LÉON DE TINSEAU
LA
MEILLEURE PART
Ouvrage couronné par l’Académie française
DIXIÈME ÉDITION
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1891
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18
| ALAIN DE KERISKI | 1 vol. |
| L’ATTELAGE DE LA MARQUISE | 1 — |
| BOUCHE CLOSE | 1 — |
| CHARME ROMPU | 1 — |
| MA COUSINE POT-AU-FEU | 1 — |
| DERNIÈRE CAMPAGNE | 1 — |
| MADAME VILLEFÉRON JEUNE | 1 — |
| MONTESCOURT | 1 — |
| ROBERT D’ÉPIRIEU | 1 — |
| STRASS ET DIAMANTS | 1 — |
| SUR LE SEUIL | 1 — |
ÉMILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
LA MEILLEURE PART
I
— C’est trop fort ! s’écria le grave monsieur Perraudin, précepteur du jeune Guy de Vieuvicq, en faisant gémir sous lui l’antique fauteuil en tapisserie qui lui servait de chaire professorale. Je n’ai rien vu de pareil dans ma longue carrière ! Traduire positis membrana capillis par une perruque ! On n’a pas idée d’une chose pareille.
— Moi, je trouve l’idée assez naturelle, répondit avec flegme un beau garçon de douze ans, très occupé à décorer de sculptures primitives sa table de sapin noirci. D’ailleurs, Térence est trop difficile pour moi.
— Alors, monsieur, on ne traduit pas. On respecte la pensée du poète, si l’on ne peut la saisir. Faites-moi le mot à mot de cet hémistiche, je vous prie.
— Membrana, une membrane ; positis capillis, sur laquelle on a posé des cheveux ; n’est-ce pas ainsi que se fabriquent les perruques ?
— Ah ! vraiment ? Eh bien, monsieur, écoutez mon mot à mot, à moi : Membrana, une peau, positis capillis qui a perdu ses poils. C’est-à-dire, monsieur, en bon français, un parchemin. Le rhéteur arrive avec son parchemin sous son bras. Le bon sens indique suffisamment qu’on ne vient pas faire la classe avec sa perruque dans son portefeuille.
— C’est dommage, fit l’élève, en jetant sur les mèches postiches de son précepteur un regard irrévérencieux. Ce serait drôle, quelquefois.
Du moment qu’il s’agissait de lui-même, et non plus de Térence, le grave Perraudin retrouva tout son calme.
— Monsieur, dit-il, j’informerai monsieur le comte et madame la comtesse de ce trait de causticité déplacée. En attendant, vous aurez un très mal, aujourd’hui, pour la discipline ; et, sans préjudice d’une autre punition plus sévère, vous allez m’écrire six fois, avant de sortir d’ici, le verbe : J’ai trop d’esprit pour mon âge. Vous entendez, monsieur, six fois !
Là-dessus le pédagogue prit son chapeau et quitta la salle d’études, installée dans une vieille tour du château, non sans emporter la clef de la porte massive, fermée à double tour.
— Vieux cuir à rasoir ! grommela Guy qui avait fréquenté, durant les vacances, de jeunes voisins, élèves de Vaugirard.
Cinq minutes après, il travaillait activement à la fabrication d’un filet destiné à servir de tombe aux poissons de la Loue, petite rivière dont le château dominait l’étroite vallée.
Déjà, depuis une demi-heure, les mailles s’ajoutaient rapidement aux mailles lorsque, à l’entrée de la pièce, en dehors, un léger bruit se fit entendre. Comme de juste, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, le filet inachevé fut réintégré dans les profondeurs d’un tiroir mystérieux. Et la plume de courir sur le papier, tout en haut de la page encore blanche, hélas ! Qu’allait dire le féroce Perraudin ?
Mais, au dehors, ce fut une douce et gentille voix d’enfant qui se fit entendre :
— Guy ! ouvre-moi.
Le personnage interpellé haussa les épaules et ne répondit pas.
— Guy ! reprit la petite voix, es-tu là ? Tu sais que je ne suis pas assez grande pour ouvrir. Viens goûter, et ensuite miss Cecil nous conduira à la promenade.
L’écolier obéissait toujours comme à une petite reine à l’enfant qui l’appelait pour la seconde fois. Il quitta son escabeau, s’approcha de la porte et, appuyant son front contre l’épais lambris de chêne :
— Pour t’ouvrir, il faudrait avoir la clef… et je ne l’ai pas.
— Qui donc l’a, alors ?
— C’est mon précepteur. Il m’a enfermé parce que je ne peux pas faire une chienne de version. Ainsi pas de goûter, pas de promenade et, bien sûr, pas de dîner.
— Comment ! pas de dîner ? fit la petite voix avec terreur.
— Dame ! on ne m’ouvrira que quand j’aurai fait six fois un verbe.
— Est-ce qu’il faut si longtemps ?
— Cela dépend comme on est disposé. Et je ne le suis pas du tout. Ainsi, va seule à la promenade, ma pauvre Jeannette.
— Oh ! Guy ! je m’ennuie tant quand tu n’es pas là !
— Si tu crois que je m’amuse ici ! Moi, à ta place, je sais bien ce que je ferais.
— Qu’est-ce que tu ferais ?
— Eh ! pardi, si tu vas trouver mon père, il me laissera sortir. Il fait tout ce que tu veux, papa.
— Tu crois ? je vais essayer, alors.
Et Guy put entendre les pas de la petite, qui s’éloignait en courant pour remplir son ambassade.
Un quart d’heure plus tard, après les explications, les promesses, les excuses nécessaires, le prisonnier était relâché, et il descendait la rampe escarpée qui conduit du vieux château féodal de Vieuvicq à la Loue, en tenant par la main une fillette de sept ans, ronde comme une boule, rouge comme une pomme d’api, dont les jambes faisaient de leur mieux pour suivre celles de son jeune compagnon.
Une gouvernante venait derrière, très occupée, vu son âge qui n’était plus la jeunesse, à conserver son équilibre à travers les pierres roulantes.
Arrivés au milieu d’un pont de bois qui traversait la jolie rivière, les deux enfants se retournèrent du côté de l’imposante demeure qui dominait le paysage de ses énormes pans de muraille. Sur la terrasse, deux hommes et deux femmes, jeunes encore, contemplaient, accoudés à la balustrade, l’étroite et fraîche vallée tout embaumée des senteurs de mai et le tableau formé par le jeune couple marchant côte à côte.
C’étaient M. et madame de Vieuvicq et leurs hôtes, le marquis et la marquise de Cormeuilles, les parents de Jeanne.
Guy agita son chapeau ; Jeanne, en personne qui veut que chacun ait son compte, envoya quatre baisers auxquels on répondit, de la terrasse. Puis les deux jeunes promeneurs disparurent dans le taillis, où, sur le tapis vert du gazon, les premières fleurs du muguet commençaient à étaler leurs clochettes blanches.
II
De tous les amis qui venaient, chaque année, passer quelque temps à Vieuvicq, les Cormeuilles étaient les plus affectueusement reçus et les plus longtemps gardés. Il y avait eu, jadis, des alliances entre les deux familles, également anciennes, dont les chefs actuels étaient liés intimement, depuis leurs premières études faites à Fribourg, dans la même classe.
Les enfants, de leur côté, s’étaient pris l’un pour l’autre d’une tendresse d’autant plus grande qu’ils n’avaient ni frère ni sœur. Ils s’adoraient malgré la différence des âges.
Élevés sévèrement dans leur propre famille, ils étaient gâtés chacun par les parents de l’autre.
C’étaient, entre les deux ménages, des reproches continuels à ce sujet.
— Comment veux-tu que j’élève ma fille, disait le marquis de Cormeuilles à son ami ? Ta femme lui passe ses caprices à journée faite !
