pas identiquement dans les impossibles exils où s'accroupit le Consolateur…

LE
SALUT PAR LES JUIFS

Ex quibus Christus secundum carnem.

Rom. IX, 5.

I

Salus ex Judæis est. Le Salut vient vient des Juifs![1]

[1] Salus EX Judæis, QUIA Salus A Judæis. Réponse à un tout petit docteur qui contestait ma traduction.

J'ai perdu quelques heures précieuses de ma vie à lire, comme tant d'autres infortunés, les élucubrations anti-juives de M. Drumont, et je ne me souviens pas qu'il ait cité cette parole simple et formidable de Notre Seigneur Jésus-Christ, rapportée par saint Jean au chapitre quatrième de son Évangile.

Si ce journaliste copieux daigna jamais s'enquérir des Textes sacrés et s'il est en mesure de démontrer, pour ma confusion, que ce précepte considérable est mentionné dans tel ou tel des volumineux pamphlets dont il assomme régulièrement les peuples chrétiens, — il faut dire alors que cet hommage au Livre saint est si merveilleusement aphone, pénombral, rapide et discret qu'il est presque impossible de l'apercevoir et tout à fait impossible d'en être frappé.

C'est quelque chose pourtant, ce témoignage du Fils de Dieu!

Je sais bien que saint Augustin en a terriblement affaibli la portée dans sa pauvre exégèse des « deux murailles », qu'il est loisible de consulter au quinzième traité du commentaire fameux de ce vénérable Docteur.

Mais on était alors au Ve siècle ; la Réprobation d'Israël avait commencé depuis l'exorbitante catastrophe de Jérusalem ; l'espèce humaine, à moitié conquise déjà par les successeurs de Pierre, avait irrémédiablement froncé son cœur et s'était endurcie pour toute la durée des temps contre la descendance exécrée des bourreaux du Christ.

L'effrayante brûlure des premières Persécutions se cicatrisait enfin et les grandes semailles du sang des Martyrs étaient accomplies.

La pédagogie du Surnaturel tombait aux théologiens, aux explicateurs, aux philosophes désabusés, et la gênante assertion de Celui qui fut appelé le Fils du Tonnerre pouvait être écartée respectueusement, sans aucun danger de scandale ou de simple étonnement pour une Église toute rouge qui vagissait encore dans son berceau.

Cette parole demeure cependant. Elle subsiste, malgré tout, en sa force mystérieuse, et ressemble à quelque gemme très-sombre, d'un troublant éclat, rendue plus inestimable par l'inattention téméraire des économes ou des contrôleurs de la Foi.

II

Le Salut vient des Juifs! Texte confondant qui nous met furieusement loin de M. Drumont! A Dieu ne plaise que je lui déclare la guerre, à ce triomphant! La lutte, vraiment, serait par trop inégale.

Le pamphlétaire de la France Juive peut se vanter d'avoir trouvé le bon coin et le bon endroit. Considérant avec une profonde sagesse et le sang-froid d'un chef subtil que le caillou philosophal de l'entregent consiste à donner précisément aux ventres humains la glandée dont ils raffolent, il inventa contre les Juifs la volcanique et pertinace revendication des pièces de cent sous.

C'était l'infaillible secret de tout dompter, de tout enfoncer et de jucher son individu sur les crêtes les plus altissimes.

Dire au passant, fût-ce le plus minable récipiendaire au pourrissoir des désespérés : — Ces perfides Hébreux, qui t'éclaboussent, t'ont volé tout ton argent ; reprends-le donc, ô Égyptien! crève-leur la peau, si tu as du cœur, et poursuis-les dans la mer Rouge.

Ah! dire cela perpétuellement, dire cela partout, le beugler sans trêve dans des livres ou dans des journaux, se battre même quelquefois pour que cela retentisse plus noblement au-delà des monts et des fleuves! mais surtout, oh! surtout, ne jamais parler d'autre chose, — voilà la recette et l'arcane, le medium et le retentum de la balistique du grand succès. Qui donc, ô mon Dieu! résisterait à cela?

Ajoutons que ce grand homme revendiquait au nom du Catholicisme. Or, tout le monde connaît le désintéressement sublime des catholiques actuels, leur mépris incassable pour les spéculations ou les manigances financières et le détachement céleste qu'ils arborent. J'ai fait des livres, moi-même, en vue d'exprimer l'admiration presque douloureuse dont me saturent ces écoliers de la charité divine et je sens bien qu'il m'eût été impossible de m'en empêcher.

Il est donc aisé de concevoir l'impétuosité de leur zèle, quand les tripotantes mains de l'Antisémite vinrent chatouiller en eux le pressentiment de la Justice. On peut même dire qu'en cette occasion, les écailles tombèrent d'un grand nombre d'yeux et le généreux Drumont apparut l'apôtre des tièdes qui ne savaient pas que la religion fût si profitable.

III

Quelques profanes, il est vrai, se sont demandé quelle victoire essentielle résidait, pour la morale — même pratique, — dans l'indéniable fait d'avoir entrepris de substituer au fameux Veau d'or un cochon du même métal, et quel avantage précieux le Catholicisme allait retirer de ces récriminations d'agio.

Car enfin, M. Drumont entrait en héros dans Babylone, après avoir déconfit toutes les nations sémitiques, et les admirateurs de ce conquérant reniflaient sur lui la poussière du saint roi Midas, mêlée aux onguents et aux cinnamomes dont s'adonise coutumièrement la carcasse des dieux mortels.

Pour parler moins lyriquement, ça marchait ferme, les gros tirages se multipliaient et les droits d'auteur s'encaissaient avec une précision rothschildienne qui faisait baver de concupiscence toute une jalouse populace d'écrituriers du même acabit qui n'avaient pas eu cette plantureuse idée et qui résolurent aussitôt de s'acharner aux mêmes exploits.

Tous les livides mangeurs d'oignons chrétiens de la Haute et Basse Égypte comprirent admirablement que la guerre aux Juifs pouvait être, — à la fin des fins, — un excellent truc pour cicatriser maint désastre ou ravigoter maint négoce valétudinaire.

On a vu jusqu'à des prêtres sans nombre, — parmi lesquels devaient se trouver pourtant de candides serviteurs de Dieu, — s'enflammer à l'espoir d'une bousculade prochaine où le sang d'Israël serait assez répandu pour soûler des millions de chiens, cependant que les intègres moutons du Bon Pasteur brouteraient, en bénissant Dieu, les quintefeuilles et les trèfles d'or dans les pâturages enviés de la Terre de promission.

L'entraînement avait été si soudain et si prodigieuse l'impulsion que, même aujourd'hui, nul d'entre eux ne paraît s'être avisé de savoir, — décidément, — s'il n'y aurait pas quelque danger grave, pour un cœur sacerdotal, à pétitionner ainsi l'extermination d'un peuple que l'Église Apostolique Romaine a protégé dix-neuf siècles ; en faveur de qui sa Liturgie la plus douloureuse parle à Dieu le Vendredi Saint ; d'où sont sortis les Patriarches, les Prophètes, les Évangélistes, les Apôtres, les Amis fidèles et tous les premiers Martyrs ; sans oser parler de la Vierge-Mère et de Notre Sauveur lui-même, qui fut le Lion de Juda, le Juif par excellence de nature, — un Juif indicible! — et qui, sans doute, avait employé toute une éternité préalable à convoiter cette extraction.

