Les Conteurs Inédits

LÉON FRAPIÉ

LA
MANIFESTANTE

Éditions Kemplen
PARIS

Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.

LA MANIFESTANTE

M. et Mme Dovrigny étaient des gens d'honneur. Leur ascendance se composait de magistrats et d'officiers. L'on y citait de hauts grades, mais pas de noms illustres, pas de grands personnages. Dans leurs familles, on avait cultivé le devoir et la légalité consciencieusement, sans héroïsme, — comme ailleurs on cultive la terre.

M. Dovrigny, directeur d'assurances à Paris, avait de la fortune ; les époux vivaient selon la meilleure ordonnance mondaine ; la convention moyenne déterminait leurs goûts artistiques et récréatifs. La beauté, dans tout domaine, était pour eux une chose de juste mesure, confinée dans de strictes limites.

Ils n'étaient excessifs que dans leur adoration pour leur fils Adolphe qui atteignait l'âge du mariage et pour qui ils faisaient des rêves ambitieux.

Adolphe, vingt quatre ans, point sportif, pas très vigoureux, était pourtant de taille plus élevée que son père et que sa mère. Sa physionomie avait aussi plus de caractère que la leur. Blond, les yeux clairs, il avait une figure régulière, allongée, contemplative, d'un type aristocratique.

Selon une loi de nature, la race changeait en sa personne. C'était un garçon sérieux, très sérieux ; mais, sous l'influence de l'époque, il s'écartait de la tradition familiale si réglementaire. Par exemple, au lieu d'avoir uniquement des goûts appris, il sentait en lui la velléité de goûts personnels. En musique, en littérature, il considérait, avec le désir de les comprendre, des œuvres que ses parents ignoraient et refusaient de connaître.

Ses études terminées, — le baccalauréat et deux inscriptions de licence, pour la qualification d'étudiant en droit qu'elles comportaient, — son père lui avait attribué un emploi privilégié dans la Compagnie qu'il dirigeait.

Voilà qu'Adolphe Dovrigny s'était épris d'une simple employée de bureau, Mathilde Anriquet, que les motifs de service lui faisaient aborder quotidiennement!

Oh! la race entrait en évolution : il n'avait pas consulté ses parents avant d'engager de tendres pourparlers.

Et un beau jour, sans préambule, il leur avait annoncé qu'il se considérait comme fiancé. Il n'avait tenu compte de leurs pathétiques représentations que par des bouderies et des airs ennuyés.

Les parents se désolaient. Adolphe était un enfant gâté que l'on n'avait jamais contrarié ; ils avaient peur de lui faire du chagrin, ils ne pouvaient ni ne voulaient s'opposer expressément au mariage d'amour qu'il projetait et qui était pour eux un mariage « d'aventure ».

Ils essayaient de tout leur cœur, de toute leur sincérité, de toute leur passion de gens d'honneur, de l'en détourner.

Ils invoquaient surtout le rang, — l'étiage social, qui dépendait, (en dehors de l'origine, de l'éducation, et de la situation de fortune), d'un aspect mondain correct, légal, — d'un aspect de discipline, de bienséance, qu'il fallait exactement posséder.

— Cette jeune fille, à qui tu as pu adresser tes hommages sans formalité protocolaire et qui les a acceptés avec indépendance, n'est pas moralement assez haute, assez grande, assez belle pour toi.

Tel était le leit-motiv de leurs discours affectueux.

D'autres critiques ne leur manquaient pas :

— Elle est petite, brune de peau ; sa jeunesse n'a que l'agrément parisien ; avec ses yeux luisants et mobiles, nous lui trouvons une frimousse un peu enfantine. La candeur enfantine, à un certain âge, s'appelle ignorance et bêtise.

« Tu avoues toi-même que ta Mathilde n'est pas une beauté. Tu prétends la préférer aux jeunes filles que tu as pu connaître jusqu'à présent, parce qu'elle est mieux de cœur, d'intelligence, de conscience.

« Mais par quoi, comment est-elle ainsi mieux que les autres? Tu ne saurais le préciser. De cela, tu as seulement l'impression, le pressentiment.

« Eh bien, mon enfant, la vérité ne fait aucun doute : tu es influencé, trompé, aveuglé par un éveil de nature, par un mirage qui vient de toi-même.

