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LÉON DE TINSEAU
PLUS FORT QUE LA HAINE
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1891
* * * * *
DU MÊME AUTEUR.
Format grand in-18
ALAIN DE KERISEL 1 vol.
L'ATTELAGE DE LA MARQUISE 1—
BOUCHE CLOSE 1—
CHARME ROMPU 1—
MA COUSINE POT-AU-FEU 1—
DERNIÈRE CAMPAGNE 1—
DU HAVRE A MARSEILLE 1—
MADAME VILLEFÉRON JEUNE 1—
LA MEILLEURE PART (Ouvrage couronné par l'Académie française) 1—
MONTESCOURT 1—
ROBERT D'ÉPIRIEU 1—
STRASS ET DIAMANTS 1—
SUR LE SEUIL 1—
I
Le monde, sous des airs indignés, cache d'amusants pardons pour l'audace qui brave ses lois et pour l'intrigue plus ou moins adroite qui crochette ses portes. Même, il est aisé de voir qu'il ne déteste ni les sarcasmes de la philosophie, ni les foudres de la religion, car, en combattant sa tyrannie ou sa perversité, on affirme encore sa puissance. Voilà pourquoi, de tout temps, le monde s'est porté en foule aux comédies qui étalent ses ridicules; pourquoi, de nos jours, il s'arrache les œuvres des romanciers qui promènent sur ses laideurs le verre grossissant de l'analyse. Voilà pourquoi, depuis qu'il y a des chaires dans les temples et des prédicateurs dans les chaires, une élite mondaine, feignant l'humilité, s'assied aux premiers rangs des fidèles pour savourer fièrement l'anathème sacré: Vanitas vanitatum, et omnia vanitas! De l'anathème il a fait une devise qui prouve sa vieille noblesse. Telle une famille qui pourrait établir qu'une de ses grand'mères avait déjà mal tourné du temps de Salomon.
Tout au contraire, à ceux qui veulent planer au-dessus de lui, qui négligent insolemment de le prendre pour témoin de leurs luttes, de leurs fautes, de leurs chagrins ou de leurs joies, le monde garde un éternel ressentiment. Tôt ou tard il leur réserve une vengeance, même quand il est contraint de sourire à leur succès ou à leur fortune. Ainsi que Méphistophélès bafoué par l'odieux pouvoir du sublime et du mystique, il s'éloigne pour un temps, grommelant dans sa rage momentanément désarmée:
Nous nous retrouverons, mes amis; serviteur!
et, l'occasion venue, sans pitié il enfonce le trait.
Il y a quelques années, ces réflexions durent frapper les observateurs capables de penser et de prévoir, à la vue du malaise indéfinissable qui se déclara sourdement dans les sphères les plus élevées de la meilleure société, lorsque ce double billet de part fut répandu—sans profusion—dans le faubourg Saint-Germain et ses annexes:
Le comte de Sénac a l'honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle de Quilliane.
Château de Sénac (Ardèche), le…
Madame de Chavornay, religieuse hospitalière de Saint-Bernard de Menthon, a l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle de Quilliane, sa nièce, avec M. le comte de Sénac.
Couvent des Bernardines, avenue Kléber, le…
Certes, l'union était assortie comme nom et comme fortune. Les Quilliane et les Sénac représentent la meilleure noblesse de la Provence et du Languedoc; les jeunes époux, d'après les calculs les plus modérés, entraient en ménage avec cent vingt mille livres de rente. Quant à leurs personnes, peu de gens pouvaient en parler; encore fallait-il, pour cela, remonter à plusieurs années.
Albert de Sénac avait disparu du monde, un beau jour, sans crier gare, pour aller voyager aux antipodes. A vrai dire, avant cette fugue, le monde n'avait trouvé dans le jeune déserteur qu'un courtisan peu remarquable par son assiduité et visiblement sceptique. Depuis son retour, c'était pis encore. Albert ne s'était montré presque nulle part et, d'après le genre de vie qu'on lui connaissait, il était permis de le croire moins occupé de chercher une femme que d'asseoir sa candidature à l'Académie des inscriptions. Aussi la nouvelle inattendue de son mariage faisait froncer les sourcils à plus d'une douairière, au souvenir des hypocrites déclarations en faveur du célibat par lesquelles ce sournois avait repoussé leurs tentatives.
Quant à la nouvelle madame de Sénac, c'était bien autre chose. Le moins qu'on pouvait en dire était de l'appeler «défroquée», et c'est à quoi l'on n'eut garde de manquer, surtout les mères qui avaient «soigné» Sénac pendant un hiver ou deux, et qui avaient encore leurs filles sur les bras.
Quelques jeunes femmes, anciennes élèves du fameux couvent de l'avenue Kléber, et qui avaient conservé leurs entrées dans la maison après le sacrement, rétablissaient les faits et défendaient leur ancienne compagne contre les attaques de leurs aînées.
—Thérèse n'a jamais porté l'habit religieux, disaient-elles. Son mariage s'est décidé la veille du jour où devait avoir lieu la vêture. Donc elle n'est pas plus défroquée que nous.
—C'est bien subtil. Depuis trois ans elle était enfermée là-bas, et tout le monde la considérait déjà comme bien et dûment cloîtrée. Joli couvent, d'ailleurs, si les amoureux y entrent comme au moulin!
—Mais non, chère madame; elle a connu M. de Sénac en Égypte, dans un voyage…
—En Égypte! En voici bien d'une autre! Cette jeune personne accomplissait le tour du monde pendant qu'on la croyait prosternée dans sa cellule! C'est ce que nous appellerons faire son noviciat à l'américaine.
—Hé! la pauvre petite ne voyageait pas pour son plaisir. Elle accompagnait son frère, malade de la poitrine, si malade qu'il en est mort, malgré l'Égypte…
—Et qu'il n'a pas très bien surveillé sa garde-malade. Sénac aura si fort compromis la demoiselle que le couvent la lui a laissée pour compte.
—Mais non, puisqu'elle est rentrée au couvent après son voyage et qu'elle y a passé presque deux ans.
—Bon! je vois ce que c'est. Le monsieur l'aura quelque peu enlevée.
—Croyez-vous? La Révérende Mère de Chavornay, qui est une sainte, n'aurait pas mis son nom sur les billets de part. Surtout elle n'aurait pas marié sa nièce dans la chapelle de son pensionnat, en présence des religieuses et des élèves.
—D'accord. Et les époux n'ont pu trouver, à eux deux, pour mettre sur les billets, qu'une vieille religieuse qui ne porte même pas leur nom? Comme parenté, c'est maigre, et cela sent l'enfant trouvé d'une lieue.
—Ce n'est pas leur faute si Christian de Quilliane, frère de la mariée, fut le dernier de sa race, et s'ils n'ont, l'un et l'autre, ni père ni mère, ni frère, ni sœur…
Pendant huit jours, des conversations de ce genre furent échangées dans une cinquantaine de salons, les plus huppés de Paris. Mais, si le jeune ménage trouvait toujours des gens pour l'attaquer, plus rarement des âmes charitables étaient là pour le défendre. On l'attaquait toutefois avec une modération relative, soit par un reste de cette franc-maçonnerie aristocratique si puissante en certains pays, si relâchée dans le nôtre; soit parce qu'on ne savait sur lui que du bien, dans le peu qu'on savait. Après examen, il parut évident qu'on aurait mauvaise grâce à ne pas ouvrir ses portes au grand large devant ces originaux, et même à ne pas assister aux fêtes qu'ils allaient donner, car on décida aussi qu'ils en donneraient. Une chose en effet ne pouvait se discuter: c'est que l'ancien hôtel des Quilliane, devenu l'hôtel des Sénac par le testament du dernier marquis et le mariage de Thérèse, était l'une des plus magnifiques résidences du quai d'Orsay, la seule peut-être à qui la Révolution et les embellissements de Paris n'ont enlevé ni un arbre, ni une pierre, ni une tapisserie, ni un meuble.
En somme, la haute société ménageait aux Sénac des dispositions plutôt bienveillantes. Restait pour eux à en profiter avec reconnaissance, et, voilà précisément ce qui ne parut pas les préoccuper beaucoup. Février s'écoula—le mariage avait eu lieu à la Chandeleur—et les hautes baies de l'hôtel continuèrent à laisser voir derrière les étroits carreaux de leurs vitres la peinture jaunie des volets fermés. Le carême s'enfuit; les cloches de Pâques sonnèrent; les bals s'annoncèrent partout, excepté chez les Sénac, dont le Faubourg n'entendait plus parler. Peu s'en fallut qu'on ne les réclamât à la police.
On avait si bien composé d'avance le menu de leurs dîners et la liste de leurs invitations, que bien des gens commençaient à sentir un mouvement d'humeur en passant sous les fenêtres obstinément fermées. A toute force on eût accordé remise de quelques mois pour cause de réparations—les appartements devaient être furieusement délabrés—si, du moins, le jeune couple avait abattu sa tournée de visites. Mais ils en prenaient par trop à leur aise, aussi bien avec les gens pressés qu'avec les gens curieux; en d'autres termes, ils se moquaient du monde.
Aussi le monde, indisposé par cet exemple fâcheux d'insoumission, jugea-t-il à propos de faire une enquête sérieuse; malheureusement les témoins manquaient, même ceux du mariage, car trois d'entre eux étaient venus tout exprès du fond de la province, et depuis longtemps avaient regagné leurs gentilhommières respectives. C'était à croire que les mariés avaient prévu ce qui se passerait. Dieu merci! le quatrième témoin habitait la capitale, mais il avait quatre-vingts ans, et le pauvre vieux, ayant pris froid au sortir de la cérémonie, luttait sans espoir contre une bronchite, au fond d'un hôtel perdu à l'extrémité de la rue du Cherche-Midi. Néanmoins, questionné sans miséricorde entre deux étouffements, il eut le temps de déclarer que l'aventure n'était pas une légende, qu'Albert et Thérèse existaient en chair et en os, qu'ils étaient bien et dûment mariés, et même qu'ils avaient semblé particulièrement satisfaits de l'être. Il ajouta—et le bonhomme s'y connaissait—que, dans sa longue carrière, il n'avait jamais rencontré de futur mieux fait et plus épris, de future plus belle, mieux habillée et de plus grand air. Après quoi il mourut.
Pendant ce temps-là, une ancienne élève, restée la favorite de la Révérende Mère de Chavornay, finissait par apprendre de celle-ci que le jeune ménage, au sortir de la chapelle, s'était rendu à l'hôtel Quilliane et y avait passé vingt-quatre heures, dans le plus strict incognito, bien entendu. Cette infraction aux usages, qualifiée par les douairières de mariage à la hussarde, fut généralement blâmée. Une vieille fille, assez mûre pour avoir son franc parler, ne craignit pas de dire:
—A la place de la novice il m'aurait semblé que la chambre nuptiale du quai d'Orsay n'était pas assez distante de la cellule de l'avenue Kléber, et j'aurais cru commettre un sacrilège en n'allant pas plus loin.
—Oh! mademoiselle, répondit le baron de Javerlhac, l'enfant terrible du Faubourg malgré ses soixante ans, on voit bien que vous n'avez jamais passé par là! Auriez-vous donc obligé ces pauvres diables à attendre qu'ils fussent dans la lune pour songer à la terre?
—D'ailleurs, fit observer la jeune marquise de Boisboucher, parente d'Albert, j'ai eu quelques détails. Les époux n'ont même pas déjeuné en tête à tête, car la respectable Mrs Crowe, l'ancienne dame de compagnie de ma nouvelle cousine, s'est mise à table avec eux, je le sais de bonne source.
Une chose impossible à savoir, en revanche, était le lieu vers lequel Sénac et sa femme avaient pris leur vol en quittant Paris. Probablement ils se cachaient dans le vieux château de Sénac, demeure féodale peu habitée depuis longtemps et enfoncée dans les montagnes de l'Ardèche. Allaient-ils donc y passer un siècle, sans voir personne?—Bon moyen de se prendre en aversion! prophétisèrent les personnes d'expérience.
Mais, un beau jour, on apprit que les Sénac avaient été rencontrés en Égypte. Sans doute, ils refaisaient, sous forme de pèlerinage amoureux, l'excursion qui leur avait si bien réussi deux ans plus tôt. Ce dernier trait acheva de les classer parmi les chercheurs de quintessence dont il ne faut rien attendre de bon. Pendant une semaine on ne parla point d'autre chose.
—Ils comprennent la fausseté de leur situation, proclama la sévère marquise de Castelbouc, et n'osent pas se montrer avant qu'on ait oublié leur histoire. Mariage de novice, mariage de divorcée: au fond les deux se ressemblent.