Mais, quoi! ne fallait-il pas suivre jusqu'au bout le cupide saltimbanque, organisateur et prédicateur de cette croisade pour le boursicaut, qui ne cesse de prêchailler « à la petite semaine » sur le petit nombre des élus du Coffre-fort Tout-Puissant? — et quelqu'un pourrait-il citer une seule protestation catholique, lorsque s'étala, sur nos reculantes murailles, l'effroyable effigie de ce Turlupin sacrilège : en armure de chevalier du Saint Sépulcre et foulant aux pieds… MOÏSE!!!?

Ah! cela dit tout.

IV

En voilà donc tout à fait assez.

Je le répète, il n'entre pas dans ma pensée, ni dans mon sujet, d'insister particulièrement sur ce personnage dont le triomphe eût pu être plus grand encore sans le ridicule déconcertant de sa vanité de pion parvenu, et qui, d'ailleurs, vient d'être frappé durement par un rigoureux arrêt de cour d'assises.[2]

[2] Le Salut par les Juifs a été écrit en 1892.

Mais comment ne pas le nommer au moment d'aborder cette incomparable question d'Israël qu'il se glorifie sottement d'avoir abaissée jusqu'au niveau cérébral des bourgeois les plus imbéciles?

Je dois être peu soupçonnable d'amour tendre pour les descendants actuels de cette race fameuse. Voici, pour commencer, ce que j'écrivais, il y a six ans, dans un livre de colère que l'hostilité générale s'efforça d'étouffer par tous les moyens imaginables.

« Le Moyen Age, disais-je en parlant des Juifs, avait le bon sens de les cantonner dans des chenils réservés et de leur imposer une défroque spéciale qui permît à chacun de les éviter. Quand on avait absolument affaire à ces puants, on s'en cachait comme d'une infamie et on se purifiait ensuite comme on pouvait. La honte et le péril de leur contact était l'antidote chrétien de leur pestilence, puisque Dieu tenait à la perpétuité d'une telle vermine.

« Aujourd'hui que le christianisme a l'air de râler sous le talon de ses propres croyants et que l'Église a perdu tout crédit, on s'indigne bêtement de voir en eux les maîtres du monde, et les contradicteurs enragés de la Tradition apostolique sont les premiers à s'en étonner. On prohibe le désinfectant et on se plaint d'avoir des punaises. Telle est l'idiotie caractéristique des temps modernes. »[3]

[3] Le Désespéré, p. 201. Édition Soirat, la seule recommandée par l'auteur.

Je ne vois pas le moyen de changer un quart de ligne à cette page gracieuse. Plus que jamais il est clair pour moi que la société chrétienne est empuantie d'une bien dégoûtante engeance et c'est terrible de savoir qu'elle est perpétuelle par la volonté de Dieu.

Au double point de vue moral et physique, le Youtre moderne paraît être le confluent de toutes les hideurs du monde.

V

Me trouvant à Hambourg, l'an passé, j'eus, à l'instar des voyageurs les plus ordinaires, la curiosité de voir le Marché des Juifs.

La surprenante abjection de cet emporium de détritus emphytéotiques est difficilement exprimable. Il me sembla que tout ce qui peut dégoûter de vivre était l'objet du trafic de ces mercantis impurs dont les hurlements obséquieux m'accrochaient, me cramponnaient, se collaient à moi physiquement, m'infligeant comme le malaise fantastique d'une espèce de flabellation gélatineuse.

Et toutes ces faces de lucre et de servitude avaient la même estampille redoutable qui veut dire si clairement le Mépris, le Rassasiement divin, l'irrévocable Séparation d'avec les autres mortels, et qui les fait si profondément identiques en n'importe quel district du globe.

Car c'est une loi singulière que ce peuple d'anathèmes n'ait pu assumer la réprobation collective dont il s'honore qu'au prix fabuleux du protagonisme éventuel de l'individu. La Race rejetée n'a jamais pu produire aucune sorte de César.

C'est pour cela que je me défie de la tradition ingénieuse, mais peu connue, j'imagine, qui donne des Hébreux pour ancêtres au peuple romain et remplace les compagnons d'Énée par une colonie de Benjamites, — expliquant la Louve des deux Jumeaux fondateurs par l'inscrutable prédiction d'Israël mourant : « Benjamin Lupus rapax, mane comedet prædam et vespere dividet spolia. Benjamin, loup rapace, au matin mangera la proie et au vêpre divisera les dépouilles. »[4]

[4] Genèse, chap. 49, v. 27.

Les immondes fripiers de Hambourg étaient bien, vraiment, de cette homogène famille de ménechmes avaricieux en condition chez tous les malpropres démons de l'identité judaïque, telle qu'on la voit grouiller le long du Danube, en Pologne, en Russie, en Allemagne, en Hollande, en France même, déjà, et dans toute l'Afrique septentrionale où les Arabes, quelquefois, en font un odieux mastic bon à frotter les moutons galeux.

Mais où ma nausée, je l'avoue, dépassa toute conjecture et tout espoir, ce fut à l'apparition des Trois Vieillards!…

VI

Je les nomme les Trois Vieillards, parce que je ne sais aucune autre manière de les désigner. Ils sont peut-être cinquante en cette ville privilégiée qui ne semble pas en être plus fière. Mais je n'en avais que trois devant les yeux et c'était assez pour que les dragons les plus insolites m'apparussent.

Tout ce qui portait une empreinte quelconque de modernité s'évanouit aussitôt pour moi et les youtres subalternes qui me coudoyaient en fourmillant comme des moucherons d'abattoir s'interrompirent d'exister. Ils n'en avaient plus le droit, n'étant absolument rien auprès de ceux-ci.

Leur ignominie, que j'avais estimée complète, irréprochable et savoureuse autant que peut l'être un élixir de malédiction, n'avait plus la moindre sapidité et ressemblait à de la noblesse en comparaison de cet indévoilable cauchemar d'opprobre.

L'aspect de ces trois fantômes dégageait une si nonpareille qualité d'horreur que le blasphème seul pourrait être admis à l'interpréter symboliquement.

Qu'on se représente, s'il est possible, les Trois Patriarches sacrés : Abraham, Isaac et Jacob, dont les noms, obnubilés d'un impénétrable mystère, forment le Delta, le Triangle équilatéral où sommeille, dans les rideaux de la foudre, l'inaccessible Tétragramme!

Qu'on se les figure, — j'ose à peine l'écrire, — ces trois personnages beaucoup plus qu'humains, du flanc desquels tout le Peuple de Dieu et le Verbe de Dieu lui-même sont sortis ; qu'on veuille bien les supposer, une minute, vivants encore, ayant, par un très-unique miracle, survécu à la plus centenaire progéniture des immolateurs de leur grand Enfant crucifié ; ayant pris sur eux, — Dieu sait en vue de quels irrévélables rémérés! — la destitution parfaite, l'ordure sans nom, la turpitude infinie, l'intarissable trésor des exécrations du monde, les huées de toute la terre, la vilipendaison dans tous les abîmes, — et l'étonnement éternel des Séraphins ou des Trônes à les voir se traîner ainsi dans la boue des siècles…!

VII

Ah! certes, oui, dans l'esprit de cette vision qui paraîtra sans doute insensée, les trois êtres affreux réalisaient bien l'archétype et le phénomène primordial de la Race indélébile qui accomplit, depuis bientôt deux mille ans, le prodige sans égal de survivre, elle aussi, à ses exterminateurs et d'en appeler éternellement à tous les enfers de sa substantielle révocation.