— Parbleu ! crois-tu que je sois enchanté de ta faiblesse pour Guy ! Ce gamin-là sait qu’il peut tout obtenir de toi, et il en abuse.
— Eh ! mon cher, voilà ce que c’est que de n’avoir pas de fils. On gâte ceux des autres, faute de pouvoir les voler.
Quelque temps après « le jour de la prison », Guy fut saisi d’un mal d’yeux qui rendait, pour lui, tout amusement impossible. Dès lors Jeanne laissa de côté tous ses jouets et ne quitta plus son ami. Leur divertissement favori était de jouer à l’aveugle.
— Ferme tout à fait les yeux, disait la petite ; je vais te conduire comme la femme du vieux Simon conduit son mari.
Alors, l’intéressant couple s’enfonçait dans le parc, la jeune Antigone cherchant les endroits les plus escarpés pour avoir l’occasion de mieux déployer son zèle. Parfois l’aveugle, perdant confiance, cherchait à y voir clair.
— Tu triches ! disait son guide.
Et le bandeau était resserré de plus belle.
Un jour, se promenant ainsi, ils virent venir à eux leurs deux mères, marchant au bras l’une de l’autre. La petite, poursuivant son rôle, entraîna Guy sur le passage des deux amies et, répétant ce qu’elle avait entendu dire souvent à la Simonne :
— La charité pour mon pauvre homme qui n’y voit pas, mes bonnes dames, s’il vous plaît !
La marquise rit beaucoup, à la vue des deux mendiants improvisés. Quant à madame de Vieuvicq, elle les considéra longtemps de son beau regard mélancolique. Puis, déposant sur chaque front un baiser également tendre :
— Voilà mon aumône, chéris, dit-elle ; et que Dieu écoute la prière que je lui fais en ce moment !
Un soir, — les Cormeuilles devaient quitter Vieuvicq le lendemain au lever du soleil, — Guy était étendu sur une chaise longue dans le coin le moins éclairé du grand salon. Assise sur un tabouret à côté de lui, Jeanne, tranquille, silencieuse, avec des allures de garde-malade, avait une de ses mains posée sur le front brûlant de son ami. Tandis que les parents causaient autour de la table, les deux enfants n’échangeaient pas une parole.
— Est-ce que tu as bien mal, vieux Guy ? demanda enfin la fillette. Pourquoi ne parles-tu pas ?
— Parce que voilà notre dernière soirée. Demain, à la même heure, tu ne seras plus là !
— C’est vrai ; mais nous nous reverrons l’année prochaine, à Cormeuilles.
— Oui, et puis il faudra nous quitter encore. Le temps me paraît si long, Jeannette, quand tu n’es pas là !
— A moi aussi, il paraît long sans toi. Mais écoute. Quand tu seras grand, nous pourrons nous marier.
— Il y a longtemps que j’y pense. L’ennuyeux, c’est qu’il faut attendre beaucoup.
— Jusqu’à quel âge ?
— Ça dépend. Hier, j’ai entendu ton papa qui demandait au mien : « Comment Claude, l’homme d’écurie, a-t-il pu se marier avant d’avoir tiré au sort ? » Et papa a répondu : « Lui et sa future s’étaient arrangés pour rendre la chose indispensable. » Je ne sais pas comment on fait ; mais ce doit être facile, puisque Claude, qui est si bête, a pu le faire.
Et, sur cette belle résolution, la jeune fiancée suivit sa bonne, qui venait la chercher pour la mettre au lit.
Le lendemain matin, à cinq heures, un grand omnibus attelé de deux postières hollandaises et chargé de malles attendait devant le perron du château. Sur le siège, le marquis de Cormeuilles, des guides et le long fouet de poste en main, hâtait les derniers adieux ; car il avait une longue traite à fournir pour regagner son habitation, située dans le département voisin.
Enfin, les grandes personnes échangèrent les derniers baisers et les dernières poignées de mains. La pauvre Jeanne, les yeux humides, ne pouvait s’arracher des bras de son ami, qui, le front entouré de compresses, faisait tous ses efforts pour se montrer homme et pour dominer son émotion. La voix du marquis se fit entendre, plus sévère, et sa fille se hâta de monter en voiture. L’équipage pesamment chargé s’ébranla aussitôt et le bruit des grelots s’éloigna dans l’avenue, tandis qu’une petite tête se penchait encore à la portière en criant :
— Au revoir, vieux Guy ! A l’année prochaine.
L’année prochaine…!
III
L’hiver suivant, le château de Vieuvicq fut en deuil. La comtesse mourut, dans la force de la jeunesse, et dans l’éclat d’une beauté citée au loin.
Ce premier coup d’une destinée qui lui en réservait bien d’autres laissa dans l’âme de Guy une nuance de gravité et de tristesse dont il devait, toute sa vie, garder la trace ; car il adorait sa mère.
Quant à l’époux infortuné de la charmante et noble femme qui venait de quitter ce monde, le spectacle de son désespoir augmenta encore la douleur de ses amis, et la consternation des habitants du pays dont la défunte avait été la bienfaitrice.
Après avoir vu la lourde pierre du caveau de famille retomber sur les restes de celle qu’il avait tendrement et fidèlement aimée, le pauvre veuf rentra dans son cabinet, tenant son fils par la main, et soutenu par le marquis de Cormeuilles accouru auprès de son meilleur ami. Il renvoya l’enfant, après l’avoir serré dans ses bras à l’étouffer. Puis, se voyant seul avec le vieux camarade de sa jeunesse, il se laissa tomber sur un fauteuil, devant son bureau, où souriait, dans son cadre de velours, une jeune femme d’une beauté radieuse.
— Oh ! Louise ! ma bien aimée ! mon trésor perdu ! s’écria-t-il en embrassant l’image cruellement ressemblante.
Alors, pour la première fois depuis bien des jours, les fibres de sa volonté, les muscles de sa poitrine se détendirent, et il éclata en sanglots.
Cette explosion de douleur le sauva peut-être, et son ami se garda bien de la troubler. Mais, quand la violence de la crise fut un peu calmée, le marquis se rapprocha de lui, et, lui prenant les mains :
— Mon pauvre vieux ! dit-il ; tu ne te doutes pas du mal que tu me fais ; et, ce qu’il y a d’horrible, c’est que je ne trouve pas un mot à te dire. Ou plutôt, si, j’en trouve un : ton fils !
— Ah ! le malheureux enfant ! Tu tombes bien ! tu vas voir s’il doit être un sujet de consolation pour son père. A toi, mon brave, je puis tout confier, et, d’ailleurs, ce que je cachais à cause d’elle, tous vont le savoir, maintenant.
— Que veux-tu dire ?
— Une chose bien simple, mon pauvre ami : Guy est un enfant sans fortune. Si je te racontais l’histoire de ces dernières années, tu verrais que le malheur m’a poursuivi en tout. Placements désastreux, fermiers en déroute, débiteurs véreux, rien n’a manqué au programme ; si bien que tu vois un homme au bout de son rouleau.
— Mais, mon cher, je tombe des nues ! Comment, toi qui es si raisonnable, n’as-tu pas enrayé ? Tu pouvais vivre fort bien en dépensant moitié moins, que diable !
— Ah ! ce n’eût pas été long s’il ne se fût agi que de moi seul. Mais elle ! Qu’aurais-tu fait à ma place ? Moi je n’ai pas eu le courage de rien lui dire. C’était si bon de la voir heureuse, belle, élégante, et, surtout, sans soucis ! A présent, qu’est-ce que cela me fait d’être pauvre ! Au moins jusqu’à la fin, pas un ruban, pas une fleur ne lui a manqué, même sur son cercueil.
Et les larmes du malheureux coulèrent de nouveau.
