LÉON BLOY
LETTRES A SA FIANCÉE
Mon Dieu ! faites que je ne détruise pas ce que vous opérez de grand dans mon âme.
Sainte Thérèse.
1922
ÉDITION ORIGINALE
LIBRAIRIE STOCK
Delamain, Boutelleau & Cie, Éditeurs, PARIS
7, RUE DU VIEUX-COLOMBIER ET PLACE DU THÉATRE-FRANÇAIS
LÉON BLOY
LA PRÉSENTE ÉDITION ORIGINALE A ÉTÉ TIRÉE A 1.000 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 1.000 SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA. IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE 10 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL NUMÉROTÉS DE I A X, 50 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS DE XI A LX ET 20 EXEMPLAIRES DE PRESSE SUR PAPIER ORDINAIRE.
EXEMPLAIRE No
TOUS DROITS RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS.
COPYRIGHT 1922, BY
DÉLAMAIN, BOUTELLEAU & Cie. — PARIS.
DÉDICACE
A qui confierais-je ces pages, sinon à vous, Édouard et Otto, qui, par la volonté de Dieu, êtes les gardiens des filles de Léon Bloy.
Leur mère vous bénit en vous priant de considérer l’immense amour surnaturel qui anime ces lettres. C’est leur beauté, leur jeunesse, c’est le gage aussi de votre bonheur.
Et vous savez, mes amis, ce que veut dire l’Amour surnaturel.
La Joie pour le temps et pour l’Éternité.
Jeanne Léon Bloy
INTRODUCTION
C’est avec un serrement de cœur que je livre aux regards étrangers ces Lettres de Léon Bloy à sa Fiancée.
Mon sentiment est analogue à celui du compositeur qui — laissant s’échapper en harmonies la mélodie qui chantait dans son cœur — découvre que son secret n’est plus à lui.
Mais Léon Bloy me le demande.
Je dois rendre témoignage. Ma vie n’a pas d’autre sens depuis qu’il est mort.
C’est donc entendu : Ces lettres ne sont plus à moi. J’en ai été l’occasion — c’est vrai — mais sa Parole doit aller plus loin, jusqu’à l’âme inconnue qui l’attend quelque part et qui sera « la Fiancée de sa pensée ».
Pour comprendre l’importance, pour moi Danoise, de ma rencontre avec Léon Bloy, au point de vue spirituel, il faut se rendre compte de l’impossibilité pour tout Danois d’il y a cinquante ans, de connaître l’Église.
La prohibition du culte catholique était restée en vigueur jusqu’au milieu du siècle dernier. Donc, aucune église catholique dans tout le Royaume, à l’exception d’une chapelle en Slesvig qui, par un privilège spécial, n’avait cessé d’exister. Par conséquent, l’ignorance à l’égard de la vraie foi était absolue. Dans les écoles on enseignait l’histoire du point de vue protestant, faussée par les Allemands le long des siècles.
Dès la Réforme, le peuple avait été trompé. Petit à petit, les autorités ecclésiastiques catholiques furent remplacées par les réformateurs, on omit volontairement les parties essentielles de la Messe et le culte catholique fut aboli presque à l’insu des fidèles. Un rempart de préjugés fut élevé contre l’Église à force de calomnies et le peuple danois qui eut son époque héroïque aux temps catholiques croupissait désormais dans les ténèbres envoyées par Luther.
Aujourd’hui, il y a moyen de s’instruire. On a construit des églises, des ordres religieux ont été appelés par l’Évêque. Il est possible maintenant, en Danemark, de connaître le catholicisme, ainsi que l’œuvre des faussaires.
Pour moi le choix ne s’était pas posé. Il a fallu l’intervention directe de Dieu. Ma soif de vérité a été miséricordieusement prise en considération par l’Auteur de tout bien, tandis que tant d’autres ont fermé les yeux sur ce monde sans avoir vu la vraie Lumière.
Après Dieu, c’est à Léon Bloy que je dois le bonheur inouï d’appartenir à l’Église catholique romaine, d’avoir réintégré la Maison, c’est à dire de connaître Marie : domus aurea. J’en rends témoignage devant Dieu qui a bien voulu accepter l’offrande des mains de son serviteur. Nous sommes un petit nombre, nous, qui avons été enfantés par sa douleur et avant de poursuivre ce récit, je convie tous ceux qui ont connu Dieu par lui d’offrir pour lui leur holocauste…
C’est à l’ombre de la Mort que nous nous sommes vus pour la première fois. Il traversa ma route et j’eus l’impression qu’il n’était pas un passant ordinaire.
Il marchait la tête baissée, un peu voûté comme un homme qui porte un lourd fardeau. Son air était sombre. Il revenait du cercueil fermé de Villiers de l’Isle-Adam.
Le lendemain, nous nous rencontrâmes de nouveau. On me le présenta. Il leva les yeux sur moi, me parla avec intérêt et me promit le Désespéré.
« Vous verrez quel livre terrible », me dit l’amie commune chez qui eut lieu notre première rencontre. « Qui est cet homme ? » lui demandai-je, restée seule avec elle. La réponse fut foudroyante, implacable dans son absolu, me forçant à prendre parti immédiatement : « Un Mendiant », fit-elle.
Voilà le Nom de Léon Bloy sur la terre qu’il a quittée :
Terram miseriæ et tenebrarum ubi umbra mortis, et nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat (Job, X, 22).
Les amis de Job n’ont pas changé depuis les siècles.
J’eus le pressentiment d’une énorme injustice et immédiatement mon cœur vola vers cet homme qu’on livrait ainsi sans défense à la première venue.
Ah ! combien je me doutais peu de sa vraie place. Je remercie Dieu de me l’avoir cachée. La grandeur seule qui émanait de lui m’a conquise, l’ignominie dont on le couvrait m’a attirée, et sa grande douceur m’a ravi le cœur. A aucun moment de notre vie sa bonté ne s’est démentie, et j’affirme que l’injustice qui lui a été faite comme homme et comme écrivain est monstrueuse, surnaturelle, privilège d’un Saint.
Je suis entrée dans sa vie au moment où plusieurs de ses amis (?) se retiraient de lui, sans explication, comme d’un pestiféré. C’est une des premières constatations que j’ai pu faire. Ceux qui restaient le traitaient avec une supériorité écrasante. Quand je lui en fis la remarque, et que j’exprimai mon étonnement de ce qu’il se laissait faire ainsi, il haussait les épaules en disant : « C’est un peu par mépris. »
La première fois que j’eus l’occasion de me trouver seule avec Léon Bloy fut un certain soir, chez les Coppée, qui me donnaient l’hospitalité, tout au commencement de notre connaissance.
La vieille bonne l’ayant introduit, nous nous mîmes à causer, pendant qu’il trempait un morceau de pain dans le vin offert par Augustine. « Mademoiselle, vous me voyez dîner », me dit-il. Je n’avais jamais été en contact immédiat avec le Pauvre, je le dis à ma honte, et l’idée qu’on pouvait ne pas avoir de quoi dîner m’était étrangère. Je pris place dans un fauteuil près de lui, et c’est alors que commença cette conversation inoubliable qui était presque un monologue, où cet homme, extraordinairement naïf, livra les secrets de sa vie à une pauvre fille qui ne savait que l’écouter mais dont le cœur bondit vers lui d’un élan irrésistible, quoique fort timide dans son expression.
Avant de nous quitter, j’osai lui faire cette remarque : « Comment cela se fait-il, Monsieur, que vous, un homme supérieur, vous soyez catholique ? » « C’est peut-être à cause de cela que je le suis ! » me répondit-il. Je me tus, me rendant compte de mon ignorance.
Il me baisa la main, et nous nous séparâmes.
Le lendemain, je reçus la première lettre de Léon Bloy.
Jeanne Léon Bloy.
Paris, Fête de Saint-Michel Archange, 1921.
LETTRES A SA FIANCÉE
29 août 1889.
Mademoiselle,
Je me sens aujourd’hui invinciblement poussé à vous écrire, je vous prie de n’en être pas révoltée.
Les deux ou trois heures de notre causerie d’hier soir m’ont fait, en vérité, un bien immense et je sens le besoin de vous l’exprimer.
Moi, si triste d’ordinaire, si seul, tourmenté de si cruelles angoisses et si dénué de consolation, je me suis éveillé ce matin, le cœur délicieusement attendri et débordant d’une allégresse enfantine en songeant à vous. Je ne pourrais évidemment attribuer ce prodige qu’à l’intervention providentielle de votre pitié.
Assurément je ne manque pas d’amis. Il en est même deux ou trois que je chéris avec une grande tendresse, mais ils sont, je le crains, un peu trop enclins à me juger, et j’ai dû renoncer, avec amertume, à en être parfaitement compris.
Vous avez eu la charité de me dire qu’il vous semblait voir en moi comme un ami très ancien quoique vous ne me connaissiez que depuis un si petit nombre de jours. J’éprouve, Mademoiselle, un sentiment tout semblable et je serais vraiment incapable de l’expliquer sinon par la volonté de Dieu qui, sans doute, le veut ainsi. Nous sommes étrangement environnés de mystère, et les mouvements volontaires ou involontaires de nos pauvres âmes qui ne doivent jamais mourir ne sont pas moins cachés à notre raison que les phénomènes extérieurs de l’admirable nature. Il est certain qu’il y a des êtres qui correspondent exactement les uns aux autres dans la trame, sans défaut, du grand plan divin et ces êtres séparés par les continents et les mers, par les mœurs et par le langage, par tous les obstacles qui peuvent séparer des existences humaines se rencontrent néanmoins au moment précis où le très infaillible Seigneur a décidé, du fond de ses cieux, et de son éternité, que leur rencontre était nécessaire.
C’est parce que j’ai pensé qu’il en était ainsi pour vous et pour moi que j’ai l’âme ce matin si parfaitement heureuse.
Chère amie, ne vous indignez pas, je vous en prie, de ce nom que je vous donne avec tant de joie. Considérez avec simplicité que je suis très malheureux et privé de la plupart des consolations qui aident le commun des hommes à attendre patiemment l’heure de la mort. Dites-vous bien que je suis jusqu’au jour espéré de la victoire, un vaincu, une manière de proscrit, redouté même de ceux qui ne le haïssent pas, écarté soigneusement de toutes les joies et de tous les festins de l’égoïsme social et dévoré par surcroît, dévoré jusqu’à en mourir d’un immense besoin d’aimer et d’être aimé. Vous comprendrez alors, vous qui avez le front et les yeux d’une créature formée pour tout comprendre, que j’aie pu trouver en vous une consolation véritable et que l’amitié d’une personne sans préjugés, sans ironie, sans étonnement pour les opinions que j’exprime et que tant d’autres jugent si excessives, si paradoxales ou si folles, me paraisse une magnifique aumône dont je suis remué jusqu’au fond du cœur.
J’ai pensé à cette démarche que vous voulez faire pour moi à Copenhague. Vous me l’avez offerte spontanément, avec une admirable générosité. Mais, mon amie, ne craignez-vous pas que le fait d’intercéder pour un écrivain si peu connu à l’étranger ne paraisse un peu singulier et ne vous nuise en quelque façon ? S’il doit en être ainsi, si le plus léger inconvénient doit résulter pour vous de cette entreprise, je vous conjure d’y renoncer à l’instant. Mais si, au contraire, après d’attentives réflexions, vous décidez de poursuivre votre dessein, j’accepte avec la plus grande simplicité. J’estime que les riches sont faits pour distribuer leur richesse aux indigents et que le plus grand service qu’on puisse rendre à leurs misérables âmes, c’est de les déterminer à remplir leur devoir d’intendants du Dieu de bonté.
Dans ce dernier cas, je vous prie de ne rien écrire avant d’avoir achevé la lecture du Désespéré et d’avoir lu en outre les deux petites œuvres que je suis heureux de vous offrir. Alors vous me connaîtrez à fond et il vous suffira de dire ce que vous aurez parfaitement vu et compris. Vous direz avec une exactitude absolue que Léon Bloy est opprimé cruellement, tenu à l’écart, en guerre avec tous les puissants, pour avoir aimé la Justice plus que toute chose au monde, pour avoir toujours écrit la vérité, quel que fût le danger, enfin, pour avoir tenté, à lui seul, de déterminer en France un courant littéraire nouveau à la gloire du spiritualisme chrétien, contre tous les potentats du Journalisme qui travaillent sans cesse à l’abrutissement et au déshonneur de cette généreuse nation. Ils se sont vengés bassement de lui en lui fermant toutes les portes, en le privant de tout moyen de gagner son pain par sa plume et le condamnant ainsi au silence, puisque le malheureux est forcé de perdre chaque jour, en cherchant sa vie, le temps précieux qu’il devrait employer uniquement à la production de son œuvre.