Mais, bon Dieu! quels épouvantables ancêtres!

Ils étaient vraiment trop classiques pour ne pas se manifester aussi détestables que sublimes. Depuis Shakespeare jusqu'à Balzac, on a terriblement ressassé le vieil Hébreu sordide et crochu, dénichant l'or dans les immondices, dans les tumeurs de l'humanité, l'adorant enfin tel qu'un soleil de douleurs et un Paraclet d'amour, co-égal et co-éternel à son Jéhovah solitaire.

Ils réalisaient triplement ce monstre en leurs identiques personnes, ajoutant à l'horreur banale de cet ancien mythe littéraire les affres démesurées de leur véridique présence…

Abraham, Isaac, Jacob, descendus jusqu'à ces Limbes néfastes!… Car mon imagination, démâtée par l'épouvante, leur décernait instinctivement les Appellations divines.

Et, ma foi! je renonce à les dépeindre, abandonnant ce treizième labeur d'Alcide aux documentaires de la charogne et aux cosmographes des fermentations vermineuses.

Je me souviendrai longtemps, néanmoins, de ces trois incomparables crapules que je vois encore dans leurs souquenilles putréfiées, penchées fronts contre fronts, sur l'orifice d'un sac fétide qui eût épouvanté les étoiles, où s'amoncelaient, pour l'exportation du typhus, les innommables objets de quelque négoce archisémitique.

Je leur dois cet hommage d'un souvenir presque affectueux, pour avoir évoqué dans mon esprit les images les plus grandioses qui puissent entrer dans l'habitacle sans magnificence d'un esprit mortel.

Je dirai cela tout à l'heure aussi clairement qu'il me sera donné de le dire.

En attendant, j'affirme, avec toutes les énergies de mon âme, qu'une synthèse de la question juive est l'absurdité même, en dehors de l'acceptation préalable du « Préjugé » d'un retranchement essentiel, d'une séquestration de Jacob dans la plus abjecte décrépitude, — sans aucun espoir d'accommodement ou de retour, aussi longtemps que son « Messie » tout brûlant de gloire ne sera pas tombé sur la terre.

VIII

Jusqu'à ce jour, la parfaite justice d'en haut ou d'en bas continuera d'exiger impérieusement qu'on l'exècre en le vomissant. Rigoureusement, je sais bien que les Israélites peuvent être appelés nos « frères », — au même titre, j'en ai peur, que les plantes ou les animaux dénommés ainsi par le séraphique saint François, qui ne s'est jamais trompé. Mais les aimer comme tels est une proposition qui révolte la nature. C'est le surfaste miraculeux de la sainteté la plus transcendante ou l'illusion d'une religiosité imbécile.

Il n'a pas fallu moins que l'autorité d'un des Douze pour certifier qu'« Élie fut semblable à nous », car ce prophète qui eut le Feu pour serviteur, paraît avoir été beaucoup plus qu'un homme ; mais les Juifs nés ou à naître depuis la Grand'Messe du premier Vendredi Saint ne peuvent jamais être nos semblables.

Leur chair triste, réfractaire à tout mélange pendant un si grand nombre de siècles, nous avertit surabondamment de leur prodigieux état d'exception dans l'humanité.

C'est la Souche, malgré tout, de Notre Seigneur Jésus-Christ, réservée par conséquent, inarrachable, immortelle, — effroyablement ébranchée, sans doute, au lendemain du solennel « Crucifigatur », mais intacte en son support et dont les racines adhèrent au plus profond des entrailles de la Volonté divine.

C'est pour cela qu'ils sont tous imperturbablement identiques et si complètement résorbés dans la personne extérieure de leurs paniques vieillards. Les haillons noirs et la puanteur sénile n'y changent absolument rien, et c'est parce que je voyais avec précision tous les millionnaires contemporains, mâles ou femelles, qui font l'orgueil de nos synagogues parfumées, dans les trois carcasses mentionnées plus haut, qu'elles m'impressionnèrent si durablement.

L'histoire des Juifs barre l'histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau. Ils sont immobiles à jamais et tout ce qu'on peut faire c'est de les franchir en bondissant avec plus où moins de fracas, sans aucun espoir de les démolir.

On l'a suffisamment essayé, n'est-ce pas? et l'expérience d'une soixantaine de générations est irrécusable. Des maîtres à qui rien ne résistait entreprirent de les effacer. Des multitudes inconsolables de l'Affront du Dieu vivant se ruèrent à leur tuerie. La Vigne symbolique du Testament de Rédemption fut infatigablement sarclée de ces parasites vénéneux ; et ce peuple disséminé dans vingt peuples, sous la tutelle sans merci de plusieurs milliers de princes chrétiens, accomplit, tout le long des temps, son destin de fer qui consistait simplement à ne pas mourir, à préserver toujours et partout, dans les rafales ou dans les cyclones, la poignée de boue merveilleuse dont il est parlé dans le saint Livre et qu'il croit être le Feu divin.[5]

[5] Machabées, Livre II, ch. 1.

Cette nuque de désobéissants et de perfides, que Moïse trouvait si dure, a fatigué la fureur des hommes comme une enclume d'un métal puissant qui userait tous les marteaux. L'épée de la Chevalerie s'y est ébréchée et le sabre finement trempé du chef musulman s'y est rompu aussi bien que le bâton de la populace.

Il est donc bien démontré que rien n'est à faire, et, considérant ce que Dieu supporte, il convient, assurément, à des âmes religieuses de se demander une bonne fois, sans présomption ni rage imbécile et face à face avec les Ténèbres, si quelque mystère infiniment adorable ne se cache pas, après tout, sous les espèces de l'ignominie sans rivale du Peuple Orphelin condamné dans toutes les assises de l'Espérance, mais qui, peut-être, au jour marqué, ne sera pas trouvé sans pourvoi.

IX

Patience! Écoutez ceci, vous, les pauvres gens pour qui Jésus a voulu souffrir.

Si quelque fanatique de ma prose pouvait un jour être suscité, le malheureux dénicherait peut-être, avec le secours du ciel, les lignes suivantes, aussi parfaitement ignorées, j'imagine, que la page citée plus haut :

« On a fort écrit sur l'argent. Les politiques, les économistes, les moralistes, les psychologues et les mystagogues s'y sont épuisés. Mais je ne remarque pas qu'aucun d'eux ait jamais exprimé la sensation de mystère que dégage ce mot étonnant.

« L'exégèse biblique a relevé cette particularité notable que, dans les Livres sacrés, le mot Argent est synonyme et figuratif de la vivante Parole de Dieu.[6] D'où découle cette conséquence que les Juifs dépositaires anciens de cette Parole, qu'ils ont fini par crucifier quand elle est devenue la Chair de l'Homme, en ont retenu, postérieurement à leur déchéance, le simulacre, pour accomplir leur destin et ne pas errer sans vocation sur la terre.

[6] Ps. XI, 7.

« C'est donc en vertu d'un décret divin qu'ils posséderaient, n'importe comment, la plus large part des biens de ce monde. Grande joie pour eux! mais qu'en font-ils? »[7]

[7] Christophe Colomb devant les Taureaux, p. 108.

Ce qu'ils font de l'argent, je vais vous le dire, ils le crucifient.