Avec plus de mesure, le baron de Javerlhac, qui joue volontiers le rôle de juge amateur dans les causes mondaines, résuma les plaidoiries et prononça l'arrêt par contumace:
—Plût au ciel qu'il n'y eût rien de plus à reprendre aux vingt ou trente mariages qui se feront chez nous cette année, qu'à celui-là! Ces braves gens n'ont qu'un tort, dont ils seront seuls à souffrir. Je les devine trop différents des êtres masculins et féminins parmi lesquels le sort les appelle à vivre. Ils veulent être meilleurs que leur époque, et croient pouvoir donner en tout la première place au sentiment. Or, nos romanciers eux-mêmes fuient le sentiment dans leurs livres, parce que ça ne se vend plus. Si j'étais l'ami intime de ces deux rêveurs, je leur conseillerais de rester toute leur vie en Égypte,—et encore c'est un peu trop près d'ici. Quand ils se trouveront en face de la vie telle qu'on nous l'a faite et que nous l'avons faite, ils m'en diront des nouvelles!
Javerlhac n'était pas toujours si tendre envers son prochain, car la bienveillance n'était pas son péché mignon. L'avenir devait montrer si, malgré cette mansuétude, il avait vu l'avenir trop en noir dans sa prophétie. Tandis qu'il livrait au vent les feuilles de l'oracle, Thérèse de Sénac écrivait la lettre suivante à Mrs Crowe qui venait de passer, toute seule au vieux château, un hiver assez différent de celui du jeune ménage:
«Le Caire, 25 avril 188…
»Ma chère Kathleen, savez-vous pourquoi je ne vous ai guère envoyé que des bulletins de santé depuis mon départ? C'est que—je suis habituée à vous dire tout—notre équipée d'outre-mer me causait des terreurs folles; mais vous devinez bien que ce n'est pas le voyage en lui-même que je craignais.
»Quelle dangereuse témérité pour Albert, quelle folle présomption pour moi, cette idée de refaire, dans la prose du bonheur atteint, le même voyage fait une première fois dans la poésie de l'impossible rêvé! Encore presque une enfant, je comprenais déjà que les étoiles m'auraient paru bien moins belles après que j'aurais pu les toucher. D'ailleurs, il me semblait qu'il ne faut pas recommencer certaines minutes particulièrement douces de la vie. La seconde rose, cueillie au même rosier, ne donne pas l'ivresse de la première. Le printemps n'a qu'un rossignol: celui qui nous a surpris, un beau soir, de sa sérénade oubliée. Le lendemain c'est un autre rossignol qui chante, mais ce n'est plus le rossignol.
»Aussi avais-je très peur de revoir l'Égypte en général, et, spécialement, je tremblais comme une feuille en approchant de chacun des lieux où mon cœur avait laissé un souvenir. J'ai tout revu: le Caire et les grands arbres de la promenade, témoins de notre première rencontre; la petite maison de l'avenue de Boulaq où, me voyant pleurer d'inquiétude sur mon frère, il m'a dit:—Voulez-vous que je reste pour Christian[1]?
[Note 1: Les événements auxquels cette lettre fait allusion sont racontés dans un livre précédemment publié avec ce titre: Sur le Seuil.]
»Et il resta, vous vous en souvenez, le cher! bien qu'on l'attendît en France et qu'il risquât de perdre une grosse somme—qu'il a perdue d'ailleurs. Il resta… et vous aviez raison: ce n'était pas mon pauvre Christian qui le retenait au Caire!
»Mais le plus dangereux, c'était de pénétrer de nouveau, appuyée sur son bras, dans ces ruines de Louqsor, où j'ai passé, je crois, l'heure la plus douloureuse de ma vie. Car c'est là que j'ai vu combien j'étais aimée et combien j'allais aimer, moi, la fiancée promise à Dieu, moi dont le pauvre cœur était déjà suspendu devant l'autel, comme ces ex voto de vermeil qu'on attache à la muraille sainte, et qui ne saignent pas, ceux-là!… Mon Dieu! que j'étais malheureuse! Et vous, méchante, vous m'aviez laissée m'engager seule dans le labyrinthe de granit; vous aviez peur des chauves-souris et des serpents. Ah! le véritable serpent, ce jour-là, était une horrible femme dont je ne veux pas écrire le nom. Que Dieu lui pardonne la mort de mon frère et le crime que j'ai commis, grâce à elle, en doutant de l'être le plus loyal qui existe.
»Cet homme est plus qu'un homme: il fait mentir la sagesse et l'expérience humaines. Avec lui la réalité dépasse le rêve; la prose est plus douce que la poésie; le bonheur de la veille paraît incomplet auprès du bonheur du lendemain. Ah! comme il eut raison de me ramener ici! Maintenant, je vois clair dans mon âme et dans la sienne—qui ne sont qu'une seule âme, à vrai dire. Tout ce qu'il m'avait promis, annoncé, est en train de s'accomplir. Oui, je le reconnais. Si j'ai fui, d'abord, vers la divine perfection, loin du monde, c'est que je désespérais d'y trouver—misérable orgueil!—une créature digne de moi. Et voilà, qu'au contraire, je me sens indigne de lui, tellement indigne! Le but de ma vie, après le ciel, sera de diminuer la distance qui nous sépare.
»Mon Dieu! quel bien nous allons faire et comme nous allons être heureux! Ce matin je lui disais:
»—Pour ce qui est du bonheur, je suis tranquille: je vous ai! Mais ma grande crainte est de n'être pas assez utile en ce monde. Je sais bien que nous sommes assez riches pour faire des bonnes œuvres. Alors ce ne sera pas nous qui serons utiles; ce sera notre argent.
»Il a ri de ce qu'il appelle mon sophisme.
»—Nous ferons quelque chose de bien plus considérable et de bien plus difficile que de fonder un hospice ou de recueillir des orphelines, a-t-il répondu. Nous montrerons à l'humanité ce que c'est qu'un bon ménage selon Dieu et selon le monde. Depuis vingt ou trente ans, je doute qu'on en ait vu beaucoup, tandis qu'on trouverait à cette heure, dans les seuls couvents de Paris, plusieurs centaines de religieuses réunissant toutes les vertus et toutes les qualités de l'espèce. Convenez qu'une de plus n'y aurait pas fait grand'chose. Vous serez bien plus utile en faisant voir au monde l'échantillon perdu de la grande dame d'autrefois, je parle de ces femmes tout à la fois sérieuses et charmantes, reines par le pouvoir de la situation et de l'esprit, qui furent nos aïeules. Faut-il mettre en compte les exemples de la bonne chrétienne que vous serez? Donc ne regrettez pas l'avenue Kléber. Vous avez fait de moi le plus heureux des hommes en la quittant, de même que vous en auriez fait le plus misérable en refusant d'en sortir.
»Vous allez dire que mon très indulgent mari conduit la modestie de sa femme à une mauvaise école. C'est son affaire; mon devoir est d'accepter avec joie ces petites démonstrations d'amitié qui rapprochent les cœurs et servent à faire l'agrément d'une douce société. Reconnaissez-vous, dans ces paroles, notre ami saint François de Sales? Peut-être que non, car elles ne sont point tirées des chapitres que vous me lisiez souvent, jadis, pendant que je brodais la fameuse chasuble, sans me douter qu'elle embellirait la messe de mon mariage et non pas celle de ma prise d'habit. Dieu l'a voulu; je le sais, j'en suis sûre: je l'en remercierai jusqu'à mon dernier soupir.
»Vers la fin d'avril, nous serons à Sénac et je vous raconterai le voyage que nous achevons. C'est la même contrée, les mêmes paysages, les mêmes ruines, les mêmes obélisques; mais tout cela est éclairé autrement. Il me semble que je revois au grand soleil des lieux que j'avais visités une première fois au clair de lune. Rien ne vaut le soleil; mais ne disons pas de mal de la douce et mélancolique Phébé. Ce serait de l'ingratitude la plus noire.
»Chère amie, sachez que deux noms ne sont guère sortis de ma pensée depuis que nous sommes en Égypte: celui de mon pauvre frère Christian et celui de ma bonne et fidèle Kathleen, qui fut, par son zèle, sa prudence et la permission de Dieu, l'ouvrière de mon bonheur. Allez! nous ne nous quitterons plus, cher témoin de mes douleurs et de mes joies.
»Combien il me tarde de vous revoir et de faire connaissance avec ce vieux château, avec ce village et les braves gens qui l'habitent! Annoncez-leur que nous serons très peu Parisiens, et que nous leur donnerons le meilleur de notre temps.
»Votre amie,
»THÉRÈSE.»
II
Le voyageur que l'express emporte vers Marseille aperçoit la masse grandiose du château de Sénac, sur la rive opposée du Rhône, entre Montélimart et Orange. L'habitation a subi le sort commun des demeures seigneuriales de ce pays, que les guerres de religion traitèrent aussi rudement qu'aucun pays de France. Elle porte les traces profondes du fer et du feu. Mais les châteaux d'alors—et aussi les châtelains—étaient bâtis pour tenir tête aux horions. La grosse tour semble encore guetter l'approche des lansquenets ennemis, se glissant à l'improviste par les chemins de chèvre étagés sur les coteaux du Rhône. Elle pourrait conter l'effroyable saut de plus d'un prisonnier catholique ou huguenot, à qui, «pour descendre en ceste mode, plus auraient fait de proufict aisles que iambes». Ainsi parlent les chroniqueurs du temps, peu coutumiers de sensiblerie.
Vers le milieu du XVIIe siècle, une habitation moderne s'est soudée à la vieille tour restaurée à grands frais; tel on voit un guerrier blanchi sous le harnais, mais encore vert, marier sa gloire à la beauté d'une jeune épouse couronnée de grâce. L'habitation, malgré tout passablement austère, occupe avec ses dépendances une bande de terrain fortement incliné que bordent, au pied, le cours du Rhône et, au sommet, l'ancienne route de poste. La cour d'entrée, les communs, le château, les parterres, le potager remplissent la zone horizontale, située sur la hauteur. Le reste du terrain, planté de chênes encore jeunes, descend jusqu'au chemin de halage par une pente assez raide. Une enceinte à peu près carrée clôt la propriété dont la surface approche de cinquante hectares, presque entièrement rebelles à la culture. Aussi les habitants du petit village, faisant allusion à la dépense de cette muraille de trois quarts de lieue répètent volontiers:
—L'écorce de Sénac vaut mieux que la châtaigne.
Il y a cinquante ans, la malle-poste passait chaque jour devant la grille armoriée qui forme un côté de la cour d'honneur du château. Mais, depuis l'établissement de la grande ligne ferrée qui longe l'autre rive du Rhône, les châtelains, moins favorisés que jadis, doivent quitter le train à la station située en face de la vieille tour et traverser le fleuve en bac pour entrer chez eux, à moins qu'ils ne veuillent affronter l'interminable lenteur des embranchements de la rive droite. Le progrès, comme la vertu, a ses côtés incommodes.
Les ouvrages spéciaux écrits pour les voyageurs citent le panorama du donjon de Sénac parmi les plus beaux du midi de la France. A l'est, le Rhône et sa vallée, encore étroite, forment le premier plan, magnifique tapis de verdure, où se détache la broderie plus pâle du feuillage de l'olivier qui commence à paraître. Au delà s'arrondit l'amphithéâtre majestueux du Grésivaudan et des Alpes, appuyé à droite sur le Ventoux désolé et neigeux. Parfois, dans les pures soirées d'automne, un géant inconnu se dresse un instant parmi les voiles roses de l'Orient prêt à s'endormir dans l'ombre. C'est le Pelvoux dont la haute cime, écrasant tous les pics voisins, reçoit la dernière caresse du soleil, de même que, le lendemain, il sera touché avant tous de sa flèche d'or.
A l'ouest, la vue moins réjouie n'a pour se reposer que le paysage austère et tourmenté des Cévennes. Les aspects les plus divers se trouvent mélangés comme au hasard. D'étroits vallons, parés d'une riche culture, sont encaissés dans la sécheresse désolée de collines granitiques aux contours anguleux. Sur les plateaux, la garrigue monotone déroule son vêtement de bruyères et d'arbustes rabougris, sans autre habitation que la cabane en pierres grises du berger, seul habitant de ce désert sauvage. Des hameaux se cachent, de loin en loin, parmi d'énormes châtaigniers à la cime arrondie. Et l'horizon est fermé bientôt par des ondulations médiocres assez hautes cependant pour empêcher le regard de découvrir la chaîne du Tanargue et du Gerbier des Joncs. Tels ces importuns sans valeur et sans mérite qu'on voit détourner à leur profit l'attention du vulgaire, en empêchant d'admirer le génie.
Depuis l'époque où Laurent, comte de Sénac, maréchal de camp des armées du roi, restaurait sa vieille tour et élevait sous son abri la demeure actuelle, ce lieu pittoresque fut rarement honoré de la résidence et même de la visite de ses maîtres. Gaston de Sénac, fils du précédent, moitié homme de guerre, moitié diplomate, mais par-dessus tout courtisan renforcé, disait à qui voulait l'entendre: «Le plus beau point de vue que je connaisse au monde est celui de l'orangerie de Versailles, quand le roi descend le grand escalier au milieu d'une cinquantaine de jolies femmes. Le paysage qu'on aperçoit de mon logis des bords du Rhône vient ensuite, autant qu'il m'en souvient, car je ne l'ai pas contemplé depuis l'âge de quinze ans.»
