Un Nid
dans les Ruines

Par
Léon de Tinseau

Nelson
Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Paris Calmann-Lévy
Éditeurs
3, rue Auber
Paris

LÉON DE TINSEAU
né en 1844

Première édition d’« Un Nid dans les Ruines » : 1898

IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN

TABLE

Pages
UN NID DANS LES RUINES [7]
LA LAMPE DE PSYCHÉ [189]

UN NID DANS LES RUINES

I

Mon père était diplomate.

Je me souviens de ma joie quand il fut envoyé à Paris, entre la guerre de Crimée et celle d’Italie, comme chargé d’affaires d’un petit royaume d’Allemagne dont on ne parle plus guère aujourd’hui. Ma joie, cependant, n’était pas sans un mélange de frayeur ; car, étant orpheline et déjà dans ma vingtième année, je devais tenir une légation qui aurait paru plus que modeste à bien d’autres, mais qui prenait, aux yeux de mon inexpérience, les proportions d’une ambassade de premier rang.

Je fis part de ces craintes à mon cher père.

— Tu feras comme moi, répondit-il : tu te débrouilleras. Tu n’es pas sotte et tu n’es pas laide. Tu parles bien le français. Tu es habituée déjà aux révérences de Cour devant des Majestés royales ou impériales. Tu sais la danse, la pâtisserie et la musique. Avec cela on se tire d’affaire partout.

Véritablement, je me tirai d’affaire assez vite : il me faut ajouter que nul n’en fut plus surpris que moi.

J’aurais pu même, du moins on me l’assura, « faire mon trou » à la Cour des Tuileries. L’impératrice me témoigna très vite une bienveillance quasi maternelle, qui cachait probablement une certaine dose de compassion pour ma simplicité de goûts et d’allures, dans un milieu où les femmes ne péchaient guère par un excès de simplicité. L’empereur et les hommes de son entourage ne laissaient pas que d’en sourire, cependant il aurait fallu être encore plus simple que je n’étais pour ne pas voir qu’on me trouvait jolie. De bonne foi (je peux bien en convenir après tant d’années) j’imagine que je l’étais — pour ceux qui aiment les blondes.

Car j’étais blonde, non pas comme les blés, mais comme l’or sortant du polissoir d’un orfèvre ; je ne savais littéralement que faire de mes cheveux, à cause de leur longueur et de leur abondance. Avec cela des yeux bleus, francs et honnêtes, passablement éveillés, une peau très blanche, un air de santé, des dents que j’aurais pu montrer par coquetterie, mais que je montrais par la seule raison de ma bonne humeur continuelle : voilà pour la tête de mademoiselle Hedwige de Tiesendorf. Cette jeune beauté n’eût rien perdu à grandir de deux pouces ; du moins elle avait une main de race, des pieds montrables, des mouvements souples et, sans l’horreur qu’elle avait d’être sanglée, on eût peut-être parlé de sa taille.

Mais, plus au moral encore qu’au physique, j’avais horreur du contraint, de l’arrangé, de l’apprêté. Une chose que je n’ai jamais pu comprendre, c’est qu’on m’ait trouvé de l’esprit. D’ailleurs ceux qui m’en trouvaient — on décidera si c’est bon ou mauvais signe — étaient invariablement des hommes ayant passé la cinquantaine. Il est vrai qu’avec les jeunes je ne songeais qu’à une chose : à danser, car j’adorais la danse. On me déclara bientôt la meilleure valseuse de la Cour ; et Napoléon III, grand valseur lui-même, voulut bien m’inviter quelquefois dans les sauteries intimes de Compiègne. Pauvre empereur ! Pauvre Hedwige ! Tous deux vous portiez des couronnes à cette époque. La sienne a roulé dans la poussière. L’or de la mienne s’est changé en argent. Dieu me garde de me plaindre !

Je ne fus pas longue à me sentir à l’aise avec les Majestés. Mais, pendant des mois, je fus timide et balbutiante en présence d’un personnage qui, aux yeux de mon père, était un personnage très important : je veux parler du chef de nos cuisines. Il y avait la même distance entre M. Bruneau — c’était son nom — et mes cordons-bleus allemands des temps passés, qu’entre Richard Wagner et un organiste de village. Mon père se vantait d’avoir le meilleur cuisinier de Paris. Ce qui est certain, c’est qu’il avait le plus inventif. A la veille de chacun de nos grands dîners, M. Bruneau me soumettait des menus chargés de plats, dont la nomenclature fantaisiste me rendait folle. Naturellement j’acceptais les yeux fermés, n’osant solliciter une explication. Je dois dire que les convives, presque toujours, s’extasiaient, sans pouvoir d’ailleurs imaginer quelles substances animales ou végétales entraient dans la composition de l’aliment dégusté. Le lendemain, je louais le chef-d’œuvre à son auteur ; quelquefois, s’il souriait, j’avais le courage de lui demander :

— Mais enfin, monsieur Bruneau, comment pouvez-vous avoir de telles idées ?

Alors le grand homme, qui était petit avec une physionomie ravagée d’artiste, rejetait sa toque en arrière et me contait l’histoire de son inspiration. Tantôt ça lui était venu pendant une promenade (non solitaire sans doute) dans les allées du Bois, sous un clair de lune poétique, entre deux rossignols qui se répondaient d’un buisson à l’autre. Ou bien l’Esprit avait parlé pendant que Bruneau écoutait l’opéra, car il était mélomane. Ou bien l’éclair avait lui pendant ces insomnies qui tourmentent les poètes. Bruneau quittait alors sa chambre, allumait son fourneau et composait… Je dus à ces compositions nocturnes, outre des plats restés au répertoire, un incident que je raconterai à son heure, et dont le souvenir est une des nombreuses blessures inguérissables de ma vie.

Revenons à l’époque de mes débuts dans le grand monde parisien ; ce fut la saison fleurie, la matinée alcyonienne de mon histoire. Ah ! j’ai été bien heureuse — pendant un an !

Que mon père ait laissé un souvenir comme diplomate aux bords de la Seine, j’ai lieu d’en douter, par la raison que les affaires de notre petit royaume allaient toutes seules. Peut-être, d’ailleurs, n’était-il pas un Rouher ni un Palmerston — grâce à Dieu il ne fut pas un Bismarck ! — mais il avait à mes yeux une qualité plus précieuse, qui était d’adorer sa fille. S’il n’était pas illustre dans sa carrière, il était connu et apprécié comme maître de maison. Nos invitations devinrent bientôt fort recherchées, précisément parce qu’elles ne pouvaient être étendues, vu les dimensions de notre hôtel.

— Tous ces gens viennent pour te voir et pour t’entendre, disait mon excellent père. (Je jouais les valses de Strauss, qui devenait à la mode, comme on les joue à Vienne.)

— Pas du tout, lui répondais-je. Ils viennent à cause de Bruneau et de ses plats inédits.

Je suis portée à croire que nous avions raison tous les deux.

Ce qui est certain, c’est que Bruneau et ses plats n’eurent aucune part dans une soirée de tableaux vivants qui fit parler de moi, ou plutôt de mes cheveux, pendant une semaine. Ce n’était pas la première fois qu’on m’engageait à nous mettre en évidence, eux et moi ; jusque-là, toute permission de ce genre m’avait été refusée. Mon éducation était sévère. Les bals costumés et autres exhibitions qui, à cette période, exhibèrent tant de choses, n’étaient pas du goût de mon père, tout au moins quand il s’agissait d’y voir figurer sa fille. Et pourquoi ne pas avouer qu’en me tenant ainsi à l’écart, mon père avait un motif d’ordre particulier ? Ce motif, c’était mon cousin Otto de Flatmark, jeune officier des gardes de notre souverain.

Otto, favori de mon père qui n’avait pas de fils, était aussi le mien ; entendez par là que je l’aimais comme un frère. Pauvre garçon ! C’était trop peu pour lui, car il m’adorait… autrement qu’on n’adore une sœur. A l’âge de seize ans, m’étant laissée convaincre que je partageais cet amour, j’avais permis qu’on nous fiançât ; et mon père me gardait pour ce fiancé, contre les rivaux possibles, avec un soin jaloux. Mais nous devions attendre, pour nous marier, que mon cousin eût un grade supérieur. En ce qui me concerne, j’attendais fort patiemment. Nous échangions une lettre chaque semaine ; je lui contais mes faits et gestes pour l’amuser ; lui me contait son adoration, qui ne m’amusait pas toujours. Mon cher Otto ! Pour la première fois de ma vie je ne t’ai pas écrit toutes mes impressions, à la suite de mon triomphe dans le personnage d’Ophélie, car ce fut un triomphe — hélas !

Naturellement j’avais un Hamlet pour partner, et quel Hamlet ! Le marquis de Noircombe, ni plus ni moins. Il faut avoir vécu dans le grand monde parisien, à cette époque, pour comprendre le prestige qui environnait ce nom, porté par un homme beau, riche, élégant, à l’air fatal, connu pour être aimé de toutes les femmes et pour n’en distinguer aucune, sinon, de temps à autre, par une attention fugitive qui laissait dans les larmes une malheureuse de plus. Il était brun, pâle ; triste, disaient les unes, dédaigneux, affirmaient les autres — les dédaignées sans doute. C’était un de mes danseurs. Quelquefois nous nous retrouvions au bal quatre ou cinq jours de suite, à plusieurs bals quelquefois dans la même soirée ; et ces rencontres n’étaient pas fortuites, il prenait soin de m’en informer. Puis, tout à coup, au moment où je commençais à le croire occupé de moi, il disparaissait pendant des semaines, comme pour m’empêcher de trop m’occuper de lui. On devine si c’était le moyen d’être oublié d’une jeune fille romanesque, rêveuse, au cœur très neuf, qui essayait, sans y parvenir, d’aimer un fiancé qu’elle n’avait pas choisi.

Quand on sut que le marquis de Noircombe acceptait de figurer dans un tableau vivant, ce fut une rumeur. Il avait toujours témoigné son mépris pour ce qu’il appelait : les figures de cire, de même que pour les comédies de salon en général. Moi-même je l’avais entendu répéter :

« Je me demande pourquoi les femmes du monde se donnent tant de mal pour nous faire regretter les comédiennes. »

On comprendra que j’avais de quoi me sentir troublée à la nouvelle qu’il avait non seulement accepté, mais, assurait-on, demandé, de faire Hamlet avec moi. Nous fûmes laissés libres de choisir l’épisode ; je déclarai que je ne voulais pas jouer la folie.

— Car enfin cette pauvre fille n’a pas toujours eu le cerveau dérangé. Ne pourrait-on trouver quelque chose de moins rebattu ?

— Bien, répondit M. de Noircombe avec un étrange sourire. Mais vous savez à quoi cela vous oblige. Avant d’avoir perdu la raison, Ophélie était amoureuse.

A ces mots je me sentis rougir comme une blonde peut rougir quand elle s’en mêle. Toutefois, il n’y avait pas à reculer, d’autant moins que mon père était là, ainsi que les maîtres de maison, nos amis intimes, qui organisaient la fête. On décida que le tableau aurait pour thème les propres paroles d’Ophélie, au second acte du drame de Shakespeare :

« Il me saisit par le poignet, me tenant éloignée de toute la longueur de son bras, tandis que, son autre main sur le front, il scrutait mon visage comme s’il eût voulu le peindre. Il resta longtemps ainsi. Enfin, remuant la tête, imprimant une légère secousse à mon bras, il poussa un soupir douloureux, profond, au point qu’on aurait dit que sa poitrine allait se fondre. Alors il s’éloigna, la tête tournée en arrière, semblant se diriger sans le secours de ses yeux, car, jusqu’au moment où il disparut, leur regard ne m’avait pas quittée… »

Aux répétitions, M. de Noircombe joua son rôle comme tout le monde aurait pu le jouer. Enfin le rideau s’écarta pour le spectacle attendu.

Après tant d’années révolues, je n’ai pas besoin d’être modeste. J’étais une Ophélie fort présentable malgré mes yeux bleus (il est admis que la fille de Polonius avait des prunelles couleur d’algue marine). Mais je doute qu’elle eût pu l’emporter sur moi par la chevelure. Quel royal manteau d’or ! C’est, de toutes mes « beautés », celle que je regrette le plus. Pour me consoler, je me figure — et j’en ai le droit — qu’il a passé sur les épaules de ma fille.