« Tu as l'âge d'avoir une femme, tu prêtes une supériorité chimérique à celle que le hasard a placée le plus près de toi.

Adolphe ne restait pas sans répondre. Mathilde avait, entre autres, ce mérite d'être une employée modèle, de travailler pour gagner sa vie, et même de faire passer l'aide à sa famille avant la légitime coquetterie. Elle était économe jusqu'à se refuser le bouquet de violettes dont ses collègues ornaient leur table de travail.

Les parents se récriaient :

— Nous reconnaissons que cette jeune fille a des qualités, mais tout ordinaires, — mais point les qualités exceptionnelles que doit avoir la femme d'un homme tel que toi.

« Son extrême simplicité ne vient-il pas d'un défaut de goût? Dans tous les cas, ce fait de se refuser le luxe d'une fleur, cette sagesse mesquine est sans intérêt pour toi, notre unique héritier.

« La seule qualité de notre classe, la seule qualité mondaine ou bourgeoise de Mlle Mathilde serait qu'elle se montre parfaitement réservée en public ; dans les bureaux mêmes, elle se tient d'une façon toute différente de ses collègues. Quand elle est dehors, elle ne lance pas ses regards à tort et à travers, elle ne parle pas et ne rit pas tout haut, comme font ces demoiselles. On la sent incapable, non seulement de s'afficher, mais de manifester à la manière spontanée des gens, par exclamations et par gestes, même dans les occasions admissibles, même devant un spectacle de rue stupéfiant, effrayant ou comique.

« Très bien : elle conserve, en toute occurrence, la retenue, la correction. Mais cette correction, si louable soit elle, ne suffit pas seule à classer une personne.

« Si tu voulais nous croire, au lieu de t'obstiner dans ton parti-pris, — tu consentirais à ouvrir les yeux, à juger, à critiquer, à comparer. Tu considérais attentivement certaines jeunes filles de notre entourage, — chose que tu n'as jamais faite, — par exemple, tu regarderais sérieusement, tu observerais, tu étudierais Émilienne de Bégalit.

*
* *

En effet, la déconvenue de M. et de Mme Dovrigny était d'autant plus cruelle qu'ils avaient cherché eux-mêmes la réalisation de leurs rêves ambitieux, — et qu'ils avaient caressé la délicieuse espérance de donner, eux-mêmes, une femme à leur cher enfant.

Juste au moment où Adolphe leur avait parlé de Mathilde Anriquet, ils venaient de fixer leur choix sur Émilienne de Bégalit et dans les conditions les plus ravissantes : les parents de la noble héritière trouvaient Adolphe digne de leur fille et elle-même n'était pas sans laisser deviner un trouble charmant lorsque la conversation se portait sur ce jeune homme « accompli ».

Ce parti répondait sous tous les rapports à l'idéal de M. et de Mme Dovrigny.

Émilienne était « belle femme » à la perfection, une déesse blonde, sculpturale au point de paraître un peu froide, — mais attendons l'amour, le bonheur conjugal et ses miracles. Elle était cultivée selon le meilleur programme mondain ; son goût en n'importe quel genre était copié sur le bien classique. Elle répudiait, sans idée personnelle, tout ce qui n'était pas conforme aux traditions, aux opinions ou aux habitudes bienséantes. Elle était bien élevée au point de ne savoir envisager aucune espèce de hardiesse.

Et ses parents donc! Ils étaient pareils à ceux d'Adolphe en plus austère, — leur code de l'honneur était plus agissant, plus intraitable que celui de M. et de Mme Dovrigny. Notamment, ils aimaient leur fille avec moins de faiblesse que n'en montraient ces derniers envers leur fils.

Ainsi, on leur fit part de la situation avec loyauté : Adolphe, avant que l'on eût pensé à Émilienne pour lui, s'était amouraché de Mathilde, oh légèrement, — mais il était si délicat, que l'incident prenait une importance exagérée.

Eh bien, les parents d'Émilienne furent d'avis que les Dovrigny n'avaient qu'à user de leur autorité et à imposer une rupture immédiate.