....... .......... ...
Il faut vraiment, Mademoiselle, que j’aie en vous une confiance tout à fait sans bornes pour vous parler de moi-même avec une telle naïveté. Mais je suis bien tranquille. Je ne crains de vous aucun reproche d’orgueil, aucun mépris ironique, aucune des sottes et banales manifestations de la médiocrité bourgeoise en présence de tout ce qui lui paraît extraordinaire. Il est inutile d’ajouter que je ne dicte pas votre lettre, je me borne à vous en suggérer l’accent puisque vous me l’avez demandé hier soir.
Ne vous irritez pas d’une lettre si longue, amie, je vous répète que j’avais besoin de l’écrire. Mais je vous en prie, gardez-la pour vous seule. L’expérience de la vie m’a démontré qu’il ne faut jamais livrer son âme aux intelligences inférieures. Je ne veux pas être jugé et je ne veux pas non plus qu’on vous juge à propos de moi. Si nous pouvons avoir la chance de trouver quelque douceur dans nos relations d’amitié, nous cacherons cette largesse de Dieu, comme les avares cachent leur trésor.
Au revoir donc, Mademoiselle. A dimanche, et puissiez-vous être inondée de bénédictions.
Léon Bloy.
127, rue Blomet, 2 septembre 89.
Chère amie,
Je suis réduit à ne pouvoir vous écrire que deux mots en toute hâte, pour ne pas laisser sans réponse votre lettre qui m’a inondé de joie.
Je suis, en ce moment, la proie d’un de mes frères et de sa femme venus à Paris pour deux jours et qui m’ont demandé l’hospitalité.
Cela, je vous l’assure, est sans douceur.
Nous avons parlé, vous et moi, de la nécessité de vivre avec des égaux intellectuels. Or, ces deux êtres excellents par le cœur sont de très indigents cerveaux et je vous assure que mon embarras est extrême.
Ce qui est vraiment fâcheux, c’est l’impossibilité pour moi de travailler. J’avais compté sur ces deux jours et je prévois, hélas ! qu’ils vont s’écouler sans que j’aie pu écrire une seule ligne. Cela me fâche beaucoup, parce que je ne voudrais pas, mon amie, que vous me prissiez pour un paresseux.
Depuis quelque temps, d’ailleurs, c’est terrible pour moi de ne jamais être sûr d’un instant de paix.
Demain, mardi, je ne vous porterai donc aucun travail, mais, du moins, je vous verrai et ce sera pour mon cœur triste une vraie joie et un très grand réconfort.
Il est à peu près certain que je ne pourrai pas arriver avant 4 heures et demie. Vous m’attendrez, n’est-ce pas ? Je vous en prie. Je souffrirais durement de ne pas vous rencontrer.
Et ne vous étonnez pas trop de cette allégresse de vous voir. J’ai le cœur si serré, si meurtri, si foulé aux pieds. Je suis si peu compris. Les choses que vous m’écrivez et dont le monde se moquerait, ce sont précisément les choses que je vous écrirais moi-même. Il me semble que vous êtes tellement faite pour moi que je vous aime déjà avec tendresse comme une sœur très chère.
Avant-hier soir, n’avez-vous pas remarqué combien j’étais gêné par la présence de mon ami Landry ? Pourtant, c’est un ami très éprouvé que je porte vraiment dans mon cœur. Mais, depuis 25 ans, il n’a pu voir et comprendre ce qui vous est apparu du premier coup. Je ne pouvais le renvoyer pour être seul avec vous, je ne le pouvais sans imprudence excessive et j’en ai souffert d’une façon cruelle.
Mais, encore une fois, je vous verrai demain, ma très douce amie, nous sortirons ensemble et je l’espère, après-demain, nous irons ensemble à l’Exposition, ce qui sera une façon d’être complètement l’un à l’autre un grand nombre d’heures. Rien que d’y penser, mon cœur bondit de joie.
Au revoir donc, chère, chère amie, à demain et soyez bénie mille fois pour le bien que vous faites à ce pauvre homme.
Votre
Léon Bloy.
Dimanche, 8 septembre 89.
Je crains, ma très chère amie, que vous n’ayez un peu de tristesse et je voudrais trouver quelques paroles qui eussent le pouvoir de la dissiper. Moi-même, j’ai le cœur souffrant et c’est une consolation que je cherche, que j’espère, en vous écrivant.
J’ai beaucoup pensé à vous depuis que vous m’avez quitté et je me suis demandé avec une véritable angoisse si nos relations, si pures et si douces, si bienfaisantes pour tous deux, n’étaient pas accompagnées de la menace d’un cruel danger.
Eh ! bien, NON, ma chère Jeanne, en conscience et devant Dieu qui nous a visiblement poussés l’un vers l’autre, je ne puis croire à aucun danger. Ce que Dieu fait sans la participation de l’homme est toujours bien fait. Le bon Maître ne se trompe jamais, il n’a pas fait ses créatures pour les torturer et si nous le prions avec foi et avec amour, il n’induira pas nos pauvres âmes dans la tentation mortelle. Assurément non. D’ailleurs, ne savez-vous pas qu’il a été dit que nous ne serions jamais éprouvés au delà de nos forces ?
Hier soir, ma pauvre amie, vous étiez émue jusqu’aux larmes par la crainte des souffrances que le Seigneur allait peut-être vous demander, et moi-même, croyez-le, j’étais agité d’un grand trouble et pénétré d’une grande amertume.
En réfléchissant, il m’a semblé, — que dis-je ? — il m’est apparu clairement que nous manquions l’un et l’autre de simplicité. Encore une fois, cette situation extraordinaire n’est pas notre ouvrage. Il est évident que nous n’avons rien fait que subir notre destinée. Je pense donc que notre choix le plus sage sera de l’accepter avec la candeur et la docilité des petits enfants, en nous persuadant humblement que nous sommes conduits par la main dans la route qui nous convient le mieux, et que Celui qui nous guide sait admirablement ce qu’il nous faut.
N’avez-vous pas remarqué cent fois, mon amie, que la prudence, la sagesse humaines sont de véritables dérisions et qu’on se trompe toujours aussitôt qu’on s’efforce de pénétrer, par la conjecture de l’esprit, les desseins mystérieux de la Providence ? La destinée de chacun de nous en particulier, aussi bien que la destinée des nations, est le grand secret de Dieu, de Dieu seul, et que faudrait-il penser d’un secret divin que nos petits calculs seraient capables de pressentir ?
Il y a, dans l’Évangile selon saint Marc, au chap. XIII v. 32, une parole de Notre Sauveur tellement inouïe qu’elle est à faire mourir d’étonnement. Il s’agit de la Venue du Fils de l’homme dans sa puissance et dans sa gloire, c’est à dire du triomphe terrestre de Jésus par l’avènement du Paraclet : « Du jour ou de l’heure, personne ne sait rien, dit alors le Seigneur, ni les anges dans le ciel, ni le Fils lui-même, il n’y a que le Père qui le sait. »
Quel secret ! le Père n’a même pas voulu de son Fils bien-aimé pour confident. C’est vraiment là le secret terrible de la gloire du Juste (Joseph) dont il est parlé dans Isaïe (XXIV, v. 16) et qui fait crier : malheur ! à ce grand prophète.
Maintenant, chère amie, comment pourrions-nous savoir ce que Dieu veut faire de nous, puisque nous ne pouvons même pas savoir ce que nous sommes et qui nous sommes ? Il est une chose, pourtant, que nous n’ignorons pas. C’est que nous avons été faits à la ressemblance de la Sainte Trinité et que nos âmes raisonnables pour qui la seconde Personne a voulu mourir, ont une importance plus énorme que tous les astres des cieux. Nous sommes donc forcés de croire que la rencontre voulue de Dieu de nos deux cœurs tout pleins de Lui est un événement très considérable dont les conséquences peuvent être infinies. Nous avons, n’en doutez pas, une place tout à fait importante dans le plan divin et ce qui nous reste à faire, en vérité, c’est de consentir amoureusement à devenir des instruments de la Volonté infaillible.
Je suis, aujourd’hui, mille fois certain d’avoir été désigné pour vous faire un immense bien et j’ai la preuve que vous avez été placée sur mon chemin pour me sauver d’un très grand péril que personne, jusqu’à présent, n’avait pu détourner, — péril immense, effroyable, beaucoup plus à craindre que la mort et qui commence à s’éloigner de moi depuis quelques jours.
Je conclus donc à la paix de nos âmes, à la simplicité, à la soumission parfaite de nos deux esprits et de nos deux volontés. Nous pourrons ainsi continuer ces relations de tendre amitié qui nous ont déjà donné tant de bonheur. C’est vrai qu’il y a un point noir, une pensée amère entre nous. Nous tâcherons de n’y pas songer.
Je suis rassuré, pourtant. J’ai remarqué, ma douce amie, ma très chère Jeanne, que jamais les choses que je redoutais n’avaient le dénouement funeste que mon imagination me faisait entrevoir avec épouvante. La Providence miséricordieuse déroulait silencieusement son plan et je m’apercevais alors que tout s’arrangeait d’une manière admirable que je n’avais pas espérée et que je n’aurais jamais su prévoir. Il n’y a pas pour Dieu de situation inextricable et si nous avons pleine confiance en lui, nous attendrons avec un grand calme l’accomplissement de ses desseins, parfaitement assurés, l’un et l’autre, qu’ils sont adorables et sublimes et qu’ils ont pour objet certain notre joie parfaite.
Je voudrais pouvoir faire passer en vous l’immense espoir dont je suis rempli depuis quelque temps et qui s’est merveilleusement accru depuis quelques jours. « Si vous saviez le don de Dieu ! » disait Jésus à la pauvre Samaritaine. Ce don si précieux n’est autre que le Saint-Esprit, puisque la toute puissance de Dieu ne peut nous donner aucune autre chose et il ne nous est demandé en retour que notre « bonne volonté ».
Votre profondément dévoué,
Léon Bloy.
Dimanche matin, cinq heures.
Je vous verrai peut-être aujourd’hui, ma chère Jeanne. Je veux vous écrire, pourtant, parce que j’ai le cœur saturé de tendresse et que j’ai besoin d’exprimer les choses merveilleuses qui se passent en moi.
Savez-vous ce qui m’est arrivé hier ? Eh ! bien, je n’ai pas pu travailler un seul instant. En m’éveillant, ma première pensée a été pour vous, ma bien-aimée, qui m’aviez rendu si profondément heureux quelques heures auparavant en me laissant voir si clairement votre amour, et ensuite, il ne m’a pas été possible d’avoir une autre pensée. Mon Dieu ! j’ai donc enfin la certitude d’aimer et d’être aimé véritablement ! Quelle joie immense ! J’en étais étouffé, suffoqué, je me sentais mourir de bonheur.
Incapable d’écrire ou de lire, de fixer mon attention sur un autre objet, tout ce que je pouvais faire, c’était de crier vers Dieu pour le remercier d’avoir eu pitié de ma pauvre âme en détresse. Je parcourais ma chambre dans une agitation extraordinaire, et parfois je me jetais sur mon lit versant des larmes, mais des larmes d’une douceur infinie, — les chères larmes d’autrefois, les saintes larmes de la joie vraie qui nous vient de Dieu et par lesquelles nos âmes sont sauvées et ressuscitées de la mort, quand la grâce nous est accordée de les répandre avec profusion.