Mon Hamlet, fort élégant dans son pourpoint de velours noir, se dégela en présence du public. C’est du moins ce que j’entendis le lendemain. J’entendis cela, et je lus autre chose : cette phrase tombée de la plume d’un chroniqueur fameux qui assistait à la soirée :

« Je n’ai jamais rien vu de plus séduisant, de plus tendre, de plus ému, j’allais dire de plus effrayé, que mademoiselle de T… Quant au marquis de N… il était beau d’une beauté fatale, implacable, ironique, tyrannique, diabolique. S’il s’agissait d’acteurs professionnels, je leur ferais le reproche d’avoir changé le spectacle. Ce n’est pas du Shakespeare qu’ils nous ont donné, c’est du Gœthe. Ce n’est pas Ophélie, ce n’est pas Hamlet que nous avons admirés ; c’est Marguerite et Méphistophélès. »

Non ! jamais je n’oublierai l’effet que produisit sur moi ce passage quand mon père me l’apporta, moitié fier, moitié mécontent ; car, à cette époque, on n’avait pas encore l’habitude de voir les gens du monde cités — mieux que par des initiales — pour la moindre tasse d’eau chaude versée ou bue par eux. Marguerite et Méphistophélès ! Ah ! oui, c’était bien cela ! Tandis que la main de cet homme meurtrissait mon poignet, tandis que ses yeux fascinaient les miens — pendant une heure ou pendant une minute, je n’aurais pu le dire — ma volonté s’était retirée de moi, s’était fanée en quelque sorte, à la façon d’une pauvre fleur brûlée par un souffle satanesque. J’avais eu peur, peur à pousser un cri d’angoisse, peur comme l’enfant égaré qui voit s’approcher le ravisseur farouche. Et cet homme m’avait prise, volée, emportée, pour ne me rendre jamais. S’il avait laissé là ma personne — il l’avait dédaignée, sans doute — du moins il venait de ravir toute la partie invisible de mon être. J’étais à sa discrétion, incapable de lutter contre lui avec le moindre espoir. Il était plus grand, plus savant, plus puissant que moi. Pas meilleur, mon instinct m’en avertissait. Qu’importe ? Marguerite et Méphistophélès !…

Je ne connais plus, sinon par ouï-dire, les jeunes Parisiennes d’aujourd’hui. Pourtant ce que je sais d’elles me fait prévoir le jugement que porteront sur moi les filles de celles qui furent alors mes amies. Les unes m’accorderont leur pitié : « Pauvre petite Allemande !… Croquemitaine lui faisait encore peur ! » D’autres diront : « C’est un cas d’hypnotisme. Hedwige de Tiesendorf était un sujet. » Toutes seront d’accord pour cette conclusion : « Vingt marquis de Noircombe, même en costume d’Hamlet, auraient beau rouler leurs yeux et froncer leurs sourcils, nous ne perdrions pas la tête si vite ! »

Je pense que ces demoiselles ont raison. Deux heures de bicyclette le matin, autant de lawn-tennis l’après-midi, autant de flirt le soir, c’est un régime qui empêche de croire à Croquemitaine… et d’être la victime du cœur ou de l’imagination. Quant à moi, dont le régime physique et moral était tout autre, j’avais perdu la tête purement et simplement. Le jour qui suivit « le tableau », je fis semblant d’être malade pour ne pas sortir, parce que j’avais peur de rencontrer le marquis. Puis, bientôt, je fus obligée de m’avouer que je mourais d’envie de le revoir.

Alors j’eus encore plus peur, et je m’enfermai encore mieux. Cependant je n’avais pas d’illusions. Je savais que toutes les grilles, tous les verrous du monde ne pourraient me défendre contre ma destinée. Je savais que Noircombe allait sortir d’une trappe quelque jour, me saisir de nouveau le poignet dans sa griffe — et m’emporter en enfer, à moins que ce ne fût dans le paradis ! Ma surprise fut donc des moins grandes lorsque mon père, un matin, me déclara qu’il voulait me parler d’une chose sérieuse.

— A vrai dire, continua-t-il, peu s’en est fallu que je refuse de t’en parler. Tu es fiancée. Je ne vois donc pas quel intérêt peut avoir pour toi une demande en mariage.

Il se tut, croyant sans doute que j’allais abonder dans son sens. Mais je restai de marbre, et je pus voir que cette réserve l’étonnait. Il reprit aussitôt, les yeux fixés sur les miens :

— J’ai réfléchi que la liberté de l’âme humaine est un droit sacré. La preuve, c’est que Dieu lui-même nous laisse le libre arbitre. Or, pour que l’âme soit libre, il ne faut pas qu’elle ignore. Je suis convaincu, d’ailleurs, qu’Otto lui-même ne désire pas que tu l’épouses, comme tu l’épouserais s’il était le seul homme vivant. L’amour est imparfait, s’il n’est accompagné du choix. Pour choisir, il faut avoir comparé. Tu vas être à même de le faire, d’autant mieux qu’il ne s’agit pas du premier venu. Peut-être que tu devines le nom de celui qui se propose : le marquis de Noircombe.

J’essayai de dire une parole et ma langue remua dans ma bouche, mais sans produire un son. En même temps mes bras glissèrent le long de mon corps ; mon dos s’appuya, inerte, à mon fauteuil. Je sentis que je m’évanouissais. « Quel bonheur ! pensai-je. Me voilà dispensée de répondre ! »…

Une sueur froide baignait mon front et mes tempes ; j’ouvris les yeux. Mon père, à genoux près de moi, me soignait comme aurait pu le faire celle qui m’a quittée trop tôt. Je me souvins alors ! « … le nom de celui qui se propose : le marquis de Noircombe » !

Il était venu ; il ne pouvait manquer de venir, je le savais bien. Un seul obstacle aurait pu l’empêcher d’accomplir son dessein : ma mort !… Mais je n’étais pas morte ; la vie recommençait ; ou plutôt c’était une nouvelle vie qui commençait dans une nouvelle personne. Plus que jamais la terreur s’empara de moi ; je refermai les yeux pour tâcher de dormir encore une minute, avant les grandes fatigues des combats prochains. Les mains de mon père ne s’agitaient plus ; je devinais son regard navré. Il murmura ces mots à demi-voix :

— Pauvre Otto !

Ce fut le signal d’une explosion de larmes. Sur la poitrine de celui qui fut mon meilleur ami, mon seul ami avec notre vieux Roi, je pleurais dans la volupté d’un soulagement. On va penser que ces larmes étaient la preuve de mon bon cœur. Hélas ! elles étaient plutôt la preuve de je ne sais quelle bizarre, cruelle honnêteté. Il me semblait que chacune de ces gouttes chaudes, roulant sur mes joues, soldait ma rançon, payait mon affranchissement, acquittait l’indemnité que je devais au malheureux dont j’allais briser la vie. Ainsi pleuré par moi, qu’aurait-il à me réclamer encore ? Il est probable que mon père devina cet étrange marché, car il me demanda :

— Est-ce donc déjà un amour mort que tu pleures ?

Je répondis en m’essuyant les yeux :

— Non. Ce qui n’a jamais existé ne saurait mourir. Dieu m’est témoin que j’ai fait tous mes efforts, pendant quatre années, pour aimer Otto. Je n’ai pas pu !…

— Tu as été plus heureuse quand il s’est agi d’un autre ! me reprocha mon père malgré sa bonté. Il ne t’a pas fallu quatre ans pour…

— Si par là, interrompis-je avec force, vous voulez dire que j’ai été coquette avec monsieur de Noircombe, vous êtes injuste à mon égard. Plus d’un homme, depuis notre arrivée en France, m’a déclaré des sentiments tendres ; lui, jamais. S’il l’eût fait, je l’aurais traité comme j’ai traité les autres.

— Faut-il donc supposer qu’il a fait sa demande sans la moindre raison de croire qu’il a chance d’être accueilli ? Faut-il croire, en même temps, que c’est par pur hasard que tu t’es évanouie, quand j’ai prononcé son nom ?

Que pouvais-je répondre ? Je pouvais du moins ouvrir mon cœur, exposer, sinon expliquer, la mystérieuse influence qui l’avait envahi. Mon père m’écouta sans rien dire. D’autres se fussent moqués de leur fille ; lui n’en fit rien. Il était — la chose semblait évidente — presque aussi effrayé que moi.

— Veux-tu, demanda-t-il après un moment de réflexion, que je fasse venir Otto ?

— Si je l’aimais, pensez-vous que je ne l’aurais pas fait venir moi-même, dès le lendemain de cette fatale soirée ? Hélas ! si je l’aimais, si j’aimais quelqu’un, tous les Noircombe de la terre seraient impuissants à me troubler, même pour une minute.

— Eh bien, puisque tu n’aimes personne, épouse ton cousin ! Tu l’aimeras bientôt. De nouveaux devoirs absorberont ta vie. Dans quelques mois tu riras de tes terreurs présentes.

— Non, mon père, je n’épouserai pas Otto. Mon cœur est trop loyal et je me sens trop à la merci de… de mon maître.

— Ah ! s’écria mon père avec impatience, il est ton maître parce que tu l’aimes follement !

— Peut-on aimer un homme et trembler à sa seule pensée ? répondis-je.

— Laisse-moi lui faire savoir que tu le refuses.

— Comme il vous plaira. Mais il serait plus juste de dire que vous le refusez. Ma volonté a disparu.

— Nous verrons bien.

Mon père, à ces paroles, me laissa toute brisée et s’éloigna, sans doute pour aller dire son fait au marquis, par l’intermédiaire de son envoyé. Quant à moi j’allai me mettre au lit où je restai, sans être bien malade. J’y étais encore deux jours après. C’était le soir. Mon père m’avait embrassée avant d’aller dormir, et j’avais congédié mademoiselle Ordan, mon institutrice devenue ma dame de compagnie. Pour hâter le sommeil, j’ouvris un volume que j’étais en train de lire. Un billet s’en échappa, d’une écriture inconnue…

« Pourquoi lutter contre moi, contre vous-même ? disait l’écrit mystérieux. Vous m’aimez. Vous serez à moi. La vie est courte. Pourquoi la dépenser vainement à combattre la destinée ? »

Folle de terreur je me lève et cours verrouiller toutes mes portes… Qui sait ? Peut-être que ce démon est embusqué quelque part. J’ai soufflé ma bougie et, claquant des dents, je m’habille au milieu des ténèbres. Jusqu’au matin, je reste dans mon fauteuil, le gland de ma sonnette dans ma main, l’oreille ouverte à chaque bruit…

Cet incident acheva de me donner des allures tout à fait bizarres. Si malade que fût ma pauvre tête, je repris un peu ma raison le lendemain. Je réussis à me persuader que M. de Noircombe n’avait pu pénétrer chez nous sans être vu. Mais enfin les billets n’entrent pas tout seuls chez les gens. Donc, j’étais environnée de traîtres. Je n’osai confier mon trouble à qui de droit ; cependant je fis coucher dans ma chambre mademoiselle Ordan, que je considérais comme une personne très sûre, opinion qui s’est beaucoup modifiée depuis.

Je ne sais pourquoi mes soupçons tombaient sur Bruneau. Il venait chaque matin prendre les ordres dans le cabinet de travail avoisinant ma chambre. Il était parfois debout la moitié de la nuit, quand l’Esprit le visitait. Je le surveillai, l’étudiai, lui tendis des pièges sans rien découvrir.

Moi-même j’étais étudiée, à mon insu, d’une façon encore plus sérieuse. Vers cette époque, nous vîmes débarquer à la Légation un vieux petit Allemand à lunettes, que mon père me présenta comme un collègue chargé d’une mission. Je me demandai alors quelle était cette mission ; car le chevalier — c’était son titre — passa en tiers avec nous deux la presque totalité de son séjour à Paris, qui ne fut pas long d’ailleurs. Autant divulguer tout de suite une découverte que je fis deux ans plus tard, quand l’Allemagne perdit un de ses aliénistes fameux. Une de nos Revues donna son portrait ; je le reconnus au premier coup d’œil : c’était le curieux et bavard diplomate, qui avait passé tant d’heures à causer avec moi de tous les sujets imaginables, même de l’amour, ce que son âge et son physique lui permettaient de faire sans qu’on le soupçonnât d’arrière-pensée.