Toutefois, ils acceptaient, en haussant les épaules, que l'on donnât le temps à Adolphe de revenir tout seul à un choix acceptable. Car ils ne doutaient pas un instant que leur fille ne l'emportât sur cette mademoiselle Mathilde ; ils n'admettaient même pas qu'Émilienne fût mise en balance. Ils comprenaient qu'Adolphe craignait une scène disgracieuse, s'il rompait trop brusquement.

Hélas, Adolphe demeurait inébranlable dans sa résolution d'épouser Mathilde et il insistait pour la présenter à ses parents. Ils ne la connaissaient que pour être allés secrètement l'examiner dans son bureau, à un guichet ouvert au public. Déchirés, portés à la fois à céder et à refuser, ils bornaient leur résistance au moyen administratif de l'atermoiement, où ils excellaient par atavisme.

Le jour où ils recevraient Mathilde, ne reconnaîtraient ils pas, par ce fait, comme possibles, les fiançailles de leur fils?

Finalement, après quelques semaines gagnées au moyen de prétextes, de diversions, de contre-propositions plus ou moins bien déguisées, M. et Mme Dovrigny durent se résigner.

Mais, tenaces jusqu'au bout, ils spécifièrent très fort que cette première visite de mademoiselle Mathilde Anriquet n'était encore qu'une épreuve.

Ils s'accrochaient à cette dernière imagination : que la jeune employée commettrait quelque incorrection, laisserait apparaître quelque infériorité qui choquerait Adolphe lui-même et justifierait une nouvelle opposition de leur part.

Cela s'est vu souvent, cela est avec raison exploité au théâtre : une personne placée par les apparences trompeuses à un rang élevé, — et qu'un gros mot, qu'un geste trivial fait dégringoler au bas étiage qui est le sien véritable.

*
* *

Le fatal dimanche est arrivé.

Un programme a été arrêté d'avance.

Cet après midi, Mlle Mathilde Anriquet ne sera accompagnée ni de son père ni de sa mère qui préfèrent, par sentiment des distances, modestement rester dans l'ombre, — (M. Anriquet est Contrôleur de chemin de fer), — elle viendra toute seule à cinq heures.

Adolphe, seul aussi, tout d'abord, la recevra, l'introduira dans le salon, — puis il ira chercher ses parents et procédera à une présentation en règle — sans qu'à aucun moment soit posée, soit examinée la question du mariage.

Dès le commencement de l'après midi, Adolphe et ses parents sont émus pour des causes différentes, mais à un degré pareil. Malgré eux, ils regardent l'horloge, ils calculent le temps avec anxiété.

Quatre heures. On sonne. Quelle peut bien être cette visite?

Surprise : c'est M. de Bégalit qui non seulement ignore où en sont les choses, mais reste persuadé qu'Adolphe sera son gendre, plus ou moins tôt, selon les circonstances et il les surveille de près les circonstances.

Le père d'Émilienne est plus cérémonieux que d'habitude, — il est même grave, avec une solennité sous laquelle on devine la satisfaction triomphante.

— Mes chers amis, il s'agit de Mlle Mathilde. La Providence, vous le savez, veut que mon domicile avoisine le bureau de cette jeune personne et que je me trouve, de force, placé à un poste d'observation. Le hasard m'a fait souvent sortir en même temps qu'elle, et avoir à parcourir le même chemin qu'elle. C'est par moi que vous avez été renseigné franchement sur sa décence extérieure.

« Aujourd'hui, j'ai un fait considérable à vous communiquer. Ce fait se rapporte au procès Bélinois qui s'est terminé hier.

Que l'on imagine l'effarement d'Adolphe, et de M. et de Mme Dovrigny : Mme Bélinois, une femme de toute ordinaire extraction, avait tué, d'un coup de revolver, son mari, un potentat de la finance, — par légitime défense, prétendait elle, — par préméditation cupide prétendait le ministère public qui réclamait la peine de mort.

Le procès avait passionné l'opinion : les uns souhaitant l'acquittement, les autres la condamnation.

Mme Bélinois était une étrange figure : actrice débutante, mais élève remarquée du Conservatoire, elle avait été épousée pour sa beauté, pour son charme, pour sa vocation d'amoureuse.