Une belle dame lui demandant un jour pourquoi il ne mettait jamais les pieds dans ce site merveilleux, le galant gentilhomme répondit:
—Pour deux raisons: la première, que je ne vous y verrais pas; la seconde, que l'air du lieu est malsain pour nous autres. Depuis cinq cents ans, il y est mort plus de cinquante Sénac, hommes ou femmes.
Le plus curieux c'est qu'il y mourut lui-même, durant un séjour—absolument forcé—qu'il dut y faire après un mot trop spirituel sur la Pompadour. Il mourut un peu de vieillesse et beaucoup du chagrin de ne plus voir le roi, maladie qui n'était pas sans exemple à cette époque. De nos jours ce sont les rois qui pourraient être malades, assez souvent, de ne plus voir leurs sujets.
Le fils de ce courtisan à la langue trop leste et à l'âme trop sensible, suivit les princes en émigration et ne rentra en France qu'avec eux. Après son départ, le château, mis en vente comme bien de proscrit, fut acheté par un marchand de fagots du village, nommé Cadaroux, lequel fit l'emplette, comme de juste, à un prix avantageux. Au moment où l'aïeul d'Albert, à peine revenu à Paris dans l'état-major du comte de Provence, allait s'informer s'il était possible de rentrer dans son bien, il vit poindre chez lui un bourgeois bien vêtu, à la mine papelarde, qui lui proposait le rachat, au prix coûtant, du château, du parc et des dépendances. Par précaution il apportait les titres de propriété dans sa poche. Cet exemple rare de probité arracha des cris d'admiration à tout le monde, et d'envie à quelques-uns moins bien partagés que l'heureux Sénac. Celui-ci voulait présenter son bienfaiteur, comme il l'appelait, à Sa Majesté, et ne parlait rien moins que de lui faire donner une sous-préfecture, le jugeant sur sa mine fort entendu aux affaires, ce qu'il était en effet. Mais le bonhomme refusa tous les honneurs et demanda seulement qu'on l'expédiât au plus vite, se disant fort pressé de regagner la «maisonnette» qu'il avait fait bâtir non loin du château. Admirant ses goûts modestes, le comte de Sénac lui fit compter la somme, serra les titres de la propriété redevenue sienne, et reconduisit lui-même son bienfaiteur à la diligence, avec mille cadeaux pour sa femme et pour ses enfants.
Quelques semaines plus tard, quand le trop confiant gentilhomme fit à son tour le voyage pour contempler son domaine qu'il n'avait pas vu depuis vingt ans et plus, il trouva son parc, célèbre dans tout le Languedoc par ses chênes séculaires, tondu comme un champ d'avoine après la moisson. L'honnête Cadaroux avait négligé de lui apprendre qu'il avait coupé tout le bois qui pouvait servir, ne fût-ce qu'à fabriquer des échalas. Cette opération, accomplie sans bruit, avait remboursé deux fois l'acquisition, en dehors du remboursement en espèces. Résultat, en faveur de Cadaroux: deux cent bonnes mille livres, sans compter la «maisonnette» qui était et qui est encore un petit château ne faisant point trop mauvaise figure à côté du grand. Depuis ce temps-là, le brave homme fut connu dans tout le pays sous le sobriquet significatif de Bouscatié (coupeur de bois), que sa famille conservait encore à l'époque de cette histoire.
Voilà comment le Sénac d'alors entendait les affaires. Le nôtre, ou plutôt celui de Thérèse de Quilliane, se montrait fidèle aux traditions, même quant aux goûts de résidence. Mais, pour lui, l'éloignement, d'abord, ne fut pas volontaire. Privé très jeune de ses parents, il était tombé entre les mains, fort dignes d'ailleurs, d'un tuteur assez mûr et encore plus maniaque. Cet excellent vidame, ainsi qu'on l'appelait dans le Faubourg parce que le titre semblait fait pour lui, se croyait en pleine province durant les six mois qu'il passait à sa terre de Brie, à deux heures de Paris, jugeant Lyon, Toulouse ou Bordeaux comme des possessions coloniales, visitées seulement par les Mungo-Park et les René Caillié de son époque. Jusqu'à sa sortie du collège, Albert n'avait entendu parler de son domaine patrimonial que comme d'une île inconnue, habitée, sinon par des cannibales, au moins par des tribus étrangères à toute civilisation. De l'explorer par lui-même, il ne pouvait avoir l'idée. Le vieux tuteur, qui n'était pas solide et se croyait encore plus malade qu'il n'était, poussait les hauts cris quand son neveu demandait la permission d'aller dîner à Saint-Germain. En réalité, c'était le jeune qui était le tuteur de l'autre.
Quand le bonhomme fut tombé en enfance, accident qui suivit de près la reddition de ses comptes à son pupille, celui-ci eut quelque liberté, mais il n'en abusa point. Toutefois, poussé un beau matin par le démon des grandes aventures, il s'embarqua pour Sénac où il arriva sain et sauf, le soir même, un peu surpris que la route fût si peu longue et plus surpris encore qu'on entendit le français, ou à peu près, dans le département de l'Ardèche. A dire le vrai, la surprise alla jusqu'à la désillusion. Les fleurs, les arbres, les animaux, tout, jusqu'aux êtres humains eux-mêmes, ressemblait d'une façon désespérante à ce qu'Albert avait vu chez son tuteur, entre Meaux et Lagny.
Le château lui parut fort triste, non sans cause. Au dedans, les pièces dégageaient un parfum d'abandon qui serrait l'âme. Au dehors il pleuvait, ce qui empêcha le visiteur de jouir de son parc impénétrable autant qu'une forêt vierge, car, depuis les exploits de Bouscatié Ier, les arbres replantés avaient eu tout le loisir d'emmêler leurs branches et de faire disparaître les allées, comme pour noyer dans l'oubli des jours néfastes.
Le village tout entier fit grand accueil au descendant des anciens seigneurs, sauf toutefois les Cadaroux que ce retour malencontreux allait faire descendre au second rang, du premier qu'ils occupaient. Déjà on leur adressait leurs lettres au «château de Sénac», absolument comme si le vieux manoir n'eût été qu'une grange. On était loin du temps où Cadaroux, le coupeur de chênes, parlait de sa «maisonnette» en tournant dans ses doigts les bords graisseux de son feutre. Quant aux paysans, ils espéraient une restauration prochaine du souverain légitime, moitié par intérêt, moitié par affection traditionnelle pour une race qui ne leur avait fait que du bien, quand elle leur avait fait quelque chose. Mais Albert comprenait de reste qu'un de ses aïeux fût mort d'ennui dans cet endroit que l'absence de soleil rendait lugubre, ainsi qu'il arrive pour les plus beaux sites du Midi. La santé de son oncle lui servit de prétexte pour ne faire qu'une apparition à Sénac, prétexte assez fallacieux, car le vieillard était dans l'incapacité la plus absolue de distinguer les moustaches de la sœur Félicité, sa garde-malade, des moustaches plus longues mais non plus fournies de son beau neveu.
Cependant le jeune comte revint l'année suivante. Cette fois une lumière d'or inondait la plaine, et le séjour lui parut ce qu'il était en effet, c'est-à-dire une merveille d'éclat et de pittoresque. Mais il avait à peine eu le temps d'admirer le point de vue de sa tour, que les métayers firent queue chez lui, sachant qu'il ne fallait pas compter sur une longue visite de leur maître. A la fin de la journée, quand il additionna le total des sommes demandées pour augmenter ou consolider les édifices, rétablir les clôtures, améliorer les chemins, sans parler de l'église qui menaçait ruine et de l'école des sœurs mise en interdit comme insalubre, le malheureux s'aperçut qu'il ne s'en tirerait pas avec dix années de ses revenus. Le domaine, à vrai dire, rendait peu de chose, à moins qu'on n'y pratiquât le mode d'exploitation jadis employé avec tant de désinvolture par le fondateur de la dynastie Cadaroux.
Devant cette pluie de réclamations bien autrement décourageante que la pluie du bon Dieu, Albert s'enfuit de nouveau; mais, pour le coup, il était désolé de partir. Le charme de la tradition de famille, du nom fièrement porté, de la chose possédée de tout temps par d'autres lui-même, toutes ces voix, subitement éveillées, parlaient d'autant plus à l'oreille du jeune homme, qu'on aurait pu le définir: un cœur de poète dans une poitrine d'aristocrate.
Ce fut donc avec le regret de l'exilé disant adieu à sa patrie qu'il mit le pied dans le bateau du passeur, pour aller prendre le train sur l'autre rive du Rhône. Le lendemain matin, il reparaissait à cheval au Bois.
L'un de ses amis—précisément ce même Quilliane dont il devait être un jour le beau-frère posthume—l'interpella ironiquement au détour d'une allée:
—Déjà de retour dans l'affreux Paris! Est-ce que, par hasard, ta haute philosophie s'accommoderait encore mieux des poupées de nos salons et des pantins de nos clubs, pour me servir de tes expressions, que des chats-huants et des loups de ton désert?
—Pourquoi pas des autruches et des tigres? fit Sénac en riant. Cher ami, apprends que mon désert est tout simplement un château d'assez grand air, bâti dans un site à peu près sans rival.
—Ce n'est pas ce que tu disais l'année dernière.
—Je n'avais pu sortir qu'avec un parapluie et des sabots.
—Et cette année?…
—Soleil magnifique. Seulement j'ai dû m'enfuir, laissant ma cour pleine de fermiers qui me demandaient de l'argent, au lieu de m'en apporter. J'attendrai d'être riche pour aller de nouveau toucher mes fermages.
Mais sa troisième visite devait apporter à Sénac bien autre chose que de la pluie ou des difficultés d'argent. Après deux années de cette existence mondaine qu'il menait en mécontent, révolté de son propre ennui, exaspéré du facile amusement des autres, Albert, encore une fois, se mit en route pour Sénac. Vers huit heures du matin, par un soleil de printemps qui lui semblait un rêve de volupté après le givre laissé la veille aux arbres du boulevard, il prit place dans le bateau qui devait le conduire à l'autre rive du Rhône où, non sans un peu d'orgueil, il voyait se dresser sa tour. Déjà, sur le banc de bois grossier de l'embarcation, une jeune fille était assise à côté d'une sorte de paysanne endimanchée, qui devait être la duègne.
Un «vrai Parisien» eût à peine honoré d'un regard cette matineuse beauté, la jugeant trop campagnarde à son goût. Mais Sénac n'était pas de ceux qu'on flatte en les traitant de Parisiens. Le charme inattendu et violent qui se dégageait de sa compagne s'empara de lui par la surprise et le contraste, comme venait de faire le soleil de Provence.
Cette brune superbe avait la timidité que comportaient ses yeux noirs, brillants d'une flamme qu'elle n'aurait pu éteindre sous ses longs cils, même si elle l'eût essayé. Cela signifie qu'elle n'était point timide. Mais la hardiesse avec l'étranger n'est que la civilité puérile et honnête pour les femmes du Midi, quand la civilisation ne leur a pas encore donné l'hypocrisie.
Avant qu'on fût à cent mètres du bord, tout le monde causait dans la barque entraînée par le courant rapide le long du câble en fer jeté d'une rive à l'autre. Le vieux Signol, debout à l'arrière, les mains dans ses poches, son large dos appuyé au gouvernail, faisait assaut de bons mots avec la duègne. A l'avant, la jolie passagère toisait son compagnon, et jugeait à sa mise qu'il était pour le moins l'un des élégants de la place Bellecour, à Lyon, c'est-à-dire ce qu'elle connaissait de plus accompli dans le genre. Lui, de son côté, pensait avoir affaire à quelque fille de bourgeois cossu de la petite ville où le train l'avait déposé.
—Vous allez loin, monsieur? demanda la brunette à bout de patience, car il y avait au moins deux minutes qu'elle se taisait.
—Oh! non, répondit Albert. Je crois même que je serai arrivé avant vous.
—J'en doute, fit l'ingénue en montrant ses dents blanches. Je me rends dans ce château—elle désignait, assez fière, la maison de Cadaroux sur l'autre rive—pour y passer la journée avec une amie.
—Et moi, dit Albert en indiquant la masse imposante du vieux manoir, je me rends dans celui-ci pour y passer, tout seul, je ne sais combien de journées.
—Oh! bien, monsieur le comte, fit-elle un peu désarçonnée, le château où vous allez vaut mieux que celui où je vais.
—En temps ordinaire, c'est possible; mais le logis du seigneur
Cadaroux vaudra mieux que le mien tout à l'heure, quand vous y serez.