Il n’est pas douteux que cet habile homme déclara que j’allais être folle à lier, si je n’épousais M. de Noircombe ; et je n’oserais vraiment prétendre qu’il n’eut pas raison.

Peu de jours après le départ du personnage « chargé d’une mission », mon pauvre père entra chez moi un matin, faisant de son mieux pour avoir l’air dégagé et souriant.

— Ton amoureux, dit-il, ne se laisse pas décourager. Il revient à la charge, si bien que je suis allé aux renseignements. Je ne peux pas dire qu’ils soient de nature à me convaincre que M. de Noircombe est un ange ; mais il paraît assez bon diable. Sa famille est des plus anciennes ; il en est le dernier rejeton. Le château et la terre de Noircombe forment un domaine superbe. Bref, ce jeune homme ne saurait être soupçonné de faire la chasse à l’héritière qui se nomme Hedwige de Tiesendorf. D’ailleurs, il ne chasse à rien, n’aime pas les chevaux, ni les voyages, ni le luxe, ni… Enfin l’on ne raconte pas d’histoires sur son compte.

Pleurez avec moi, vous toutes qui avez reconnu — plus tard — ce que valent ces renseignements recueillis sur nos futurs !

Sans une parole, sans un mouvement, je laissais parler mon père, ou plutôt je me demandais si c’était bien lui qui parlait. Pour la première fois, je le voyais revenir sur une décision. Ne pouvant soupçonner qu’il agissait alors sous l’empire d’une angoisse terrible, j’attribuais ce revirement au même pouvoir inexplicable dont j’étais devenue soudain la proie. Quatre mots, écrits en caractères longs et puissants comme des coups de griffe, me brûlaient la poitrine : Vous serez à moi ! Et, dans la déroute de ma volonté, dans le chaos de mon imagination, une phrase entendue me faisait espérer qu’il était meilleur que beaucoup d’autres : « on ne racontait pas d’histoires sur… mon fiancé. »

Mon fiancé !… Il ne l’était pas encore, cependant. On me demandait de réfléchir ; en même temps — pauvre père ! — on me proposait de recevoir M. de Noircombe, afin que je pusse le mieux connaître avant de me prononcer. Un reste d’orgueil m’empêcha de répondre que toute réflexion était inutile. Je promis de considérer la question avec maturité ; mais, chose qui étonna fort, je déclarai que, connaissant bien M. de Noircombe, je préférais me décider sans le revoir. La vérité, c’est que j’avais peur de son courroux : j’osais le faire attendre !

Je n’avais pas d’ailleurs la moindre idée de ce que pouvait durer cette attente. Si « mon maître » avait dit : je la veux demain, je n’aurais pas fait d’objection. Mais j’avais résolu de ne point reparler de lui la première. Je renonçais à combattre la destinée ; mais c’était bien le moins que la destinée prît la peine de m’emporter dans ses bras tout-puissants.

Alors je me sentis plus calme et je revins presque à la santé. Chaque matin, je me rendais en voiture au bois de Boulogne avec mademoiselle Ordan ; je marchais pendant une heure dans des allées désertes. Le printemps était à son apogée ; l’odeur des frondaisons était enivrante quand le soleil pompait leur rosée. A cette époque, les jeunes femmes et la plupart des jeunes hommes ne sortaient pas avant midi ; on s’imagine difficilement le charme de ces solitudes où, pendant des heures entières, on avait la chance de n’apercevoir aucun être humain. Aussi j’avais soin que la voiture de mon père et son valet de pied fussent toujours à portée, dissimulés derrière un taillis. Généralement, j’avais un livre avec moi et, quand la marche m’avait lassée, je m’asseyais sur un banc pour me livrer à la lecture. Poétique à sa manière, ma compagne s’enfonçait dans le fourré pour cueillir des primevères ou chercher des nids. Un jour, tandis qu’elle se livrait à cette occupation, le bruit des branches qui s’ouvraient derrière moi me fit supposer qu’elle revenait de son expédition. Je dis, sans quitter ma page des yeux :

— Il me semble qu’il est tard. Il faut rentrer.

— Pas encore, de grâce ! dit une voix d’homme derrière moi.

Je n’eus pas un mouvement, pas un cri. M. de Noircombe était là ; et je m’en étonnais à peine quoique, si j’avais été en mesure de réfléchir, la chose eût pu me paraître assez étonnante, vu l’heure et le lieu.

— Je vous adore ! murmura la même voix presque à mon oreille.

Une terreur folle, mais délicieuse, hélas ! s’était emparée de moi ; je fermai les yeux sans répondre. Le marquis, restant à la même place, continua :

— Ne voulez-vous donc pas m’aimer un peu ?

— Vous me ferez mourir ! soupirai-je enfin.

— Je le voudrais, fit le tentateur invisible. Je voudrais mourir avec vous de cette mort très douce, qui fait trouver l’existence insipide quand on revient aux réalités de la vie. Je vous attends ; je vous espère ; je vous veux ! Pourquoi me faites-vous languir dans la faim et la soif de vous ? Dites : quand pourrai-je venir vous prendre, vous emporter, ô ma douce proie ?

Je baissai la tête, vaincue, et cette réponse, faible comme un soupir d’enfant malade, s’échappa de mes lèvres :

— Quand vous voudrez !

J’entendis une sorte de grondement étouffé, puis, sur mon cou, je sentis comme une brûlure. Cette fois je poussai un cri dont les échos d’alentour furent troublés. Un instant après, mademoiselle Ordan se tenait devant moi, l’air étrangement calme.

— Vous avez appelé ? demanda-t-elle. Avez-vous eu peur ? Avez-vous aperçu quelqu’un ?

Je la regardai. Elle me dévisageait curieusement, ainsi qu’on examine un malade. On aurait dit — et je crus — qu’elle ne se doutait pas de mon aventure. Le courage me manqua pour la lui divulguer et, sans autre explication, je me dirigeai vers la voiture stationnée au tournant voisin.

Pendant le retour je n’ouvris pas la bouche. Quand mon père vint déjeuner, on l’informa que j’étais dans mon lit. Fort troublé, il accourut, me questionna. Je répondis probablement avec incohérence, car je vis dans son regard un effroi mal déguisé.

— Pourquoi, me demanda-t-il, tiens-tu la main sur ton cou ? Est-ce que tu souffres ?

— Oui, répondis-je. Quelque chose m’a brûlée.

Il voulut examiner la plaie ; mais, naturellement, il ne vit rien. Comme je restai muette sur ma rencontre du Bois, Dieu sait ce qu’il pensa de mon équilibre mental. Probablement, ce dernier incident mit fin à toute hésitation de sa part. Une semaine après, le marquis m’envoyait son premier bouquet, bientôt suivi de sa visite. Je ne l’avais pas vu depuis cette matinée… où je l’avais entendu sans le voir. Il me parut très beau, et je n’ai trouvé dans les yeux d’aucun homme cette étrange lueur qui brillait dans les siens. Pauvre Hedwige de Tiesendorf ! Tu croyais alors que c’était le feu de l’amour ! Tu devais savoir bientôt si ce fut ta personne ou ta dot qui excita l’amour de Ludovic de Noircombe !

Lorsqu’il fut parti, je me demandai à moi-même si je l’aimais. Ce calme étrange, cette sensation de repos qui régnait en moi, très douce après les orages passés, cette fatigue de mes membres alanguis, tout cela était-il l’amour ? Dans un dernier mouvement de révolte, j’essayai de me répondre à moi-même négativement. Hélas !… Pourquoi donc, alors, me sentais-je presque heureuse ?…

Peut-être que ce bonheur douteux ressemblait à l’engourdissement du vaincu sommeillant dans ses fers, quand la lutte est finie, quand il sait que l’aube du lendemain ne chargera plus ses épaules d’armes trop lourdes pour son corps épuisé… Que dis-je, malheureuse ! Un effort suprême, ineffablement douloureux, me restait à accomplir. Le marquis m’ayant laissée après une courte visite — mon père avait attiré son attention sur ma pâleur — je dus m’asseoir à ma table de travail, afin d’écrire à Otto !

Pour être véridique, je passai moins de temps à écrire qu’à pleurer, à le pleurer. Lui, si bon, si loyal, si confiant, si dévoué !… Chacune de mes lignes — j’en avais conscience — était un glaive dont je perçais le cœur de cet homme, un cœur qui ne battait que pour moi. Cependant il fallait lui apprendre que son rêve ne devait pas s’accomplir, que je ne l’avais jamais aimé, que je ne pouvais être à lui. Mon père, malgré mes supplications, s’était refusé à remplir cet office de bourreau. Enfin, l’horrible missive reposa dans son enveloppe, prête à partir, comme la balle meurtrière d’un pistolet chargé. Elle partit… Je n’ai jamais reçu la réponse. Elle partit ! Cependant je l’ai dans mon tiroir, cette lettre homicide presque effacée, toute jaunie, dans un papier qui porte mon adresse avec grande tache rouge. Le moment venu, je dirai quel chemin elle a fait pour me revenir, et ce qu’a coûté son affranchissement !

II

Une sœur de mon père, vieille fille et chanoinesse, nous arriva pour me servir de mère à l’occasion du mariage. Elle était, presque depuis sa sortie du couvent, dame d’honneur de notre reine. Aussi la considérait-on comme un des piliers de notre petite Cour moins luxueuse que la résidence d’un pair anglais, mais plus à cheval sur l’étiquette que le Versailles de Louis XIV. La comtesse Bertha, comme nous l’appelions, m’apportait un cadeau vraiment royal de la part du Roi, mon parrain. C’était une rivière de diamants que M. de Noircombe admira fort, d’autant plus qu’il n’avait, disait-il, aucuns bijoux de famille à m’offrir, ce que la comtesse Bertha, entre autres choses, ne put jamais lui pardonner. Une lettre autographe, beaucoup moins appréciée de mon futur, accompagnait la cassette. Un peu voilé d’une tristesse bienveillante, le compliment de Sa Majesté contenait cette phrase :

« Il m’en coûte, chère petite, de faire voyager mes diamants à l’étranger. De tout temps j’avais cru que ma perle précieuse reviendrait à nous. Dieu veuille qu’elle ait trouvé une monture digne d’elle ! »

Mais pouvais-je m’étonner que mon auguste parrain plaignît le pauvre Otto ? Je répondis en demandant la permission de présenter, aussitôt après mon mariage, le marquis de Noircombe à mon bienfaiteur. Puis, je m’occupai des préparatifs de toute sorte, même des dîners que devait offrir mon père, sinon à la famille de mon futur qui n’avait plus ni père ni mère, du moins à la société diplomatique et à nos plus intimes amis.

Peu s’en fallut, paraît-il, qu’une question de contrat ne vînt tout briser. Ce détail, comme beaucoup d’autres, n’a été connu de moi que plus tard. Je remarquai seulement dans les yeux de « mon maître », pendant trois jours, cette lueur singulière qui avait disparu depuis qu’il m’avait conquise. Inutile de dire qu’il eut raison du notaire, quoique, probablement, avec moins de facilité.

L’excellent Bruneau se couvrit de gloire une dernière fois sous mes ordres. Du moins, je croyais que nous allions nous quitter ; mais il me toucha fort en demandant à me suivre.

— De toute façon, affirma-t-il, je ne resterai pas chez monsieur le baron après le départ de mademoiselle. Une maison sans femme n’est jamais bien tenue, et je ne suis pas de ceux qui aiment l’eau trouble pour pouvoir y pêcher.