Ne vous étonnez pas et ne vous effrayez pas non plus, mon cher amour, ma Jeanne bien-aimée, de cette folle journée que je vous raconte. Il faudrait plutôt vous en réjouir puisque c’est l’histoire de la guérison d’un paralytique. Considérez qu’auparavant je me paraissais à moi-même un cadavre. Songez que depuis dix ans bientôt je roule dans des abîmes de douleur, de tristesse infinie, de ténèbres et de tentations mortelles, après avoir été inondé, submergé des plus étonnantes grâces et des plus insignes promesses qui puissent tomber sur un mortel. Je suis bien forcé de croire que vous m’avez été envoyée par Dieu qui se décide enfin à prendre en pitié sa créature accablée. Et mon bonheur est si grand qu’il fallait bien que la première impression déterminât une grande crise. Rassurez-vous. Je me calme déjà. Le bouleversement énorme qui me rendait hier quasi insensé n’existe déjà presque plus. La tempête va s’apaiser et le Seigneur Jésus pourra marcher dans sa gloire sur les flots de mon âme tout à fait domptée. Une paix charmante, une douceur d’amour suave et profonde va descendre en moi, je le sens bien et je pourrai travailler, penser, prier avec une force nouvelle, avec une patience résignée qui me permettra d’attendre sans trouble l’accomplissement, quel qu’il soit, des desseins de la Providence.
O ma douce consolatrice, ma Samaritaine chérie, je vous ai aimée dès le premier jour, je le vois maintenant et ce sentiment s’est développé tout à coup comme la flamme d’un incendie.
Il y a quelques jours j’avais dîné chez un ami qui s’était mis au piano pour me jouer quelques-unes des mélodies si tendres et si mélancoliques de Schubert. En l’écoutant, je pensais à vous et comme la musique agit sur moi puissamment, qu’elle produit toujours l’effet d’affiner ma sensibilité et d’élargir ma capacité de souffrir, — je vins à songer qu’il me serait peut-être un jour demandé de renoncer à vous que j’aime désormais… et qui êtes ma seule espérance terrestre. Cette idée fut un coup de poignard si cruel qu’il me sembla que mon âme entrait en agonie.
Je compris alors combien mon cœur vous appartenait.
Maintenant, ma chérie, tout cela est passé. Ma tendresse pour vous est absolument douce, un peu mélancolique, sans doute, mais sans aucun mélange d’amertume.
Vous m’avez écrit : J’aime Dieu plus que vous. Enfant bien-aimée, qu’en savez-vous ? Je ne pourrais vous écrire cela, parce qu’il me serait impossible de faire ce partage. J’aime Dieu en vous, par vous, à cause de vous et je vous aime parfaitement en Dieu, comme un chrétien doit aimer son épouse, et l’idée de séparer d’une manière quelconque cette belle flamme d’amour ne tombe pas sous le discernement de mon esprit. Aimons-nous donc, ma petite Jeanne, avec une entière simplicité, sans aucune analyse vaine, en la manière que Dieu veut, n’ayons pas peur de l’Amour qui est le Nom même de l’Esprit Saint et attendons ainsi avec courage la volonté de Celui qui nous a formés pour sa Gloire et qui ne nous a pas tirés du néant pour le plaisir de nous torturer.
N’est-ce pas une chose étrange ? Je me sens devant vous, auprès de vous, mon cher amour, comme un tout petit enfant malade. Si Dieu voulait nous faire la grâce d’accomplir ce que nous désirons l’un et l’autre, ah ! je me réfugierais dans vos bras, dans votre cœur comme dans une citadelle. Vous protégeriez contre lui-même, contre ses propres pensées, cet homme qu’on prétend si fort, si dur, si terrible à ses ennemis et qui serait si faible en votre présence. Vous seriez, chère amie de mon âme, ma conscience et ma lumière, parce que, à travers vous, je verrais toujours mon Rédempteur et l’Esprit adorable de mon Dieu.
Prions donc de toutes nos forces pour que cette chose arrive. Souvenons-nous que Dieu ne résiste pas à l’amour. Pour moi, je vais me remettre, grâce à vous, à la prière que j’avais presque abandonnée, tellement j’étais abattu. Je vous ai dit avant-hier assez de choses pour qu’il vous soit possible d’entrevoir le gouffre horrible du fond duquel votre amour m’a fait sortir.
Je vous le dis « en vérité », il faut absolument que notre demande nous soit accordée, car je sens au plus profond de mon âme et de mon esprit que j’ai besoin de vous pour accomplir de grandes choses.
Chérie, ma Jeanne bien-aimée, je vous aime si tendrement, qu’il me semble que, si vous m’apparaissiez en ce moment, je m’évanouirais de bonheur.
A vous de toute mon âme,
Léon Bloy.
127, rue Blomet, 24 septembre 89.
Ma chère amie, ma petite Jeanne bien-aimée,
Que Dieu te bénisse, mon cher amour, pour ta lettre si douce et si bienfaisante. J’en avais besoin, car je souffrais durement dans mon âme et tu m’as un peu consolé.
Tu me sais malheureux, mais tu ne sais pas combien je le suis. Je ne veux et je ne dois rien avoir de caché pour toi, désormais. Hier matin, il m’a fallu courir à Neuilly chez un ami dévoué qui me sert d’intermédiaire pour une pauvre petite combinaison commerciale sur laquelle je vis depuis un mois et qui est, en vérité, la chose la plus douloureuse et la plus lamentable.
Je vous l’expliquerai quand je serai plus fort, c’est à dire, moins accablé par la tristesse. J’étais tout à fait sans argent et il m’en fallait le jour même… Je ne peux jamais envoyer que de très faibles sommes, et, par conséquent c’est toujours à recommencer. Or je suis sans ressources, je ne gagne absolument rien… C’est donc tous les jours, quelque nouvel expédient qu’il s’agit de trouver, dussé-je en mourir. Ce sont des courses désespérées à travers Paris, des démarches infernales, des humiliations, des fatigues et des angoisses de mort que bien peu d’hommes, je vous assure, auraient le courage d’endurer. Ah ! les heureux de ce monde qui sont assurés de leur pain de chaque jour, c’est à dire de toutes les choses nécessaires à la vie du corps et qui ne voulant pas connaître Jésus, n’ont jamais eu, même un seul instant, l’idée de souffrir pour leurs frères, de se sacrifier pour les malheureux : ah ! oui, ceux-là sont en bonne posture, assurément, pour me juger et pour me reprocher de n’avoir pas ce que le monde appelle de la dignité ! Que serait-ce donc s’ils savaient qu’il y a plus de dix ans que cela dure, cette épouvantable existence ? et que ne possédant rien, ne gardant jamais rien pour moi de ce qui m’était envoyé par Dieu, j’ai toujours mis mon âme et mon corps au service des pauvres gens, jusqu’à mendier pour eux, comme je vous le disais avant-hier.
Ah ! la dignité, la DIGNITÉ des âmes médiocres, il y a longtemps que je la connais, cette sinistre dérision de mon Rédempteur crucifié !
Il y aura même un chapitre dans mon livre sur l’argent que j’écrirai quelque jour, intitulé : « Dignité de l’argent. »
On ne peut cependant pas incriminer bien gravement un homme que personne sur terre ne peut accuser d’égoïsme et qu’on a toujours vu souffrir volontairement. Car il m’eût été facile, croyez-le, de ne pas souffrir du tout si j’avais voulu ne penser qu’à moi. Laissons cela.
Songe, ma Jeanne chérie, que depuis un très grand nombre d’années, depuis que je suis né, je n’ai jamais eu que des tourments.
Depuis dix ans surtout, considère que j’ai presque continuellement enduré la faim, le froid, la chaleur, l’immense fatigue, l’immense tristesse et la noire solitude et que je me suis à moi-même infligé ces choses, parce que j’avais pitié des autres, comme j’implore aujourd’hui la pitié pour mon propre compte. Car je n’en peux plus, en vérité, je succombe d’accablement… Je t’ai déjà dit cela, ma bien-aimée et tu dois l’avoir compris.
On m’a beaucoup accusé de paresse. Peut-être est-ce vrai. Pourtant, n’est-il pas étonnant que j’aie pu écrire quelques livres au milieu de tant de tribulations ? Dieu seul est notre vrai juge parce que Lui seul voit tout. Quand je suis au travail chez moi, c’est à dire les quelques et rares fois où ma journée tout entière n’est pas consumée par d’abominables courses, il m’arrive bien souvent, sans que je le veuille, des pensées terribles : — où trouverai-je de l’argent demain ? Comment ferai-je moi-même pour ne pas mourir de faim ce soir ? — Comment apaiserai-je mon propriétaire que je ne paie pas et qui peut, s’il lui plaît, m’écraser d’humiliations ? Alors, vois-tu, l’angoisse de cette obsession devient si forte que la plume me tombe des mains et que je ne suis plus capable d’aucun ordre dans mes pensées.
Je ne cesse de crier vers Dieu pour lui demander ce qu’il me refuse toujours, la paix dont j’ai tant besoin. Il me faudrait un travail fixe qui me procurât la sécurité ou une somme d’argent qui me permît d’écrire tranquille et de faire quelqu’un de ces livres que je suis si visiblement appelé à faire. Je n’obtiens rien et Dieu sait pourtant combien cela presse et combien je suis en danger !
Parmi mes meilleurs amis, il n’y en a que deux qui m’aient un peu compris. C’est celui à qui j’ai dédié le Désespéré et un pauvre homme très naïf et très tendre que tout le monde méprise, à cause de sa grande faiblesse d’esprit. Ces deux êtres exceptionnels ont confiance en moi, une confiance absolue et ils n’ont jamais songé à m’accuser d’orgueil. Certes, il est un peu ridicule de se défendre d’être un orgueilleux, et pourtant je ne crois pas, en conscience, que ce soit là mon grand vice. Mais il y a deux choses dont je suis bien sûr, la première, c’est que j’ai reçu le don de « l’intelligence » des réalités profondes et la deuxième, c’est qu’il me fut imposé, par surcroît, d’être le dépositaire et le confident d’un secret inouï que je ne puis communiquer à personne, — fardeau écrasant, épouvantable, qui m’a souvent jeté par terre ivre de douleur et suant la mort. Jeanne bien-aimée, comment voudrais-tu qu’un homme aussi anormal trouvât sa place parmi les autres hommes et ne leur parût pas un monstre d’orgueil, — quoi qu’il pût faire et quoi qu’il pût dire ? En 1882, après avoir été frappé de ce coup de tonnerre qui fut l’immense malheur de ma vie, me voyant tout à coup plongé dans les ténèbres, après avoir nagé dans la lumière, affolé de désespoir, je devins positivement semblable à un fauve. Mes anciens amis se souviennent de l’horrible désolation que je promenais partout et de l’excessive amertume qui sortait de moi toutes les fois que je ne parlais pas à un pauvre. Et lorsque dans l’espoir de gagner ma vie, j’abordai le journalisme, lorsque je me vis forcé de regarder en face l’abomination de ce monde, après avoir été saturé des splendeurs de Dieu, mes écrits pouvaient-ils être autre chose — ma nature aidant — que ce qu’ils furent en réalité : un vomissement et un anathème ? Aujourd’hui je me suis calmé, mon cœur s’est amolli, attendri, je ne suis plus le même. Cependant il m’est impossible de me repentir de ces violences qui me furent imposées (relis la page 180 du Désespéré).
Ma Jeanne chérie, ma douce fiancée, tu es ma consolation, mon espérance unique après Dieu qui t’a jetée dans mes bras. Voici les paroles véritables sorties du fond du cœur de cet orgueilleux : Je suis un homme très pauvre, très malheureux, très faible, très malade, très abandonné. Je suis le dernier des indigents, un être qu’on foule aux pieds, un mourant de la soif d’amour. Si tu venais à me manquer, tout me manquerait à la fois. J’aime ton âme, ton esprit, ton corps et j’espère que tout cela me sera donné, parce que nous nous marierons, parce que j’ai un besoin infini de toi, parce que tu m’as été offerte et — que je ne t’ai pas cherchée. Ta protection m’est nécessaire et il faut, mon Dieu ! qu’elle ne se fasse pas trop attendre, car il me semble que je suis un agonisant. Je t’ai parlé de moi comme d’un petit enfant. Je ne sais ce qu’il faudrait dire pour exprimer ce que je sens. Ma tendresse pour toi est sans bornes. Je suis ivre, je suis fou d’amour pour toi, mon adorée. Je vais te voir tout à l’heure et l’idée qu’il ne me sera pas possible de te serrer dans mes bras me crève le cœur. Tu me parles d’attendre et je t’ai dit moi-même qu’il nous serait peut-être demandé de souffrir. Cela commence déjà pour moi et je t’avoue que j’en suis pénétré d’effroi, car ma vie a été trop dure et je suis aujourd’hui presque sans force.