Je demande pardon pour cette expression assez généralement inusitée, je crois, mais qui n'est pas plus extravagante, si on y regarde bien, que cette autre : « Manger de l'argent », dont la monstruosité réelle, divulguée, ferait expirer d'effroi les innombrables humains qui l'utilisent.

J'ai dit exactement ce que je voulais dire. Ils le crucifient, parce que c'est la manière juive d'exterminer ce qui est divin.

Les symboles et les paraboles du Saint Livre sont pour toujours, l'Église, infaillible, n'ayant pas plus raturé les figures qu'elle n'a congédié les prophéties. C'est l'éternité seulement qui a leur mesure et les Juifs ayant égorgé le Verbe fait chair, après l'avoir très-jalousement gardé, aussi longtemps qu'il n'éclatait pas à leurs yeux charnels, épousèrent à leur insu l'effroyable pénitence d'être fixés à jamais dans leur sacrilège et de continuer avec rage sur l'indestructible Symbole ce qu'ils avaient accompli sur la chair passible du vrai Dieu.

Crucifier l'argent? Mais quoi! c'est l'exalter sur la potence ainsi qu'un voleur ; c'est le dresser, le mettre en haut, l'isoler du Pauvre dont il est précisément la substance!…

Le Verbe, la Chair, l'Argent, le Pauvre… Idées analogues, mots consubstantiels qui désignent en commun Notre Seigneur Jésus-Christ dans le langage que l'Esprit-Saint a parlé.

Car, sitôt qu'on touche à l'une ou l'autre de ces effrayantes Images, qui sont si nombreuses, elles accourent toutes à la fois et mugissent de tous les côtés comme des torrents qui se hâteraient en bondissant vers un gouffre unique et central.

C'est moi! crie chacune d'elles.

— C'est moi, l'Argent, qui suis le Verbe de Dieu, le Sauveur du monde! C'est moi qui suis la Voie, la Vérité, la Vie, le Père du siècle futur!…

— C'est moi, le Verbe, qui suis l'Argent, la Résurrection, le Dieu fort, le très-bon Vin, le Pain vivant, la Pierre angulaire!…

— C'est moi, la Chair, la chair débile, qui suis pourtant la Joie des Anges, la Pureté des Vierges, l'Agneau des agonisants et le bon Pasteur des morts!…

— Et c'est moi toujours, moi le Pauvre, le Père des pauvres, qui suis le Trésor des fidèles, trésor de vermine et d'abjection, en même temps que le Roi des Patriarches et la Force des Martyrs! C'est bien moi qui suis l'Esclave, le Conspué, l'Humilié, le Lépreux, le Mendiant horrible dont tous les Prophètes ont parlé… et le Créateur des voies lactées et des nébuleuses, par-dessus le marché!

Mais qui donc pourrait avoir des pensées dignes de tels objets?

X

Ah! quand Jésus clamait vers son Père : « Pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font », une telle prière d'un tel mourant, voulût-on même qu'elle n'ait pas dû être exaucée, — supposition bien déconcertante, impliquant le plus audacieux blasphème ; — une pareille déprécation d'agonie dut aller infiniment au delà de ce qui peut être conçu ou pressenti par les hommes ou par les Esprits des cieux.

Comme c'est la nature des cris divins de s'élancer à la fois partout, celui-ci dut percer la croûte du globe et retentir efficacement dans les sombres couloirs de la terre où gisent les minéraux dangereux tenus en réserve et recélés avec soin par le désespoir des Anges vaincus.

L'impassible Argent, l'exécrable et saint Argent par le moyen duquel Dieu voulut qu'on l'achetât Lui-même comme une pièce de bétail, fut alors investi, pour l'effroi du genre humain, de la Survivance mystérieuse et profondément symbolique dont les enfants de Jacob allaient être les curateurs.

Par le prodige d'un aveuglement qui dépasse toute misère et décourage toute pitié, le plus pâle des métaux remplaça, pour un peuple condamné à durer toujours, le Dieu livide qui expirait entre deux voleurs.

En conséquence, j'estime que c'est l'enfantillage sans innocence d'une émulation mercantile, d'incriminer obstinément cette foule mélancolique pour sa félonie et pour sa cupidité sans bornes. Il vaudrait mieux, sans doute, s'efforcer d'apercevoir, ne fût-ce que dans un sillon d'éclair, à travers la colonne de fumée fétide qui se tient toujours sur son front de guerre, le spectacle prodigieux de son châtiment sans fin.

Je le disais, il n'y a qu'un instant, on a vainement assommé, grillé, pilonné les Juifs, pendant des siècles et sur la superficie de tous les empires. Ils sont forcés par Dieu, invinciblement et surnaturellement forcés, d'accomplir les abominables cochonneries dont ils ont besoin pour accréditer leur déshonneur d'instruments de la Rédemption.

On recommencerait aujourd'hui le même carnage avec le même insuccès, puisqu'ils ne peuvent absolument pas s'empêcher d'être ce qu'ils sont et qu'il leur faut, au moins, l'arrivée d'Élie et le déclouement des Mains et des Pieds du Christ pour obtenir leur pardon.

XI

La sympathie pour les Juifs est un signe de turpitude, c'est bien entendu. Il est impossible de mériter l'estime d'un chien quand on n'a pas le dégoût instinctif de la Synagogue. Cela s'énonce tranquillement comme un axiome de géométrie rectiligne, sans ironie et sans amertume.

Je m'embarrasse peu, quant à moi, de ce que les théologiens ou les économistes leur reprochent. Il me suffit de savoir qu'ils ont commis le Crime suprême, en comparaison duquel tous les crimes sont des vertus, le Péché sans nom ni mesure qui touche à l'Intégrité divine et qui n'aurait aucune chance de rémission si la prière insensée de Jésus, ivre de tourments sur sa Croix folle, n'intervenait pas.

Ils ont détesté le Pauvre, d'une détestation infinie. Ils l'ont tellement détesté, que pour l'outrager et le torturer à leur convenance, il a fallu qu'ils rassemblassent de partout et qu'ils appelassent à leur secours l'énergie de feu souterrain des ressentiments héréditaires contre un Sabaoth qui châtiait si terriblement, autrefois, leurs transgressions.

Il a fallu qu'avec la patience de plusieurs millions de fourmis qui s'acharneraient à construire une montagne, ils accumulassent, à l'avance, pendant des générations, contre l'Homme Unique et volontairement désarmé, les plus féroces témoignages du Livre implacable où l'Esprit du Dieu d'Israël avait écrit sa colère.

Retournant contre lui l'excessive menace de leurs vieux textes, ils semblaient lui dire : « Ton Père nous a battus de verges, mais nous allons te flageller avec des scorpions ».[8] « Nous froisserons ta chair avec les épines et les chardons du désert »,[9] etc.

[8] Rois, Livre III, chap. 12.

[9] Juges, chap. 8.

Les clameurs de possédés qui précédèrent la Sentence et qui accompagnèrent, comme une basse continue, l'incommensurable Supplice furent assurément la plus complète manifestation de l'horreur humaine pour la Pauvreté.

Ce délire surnaturel ne pourra jamais être dépassé et lorsque la houle des populaces démentielles grondera de joie sur les cadavres des « Deux Témoins » dont l'Apocalypse a prophétisé l'immolation, ce ne sera pas plus épouvantable.