M. de Noircombe ne fit pas d’objection à l’enrôlement de Bruneau, tout en déclarant qu’il se souciait peu de bonne ou de médiocre chère. J’en étais encore à savoir de quoi — en dehors de mon humble personne — il se souciait. Par contre, je perdis mademoiselle Ordan, qui réclama d’elle-même sa liberté, comprenant, dit-elle avec raison, qu’une dame de compagnie devenait pour moi un luxe superflu. Je la regrettai peu, et, quand mes yeux se furent ouverts sur plus d’un événement bizarre, j’eus la conviction, sinon la preuve, qu’elle aurait pu expliquer ces deux mystères : le billet placé dans un de mes livres, l’amoureux trouvé par hasard dans le coin le plus désert du Bois, en l’an de grâce 1858. Je ne demande pas à Dieu de la punir en la faisant passer par les souffrances que j’ai connues.

Maintenant, il faut être franche. La plupart des femmes qui m’ont fait part de leurs désastres conjugaux (je regrette de dire qu’elles m’ont donné en assez grand nombre cette preuve d’estime), la plupart de ces désillusionnées, dis-je, prétendent qu’elles le furent dès les premiers jours, plus souvent encore dès les premières heures. Ma dignité gagnerait sans doute, aux yeux de beaucoup de gens, par une affirmation de ce genre ; mais j’ai vu le mensonge de trop près pour ne pas le haïr. Non, je ne fus pas de ces clairvoyantes qui sondent l’abîme dès les premiers rayons de l’aurore. Je fus heureuse, infiniment heureuse, plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois. Méphistophélès, en m’emportant, ne me fit pas sentir ses griffes ; et ce ne fut pas en enfer, tant s’en faut, qu’il m’emporta. Je lui sus fort bon gré de ne s’être pas contenté de mon âme et, quand un beau soleil d’été me réveilla fort tard, je l’avoue, dans mon grand lit, au château de Noircombe, j’avais sur les yeux cet épais bandeau qui n’accompagne point, d’ordinaire, la désillusion.

Si épais qu’il fût, pourtant, je ne pus m’empêcher de voir que ma chambre, assez mal aperçue la veille, était dans un état frappant de vétusté ; plus encore : de nudité. A vrai dire, le reste du château n’était pas mieux fourni. Le mobilier, les tableaux, brillaient par leur absence. Mon mari, d’ailleurs, s’en excusa.

— Quand je suis devenu le maître de Noircombe, expliqua-t-il, c’était un réceptacle de vieilleries. J’ai fait place nette. Pour de nouvelles acquisitions, pour les réparations nécessaires, j’ai voulu attendre le goût de la jeune châtelaine. Me blâmerez-vous d’avoir été long à choisir celle qui devait régner ici ?

Ma réponse fut telle que mon seigneur pouvait la désirer. Ses trente-six ans ne m’avaient jamais moins effrayée qu’à cette heure ; et la seule pensée que la marquise de Noircombe aurait pu ne pas être Hedwige de Tiesendorf me causait une impression désagréable. Quant au mobilier neuf, patience ! Je savais déjà qu’on pouvait être fort heureux avec ce qui restait de l’ancien.

Une chose qui étonna « la jeune châtelaine » plus peut-être que l’absence de son mobilier, fut l’absence de ses vassaux. Nourrie dans les traditions quasi féodales de mon pays, je m’attendais à voir ces arcs de triomphe, ces cortèges de paysans, ces bals champêtres, ces repas homériques, dont j’avais eu plusieurs fois le spectacle avant de venir en France. A Noircombe tout se réduisit à la visite de mon curé, des Sœurs de l’École et du régisseur du domaine, qui était en même temps le notaire du bourg voisin. Madame Pinguet, une brune fort causante, accompagnait son mari. Chose curieuse ! tous ces gens n’avaient qu’un mot à la bouche : réparation. Ce mot, à vrai dire, semblait de l’hébreu pour le marquis, à voir le peu d’attention qu’il y prêtait. Ma première visite à l’église, au presbytère, à l’école, sans parler d’un coup d’œil sur les fermes vues au passage, me fit reconnaître, cependant, que le sujet des réparations ne manquait pas d’actualité.

La maison Pinguet, tout au contraire, me fit plaisir à voir. Il n’y manquait pas un clou ; le mobilier abondant comprenait même des curiosités. J’avais vu trop d’Albert Dürer dans les galeries de la Pinacothèque, pour ne pas en reconnaître un dans la chambre à coucher de la petite madame Pinguet, dont elle voulut me faire les honneurs. Comme je la félicitais sur son bon goût :

— Oh ! répondit-elle, ce tableau ne vient pas de loin. Mon mari l’a acheté à la vente.

— Une vente faite dans le pays ?

— Mais oui, madame la marquise ; la vente faite au château. Je venais de me marier, et maître Pinguet m’a gâtée. Il m’a acheté, outre cette vierge, un bureau que voici.

Le bureau, pur Louis XVI, était un bijou.

— Est-ce que le château contenait beaucoup d’objets de cette valeur ? demandai-je avec une parfaite innocence.

— Oh ! madame, il en était plein. Avec les tapisseries seulement, on a fait vingt mille écus. Ce sont des marchands de Paris qui ont presque tout emporté.

Je ne fis aucune remarque, du moins tout haut, et nous rejoignîmes ces messieurs qui causaient près d’une table où se voyait une liasse de dimensions respectables. Sur la couverture de beau papier vert, je lus le mot hypothèques en ronde superbe. Vente, hypothèques, réparations ! Si seulement il en avait été, des réparations, comme de la vente, qui n’était plus à faire ! Je pensai, tout en acceptant le malaga et les biscuits de Pinguet : « Mon mari devait être fort insouciant à l’époque de sa jeunesse. » Quant à moi, je n’entendais rien aux questions d’argent, ni aux affaires en général. J’ignorais, avec un père comme le mien, ce qu’est une irrégularité d’administration ou un embarras de fortune.

Interroger M. de Noircombe, et surtout lui faire des observations sur l’état de son patrimoine, était une hardiesse qui ne me venait même pas à l’esprit, car je ne le craignais pas moins tout en m’étant mise à l’adorer. C’étaient deux grands avantages dans la main d’un homme au-dessus du commun par l’intelligence. Il en avait un troisième : son habileté prodigieuse à détourner les conversations qui n’étaient pas de son goût. Ces détails consignés une fois pour toutes, je n’y reviendrai plus, même quand j’aurai besoin d’excuser un manque de clairvoyance ou de fermeté de ma part. A celles qui riront de moi et protesteront qu’elles auraient été moins sottes, je répondrai par cette seule phrase : J’aurais voulu vous y voir !

Cependant, bien que ma pensée fût endormie dans un rêve très doux, j’attendais chaque jour que mon mari parlât de réparer Noircombe et surtout de le meubler. Nous y campions littéralement. Nous ne pouvions ni recevoir faute d’installation, ni faire des visites faute d’équipage. Nul n’avait le droit de s’étonner de notre sauvagerie tant que nous étions en lune de miel et, certes, nous y étions. Mais j’avais entendu affirmer, tout en espérant le contraire, que les lunes de miel ne durent pas toujours. La nôtre cessa brusquement, avant son quatrième quartier. Mon seigneur et maître déclara un beau matin, sans préparation et sans longues phrases, qu’il fallait rendre visite à mon royal parrain. Mon père, d’ailleurs, nous attendait à la Cour.

Cette dernière considération m’eût empêchée de discuter, même si j’en avais eu le courage. Revoir mon cher père, la tante Bertha, mes amies d’enfance, la maison où j’étais née ! Tout cela ne valait pas le bonheur que je laissais à Noircombe, mais enfin c’était un grand bonheur. De plus, j’étais fière de montrer le marquis au Roi. Peut-être l’étais-je aussi de me montrer moi-même dans mes jolies toilettes de Parisienne. Bref, encore une fois, je me laissai emporter sans résistance. Nous devions occuper le reste de la belle saison à courir l’Allemagne, rentrer à Paris de bonne heure et y passer l’hiver.

Les réparations du château attendraient jusqu’au printemps. Ne fallait-il pas se mettre en quête d’un architecte et d’un tapissier ? Tout cela me parut la sagesse même.

Je me jetai dans les bras de mon père avec une joie d’enfant. Il m’examinait avec attention, j’allais dire avec angoisse ; mais il fut bientôt rassuré.

— Les voilà donc revenues, ces belles couleurs de mon Hedwige !

Tels furent ses premiers mots. J’aurais souhaité plus d’expansion entre lui et M. de Noircombe. Mais un gendre n’est-il pas toujours un rival heureux, qu’il est difficile à un père de voir sans jalousie ? Nous nous hâtâmes de défaire nos malles. Le soir même nous devions aller faire notre cour à Leurs Majestés. Longtemps avant de monter en voiture, j’avais demandé à mon père avec qui je me trouvais seule :

— Otto sera-t-il là ?

— Non : il est parti en congé, fut la réponse brève.

J’avoue que mon cœur fut soulagé d’un grand poids, en même temps que j’avais honte de me sentir heureuse de cette absence.

Nous fûmes reçus à merveille au Palais. Parmi tous ces Allemands gras et roses, le teint mat, les traits accentués, les yeux noirs de mon mari produisaient un effet surprenant. Je crois, sans modestie, que le grand succès fut pour lui ; et cependant mon entrée fut un triomphe. Le roi me baisa la main, car nous étions en grande étiquette ; je me souvins qu’il n’embrassait jamais sa filleule passé midi. La reine causa longtemps avec le marquis, au grand déplaisir de la comtesse Bertha qui, je le devinai, aurait voulu voir son neveu au bout du monde, satisfaction qu’elle eut seulement un peu plus tard. Elle dut, malgré sa mauvaise humeur, le présenter au cercle des dames, relativement assez nombreuses, que la curiosité, sans doute, attirait ce soir-là : dans cette petite cour monotone et vieillotte, on n’avait pas souvent une distraction aussi grande.

Mon mari fut arraché à ses courbettes par un chambellan qui venait l’inviter, de la part du Roi, au jeu de Sa Majesté. Comme tous les soirs, une table attendait. A l’heure présente, je ne peux m’empêcher de rire de moi-même en songeant à la frayeur que j’eus alors. Mon mari, à ma connaissance, n’avait jamais tenu une carte ; du moins je n’avais pas entendu dire qu’il sût distinguer le trèfle du carreau. Je fus bientôt rassurée, plus encore : étonnée, de la transformation qui s’opéra dans la physionomie de M. de Noircombe, dès qu’il sentit couler sous ses doigts le vélin glacé. Un éclair sombre jaillit de ses yeux ; des plis se dessinèrent au coin de sa bouche ; l’expression de son visage devint très dure. La partie s’engagea en silence et, bientôt, ma frayeur changea d’objet. Le Roi, joueur habile, disait-on, mettait son amour-propre à gagner tout le monde, ce qui était — à cette époque — le seul impôt lourd du royaume, car Sa Majesté jouait gros jeu. Or je n’avais pas songé à instruire mon mari de ses devoirs de bon courtisan, me doutant peu qu’il serait soumis à cette épreuve. Mais que faire à cette heure, sinon d’espérer qu’il allait jouer comme une mazette, chose probable d’ailleurs ?

Hélas ! il n’en fut rien. Tout en feignant d’être à la conversation de la Reine, j’avais l’œil et l’oreille à la partie du Roi. En quelques minutes, le coup fut terminé. Ce n’était pas une défaite pour la couronne, c’était un écrasement ; l’attitude consternée de la galerie faisait voir que le désastre était sans exemple. Mon mari, l’œil plus brillant que jamais, ne soupçonnant pas l’énormité de sa conduite, empocha l’or royal. Sa Majesté, malgré tout, fit bonne contenance et félicita le gagnant :

— Marquis, voilà des années que je n’ai pas rencontré un adversaire de votre force ! Il était temps que vous vinssiez ; je me rouille. Vite ma revanche, et, cette fois, tenez-vous bien !

M. de Noircombe ne se tint que trop bien. Il gagna encore, il gagna toujours. La figure de mon pauvre parrain faisait peine à voir. Les vieux courtisans regardaient le tapis comme pour y chercher une trappe. Mon père était pâle de consternation. A ce bout du salon un silence de mort régnait, troublé seulement par la voix de mon mari qui s’élevait par intervalles, pour annoncer une nouvelle victoire. Chaque levée, qu’il rangeait devant lui avec une symétrie parfaite, me chargeait la poitrine d’un poids nouveau. Jamais, non jamais, je n’oublierai cette partie.