Si du moins, il m’arrivait quelque secours qui me permît de rester chez moi et de me réfugier dans le travail et la prière, la patience me serait plus facile. Pourquoi donc, enfin, Dieu ne me traiterait-il pas avec douceur ?
A toi, chérie, mille baisers,
Léon Bloy.
127, rue Blomet, 27 septembre 89.
Ma chère Jeanne, bien-aimée,
J’aurais dû et j’aurais voulu t’écrire hier. Je n’ai pu le faire. Pauvre amie bénie qui aime si tendrement un malheureux homme si triste, dont tu accompliras sans doute la rédemption, tu veux que je ne te cache rien de ma vie. Je n’ai que peu de chose à ajouter à ma dernière lettre. Les quatre premiers jours de la semaine ont été entièrement perdus pour le travail. Il m’a fallu courir, la mort dans l’âme du matin au soir. La journée d’hier, surtout, a été terrible. J’ai marché presque sans interruption du matin au soir et je suis rentré chez moi ivre de fatigue et de chagrin pour me réfugier dans le sommeil, dans le bienfaisant sommeil qui est mon seul trésor et mon unique refuge contre d’intolérables souffrances. Ce qui particulièrement crucifiait mon cœur, c’était la crainte que… qui n’avaient reçu de moi, la veille, que ce pain d’un seul jour, se trouvassent aujourd’hui même sans ressources, puisque je n’avais rien pu découvrir ni rien envoyer. Un ami dont le dévouement m’est connu et qui me sert d’intermédiaire près du marchand dépositaire de mes lettres, n’avait pu se trouver à un rendez-vous où il devait venir m’apporter un acompte sur cette misérable somme tant espérée et je l’avais attendu vainement dans la plus torturante angoisse. Il avait enfin fallu partir sans espérance et je ne saurais t’exprimer, mon cher amour, ce qui se passait dans mon cœur. Je me voyais abandonné de Dieu. Je me trompais cependant. J’ai reçu ce matin à mon réveil une lettre de cet ami, m’informant qu’il avait envoyé lui-même la somme qu’il n’avait pu venir m’apporter. Sa lettre contenait en même temps quelque argent pour moi, toujours à titre d’avance sur la négociation future. J’ai donc pu rester aujourd’hui rue Blomet, mais pour souffrir, il est vrai, d’une autre manière. J’ai pris froid dans toutes ces affreuses courses et je souffre beaucoup d’une fluxion, qui m’a empêché d’écrire et de penser toute la matinée.
Cela n’est nullement dangereux, mais fort cruel et une très grande patience est nécessaire.
Tu vois, ma Jeanne chérie, comme je perds mon temps et ma vie, du moins en apparence, car il n’est pas possible de croire, en y songeant avec attention, que ce soit perdre le temps, de subir la volonté de Dieu exprimée dans des faits et des circonstances invincibles. Nous lui demandons ce qui nous plaît et il nous donne ce qu’il nous faut ; cela fait, paraît-il, une grande différence.
Alors même que j’étais aussi près que possible du désespoir, et cela m’est arrivé bien souvent, j’ai toujours pensé que j’avais une énorme dette à payer qu’il fallait que j’acquittasse jusqu’à la dernière obole, après quoi, j’aurais enfin la paix, mais qu’en attendant j’étais assuré, malgré tous les dangers, de ne pas périr. Cette croyance inébranlable est le fondement de mon espérance et m’a toujours soutenu.
Combien de temps encore, ô Seigneur ?
Pourtant, ma très douce amie, mon cher cœur, j’ai le pressentiment que le temps est proche et tu m’es apparue comme le signe de la délivrance prochaine.
Comment t’exprimerai-je, ma colombe chérie, mon adorée, la joie, le délire de joie que ta dernière lettre m’a donné ce matin ? Ah ! oui, je suis aimé, bien aimé, je le vois, j’en suis profondément consolé, j’en suis très fier aussi, mais non pas sans mélancolie quand je pense que tu offres ta vie, pauvre petite, à un homme si dénué, si peu capable de te rendre heureuse.
Mais non, il faut espérer quand même. Nous appartiendrons l’un à l’autre, j’en suis sûr parce que je vois clairement qu’il le faut.
Ne crains rien, ma chérie, tout va s’arranger, je crois le deviner et peut-être même qu’en nous donnant l’un à l’autre, Dieu qui a voulu notre amour nous accordera par surcroît les biens de ce monde…
… Mais au milieu de notre joie, il ne faut pas oublier Dieu. Tu me parles de ton église, pourquoi ne viendrais-tu pas prier dans la mienne ?… tu viendrais me retrouver vers 11 heures à l’église voisine de ma maison. Je me place toujours dans une petite chapelle à droite du grand autel dans le bas-côté. Tu me verrais de suite. Cela me rendrait bien heureux.
Au revoir donc, ma bien-aimée.
Je t’aime beaucoup plus que moi-même.
Léon Bloy.
5 octobre 89.
Ma Jeanne bien aimée, mon très cher amour,
Voilà deux lettres de toi qui sont venues, cette semaine, me consoler dans mon désert et je suis honteux d’y répondre seulement aujourd’hui. Se pourrait-il que ton amour fût plus grand que le mien ? Je ne sais pas, mais il est certain que je suis parfaitement aimé et cette pensée me remplit d’une parfaite et merveilleuse douceur.
Mon Dieu ! combien cette chose qui nous arrive est admirable ! Tu m’as écrit, mon adorée, qu’il se passe en toi des miracles. Je le savais et je le voyais, car j’ai l’habitude ancienne de ces choses. J’ai déjà vu de si admirables effets de la grâce ! Tu souffrais, pauvre chère âme, de n’avoir pas Dieu et tu le cherchais de toutes tes forces. C’est pourquoi Il t’a donné un « cœur nouveau », ce sublime Seigneur qui ne résiste pas à l’amour. C’est que tu ne pouvais pas aller à lui sans passer auparavant par un grand sentiment humain qui te transformât tout entière, en te faisant humble et candide comme doivent être les petits enfants, capables enfin de comprendre et de désirer le sacrifice. Cela, vois-tu, ma bien-aimée, c’est la seule chose divine en ce monde. Le reste n’est qu’ordure ou poussière et les êtres humains ne valent qu’en raison de leur capacité de souffrir volontairement.
Ta dernière lettre me montre que tu es déjà arrivée à ce point et j’en ai été touché jusqu’aux larmes à cause de la magnificence visible des opérations de Dieu dans ton âme. Plus tard tu comprendras mieux ce qui se passe et tu seras ravie jusqu’à l’extase de la foudroyante rapidité d’élue et de prédestinée avec laquelle l’Esprit Saint te pousse dans ses voies surnaturelles.
Désormais, ne t’étonne plus de rien. Je t’affirme que tu dois t’attendre à tout. Tu ne sais pas qui tu es, tu ne sais pas qui tu aimes et surtout tu ne sais pas ce que le Seigneur va te demander. Tu ne sais pas « le don de Dieu ». Il faut, ma douce amoureuse, que tu te prépares d’un cœur très simple à recevoir la lumière qui ne te sera pas mesurée parce que Celui qui la donne est exempt de parcimonie. Tu vas entrer dans un monde nouveau pour toi. Ne t’étonne de rien et ne tremble pas, mon amour ; d’ailleurs pourquoi craindrais-tu ? Si tu es docile à la grâce, je t’annonce avec certitude, des joies si profondes, si parfaites, si pures, si lumineuses que tu croiras en mourir. Et cela viendra tout de suite, je le sais par expérience, aussitôt que tu auras renoncé à toi-même pour adhérer uniquement à la volonté de Dieu. Que ce Dieu est admirable et qu’il est bon de m’avoir choisi pour être l’instrument de son œuvre en toi.
Je t’ai déjà dit, ma Jeanne chérie, que ta rencontre avait été bienfaisante pour moi. Comment pourrais-je m’exprimer pour te faire voir clairement à quel point je suis consolé et réconforté par toi ? Lorsque nous nous sommes connus, mon ange de paix, j’étais au bord des abîmes. Accablé de chagrin et de désespoir, je me sentais mourir et j’acceptais lâchement qu’il en fût ainsi.
Je savais pourtant qu’il n’était pas dans ma destinée de périr de cette façon, que j’avais à remplir une mission certaine ; je ne pouvais oublier les signes divins par lesquels autrefois, je fus averti des intentions inouïes de la Providence. N’importe, j’étais si las, si mortellement découragé d’avoir tant souffert, tant prié, tant pleuré, tant donné ma vie pour mes frères, sans jamais voir l’aurore de ma délivrance ! Et des ténèbres terribles s’amoncelaient sur moi. Et c’étaient des tentations infernales impossibles à raconter, comme si j’avais été sur le point de devenir un démon. Presque aussitôt, je fus apaisé, fortifié, quand tu devins ma très douce amie. Sans doute les ténèbres n’ont pas encore été dissipées et il s’en faut que j’aie cessé de souffrir. Mais je sens très bien que je vais au devant de la lumière, et c’est à cause de toi, par toi seule, mon cher cœur, que Dieu a voulu que ce grand miracle de résurrection s’opérât. Et maintenant est-il possible de croire que ce prodige d’amour puisse demeurer inachevé ? Je suis revenu à l’espérance, à la grande espérance d’autrefois, j’ai retrouvé l’esprit de prière et je vais reprendre les saintes pratiques depuis longtemps abandonnées. Je crois entrevoir déjà certaines clartés que je croyais à jamais perdues. Mais, en même temps, il est bien sûr que je ne saurais me passer de toi, et que je ne puis rien sans toi. Il me faut absolument une compagne de tous les jours et de toutes les heures, et tu es la seule entre toutes les créatures qui puisse être cette compagne. Les difficultés paraissent infinies, qu’importe, si, comme je le crois, c’est la volonté de Dieu que notre mariage s’accomplisse ?
Ah ! que je suis impatient de cet heureux jour ! et combien je souffre de ne pouvoir en aucune façon, le calculer !
J’ai une joie extrême à te voir le dimanche, parce que ce jour-là tu es vraiment bien à moi, ma chérie. Mais que la semaine est longue et triste ! Tu m’es si nécessaire et ma tendresse pour toi est si profonde !
Tu m’écris que tu pries Notre Seigneur qu’il t’envoie des souffrances pour que je sois heureux. Mais, ma bien-aimée, ma consolatrice bénie, comment cela se pourrait-il ?
Quel bonheur pourrais-je avoir si je te voyais souffrir ? Assurément, Celui qui nous a créés si manifestement l’un pour l’autre saura très bien nous unir le plus simplement du monde et par des moyens admirables que nous ne pouvons même pas concevoir. Les souffrances viendront plus tard, c’est bien possible, et je ne serais même pas très étonné que ma vie dût s’achever dans d’effroyables tourments, mais il est nécessaire qu’auparavant la paix me soit accordée pour que je puisse me préparer à ce que je crois être certain d’accomplir un jour.
— Mon adorable Sauveur Jésus, qui êtes crucifié par moi, pour moi, en moi, depuis deux mille ans et qui attendez vous-même votre délivrance, en saignant sur nous, du haut de cette Croix terrible qui est l’image et la ressemblance infiniment mystérieuse de votre Esprit dévorant, — je vous supplie de regarder mon effroyable misère et d’avoir tout à fait pitié de moi. Considérez, mon doux Rédempteur, que j’ai eu pitié de vous, moi aussi, que vos souffrances m’ont bien souvent déchiré le cœur et que j’ai pleuré nuit et jour des larmes sans nombre en me souvenant de votre agonie. Ne m’avez-vous pas vu des années entières à vos pieds sacrés, pénétré d’amour et de compassion et me détournant avec horreur des joies de la vie pour sangloter avec votre Mère et la foule de vos chers martyrs qui ne rougissaient pas de m’accepter pour leur compagnon ? Vous ne pouvez avoir oublié, non plus, que par respect pour vos adorables plaies, j’ai rarement négligé de souffrir pour les malheureux et que j’en ai tiré quelques-uns du fond des gouffres pour les amener fraternellement en votre présence.