Elle accepta la galanterie assez tranquillement; puis, sentant le besoin de réparer son impair:
—Vous devez me trouver bien sotte, dit-elle. Mais voilà ce qu'on gagne à ne point habiter son château. Le voisin en confisque le titre.
—Heureux quand il ne confisque pas autre chose! remarqua le jeune homme en songeant aux chênes de son aïeul.
Plusieurs mois après, Sénac était encore dans sa terre, et la jeune fille du bateau n'était plus une inconnue pour lui. Il savait son nom; elle appartenait à la petite noblesse du Dauphiné. Vingt fois il avait traversé le Rhône, sur le bateau du vieux Signol, pour aller voir Clotilde de Chauxneuve dans la gentilhommière assez pauvre qu'elle habitait avec son père. La jeune fille, en revanche, ne venait plus chez les Cadaroux, les jugeant indignes d'elle depuis que le seigneur du lieu avait mis à ses pieds sa tour et sa couronne. C'était encore un secret, mais pour être comtesse de Sénac, la belle Clotilde n'attendait plus… Du diable si le pauvre Albert pouvait dire lui-même ce qu'elle attendait!
Hélas! la perfide gagnait du temps. Un autre voisin de campagne, moins titré mais non moins épris qu'Albert et dix fois plus riche, la visitait à des heures différentes. La belle avait si bien manœuvré que le châtelain de la rive droite apprit du même coup qu'il y avait, sur la rive gauche, un châtelain du nom de Questembert, enrichi dans les affaires parisiennes, que cet homme possédait un fils, que ce fils avait demandé la main de Clotilde, et que Clotilde la lui avait donnée—pour tout de bon cette fois.
En quelques heures, la passion du jeune gentilhomme se transforma en une haine furieuse, non pas contre Clotilde seulement, mais contre tout le sexe féminin pour lequel, déjà, il professait moins d'enthousiasme que de défiance. D'abord, il voulut se faire moine et choisit la Grande-Chartreuse, en raison de sa proximité. Mais il s'aperçut bientôt qu'au lieu de méditer sur la mort il méditait sur Clotilde de Chauxneuve ce qui était beaucoup moins utile pour l'autre monde et pas beaucoup plus agréable pour celui-ci. Alors il partit pour aller aux antipodes, se réservant d'y rester s'il y trouvait un pays sans femmes. Vainement une dépêche l'avait rejoint, comme son bateau quittait le mouillage d'Aden, lui annonçant que son vieil oncle était mort, et qu'il héritait d'un peu plus de cinquante mille livres de rentes. La pauvre Clotilde n'avait pas prévu ce coup-là, encore moins le suicide et la ruine de son beau-père, survenus presque en même temps, qui la mirent à la portion congrue. Sénac, devenu un beau parti, n'en continua son voyage que de plus belle.
Mais tout à coup il fallut retomber dans l'ornière de la civilisation. Un procès dangereux pour sa fortune le rappelait en France. Comme il s'agissait, pour cette fois, d'être indignement volé, il se mit en route, non sans avoir hésité longuement, car, même en supposant le procès perdu, il lui restait plus de bien qu'il n'en fallait à un homme décidé à finir sa race dans le célibat.
Quinze jours plus tard, il traversait l'Égypte, gagnant Marseille, lorsqu'il fit la rencontre de son ami Quilliane, venu au Caire pour soigner le dernier poumon qui lui restait. Le poitrinaire était accompagné de sa sœur, belle jeune fille au regard poétique et profond qui partageait le dégoût d'Albert pour le monde. Ensemble ils parlèrent du néant des affections humaines, tant et si bien que Sénac resta en Égypte, oubliant son procès, qu'il perdit.
Puis Thérèse retourna dans son cloître, un peu comme Régulus était retourné chez les Carthaginois. Mais là s'arrête la ressemblance, et l'on a vu que la jeune comtesse avait encore ses yeux, les plus beaux du monde, quand elle fit, sur les bords du Nil, son second voyage—qui était son voyage de noces.
III
Tandis qu'on attendait les jeunes mariés au faubourg Saint-Germain, ils reprenaient à peine le chemin de la France, rapportant de leur pèlerinage romanesque en Égypte, non seulement une foi plus ardente dans l'idéal, mais encore la conviction qu'ils l'avaient trouvé, qu'ils le possédaient, que leur tâche en ce monde était d'en montrer autour d'eux la bienfaisante lumière. Jamais deux êtres humains ne furent animés plus généreusement de cette bonne volonté qui n'est, hélas! un gage de paix que dans les cantiques des anges. Dans leur pieuse reconnaissance, ils brûlaient d'employer pour l'utilité et l'amélioration communes tous ces biens réunis en eux d'une façon si rare: les saintes croyances, l'honneur et l'éclat du nom, la fortune, la supériorité de l'esprit et, enfin, l'amour, que chacun d'eux comprenait dans le sens le plus sublime, lui assignant, pour première base et pour meilleure manifestation, le dévouement à l'autre élevé jusqu'au dédain de soi-même.
Ils avaient décidé qu'ils passeraient leur première année à Sénac, dans une retraite qui ne risquait pas d'être oisive, car le château, à peu près inhabité depuis deux siècles, exigeait des réparations sérieuses. Ils y rentrèrent sans pompe, un beau matin, par un soleil aussi brillant que celui qui avait éclairé la première rencontre d'Albert et de Clotilde. Le vieux marinier les passa dans son bateau. Comme le mari de Thérèse lui mettait un louis dans la main:
—Vous payez plus cher qu'on ne m'a jamais payé, monsieur le comte, fit le bonhomme en découvrant sa tête grise.
Albert, frappant sur l'épaule de Signol, répondit, les yeux éclairés par la joie:
—C'est que jamais ton bateau n'a rien porté d'aussi précieux que ce qu'il porte aujourd'hui.
—Bien parlé, notre maître! dit le vieillard en s'inclinant de nouveau. Mais gageons que vous vous servirez de ma barque moins souvent qu'il y a cinq ans, à l'époque où vous aviez des affaires sur l'autre rive?
—Veux-tu te taire, mauvaise langue! dit Albert en souriant. Ne vois-tu pas devant qui tu parles?
—Si fait bien, dit Signol, avec la faconde familière et un peu lyrique assez commune chez les gens du peuple en cette contrée. Je le vois, et je ne voudrais pas, pour vingt pièces d'or pareilles, que mes yeux se fussent fermés avant d'avoir été réjouis par la vue de la jeune maîtresse d'une vieille maison. Celle-ci a le regard d'une dame. Que Dieu la bénisse!
—Et qu'il pardonne à l'autre! dit tout bas Thérèse à son mari en serrant sa main, tandis qu'il l'aidait à mettre le pied sur la rive.
A la petite porte qui s'ouvrait en bas du parc sur le chemin bordant le Rhône, une femme de cinquante ans, assez replète, rouge à faire peur tant elle était émue, les yeux remplis de larmes de joie, attendait les nouveaux arrivants. C'était Mrs Crowe, autrefois institutrice, puis dame de compagnie de Thérèse. Avec une incroyable vivacité de mouvements, elle se jeta dans les bras de la jeune comtesse.
—Comme vous avez tardé à revenir! s'écria-t-elle en tâchant de comprimer ses sanglots. Comme vous m'avez laissée longtemps!
—Soyez tranquille, ma bonne Kathleen, dit Thérèse en lui rendant ses caresses. Je suis revenue pour ne plus repartir. J'aime déjà Sénac plus qu'aucun lieu du monde.
Tous trois ensemble montèrent les sentiers un peu raides, marchant lentement, par égard pour la vieille Irlandaise appuyée au bras d'Albert, qui commençait à la traiter, ainsi qu'il l'avait promis, comme un membre de la famille. Mais, quand on fut arrivé au château, Kathleen, encore une fois, fut laissée seule.
—Viens voir tout d'abord ce qu'il y a de plus beau chez nous, dit tout bas Sénac à l'oreille de sa femme.
Et, comme un amant heureux, avide du tête-à-tête, il l'entraîna dans l'étroit escalier du donjon.
Parvenue sur la plate-forme de la tour, Thérèse eut un cri d'enthousiasme. C'était un jour de «grande vue», ainsi que parlent les gens du pays. Pour ses débuts, la châtelaine avait du bonheur. Comme si elle eût été prise de vertige, elle appuya sa tête sur l'épaule de son mari. Seuls, les éperviers qui planaient très haut dans l'azur pouvaient les voir, à peine visibles eux-mêmes. Dans un baiser, Albert murmura:
—Je savais bien que ce paysage te plairait.
—Il n'y a pas dans le monde entier, dit-elle, un autre point de vue comparable à celui-ci. Et cette magnificence est à moi, à moi, avec cet autre trésor,—sa petite main serrait le bras robuste d'Albert.—Ah! cher bien-aimé!…
Pour toute réponse, l'heureux Sénac posa ses lèvres sur les paupières de sa femme. Puis il murmura doucement, d'une voix qui tremblait d'émotion:
—Le spectacle est à peine digne de tes yeux, mon amour, et tu pourrais facilement en trouver de plus beaux. Mais, ce que tu chercherais en vain sur toute la surface du globe, c'est un homme capable de t'aimer comme je t'aime. Le crois-tu, maintenant? Le crois-tu, enfin?
Elle se dégagea de son étreinte, saisit ses mains et, le regardant bien en face:
—Tu viens après Dieu seul, dans mon amour et dans ma foi. J'ai douté deux ans. Mais il est si facile de croire en Dieu, et si difficile de croire en un homme! Et puis, tout conspirait à faire de moi une sceptique: le passé, le hasard des circonstances, l'ignominie et la méchanceté d'une créature…
—Ne parlons plus jamais du passé; ou du moins parlons seulement du cher passé que nous venons de revivre. Tiens! vois cette étendue lumineuse qui s'offre à nous, ces plaines, ce fleuve, ces montagnes immaculées, ce soleil qui monte, radieux, dans un ciel sans nuage. C'est notre avenir; il nous appelle: répondons-lui. Maintenant, il faut que je tienne les promesses que j'ai faites à moi-même encore plus qu'à toi…
—N'en tiens qu'une seule, chéri!
—T'aimer toujours? Ceci n'est pas une promesse, enfant! c'est ma vie, c'est l'air que je respire, c'est ma lumière. Je veux faire des choses plus difficiles que de t'aimer. Je veux prendre une revanche du monde qui m'a fait douter, pour un temps, de tout ce qui est bon! Je veux lui montrer tout cela réuni en toi et couronné par ton bonheur. Mon but, c'est toi; mon ambition, c'est toi; mon occupation, et aussi ma récompense, ce sera toi, chérie! Voilà mon programme; qu'en dis-tu?
—Il faut y ajouter ceci: faire beaucoup de bien aux autres.
—Je t'abandonne les autres; je te garde seule pour ma part. Et maintenant, madame, venez visiter votre manoir, un peu délabré pour l'heure présente. Mais nous y aviserons.
Avec les cent vingt mille livres de leurs revenus combinés, la double charge d'un hôtel à Paris et d'une grande existence en province ne laissait pas d'exiger de sages précautions. Pour la première fois, peut-être, on put voir les inconvénients d'un ménage trop uni. Thérèse, avec son abnégation de compagne dévouée, proposa de vendre l'hôtel, chose d'autant plus facile qu'une grande administration désirait l'acquérir, et de le remplacer par un appartement qui épargnerait un millier de louis chaque année. Mais Sénac ne voulut rien écouter.
—Vendre la maison où vous êtes née, qui vous rappelle tant de souvenirs d'une noble race éteinte, qui a vu les heures les plus douces de ma vie, jamais! s'écria-t-il. D'ailleurs, je ne saurais supporter pour vous l'ignominieuse promiscuité des demeures actuelles. Je ne veux pas qu'un malotru dévisage ma femme dans l'escalier, en l'empestant de son cigare.
—Ami, réfléchissez bien. Conserver cet hôtel est une folie.
—En ce cas, notre sagesse des bords du Rhône paiera nos folies des bords de la Seine.
Mais la comtesse n'était pas femme à se laisser vaincre en générosité par son mari. Comme pour se faire pardonner l'hôtel Quilliane qu'on la forçait à garder, elle décida que rien ne serait épargné pour remettre le château de Sénac dans toute sa gloire, et, sans perdre un jour, elle attaqua la grande entreprise résolument. Tous les maçons, les couvreurs, les plâtriers du pays, dans un rayon d'une lieue, affluèrent au vieux manoir et le rendirent bientôt inhabitable. Les peintres et les tapissiers vinrent de Paris, ainsi qu'un dessinateur de jardins, grâce auquel tous les habitants valides de la commune, et même un peu les autres, manièrent la hache et poussèrent la brouette dans le parc pendant plusieurs semaines. Thérèse avait la direction des travaux; elle les conduisit avec le goût supérieur d'une personne élevée parmi les souvenirs authentiques de l'art le plus pur. Albert s'était réservé les fonctions de payeur général qui n'étaient point une sinécure, bien qu'il s'arrangeât pour n'avoir jamais de discussion avec ses clients.