Il n'est pas nécessaire d'avoir fait de puissants travaux d'exégèse pour savoir qu'en effet Jésus-Christ fut le vrai Pauvre, — désigné comme tel à chaque page de l'Ancien ou du Nouveau Testament, — l'unique parmi les plus pauvres, insondablement au-dessous des Jobs les plus vermineux, le diamant solitaire et l'escarboucle d'Orient de la pauvreté magnifique, et qu'il fut enfin la Pauvreté même annoncée par des Voyants inflexibles que le peuple avait lapidés.

Il eut pour compagnes les « trois pauvretés », a dit une sainte. Il fut pauvre de biens, pauvre d'amis, pauvre de Lui-même. Cela dans les profondeurs de la profondeur, entre les parois visqueuses du puits de l'Abîme.

Puisqu'il était Dieu et qu'il n'avait accepté de venir que pour prouver qu'il était Dieu en se manifestant vraiment pauvre, il le fut dans l'irradiation et la plénitude infinies de ses Attributs divins.

Il n'y eut donc pas d'autre Victime que le Pauvre et les excès absolument incompréhensibles de cette Passion toujours actuelle, flagrante à perpétuité, dont l'athéisme lui-même ne peut assoupir l'effroi, sont inexplicables aux gens qui ne savent pas ce que c'est que la Pauvreté, « l'élection dans la fournaise de la pauvreté », selon le mot d'Isaïe qui montra les choses futures et qui fut scié entre deux poteaux.

XII

Les Juifs ont l'honneur indélébile d'avoir traduit, à l'usage de l'humanité, la haine du Pauvre, en un style de tourments dont l'éloquence a supplanté toutes les épouvantes connues.

Ils surent tellement l'énormité de leur besogne qu'ils inventèrent le Couronnement d'épines, pour qu'il fût irréfragable désormais qu'ils avaient eu le pouvoir de conditionner, au moins, un vrai Roi de l'abjection et de la douleur.

Cérémonie sans exemple jusqu'alors, dont les savants du vieux Temple ne devaient pas ignorer le sens profond. Les Épines sont l'ingrédient essentiel de la malédiction suprême, depuis le Désastre initial, et « la moisson des épines à la place de la moisson du froment » est un lieu commun des plus hébraïques.

Ils se rappelaient sans doute le cri du Lamentateur : « Humiliez-vous et asseyez-vous par terre, déplorable troupeau du Seigneur, car la couronne de votre gloire est tombée de votre tête » ;[10] et peut-être aussi les pétales de sang vivant qui sortaient du front du Christ les faisaient-ils penser avec rage au Coronemus ROSIS du cantique blasphématoire de la Sagesse.[11]

[10] Jérém., chap. 13, v. 18.

[11] Chap. 2, v. 8.

Mais savaient-ils, ces docteurs pleins d'ironie et de cruauté, que cette Couronne effroyable régnerait sur eux à jamais et les opprimerait plus durement que le Pharaon, puisqu'elle était posée sur le chef mourant de Celui qui ne pouvait avoir d'autre successeur que l'odieux argent dont ils devinrent, après sa mort, les misérables esclaves?

Car c'est un mystère fort troublant. La mort de Jésus sépara essentiellement l'Argent du Pauvre, le préfigurant du préfiguré, en la même façon qu'elle sépare le corps de l'âme dans les trépas ordinaires.

L'Église universelle née du Sang divin eut le Pauvre pour son partage, et les Juifs, retranchés dans l'imprenable forteresse d'un récalcitrant désespoir, gardèrent l'Argent, le blême argent griffé de leurs sacrilèges épines et déshonoré par leurs crachats, — comme ils eussent gardé sans tombeau le cadavre d'un Dieu sujet à la corruption, pour qu'il empoisonnât l'univers!

XIII

Mais qui donc peut s'intéresser à ces vénérables Images sur lesquelles pourtant le monde a vécu, et qui voudrait s'efforcer de les comprendre? Un travail tel que celui-ci ne souffre guère qu'on les écarte, et comment échapper à la décourageante certitude qu'on ne sera pas entendu?

Ils ont l'air parfois si contradictoires, ces vocables, familiers ou rares, dont le sens littéral est si divers et l'acception spirituelle si invariable, qui disent tous à leur manière la Substance infinie et qui ne sont que des voiles d'un tissu changeant au devant du même tabernacle!

On est tenté de les croire incohérents ou capricieux parce qu'ils se précipitent quelquefois les uns sur les autres et qu'ils semblent tour à tour se dévorer ou s'enlacer amoureusement. Quand on les regarde avec fixité, ils se compénètrent soudain et se coalisent en un seul front, pour se multiplier derechef aussitôt qu'on s'efforce de les saisir.

Et quand, plein de lassitude, on s'en détourne pour contempler de vaines ombres dans les miroirs énigmatiques de cet univers, ils arrivent insidieusement, comme des obsesseurs très-subtils, et ils environnent l'esprit de leurs tranchées silencieuses…

On a beau savoir qu'ils sont les flots d'un identique Océan et qu'ils ne peuvent rompre les digues de l'Unité absolue, l'ondoyance perpétuelle de leurs aspects et le conflit apparent de leurs couleurs déconcertent infailliblement l'orientation la plus attentive.

Il faut prendre son parti de n'obtenir jamais que d'intermittents éclairs, car Jésus lui-même, venu, disait-il, pour tout « accomplir », ne s'exprima qu'en paraboles et similitudes.

L'interprétation des Textes sacrés fut autrefois considérée comme le plus glorieux effort de l'esprit humain, puisqu'au témoignage de l'infaillible Salomon, la « gloire de Dieu est de cacher sa parole ».[12]

[12] Proverbes, chap. 25, v. 2.

C'était, alors, le temps des maîtres et le règne tranquille des spéculations d'en haut. Maintenant, c'est l'heure des domestiques et la victoire décisive des curiosités d'en bas.

Il est donc au moins superflu d'espérer un peu d'attention et je me garderais soigneusement d'y prétendre, si je ne savais pas qu'on meurt de faim dans les étables du Pasteur et qu'un grand nombre de voix réclament déjà la clef du siècle prochain où les indigents supposent que la Providence a mis en réserve le rassasiement des esprits.

J'ai la douleur de ne pouvoir proposer à mes ambitieux contemporains un révélateur authentique. La conciergerie des Mystères n'est pas mon emploi et je n'ai pas reçu la consignation des Choses futures. Les prophètes actuels sont, d'ailleurs, si complètement dénués de miracles qu'il paraît impossible de les discerner.

Mais s'il est vrai qu'on en demande, par une conséquence naturelle de ce point de foi qu'il doit en venir un jour, je voudrais savoir pourquoi on ne les demande jamais à l'unique peuple d'où sont sortis tous les Secrétaires des Commandements de Dieu.

XIV

Je sais bien qu'il y a l'histoire du figuier maudit pour avoir été trouvé sans fruit, lorsque Jésus était affamé. Il est vrai que « ce n'était pas encore le temps des figues ». L'Évangile en fait la remarque.

Il dit même qu'il n'y a pas lieu de désespérer tout à fait si on creuse à l'entour et qu'on y verse des « excréments ».[13] Un peu de patience, il sera toujours temps de l'abattre s'il s'obstine à ne produire aucun fruit.

[13] Luc, XIII, 8.

Ce pauvre figuier qui n'a rien à donner au pauvre Christ, parce que le temps de ses figues n'est pas venu, m'intéresse passionnément. Car il est l'indiscutable symbole du peuple juif dont il exprime souverainement la prospérité.