Néanmoins, vous avez beaucoup exigé de moi, vous m’avez accablé d’un très lourd fardeau et vous avez voulu que j’endurasse des peines si grandes que vous seul, mon Dieu, pouvez les connaître. Lorsque j’ai voulu, dans ces derniers temps, ne plus espérer en vous, m’éloigner de vous à jamais, vous m’avez envoyé, dans votre miséricorde, cette douce créature qui vous aime, qui vous cherche depuis tant de jours et que vous avez enfin poussée dans mes bras. Mon divin Maître supplicié, vous ne pouvez être le bourreau des pauvres âmes pour qui vous agonisez. Je vous en supplie, par le nom sacré de Joseph, par le cœur percé de votre Mère, et par les ossements glorifiés de tous vos saints, ayez pitié de ma bien-aimée Jeanne et de moi. Comblez-nous de votre grâce et unissez-nous pour vous servir à jamais.
Viens, ma chérie, ma fiancée, ma Jeanne infiniment aimée, viens demain dimanche et s’il se peut, fais-moi l’aumône de ta journée tout entière.
Je te serre dans mes bras.
Léon Bloy.
9 octobre 1889.
Ma chère Jeanne bien-aimée,
Je suis content que ma lettre te plaise, car je l’avais écrite avec difficulté et je n’aurais su mieux faire. Mais je m’étonne que la dernière ligne ait pu t’embarrasser. C’est une des paroles les plus connues du Nouveau Testament aux Actes des Apôtres, chap. X, v. 38. Pertransiit benefaciendo, il passa en faisant le bien, et c’est l’apôtre saint Pierre qui parle ainsi de Notre Seigneur…
J’ai eu de la peine hier soir et j’ai beaucoup gémi de m’être si promptement séparé de toi, car je n’ai pas réussi dans ma démarche et il m’a fallu, mon cher amour, revenir tristement chez moi, sous une pluie torrentielle.
Ce matin, je me suis levé avant 4 heures, éveillé par les rayons de la douce lune que j’aime. Le temps devenu clair était presque tiède, et dans le grand silence de mon quartier endormi, j’ai prié pour toi et pour moi-même, en regardant de ma fenêtre ce beau ciel si pur. Je sentais une grande paix descendre en moi, une profonde et sainte paix qui renouvelait mon espérance. Ah ! ma tendre amie, ma douce gardienne, ma libératrice bien-aimée qui m’as restitué à mon Dieu et à ton Dieu, pour que nous ne fassions devant Lui qu’un seul cœur brûlant d’amour, — combien je te sens profondément en moi ! Combien je t’aime, combien je te veux pure et sainte et combien je me sens peu digne de te posséder ! Il y a dans mon passé lamentable tant de misères et de laideurs et j’ai tant de fois souillé mon âme désolée dans l’espoir insensé de me consoler du grand Amour que j’avais perdu. Il va revivre enfin par toi, cet Amour divin, par toi, mon ange de lumière, de rafraîchissement et de paix. Tu as fait pour moi comme le Samaritain miséricordieux qui recueille ce voyageur massacré sur le chemin de Jérusalem à Jéricho. Puisses-tu être comblée de bénédictions et de joies !
....... .......... ...
Toi seule au monde, ma charmante fiancée, peux me fortifier et me conseiller et je ne compte absolument que sur toi.
Tu m’as fait un grand bien, ce matin, en me disant que tu me crois humble. J’ai la réputation d’un grand orgueilleux et tu sais que c’est là le seul crime dont il soit ridicule et impossible de se défendre. Il est pourtant singulier que je sois tant accusé de ce péché ayant passé ma vie au service de ceux qui ne pouvaient être ni mes supérieurs ni mes égaux.
Il y a là, je crois, une injustice dont j’ai souffert en silence plus d’une fois, et je te bénis une fois de plus pour avoir eu la pensée charitable de la réparer. J’ai le sentiment très profond d’être un pauvre de vertus, un indigent de mérites, et je crois être sûr de n’estimer en moi que les dons de Dieu.
A toi, ma bien-aimée, ma fiancée, mon épouse bientôt, sans doute, ma petite Jeanne uniquement aimée, à toi pour toute la vie.
Je t’embrasse,
Ton Léon Bloy.
19 octobre 1889.
Ma chère Jeanne bien aimée,
Je t’écris du fond d’un café où je suis forcé d’attendre. Tu penses peut-être que je ne veux pas te répondre. Ma pauvre amie, j’endure des peines horribles et j’ai craint de te désoler en t’écrivant. J’ai passé une semaine d’agonie, au point d’en arriver à désirer la mort pour échapper à tant de tourments, au point de désirer la folie, au point de me reprocher comme un crime de n’avoir pas, dès le premier jour, pris la fuite et de t’avoir condamnée à partager le destin d’un homme si malheureux. Hier soir, je croyais que c’était la fin. Si tu m’avais rencontré dans la rue, je t’aurais percé le cœur. J’étais ivre du désir de la mort. Sans doute, on a toujours raison de conseiller la patience et la résignation. Mais il y a tant d’années que je suis à la torture et que je n’ai pas un jour de repos. Il y a dans ma vie une chose si terrible et toi, ma chérie, qui m’es apparue comme une consolatrice, comme un refuge inespéré, je ne puis te posséder ! Tout cela m’accable, m’écrase, me rend fou.
Demain matin, prie pour moi de toutes tes forces à cette chapelle.
Je te verrai dans l’après-midi, chez Mlle X…, puisqu’il m’est interdit de te voir autrement.
Mais, mon Dieu, que cela est amer !
On me reproche quelquefois de ne pas travailler, de ne pas produire. Ah ! qu’il est facile de juger les autres, quand on a le ventre plein, qu’on ne souffre ni dans son corps, ni dans son âme, et qu’on n’est pas, chaque jour, dévoré par une angoisse mortelle !
J’ai fait plusieurs lieues aujourd’hui. Je t’écris à force de volonté, ayant la fièvre et sachant à peine ce que j’écris.
Et malgré tout, je ne peux pas me défendre contre l’espérance. Un ami fort étrange m’a dit aujourd’hui qu’il pensait me faire avoir une place excellente, 5 ou 600 francs par mois et voilà maintenant que je rêve, car ce serait la délivrance.
....... .......... ...
Léon Bloy.
Mardi soir, 22 octobre 1889.
Ma chère Jeanne bien aimée,
Je t’écris comme la dernière fois, dans un café. Je n’aime pas beaucoup cela, mais ma vie errante le veut ainsi.
Rassure-toi cependant, mon amour. Je ne suis pas souffrant et ma tristesse ordinaire est aujourd’hui sans amertume. J’ai manqué hier mon éditeur, mais aujourd’hui, j’ai pu tirer de lui la petite avance qui assure ma semaine…
Tranquillise-toi donc, ma douce bien-aimée, ma chère consolatrice mille fois bénie.
J’ai peur de t’avoir mis en retard hier et cette pensée m’a tourmenté. Mais je suis si lâche quand il faut me séparer de toi, quand je ne dois plus voir tes beaux yeux si compatissants, si tendres pour moi, si touchants ! O ma fiancée que je t’aime, et que je me sentirais fort si tu étais toujours auprès de moi pour soutenir ma pauvre âme ! Il m’est impossible de passer un seul instant sans penser à toi, sans te couvrir de baisers, sans te bénir du fond de mon cœur où tu es assise, sans te désirer éperdument de toutes les énergies de mon âme et de toutes les puissances de mon être. Car je sens bien, quels que puissent être les obstacles, que tu m’appartiens, que tu es vraiment ma femme, que nous sommes désormais un même cœur… et que c’est Dieu qui le veut ainsi.
Tu avais raison hier. Nous sommes impatients parce que telle est la nature de l’amour que les anciens appelaient du nom même du désir — Cupido — mais il y a peu de temps que nous nous connaissons et nos affaires, en somme, ont été très vite. Si cela continue ainsi, nous serons bientôt unis l’un à l’autre complètement et pour toujours. Mon adorée, il me semble qu’à ce moment je deviendrai fou de joie.
As-tu bien songé, mon très doux ange de lumière, que tu auras un enfant malade à soigner, que j’ai l’âme criblée de blessures et que bien souvent tu me verras triste…
....... .......... ...
J’ai été aimé pourtant, grandement aimé jusqu’à la mort, par une pauvre femme qui s’est complètement donnée à moi. Je ne puis y penser sans être navré de pitié, car je ne l’aimais pas, quoique elle fût assez belle. J’ai vu clairement alors ce que c’est que l’âme humaine et combien nous devons peu compter sur notre corps quand il veut, à lui seul, nous rendre heureux.
Il est étrange, ma très pure amie, que je vous écrive ces choses. Mais j’ai fini et je n’y reviendrai plus. Il fallait que rien de moi ne te fût inconnu. Je t’aime, Jeanne, de toutes les façons imaginables, c’est à dire comme une épouse chrétienne doit être aimée de son mari et j’éprouvais le besoin de te le dire, pour que tu sois bien assurée que je serai pour toi un véritable époux et que tu réalises vraiment pour moi l’idéal, comme tu me le disais toi-même l’autre jour, en t’adressant à moi.
A dimanche donc, chez Mlle X…, en attendant que tu aies fait ton déménagement et que tu puisses venir chez moi, déjeuner ou dîner.
Que je serai heureux le jour où tu pourras me donner une journée entière, ma chérie !
Je t’envoie mille baisers et je suis à toi, devant Dieu, complètement et pour toujours.
Ton Léon.
P. S. — Dimanche, apporte-moi, chez Mlle X…, le manuscrit de mon article Le fumier du lys. J’en aurai besoin.
En attendant, envoie un mot de tendresse à ton ami qui meurt d’amour pour toi.
Rue Blomet, 24 octobre 1889.
Ma chère Jeanne, ma petite femme bien aimée,
Voici une lettre très douce et très bienveillante de ta mère, que j’ai reçue ce matin, en même temps que la tienne. Tu le vois, nous avons fait un pas de plus. Nous voici engagés maintenant d’une manière aussi absolue que si nous avions reçu le sacrement de mariage qui doit nous donner tant de bonheur. Tu es à moi et je suis à toi pour la vie, quoi qu’il puisse arriver. Dieu nous mène visiblement par des voies extraordinaires et le consentement de ta mère est à mes yeux un signe de plus, un signe suprême qui me remplit de confiance en me délivrant de mes dernières craintes.
Je commence par t’informer que j’ai reçu ta carte peu de temps après ton départ lundi. Elle ne s’est pas égarée, comme tu le craignais. N’ayons aucune inquiétude de ce genre, mon adorée. Je te l’ai déjà dit, nous sommes bien gardés et il ne nous arrivera aucun mal. De ton côté, tu as dû trouver hier soir, rue Lafayette, ma lettre amoureuse.
Comme nous nous chérissons, ma petite Jeanne, comme nous sommes bien dans le cœur l’un de l’autre ! Comme nous serons heureux, aussitôt que Dieu le voudra ! Tu as bien raison de m’écrire que tu prévois une vie glorieuse pour nos deux esprits. Tu as très bien compris ma situation, et la détresse de ta chère âme souffrante t’a éclairée sur ma propre détresse. Il est bien vrai que ton amour me sauve. Je périssais sans secours. Complètement privé de bonheur, le pauvre Marchenoir ne pouvait plus combattre, ne pouvait plus vivre. Avec toi, mon cher amour, je serai tout fort. Nous nous aimerons, nous prierons ensemble, nous étudierons ensemble la Parole sainte, et Dieu me rendra l’admirable lumière qu’il avait éloignée de moi pour m’enseigner à souffrir dans les ténèbres. Avec toi pour me soutenir à chaque pas, il n’y aura plus de découragements, ni de défaillances, et j’accomplirai, je le sens, quelque grande œuvre que l’amour de Dieu et ton amour m’auront inspirée. Quel avenir merveilleux !
Sans doute, il est très dur d’attendre, surtout pour moi, à cause de la violence passionnée de ma nature, mais qu’il me vienne un peu de secours d’une manière quelconque, qu’il me soit donné de rester chez moi, sans angoisses, sans inquiétudes d’ordre matériel, je me réfugierai dans un travail acharné, dans la prière, dans la pratique sainte des sacrements de ma Mère Église, et je pourrai penser à toi, mon doux ange de paix, sans trop d’impatience.
Tu me parles de la Croix, de la très sainte et très adorable CROIX, qui est le plus grand et le plus beau de tous les mystères. Quelle joie quand nous pourrons l’étudier et l’approfondir ensemble ! Car je crois être sûr que c’est en ce point que je suis appelé à recevoir le plus de lumières et que je n’ai tant souffert que pour me préparer à cette prodigieuse faveur.