— Mais, mon fils ! continua-t-il en les essuyant bientôt. Comment va-t-il s’en tirer ? comment traversera-t-il l’existence où il entre, n’ayant qu’un nom et les quatre murs d’un château pour toute fortune ?
— Les choses en sont là ?
— Mon Dieu, oui. J’espère sauver du naufrage de quoi donner à Guy une carrière. Il ne faut pas que le pauvre garçon m’en demande davantage.
— Mon cher, je ne te dirai qu’un mot. A l’occasion, n’oublie pas que je suis là.
— Sois tranquille, brave cœur que tu es ! D’ici à peu, je saurai à quoi m’en tenir. Je t’assure que je vais mener les choses rondement.
Sans perdre un jour, en effet, et, comme pour se distraire d’un chagrin par un autre, le comte se mit à la dure besogne qu’il avait devant lui. Aussi, dès les derniers mois de 1861, tout était terminé. De ce qui avait été une belle fortune, il restait le château fermé, confié à la garde du vieil Antoine et de sa femme, plus un maigre capital, suffisant néanmoins pour achever l’éducation du jeune homme.
Celui-ci atteignait alors sa quatorzième année.
C’était à Paris que le père et le fils devaient se rendre. La veille du départ, comme on chargeait sur un fourgon les caisses, peu nombreuses qu’ils emportaient avec eux, le comte dit au jeune homme :
— Il faut être en route avant le jour. Viens avec moi. Nous avons des visites d’adieu à faire.
— D’adieu, mon père ?
— Oui ; je sens que je ne rentrerai plus ici vivant. Que veux-tu, mon cher ! j’ai trop souffert depuis un an. Mais viens ! je n’aime pas les phrases, tu sais. Seulement, l’avenir qui s’ouvre devant toi est celui d’un homme obligé de gagner sa vie, et, sur cette route-là, on est parfois forcé d’aller loin. Si loin que tu ailles, n’oublie jamais ce que nous allons voir une dernière fois ensemble.
Guy suivit son père en silence. Arrivés devant la principale porte qui s’ouvrait dans la grande cour :
— Lis cette devise, dit le comte en étendant la main vers l’écusson sculpté dans le granit.
— Les fidelles ! prononça gravement le jeune homme.
— Sais-tu pourquoi ces deux mots sont là. Non ? Tu n’as jamais songé à le demander. L’histoire n’est pas longue. A la Mansourah, le roi saint Louis était serré de près par les Musulmans, lorsqu’un de nos ancêtres, accompagné de ses deux fils, survint fort à propos pour lui prêter main-forte. « Ah ! dit le roi, voici mes fidèles Vieuvicq. » C’est tout ce que nous y avons gagné ; mais cela, du moins, nous reste. Mon fils, sois un fidèle, partout et envers tous.
Ils passèrent ensuite à la façade opposée du château et arrivèrent sur la terrasse, dominant la rivière, que le brouillard d’automne cachait, laissant seulement monter le bruit de l’eau brisée entre les rochers.
— Tu sais l’histoire des deux enfants et du tonneau ?
— Oui, répondit Guy, le visage brillant d’enthousiasme. C’était sous les guerres religieuses. Un Vieuvicq ne voulut pas se rendre aux hérétiques qui l’assiégeaient et, durant la la nuit, il fit rouler ici, du haut des remparts, un tonneau plein de paille contenant ses deux jumeaux. Le lendemain, le château fut pris, notre aïeul pendu aux créneaux. Mais les deux enfants furent sauvés.
— Et tu descends de l’un d’eux. Tu vois donc qu’un Vieuvicq doit être courageux jusqu’à la mort, compter sur Dieu et être fidèle. Voilà ce que j’avais à te rappeler. Maintenant, allons dire adieu à ta mère.
Ils entrèrent dans la petite chapelle déjà sombre où une lampe brûlait. Ils s’agenouillèrent et prièrent longtemps, immobiles. Les statues funèbres les contemplaient froidement dans l’ombre des niches, comme si, depuis des siècles, le spectacle de la douleur des vivants les eût rendues insensibles.
Enfin le comte se courba et posa ses lèvres sur la dalle du caveau. Quand il se fut relevé :
— Guy, dit-il à demi-voix. Je ne te demande qu’une chose. Ramène-moi là un jour. Quoi qu’il arrive, quoi que l’avenir nous ménage… Nous serons peut-être bien pauvres, mon ami.
— Oh ! papa, s’écria Guy en sanglotant, je tâche d’être courageux ; mais, quand vous me parlez de ces choses, c’est plus fort que moi…
Ils sortirent, et, derrière eux, la porte se referma avec un bruit de catacombe.
Le lendemain, avant l’aube, ils avaient quitté le pays, et, l’année suivante, le jeune homme remportait tous les prix de la classe de seconde d’un grand lycée de la capitale. Le père, confiné dans un modeste appartement d’où il pouvait voir les arbres de la cour de récréation du jeune humaniste, végétait, frappé au cœur, ne voyant personne, consacrant à l’éducation de Guy les trois quarts des faibles ressources qu’il avait pu sauver du naufrage.
Quelques années se passèrent dans cette séquestration volontaire. Ainsi qu’il arrive souvent aux hommes d’ancienne race que la fortune a trahis, le comte de Vieuvicq rougissait, comme d’une honte, de sa pauvreté présente, et semblait fuir ceux qui l’avaient connu jadis. Sous le poids de l’adversité, son corps s’était voûté avant l’âge, sa chevelure avait blanchi, et sa santé chancelante ne lui promettait pas une longue vieillesse.
En effet son fils n’avait pas encore atteint sa vingtième année et se préparait à sortir, l’un des premiers, de l’École polytechnique, lorsque le comte s’éteignit dans ses bras.
— Je te bénis et je te remercie, mon cher enfant, dit-il avant d’expirer. Je suis tranquille sur toi ; car Dieu protège la race des fidèles. Quant à moi, je suis heureux. Je vais rejoindre ta mère.
Alors, fixant sur le jeune homme, à genoux près de lui, un regard plein d’une tendresse infinie, le mourant ajouta avec un sourire qu’on ne lui connaissait plus depuis longtemps :
— Comme tu lui ressembles !
Il emporta ce sourire avec lui dans le cercueil.
Par une belle soirée de printemps, les grilles rouillées de Vieuvicq se rouvrirent devant le descendant de la noble lignée escortant, à la tête d’une longue file de villageois, le modeste char funèbre.
Depuis sept ans, Guy n’était pas rentré dans le vieux château, en deuil de ses maîtres. A cette heure douloureuse, il ne se sentit pas le courage de franchir le seuil derrière lequel l’attendaient tant de souvenirs.
Ce fut sous la voûte de cette même tour isolée, où il avait passé ses premières heures d’étude, que l’orphelin déposa les restes chéris qu’il accompagnait. Dans la vaste pièce, toute tendue de noir, il commença, au milieu de quelques vieux serviteurs de sa famille, la lugubre veillée qui précède l’éternel adieu.
Assis près du cercueil, il laissait ses regards errer sur ces murs qui lui redisaient la trop courte histoire du bonheur de son enfance. Dans un coin, la longue table était encore chargée de ses premiers livres. Le tableau noir, à demi dissimulé derrière les draperies sombres, portait encore les derniers chiffres que sa main y avait tracés. Il revoyait le grand fauteuil délabré où s’asseyait son précepteur, le tabouret en tapisserie, ouvrage de sa mère, qui lui servait à lui-même.
Où étaient, maintenant, tous les êtres qui avaient franchi si souvent cette porte ? Sa mère dormait là, tout près, dans le caveau qui allait se rouvrir demain. Son père ! il était couché froid et insensible, sous ce drap de velours. Et la petite Jeanne de Cormeuilles…?