Enfin le Ciel eut pitié de nous. Après une série contraire, qui nous parut avoir duré des heures, Sa Majesté gagna un coup et jeta les cartes, sans plus songer à faire des compliments au vainqueur. Presque aussitôt le couple royal se retira ; je fus heureuse quand la voiture nous emporta nous-mêmes. Tandis que nous roulions, mon père dit à son gendre :

— Si je vous avais connu ce talent, marquis, je vous aurais conseillé de laisser à votre adversaire au moins la bonne moitié des coups. De grâce, la prochaine fois, commettez quelques fautes !

Quand nous fûmes rentrés chez nous, mon mari vida ses poches gonflées d’or. Il paraissait radieux ; je crois que je ne l’avais pas encore vu de si belle humeur. Je l’aimais trop pour ne pas me laisser gagner moi-même par sa gaieté, qui n’était pas une chose ordinaire chez lui. Pourtant je ne pus m’empêcher de dire :

— Moi aussi, je trouve que vous avez trop bien joué, mon ami. Toute la Cour est consternée. Pendant huit jours on ne parlera pas d’autre chose.

— Entre nous, me répondit-il, j’avais complètement oublié la qualité de mon adversaire. J’étais tout à mon jeu et ne voyais que les cartes. Du reste j’ai promis à votre père de me laisser plumer à la première occasion.

— Je doute que cette occasion vous soit donnée, prophétisai-je. Mais où donc avez-vous pris cette habileté incomparable ?

— Oh ! répondit-il avec négligence, il m’arriva de temps à autre de faire ma partie dans quelque cercle… Deux mille francs, ma petite ! J’ai gagné deux mille francs ! Les fonds publics du royaume vont baisser demain !

J’ignore si les fonds publics baissèrent ; mais notre faveur baissa certainement ; durant notre séjour dans la petite capitale, mon mari ne fut plus invité au jeu du Roi. Et d’un autre côté, depuis cette soirée mémorable, je ne cherchai plus ce qui pouvait bien être le goût dominant de M. de Noircombe.

Quelques jours après, nous étions à Baden-Baden, alors dans toute sa gloire. Là, je devins une femme souffrante, bonne à rien. L’ange des douleurs et des joies était sur mon seuil, me disant : « Je te salue, toi qui seras mère ! »

Cette fois la lune de miel était bien finie. Mon mari, à la façon de tant d’autres, s’épargna les ennuis d’une intimité peu agréable ; sauf ce détail il fut excellent. Il me procura un bon médecin, une confortable chaise longue, des livres, après quoi je ne l’aperçus plus guère. Il comptait probablement — et en cela il avait raison — que la fille du baron de Tiesendorf était sûre de ne pas manquer de visites, en cet endroit si rapproché de sa ville natale. Depuis mon mariage, il ne m’était pas arrivé de voir tant de monde, ni surtout de voir si peu mon mari. D’abord, quand il rentrait tard dans la nuit, je souffrais d’une mortelle jalousie ; Baden-Baden était le rendez-vous des femmes les plus séduisantes de l’Europe, en allant d’un bout à l’autre de l’échelle sociale et morale. Mais la première fois que j’eus la faiblesse de laisser voir cette souffrance à mon époux, il me répondit fort sérieusement :

— Chère petite, je ne vous ai pas trompée et ne vous tromperai jamais. Si je vous faisais de grandes protestations sur ma vertu, ou sur ma loyauté, ou même sur mon amour, vous pourriez dire que je vous chante le refrain ordinaire des mauvais sujets. La vérité est que les femmes ne me disent rien — sauf une, corrigea-t-il poliment avec un baiser sur mes doigts. Nous sommes dans la ville la plus cancanière du monde. Quelqu’un vous a-t-il rapporté qu’on m’a vu m’entretenir plus de cinq minutes avec une crinoline quelconque, princesse ou danseuse ? Ne vous tourmentez pas. Je m’amuse comme un bon petit garçon à remuer des cartes. Ici, au moins, ce n’est pas comme avec votre insupportable parrain. Je peux gagner cent louis sans mettre les finances d’un royaume en désordre ; et, pardieu ! je gagne. Vous en verrez la preuve demain.

La preuve arriva, sous forme d’un bracelet qui me rendit très heureuse, non pour le bijou lui-même, qui était pourtant fort beau, mais parce que je n’étais plus jalouse. Une ombre, toutefois, passa sur mon bonheur quelques jours après. La chance avait tourné, sans doute ; car le bon petit garçon qui s’amusait à remuer des cartes vint me demander « un service ». C’était le premier. Le spectacle d’un mari venant prier sa femme de lui donner de l’argent était nouveau pour moi. Il m’étonna comme un honteux renversement des rôles. Je n’aurais pas été beaucoup plus stupéfaite si l’on m’avait requise d’aller choisir une paire de chevaux chez un maquignon. Ce furent, je m’en souviens, les paroles qui sortirent de mes lèvres.

— Je ne me ruinerai pas plus pour les chevaux que pour les femmes, répondit M. de Noircombe, ce qui était s’éloigner de la question.

Comme j’en faisais la remarque, ajoutant que, ruine pour ruine, je ne voyais pas d’avantage considérable à s’appauvrir par le jeu plutôt que par les chevaux, mon mari, pour la première fois, devint désagréable.

— Je suis pressé, dit-il ; ne m’obligez pas à insister.

Je retrouvai alors sur ce visage, redevenu le visage de « mon maître », l’expression qui me faisait peur jadis, quand il m’était beaucoup plus facile de ne pas avoir peur. Sans une résistance plus longue, je vidai mon tiroir, et le calme revint aussitôt. Je promis au surplus de ne point parler de ce détail à mon père. Et je ne lui en parlai pas. J’eus assez de tendresse filiale pour lui cacher que, ce jour-là, j’avais eu cette première révélation de malheur qui, tôt ou tard, pour tant de femmes, coupe d’un abîme le chemin de la vie.

Pour moi, on en conviendra, la révélation venait plus tôt que je ne pouvais l’attendre, même sans faire preuve d’un optimisme exagéré. Il y avait trois mois que j’étais la marquise de Noircombe !… N’importe : je voyais le gouffre ; mais Dieu me faisait la grâce de m’en cacher la profondeur. Je compris dès lors que j’allais être, que je serais toujours une femme malheureuse. La ruine m’apparut comme une chose fatale, assurée, puisque je ne me sentais pas de force à lutter avec mon maître ; non, pas même — qu’on m’accuse de lâcheté — pour défendre le pain de mon enfant. Mais j’ignorai quelque temps encore, pas bien longtemps, que la ruine est une épreuve légère comparée à d’autres. Comme un oiseau malade, je mis ma tête sous l’aile et j’attendis. On ne tarda guère à parler de la passion de mon mari pour le jeu. On m’apprit qu’il s’était remis à gagner beaucoup. Je l’aurais deviné, rien qu’à sa démarche légère et à sa figure épanouie, sans parler des bijoux qui m’arrivaient de temps à autre. Un seul bijou — dont je commençais à sentir la vie — pouvait m’intéresser. Quant aux autres, je les enfermais en y touchant à peine, comme une réserve pour la prochaine occasion où je serais priée de « rendre un service ». Autant dire tout de suite que cette occasion se présenta quand il fallut régler nos comptes à Baden-Baden, où la saison touchait à sa fin. J’aurais voulu passer quelque temps à Noircombe ; mais je ne fus pas consultée sur la direction à prendre. Nous fîmes route vers Paris.

On y rentrait alors beaucoup plus tôt qu’à l’époque actuelle, de même qu’on en partait beaucoup moins tard. J’y retrouvai mon père, ce qui fut une grande joie ; mais je ne retrouvai pas la vie de famille d’autrefois : nous venions, ou plutôt mon mari venait de louer un de ces petits hôtels avec sous-sol, construits sur les modèles de Londres, qu’on commençait alors à voir paraître. Tout en me portant mieux, j’étais incapable de grandes fatigues ; aussi l’installation fut remise aux soins d’un tapissier et terminée en quelques semaines. D’ailleurs on pouvait aller vite avec la mode, florissante alors, du capitonnage et des draperies de peluche. Maintenant je sais que vos jeunes mariées mettent quatre ans à s’installer, sous prétexte de « découvrir » des meubles ayant appartenu à Marie-Antoinette, ou des tapisseries ayant décoré la demeure d’un Fermier Général. Sans doute, la Reine changeait de canapé tous les jours et le financier renouvelait ses tentures aussi souvent que les dentelles de son jabot. Autrement, il faudrait douter de la bonne foi des antiquaires, ce qu’à Dieu ne plaise !

De nouveau, donc, je fus maîtresse de maison, avec mon fidèle Bruneau comme attaché culinaire, ainsi que le qualifiaient jadis nos amis de la Légation. Pour le moment sa besogne était simple, car nous avions rarement des convives.

— Je me préoccupe surtout, disait-il, d’étudier l’estomac de madame la marquise. Dans le livre de menus que je compose, il y aura un appendice à l’usage des personnes dans l’état de santé où se trouve madame.

Sans pousser le zèle pour mon bien-être aussi loin que son cuisinier, M. de Noircombe s’étudiait visiblement à m’épargner les choses désagréables. Depuis Baden-Baden il n’avait plus été question de « services ». Nous déjeunions toujours ensemble et il était rare que je fusse réduite à dîner seule. Je refusais toutes les invitations ; mais si mon loyal époux en acceptait quelqu’une pour lui-même, il trouvait moyen de me faire savoir le lendemain par une amie, par un journal, d’une façon quelconque, qu’il avait bien réellement dîné là où il prétendait l’avoir fait. La plus jalouse des femmes eût dormi tranquille. Mon mari sortait peu ou pas dans la journée : il avait coutume de dormir plusieurs heures durant l’après-midi. Le soir, un peu tard, il allait à son cercle, un cercle très élégant et très fermé, où l’on jouait furieusement ; je savais qu’il n’y manquait pas plus qu’un acteur à son théâtre. Ah ! non, certes, je n’étais pas jalouse : plût au Ciel que je l’eusse été davantage ! La jalousie conserve l’amour, de même que certaines maladies généreuses conservent la santé !

Chaque jour, quand le thermomètre permettait de sortir (nous étions alors en décembre), j’allais au Bois par ordonnance du médecin. Comme au temps qui avait précédé mes fiançailles, j’évitais les endroits à la mode, mais pour d’autres raisons. D’abord mon état de santé, pour parler comme Bruneau, me rendait un épouvantail à en juger par le refroidissement de l’enthousiasme conjugal. Ensuite, n’ayant pas commencé mes visites de noces, ma situation à l’égard du monde était un peu fausse. Donc j’avais retrouvé ma petite allée, et même mon banc, resté ineffaçable dans ma mémoire, à cause de certaine apparition quasi diabolique dont j’avais de bonnes raisons pour me souvenir. Il se trouva qu’un de mes anciens danseurs cherchait, lui aussi, les allées désertes.

Ce beau ténébreux était Auditeur quelque part, bien vu aux Tuileries où il avait disputé un moment la palme des cotillons au marquis de Caux ; mais il s’était consolé de sa défaite par d’autres triomphes. Il se nommait Jacques Malterre et n’était pas joueur : les femmes ne lui en laissaient pas le temps. Il faut dire, à sa louange, qu’il ne s’occupait que des femmes du monde, par économie, prétendaient les envieux. Quoi qu’il en soit, quand on n’avait pas d’autre sujet de conversation pendant un dîner, on n’avait qu’à prononcer le nom de Jacques Malterre. Aussitôt les histoires arrivaient d’elles-mêmes, comme buis au dimanche des Rameaux.

Les amies, qui venaient frapper à ma porte seulement entr’ouverte, m’avaient conté la dernière : je me souviens vaguement qu’elle était d’une grande noirceur et qu’il y jouait le rôle de victime. Il en était encore à la période des petites allées désertes, mais tout à la fin, il faut croire, puisque, m’ayant rencontrée, il daigna tourner son cheval et causer à ma portière pendant cinq bonnes minutes.