A entendre la défense, elle méritait le royal mariage qu'elle avait fait : toute la poésie et tout le dévouement et, notez bien, toute la vertu de l'amour habitaient en son cœur.

Or sa vie conjugale avait été un véritable martyre : un mari brutal, sadique, — un homme jaloux, avare, égoïste avec férocité, — qui imputait à crime jusqu'à des démarches de bienfaisance, jusqu'à des dépenses de charité.

Elle avait subi des outrages et des sévices ; l'état de dépendance où la femme est mise par la loi était devenu le pire esclavage, la pire torture.

Point de cupidité dans son explosion meurtrière : les clauses du contrat de mariage la laissaient aussi pauvre, veuve, qu'elle était, jeune fille.

Bon. Mais à entendre l'accusation, si Mme Bélinois restait pauvre, c'était par surprise, par suite d'un faux calcul, — et aucune de ses allégations n'était prouvée : le mari n'avait pas outrepassé ses droits, — il avait réagi légitimement contre un abus d'indépendance qui était le grand mal de l'époque actuelle.

« Certaines femmes étaient des insurgées, des anarchistes en rébellion contre les devoirs justement imposés à leur sexe.

Le procès avait, par endroits, pris l'ampleur d'un réquisitoire contre le féminisme, contre l'amour même.

Les huit audiences avaient accru l'émotion du public, mais l'avaient laissé presque aussi divisé que pendant l'instruction.

Les efforts opposés de la défense et de l'accusation n'avaient fait que rendre le mystère impénétrable.

A la vérité, l'on ne pouvait prononcer un jugement personnel que par l'intuition du cœur.

L'accusée avait bien soutenu son rôle : des attitudes et des paroles tragiques, des cris palpitants, des protestations, des serments impressionnants. Mais n'était-elle pas une comédienne de profession?

Les larmes de douleur et de désespoir n'avaient pas désarmé toutes les préventions, — non plus que la misère physique de cette malheureuse épuisée, rongée de fièvre, suppliciée par les interrogatoires, — mais qui gardait, pour certains yeux, une sorte de majesté indéfinissable.

Maintenant revenons à nos personnages.

Après une pause pour ne pas couper l'effarement de ses auditeurs, M. de Bégalit continue :

— On savait que le procès se terminerait hier samedi. Grâce au loisir de la semaine anglaise, une foule, tout de suite après le déjeuner, s'est massée sur la place Dauphine, devant la cour d'assises, pour attendre le verdict.

« A quatre heures, la nouvelle de l'acquittement s'est répandue dans Paris. L'héroïne du procès devant être mise en liberté immédiatement, une partie de la foule a voulu la voir sortir.

« En effet, une certaine porte s'est ouverte et la meurtrière acquittée est apparue, affreusement pâle, soutenue comme une agonisante, Parbleu! elle se sentait marquée du sang indélébile, elle se sentait une proscrite parmi les autres femmes.

« Il est de fait qu'un grondement effrayant l'a accueillie. La foule réunie là était la partie hostile qui voulait lancer, et peut être exécuter son verdict personnel.

« Il y a eu un instant critique. Sur le passage de la misérable, les huées augmentaient, des poings s'avançaient menaçants. Les exemples abondent de la populace brusquement déchaînée aussi terrible que la tempête, que l'ouragan.

« Mais alors, une contre-manifestation, — une seule. Attention!

« Avant que la menacée pût se réfugier dans un taxi, une jeune fille s'est précipitée à son secours, des fleurs offertes à la main.

« Tel a été le geste, telle a été l'expression, tel aussi le fluide, que la foule a été immobilisée par la stupeur, le temps suffisant pour la fuite.

« Hein? Vous imaginez l'inconcevable audace de la manifestante, isolée, détachée, se solidarisant avec la criminelle contre une foule entière, — au mépris de toute vergogne, au risque d'un mauvais parti.

« Car elle a dû s'enfuir, elle aussi, — le répit n'a pas duré. Le chauffeur du taxi a eu la présence d'esprit de la saisir, de l'emporter sur son siège comme un bagage, pour la déposer hors des atteintes vengeresses.

« Eh bien, attention! un degré s'ajoute encore à l'inconcevable!