Il l’entendait encore dire, de l’autre côté de la porte, ce fameux « jour de la prison » :
— Guy ! ouvre-moi.
Ah ! s’il lui ouvrait, maintenant, si elle franchissait ce seuil funèbre, si elle voyait cette tristesse, cet isolement, cet abandon, cette ruine de tout bonheur, elle ne pourrait s’empêcher de pleurer avec lui !
Le lendemain, quand son père reposa pour l’éternité sous la voûte armoriée de la chapelle, Guy essuya résolument ses yeux rougis et jeta un dernier regard sur la façade endormie du vieux manoir. Entre les dalles de la cour d’honneur, l’herbe croissait plus vite que la main tremblante du pauvre Antoine ne pouvait l’arracher et, déjà, sur le fronton de la porte d’entrée, la mousse, en plus d’un endroit, marquait les joints d’un large trait sombre. Mais le noble écusson brillait sans tache, par les soins pieux du dévoué serviteur, et Guy, d’un œil attendri, lut encore une fois la glorieuse devise.
Sans perdre une minute, il reprit le chemin de Paris et de son travail, croyant que des années, peut-être, s’écouleraient encore avant qu’il revît ces lieux.
Il devait les revoir plus tôt et, surtout, autrement qu’il ne pensait.
IV
Peu de mois après, la France était en pleins désastres. Il fallut improviser des armées nouvelles, et Guy, comme beaucoup de ses camarades d’école, fut nommé officier d’artillerie.
D’abord envoyé sur la Loire, son corps fit partie de ce grand mouvement sur l’Est qui fut la dernière convulsion du lion blessé à mort. Bientôt on dut battre en retraite et se glisser dans la neige, par des sentiers de montagne, entre la Suisse et le rideau de troupes ennemies tendu comme un filet, de Dôle à la frontière.
La colonne à laquelle Guy s’était joint avec les débris de son régiment formait l’avant-garde de cette marche en arrière. Né dans le pays qu’on traversait, il offrit de servir de guide à la colonne qui cheminait péniblement dans la neige.
Un soir, à la nuit tombante, on déboucha sur le vallon de la Loue, dont le cours se détachait au fond de la gorge, comme un ruban d’ardoise, sur la blancheur uniforme du paysage. Par de nombreux lacets, la petite route arrivait en pente assez douce au pont jeté sur la rivière, que dominait la masse grisâtre d’une vieille demeure. C’était Vieuvicq.
— Quand nous aurons passé là, dit le jeune lieutenant à l’officier supérieur qu’il accompagnait, nous pourrons nous considérer comme tirés d’affaire.
— A merveille ! Mais ce château du diable semble avoir été mis là tout exprès pour nous couper le passage.
— Il n’était pas encore occupé ce matin, mon colonel.
— Eh bien, il l’est maintenant. Écoutez la musique.
Des éclairs rouges venaient de s’allumer sur la terrasse et les balles faisaient tomber sur le détachement une pluie de givre détaché des arbres du chemin.
— Ils sont encore peu de monde là-haut, dit le colonel après avoir écouté la fusillade. Nous allons filer sans attendre qu’il en vienne d’autres. On ne voit plus clair, Dieu merci ! Le malheur est que nous n’ayons pas le temps de faire sauter le pont derrière nous.
— Ce ne sera pas long, mon colonel : il y a une chambre à poudre dans la culée droite.
— Comment diable le savez-vous ? Enfin, si vous en êtes sûr, gardez quatre artilleurs et, quand nous aurons passé, flanquez-moi deux ou trois gargousses là-dedans. Bonne chance et, si l’on ne vous revoit pas, adieu !
La petite colonne défila plus vite devant Vieuvicq et ses quatre canonniers. Les balles sifflaient toujours et, parfois, touchaient juste. Quand le dernier homme et le dernier canon eurent franchi la rivière, Guy fit préparer la mine. Tout à coup sa monture s’abattit et il roula dans la neige.
— Hélas ! pensa-t-il tout en regardant le cheval battre l’air de ses sabots, la dernière fois que j’ai passé ici, c’étaient des baisers qu’on m’envoyait de là-haut. Pauvre petite Jeanne ! pauvre maman !
— Gare la mine ! ça brûle ! crièrent les artilleurs en se repliant au pas de course, suivis du lieutenant.
Une minute après, le pont sautait.
Comme Guy s’engageait dans les bois avec ses hommes, pour rejoindre le gros, il sentit le long de sa jambe quelque chose de chaud qui coulait.
— Mais, mon lieutenant, dit un artilleur, vous êtes touché ? La neige est rouge là où vous passez.
— Ce n’est rien, mon brave. La pauvre Cocotte en a eu plus que moi. Marchons !
Mais, cent pas plus loin, il tombait évanoui.
Le vieux nom ne devait pas s’éteindre encore ce jour-là. Vieuvicq, adoré de ses hommes, fut sauvé par eux. Quelques mois après il rentrait à l’école des ponts et chaussées, la boutonnière ornée du ruban rouge. Il en sortait, l’année suivante, avec le titre d’ingénieur. Le lendemain, il se faisait annoncer chez le directeur d’une des grandes compagnies de chemin de fer, ancien protégé de sa famille, un honnête homme qui avait conservé son rude langage de montagnard franc-comtois.
— Eh bien, camarade, demanda le personnage, qu’y a-t-il pour votre service ? Vous voilà sorti de l’École. Qu’allez-vous faire ?
— Je viens justement en causer avec vous, monsieur. Je suis sûr que vous me donnerez un bon conseil. Une bonne place, chez vous, m’irait encore mieux.
— Mon cher, entendons-nous bien. Sans votre grand-père, qui a payé ma pension au lycée de Besançon, je ne serais pas ici aujourd’hui. Je ne ferai donc que m’acquitter d’une dette en usant pour vous de tout mon pouvoir, qui n’est pas illimité, malheureusement. Si vous voulez entrer chez nous, à trois mille francs par an, vous n’avez qu’un signe à faire.
— Mon Dieu, monsieur le directeur, pour commencer…
— Parbleu ! je crois bien ! cela vaut encore mieux que d’aller planter des sycomores le long des grandes routes. Dans quelques années vous arriverez à cinq mille et, un jour, vous vous éteindrez doucement, aux regrets de vos collègues, et aux appointements mensuels de mille francs ou environ. Voilà. Qu’en dites-vous ?
— Mais, monsieur, je dis que j’accepte, avec l’espoir d’aller un peu plus haut. Je n’ai jamais songé à faire ma carrière dans les emplois administratifs. Je veux, sinon rebâtir ma fortune, du moins gagner de quoi vieillir et mourir à Vieuvicq. Et permettez-moi de m’encourager de votre exemple…
— Oh ! doucement ! pas d’illusion. Je sais que vous êtes sorti avec un numéro supérieur au mien, qui n’avait rien de brillant. Mais je possédais sur vous un immense avantage : celui d’être le fils d’un garde forestier, et non pas d’un comte.
— Allons, allons ! mon cher directeur, fit Guy en riant, nous n’en sommes plus là.
— Oui, je sais. Vous autres gens de l’ancien régime, vous rêvez, en ce moment, une nouvelle incarnation de l’aristocratie. Vous voulez nous battre ou nous égaler par votre mérite personnel, nous autres qui avons mis des siècles à obtenir qu’on s’inquiétât du nôtre. « Nous ne sommes plus colonels de naissance, dites-vous ? Nous serons les premiers à Saint-Cyr. La fortune du sol nous a échappé ? Nous deviendrons des millionnaires à la Bourse ou à l’usine. » Peste, monsieur le comte ! Si vous réussissiez, vous devriez un beau cierge à ceux qui vous ont réveillés au bruit de la chute de l’Empire. C’est pour le coup que vous seriez les maîtres de la France !