Pour peu qu’elle ait un joli chapeau sur des cheveux pas communs, et que le reste de sa personne disparaisse dans un tas de fourrures, une femme en coupé peut toujours faire illusion. Le beau Jacques me témoigna comme toujours une politesse délicieuse, avec une froideur de marbre, nuancée habilement toutefois, de façon à me faire comprendre que ce n’était pas la froideur de l’indifférence, mais la froideur du chagrin. Sa voix, son regard, avaient en même temps un je ne sais quoi d’ému qui signifiait :

— Vous non plus, vous n’êtes pas heureuse !

Il me le dit beaucoup plus clairement, le lendemain, à la même place, avec cette différence que j’étais sur mon banc, respirant le grand air, tandis que ma voiture attendait à cent mètres. Le promeneur arrêta son cheval et, sans descendre, s’informa de ma santé, d’un air de paternité triste qui lui allait fort bien.

— Je ne vous demande pas de nouvelles de Noircombe, ajouta-t-il. Je néglige un peu le Cercle depuis quelque temps ; mais j’entends parler de lui par les camarades.

— Si j’étais portée à l’inquisition, répliquai-je, ce serait le cas de vous demander ce que disent « les camarades ». Mais, tout au contraire, je vous prie de ne pas me le dire. J’ai l’horreur de ce genre d’opérations.

— Non, fit-il ; non, je ne vous dirai rien ! Vous êtes une bonne petite âme qui mériterait bien d’être heureuse. Et vous vous promenez toujours toute seule ?

— Oh ! j’aime la solitude.

— C’est comme moi, soupira-t-il. Et, quand on aime la solitude à notre âge, il n’est pas difficile de deviner le reste.

Là-dessus mon interlocuteur soupira, salua et reprit sa promenade. Je n’ai pas vu dans toute ma vie un homme qui ait plus fière tournure à cheval.

Nous nous rencontrâmes souvent depuis lors dans notre île, comme nous appelions ce coin désert du Bois. Pas une seule fois M. Malterre ne quitta sa selle, même quand il me trouvait sur mon banc. Son tact peu commun, joint à une science consommée du monde et à l’expérience des femmes, lui permettait d’aller plus loin qu’un autre, sans qu’on eût le droit de le blâmer ou l’occasion de l’arrêter. A la troisième rencontre avec un praticien ordinaire, j’aurais laissé voir une contrariété ou, tout simplement, j’aurais découvert une autre île. Mais faire la prude avec ce personnage attristé, ennuyé, renfrogné, qui maudissait jour et nuit, à pied ou à cheval, l’inconstance d’une oublieuse, vraiment c’eût été ridicule et rien de plus.

Il faut d’ailleurs faire attention que le mauvais temps me privait parfois, durant une semaine entière, de mes promenades. Pour Jacques Malterre, l’intervalle plus ou moins long entre nos rencontres semblait ne faire aucune différence. La phrase qu’il m’adressait, car souvent il ne m’en adressait qu’une, était juste la continuation de celle qu’il m’avait dite la veille ou la semaine d’avant. C’était comme un feuilleton qui continue petit à petit ; et c’était bien un feuilleton, lisible par les plus timorés, que ce roman très peu romanesque ayant pour résultat, malgré tout, l’intimité croissante chez les personnages. Encore mon nouvel ami semblait-il peu disposé à s’en prévaloir ; jamais il ne demanda la permission de forcer ma porte, condamnée pour les visiteurs ordinaires.

Le petit ange invoqué par mes désirs, comme le consolateur suprême et tout-puissant, n’allait pas tarder à paraître. M. de Noircombe lui-même semblait prendre intérêt à sa prochaine venue. Je le voyais davantage ; il était bon pour moi, tellement qu’un jour j’eus le courage de lui dire :

— Est-ce que vous aimerez cet enfant, Ludovic ?

— Mais sans doute. Quelle question !

— Vous l’aimerez… plus que tout ?

— Certainement.

— Alors, dès qu’il pourra parler, je lui apprendrai une phrase, pour qu’il vous la répète chaque matin et chaque soir.

— Et quelle sera cette phrase ?

— Papa, ayez pitié de maman et de moi !

J’avais peur d’être allée trop loin. Mais, sur le visage de mon mari, je fus étonnée de lire, au lieu de la colère, une infinie tristesse. Il resta muet pendant plusieurs secondes, les yeux perdus dans le vide ; puis il les ferma, baissa la tête, et je l’entendis soupirer :

— Ah ! si c’était un fils !…

Peut-être qu’en effet, si c’eût été un fils, toute ma vie eût été changée, pour ne rien dire de la vie d’un grand coupable. M. de Noircombe, à ses heures, m’avait laissé voir qu’il était fier de son nom très ancien, qui mourait avec lui à défaut d’enfant mâle. Aurait-il eu pitié d’un futur Noircombe ? Était-il encore temps d’avoir pitié ?

Je me suis fait souvent ces questions, fort oiseuses du reste, car… ce ne fut pas un fils que la Providence nous envoya.

O mon Dieu ! vous n’avez pas exaucé ma prière ; mais, vous en êtes le témoin, malgré tout, malgré la ruine, malgré la honte, je vous ai remercié chaque jour, à genoux, de ne m’avoir pas exaucée ! Avec ma petite Lisa, devenue ma grande, ma chère, ma belle Élisabeth, je n’ai jamais senti la privation dans la pauvreté, la fatigue dans le travail, la rougeur dans l’humiliation. Elle a été, depuis son premier vagissement, la richesse, le repos, l’orgueil de sa mère. O mon Dieu ! Je vous remercie de m’avoir donné une fille comme celle-là, même au prix de tout le reste.

Elle a été, elle est d’autant plus ma fille que son père, dès la première minute, la prit en haine et s’en désintéressa. La déception, chez lui, fut terrible.

— Décidément, je n’ai pas de chance ! fit-il à haute voix, peu soucieux que je pusse ou non l’entendre.

Je l’entendis ; mais comme les bienheureux enivrés de la joie céleste doivent entendre, sans en être distraits, les blasphèmes des malheureux humains. Je voulus être la nourrice de mon enfant. Nul ne m’en dissuada. J’eus quelques semaines d’un bonheur qui devait approcher de près la limite du bonheur terrestre.

Un coup de tonnerre mit fin à mon rêve. C’était le soir du jour où, pour la première fois, j’étais sortie avec mon baby. Comme j’avais été fière ! Comme, dans les yeux de chaque jeune femme rencontrée, j’avais tâché de lire l’envie ! Et comme il m’avait été doux de voir dans une glace que j’étais une jolie mère, moi qui ne me suis jamais souciée d’être une jolie femme ! Le soir, après dîner, je racontai nos succès à mon mari.

— Je vois, dit-il, que vous allez bien. J’en suis heureux, car, depuis longtemps, je désirais avoir avec vous une conversation d’affaires. Vous voudrez bien me rendre cette justice que j’ai attendu le moment convenable. Et pourtant j’ai bien besoin de vous !

Croyant qu’il s’agissait encore d’un « service », j’allais à mon tiroir, n’ayant envie, à cette heure, ni d’engager une discussion, ni même de faire entendre une plainte. M. de Noircombe m’arrêta d’un geste :

— Non, dit-il ; ce n’est pas un prêt que je vous demande ; c’est un marché que je vous propose. Vous conviendrait-il d’acheter Noircombe ?

Je répondis, moitié plaisante, moitié sérieuse, car je ne comprenais pas encore bien :

— Mais, je ne suis pas assez riche.

— Oh ! si ; vous l’êtes. Un château ne se paye pas grand’chose et, quant à la terre, elle n’est plus tout à fait ce qu’elle a été.

On m’en voudrait de sténographier toute la conversation qui fut plutôt désagréable. J’appris, contrairement à mon attente, que je pouvais placer ma dot en immeubles. Sans doute, c’était pour me réserver cette liberté peu enviable que M. de Noircombe avait combattu le bon combat chez le notaire. Je tiens seulement à constater que je ne fus pas vaincue à la première rencontre. Peu de femmes, je crois, auraient fait une plus honorable défense. Mon adversaire fut même obligé de démasquer toutes ses batteries, c’est-à-dire de se démasquer lui-même, en faisant usage d’un moyen de persuasion qu’il n’aurait pas pu mettre en ligne avec beaucoup d’autres.

— Ne voyez-vous donc pas que vous me faites mourir ? lui avais-je crié, à bout de forces.

— Vous êtes pâle, en effet, me répondit-il ; mais aussi vous prolongez à plaisir des discussions fatigantes. Finissons-en vite, ou bien il me faudra consulter Campbell. J’ai peur que vos devoirs de nourrice ne soient une épreuve dangereuse pour vos forces.

J’avais compris. Il fallait signer, ou voir ma petite Lisa prendre le sein d’une autre femme. Je gardai ma fille et je donnai ma dot. Pinguet, je le sus alors, attendait à Paris depuis une semaine, avec l’acte tout prêt. Que Dieu lui pardonne !

— Vous voilà propriétaire de Noircombe, me dit mon mari en levant la séance. La terre est le placement le plus sûr qui existe.

Je me doutais bien qu’on me faisait payer deux fois son prix une terre déjà démantelée. Mais je venais de constater une chose plus grave encore : c’est que je n’estimais plus mon mari.

Hélas ! ma conscience m’a reproché quelquefois de m’en être consolée trop vite. N’ai-je pas été trop mère, pas assez femme ? Dieu me jugera. Oui, je l’avoue, quand je sentais les lèvres de ma mignonne aspirer de nouveau, heure par heure, la vie déjà donnée, le reste du monde n’existait plus pour moi.

Ces deux années de ma vie n’eurent donc pas d’histoire. Je me souviens vaguement d’une tournée de visites qui fut interminable. Quand j’avais passé deux heures loin de mon trésor, une force irrésistible me ramenait à la maison, ce qui mettait hors d’elle-même la vieille tante de mon mari qui nous présentait. M. de Noircombe, on le devine, ne faisait jamais d’objections lorsque je demandais grâce pour jusqu’au lendemain.

L’Impératrice me fit de grands compliments sur mon zèle maternel. L’Empereur s’étonna que toutes les femmes ne fissent pas comme moi, « puisque le métier de nourrice embellissait à ce point ».

« Embellie ou non, pensai-je, on ne me verra plus guère à la Cour. J’ai mieux à faire maintenant. »

Pour contenter mon père, toutefois, je ne me retirai pas du monde, ou plutôt j’ouvris ma porte au monde, ce qui me convenait mieux que de l’aller chercher au dehors. Naturellement je ne donnais ni bals ni soirées, ne voulant pas veiller ; mon mari ne le voulait pas non plus. Du moins il ne voulait veiller qu’au cercle. Nous nous bornâmes donc aux dîners plus ou moins intimes, qui permirent à Bruneau de montrer sa valeur. Je ne saurais dire avec quel argent nous vivions : celui de ma dot ou celui du jeu. Ma fille prospérait, c’était l’essentiel.

Toutefois il était écrit que les catastrophes ne pouvaient m’épargner longtemps. La guerre d’Italie venait d’être déclarée. Mon père m’apprit un jour que mon cousin Otto venait de prendre du service dans l’armée autrichienne.

— Mon Dieu ! m’écriai-je, le voilà devenu l’ennemi de la France ! Veut-il donc se venger sur le peuple qui est devenu mon peuple ?

— Je crains qu’il ne cherche autre chose que la vengeance, me répondit mon père avec une tristesse profonde.

Bientôt Paris connut l’enthousiasme de la première victoire, et je connus, moi, des tortures sans nom. D’autres auraient gardé plus de calme. L’Autriche n’était pas mon pays. La France ne m’avait guère donné de bonheur jusque-là ; mais une raison, que comprendront toutes les mères, suffisait à me la faire aimer comme la plus chère des patries : mon enfant n’était-elle pas Française ?

Mais comment aurais-je pu oublier qu’Otto, mon cher Otto, combattait contre la France ? Quand j’apprenais la mort d’un des nôtres, je songeais : « Peut-être que c’est lui qui l’a tué ! » Et, les lendemains de victoire, je ne sortais pas d’une pièce reculée de mon appartement, où mes oreilles entendaient un peu moins les salves du canon, les joyeuses volées des cloches. O mon trop fidèle ami ! N’était-ce pas de ta mort qu’on se réjouissait ?