Songe, ma bien-aimée, que c’est le point central. Stat Crux dum volvitur orbis, dit l’Église romaine, c’est à dire la Croix est debout et immobile pendant que l’univers accomplit ses évolutions. Souviens-toi aussi de cette chose qui me fut autrefois révélée et que seul au monde j’ai pu dire, à savoir que ce Signe de douleur et d’ignominie est la figure la plus expressive du Saint Esprit. Jésus qui est le Fils de Dieu, le Verbe fait chair et qui représente toute l’humanité, porte donc cette Croix qui est plus grande que Lui et qui l’accable. Il faut que Simon de Cyrène l’aide à la porter. Quand je pense à ce grand personnage mystérieux, choisi de toute éternité, parmi des milliards de créatures, pour aider un jour la Seconde Personne divine à porter l’image de la Troisième, je suis pénétré d’un respect infini qui ressemble à de l’épouvante.
Le nom de Simon veut dire : Obéissant et c’est la Désobéissance qui a imposé la Croix, c’est à dire le Saint Esprit, sur les épaules de cet autre obéissant qui est Jésus-Christ. Remarque bien, Jeanne, que cela fait trois, deux Obéissants pour porter le fardeau terrible de la Désobéissance et que ce trio lamentable est en chemin pour aller vaincre la mort. Quel abîme !
Vivant sans cesse auprès de toi, ma chère compagne, et reposant parfois ma tête lassée sur ton cœur, je me replongerais avec ivresse, avec mon enthousiasme d’autrefois dans ces études admirables qui nous rempliraient de l’amour de Dieu. J’en suis sûr, nous ferions des découvertes sublimes. Mon doux Sauveur Jésus, quand donc cette joie parfaite, ce paradis sur terre, nous sera-t-il accordé ? Qui sait ? Ma fiancée chérie, mon très doux cœur, ma fleur d’amour, cela dépend peut-être de toi. Je pense quelquefois que Dieu attend pour nous unir que tu appartiennes aussi bien que moi à sa véritable Église qui fut la mère et la nourrice du monde chrétien — quand tu auras pu vaincre d’une âme généreuse les préjugés et les ignorances de ton éducation luthérienne. Remarque bien, mon amour, que je ne veux exercer sur toi aucune pression. Je te laisse avec confiance entre les mains de Dieu, ainsi que tu le reconnais toi-même. Mais tu as déjà senti la beauté supérieure de nos prières, de nos cérémonies, de nos églises et pour moi c’est un signe que tu ne tarderas pas à comprendre que c’est parmi nous et non ailleurs que se trouve la vraie tradition apostolique, œcuménique, universelle, le vrai trésor de la Joie divine et la vraie demeure du Saint Esprit.
N’oublie pas d’aller entendre la grande messe des Morts, le 2 novembre, dans une grande église, à Saint-Germain-des-Prés ou à Saint-Roch.
Je te recommande le chant sublime, surhumain du Dies iræ. C’est, je crois, la plus belle chose qui ait été accordée à l’humanité. Dimanche prochain, j’apporterai pour toi, chez Mlle X…, un livre très bien fait, qui te permettra de suivre en même temps les paroles et la musique.
Il y a dans l’Église catholique une croyance fort touchante, et qui te plaira. C’est que les âmes des morts pour lesquels on prie obtiennent de Dieu le pouvoir de protéger et de secourir temporellement les chrétiens pieux qui leur font cette charité. Tu prieras donc avec confiance en ce jour pour l’âme de ton père et je ne serais pas surpris que ta prière fût récompensée de quelque manière sensible et visible. J’en ai vu des exemples.
Au revoir donc, ma petite femme bien aimée, bien tendrement aimée. Je prends ton cœur et je mets le mien à la place.
Espérons beaucoup.
Je t’envoie mille baisers.
Léon Bloy.
J’ai beaucoup de choses à te dire encore. Ce sera pour une autre fois. Puisque tu dois partager ma vie, je dois te révéler tout ce qui me concerne et j’aurai à te faire une confidence douloureuse qui te fera mieux comprendre ma tristesse habituelle.
Je ne puis fermer ma lettre sans te dire encore une fois que je t’aime, que je t’adore, que tu es ma vie, mon unique amour, ma lumière, mon espérance et ma joie, et que je tomberais peut-être dans le désespoir si je venais à te perdre.
Je te couvre de baisers.
Léon.
31 octobre 1889.
Jeanne, mon cher amour,
Je t’adore et tout mon cœur est à toi. Je suis toujours à tes pieds, ma petite reine du nord, et tes beaux cheveux si fins m’ont donné une joie d’enfant. Je les ai baisés avec une ardeur d’amour qui peut aller chez un homme tel que moi jusqu’à la souffrance et jusqu’à la suffocation. Il est impossible que tu ne comprennes pas cela, mon amoureuse chérie, qui prétends ne rien entendre à la vénération romaine pour les reliques des Saints.
Le défaut, l’unique défaut peut-être de ton éducation est d’avoir mis en toi une confiance trop grande dans les spéculations de l’esprit, et je t’avoue que cela m’inquiète et m’attriste parfois quand j’y pense. Je voudrais que tu vécusses beaucoup plus par le cœur que par la pensée, parce que c’est ainsi que j’ai toujours fait et qu’alors nous serions beaucoup plus unis.
Puisque tu dois être ma femme, puisque tu l’es déjà par mon choix et par notre irrévocable volonté formelle, il est nécessaire que tu me comprennes bien, que tu saches exactement quel homme je suis. Une erreur très grave et très funeste, puisqu’elle t’empêcherait d’être complètement unie à moi, serait de croire que je suis un penseur, un homme intellectuel. Je sais en réalité peu de chose et je n’ai jamais compris que ce que Dieu m’a fait comprendre quand je me suis fait semblable à un petit enfant.
Je suis surtout — ne l’oublie jamais — un adorateur et je me suis toujours vu au dessous des bêtes, toutes les fois que j’ai prétendu agir autrement que par l’amour et les opérations de l’amour. Dieu m’a donné de l’imagination et de la mémoire, rien de plus, en vérité. Mais j’ai la raison fort pesante, à peu près comme pourrait être la raison d’un bœuf et la faculté d’analyse, telle que les philosophes l’entendent, me manque d’une manière absolue.
Ma mère, à qui je ressemblais beaucoup, m’a dit souvent, en m’appliquant une parole célèbre qui fut dite autrefois d’un grand docteur de l’Église : « Mon cher enfant, il est vrai que tu es un bœuf, mais un bœuf dont les mugissements étonneront un jour la chrétienté. » Pauvre mère douloureuse et chérie, elle me préférait à tous mes frères, parce qu’elle croyait que Dieu avait mis en moi de grandes choses. Je ne sais si mes beuglements auront à la fin une telle puissance, mais je sais fort bien que la faculté d’aimer est développée chez ton ami d’une manière inouïe. Cela, je t’assure, me suffit et je ne demande rien de plus, parfaitement assuré que le reste me sera donné par surcroît. La philosophie m’ennuie, la théologie m’assomme, les paroles sans amour me sont inintelligibles, les raisonnements des sages m’apparaissent comme un cloaque de ténèbres et l’orgueil de l’esprit humain me fait vomir.
Rappelle-toi, je t’en supplie, les expressions de Notre Seigneur, au chapitre onzième de Saint Matthieu, vers. 25 : « Je te prends à témoin, je confesse devant toi, mon Père, seigneur du ciel et de la terre, que tu as caché ces choses aux savants et aux prudents et que tu les as révélées aux petits. »
Crois-tu, ma bien-aimée, que ces superbes réformateurs, qui osèrent prendre sur eux de détourner de leur Mère des centaines de millions d’âmes, se souvenaient de cette parole ?
J’ai connu une très pauvre fille — Véronique — dénuée de science autant qu’on peut l’être, mais dont le cœur flambait comme toutes les étoiles des constellations. Elle ne savait rien, excepté son propre néant et l’obéissance irraisonnée, telle que l’exige le pur amour. A cause de cela, elle fut élevée à la contemplation de la gloire de Dieu et reçut des lumières si grandes que je ne puis y penser sans mourir d’admiration et d’effroi.
Ma chère Jeanne, si tu pouvais croire que l’effort de ton esprit te portera à la vérité religieuse, tu te tromperais aussi cruellement que si tu prenais le chemin des glaces du pôle pour aller dans l’Inde. Ceux qui ont voulu chercher un passage ont été jusqu’à ce jour frappé de mort.
Tu me dis que tu es hérétique plus que je ne le pense. Je le pense beaucoup, hélas ! et c’est une pensée pleine de douleur pour moi, ma pauvre enfant. Je suis hérétique a toujours signifié : je suis séparé de Dieu, ennemi de Dieu, je n’ai plus de Mère, je n’ai plus de Père, je n’ai plus de frères, je suis privé de foi, d’espérance et d’amour et mon âme désolée ressemble à une solitude épouvantable. — Seulement, chère amie de mon cœur, tu répètes les leçons de ton enfance et tu ne sais pas ce que tu dis. Si tu le savais, je serais percé de désespoir et forcé de renoncer à toi.
La vénération des Reliques des saints, aussi ancienne que l’Église, t’embarrasse, ma chérie. Cependant les objets qui ont appartenu, par exemple, à ton père te sont précieux. Si tu possédais une parcelle de ses ossements, tu l’enfermerais avec soin dans un coffret capitonné et tu regarderais quelquefois ce pauvre débris avec attendrissement. Pourquoi veux-tu que Dieu qui est l’Amour même ne se complaise pas dans les restes mortels de ceux qui furent ses grands amis sur la terre et qui partagent aujourd’hui sa gloire ? L’Église romaine (quelles que puissent être à cet égard les calomnies hérétiques) enseigne simplement que l’Esprit de Dieu, c’est à dire, la Troisième Personne divine réside sur la dépouille des saints, comme ces parfums puissants qui ne peuvent se détacher des objets qu’ils ont saturés, et, qu’à ce titre, la dépouille des saints mérite, non pas l’adoration, mais un culte d’honneur et de vénération profonde. Voilà tout. Je ne comprends même pas qu’une chose aussi naturelle puisse être un sujet d’étonnement. Je donnerais ma vie pour baiser les os de Joseph dont il est parlé dans l’Exode, XIII, 19, et je crois, sur le témoignage de Dieu, que les plus grands miracles peuvent être opérés par de saintes reliques. Je te recommande le texte du quatrième livre des Rois, XIII, 21 et celui de l’Ecclésiastique, XLVIII, 14.
Je souffre beaucoup de te savoir encore hérétique, mais, mon cher amour, je ne suis pas inquiet. Il est évident pour moi que Dieu te désire et qu’il t’appelle. C’est pour cela qu’il t’a donné de l’amour pour moi. Il fallait que ton cœur fût attendri, amolli, rendu humble par l’effet d’une tendresse humaine. Tu penseras un jour comme moi ou plutôt tu sentiras comme moi et les objections que tu peux avoir aujourd’hui te sembleront bien peu de chose.
Je me rappellerai, je crois, toute ma vie, une visite que je fis, il y a bientôt dix ans, à Lyon ville des martyrs, à la crypte où sainte Blandine et saint Pothin expirèrent après d’horribles supplices pour l’amour de Jésus sous le règne du doux philosophe Marc-Aurèle. Je reçus là une des plus vives impressions dont l’âme humaine soit capable. Je fondais de tendresse, je sanglotais de joie et cette impression a duré longtemps. J’eus alors une lumière de plus sur les saints, sur l’Amour du Dieu vivant résidant au milieu de ses morts bien-aimés et je sens bien que ni les séductions ni les tourments de ce monde ne pourront jamais affaiblir cette clarté des cieux.
Chère Jeanne, mille fois aimée, aie confiance dans ton âme, dans la belle âme que Dieu t’a donnée, ne te défie pas de ton cœur. Il sera toujours plus grand, plus fort, plus généreux que ton esprit, lequel te perdrait infailliblement si tu avais le malheur de ne compter que sur lui. — Si tu savais comme je méprise le mien, comme je le bafoue et comme je le flagelle aussitôt qu’il entreprend de commander à mon cœur dont il ne doit être, suivant la nature, que le très humble et très obéissant domestique. Nous avons été formés à la ressemblance de Dieu, du Dieu qui est Trois en Un, le Père et le Fils dans l’unité de l’Amour. Ce qui correspond en nous au Père, c’est l’ensemble merveilleux de nos organes physiques et intellectuels ; le Fils est représenté par la faculté de connaître, c’est à dire la Raison humaine ; mais tout cela ne serait rien sans le don d’Amour qui surpasse tout, qui est plus grand que tout, qui fait en nous l’harmonie suprême. Ceux qui n’obéissent qu’aux deux premiers sont des brutes de chair et d’orgueil. Ceux qui suivent le Troisième resplendiront un jour comme des soleils, — fussent-ils des monstres de laideur, fussent-ils des idiots, fussent-ils chargés de tous les crimes et de toutes les ordures de l’humanité.