— Vous voyez les choses de loin. Mais, pour le moment, vous seriez bien aimable d’oublier de qui je suis fils, ou du moins de ne vous en souvenir que comme vous faisiez tout à l’heure. Vous avez travaillé, dites-vous ? Qu’est-ce que je fais donc, moi, depuis dix ans ?
— Certes, je sais ce qu’il en coûte pour arriver où vous en êtes. Mais ce n’est que le commencement. Savez-vous ce que j’ai fait en sortant de l’École, moi qui vous parle ? Je suis entré comme chauffeur à la compagnie. Trois ans après, j’en savais plus long sur la traction et les machines que tout le conseil des ponts et chaussées réuni. Et voilà comment je suis ici.
— Je le savais. D’ailleurs d’autres ont fait comme vous, et s’en sont bien trouvés. Pourquoi ne les imiterais-je pas ?
— Bah ! vous avez les mains trop blanches et la peau trop fine.
— Elle n’en noircira que mieux. Voyons, me conseillez-vous d’essayer ? Je suis prêt à tout.
— Dame ! l’avenir est aux spécialistes. Mais le métier est dur.
— Tant pis, j’en veux tâter. Y a-t-il des examens à passer ?
— Ne riez pas. Je vous donne six mois avant de savoir piquer un feu proprement.
— Et on gagne ?
— Quinze cents francs pour commencer, plus les économies de charbon. Dans trois ans, vous serez mécanicien de première classe à deux mille quatre, et, si vous n’avez pas fait de mauvaise rencontre, vous pourrez devenir ingénieur au matériel.
— Eh bien ! c’est entendu.
— Mazette ! jeune homme, vous avez de l’estomac. Quand commencez-vous ?
— Tout de suite. Donnez-moi seulement trois jours pour dormir. Vous savez ce que c’est qu’un examen. Depuis un mois, mes nuits sont de trois heures en moyenne.
— Vous en verrez bien d’autres sur votre machine. Mais c’est votre affaire. Allez dormir et revenez lundi. Je vous choisirai un bon chef et je vous installerai moi-même. Au revoir, monsieur de Vieuvicq.
— Appelez moi monsieur Guy. Ce sera mon nom jusqu’à nouvel ordre.
Quelques mois après, comme le train courait le long des digues de la Loire, des pétards d’alarme éclatèrent sous les roues. Le chauffeur sauta sur le frein ; le mécanicien ferma son régulateur ; on s’arrêta en pleine campagne.
— L’express est en avarie à un kilomètre en avant, dit un homme de la voie. Vous en avez pour deux bonnes heures à poser ici.
— Couvrez le feu, Guy, dit le mécanicien, et ensuite vous pourrez faire un somme. Mais prenez garde que nous ne partions sans vous.
Vieuvicq couvrit son feu, ferma la cheminée, et, laissant la porte du foyer ouverte pour empêcher le tirage, alla s’étendre sur le gazon du talus.
— Voulez voir les nouvelles du jour ? lui dit un serre-frein qui passait, les mains pleines de journaux oubliés par les voyageurs.
Guy prit le premier venu ; c’était le Figaro. Il le déplia de ses mains noires et grasses qui laissaient sur chaque page les marques des doigts. Ce qu’il lut ne l’intéressait guère. Les échos de la vie de château ne disaient rien à ce châtelain qui gagnait quatre francs par jour à jeter du charbon sous une chaudière. Les nouvelles du high life le faisaient rire.
— Parbleu ! songeait-il, dirait-on pas que la France va prendre le deuil parce que le petit baron Z… s’en va au Japon, les poches vides ? Comme c’est touchant, ce souper d’adieux au café Anglais ! Au diable les chroniqueurs et les imbéciles qui permettent qu’on apitoye le public sur leur compte !
Il allait jeter le journal ; mais, soudain, il se ravisa. Un nom qu’il n’avait ni lu, ni entendu prononcer depuis dix ans, venait de frapper ses yeux dans un entre-filet conçu en ces termes :
« On annonce le mariage de mademoiselle de Cormeuilles, fille unique du marquis et de la marquise, née du Falgouët, avec M. Guillaume de Rambure, d’une vieille famille du Parlement de Paris. La jeune fiancée est appelée à devenir l’une des étoiles du faubourg Saint-Germain, autant par sa beauté accomplie que par la fortune de son mari, qui s’élèvera un jour à plusieurs millions. La cérémonie se fera sans éclat, au couvent de l’Assomption, mademoiselle de Cormeuilles étant encore en deuil de son père et de sa mère. »
Ainsi elle était elle-même orpheline et seule au monde, la petite amie de son enfance ! Mais elle allait être heureuse et riche ; elle allait commencer, au bras d’un homme qui l’aimait, une vie de luxe et de bonheur. Pendant ce temps-là, le premier qui lui eût donné sa tendresse, risquerait chaque jour son existence et lutterait contre la destinée, sans autre appui que son courage.
Rarement, dans toute sa carrière, l’amertume fut aussi près de déborder de son âme.
Assis dans ses vêtements souillés, la tête dans ses mains calleuses, il n’entendait plus ni le bruit de la vapeur qui chantait doucement dans la machine endormie, ni les plaintes des voyageurs inquiets de leur déjeuner, maugréant contre la compagnie, « où ces choses-là arrivent sans cesse ». Il se revoyait dans le grand salon de Vieuvicq, tel qu’il était le dernier soir où Jeanne et lui s’y étaient trouvés ensemble. Il lui semblait tenir la main de l’enfant dans les siennes. Il l’entendait encore dire :
— Quand nous serons grands, nous nous épouserons…
Dans le lointain, un homme agitait un drapeau.
— Allons ! en route ! cria le chef de train.
Guy s’éveilla, comme en sursaut, de ses rêves. La réalité l’attendait : la pelle, le ringard, la brosse à tubes, la burette d’huile chaude…
— Eh bien, mon fils, nous avons fait un somme ?
— Oui, dit le chauffeur en retroussant sa manche pour frotter, de son poignet très blanc, ses yeux que le sommeil, sans doute, avait mouillés.
V
Deux ans plus tard, le mécanicien Guy sortait de la petite chambre qu’il occupait rue de Jussieu et se rendait, en traversant le Jardin des Plantes, à la gare où l’appelait son service.
C’était un homme grand, à la taille mince et élégante, que l’on eût pris pour un Méridional, en voyant son visage maigre et bruni par le soleil, et surtout ses yeux, brillants de l’éclat particulier aux individus dont le métier est de voir de loin.
Il portait toute sa barbe, noire et déjà touffue. Ses cheveux étaient coupés en brosse ; ses mains, nerveuses et brunes comme celles d’un hidalgo, n’avaient rien perdu de leur finesse, mais leur blancheur, dont il tirait jadis quelque vanité, avait disparu pour revenir un jour, s’il plaisait à Dieu.
D’une propreté irréprochable, étonnante pour un homme dont la vie se passait entre la poussière du foyer et la vapeur grasse de la chaudière, Guy portait un pantalon et une jaquette de velours marron. Un large chapeau de paille brune ombrageait sa figure remarquablement régulière. Le ruban rouge, souvenir de la guerre, brillait sur sa poitrine.
Il avait une heure devant lui. Il marchait doucement sous les frais ombrages des vastes allées, aspirant voluptueusement les bouffées de sa cigarette, songeant qu’il ferait bien chaud, tout à l’heure, dans les tranchées de la rampe d’Étampes. Soudain il vit venir à sa rencontre un gros garçon de joviale apparence mis à la dernière mode… de Marseille. C’était un ancien camarade de « Pipo », sorti dans les Mines.
— Eh bien, Manet ! on ne reconnaît donc plus les anciens ?