Mais ne fallait-il pas qu'en attendant le déluge des immondices pour l'exubérance d'une fécondité ultérieure, il donnât tout de même un fruit quelconque à ce Rédempteur impatient qui l'avait maudit, et n'est-il pas permis de conjecturer que l'impénétrable Traître qui résumait si bien la Race bifide, se suspendit précisément à cet arbre de désespoir sous le feuillage duquel tous les bons Hébreux de la tradition s'asseyaient avec confiance.

Ce doit être l'étonnement des Esprits du ciel de rapprocher du sort des Juifs, — à dater de cette horrible primeur, — les antiques promesses de domination glorieuse et d'allégresse « in æternum » dont leurs Livres sont saturés.

A l'apparition du Pauvre, — imprévue depuis deux mille ans, — tout ce qu'il y avait de spirituel en eux a décampé et leur nature charnelle d'idolâtres compteurs d'argent s'est manifestée.

Judas est leur type, leur prototype et leur surtype, ou, si on veut, le paradigme certain des ignobles et sempiternelles conjugaisons de leur avarice, à ce point qu'on les croirait tous sortis, en même temps que les intestins, du ventre crevé de ce brocanteur de Dieu.

C'était un filou vulgaire, — un Klephte, selon le grec, — dit le doux évangéliste saint Jean, et c'était lui qui « tenait la bourse ». Il la tient encore, plus que jamais, et c'est cela, — exclusivement, — qui nous procure le spectacle généreux des indignations journalières de l'acéphale contempteur de Sem.

Le Moyen Age, qui avait à peine la notion du porte-monnaie et dont le cœur chavirait d'amour, n'alla jamais au delà des trente pièces d'argent qui lui paraissaient peut-être une somme fabuleuse et qu'il eût préférée sans doute moins considérable, pour que l'opprobre de son Dieu fût encore plus cousin germain de l'humiliation des souffre-douleur qui demandaient l'aumône en son Nom.

Les chrétiens d'alors comprenaient fort bien qu'il n'y a dans le drame tumultuaire du Vendredi Saint que deux personnages : les Juifs et le Pauvre, et ils partageaient équitablement leurs simples âmes entre l'adoration douloureuse et l'horreur sans bornes, abandonnant tout le reste aux docteurs subtils qui parlaient latin.

Je ne sais plus exactement où j'ai lu l'aventure assez naïve de cet ancien chevalier, siégeant en sa qualité de haut notable dans un synode assemblé pour le jugement ecclésiastique d'un rabbin turbulent qui avait mis en circulation de damnables gloses contre la Vierge Marie.

Après une longue dispute où l'audacieux circoncis avait aisément confondu les théologiens ignares qu'on lui opposait, et le louche silence qui précède l'évacuation d'un arrêt sans miséricorde ayant commencé, — le vieil homme vêtu de fer, qui n'avait pas encore fait acte de vivant, descendit avec lenteur de la stalle en cœur de vieux chêne où il avait paru sommeiller et, s'approchant du talmudique :

— Juif, dit-il, tu as bien parlé, mais il reste un argument que tu n'avais pas prévu et qui te laissera sans réponse.

A ces mots, il dégaîne son immense épée de Ptolémaïs ou d'Antioche et le fend en deux, comme un Sarrasin félon, de la tête aux pieds.

De telles anecdotes sont précieuses pour exaspérer les imbéciles et rafraîchir l'imagination des bons chrétiens.

XV

Humble et grand Moyen Age, époque la plus chère à tous ceux que les clameurs de la Désobéissance importunent et qui vivent retirés au fond de leurs propres âmes!

Les trois derniers siècles ont beaucoup fait pour le raturer ou le décrier, en altérant par tous les opiums les glorieuses facultés lyriques du vieil Occident. Il existe même un courant nouveau d'historiens critiques et documentaires, de qui cette besogne odieuse est le permanent souci.

Mais je crois bien que les Mille ans de pleurs, de folies sanglantes et d'extases continueront de couler à travers les doigts des pédants, aussi longtemps que le cœur humain n'aura pas cessé d'exister ; et c'est une remarque étrange que les Juifs sont, en somme, les témoins les plus fidèles et les conservateurs les plus authentiques de ce candide Moyen Age qui les détestait pour l'amour de Dieu et qui voulut tant de fois les exterminer.

J'évoquais, en commençant, le souvenir de ces malpropres et sublimes individus qu'il me fut donné de contempler à Hambourg, — animaux si bien conservés dans leur purin, si intacts, si prodigieusement immaculés de tout ce qui n'était pas la vermine des ascendants ou des proches, que j'eus l'angoisse de me sentir en présence du même troupeau qui faisait vomir les gens nés sous le règne de Philippe Auguste ou de Frédéric Barberousse et disséminés sous la terre ou dans les sillons des cieux, depuis tant de générations qu'ils sont morts en se souvenant de la mort du Christ.

J'entrevis l'énorme grandeur de ces temps lointains où la militante Église qui avait dompté l'univers et dont les pieds d'Immaculée Conception se posaient sur le cou des rois, broyait pourtant sa puissance contre un peuple de vermisseaux qui lui résistait sans jamais mourir.

On eût pu dire, semble-t-il, que cet obstacle impossible à vaincre l'avertissait, en pleine victoire, de sa condition précaire d'épousée d'un Dieu sanglant à qui tout avait résisté…

Devenue comme la mer, elle dut, en frémissant, prendre pour elle-même la concise prohibition du Seigneur : « Tu viendras jusqu'ici et tu ne passeras pas plus avant, et c'est ici que tu briseras l'enflure de tes ondes. »[14]

[14] Job, XXXVIII, 11.

Néanmoins, la guerre aux Juifs ne fut jamais, dans l'Église, que l'effort mal dirigé d'un grand zèle charitable et la Papauté les abrita généreusement contre la fureur de tout un monde.

XVI

Exspectans exspectavi, chantaient les chrétiens, attendant la Résurrection des morts.

Exspectaveram et adhuc exspectabo, rectifiaient avec profondeur les gémissants d'Israël. J'avais attendu et je veux attendre encore. Votre Messie n'est pas mon Messie et quand même tous vos tombeaux s'ouvriraient, j'attendrais toujours!

La patiente Église de Jésus considérait silencieusement ces suspendus éternels, fortifiés par un indicible espoir et dont nul sauveur n'aurait pu porter la pénitence épouvantable, — cependant que les basiliques et les monastères carillonnaient à la gloire d'un Enfant Juif qui était mort dans l'ignominie pour sauver les vagabonds.

Les sanglots ou les chants des cloches, dont tous les empires chrétiens frissonnaient d'amour, frappaient en vain l'âme obstinée de ces orphelins de Léviathan.

Créanciers d'une Promesse impérissable que l'Église jugeait accomplie et forts d'un Pacte sempiternel enregistré par l'Esprit-Saint jusqu'à trois cents fois, le Fils de Marie leur paraissait à peine l'égal de ce roi lépreux qui régna sur Jérusalem, qui fut « plein de lèpre jusqu'au jour de sa mort » et le terrible habitant d'une maison solitaire, pour son crime d'avoir usurpé l'encensoir des fils du grand prêtre.[15]

[15] Paralipomènes, liv. II, chap. 26.

Comme ils devaient mépriser les pompes douloureuses du Christianisme, ces guenilleux indomptés qui pensèrent toujours que la Gloire du Dieu d'Ézéchiel avait besoin de leur propre gloire!