Bien-aimée, j’écrirai un jour pour toi et pour d’autres ce que je pense de l’amour, car cette lettre trop courte et trop écrite à la hâte ne permet guère l’expression de pensées aussi sublimes.
Demain, songes-y bien, c’est une des plus grandes fêtes de l’Amour. C’est la fête de tous ceux qui ont aimé Jésus-Christ, qui lui ont donné leur âme et leur sang par pur Amour, qui ont été sans orgueil, sans confiance en eux-mêmes et qui à cause de cela éclatent de la plus inimaginable splendeur.
A demain donc, ma Jeanne chérie. Je t’adore et je supplie Notre Seigneur Jésus et sa Mère de te bénir et de ravir de joie ta chère âme. Je t’aime d’un amour si grand que je consentirais à n’avoir jamais de bonheur si je pouvais, à ce prix, te faire entrer dans la lumière.
Ton Léon Bloy.
Dimanche 3 novembre 89.
Que ta lettre est belle, ma Jeanne bien-aimée, qu’elle est touchante et que les opérations de Dieu sont admirables dans ta chère âme. Ah ! tu m’as rendu heureux aujourd’hui, je t’assure, bien heureux et bien fier de toi, ma généreuse, ma parfaite amie. Il est enivrant pour moi d’avoir été l’occasion de la lumière qui t’arrive et d’avoir obtenu si tôt ce que j’osais à peine espérer. Bénis soient les Saints, bénis soient les Morts, bénie soit la Très pure Vierge Marie dont je porte le nom et dont l’intercession toute-puissante a opéré ce prodige.
Je le désirais tant, mon amour, et j’osais si peu t’en parler, par respect pour la liberté de ton âme et par crainte de t’épouvanter ! Tu verras, mon doux ange de miséricorde et de lumière, comme nous allons être encore mieux unis maintenant qu’il ne pourra plus exister entre nous de capitale objection, comme nos entretiens déjà si doux, vont devenir suaves et ravissants ! Et quand notre Père Jésus, plein de tendresse et de pardon, voudra nous donner enfin l’un à l’autre par le sacrement du mariage qu’il a institué, notre bonheur sera si grand et si pur qu’il semble que les habitants du paradis pourront l’envier. C’est toi-même, ma chère épouse bien-aimée, qui seras alors, qui es déjà mon paradis de délices et remarque bien, mon amour, que ce mot n’est pas une simple caresse de langage, une de ces tendres exagérations par lesquelles les cœurs épris essayent de mettre un peu d’infini dans leurs sentiments. Il est rare, tu le verras, que je parle, sans savoir profondément ce que je dis. Le deuxième chapitre de la Genèse où se trouve décrit le paradis terrestre est, à mes yeux, une figure symbolique de la Femme. C’est une des découvertes dont je suis le plus fier, car je t’assure que cette exégèse est d’une beauté incomparable. Ah ! Seigneur Jésus ! que nous serions heureux dans la solitude, occupés uniquement de nous aimer en Dieu et de travailler pour nos frères en étudiant sa sainte Parole ! Quelquefois, quand je pense à cela, mon cœur oppressé de désir est agité de palpitations presque douloureuses et il me semble que je vais tomber en défaillance.
Dieu t’aime beaucoup, mon élue, ma belle conquête, ma ravissante et ma délicieuse terre promise. Dieu te prouve sa tendresse d’une manière exceptionnelle. Quoique les conversions ne soient pas des événements très rares, la tienne, est, à coup sûr, d’une espèce extraordinaire. Vois combien les mouvements de la grâce ont été rapides en toi. Tu ne peux pas en juger aujourd’hui, mais plus tard tu verras clairement ce spectacle magnifique, tu connaîtras vraiment le don de Dieu et ta reconnaissance pour lui sera sans bornes. Quel bel avenir que le nôtre, ma chérie ! Car je veux accepter et croire pleinement ce que tu me dis. Je veux être persuadé que tu as raison de m’annoncer la fin prochaine de mes souffrances et que Jésus en t’appelant à son service t’en a donné l’assurance. Évidemment il doit en être ainsi. Tout ce qui nous arrive est trop étonnant, trop surnaturel, trop marqué de la Main divine, pour qu’il nous soit possible de supposer que cette Main va nous abandonner à moitié chemin, c’est à dire, avant de nous avoir portés l’un et l’autre dans quelque séjour de lumière.
Tu n’ignores pas, ma chère prédestinée, que tu es traitée avec une grande douceur, mais si tu savais les joies qui t’attendent ! Si tu savais les délices du Saint Esprit qui vont descendre en toi aussitôt que tu auras connu les sacrements de la sainte Église infaillible ! Ces joies sont telles, vois-tu, que le monde entier paraît un amas de boue, qu’on livrerait avec transport ses membres aux plus effroyables bourreaux. Je te le dis par expérience, il est impossible de comprendre ces choses ou de les imaginer, quand on ne les a pas éprouvées. Tu seras ivre de bonheur et pourtant très lucide, saturée de lumière. Ton cœur plein de Jésus, tu le trouveras pesant comme un monde et cependant, si doux, si délicieusement doux à porter que tu demanderas avidement d’autres fardeaux pour éprouver ta force. O ma belle, ma tendre amie, ma Jeanne adorée, que tu es digne d’envie et que je suis heureux d’avoir été choisi pour devenir le compagnon de ton pèlerinage merveilleux, ma petite femme de bonne volonté dont l’Amour de Dieu veut faire une de ses saintes.
Les hommes qui ont prétendu être plus sages que leur Mère, il y a 300 ans et qui, en réalité, ont privé tant de peuples et tant de générations de ces pures délices, inconnues de l’orgueil protestant, ces prétendus réformateurs furent vraiment de bien cruels homicides et qui pourrait mesurer leur effrayante responsabilité ?
L’Angleterre, tu le sais, s’appelait autrefois, la joyeuse Angleterre et depuis qu’elle a cessé d’obéir au prince des Apôtres pour s’aplatir devant l’infâme Tudor qui fut un monstre de luxure et de cruauté, — elle est devenue, la pauvre nation, semblable à un enfer de mélancolie. Il en est ainsi, plus ou moins, je le suppose, des autres nations détachées de la véritable Église. Il est possible que l’orgueil de la spéculation intellectuelle y ait gagné quelque chose, mais à quel prix, grand Dieu ? Pour qui connaît l’Écriture et la Tradition et l’histoire humaine tout entière, la Joie est le signe le plus infaillible de la présence de Dieu et c’est pour cela que les gens du Nord quand ils sont rongés de tristesse, viennent visiter les pays latins qui, seuls, ont conservé quelque chose de l’admirable joie des premiers chrétiens qui mouraient d’amour encore plus que de la dent des lions ou de la griffe des persécuteurs.
J’y pense, ma chérie. Apprendras-tu tout de suite à ta mère ce changement ? Peut-être ai-je tort, mais je crois que ce ne serait pas un acte prudent. Fais-y bien attention. Tu n’as pas le devoir de l’avertir à l’avance et cette démarche aurait pour effet probable des objections ou des reproches, enfin, toute une correspondance pénible dont ton âme aurait à souffrir et il est nécessaire que tu aies une grande sérénité. Je compte beaucoup sur ta sagesse, ma chère mignonne, et je compte encore plus sur Dieu qui t’inspirera.
Voici deux ou trois heures que je t’écris, mon bon ange, car je suis très lent. Je vais donc m’arrêter. J’aurais voulu t’écrire une lettre sublime qui fût pour toi comme du feu et de la lumière, mais je me sens très bête aujourd’hui et je n’ai rien pu trouver, sinon que je t’aime de plus en plus et que je mourrai de chagrin si nous ne devons pas nous marier bientôt.
Au revoir donc et à mercredi soir…
....... .......... ...
J’aurai vu le père Sylvestre[1] mercredi.
[1] Le même Père franciscain qui administrait Barbey d’Aurevilly environ six mois auparavant, fut choisi par Léon Bloy pour donner à sa fiancée le premier enseignement de la religion catholique.
Je suis heureux aujourd’hui et plein d’espoir.
Ton Marie-Léon Bloy.
Mardi soir (le 5 novembre).
Jeanne, ma femme bien-aimée, mon très doux ange, tes lettres me font mourir de bonheur et d’amour. J’ai passé deux jours cruels hier surtout, rassure-toi pourtant, je ne suis pas sans espérance. Mais je suis navré de n’avoir pu répondre aujourd’hui à ta seconde lettre bénie. Je veux t’écrire en hâte dans un café où j’attends par force un ami qui ne vient pas, hélas ! Si je n’ai ni le temps ni la disposition d’esprit pour mettre en ordre mes pensées, je veux au moins te dire que je t’aime infiniment, que je suis fou de toi et que ma souffrance la plus cruelle est de ne pouvoir te faire partager ma vie, chère colombe du déluge de mes douleurs qui est venue m’apportant l’olivier divin de la réconciliation. Tu parles de ta conversion, mais, ma reine chérie, tu sauras plus tard quels changements admirables s’opèrent en moi depuis que je te connais.
Enfin, nous nous verrons demain mercredi chez de bons et fidèles amis qui t’aiment déjà. Je tressaille d’allégresse en y pensant.
....... .......... ...
Ma bien-aimée, ne t’inquiète pas. Cette réponse de ton amie danoise n’est pas une surprise pour moi. J’avais le pressentiment que cela ne réussirait pas, surtout parce que tu lui avais parlé de moi, — ce qui l’inclinait à te juger et devait la mettre en défiance.
Je suis affligé pour toi que tu aies fait une démarche inutile, mais il est avantageux pour ton âme d’avoir fait une bonne expérience. Tu croyais cette personne ton amie et elle ne l’est pas. Il est utile de savoir ces choses, quand même on devrait en souffrir.
Tu sais, mon cher amour, que j’ai des idées sur l’argent qui m’a tant fait souffrir par son absence. Une de mes idées, c’est qu’il est — ce métal mystérieux — en vertu d’un décret divin, le signe de l’amitié. Je l’ai dit un jour à des imbéciles qui ont cru que j’exprimais une pensée basse et cynique, alors que je leur donnais un aperçu du symbolisme le plus transcendant : « Je reconnais un ami à ce signe, qu’il me donne de l’argent. » Toi, ma chérie, mon beau grand front de lumière, tu comprendras, j’en suis sûr. J’ai des amis pauvres qui n’ont jamais pu m’aider de leur bourse, mais je sais qu’ils en souffrent et pour moi, c’est absolument comme s’ils m’avaient donné des millions avec le sang de leurs veines. Tu verras plus tard, mon adorée, comme cette idée est grande et comme elle éclaire le monde si triste et si merveilleux, où Jésus, le Fils de Dieu, a pu être vendu et acheté pour de l’argent.
Je trouve dans ta chère lettre un mot qui m’inquiète. Tu me dis que tu veux faire le sacrifice de ton temps pour prier. Je crains une illusion. Ce que Dieu demande à chacun de nous, c’est le sacrifice de notre volonté, rien de plus et cela comprend tout.
Si les circonstances exigent que tu donnes pour un temps à des occupations inférieures le temps que tu pourrais donner à la prière, tu dois regarder cela comme un ordre de Dieu et croire que ce sacrifice lui est plus agréable que ta prière, qu’il est lui-même, une prière infiniment meilleure.