Quelle ne fut pas mon émotion, un matin, à la vue de l’écriture d’Otto sur une enveloppe à mon adresse ! Il ne m’avait pas écrit depuis deux ans, pas même pour me maudire après ma dernière lettre : celle qui lui notifiait ma trahison. Le malheureux ! Il avait fait plus que de me maudire ! Il avait fui, pour ne pas me voir à la Cour de son souverain. Il avait brisé sa carrière. Il avait pris les armes contre la nation qui m’avait enlevée à lui… Et voilà que, de nouveau, sa plume traçait mon nom. Pour me dire quoi, grand Dieu ?

Il suffisait de voir sa lettre pour deviner qu’elle arrivait d’un champ de bataille. Encore aujourd’hui, malgré tant de larmes qui l’ont baignée, elle conserve toutes ces taches lugubres. Je l’ouvris par un effort surhumain…

Et je retombai, anéantie. Hélas ! ce n’était pas une lettre de lui ; c’était ma lettre, les lignes homicides tracées par ma main ! Dans cette enveloppe, rien de plus ; pas un mot ajouté, pas une plainte. Il avait fait mieux que de se plaindre : il était mort !… Sur son cadavre on avait trouvé la missive toute préparée. Que m’apportait ce message posthume ? Le pardon ou la haine éternelle d’un mort ?

Je m’évanouis, au grand effroi de mes femmes qui coururent chercher M. de Noircombe. En reprenant mes sens, je vis qu’il lisait ma lettre. Je la lui aurais fait lire, d’ailleurs ; je ne prononçai qu’une phrase :

— Et c’est pour vous, pour vous que j’ai fait cela !…

Il eut, je dois le reconnaître, le bon goût de ne pas me répondre et de me laisser seule. Mais, après cette secousse terrible, ma petite Lisa eut beaucoup à souffrir. Grâce à Dieu, je pus me maîtriser à cause d’elle ; pas une goutte de lait étranger n’a jamais touché ses lèvres ! C’est plus de bonheur que je n’en méritais.

Voyant mon chagrin, et devinant peut-être qu’il y avait dans mon abattement le poids d’un remords affreux, mon excellent père demanda et obtint la permission de m’emmener en Suisse, dès que la guerre fut finie. Je passai avec lui six semaines tranquilles, dans notre chère intimité d’autrefois. On devine bien que cette tranquillité n’était que relative. Combien de fois mon sommeil fut troublé par l’apparition du pauvre Otto, silencieux et menaçant ! Que serais-je devenue sans ma fille, lorsque mes yeux s’ouvraient au milieu du cauchemar terrible ? Mais, à la lueur de la veilleuse, elle m’apparaissait rose et souriante dans son berceau. Alors il me semblait que je pouvais défier tous les malheurs, toutes les menaces. « Mon Dieu, priais-je, envoyez-moi les épreuves qu’il vous plaira ; mais protégez ma fille ! »

Les épreuves sont venues ; mais ma fille est heureuse. Que le nom de Dieu soit béni !

III

L’hiver de 1860 fut brillant, ce qui ne m’eût guère occupée si mon mari, pour des raisons mystérieuses, ne m’eût poussée à recevoir. Hélas ! je n’avais plus pour m’en dispenser mes devoirs de jeune mère : la petite Lisa n’avait plus besoin de nourrice. D’ailleurs, en voyant M. de Noircombe s’intéresser à la vie mondaine, j’espérais qu’il trouvait moins de plaisir dans ses maudites cartes. L’illusion, comme l’espérance, a la vie tenace !

Je gardai, cela va sans dire, mes réflexions pour moi. Entre nous deux, rien de ce qui ressemble à une intimité ne subsistait ; nous ne causions guère qu’en présence d’étrangers, d’un côté d’une table à l’autre. Je doute que le monde s’amusât beaucoup dans notre petit hôtel ; mais on y venait avec empressement. Il ne tenait qu’à moi, au surplus, de me laisser convaincre qu’on y venait pour mon humble personne. Je savais faire des frais, paraît-il. J’avoue du moins que je succombais, comme tant d’autres, au besoin de n’être pas seule avec moi-même.

Jacques Malterre le devinait sans doute. Il était devenu l’un de mes habitués, par bonté d’âme, j’imagine, puisqu’il prétendait n’avoir que du dégoût pour le monde. Je l’avais vu entrer à mon « jour », un certain après-midi, comme s’il n’eût fait que cela toute sa vie. Sauf que nous n’étions plus au Bois et qu’il n’était pas à cheval, notre conversation n’avait pas différé beaucoup des précédentes rencontres. Surtout on aurait dit que nous nous étions quittés la veille.

Cependant il paraissait reprendre quelque goût à la vie. Même, un jour que nous étions seuls, il voulut bien m’informer de quelques symptômes faisant prévoir sa guérison.

— Alors, lui dis-je en riant, vous êtes sorti de la période des petites allées. Êtes-vous déjà de force à affronter le tour du lac ?

Le tour du lac était à cette époque (qui le croirait parmi ceux qui sont jeunes ?) le lieu de promenade le plus élégant du monde civilisé. Jacques Malterre, déjà debout pour prendre congé de moi, fit cette réponse :

— Je n’en suis plus aux petites allées ; mais je n’en suis pas encore au tour du lac. Peut-être en devinez-vous la raison ?

— Moi ! fis-je étourdiment. Comme je ne m’y montre jamais, il ne faut pas me proposer de charades sur ce qui s’y passe. Vous avez peur, j’imagine, d’y rencontrer… celle qui vous a fait souffrir.

— C’est tout le contraire, dit-il en me baisant le bout des doigts. J’ai la certitude de ne pas y rencontrer… celle qui m’a guéri !

J’étais furieuse contre moi-même. Une coquette de profession n’aurait pas mieux manœuvré pour obtenir cette riposte. Or l’idée que Jacques Malterre pouvait songer à me faire la cour ne m’était jamais venue. En réalité, me la faisait-il ? A tout événement, lorsqu’il revint me voir, je lui jetai au visage, comme je lui aurais jeté un seau d’eau froide, l’éloge pompeux de mon mari.

— Là ! là ! me dit-il en souriant. Pourquoi cette prise d’armes ? Je donnerais tout au monde pour que vous fussiez très heureuse, et pour que le portrait dont vous venez de faire les frais fût ressemblant.

— Auriez-vous l’intention d’insinuer qu’il ne l’est pas ? répliquai-je en me dressant de toute ma hauteur.

— J’ai l’intention d’insinuer une seule chose, répondit-il : c’est que je suis votre meilleur ami.

Selon sa tactique invariable, il avait disparu avant que je pusse relever ses paroles.

Que cette amitié fût parfaitement désintéressée, à vrai dire, j’en doutais bien un peu. Je m’amusai à lui tendre des pièges, dans lesquels il eut l’adresse de tomber juste à point. Il sentait fort bien que je n’attendais qu’un mot douteux pour lui fermer ma porte ; mais le mot restait sur ses lèvres et la porte restait ouverte. C’était un grand joueur, lui aussi, et, chose redoutable, c’était un joueur qui ne semblait jamais pressé. D’après ce que j’entends dire, les hommes perdent patience très vite aujourd’hui. J’imagine que cela doit augmenter beaucoup le nombre des résistances victorieuses. Si je me trompais, ce serait vraiment tant pis pour les femmes.

Quoi qu’il en soit, la plus honnête des femmes, surtout quand elle n’est pas heureuse, ne peut échapper à quelques chatouillements d’émotion en voyant qu’un jeune homme, connu par ses aventures, s’occupe d’elle pendant des mois, sous prétexte d’amitié. Chose plus grave, il ne s’occupait pas des autres ; je le savais par mes amies, et cette conversion m’offensait presque comme une impertinence. Un jour, comme il me contait, pour me distraire, une scène bouffonne qui s’était passée dans un restaurant connu pour ses soupers, je lui fis des questions qui l’obligèrent à me répondre :

— Je vous avoue, madame, que je n’ai pas mis les pieds dans cet endroit depuis deux ans.

— Par vertu ?

— Hélas ! je ne sais pas très bien ce que c’est que la vertu. Si l’on me questionnait, je serais réduit à cette définition : la vertu, c’est madame de Noircombe.

Je n’aimais pas du tout cette définition et je dis à mon interlocuteur, un peu à l’étourdie — j’étais si jeune alors :

— Vous m’obligerez beaucoup de n’avoir pas l’air si renseigné.

— Je comprends, fit le beau Jacques en mordant sa moustache. Vous trouvez qu’un pécheur de mon espèce ne doit pas même savoir votre nom ? Cependant, nul ne voudra croire que je me suis converti tout seul.

Je ripostai :

— Surtout nul ne voudra croire que vous êtes converti.

Mais il avait déjà passé la porte.

Dieu merci ! le beau Jacques Malterre — s’il n’est pas mort de vieillesse — pourrait dire encore aujourd’hui : « La vertu, c’est madame de Noircombe ! » Je ne dis rien, quant à moi. Je ne remercie pas mon Créateur, à l’exemple des Pharisiens, de m’avoir faite différente de celle-ci ou de celle-là. J’ai pu soupçonner (pour ne pas dire plus) que je suis faite comme toutes les autres. La preuve, c’est que cette escarmouche m’intéressait, moi qui, depuis deux ans, ne m’intéressais plus à rien, hors de ma fille. Malgré la noble colère qu’il avait soulevée en moi dans une première occasion, le beau Jacques en arriva tout doucement à s’arroger la permission de « m’ouvrir les yeux ». S’il fallait en croire cet ami trop dévoué, M. de Noircombe m’avait épousée pour ma fortune, dont il avait grand besoin pour se refaire, bien qu’il passât encore pour riche. Il avait trompé mon père, acheté ma gouvernante, ensorcelé ma pauvre personne. J’étais, parmi toutes les créatures, la plus maltraitée, la plus digne d’être consolée… J’avais beau nier, mentir par orgueil, prétendre qu’un trésor comme ma fille suffisait à me consoler, en admettant qu’une consolation me fût nécessaire ; je ne sentais pas moins, dans le secret de mon âme, que Jacques avait raison, que je m’attachais à lui, que ses visites, si courtes qu’elles fussent, devenaient pour moi une habitude, qu’il m’aimait sans me l’avoir dit encore, mais qu’il allait me le dire bientôt.

C’était même là — on va s’écrier que j’étais une étrange personne — le moyen qui s’offrait à moi de sortir d’une situation où mon inexpérience commençait à perdre pied. La chose était bien décidée : « Au premier mot d’amour, monsieur mon amoureux serait chassé franc et net. » Lui, de son côté, lisait probablement sur ma figure cette décision très ferme ; car le mot, de jour en jour plus près de ses lèvres, n’en sortait pas.

Un soir — la date est marquée en moi comme avec un fer rouge — nous étions dans la même loge à l’Opéra. On donnait Guillaume Tell. Arnold, en attendant le fameux ut de poitrine, lançait à Mathilde sa présomptueuse déclaration :

… Il faut parler ;

Il faut en cet instant si terrible et si doux,

Si dangereux peut-être,

Que la fille des rois apprenne à me connaître.

Mes yeux, à cet instant un peu plus doux pour moi, peut-être, qu’il n’aurait fallu, rencontrèrent les yeux de Jacques. « Allons ! pensai-je avec un soupir de regret, je devine qu’il va parler dans sa prochaine visite. Ce sera la dernière. Soyons prête pour l’exécution. » J’étais prête… Je l’espère, du moins.

— A demain ! fit-il après le cinquième acte, en me baisant la main avec une ardeur significative.

Je rentrai chez moi, fort troublée, je l’avoue, ce qui ne m’empêcha pas de voir que mon mari l’était presque autant. Après m’avoir déposée à l’hôtel, M. de Noircombe repartit dans la voiture. Je savais où il allait.