Ah! l'Église avait beau leur dire : « Celui qui a vendu son frère, un fils d'Israël, et qui en a reçu le prix, doit subir la mort »,[16] toute la postérité de Jacob pouvait lui répondre :

[16] Deutéronome, XXIV, 7.

— Si vous nous croyez semblables à Caïn parce que nous sommes errants et fugitifs sur la terre, souvenez-vous que le Seigneur a marqué d'un Signe ce meurtrier, pour que ceux qui le trouveraient ne le tuassent pas[17] et voyez, après cela, combien sont vaines vos menaces d'extermination.

[17] Genèse, IV, 15.

Nous avons la parole d'honneur de Dieu qui nous a juré son alliance éternelle et nous refusons de le délier. Cette parole subsiste à jamais et, quand elle s'accomplira, vous deviendrez notre esclave.

Si c'est son Fils que nous avons crucifié, qu'il se sauve donc lui-même, ce Sauveur des autres, puisque nous avons promis de croire en lui quand il descendra de sa Croix.

XVII

Et la Mère des fidèles, glacée d'horreur, continue, dans l'introublable sérénité de sa Liturgie, les Lamentations sublimes :

« Comment est-elle accroupie dans la solitude, la Cité pleine de peuple? Elle est faite comme une veuve, la Dominatrice des nations ; la Princesse des provinces est devenue tributaire.

« En larmoyant elle a pleuré dans la nuit et ses larmes sont en ses joues ; il n'est aucun de ses bien-aimés qui la console : tous ses amis l'ont méprisée et lui sont devenus ennemis.

« Juda a changé de lieu à cause de l'affliction et du cumul de la servitude. Il a habité parmi les gentils et n'a pas trouvé de repos ; tous ses persécuteurs l'ont appréhendé dans les lieux étroits.

« Les chemins de Sion pleurent parce qu'il n'y a personne qui vienne à la Solennité : toutes ses portes sont détruites, ses prêtres gémissants, ses vierges sordides, elle-même oppressée d'amertume.

« Les étrangers ont été mis à sa tête et ses ennemis se sont enrichis, parce que le Seigneur a parlé sur elle, à cause du grand nombre de ses injustices. Ses tout petits ont été conduits en captivité devant la face de celui qui leur fait tribulation.

« — Jérusalem, Jérusalem, reviens au Seigneur ton Dieu!

« Et de la fille de Sion s'est évadé tout son décor : ses princes ont été faits comme des béliers qui ne trouvent point de pacage et s'en sont allés sans force devant la face de celui qui les pourchassait.

« Jérusalem s'est souvenue du jour de son affliction et de l'inconstance de toutes les choses désirables qui étaient siennes, pour les avoir eues dès les anciens jours, lorsque son peuple tombait dans la main hostile et qu'il n'était point d'auxiliateur. Les ennemis l'ont vue et se sont moqués de ses sabbats.

« Jérusalem a grièvement péché, c'est pourquoi elle a été faite instable. Tous ceux qui la glorifiaient l'ont méprisée, parce qu'ils ont vu son ignominie ; elle-même en gémissant est retournée en arrière.

« Ses ordures sont sur ses pieds et elle n'a pas eu souvenance de sa fin. Elle est mise en bas effroyablement, n'ayant point de consolateur. Vois, Seigneur, mon affliction, puisque l'ennemi s'est dressé.

« — Jérusalem, Jérusalem, retourne-toi vers ton Seigneur Dieu!

« L'adversaire a mis sa main sur toutes les choses désirables qu'elle possédait ; car elle a vu les nations qui étaient entrées dans son sanctuaire, desquelles tu avais commandé qu'elles n'entrassent en ton église.

« Tout son peuple est gémissant et cherchant le pain ; ils ont donné toutes les choses précieuses pour avoir de quoi manger à la réfection de leur âme. Vois, Seigneur, et considère que je suis devenue très vile.

« O vous tous qui passez par le chemin, soyez attentifs et voyez s'il est une douleur comme ma douleur ; car le Seigneur m'a vendangée, ainsi qu'il l'a dit au jour du déchaînement de sa fureur.

« Il a envoyé le feu d'en haut dans mes os et il m'a ouvert l'entendement. Il a étendu le filet devant mes pieds, il m'a forcée de retourner en arrière ; il m'a laissée désolée, tout le jour broyée de tristesse.

« Le joug de mes iniquités a veillé dans sa main : elles ont été enroulées et posées à mon cou ; ma vigueur est extrêmement affaiblie et le Seigneur m'a abandonnée à une puissance dont je ne pourrai me délivrer.[18]

[18] Office de Ténèbres, 1er nocturne du Jeudi Saint.

« — Jérusalem, Jérusalem, amende-toi pour l'amour de ton pauvre Dieu qui t'implore! »

XVIII

Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde, écrivait Pascal, — le plus déplorable, je crois, d'entre les grands hommes qui se sont beaucoup trompés.

Pensée d'une haute beauté triste que le janséniste farouche, assurément, n'eût pas expliquée, et qui ne pouvait être, à ses propres yeux, qu'une hyperbole de piété.

Il serait peu facile, toutefois, d'exprimer à quel point cette combinaison de syllabes a le pouvoir d'obséder un cœur profond qui la supposerait plus qu'humaine…

A force d'aimer, le Moyen Age avait compris que Jésus est toujours crucifié, toujours saignant, toujours expirant, bafoué par la populace et maudit par Dieu lui-même, conformément au texte précis de l'ancienne Loi : « Celui qui pend au bois est maudit de Dieu ».[19] Comment aurait-il pu ne pas abhorrer les Juifs?

[19] Deutéronome, XXI, 23.

La Passion était pour lui si contemporaine, si flagrante, le Sang du Christ si tiède encore, si vermeil, et ses oreilles bourdonnaient si fort de la Clameur exécrable!

Ce peuple démoniaque ne hurlait-il pas, s'adressant au Lâche condamné à laver éternellement ses mains homicides : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants »? Il fallait bien le satisfaire, en accomplissant, par la vilipendaison à jamais d'un peuple entier, le pénal verset de ce Testament Nouveau, prophétique autant que l'Ancien dont il fut dit qu'un iota ou un point ne passera pas aussi longtemps que subsisteront le ciel et la terre.

Les souffrances de Jésus furent le pain et le vin du Moyen Age, son école primaire et le pinacle sourcilleux de sa clergie. Elles furent sa demeure, son foyer plein de brandons et d'étincelles, son lit pour naître et pour mourir et, quelquefois, le paradis de ses Saints qui n'imaginaient pas mieux que de pleurer avec la Mère aux Sept Glaives et le Bon Larron, pendant des éternités.

Elles furent et devaient être, en effet, la grande émotion, le poème toujours nouveau, la rédivive péripétie d'un drame toujours angoissant, pour une société naïve où les facultés d'enthousiasme et de dilection flamboyèrent avec une magnificence que les seules fournaises du Paraclet pourront rallumer un jour.

La Pauvreté du Seigneur était sentie merveilleusement par ces tendres foules, et la compassion pour un Dieu si lamentable faisait quelquefois mourir d'autres pauvres qui prenaient volontiers, par-dessus leurs propres misères, tout ce qu'ils pouvaient porter de son fardeau.

Pour mieux souffrir avec lui, ils se serraient contre la Vierge navrée qui tient sur ses genoux — comme sur une croix nouvelle,[20] — son grand Fils mort et arrache de sa Tête, avec des tenailles précieuses, les dures épines qu'on y enfonça.