Vers le milieu de l'automne, tout fut terminé, et Sénac put s'enorgueillir d'être le gentilhomme le mieux logé de la Provence et du Languedoc. Quant à savoir à quelle somme se monta la dépense, rien n'est plus facile pour qui voudra s'en donner la peine, car on ne vit jamais comptable plus rangé. Tous les états, métrés, factures acquittées et documents quelconques remplissent quatre ou cinq tiroirs de sa bibliothèque. L'addition seule reste encore à faire.
La première série des invités à la pendaison de la crémaillère se composa des villageois et des pauvres des environs. La journée débuta par l'inauguration d'un établissement tout neuf, élevé dans un coin du parc séparé du reste de l'enclos, et comprenant une école, un logement pour les sœurs, avec un hôpital en miniature. C'était le cadeau de noces du comte à sa femme.
Un banquet, présidé par les châtelains continua la fête. Le soleil n'était plus très haut quand Albert se leva pour porter son toast. Il le termina en informant ses auditeurs qu'ils pourraient, chaque dimanche, revenir se promener et jouer aux boules sous ces ombrages.
Personne ne répondit, ce qui est une bonne fortune rare en pareil cas; mais en voyant les yeux de la plupart des convives mouillés de larmes, Thérèse et son mari eurent lieu de croire qu'ils venaient de résoudre la fameuse question sociale, tout au moins dans leur domaine.
Le lendemain ce fut le tour de la noblesse de la région; mais ici, les choses ne prenaient pas si bonne tournure. Sans s'en douter, le jeune ménage avait mis le feu aux quatre coins du pays en établissant la liste de ses visites avec des éliminations nombreuses. Quinze ou vingt familles qui travaillaient patiemment à s'anoblir depuis un demi-siècle, jugeant que rien n'est mieux fait que ce qu'on fait soi-même, poussèrent des cris de rage quand elles virent la calèche des Sénac filer devant leur porte sans faire halte. La chose produisit un si grand tapage que les gens de vieille roche eux-mêmes, du moins certains d'entre eux, jugèrent bon de prévenir les imprudents châtelains de l'orage qu'ils amoncelaient sur leurs têtes. Mais Albert tint bon et déclara que, ne s'estimant pas de moins bonne maison que ses ancêtres, il entendait ne pas se montrer plus coulant sur ses relations qu'ils n'eussent été. Rien ne put l'en faire démordre.
Les dédaignés ne purent qu'aboyer à distance. Mais, avec les Cadaroux, dont l'habitation n'était séparée du château que par les trente ou quarante maisons du petit village le conflit devait être forcément plus aigu. Le vieux Bouscatié Saturnin, devenu châtelain de fait, en l'absence des châtelains de droit éloignés de leur domaine et à peu près oubliés depuis trois quarts de siècle, ne s'était pas fait d'illusion sur la conséquence que pourrait avoir pour lui et les siens le retour des ci-devant seigneurs du pays. Auprès de la demeure grandiose, encore embellie, de ses voisins, quelle mine allait avoir sa maison aux enjolivures criardes, son luxe économique de petit bourgeois? Que devenait, à côté des grands équipages armoriés, à la livrée correcte, sa calèche attelée d'un cheval massif, conduite par un jardinier en casquette cirée, et que néanmoins on commençait à saluer jusqu'à terre? Cet homme dont l'ambition égalait l'intelligence, ce qui n'était pas peu dire, gros marchand de bois, suppléant du juge de paix du canton, membre de la minorité républicaine du conseil de sa commune, avait entrevu l'avenir d'un seul coup d'œil, le jour où l'on avait appris le mariage d'Albert et son intention de rouvrir le vieux château. Le soir même, il était rentré plus sombre qu'à l'ordinaire dans sa maison qui lui semblait subitement devenue très petite, et, tout en chauffant ses mains à la flamme du foyer modeste, il avait prononcé d'une voix sourde cet oracle gros d'orages:
—La tranquillité du pays est finie!
Alors, entre sa femme et sa fille suspendues à ses lèvres, comme il arrivait toujours quand Saturnin parlait, ce perspicace bourgeois entama le chapitre de ses craintes.
La mère, matrone de soixante ans aux cheveux encore tout noirs, ne répondit rien, mais ses yeux jetaient des flammes à chacune des invectives que son mari lançait contre l'aristocrate maudit. Elle était Corse d'origine, ainsi que le rappelait son prénom de Lætitia. Cadaroux, lors d'un voyage qu'il avait dû faire dans l'île pour son commerce de bois, l'avait compromise, croyant avoir encore affaire avec une montagnarde des Cévennes à l'humeur facile. Mais, quand il avait voulu revenir en France, laissant Ariane sur son rocher, toute une légion de frères et de cousins lui avait donné à choisir entre le mariage et un nombre fantastique de coups de stylet dans le cœur et de balles dans la tête. Saturnin avait épousé, comme de juste, et la belle Lætitia était devenue «maîtresse Cadaroux», sans être plus heureuse pour cela, disait la chronique du lieu, car les frères et les cousins n'étaient plus là pour protéger leur parente contre un mari souvent hargneux.
Reine Cadaroux, l'aînée des deux enfants, vieille fille atrocement aigrie par sa laideur et les déceptions essuyées dans plusieurs tentatives matrimoniales, était le portrait de son père au double point de vue du corps et de l'esprit. Quand il eut exhalé toute son amertume, elle dit à son tour:
—C'est la faute de grand-père. Il n'avait qu'à garder le château, puisqu'il l'avait acheté; voilà où mènent de sots scrupules.
—Ma fille, répondit le «magistrat», titre qu'il se donnait à lui-même, vu sa suppléance, les scrupules sont respectables. D'ailleurs, sache que le seul entretien des toits coûte à nos voisins un millier d'écus, bon an mal an. Fais le compte de la dépense depuis 1814, et tu découvriras que ton grand-père ne fut point un sot.
Le «fils Cadaroux», Fortunat par son prénom, membre stagiaire du barreau de Marseille, n'était pas là pour prendre part à l'entretien. C'était un grand jeune homme au teint pâle, au regard souvent perdu dans le vague, qu'on accusait de n'avoir pas l'esprit très solide, sous prétexte qu'il aimait à se promener tout seul, la nuit, en gesticulant et en parlant haut. La vérité est qu'il était au moins étrange, qu'il faisait des vers comme un félibre, et qu'il s'affranchissait volontiers de la présence de ses parents et de sa sœur, toujours prêts à faire assaut sur lui de moqueries et de querelles.
Fortunat, qui préférait une ballade à un dossier et les sentiers des bords du Rhône aux couloirs du Palais de Justice, n'était jamais longtemps sans faire une fugue à Sénac. La première fois qu'il y vint après l'arrivée du comte et de la comtesse, il tomba au milieu d'une discussion de famille, soulevée par la question de savoir si les Cadaroux préviendraient leurs nouveaux voisins, ou attendraient leur visite. Le père, chez qui le bon sens l'emportait quand il était à froid, tenait pour le premier parti. Reine éclata d'une indignation furieuse.
—Les prévenir! s'écria-t-elle. Jamais! Ce serait une honte!
D'ailleurs, ils ont plus besoin de nous que nous n'avons besoin d'eux.
—Mère, qu'en penses-tu? demanda le vieux à sa femme.
Lætitia, toujours en extase devant son fils, lui renvoya l'interrogation.
—Qu'en pense l'enfant? dit-elle.
—Je pense que vous n'avez pas le choix, fit le jeune homme avec un pli amer aux lèvres. Il dépend bien de vous de les prévenir, mais non pas qu'ils vous préviennent. S'ils avaient dû nous visiter, ils n'auraient pas attendu si longtemps. Je regrette de ne pas voir la comtesse, qu'on dit si belle!
—Tu lui feras des vers sur sa beauté, ricana Reine d'une voix qui sonnait faux comme un instrument hors d'usage.
—Peut-être! répondit Fortunat, les yeux fixés dans le vide, si elle est telle qu'on le dit.
Mais, presque aussitôt, il soupira, songeant à la famille dont il sortait. Cadaroux Bouscatié! Ce sobriquet passé en usage dans tout le pays, attaché désormais à son nom avec le souvenir d'un ancêtre sans conscience, le séparait pour toujours des Sénac, lui et les siens. Et non pas des Sénac seulement! Dans l'exagération douloureuse qui avivait chacune de ses impressions et dont il souffrait depuis son enfance, il croyait voir autour de lui comme une barrière d'infamie, le séparant de tout ce qui était noble, juste et bon. De là ce trouble fiévreux de l'esprit, cette recherche de la solitude qui le rendait pour tout le monde, pour ses parents eux-mêmes—sauf pour sa mère—un personnage incompris, suspect, voué à quelque malheur prochain.
Ce jour-là, il ne fut pas question plus longtemps des Sénac; mais un incident qui suivit de près cet entretien alluma définitivement la guerre entre les deux familles, guerre sans merci d'un côté, et dont les conséquences redoutables ne furent d'abord prévues par aucun des partis belligérants.
Les Cadaroux, sans tenir compte d'un voisinage quelque peu gênant pour leur vanité, continuaient à se faire adresser leur courrier «au château de Sénac». Un matin, le facteur trompé par la suscription d'une lettre destinée à Reine, la remit dans les mains du concierge, à la grille du véritable château. L'erreur fut découverte par Albert.
—En vérité, dit-il en riant, cette brave demoiselle mérite une leçon.
Et, prenant sa plume, de sa large écriture il mentionna sur l'enveloppe:
«Inconnue au château de Sénac.»
Il ne se doutait pas que les cinq mots qu'il venait de tracer lui coûteraient cher.
Le lendemain matin, le facteur tout tremblant rapporta la malencontreuse lettre à sa destinataire, qui faillit s'évanouir de rage à la vue de la méprisante annotation. Le premier soin de cette bonne âme fut de mettre le père Cadaroux en demeure de provoquer la destitution du facteur coupable. Saturnin, sans répondre, se promenait de long en large, les mains dans ses poches, secouant sa grosse tête, ainsi qu'un taureau qui hume les émanations dans l'arène, avant de choisir son ennemi.
Fortunat, qui éprouvait pour sa sœur une antipathie instinctive, dit alors tout haut:
—Ce serait peut-être le moment d'aller faire notre visite au comte et à la comtesse. Pourvu, seulement, que nous ayons autant de chance que les lettres de Reine, et que nous puissions passer les grilles!
Le vieux Cadaroux interrompit sa promenade, et tournant vers Fortunat son regard effrayant de haine, il répondit:
—J'ai quelque idée que nous les passerons un jour. Comment? je l'ignore. Mais il faudra qu'elles s'ouvrent, ou je perdrai mon nom.
—Plût au ciel que nous puissions le perdre! murmura le jeune homme à demi-voix.
Saturnin marcha sur son fils les poings fermés. La mère s'élança entre eux. Plus d'une fois dans sa vie elle avait dû jouer ce rôle de barrière vivante.
Peu de jours après, le premier épisode public de cette lutte anti-féodale marqua le commencement des hostilités. A la messe du dimanche, le curé s'étant permis, selon l'habitude reprise, d'offrir l'eau bénite au banc seigneurial occupé de nouveau, Saturnin Cadaroux se plaignit à l'autorité diocésaine de la «révoltante obséquiosité» du desservant. L'évêque s'étant récusé, madame et mademoiselle Cadaroux cessèrent de paraître à l'église. Quant au père et au fils, depuis leurs jeunes années, ils en avaient oublié le chemin.
Cependant le bonheur de deux êtres privilégiés, pour qui le reste du monde, même leur monde, semblait exister à peine, semblait, à l'égal de la vieille tour, défier toutes les tentatives de l'envie. Sénac et sa femme, le premier surtout, s'habituaient de plus en plus à l'horizon factice de la vie qu'ils s'étaient faite et, probablement, l'indifférence un peu fière, la recherche d'isolement physique et moral que leurs amis mêmes blâmaient en eux, n'étaient en grande partie que le désir d'être dérangés le moins possible de leur rêve.