Le personnage interpellé s’arrêta brusquement, et, dévisageant avec un sans-gêne parfait celui qui venait de prononcer son nom :
— Bagasse ! je vous reconnais… sans vous reconnaître, dit-il avec un fort accent de terroir. Un peu d’aide ne sera pas de trop.
— Comment ! tu as oublié Guy de Vieuvicq, ton voisin d’amphi ?
— Té, Vieuvicq ! pas possible ! J’aurais vécu huit jours dans la même chambre que toi sans te coter. Je t’ai laissé frais et rose comme une demoiselle ; je te retrouve tanné et barbu comme un brigand calabrais. Qu’es-tu devenu, depuis deux ans ? Moi, j’arrive d’Amérique, où je gratte un filon plus ou moins argentifère, pour le compte d’une compagnie. J’ai déjà demandé de tes nouvelles à plusieurs camarades. Mais tu as disparu. On te croit mort, mon bon.
— Toi, tu es toujours le même et mis comme un prince. Ton filon doit être sérieux. Quant à moi, devine mon histoire.
— Allons déjeuner, d’abord. Je viens d’assister, en flânant, au repas des animaux féroces et ce spectacle m’a creusé ! Trouve-t-on par ici des beefsteaks moins saignants, sinon moins durs ?
Quand ils furent assis, en face l’un de l’autre, à une table de buffet de la gare :
— Voyons, sérieusement, qu’est-ce que tu fais ? demanda Manet en vidant son premier verre de sauterne.
— Mon cher, tu as l’honneur de parler à un mécanicien de première classe de l’Orléans.
L’ingénieur de la compagnie argentifère fit un geste, tout en continuant à déguster par petites gorgées son faux lur-saluces.
— Tu as fait ce que j’ai été sur le point de faire, dit-il en reposant son verre. Mais le courage m’a manqué, et j’ai encore mieux aimé courir la chance de la fièvre jaune. S’expatrier, c’est dur ! mais ce que tu endures est encore pis, troun de l’air !
— A présent, ce n’est rien. Si tu m’avais connu apprenti !
— Je suppose que tu ne l’as pas été longtemps ?
— Eh ! mon cher, il faut un an pour être bon chauffeur, en admettant, bien entendu, qu’on ait des dispositions. Il paraît que j’en avais d’énormes. Maintenant, je suis un monsieur. Je ne touche plus au charbon, ni à la boîte à fumée, la fatale boîte à fumée qui fait de nous des nègres ! Je conduis les express, et si tu voyais ma machine ! Un bijou fin et brillant comme la montre d’une jolie femme. Tout à l’heure nous irons la visiter.
— Et cela t’amuse de conduire ces bêtes-là ?
— A dire vrai, je ne fais pas ce métier-là pour m’amuser. Mais c’est un sport comme un autre. On donne cent mille francs à un cheval qui met dix minutes pour faire le tour d’une piste. Moi, dans deux heures, je serai à Orléans.
— Chacun son goût. Moi, j’aime mieux le cheval. Au moins, celui-là est vivant.
— Vivant ! et tu crois que ma machine n’est pas vivante ! Viens avec moi, un jour ; tu comprendras le charme étrange qui vous pénètre et vous enfièvre à la pensée que l’on commande, avec deux doigts, à la plus grande force du monde. On tient la vie de trois cents personnes dans sa main, comme je tiens ce verre de cristal. On n’est plus un homme, on devient je ne sais quel démon investi d’un pouvoir surnaturel, ayant aux épaules des ailes qui font paraître lentes celles de l’oiseau. On franchit d’un bond une rivière ; on éventre une chaîne de montagnes et, lorsqu’en traversant, la nuit, quelque grande plaine endormie, on presse du doigt le sifflet de bronze, c’est comme si, d’une poitrine de monstre, s’échappait un hennissement formidable, dominant le bruit du tonnerre et réveillant toute une contrée.
— Allons ! tu es bien toujours celui qu’à l’école nous appelions « le poète ». Mais voyager avec toi ! Le ciel m’en préserve. Sur la locomotive qui me traîne, j’aime mieux un honnête ouvrier qui compte les kilomètres, guette les sémaphores et lorgne les aiguilles, qu’un fils des preux qui pense aux ailes des oiseaux et au ventre des montagnes.
— Tu as tort, mon cher. Il y a des préjugés fort agréables à trouver chez ceux à qui l’on confie sa peau. Les fils des preux, comme tu les appelles, sont remplis de ces préjugés-là.
— Bah ! la chevalerie n’a rien à voir avec une locomotive.
— C’est une grave erreur. La chevalerie — pour me servir de tes expressions — est bonne partout, notamment sur une locomotive. Il y a six mois, en sortant des tranchées de Brétigny, je me suis trouvé nez à nez avec un train de marchandises que le verglas avait mis en retard et qu’on avait oublié. Mon chauffeur, qui n’avait rien d’un preux, a sauté à bas du tender. Moi, j’ai trouvé que ces choses-là ne se font pas ; un vieux préjugé ! Je suis resté et j’ai pu éviter la capilotade en renversant ma vapeur. Si tu avais vu cela ! mes roues enlevaient des copeaux dans l’acier des rails comme si c’eût été du sapin de Norvège.
— Charmant métier ! Et tu en as encore pour longtemps ?
— Dans moins d’un an, je serai ingénieur au matériel. Mais je n’aurai pas perdu mon temps. D’abord, j’ai recueilli, sur le chauffage des machines, beaucoup d’observations dont je me servirai un jour. Ensuite j’étudie plus que tu ne penses. J’ai deux jours de liberté par semaine, et tu me croiras si je te dis que je ne les passe pas au cabaret.
— N’importe, monsieur le comte. Les croisés dont tu descends doivent se voiler la face.
— Vous êtes tous les mêmes. Quand nous ne faisons rien, vous nous traitez d’inutiles ou d’incapables. Et, quand nous vous montrons que nous savons travailler comme les autres, vous criez que nous dérogeons. Mais il est temps de partir ; viens avec moi. Tu verras la Ville de Blois, la plus belle machine du réseau, qui grimpe les rampes de sept en abattant ses soixante et dix kilomètres, sans que l’aiguille du manomètre baisse d’un cran.
Un quart d’heure après, le timbre du chef de train annonçait que l’express pouvait partir. Debout sur sa plate-forme, leste et dégagé dans sa salopette et son bourgeron de coutil bleu, le dernier des Vieuvicq faisait un signe d’adieu amical au gros Manet. Puis, d’une main exercée, il modulait un coup de sifflet prolongé dont l’immense halle vitrée tout entière semblait tressaillir.
VI
Un jour, — c’était vers la fin de son temps de service comme mécanicien, — Guy venait d’arrêter sous la grande halle des Aubrays l’express qu’il était chargé de conduire. La chaleur était étouffante. La sueur, la fumée, la vapeur grasse, la poussière des plaines brûlées de la Beauce avaient collé comme un masque sur son visage. Il eût été impossible de dire la couleur de ses vêtements. Avec sa barbe noire, ses paupières brûlées par le courant d’air, ses yeux ressortant, comme agrandis, sur le fond bistré des joues, il était effrayant à voir.
Bien vite, profitant de la courte halte, pendant que son second huilait les frottements et s’assurait qu’aucun coussinet n’avait chauffé, le mécanicien rafraîchissait à un robinet d’eau froide ses tempes qui battaient la fièvre et ses mains où les leviers brûlants avaient mis des ampoules. A trois pas de lui, près du fourgon des bagages, une voyageuse discutait au sujet d’une malle perdue, avec la pétulance d’une Parisienne et l’aplomb d’une jolie femme habituée à ce que tout lui cède.