[20] Sainte Brigitte, liv. 1, chap. 10.

« — Vous êtes douloureuse et lacrymable, Notre Dame Vierge Marie, disaient-ils ; à qui Vous comparer ou Vous égaler? Votre contrition est comme la mer. Faites-moi pleurer avec Vous, faites-moi porter la mort du Christ, faites-moi le convive de sa Passion et le miroir de ses Plaies. »[21]

[21] Office des Sept Douleurs.

Elle seule pouvait leur conter la peine infinie du Dieu Sans-avoir qu'elle avait mis humblement au monde chez des animaux et qui ne s'était jamais reposé d'avoir du chagrin et de festoyer la tribulation.

XIX

Et l'immense regard désolé dont l'Étoile du matin noyait tous ces compatissants avec Elle, était pour eux une réponse de la suavité la plus déchirante :

— Les méchants Juifs — croyaient-ils entendre, — ont accusé mon Enfant divin d'être un homme gourmand et buveur,[22] et c'est bien vrai, je vous assure, que, même en sa Croix, il a gémi pour qu'on lui donnât à boire.

[22] Ecce homo vorax et potator vini. — Matthieu, XI, 19.

Dites-vous bien qu'à ce moment, il voyait mes Larmes!

Ces larmes étroitement apparentées à son Humanité sainte et armées alors contre lui de la toute-puissance d'impétration pour un univers frappé de folie, s'élevèrent comme un grand nombre de vagues autour de sa Croix solitaire…

Avant que tout fût consommé, quand toutes les prophéties anciennes avaient achevé d'engendrer leurs effroyables accomplissements, — lorsqu'après quatre fois mille ans d'humiliation, la Femme est enfin debout, devant l'Arbre de vie, les pieds sur la tête du Serpent et le front dans les douze étoiles, — toute la descendance misérable du premier Désobéissant, magnifiée par ma Compassion, apparut dans la splendeur de mes larmes.

Le Calice d'amertume infinie que Jésus priait son Père d'écarter de lui, sous les oliviers, et qui épouvantait son Ame sacrée jusqu'à la Sueur de sang et jusqu'à l'Agonie, il fallait maintenant le boire de la main de Celle qu'il avait choisie dès le commencement pour être le ministre sans tache de la plus cruelle partie de son Supplice.

Puisqu'il s'était plaint d'avoir soif, il fallait bien qu'il le vidât jusqu'à la dernière goutte, et il ne devait lui être permis d'expirer que lorsque toutes les larmes des générations seraient sorties de ce véritable Calice de son Agonie qui était Mon Cœur!

L'Ange qui l'avait assisté la veille s'était enfui vers le ciel, son Père venait de l'abandonner, la sentence rigoureuse : « Malheur à celui qui est seul », se réalisait en lui d'une manière infinie et sans exemple.

Sa Mère elle-même lui était devenue comme une étrangère, depuis qu'il s'en était dépouillé pour son disciple, avant de demander à boire.

Il était désormais seul à seule et face à face avec Judith, comme un Holopherne cloué dans le lit de sa perdition.[23]

[23] Épître de la messe des Sept Douleurs.

Le soleil déjà s'obscurcissait pour échapper à l'horreur de cette confrontation silencieuse et les morts commençaient à se démener dans leurs sépultures…

— Buvez, mon Fils, — disaient les voix désolées de mon abîme, — buvez ces larmes de tristesse et ces larmes de colère. Le fiel n'avait pas assez d'amertume et le vinaigre n'avait pas assez d'acidité pour éteindre une soif pareille à la vôtre.

Buvez ces larmes d'orphelins, de veuves et d'exilés ;

Buvez ces larmes d'adultères, de parricides et de désespérés ;

Buvez encore ceci qui est l'océan des larmes de l'Avarice, de la Concupiscence charnelle et de l'Orgueil ;

Buvez enfin ces larmes d'argent qui seront désormais l'unique patrimoine en Israël, et qu'un jour la dérision sacrilège des faux chrétiens répandra sur le catafalque vermiculeux de la vanité des morts.

Tout cela, c'est ce que le Peuple de Dieu a gardé pour le rafraîchissement de votre seconde Agonie, et c'est par moi qu'il vous l'offre, parce que c'est moi que vous désignâtes cruellement pour vous en abreuver avant votre dernier souffle.

Vous avez dit que « ceux qui pleurent sont bienheureux », et c'est parce que je pleure les larmes de toutes les générations que « toutes les générations m'appelleront Bienheureuse ».

Je n'avais parlé que six fois dans l'Évangile. Telle fut ma Septième Parole, inentendue de l'Évangéliste à ma droite et de Madeleine à ma gauche, mais à laquelle répondit le cri puissant du Consummatum.

Jésus baissa sa Tête effrayante pour que la Mort pût s'approcher…

Et le Voile du Temple fut déchiré du haut en bas, comme la robe de Caïphe ou le ventre du Proditeur, — pour exprimer que les Juifs cruels n'auraient plus que des tabernacles déserts.

XX

Les désolations et les terreurs de l'Évangile étaient ambiantes à tel point pour ces bonnes gens d'autrefois, que leur aversion à l'égard des Juifs empruntait à la nature même de leur sensibilité quelque chose de prophétique.

Non seulement les Juifs avaient crucifié Jésus ; que dis-je? non seulement ils le crucifiaient actuellement devant eux, mais encore ils refusaient de le faire descendre de sa Croix en croyant en lui.

Car tous les mots du Texte sont vivants.

Pour ces âmes profondes et amoureuses, il ne pouvait être question de rhétorique ou de vaine littérature, quand il s'agissait de la Parole de Dieu.

Les faiseurs de livres, qui ont tout dilapidé, dormaient encore dans les limbes des maternités futures, et l'horreur eût été grande, si quelqu'un s'était avisé de supposer que l'Esprit-Saint avait pu raconter une anecdote ou relater un incident accessoire, élagable sans inconvénient.

On ne trouvait pas, dans le Livre, une syllabe qui ne se rapportât, en même temps, au passé et à l'avenir, au Créateur et aux créatures, à l'abîme d'en haut et à l'abîme d'en bas, — enveloppant tous les mondes à la fois d'un unique éclair, comme le tournoyant esprit de l'Ecclésiaste qui « passe en considérant les univers in circuitu, et qui revient en ses propres cercles ».

Ce fut d'ailleurs, à toute époque, l'infaillible pensée de l'Église qui retranche d'elle, ainsi qu'un membre pourri, quiconque touche à cette Arche sainte remplie de tonnerres : la Révélation par les Écritures, — éternellement actuelle au sens historique et universelle, absolument, au sens des symboles.

En d'autres termes, la Parole divine est infinie, absolue, irrévocable de toute manière, itérative surtout, prodigieusement, car Dieu ne peut parler que de Lui-même.

Ces âmes simples étaient donc « raisonnablement » persuadées que la Raillerie juive, consignée par les deux premiers Évangélistes, n'est rien moins qu'une échéance prophétique de l'histoire de Dieu racontée par Dieu, et leur instinct les avertissait que le « Règne terrestre » du Crucifié et la fin glorieuse de son permanent Supplice dépendaient, en quelque inexprimable façon, de la bonne volonté de ces infidèles.

XXI

Or, leur volonté, précisément, était infernale. Ces maudits se savaient puissants et leur détestable joie consistait à retarder indéfiniment ce Règne glorieux attendu par les captifs, en éternisant la Victime.