« Cette manifestante de la solidarité, cette intrépide pardonneuse et protectrice de la femme qui avait tué son mari, était une jeune fille en instance de fiançailles! Préparez vous : c'était Mlle Mathilde Anriquet.

« Au revoir mes amis, je me ferais scrupule d'insister. Je me rends compte que vous avez besoin de solitude, je vous laisse à vos réflexions. »


M. de Bégalit parti, Adolphe et ses parents se regardent à grands yeux vides : ils ne savent pas, ils sont désemparés.

Ils devraient évidemment partager la réprobation frémissante du père d'Émilienne, qui trouve abominable, monstrueux, qu'une jeune fille désireuse de se marier affiche, comme d'un élan irrésistible, son sentiment pour la criminelle qui a assassiné son mari.

M. et Mme Dovrigny surtout devraient voir là, sans hésiter, le coup de théâtre escompté, la révélation qui, au dernier moment, démonétise un personnage sympathique par erreur.

Mais la dose excessive empêche qu'un poison mortel tue sur le coup. Mais la dose excessive de monstrueux arrête le mécanisme intellectuel.

L'acte de Mathilde est tellement inattendu que l'on ne comprend pas, — et l'incompréhension fait que l'on reste sans paroles, sans décision.

Ah! mon Dieu, on sonne, on a sonné! C'est l'heure! Quoi faire? on ne sait pas.

Le fils et les parents assis ne bougent pas. Ils oublient le cérémonial prémédité, — ils laissent la domestique introduire la visiteuse.

Dans le cadre de la porte, apparaît la jeune fille, — celle dont l'on vient de parler, — celle d'hier : ses mains gantées ont offert les fleurs, son front, ses yeux, sa bouche ont exprimé la solidarité, — dans sa poitrine, son cœur a commandé l'élan inconcevable.

Or l'entrée de Mathilde produit sur les trois personnages assis l'effet d'une irruption de clarté.

Ils se lèvent, ils s'avancent d'instinct, par spontanéité curieuse, comme pour voir de près, comme pour toucher.

C'est bien une irruption de clarté : Mathilde est vêtue de clair, une toilette sans artifice qui ne modifie aucune de ses proportions naturelles, une coiffure en béret qui n'ombrage pas la physionomie. Elle se présente bien droite, toute figure offerte, toute transparente de conscience : voici ma personne et voici mon âme.

On lui tend la main par une sorte de nécessité contagieuse, par impossibilité de composer des attitudes, avec seulement dans les yeux, dans la pensée, cette certitude : elle est la même aujourd'hui qu'hier, elle n'a pas deux visages, elle n'a pas deux aspects.

— Bonjour Mademoiselle.

— Entrez donc, Mademoiselle.

Les hôtes sont influencés, embarrassés, comme devant une personnalité non encore rencontrée ; il semble que Mathilde apporte avec soi une atmosphère étrangère.

Elle sourit, émue, pâlissante, rougissante :

— Je vous remercie, Madame, je vous remercie, monsieur, de vouloir bien me recevoir.

On déplace les sièges pour chercher une contenance :

— Asseyez-vous, Mademoiselle.

— Vous êtes venue à pied?

Mais M. et Mme Dovrigny tout à coup s'inquiètent affreusement. Adolphe a salué, a présenté : Mademoiselle Mathilde Anriquet… mes parents… Puis il est allé fermer la porte derrière Mathilde, mais grâce à cela il a disparu!

Ah! mon Dieu, il se dérobe, il ne veut plus épouser Mathilde, il ne veut plus la voir. Le réquisitoire de M. de Bégalit l'a conquis en faveur d'Émilienne, l'héritière en possession de la beauté morale la plus régulière.

— Adolphe? demande malgré soi Madame Dovrigny.

— Adolphe a dû oublier quelque chose dans sa chambre, répond le père.

Que va-t-il se passer?

Le mieux n'est-il pas de faire que Mlle Anriquet devine à demi-mot « le changement » d'Adolphe.

M. Dovrigny commence :

— Mademoiselle, vous nous avez trouvés réunis au salon parce que nous venions d'avoir une visite. La visite d'un ami intime, au courant de nos projets, et bien entendu aussi au courant de nos opinions. Or le hasard veut que cet ami habite…

Ici, une exclamation de Mme Dovrigny.