Il est vrai que chaque jour, durant plusieurs heures, Thérèse rentrait forcément dans la vie réelle pour visiter ses pauvres, son école et son hôpital, dont elle était la première sœur de charité. Mais, pour cette créature parfaite et raffinée dans la pratique du bien, c'était quitter l'Éden terrestre pour gagner les régions d'une charité tout idéale, car aucune voix discordante n'en troublait l'harmonieuse sérénité. Parmi ces enfants soustraits à toute influence contraire, parmi ces malades, honnêtes villageois presque toujours légèrement atteints, la comtesse apparaissait comme une sainte, universellement adorée, bénie, indiscutée. On aurait cru, elle pouvait croire elle-même qu'elle avait découvert le secret inconnu ici bas de la lumière sans ombre. Tous ces bambins se levaient à son entrée, avec un respect poussé jusqu'à une sorte de culte, habitués à voir en elle un être supérieur, omnipotent. Et quand elle traversait la salle bordée d'une demi-douzaine de lits éclatants de blancheur, nul ne doutait qu'elle n'apportât la guérison dans l'or de ses cheveux et dans l'azur de son regard, souvent voilé d'un mystère étrange et très doux. Elle semblait vouloir faire à ces malheureux et à ces petits l'aumône de tout ce qu'elle avait, même de sa beauté, à voir la simple élégance dont elle parait sa personne, le sourire charmant dont elle éclairait son visage, quand elle franchissait la petite porte surmontée d'une croix qui s'ouvrait dans son parc et dont, seule, elle avait la clef.
Son mari l'accompagnait jusqu'à cette porte, jamais plus loin.
—Laisse-moi mériter quelque chose, lui disait-elle, en sacrifiant pour une heure la joie d'être avec toi.
Un jour, la prenant dans ses bras comme ils allaient se séparer,
Albert murmura:
—Comme tu es belle, ma sainte bien-aimée! Sais-tu que je suis jaloux de tes malades? Quelque jour, j'irai me mettre sous les rideaux d'un de leurs lits pour voir dans tes yeux la compassion tendre, la divine tristesse pour ceux qui souffrent…
—Tais-toi! dit-elle, une main sur la bouche de son mari. Puisses-tu ne voir jamais dans mes yeux que ce que tu es habitué d'y voir!
—L'amour? demanda-t-il, agenouillé.
—Pour toute la vie, jusqu'à mon dernier soupir, répondit Thérèse. Ensuite, pour toujours, toujours, toujours!… et maintenant, laisse-moi: nous dérobons la part sacrée des pauvres.
IV
Plusieurs mois s'écoulèrent dans un bonheur qui ne tarda point à subir la grande loi des réactions humaines.
Depuis l'achèvement des travaux de restauration, les ouvriers du pays se jugeaient lésés parce qu'ils ne pouvaient plus, chaque samedi, tendre leurs deux mains, à une paye facilement gagnée. Les malades se plaignaient que la comtesse les contraignît à se faire soigner dans son hôpital—nom odieux à tous les gens du peuple, quels qu'ils soient—au lieu de leur envoyer ses couvertures et son vin de Bordeaux à domicile.
Quant à l'école, depuis qu'un établissement communal s'était élevé par les soins de Cadaroux «conformément à la loi», les parents, libres de choisir, croyaient faire une faveur en maintenant leurs marmots chez les sœurs. Ils oubliaient déjà la soupe dont elles bourraient les pauvres, les confitures dont elles couvraient les tartines des plus aisés. Soupe et confiture semblaient chose due.
La «seconde société» jetait sur la tour de Sénac les mêmes regards tendres que les bourgeois de la rue Saint-Antoine jetaient sur la Bastille, dans le bon temps, mais pour des motifs contraires. La prison s'ouvrait trop facilement. Le château faisait trop de façons à s'ouvrir. Enfin les élus de la vieille noblesse reprochaient à ces nouveaux venus dans leur ciel de faire bande à part et de n'en agir qu'à leur tête. Ces jeunes fous, ennemis de tout conseil, n'avaient demandé l'avis de personne sur les restaurations de Sénac, pas même celui du chanoine Calvisson, connu par ses travaux archéologiques, sans lequel pas un des châtelains du pays n'eût osé remplacer une espagnolette. Comme pour mieux affecter l'indépendance, ils avaient tenu leur maison hermétiquement fermée jusqu'au départ du dernier tapissier. Leur écurie s'était montée, Dieu sait comment, car le général de Lavaudieu, président né des comices, des concours et des courses dans un rayon de vingt lieues, n'avait pas même eu l'occasion d'entretenir Albert des cochers, des palefreniers, des chevaux de selle ou d'attelage, des voitures d'occasion qu'il avait promis de caser chez «son jeune voisin». Avec la même désinvolture on avait dessiné le parc sans consulter les Bressange, dont les charmilles séculaires et les cascades naturelles attirent chaque année des centaines de touristes lyonnais. Enfin Thérèse n'avait jamais parlé à qui que ce fût, pas même à ses proches voisines, des doutes que pouvait lui inspirer la vertu de sa femme de chambre ou la conscience de son cuisinier.
Les sujets ordinaires de l'intérêt de leurs voisins ne parvenaient point à les échauffer, tantôt parce qu'il s'agissait d'individus ou d'incidents ignorés d'eux, tantôt parce que les aliments dont se contentaient les autres ne pouvaient suffire à leur esprit. Malgré sa politesse, Albert, qui avait chassé le tigre en battue chez les rajahs, manquait d'enthousiasme au récit des prouesses des Nemrods languedociens. Les péripéties d'un voyage en sleeping-car semblaient un peu terre à terre à ce couple qui avait remonté le Nil en dahabieh. Et les romans du cru ne pouvaient manquer de faire bâiller—intérieurement—une jeune femme dont le mariage était la plus poétique des histoires d'amour, commencée parmi les ruines de Louqsor et finie sur le seuil d'un cloître; lutte émouvante, où le ciel et la terre semblaient s'être disputé son cœur.
En somme, le nouveau ménage n'avait point d'amis. Les vingt ou trente personnes qui fréquentaient les Sénac sur le pied d'une intimité apparente disaient d'eux:
—Ils sont charmants, mais on ne sait de quoi leur parler, tant ils ont l'air de gens débarqués le matin de l'Australie. Et puis, ils s'aiment trop!
Peut-être qu'en effet ils s'aimaient trop. Peut-être qu'il n'est pas bon de trop aimer, de même que, dit-on, ce n'est pas un bien que d'être trop riche. Hélas! du train où vont les choses, grandes fortunes, grandes amours ne seront bientôt plus guère à craindre!
Albert de Sénac ne songeait pas à se demander s'il aimait trop sa femme. Il lui donnait, en fait d'amour, ce qu'il avait promis, et ce n'était pas peu dire. Mais surtout, il ne bornait pas son mérite à l'aimer beaucoup, voire même à l'aimer trop. Il l'aimait pour elle, et trouvait toujours, parce qu'il s'y appliquait constamment, la façon dont elle souhaitait d'être aimée.
La chose est moins facile et plus importante que ne supposent la plupart des maris. Combien songent seulement à se demander quelle sorte de femmes ils ont prises?
Et Sénac lui-même avait-il bien deviné ce qu'était cette grande et belle personne entourée du nimbe aérien de ses cheveux d'or, toujours grave quand elle souriait, jamais plus attirante que quand elle faisait attendre son sourire? Avait-il déchiffré l'énigme de ces yeux qui variaient, comme incertains entre deux infinis, de l'azur du ciel au reflet verdâtre des flots sans rivage? Certes, la jeune épouse ardemment aimée n'avait point gardé dans tout son mystère ce nimbe idéal et mystique en présence duquel le désir terrestre s'intimidait; mais, en devenant femme, en touchant la terre du bout de son pied charmant, elle conservait encore ses ailes frémissantes.
Plus d'un, à la place d'Albert, eût mis un voluptueux orgueil à couper les ailes de l'ange et à faire mourir dans ces yeux superbes toute autre lueur que celle d'une flamme terrestre. Mais il se souvenait de la façon dont il parlait de son amour, promettant qu'il serait un culte, à l'époque où Thérèse de Quilliane hésitait encore entre Dieu et lui. Maître de son idole pour toujours, il montrait, sous des paroles plus ardentes, le même besoin de croire et d'adorer.
—Va! disait-il. Je sais bien que tu t'envoles plus haut que mes caresses. Eh bien! pars, quitte la terre! prends ton essor! Si haut que tu t'élèves, il faudra que tu m'emportes, enchaîné à toi.
La Révérende Mère de Chavornay, avec le tact et l'intelligence qu'elle mettait en toutes choses, continuait à veiller discrètement sur son neveu, sachant que c'était le meilleur moyen de veiller sur sa nièce. Un jour, elle écrivit une longue lettre pour inviter le jeune gentilhomme à prendre, ou tout au moins à préparer sa place parmi les personnages politiques de son pays. En dehors du devoir qu'elle évoquait sans exagérer l'enthousiasme, elle s'avouait préoccupée du péril funeste de l'oisiveté, trop complète depuis que les travaux de Sénac étaient à leur terme.
«Pour l'homme en général, l'oisiveté est la mère de tous les vices, concluait la sage religieuse. Pour un mari, c'est la mère de tous les dangers.»
Mais la politique, surtout celle d'aujourd'hui, froissait toutes les aspirations de ce rêveur idéaliste.
—Votre tante n'y songe pas, dit-il à sa femme. Quoi! il me faudrait courir les cabarets et flagorner les électeurs comme un simple Cadaroux! Et, quand ils m'auraient donné leurs voix,—s'ils daignent me les donner,—j'accepterais leur argent pour travailler à leur bonheur! Grand merci! D'ailleurs je n'ai pas le temps, et madame de Chavornay me fait rire quand elle s'imagine que je suis oisif. Il n'est pas sur la terre d'homme plus occupé que moi. J'ai la plus grande et la plus chère des tâches: celle de votre bonheur. J'y mets ma gloire et mon ambition. Et si j'apprenais demain qu'il existe une autre femme plus heureuse que vous, je retournerais aux Grandes Indes pour y cacher ma honte.
—Allez! vous pouvez brûler votre vaisseau! répondit Thérèse, la main dans celle de son mari.
Cependant la première année de leur mariage touchait à sa fin. Le vieux château éveillé de sa longue léthargie, habilement complété, discrètement pourvu de toutes les commodités, de toutes les élégances modernes, pouvait passer pour le type de l'habitation d'une grande dame française à la fin du XIXe siècle. Thérèse n'avait eu garde d'y faire entrer ni un meuble, ni un bibelot nouveau; mais elle avait tiré si bon parti des richesses découvertes dans ces vieux murs, qu'on aurait dit qu'elle les avait multipliées. Si elle avait eu besoin d'une récompense, elle l'aurait trouvée dans l'enthousiasme de son mari, gagné chaque jour d'une passion de plus en plus grande pour cette demeure qui portait son nom, qui résumait des siècles de souvenirs et qu'il aimait, surtout, parce qu'il la tenait en quelque sorte des mains de sa femme bien-aimée.
Il aurait de bon cœur passé sa vie tout entière dans ce séjour où le monde n'entrait qu'à certaines heures, comme ces troupes de comédiens choisis qu'un amoureux appelle de temps en temps, pour faire sourire sa maîtresse. Et cependant, vers le commencement de l'hiver, il parla, non sans un soupir, de la nécessité de retourner à Paris dans quelques semaines.
—Pourquoi faire? demanda la comtesse. Vous n'allez pas, j'imagine, me présenter à la cour?
—Non, répondit Albert en posant les lèvres sur la main de sa femme; car c'est vous, précisément, qui serez la reine.
—Ah! cher, je me contente du royaume de Sénac, où la restauration s'est opérée, en somme, assez facilement. Mais retourner là-bas! Quitter le nid où nous sommes heureux, où rien ne nous manque, pour ce vieil hôtel fermé depuis si longtemps!…
—Craignez-vous que les araignées de Paris n'aient la vie plus dure que celles de Sénac?
—Ce sont plutôt les mouches qui me font peur, les odieuses mouches mondaines qui viendront se poser sur notre bonheur et en troubler le rêve.
—Un rêve? Le vilain mot! Quand je m'imagine que tu m'aimes, c'est donc un songe creux? Demande-moi pardon!
Le pardon demandé par un regard et donné par un baiser, Sénac reprit:
—Moi aussi, je déteste les mouches; mais j'ai appris qu'elles sont peu à craindre dans l'air des lieux élevés. Est-ce que nous ne vivons pas au-dessus des petitesses humaines, sur un sommet? Écoute. Nous n'avons pas plus le droit de laisser en friche une partie de notre héritage moral que de permettre à la ronce d'envahir un de nos champs, ou à nos voisins de s'en emparer. Ceux qui naîtront de nous pourraient nous faire le reproche de les avoir amoindris. Et d'ailleurs, penses-tu être moins utile en donnant le bon exemple aux Parisiennes de ton monde qu'en soignant la fièvre des paysannes d'ici?
A ces arguments d'ordre supérieur, il en joignit d'autres plus particuliers qu'il ne supposait pas devoir être les moins efficaces: l'hôtel du quai d'Orsay, précieuse relique du passé, qui réclamait la descendante de ses nobles possesseurs; la Révérende Mère de Chavornay qui n'avait pas vu sa nièce depuis un an. Bref, jamais avocat désireux de gagner une cause ne fut plus ingénieux à la faire valoir sous toutes ses faces.