Car elle devait être jolie, bien qu’on distinguât mal son visage abrité par un double voile de gaze grise contre la poussière de la route. Les plis flottants du pardessus de soie écrue laissaient apercevoir un élégant costume de foulard lilas. Sa coiffure était une toque légère, disparaissant sous un parterre de pensées. Sa taille, à la fois souple et riche de contours, était un modèle de grâce.
Le chef de train, pris à partie, répondait poliment, mais avec le calme d’un homme habitué à ces mésaventures. Il était désolé, mais, n’ayant pas le colis réclamé, il ne pouvait pas le donner. La caisse était restée à Paris, sans doute. On allait passer un télégramme et elle arriverait par le train suivant. On n’avait besoin que du signalement de l’objet ou de l’adresse, s’il y en avait une.
— Oui, sans doute, dit l’inconnue ; mon nom s’y trouve. Le voici.
L’employé avait tiré son calepin et attendait, prêt à écrire. Alors, lentement, touchant presque le pauvre mécanicien qui prenait garde de ne point l’effleurer de ses vêtements couverts de suie, elle dicta ces mots :
— Madame Guillaume de Rambure.
Involontairement, Guy étendit les bras, la poitrine gonflée par un cri que sa volonté eut peine à écraser sur ses lèvres.
Elle ! c’était elle, la petite Jeanne d’autrefois ! Il ne reconnaissait de l’enfant que sa voix si douce. Ah ! elle ne le repousserait pas s’il lui criait :
— Je suis Guy de Vieuvicq, ton vieux Guy, Jeannette ! Te souviens-tu ?
Hélas ! il vit ses mains et son costume. Comment pourrait-elle le croire ? Elle le prendrait pour un fou et s’enfuirait, affolée de peur, à la vue de ce démon. Non ! il fallait se taire. D’ailleurs, deux fois déjà, le timbre du tender s’était fait entendre.
— Est-ce que nous allons coucher ici ? grommelait le chef du train.
D’un bond, le mécanicien sauta sur sa plate-forme. Un coup de sifflet retentit, si long et si perçant, que Jeanne épouvantée porta les mains à ses oreilles. Elle ne se doutait pas de ce que lui criait ce hurlement du bronze. La main de Guy tremblait quand il tira la poignée du régulateur. Avec une saccade terrible, la locomotive s’élança, faisant grincer les barres d’attelage, renversant les voyageurs qui, debout dans les wagons, installaient leurs sacs et leurs valises.
Pendant ce temps-là, Jeanne disait au chef de gare qui la conduisait à la porte de sortie :
— Avez-vous remarqué ce mécanicien qui me regardait d’un air étrange ? Il a l’air d’un homme ivre. Comme je suis contente de n’être plus dans le train !
— Oh ! madame, il n’est pas ivre. Celui-là ne se grise pas. Mais je ne sais pourquoi il s’est mis en route si brusquement. Il sera à l’amende.
— Ce sera bien fait. Quand on pense que notre vie est dans les mains de ces gens-là !
VII
Vers le milieu de 1879, le projet d’un embranchement de chemin de fer destiné à relier avec la grande ligne un petit port de Bretagne, divisait en deux camps opposés toute la population du pays. Le port en question est bâti à quelques lieues de la mer, sur une rivière profonde que les bricks de huit-cents tonneaux remontent facilement à marée haute. Or la nouvelle ligne devait nécessairement franchir le cours d’eau entre son embouchure et la ville de Plounévez. Mais comment effectuer le passage ? telle était la difficulté ?
Les ingénieurs de la compagnie proposaient un tablier, appuyé sur une pile et se profilant à une élévation suffisante pour ne point gêner la mâture des navires. Durant la nuit, la pile éclairée d’un feu rouge devenait un phare et, loin de gêner la marche des vaisseaux, leur servait à trouver l’entrée du port.
Les armateurs, les marins, les commerçants, en un mot toute la partie maritime de la population, réclamaient un tunnel sous le fleuve. D’après eux, la pile qu’on allait construire ne serait qu’un écueil de plus, et il y en avait déjà assez !
— Les ingénieurs sont bons, avec leur feu rouge ! On voit bien qu’ils n’ont jamais entré un brick, ou seulement un mauvais cotre à Plounévez, quand il vente de terre et que le jusant donne un courant de foudre. La marine crie déjà assez contre le port ! Si l’on s’amuse à mettre un danger de plus en rivière, on ne verra bientôt dans le bassin que le sabot à vapeur de Jersey, qui vient toutes les semaines charger des œufs et des pommes de terre.
— Tout cela est bel et bon, répondaient les terriens. Mais un tunnel coûterait des millions et nous n’aurons pas de chemin de fer.
— Petite perte ! ripostaient les autres. Nous n’avons pas besoin que les locomotives viennent nous faire concurrence. Avec la mer, nous pouvons nous passer des rails.
Les choses en étaient là. Les enquêtes et les contre-enquêtes s’étaient succédé à grand renfort de mocs de cidre et de coups de penbass. La question tournait à l’aigre ; la politique commençait à l’exploiter à propos d’une élection prochaine ; il était temps d’en finir. Un beau matin, les Plounéveziens furent informés qu’un ingénieur allait venir de Paris, spécialement chargé par le ministre d’étudier la difficulté pendante. L’ingénieur en chef des ponts et chaussées du département devait l’accompagner pour lui donner tous les renseignements nécessaires.
Par une belle soirée du milieu d’octobre, une de ces soirées que l’automne de Bretagne voile à demi d’un brouillard rose, alourdi des tiédeurs du Gulf-Stream, ces deux grands personnages cheminaient à travers la lande dans un véhicule découvert, frété à la plus prochaine station. Les deux petits chevaux cornouaillais à la robe bai passé, à la crinière lavée, longue d’un pied, à la barbe de sapeur, s’en allaient au petit trot le long du chemin de terre battue, profondément creusé d’ornières. Sur le siège, un cocher en blouse, coiffé du grand chapeau noir, chantonnait à demi-voix une de ces complaintes en mineur, qui, une fois commencées, ne finissent plus. Les roues tournaient sans bruit sur le sol élastique. On entendait seulement le fausset mélancolique du gars et le bruit des chaînes de l’attelage.
L’étroite avenue était bordée de fossés — fossé veut dire mur de terre, en Bretagne, — hauts de deux mètres, et couronnés de châtaigniers dont les branches se rejoignaient, en voûte impénétrable au jour. Le soleil n’était pas couché depuis une heure, et, dans l’allée couverte, on ne distinguait plus les objets, sauf aux rares éclaircies des palissades derrière lesquelles se devinaient des formes confuses d’animaux au pâturage.
Le chronomètre à répétition de M. de la Hunaudaye, l’ingénieur en chef, sonna six heures et les trois quarts de la septième.
— A quelle heure sommes-nous annoncés chez notre hôte ? demanda l’autre voyageur.
— Chez du Falgouët ? A six heures et demie. On est toujours trompé avec ces satanés chemins. Nous aurons un dîner froid et ce sera dommage, car ils ont une cuisinière…!
— N’aurait-il pas mieux valu coucher à Plounévez que de déranger…
— Ah bien, on voit que vous n’êtes jamais allé au Gleisker ! C’est la maison du bon Dieu. D’ailleurs, du Falgouët est conseiller général, et, ma foi ! noblesse oblige. En outre, voilà quelque quarante-cinq ans que nous nous sommes flanqué nos premières taloches au petit séminaire de Tréguier. Enfin, pour finir par où j’aurais dû commencer, je dérangerais le diable plutôt que d’affronter la cuisine du Cheval-Blanc de Plounévez et ses lits à trois étages.
En ce moment, on entendit aboyer des chiens. Cinq minutes après, la voiture s’arrêtait devant la porte du Gleisker.