Pour ce qui est de mes souffrances, ma Jeanne bien-aimée, accepte-les généreusement comme étant voulues par Dieu, et, je t’en prie, ne fais pas trop d’attention à mes plaintes. Si je dois être malheureux, très malheureux, longtemps encore — ce que je ne crois pas — tant mieux pour toi. C’est qu’il le faut pour payer ta dette. Quand nous recevons une grâce divine, nous devons être persuadés que quelqu’un l’a payée pour nous. Telle est la loi. Dieu est infiniment bon, mais il est en même temps infiniment juste et, comme tel, il se montre un créancier infiniment rigoureux. — Il y a environ quinze ans, alors que tu étais encore une fillette, j’ai passé des mois à demander à Dieu dans des prières qui ressemblaient à la tempête, qu’il me fît souffrir tout ce qu’un homme peut souffrir, pour que mes amis, mes frères et les âmes inconnues de moi qui vivaient dans les ténèbres fussent secourues et je t’assure, mon amour, que j’ai été exaucé d’une manière terrible. — Eh ! bien, je suis à peu près persuadé que c’est ainsi que je t’ai conquise et que c’est par les douleurs infernales de quinze années que j’ai payé les joies prodigieuses qui vont t’arriver.
Je te dis cela, ma chère femme adorée, parce que je veux tout te dire. Mais je pense aussi que je vais avoir tout payé bientôt et qui sait si ta conversion bienheureuse ne doit pas être le signal de ma délivrance.
Je suis forcé de m’arrêter ici. A demain, mon cher amour.
Ton Léon Bloy.
Mercredi matin, 6 novembre 89.
Ma bien-aimée,
Je t’ai écrit hier soir une pauvre lettre que tu as dû recevoir ce matin, au moment même où je recevais la tienne qui m’a donné, comme toujours, beaucoup de joie et un peu de tristesse. Il est fort pénible d’avoir tant à craindre les yeux du monde.
Je voudrais pouvoir t’écrire une longue et intéressante lettre puisque c’est à peu près la seule ressource qui nous reste. Mais l’horrible nécessité me force à sortir. Je continue à souffrir beaucoup, mon ange aimé, et ma principale consolation est de penser que mes souffrances, acceptées pour toi, te seront utiles.
Que Dieu te bénisse entre toutes ses créatures et qu’il ait pitié de nous bientôt…
Les démarches inutiles que tu as faites pour moi, ma très douce Jeanne, me sont une preuve de plus de ce que j’ai toujours observé depuis un grand nombre d’années. Jusqu’à l’heure inconnue de ma délivrance, rien ne doit me réussir, pas même ce qui réussit à tout le monde. Je ne peux pas périr. Je suis toujours soutenu d’une manière admirable, incompréhensible, mais tout juste assez pour que je ne périsse pas et pour que je subsiste dans une espérance invincible en souffrant sans cesse. C’est ce que je t’expliquais hier soir.
Ce qui me fait penser néanmoins que j’arrive à la fin de cette période si longue, si douloureuse et que le moment approche où j’aurai payé tout ce que je dois payer, — c’est que mes forces s’épuisent. Si cette vie durait longtemps encore, je mourrais et cela ne se peut pas, puisque j’ai certainement une œuvre à accomplir.
Je veux espérer, mon unique amour, que ta réputation n’aura pas à souffrir. Cependant, j’ai beaucoup d’ennemis et la malice des hommes est grande. Il est possible que jusqu’au jour tant désiré où je pourrai hautement t’appeler ma femme, il se produise des soupçons et de malveillantes paroles et je ne pourrai pas te défendre, ma pauvre enfant. Mais écoute, il faut bien se persuader que nous sommes comme les premiers chrétiens livrés aux bêtes. Il faut mépriser cela et tout endurer pour l’amour de Dieu. Tu appartiens au Seigneur des cieux et tu es mienne, pour la vie et pour l’éternité. Tu dois être très vaillante, très courageuse, sourde aux paroles injustes et aux paroles injurieuses.
Pour moi, je considère le monde (pour lequel Jésus a dit qu’il ne priait pas) comme tellement vil que les outrages ne peuvent même plus m’offenser. Si je ne me trompe pas, si je suis réellement appelé à faire ce qui me fut dit autrefois, je dois m’attendre à toutes les malédictions, à toutes les calomnies, à des montagnes de boue sur ma tête et cela, je t’assure, ne me trouble pas.
Je suis forcé de m’arrêter ici, ma bien-aimée, pour aller souffrir encore un jour. Dieu me traite avec une grande rigueur, que son saint Nom soit béni !
Toi, mon adorée, quelles que soient les choses qu’on puisse te dire, un jour ou l’autre, ne doute jamais de moi ni de mon amour qui est assez grand pour tout accepter. Je suis fixé à toi d’une manière invincible et si, par un miracle de l’enfer — pardonne-moi cette absurde supposition — tu pouvais déchoir et te perdre toi-même, tu ne me perdrais pas encore. Je serais encore ton époux, ton plus tendre ami et ton compagnon dans la lumière du trône de Dieu où je te ramènerais doucement par la main.
A ce soir, ma bien-aimée, je t’adore.
Léon Bloy.
Jeudi soir, 7 novembre 89.
Ma Jeanne bien-aimée, ma plus chère amie,
Je souffrais, hier soir, de ne pouvoir te parler et d’être forcé de me séparer de toi. Mais il le fallait. Mes amis L… sont très sûrs, très dévoués, très fidèles. Le mari est un compagnon de ma jeunesse longtemps éprouvé. Il est de ceux dont je t’ai parlé qui souffrent, en vérité, de me savoir malheureux et je ne pourrais pas l’aimer plus s’il était mon frère. Mais je crains que sa femme ne te plaise pas. C’est une créature très bonne et très simple, j’en ai la preuve. Seulement, c’est un esprit étroit, incapable, ma chérie, de nous comprendre. Avant ton arrivée, elle m’avait déjà fait souffrir et je commençais à regretter de t’avoir fait venir dans cette maison. Elle ne s’en doutait pas le moins du monde, je me hâte de le dire. C’est une âme fermée au surnaturel, à la grandeur, c’est à dire à tout ce qui fait ma pensée et ma vie. Tu me diras ton impression, puisque tu es restée, sans moi, auprès d’elle. Je crains que ses réflexions ne t’aient dégoûtée.
Il faut bien comprendre ce que je t’écris, mon adorée. Cette femme est une bonne créature, une des meilleures que j’ai connues, mais dans l’ordre inférieur. Elle prétend avoir des idées exactes sur moi et me connaître parfaitement et l’homme réel que je suis, elle est infiniment éloignée d’en avoir conscience. Au fond à ses yeux, je suis malheureux par ma faute. Elle ne sort pas de là et me condamne, elle qui me doit peut-être son bonheur, si la vérité était connue, car son mari est un de ceux pour qui j’ai le plus ardemment désiré de payer… Laissons cela, ma bien-aimée. Je t’écris difficilement, à force de volonté, étant fort accablé et triste à mourir. La journée a été affreuse. Il est vrai qu’aujourd’hui, je n’avais pas à courir. Demain, seulement, je recommencerai. Mais chez moi, une tristesse horrible m’a saisi, une angoisse de l’enfer. J’ai cru voir un avenir si sombre, un tel refus de la miséricorde sur moi qu’il m’a semblé que j’étais un agonisant. J’ai mangé un morceau de pain qui me restait, puis à force de lutter contre mes pensées, j’ai senti s’en aller mes forces et je me suis traîné jusqu’à mon lit où un mauvais sommeil de 3 ou 4 heures est venu me faire oublier ma souffrance.
Je t’écris cela, ma pauvre Jeanne, quoique je sache très bien que tu en auras beaucoup de peine. Mais j’ai une idée fixe depuis longtemps. C’est que je serai secouru, délivré, quand tu appartiendras véritablement à Dieu dans son Église. Et cela presse d’une manière terrible, car mes forces je le sens, disparaissent. Aucun homme ne pourrait résister à ce que j’endure et j’ai le cœur si malade, en ce moment, si gonflé de chagrin que les larmes m’empêchent presque d’écrire.
Accomplis donc ton sacrifice sans tarder, mon ange libérateur, ce sacrifice qui doit te remplir de joie et de lumière, Il me semble que Dieu qui exige tant d’une pauvre créature telle que moi aurait pitié de nous deux, si nous pouvions, un jour, recevoir son corps sacré au même autel.
Je t’embrasse dans la douleur et dans l’espérance quand même.
Ton Léon Bloy
P. S. — Je suis un peu inquiet au sujet de cette enluminure que j’ai envoyée en Angleterre. C’est la propriété d’un homme qui fut mon grand ami et qui, je crois, ne veut plus l’être — je ne sais pourquoi. La perte de cet objet me serait très cruellement reprochée.
Samedi, 9 novembre 89.
Ma chère petite Jeanne bien-aimée,
Me pardonneras-tu ma lettre d’hier soir qui a dû t’affliger ? Il me semble que j’ai été très dur et très amer. Tu venais pourtant de me donner une grande preuve de ton admirable dévouement et ta lettre, en somme, m’apportait un peu d’espérance.
Je suis frappé autant que tu peux l’être toi-même de la circonstance d’une proposition pouvant avoir des suites heureuses, le jour même où tu as fait prier l’Église pour ton père. Un tel événement doit être pour toi, en effet, une preuve saisissante des choses que je t’avais affirmées à l’occasion du jour des Morts. Je ne demande pas mieux que d’espérer, mon cher amour, puisque nos deux existences sont désormais liées de la manière la plus étroite et qu’en espérant pour moi, j’espère aussi pour toi-même. Je consens très volontiers à voir ce jeune homme puisque tu sens de l’estime pour lui. Mais, mon cher ange, il faut bien me comprendre. Cela ne pouvait se faire ainsi. D’abord comment et à quel titre aurais-je pu me présenter hier soir à cette table d’hôte, ne sachant même pas le nom de celui que je devais voir et ne pouvant me recommander de toi, sans te compromettre d’une manière affreuse ? Tu oublies que les mœurs françaises ne permettent pas cela. D’un autre côté, je ne pouvais absolument pas me produire de cette façon. Ici, je te prie, ma bien-aimée, d’être très attentive et très intelligente.
J’ai 43 ans et j’ai produit des œuvres littéraires d’une importance considérable. Mes ennemis eux-mêmes reconnaissent que je suis un grand artiste. Puis, j’ai souffert beaucoup pour la vérité, alors que j’aurais pu, comme tant d’autres, prostituer ma plume et vivre dans l’abondance des biens de ce monde. Les occasions ne m’ont pas manqué, mais je n’ai pas voulu trahir la justice et j’ai préféré la misère, l’obscurité et les tourments indicibles. Il est certain que toutes ces choses doivent appeler sur moi le respect.
Je veux croire que ce jeune homme est extrêmement sérieux, comme tu le dis et plein de cœur. Je veux croire aussi que son intervention ne sera pas vaine et qu’il est envoyé par Dieu. Mais il ne serait pas convenable que notre rencontre eût lieu de cette façon et la pensée seule m’en a révolté.
Je ne dois pas être l’humble protégé de ce jeune homme et me présenter à lui en solliciteur. S’il a pour moi de l’estime littéraire ou du respect, il doit s’estimer extrêmement flatté d’avoir une occasion de me rencontrer et de me rendre service, comme je le serais moi-même, en pareil cas, vis à vis d’un être supérieur. Il faut qu’il m’écrive pour me prier de lui accorder un rendez-vous et ce sera très bien ainsi. Mais, autrement, je ne veux pas le voir. J’ai payé assez cher le droit d’être traité avec déférence.
Il faut que chaque chose et que chaque personne soit à sa place. Telle est la justice. Un jour, une femme hautaine qui supposait que je lui faisais la cour me demanda avec quelque mépris si j’avais, par hasard, la prétention qu’elle devînt ma maîtresse. Je lui répondis : « Madame, si j’avais une telle pensée, vous devriez en être infiniment touchée, car je vous ferais, en vérité, le plus grand honneur. » Mais cela n’est qu’une impertinence et une plaisanterie.
J’ai fait appel tout à l’heure à ton intelligence, ma très douce amie. Il faut bien entendre que je ne veux plus et que je ne dois plus jouer le rôle d’un petit garçon. Ce n’est pas de l’orgueil bête, c’est de la raison simplement, c’est de la dignité vraie, très convenable et très nécessaire. Les hommes ne sont, aux yeux du monde, que ce qu’ils veulent paraître. Telle est la loi sociale. Loin d’apparaître comme un solliciteur lamentable, il importe à mes intérêts futurs que j’aie l’air d’être moi-même sollicité comme un homme utile qu’on veut acquérir pour l’honneur et pour le plus grand bien de l’entreprise qu’on a en vue. As-tu bien compris, mon cher amour ? Je ne suis plus seul et je veux que ton mari soit très respecté.