D'abord Thérèse éluda la réponse. Il était facile de voir que la perspective de quitter Sénac lui déplaisait d'une façon absolue. Mais ce qu'elle montrait moins, c'était le chagrin que lui causait Albert, en marquant lui-même la fin d'un bonheur parfait. A dater de ce moment, les grands yeux de la jeune femme prirent une expression de tristesse qu'elle s'efforçait en vain de cacher derrière les sourires d'autrefois. On la vit chaque jour parcourir la longue galerie du château, dont elle avait fait une merveille, s'enfoncer, quand son mari n'était pas là, dans les allées du parc où commençaient à s'ouvrir les bourgeons. Elle disait adieu tout bas à ces choses qu'elle aimait, qui étaient deux fois siennes.
—Hélas! nous allons partir, et c'est lui qui le veut, l'ingrat!
Il voulait partir, en effet. Chaque matin il prenait la décision d'aborder le sujet du retour à Paris et de ne point le quitter qu'une date précise ne fût arrêtée. Mais depuis qu'il s'agissait de défendre quelques jours de son bonheur, la plus loyale des créatures, la plus incapable de dissimuler, semblait avoir acquis subitement l'instinct du détour et de la ruse, tant elle se dérobait à l'entretien ou le faisait dévier avec une habile souplesse. Tout à coup, au moment où Albert, cachant dans son cœur la plus amère des angoisses, tenait conseil avec lui-même sur la meilleure façon de brusquer le dénouement, Thérèse elle-même reprit la question. En cinq minutes, le départ fut organisé à bref délai. Tout s'agita dans le château. Le comte et la comtesse rivalisaient d'ardeur, chacun de leur côté, pour venir à bout le plus vite possible des préparatifs; si bien qu'on aurait cru voir deux époux également empressés à fuir un lieu témoin de querelles sans nombre. Et cependant tous deux quittaient Sénac la mort dans le cœur, ainsi qu'ils auraient quitté le paradis terrestre, avant le péché.
Il est temps d'expliquer le secret de cette conduite étrange, ou plutôt les secrets, car Thérèse de son côté, Albert du sien, tenaient à regagner Paris, à fuir la province, pour des motifs qu'ils se cachaient soigneusement. Ainsi, au bout d'un an de mariage, entre ces deux êtres qu'unissait toujours la tendresse la plus ardente, déjà cette ombre se dressait, invisible aux yeux du monde:—un double secret.
V
Pour commencer par le secret d'Albert, voici l'aventure qui lui était arrivée, quelque temps après l'épisode de la lettre renvoyée,—un peu rudement peut-être,—à mademoiselle Cadaroux.
Comme Sénac se rendait à cheval au bourg de V…, chef-lieu fort modeste de son canton, il fut arrêté par un homme à l'air triste, proprement mais pauvrement habillé, qui, chapeau bas, déclara se nommer Corbassière, sans autre explication. Le cavalier rendit le salut, pria Corbassière de se couvrir et invita cet homme poli à décliner ses titres, ajoutant par manière d'excuse qu'il habitait depuis peu le pays et n'y connaissait pas grand monde.
—Monsieur le comte, répliqua mélancoliquement l'inconnu, bien des gens voudraient pouvoir dire comme vous, qu'ils ne connaissent pas Corbassière, l'huissier du canton. Daignerez-vous me faire l'honneur d'entrer dans mon étude?… Nous sommes devant la porte, et, si l'on vous voyait en conférence avec moi, les gens pourraient s'étonner.
Albert, qui n'avait jamais vu d'huissier qu'au théâtre où, d'ordinaire, on les peint sous des couleurs moins douces, fut agréablement surpris de cette aménité. Il suivit Corbassière dans son étude qui se composait d'une seule pièce carrelée en briques, prenant jour sur la rue au moyen d'une porte vitrée, coupée à hauteur d'appui. Des affiches multicolores couvraient les murs passés à la chaux. Une table en bois noir, quatre ou cinq chaises de paille, un casier presque vide, formaient tout l'ameublement auquel, pour compléter l'inventaire le plus minutieux, il faut joindre une sacoche, un parapluie, un manteau imperméable, pendus à des clous, et, dans le coin le moins en vue, une paire de bottes pour les exploits à distance, les jours de pluie.
—Monsieur, continua Corbassière en sortant de sa poche un portefeuille long et étroit, votre présence me tire d'un embarras pénible. J'ai reçu ce matin, d'un confrère de Paris, un… une… Enfin j'allais être obligé de me rendre à Sénac, et je vous jure que cela m'aurait causé plus de peine qu'à vous.
Albert fut sur le point d'éclater de rire au nez du brave homme qui craignait de mettre le château sens dessus dessous par sa simple apparition.
—Si je comprends bien, demanda-t-il en faisant appel à tout son sérieux, vous voulez me faire la signification dans votre étude, au lien de me la faire chez moi. J'accepte et j'apprécie la délicatesse du procédé. Mais, s'il vous plaît, de quoi s'agit-il? Je pensais n'avoir plus de procès jusqu'à ma mort.
—Quant aux explications, monsieur le comte, je ne saurais vous en donner! J'ai reçu la pièce toute préparée et n'ai eu qu'à la signer: la voici.
Albert prit le grimoire, un manuscrit de plusieurs pages, d'une écriture peu lisible. Toutefois, avant de le mettre dans sa poche, il discerna sommairement qu'on le citait, lui et quelques autres, à comparaître devant le tribunal correctionnel de la Seine pour entendre prononcer l'annulation, avec toutes ses conséquences, d'une société dont on l'avait nommé jadis administrateur, un peu malgré lui.
—Figurez-vous, monsieur l'huissier, dit-il, que j'ai déjà payé cent mille francs pour ma part de responsabilité dans cette entreprise que je croyais morte et enterrée. Dans quel but la demande en annulation que voici? Va-t-on me rendre mon argent, si l'affaire est annulée?
—Cela m'étonnerait, fit l'huissier. On ne nous dérange guère, nous autres, pour opérer des restitutions. Du reste, M. Cadaroux vous renseignerait, car il doit être au courant. Tout à l'heure, il s'informait si l'avoué de Paris chargé de la procédure ne m'avait rien envoyé pour monsieur le comte.
Au seul nom de Cadaroux, dont il devinait l'hostilité, sans l'avoir jusqu'ici constatée ouvertement, Sénac flaira quelque mauvaise chicane et cessa de croire qu'il s'agissait de rentrer dans son argent. Comme c'était l'heure du courrier, il emprunta une enveloppe à l'obligeant Corbassière, y renferma la citation avec trois lignes au crayon sur sa carte, et adressa le tout à son avocat de Paris; puis il regagna sa demeure et ne dit rien à Thérèse, de peur de l'inquiéter. Quarante-huit heures après, cette réponse lui arrivait:
«Ou cette citation est une mauvaise plaisanterie, ou elle est un coup assez dangereux. Si, comme le prétendent nos adversaires, évidemment conseillés par un habile homme, les actions de cette malheureuse société n'ont pas été régulièrement souscrites à l'origine, les fondateurs doivent rembourser l'argent sur leurs deniers. Trois millions, ce serait déjà sérieux s'il s'agissait d'un groupe solvable. Mais je me doute bien que les autres fondateurs ont disparu ou sont ruinés. Conclusion: il faut étudier l'affaire de près, sans nous endormir, et ne pas recommencer l'expérience du dernier procès. Vous voudrez bien vous souvenir que je vous avais pressé d'être à l'audience et, à dire le vrai, je n'ai jamais bien compris comment, étant parti des Indes tout exprès, vous êtes resté deux ou trois mois au Caire, me laissant plaider tout seul, ce qui a réussi comme vous savez. Nous ne recommencerons pas cette fois-ci, d'autant que, dans l'occasion, il s'agit d'une infraction à la loi sur les sociétés et que vous êtes, pour appeler les choses par leur nom, un accusé sur la sellette. Le printemps va sans doute vous ramener. En attendant, je fais traîner la procédure, jusqu'à ce que nous ayons pu causer et nous entendre.»
Vers la fin de l'année, l'avocat d'Albert, le fameux Guidon du
Bouquet, revint à la charge:
«Qu'est-ce que c'est qu'un certain Cadaroux que je trouve toujours dans mes jambes quand je sollicite une nouvelle remise? Il est facile, d'ailleurs, de voir clair dans le jeu de ce brave homme. Soyez-sûr qu'il aura racheté, pour le prix du papier, tout le paquet des actions des Ciments coopératifs. Supposez l'annulation prononcée et le remboursement du capital effectué, il encaisse peut-être deux millions pour son compte. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons guère tarder davantage à comparaître. S'il ne vous convient pas de quitter le Midi à cette époque, venez du moins pour une semaine ou deux, car j'ai à vous conseiller des démarches que vous seul pouvez faire.»
Sénac ne voulait même pas imaginer cette séparation momentanée, sans compter que Thérèse n'y eût pas consenti. Certes, rien que par un mot, il pouvait la décider à partir dans les vingt-quatre heures; mais, par ce seul mot, il faisait évanouir tout un côté du mirage auquel il avait si doucement habitué ces yeux chéris. Fallait-il déjà laisser voir les avilissantes inquiétudes, les misérables soucis d'argent, qui creusaient la plus banale des ornières sur la route à peine commencée de deux êtres heureux? Ah! s'il s'était agi d'un devoir à remplir, d'un service à rendre! Cette femme au cœur noble eût été la première à tout sacrifier. Albert la voyait encore oubliant ses goûts, ses désirs, même la vocation qu'elle croyait avoir, pour suivre en Égypte son frère menacé.
Mais il se souvenait aussi de leurs entretiens dans le boudoir de la petite maison du Caire, ou sur le pont de la dahabieh qui les emportait ensemble entre les rives du Nil aux vagues violettes. Avec quel heureux étonnement, avec quels yeux brillants d'enthousiasme Thérèse de Quilliane écoutait ce Messie, annonçant la bonne nouvelle de l'amour sans partage, sans dérangement! A cette époque, il raillait comme une honte l'étroite existence imposée par l'organisation présente aux plus libres et aux plus riches. Il se moquait de ces amoureux prêts à mille morts,—en théorie,—obligés, en réalité, de répondre vingt fois par jour à la reine de leur cœur: «Cela coûte trop cher!» ou: «Je n'ai pas le temps!» Quoi! quelque chose de plus précieux que l'amour! Quoi! l'être aimé cédant la place à d'autres intérêts, à d'autres soucis! Non, ce n'était pas ainsi qu'Albert de Sénac entendait donner son cœur. Et lorsqu'il avait fallu choisir entre un souhait formé par Thérèse et le risque d'une grosse somme, conséquent avec lui-même, il n'avait point hésité. Laissant le bateau continuer sa route vers la France, il était resté en Égypte. Ah! ces cent mille francs perdus! N'était-ce point à eux qu'il devait d'avoir conquis sa femme? Qu'allait-elle dire aujourd'hui, le voyant suivre une conduite si différente? Ce rêve atteint de la parfaite union de deux êtres, ce bonheur composé du plus délicieux égoïsme et de la plus pure charité, c'était lui-même qui devait s'avouer impuissant à le faire durer davantage! Lui-même devait montrer les banales nécessités de la vie l'étreignant, s'emparant de lui comme elles s'emparent de tous les autres! Lui-même devait dire:
«Ici nous trouvons la félicité complète; mais nous ne pouvons y rester. Nous n'avons pas le temps d'être heureux. Il pourrait nous coûter cher le doux tête-à-tête plus longtemps continué, tandis que la rude voix de la réalité nous appelle!»
Sénac n'avait point eu le courage de ce pénible aveu qui le découronnait, du moins il en jugeait ainsi, avant que la première année de son mariage eût pris fin. Partir, soit, puisqu'il faut s'éloigner, au moins pour quelques semaines. Mais que Thérèse ignore la véritable raison du départ; que toute inquiétude, même passagère, soit écartée de son cœur!
Et maintenant, après le secret du mari, voici le secret de la femme, non pas le moins lourd des deux.
Fortunat Cadaroux, né d'un descendant des abatteurs de croix et d'une fille superstitieuse de la Corse, offrait ce type étrange, résultat dangereux du défaut d'équilibre entre l'imagination et le jugement, dont l'analyse passionne certains maîtres d'aujourd'hui. La nature l'avait marqué d'un sceau tout féminin d'inconséquence, mais, pour cette fois, la nature s'était complu à mettre la logique en déroute au profit des bons instincts, ce qu'elle fait rarement. L'atmosphère étroite et malsaine d'un intérieur bourgeois, l'éducation dévoyée d'un collège de province, les amitiés et les plaisirs de Marseille où il avait étudié le Droit et pris son inscription d'avocat, le sang révolutionnaire qu'il avait en lui, rien n'avait pu faire de ce jeune homme ni un bellâtre oisif et corrompu, ni un incapable frotté à l'esprit de la Cannebière, ni un aspirant tribun.