C’était une vaste maison carrée, à un étage, aux murs de granit bleuâtre, au toit gris d’ardoise. Elle formait le quatrième côté d’une grande cour défendue sur le devant par une grille de bois, peinte en blanc, élevée sur un soubassement de maçonnerie. A droite s’étendaient les écuries et les étables. En face les granges, les hangars, les celliers. Dans un coin, le vieux puits monumental en granit, avec ses manivelles brillantes. Non loin, le pressoir à cidre avec son manège et sa grande meule, encore toute noire de pépins et de jus.
Un chemin formé de dalles grossières coupait la cour en croix. Par les jours de pluie, surtout vers les semailles, quand on porte l’engrais aux champs, il n’eût pas fait bon s’écarter du pavé. Le conseiller général « faisait valoir » ; on s’en apercevait bien.
M. du Falgouët reçut ses hôtes comme s’ils eussent été, l’un et l’autre, des amis de vieille date. C’était un petit homme d’une soixantaine d’années, au teint chaud, au nez enluminé, dont l’extrémité, largement épanouie, se perdait dans une épaisse moustache grisonnante. Il était vêtu, de la tête aux pieds, d’une étoffe de laine grise, fabriquée dans le pays, et portait la chaussure solide du gentilhomme campagnard. Sa femme, comme lui petite, se rattrapait sur les autres dimensions. Avec son bonnet de dentelles blanches, sobrement orné de rubans, les rouleaux de cheveux gris qui encadraient ses joues rebondies, ses yeux restés très beaux et pleins de douceur, elle était de ces femmes dont l’évidente bonté attire à première vue.
Ce couple de braves gens vivait, depuis trente ans, dans cette demeure dont aucun enfant n’avait égayé la solitude.
— C’est bien triste pour eux, disait-on dans le pays. Mais c’est bien heureux pour nous autres.
Le fait est qu’il n’y avait guère de pauvres dans la paroisse, une paroisse bretonne de vingt-cinq kilomètres de tour. Même à Plounévez, le chef-lieu de canton, si une barque de pêche ne reparaissait plus, au matin d’une nuit mauvaise, ou si, au retour de Terre-Neuve, un homme d’équipage était porté manquant sur le rôle, les orphelins prenaient d’eux-mêmes le chemin du Gleisker et, quand ils en revenaient, leurs yeux étaient moins rouges.
Ce qui étonnait surtout les gens du pays, c’était la manière dont on nourrissait les domestiques. A l’encontre des ménagères avisées qui attendent, pour les servir aux gens, que les galettes de blé noir soient dures, le beurre aigre et le lard rance, madame du Falgouët bourrait son monde de crêpes chaudes, de beurre de la veille et de jambons à point. C’était une prodigalité folle ; mais, dame ! quand on ne laisse personne après soi, on peut se permettre bien des choses.
Et le cidre ! les cent barriques de la récolte y passaient. Personne n’entrait à la cuisine, ne fût-ce que pour faire signer un livret, sans en lamper une tasse ou deux.
Inutile de dire, après cela, que, si monsieur du Falgouët n’occupait pas un siège à la Chambre, c’est que sa femme ne voulait pas quitter le Gleisker, et que lui voulait encore moins quitter sa femme.
Les deux voyageurs mouraient de faim, mais le service d’un dîner, chez leurs hôtes, n’était pas l’affaire d’un moment. On ne passait point à table avant que, sur les lourds réchauds d’argent, tous les plats fussent dressés, fumants, et Dieu sait s’il y en avait ! Enfin, au bout d’une longue demi-heure, la porte s’ouvrit et un serviteur indigène portant la courte veste de drap noir, aux boutons imperceptibles, serrés les uns contre les autres, annonça que Madame était servie.
Déjà monsieur de la Hunaudaye s’élançait avec une exclamation joyeuse pour offrir son bras à la femme de son vieil ami ; mais ses épreuves n’étaient pas encore à leur terme.
— Voyez donc, dit la vénérable maîtresse de maison, si ma nièce n’est pas prête à descendre.
L’ingénieur en chef jeta sur son costume de voyage un regard tant soit peu inquiet.
— Ah ! votre belle parente est avec vous ?
— Depuis avant-hier, répondit madame du Falgouët. Voici l’époque où elle vient, chaque année, faire ses vingt-huit jours, comme dit mon mari.
Monsieur de la Hunaudaye se tourna vers son ami :
— Pourquoi ne m’as-tu pas prévenu ? J’aurais mis ma redingote neuve. Les Parisiennes ne sont pas habituées à notre sans-gêne breton.
En ce moment, la nièce attendue fit son apparition.
— Eh bien, petite, dit son oncle, vous ne voulez donc pas dîner ? Heureusement que votre fidèle adorateur La Hunaudaye a perdu l’appétit depuis qu’il vous sait ici. Son veston et ses gros souliers le désolent.
— Oh ! monsieur, dit gaiement la jeune femme, quand donc commencerez-vous à me prendre au sérieux ?
— Présente ton compagnon, murmura tout bas le conseiller général. J’ai oublié comment il s’appelle.
Très cérémonieusement, à l’ancienne mode, l’ingénieur en chef prit son collègue par la main :
— Madame, fit-il en s’inclinant, j’ai l’honneur de vous présenter mon jeune et savant camarade, Guy de Vieuvicq.
A ce nom, celle qui venait d’entrer parut surprise. En une seconde, elle enveloppa Guy de ce regard féminin qui juge un homme de la tête aux pieds. On put croire un instant qu’elle allait parler ; mais elle resta silencieuse et, avec l’aisance d’une femme du grand monde, elle salua à son tour l’hôte de son oncle.
VIII
Celle que M. du Falgouët venait d’appeler « petite » était une belle et élégante personne qui devait approcher de sa vingt-quatrième année. Elle produisait, avec l’austère simplicité de cette demeure et de ses habitants, un singulier contraste. Au milieu des lourds meubles de chêne, revêtus d’un velours jauni par le temps, sa toilette de soie bleu clair, recouverte de mousseline blanche, semblait un peu dépaysée. Le pavé de briques, soigneusement peint en rouge, n’était guère habitué à se voir foulé par des souliers de satin comme ceux qui chaussaient ses jolis pieds.
Entre les têtes grisonnantes des deux vieillards, cette jeunesse semblait rayonner davantage, et cette taille, aux lignes gracieusement accentuées, était plus adorable encore à côté du corsage de mérinos noir, tout d’une venue, de madame du Falgouët.
Couronnée de cheveux châtains d’une nuance chaude et disposés à la dernière mode, la tête, très petite, offrait cette beauté mutine, sûre d’elle-même, des femmes du siècle dernier. Le nez pas très romain, et encore moins grec, se contentait d’être parisien ; mais ses narines roses avaient des palpitations indiscrètes, témoignant d’une rare vivacité d’impressions. Il était difficile de décider, surtout le soir, si le gris des yeux penchait vers le bleu ou le vert. Ce qui leur donnait, par moment, un charme étrange et dangereux, c’était un éclat mouillé, rappelant cette humidité vague qui baigne un paysage, quand l’aurore se lève, brillante, au lendemain d’une nuit pluvieuse.
Guy de Vieuvicq avait sa place à côté de cette inconnue, qui semblait un pastel de Latour égaré parmi des toiles d’Holbein. Un peu intimidé, il s’assit à sa droite, attendant qu’elle lui adressât la parole.
— Alors, monsieur, dit-elle presque aussitôt, vous arrivez directement de Paris ?
— J’y étais encore ce matin, madame, et j’en suis sorti, comme toujours, avec bonheur. Mes poumons ont besoin de l’air des champs, et d’ailleurs… Mais je vais me perdre dans votre estime.
— Oh ! fit-elle en riant, vous ne l’avez pas encore gagnée.
— Eh bien, madame, je déteste Paris.