Je dormis très mal en sortant de l’Opéra. Je restai tard au lit, et ma toilette, ou plutôt nos toilettes — car je présidais toujours à celle de ma fille — m’occupa jusqu’à l’heure du déjeuner. Contre son habitude, mon mari m’attendait à table, bien qu’il fût à peine l’heure. Je lui tendis la main, ayant conservé cette habitude de courtoisie en présence de nos domestiques, et je fus étonnée de voir que ce geste, si ordinaire qu’il fût, mettait sur son visage une bizarre émotion. Ce visage, d’ailleurs, offrait une sorte d’hébétude vague dont je fus frappée. C’était comme un relâchement général dans les lignes, souvent dures ; mais surtout l’œil était changé ; la volonté, cette volonté non moins omnipotente qu’indomptable, n’y était plus, ce qui laissait comme un vide sinistre dans le regard. Quant à moi, ma première pensée fut que M. de Noircombe couvait une de ses longues maladies qui préviennent avant d’éclater. Sans lui faire part de mes appréhensions, je lui demandai seulement :

— Vous vous êtes levé plus tard qu’à l’ordinaire, ce matin ?

— Au contraire ; je me suis levé tôt. Qui vous fait croire ?…

— Vous n’êtes pas rasé, chose inconnue dans vos habitudes.

— C’est vrai ; j’ai oublié. Rien ne vous échappe, ma chère !

— A Dieu ne plaise ! Les femmes à qui rien n’échappe sont insupportables. Cependant, il m’est impossible de ne pas remarquer votre mauvaise mine.

— Je vais très bien, je vous assure. Déjeunons !

Il mangea peu ; j’avais presque pitié de lui en voyant ses efforts pour causer. Oh ! les conversations en tête à tête du déjeuner, avec un cadavre en travers de la table ! Que doit-ce donc être, quand madame aussi a son cadavre, ce qui n’était pas le cas, Dieu merci ! Et encore, j’avais bien un peu sur la conscience Jacques Malterre, qui m’avait promis sa visite… « Sortez, monsieur ; ne revenez jamais !… » Tout le temps je me préparais pour l’exécution, dont l’heure était proche.

Le matin, on amenait, au dessert, la petite Lisa ; nous sauvions, par cette diversion utile, un quart d’heure du duo conjugal. M. de Noircombe ne s’était jamais consolé d’avoir une fille ; je crois qu’il n’aimait pas l’enfant ; mais la vérité m’oblige à dire qu’il se montrait plutôt indifférent qu’hostile. Ce jour-là, j’observai qu’il la regardait d’un air étrange, presque timide. J’étais d’ailleurs frappée de cette timidité qu’il semblait ressentir envers tout le monde, même envers les domestiques. Dur avec eux d’ordinaire, même plus qu’il ne convient à un homme de son rang, pourquoi montrait-il à cette heure une bonté voulue, maladroite, légèrement obséquieuse, qui sonnait faux ? Pourquoi, enfin, restait-il à mes côtés sans dire une parole, suivant d’un œil fiévreux les points de mon aiguille à tapisserie, tressaillant tout à coup, ne songeant pas à s’en aller ?

Ma pendule marquait deux heures. A chaque moment l’on pouvait m’annoncer Jacques Malterre. En présence de mon mari, la visite resterait banale. Et, tout au contraire, je désirais que l’incident inévitable se produisît — pour en finir, bien entendu.

M. de Noircombe me quitta enfin ; mais Jacques resta invisible, ce qui était presque une énormité après cet « A demain ! » que j’avais encore dans l’oreille. Je sortis en voiture pour des commissions ; au retour je ne trouvai pas sa carte. Je pensai : « Il faut qu’il soit malade ou qu’il ait eu un accident. »

Je trouvai, par contre, un message que je n’attendais pas. Un ménage d’amis intimes, qui devait dîner chez nous le soir, s’excusait par une histoire suspecte de vieille cousine malade, qu’il fallait aller soigner. Avec une étrange finesse de perception, je devinai la fausse note et ne donnai pas dans l’invention de la vieille cousine. Probablement nos invités avaient en perspective une soirée plus amusante. Ce n’était pas moins un second tête-à-tête qui se préparait pour le moment du repas.

Sa tasse de café prise, mon mari, au lieu de courir au cercle, alluma un cigare et s’établit, comme un homme qui ne compte pas sortir. Une telle dérogation à ses habitudes me bouleversa, au point que je lui demandai :

— Est-ce que vous êtes malade ?

— Encore ! fit-il avec mauvaise humeur. On dirait que vous y tenez ! Pourquoi serais-je malade ?

— C’est que… vous ne sortez pas ce soir, pour la première fois depuis que nous sommes rentrés à Paris.

— Eh bien ! je sors, dit-il, en se levant tout à fait malgré lui.

De nouveau je me trouvai seule. De nouveau je me tins prête à repousser l’assaut de Jacques Malterre qui allait peut-être avoir l’idée de sonner à ma porte, malgré l’heure tardive. Quand il fut certain que l’assaillant ne se présenterait pas, je gagnai mon lit. Cette journée, je n’aurais pu dire pourquoi, m’avait brisée et fatiguée.

J’entendis presque aussitôt mon mari rentrer. Il ne jouait donc pas ? Quelque grosse perte, sans doute, l’avait mis à la côte. « Il faut croire, pensai-je, qu’il ne me reste plus un sou, puisqu’il ne me demande rien. Comment ne songe-t-il pas aux diamants que m’a donnés le Roi ? »… Là-dessus je m’endormis, d’un lourd sommeil chargé de rêves.

Le lendemain était « mon jour ». A l’heure accoutumée j’étais prête. Mon salon était fleuri comme il convient, la table des gâteaux préparée ; j’occupais ma place ordinaire dans une jolie toilette rose que je vois encore, attendant mes habitués, attendant parmi ceux-là un visiteur qui venait toujours le premier : Jacques Malterre.

Jacques Malterre ne vint pas. Chose plus étonnante, au bout d’une heure il n’était venu personne. L’après-midi s’acheva dans cette solitude inexplicable, écrasante comme une catastrophe mortelle mais inconnue. Comprend-on ce que j’éprouvais pendant ces heures où je sentais le monde se retirer de moi, de même que la marée tombante s’éloigne de minute en minute, inexorablement, de la carène échouée sur le sable ? Comprend-on l’humiliation que j’éprouvais en face de mes valets, dont je devinais les chuchotements étonnés dans l’antichambre ? Que faire ? Où m’informer du désastre survenu ? Mon père était en congé dans notre ville natale. Je cherchai les journaux sans en trouver un seul. Je n’osai donner l’ordre à un domestique d’en acheter ; j’osai encore moins sortir moi-même… Enfin M. de Noircombe rentra pour le dîner. Je m’enfermai avec lui dans mon boudoir. Là, pouvant parler après cet horrible silence de plusieurs heures, je demandai :

— Y a-t-il un crime, un scandale, un malheur qui pèsent sur cette maison ? Le genre humain tout entier semble la fuir. Je n’ai pas vu, de toute la journée, une créature vivante… Allons ! Parlez ! Je vous forcerai bien à tout me dire.

— Les journaux d’hier et d’aujourd’hui… ont été infâmes, balbutia le malheureux dont je portais le nom. Je vous félicite de ne pas les avoir lus.

— Qu’importe ? A quoi bon les avoir cachés ? Ne valait-il pas mieux tout savoir ?… Mais il est nécessaire que je sache maintenant. Qu’est-il arrivé ?

— Une querelle de jeu… l’autre soir… en quittant l’Opéra.

Ces paroles me remirent à l’esprit l’attitude embarrassée, timide, hésitante, qui m’avait frappée la veille, chez M. de Noircombe. Mon mari, le père de mon enfant avait-il eu peur ? Avait-il refusé de régler sa « querelle de jeu » l’épée à la main ? Je l’interrogeai sans précautions oratoires.

— Mais non, répondit-il avec un calme étrange. Me battre ? Je ne demandais que cela ! Mon homme s’est… dérobé.

Je réfléchis quelques secondes, cherchant à réunir le peu de science que je possède en matière de duel. Puis, continuant mon interrogatoire, car, de fait, M. de Noircombe avait l’accablement pitoyable d’un accusé devant son juge :

— Vous aviez perdu, sans doute ? On vous a dit : « Payez d’abord ! » Et, je le devine maintenant, vous ne pouvez plus rentrer au Cercle ? Voyons ! Soyez franc ! Quelle somme faut-il ?

— Je n’ai pas perdu…, répondit le malheureux d’une voix haletante.

Comme au jour aveuglant d’un éclair, l’épouvantable vérité se dressa devant moi. Il suffisait de jeter les yeux sur le gentilhomme à jamais déclassé, dont le front mouillé de sueur se courbait peu à peu sous le poids de la honte… Je me souviens d’avoir eu le courage de lui lancer au visage le mot affreux qu’il avait déjà entendu — combien de fois ?

— Je comprends : vous avez… triché ! Et les journaux sont pleins du récit de votre… de votre mort. Car vous êtes mort, en ce qui concerne l’honneur !

Ludovic de Noircombe essaya de relever la tête. Nul n’aurait songé, en ce moment, à le comparer à Méphistophélès. Moi, moi-même, j’avais pitié de lui.

— Mon adversaire… a contesté le coup, balbutia-t-il, pâle comme un linge.

Un dernier cri put s’échapper de mes lèvres :

— Oh !… Lisa ! Lisa ! pauvre chérie !…

Alors je sentis que j’allais tomber. Craignant le contact de ces mains indignes, je me traînai jusqu’à ma chambre. Là, protégée par le verrou, je pus m’évanouir tout à mon aise…

Le lendemain matin, après un sommeil de bête fourbue, le choc de la pensée me réveilla : mon malheur reprenait possession de moi. Faut-il avouer que la première image qui me vint à l’esprit fut celle de Jacques Malterre ? Je pensai : « Il était là, sans doute, quand mon mari a triché. Pour un personnage aussi correct, la femme d’un tricheur serait une maîtresse disqualifiée. Voilà pourquoi il n’est pas revenu ! Et je croyais à son amour !… »

Je compris alors que j’avais été plus bas que je ne croyais sur une pente dangereuse. Mais il fallut faire trêve à ces réflexions. L’heure était venue d’assister à la toilette de ma fille.

De quelle force j’eus besoin pour ne pas faiblir, à la vue de cette enfant d’un père chassé de sa caste ! Pauvre innocente ! Quel avenir était le sien ? Un galant homme oserait-il jamais en faire sa femme ? Les Jacques Malterre de sa génération — ceci, du moins, était un bonheur pour elle — ne se détourneraient-ils pas de cette fille de condamné, comme il convient à des chevaliers sans peur et sans reproche ?…

Les heures fuyaient, cependant. La maison, en apparence, continuait à marcher comme à l’ordinaire. Déjà, en voyant approcher l’heure du déjeuner, c’est-à-dire une nouvelle rencontre avec le coupable, je me sentais refroidie jusqu’aux os. Dieu m’épargna cette épreuve. Il était écrit là-haut que je reverrais mon mari une seule fois en ce monde — et encore peut-on prétendre que je l’ai revu ?…

Au moment où j’allais essayer de me mettre à table, un billet de M. de Noircombe me fut apporté. Lui aussi reculait devant le tête-à-tête. Il ne m’écrivait qu’une ligne : « Je vais à Noircombe. De là, je vous ferai part de mes résolutions. »

Ce fut un soulagement inespéré. Derrière ma porte close à tous, j’allais pouvoir attendre mon père à qui j’avais télégraphié de revenir, toute affaire cessante. Oh ! ce retour ! Je l’appelais de toute mon impatience et, en même temps, je frissonnais à la pensée de ce que serait l’entrevue.

En deux jours — jours de réclusion absolue, on le devine — je reçus trois visites d’amis vrais : les noms de ceux-là resteront dans ma mémoire jusqu’à l’heure dernière. Par eux je connus les détails de mon malheur. L’aventure était d’une simplicité navrante. Au joueur trop heureux depuis quelque temps, on avait tendu un piège ; il y était tombé. Pris en flagrant délit d’imposture, il avait voulu payer d’audace au lieu de fuir par la porte laissée ouverte afin d’éviter le scandale. Rien n’avait manqué à ce scandale, grâce au bruit soulevé ; rien, pas même l’intervention de la police.