Assez riche pour en prendre à son aise avec sa profession, il partageait son temps entre son cabinet de Marseille et le joli coteau de Sénac, longtemps ses seules amours. Il plaidait bien, mais son éloquence était d'une saveur un peu fine pour des palais phocéens. D'ailleurs il était trop vagabond pour avoir une clientèle, et défendait surtout les pauvres diables réduits à gagner leurs procès par charité, ce qui est généralement le moyen de les perdre.
Quand il avait fourni quatre ou cinq plaidoiries et encaissé autant de louis—ou même moins, car il y avait des rentrées difficiles—maître Fortunat venait se reposer à Sénac, chassant toute une journée avec un fusil qui n'était pas toujours chargé, pochant au clair de lune dans son canot, quitte à s'apercevoir, en regagnant la rive, qu'il avait oublié son filet.
Avec la fortune en moins, il aurait eu de la peine à ne point passer pour déclassé aux yeux des bourgeois, ses pairs. Mais surtout, sans le soin minutieux qu'il avait de sa personne, il eût été sûr d'avance d'être appelé «bohème», d'autant que plusieurs centaines de vers dont il était l'auteur engraissaient les rats d'une librairie d'Avignon.
Bien entendu, Fortunat était de la race des tristes, mais sa tristesse ne faisait du mal qu'à lui. Il était tout aussi capable qu'un autre de se tuer quelque jour, mais il n'aurait trouvé ni plaisir ni gloire, comme font de délicieux bandits, à se mettre en route pour l'autre monde escorté d'une pauvre idiote. Il était triste, non d'avoir pris Schopenhauer au sérieux, mais d'entendre une voix en lui qui répétait du matin au soir: «Tu ne seras jamais heureux! Quelque malheur pèsera sur toute ta vie!»
D'où devait venir ce malheur? C'est une chose qu'il ignora longtemps, jusqu'à une certaine matinée où Thérèse passa devant lui sans le voir, allant à la messe, accompagnée de Mrs Crowe. Dans l'espace de vingt secondes il eut le temps de se dire:
«La voilà! Elle existe donc! Salut à mon rêve, à ce qui aurait été mon bonheur! Hélas! rien qu'à voir flotter les plis de sa robe, je comprends qu'elle se nomme l'impossible. Oh! comme elle a dans les yeux la chasteté cruelle des saintes! Quelle splendeur! quelle grâce! quel sourire! quelle bonté! Et cependant comme je sens qu'elle me laisserait mourir en sa présence, plutôt que de me sauver par un signe qu'elle jugerait défendu! Oh! comme je vais l'aimer, et comme je vais souffrir! N'importe: c'est déjà quelque chose, pour qui meurt lentement, de connaître le nom de sa maladie. Si, seulement, je pouvais mourir pour elle!»
Depuis ce jour, Marseille ne le revit plus; mais il devait cacher longtemps, moins par respect peut-être que par orgueil, la mystérieuse catastrophe de sa vie. Cette vie, du moins, allait avoir un but: apercevoir la comtesse. Pourrait-il quelque jour s'approcher d'elle, lui parler? Fatalité misérable! Il se nommait Cadaroux, Cadaroux-bouscatié! Entre l'originelle réprobation de sa naissance et la haine furieuse née depuis quelques jours contre le «château», il était pris comme dans une infortune funeste, qui le marquait d'un sceau spécial d'indignité. Un seul homme, dans l'obscur village, devait renoncer à l'espoir d'un sourire de cette bouche adorable, d'un regard de ces yeux qui répandaient sur le dernier mendiant leur lumineuse bonté. Et cet homme, c'était lui! Comme il enviait les malheureux dont ces belles mains pansaient les plaies, chaque jour, dans l'hôpital que le père Cadaroux surnommait, avec un gros rire, «la boîte à joujoux de la comtesse»! Ah! s'il avait pu, au prix de la plus cruelle blessure, gagner qu'on le portât dans un de ces lits!
«Hélas! pensait-il, cette joie suprême est réservée pour les pauvres. Je pourrais mourir vingt fois, sans qu'elle l'apprît autrement que par mon glas funèbre. Mais mon père voudrait-il permettre à la cloche de l'église de sonner pour moi?…»
Le dimanche, il était sûr d'apercevoir la comtesse à l'heure des offices, à la condition de trouver des prétextes pour rôder dans la rue au moment de l'apparition bienheureuse. Durant toute la semaine il se livrait, dans ce but, à des combinaisons machiavéliques, tremblant toujours d'être dérangé par quelque incident. Le plus simple aurait été de se joindre aux fidèles qui pouvaient contempler la châtelaine dans le banc surmonté des vieilles armoiries. Mais, d'une part, Cadaroux aurait chassé le renégat de chez lui; de l'autre, si Thérèse venait à deviner l'avilissante comédie, quel mépris et quelle honte!
Alors ce malheureux maudissait la fatalité de sa naissance, les folles rancunes des siens, leurs opinions, leur demi-richesse et l'éducation qui l'avait fait lui-même incrédule. Tout s'unissait pour le rejeter loin de son rêve. Néanmoins, en dépit de tout, il se découvrait respectueusement devant madame de Sénac. Elle lui rendait son salut sans le regarder, avec la courtoisie grave que l'on accorde à un ennemi correct. Mrs Crowe, moins obligée à la réserve, le dévisageait avec curiosité.
Un matin, Reine Cadaroux surprit son frère au moment où il s'inclinait, tête nue, devant la comtesse. La bonne âme s'empressa de dénoncer à qui de droit ce qu'elle appelait un hommage de vassalité. Fortunat fut tancé d'importance par son père, en présence de la famille.
—S'il y avait des grenouilles dans le pays, dit Saturnin, je pense que tu t'offrirais à battre l'eau pour que la châtelaine pût dormir.
Le jeune homme, incapable de contrainte sur un pareil sujet, répondit d'une voix vibrante:
—Ce ne serait probablement pas la première fois qu'un Cadaroux aurait cet honneur.
La pauvre Lætitia, une fois de plus, s'interposa entre les deux hommes.
Quand on vit ce beau garçon de vingt-quatre ans, à l'air mélancolique, s'enterrer vivant à Sénac, on chercha naturellement la cause de cette retraite. Les bonnes âmes le crurent d'abord épris de quelque beauté du voisinage, pour le mauvais motif ou pour le bon. Mais, si bien que l'on surveillât ce bizarre misanthrope, il fallut reconnaître qu'il fréquentait un seul être humain dans la commune et dans les environs: à savoir, Signol, le passeur du bac du Rhône. Alors on décida qu'il devait chercher l'oubli d'une passion malheureuse, née dans la grande ville, ou fuir les ressentiments d'un mari marseillais.
Une seule personne savait à quoi s'en tenir, c'était la comtesse, et—quitte à heurter l'axiome favori des grands clercs en psychologie féminine—on aurait pu soumettre son cœur et toute sa personne à l'analyse la plus subtile, sans trouver dans les cendres du creuset autre chose que de l'ennui avec un peu d'humiliation, mais pas un grain de reconnaissance.
Voilà, diront les hommes, un orgueil insupportable et une héroïne de roman dont il importe de supprimer l'espèce. Que ces juges sévères, mais non désintéressés, veuillent bien admettre, tout d'abord, qu'une jeune fille ne saurait passer deux ans derrière la grille d'un cloître, avec la conviction que l'amour d'un prince et d'un roi est chose trop petite pour son cœur, sans en garder une opinion tout au moins fort élevée sur la dignité féminine. Mais surtout qu'ils considèrent le médiocre danger d'une fierté trop peu répandue, trop peu en voie de se répandre, pour que les séducteurs aient motif de s'en inquiéter comme d'un symptôme de grève. Que si l'on déplore le destin rigoureux de Fortunat Cadaroux, s'éprenant de la seule femme que la gloire d'une pareille conversion devait laisser insensible, c'est une question différente, et le malheureux mérite, en effet, d'être plaint. Mais qui pourrait affirmer qu'il se trouvait à plaindre?
Timide jusqu'à la frayeur, au début, l'audace de son adoration muette était son seul crime. Des semaines s'écoulaient sans que Thérèse l'aperçût, bien que, parfois, quand elle sortait à cheval avec son mari, elle devinât derrière certains buissons une forme suspecte. Parmi les châtelaines du voisinage, dont quelques-unes considéraient le pauvre Fortunat comme un futur Robespierre, on se demandait pourquoi le jeune avocat continuait à menacer la région par sa présence, au lieu de retourner à ses clubs jacobins de la Cannebière, où, sans doute, il aiguisait le couperet de la guillotine.
Quand on parlait ainsi devant elle, la comtesse ne pouvait s'empêcher de rougir, secrètement irritée contre cet homme qui la mettait dans le cas d'être confuse, elle, Thérèse de Sénac! Deux ou trois incidents d'une signification plus précise lui causèrent un ennui plus sérieux. Il arriva qu'étant sortie seule, à pied, un certain jour, chose tout à fait contraire à ses habitudes, elle s'agenouilla deux minutes pour dire une prière devant un oratoire, construit sous un vieux chêne, à un endroit désert du chemin. Comme elle avait déjà repris sa route, l'idée lui vint de je ne sais quel pieux embellissement qu'elle voulait faire à la chapelle, ce qui fut cause qu'elle revint sur ses pas. Juste à ce moment, un homme se prosternait, baisait la pierre qu'elle venait de toucher de ses genoux, et s'enfuyait, croyant n'avoir pas été vu. Elle s'enfuit de son côté, plus vite encore, et, pour sa punition du rôle qu'il avait joué, bien malgré lui, le saint n'eut jamais sa guirlande neuve.
Une antre fois, elle oublia son gant près d'une fontaine où elle s'était arrêtée pour boire dans sa main. A deux cents pas, s'étant aperçue de son étourderie, elle pria Mrs Crowe, qui l'accompagnait dans sa promenade, de rebrousser chemin jusqu'à la source; mais Kathleen ne trouva rien. A force de se creuser le cerveau, la naïve Irlandaise découvrit l'explication de cet escamotage mystérieux.
—L'endroit est plein de pies, dit-elle; un de ces oiseaux voleurs aura porté votre gant dans son nid.
—Probablement, fit la belle promeneuse, devenue cramoisie.
Le 15 octobre, au point du jour, le concierge du château trouva un bouquet aux allures modestes attaché en dehors de la grille. Toute la maison se préparait à célébrer la sainte Thérèse qui tombe à cette date; l'intention du présent n'était pas douteuse. Les fleurs anonymes furent portées à madame de Sénac aussitôt après son réveil.
—Gageons, dit Albert, que c'est l'hommage de quelque pauvre diable que vous avez soigné et guéri dans votre hospice.
Elle ne voulut même pas toucher le bouquet: non qu'elle se sentît menacée, car, pour cette citadelle d'honneur et d'amour, aucun assaut n'était à craindre. Mais elle venait de ressentir l'insulte du premier projectile ennemi tombant au pied des remparts. Elle frissonna, sous la révolte de son orgueil blessé.
—Vous avez froid, ma chère, fit observer Sénac.
—Je veux bien du feu, répondit-elle sans autre explication.
Dès qu'elle fut seule, un pétillement se fit entendre au milieu de la flamme qui dévorait les fleurs indiscrètes. Pauvre Fortunat!
Quelques jours plus tard, après déjeuner, le comte, qui venait de déplier un petit journal du pays, poussa une exclamation de surprise mêlée d'ironie.
—Peste! Notre voisin l'avocat se lance dans la poésie! Un sonnet, ni plus ni moins! Voyons les vers de Cadaroux junior.
Sans attendre l'assentiment de sa femme, il déclama les stances, d'abord avec une exagération malicieuse. Mais, à mesure qu'il lisait tout haut, malgré lui sa voix devenait vibrante. Insensiblement l'émotion qui avait inspiré le poète gagnait Albert:
Une humble violette avait fait, une fois,
Le rêve de mourir sur le sein d'une reine
Qui venait alentour, belle, calme et hautaine,
Égarer son ennui dans le sombre des bois.
Pour arrêter ses yeux et pour tenter ses doigts,
Elle exhalait un frais soupir de douce peine,
Une discrète odeur d'amour… Mais l'inhumaine
Trouva la violette indigna de son choix!
Sans même ensevelir, par charité secrète,
Au linceul d'un regret l'âme de la pauvrette,
La Dame de beauté la foula sous ses pas,
Tandis que d'un parfum de tendresse mourante,
La fleur enveloppait la belle indifférente
Qui passa, dédaigneuse, et ne le sentit pas!…
F. CADAROUX.
—Ma foi! l'auteur a beau s'appeler Cadaroux, dit Albert quand il eut achevé la lecture. Ses vers valent mieux que la source d'où ils sortent.