Voici Adolphe. Il a en effet été déterminé par le réquisitoire de M. de Bégalit.

D'un bond, il a franchi les étages, puis il a couru à une boutique voisine. Et voici qu'il se précipite, des fleurs à la main :

— Mademoiselle Mathilde, chacun son tour. On vous a vue hier!

— Oui! fait Mathilde, les yeux émerveillés. Et vous aujourd'hui…

— Et moi aujourd'hui, du même cœur que vous…

Selon la loi éternelle, M. et Mme Dovrigny ont toujours trouvé qu'Adolphe était le plus beau garçon qui existât au monde. Mais, en ce moment, par son geste, son attitude, son sourire, — ils lui voient une beauté qu'ils ne lui connaissaient pas, une beauté comme vaporeuse, qui saisit, qui donne envie de pleurer. Oui! eux, en adoration depuis vingt cinq ans devant leur fils, ils ne l'avaient pas encore bien vu.

Vraiment ceci est nouveau pour eux : il a un large front où se joue la lumière, ses yeux s'attendrissent d'un éclat miroitant, la bonté décidée frissonne sous sa fine moustache. Comment des lèvres closes, peuvent elles, en s'avançant à peine, exprimer tellement l'action et la bonté?

Ils sentent qu'Adolphe, après la condamnation de Mathilde par M. De Bégalit, a, lui aussi, obéi à l'élan que rien n'arrête, — et que là, dans cet inconcevable, est la grande beauté.

Ils sentent par leur fils adoré.

Adolphe matérialise, rend perceptible pour eux le sublime, le bien qui ne se définit pas, qui n'a pas de mesure, qui ne se voit que par les yeux du cœur.

Et voilà qu'ils aiment, à en pleurer aussi, Mathilde, la petite parisienne, la modeste fille sans apanage aucun, — mais la personnification d'une bien haute espèce féminine.

Une femme était en danger, menacée par la foule qui hurle et qui lapide. Mathilde s'était jetée devant la blessée que l'on voulait achever. — Quel éternel emblème! Mathilde avait tenu en respect la barbarie aveugle en brandissant des fleurs!

Comment battait-il donc ce cœur apitoyé pour avoir ainsi vaincu les cœurs impitoyables?

Ah! mes amis, combien le sens de la beauté est-il entré chez les Dovrigny, dans leur maison, dans leur conception, dans leur existence, dans leur substance tressaillante!

Voilà qu'ils ont cette faculté d'exprimer, d'un regard, ce qu'il y a de plus délicat en nuance et en sensibilité ; voilà qu'ils se demandent, d'un regard, qui des deux, par justice, ils doivent embrasser en premier : Adolphe ou Mathilde?

Car enfin Adolphe a deviné Mathilde ; il a su, avant elle même, de quelle bravoure elle était capable, — il a, dès le début, annoncé qu'elle était mieux de cœur que n'importe laquelle.

Allons! égalité! embrassons les ensemble : Mme Dovrigny, Mathilde ; M. Dovrigny, Adolphe, — et puis faisons l'échange. Il ne faut pas faire de jaloux quand on a deux enfants.

LA TOMBOLA

Dès qu'ils eurent trouvé des compatriotes à Paris, les réfugiés reçurent l'adresse d'un certain Monsieur Saumony qui se chargeait, uniquement en qualité d'intermédiaire, de trouver acheteur et d'obtenir le prix maximum pour tout objet vendable, si insolite qu'en fût la nature, si petite ou si grande qu'en fût la valeur.

La famille Vardikof, échouée dans un taudis du quartier St. Paul, se composait de cinq personnes : le père, un chimiste quadragénaire, la mère et trois enfants : deux garçons, l'un de dix ans, l'autre de douze ans, — et une fille, Sonia, dix-huit ans, une pure merveille de beauté.

Les Vardikof, là-bas, faisaient partie de la bourgeoisie aisée. Ils s'étaient expatriés, après avoir sacrifié tout ce qu'ils possédaient de non dissimulable, et amassé une assez forte provision de papier monnaie. Ce viatique n'avait pas suffi, et des perles fines, des bijoux précieux avaient fourni, au fur et à mesure, les ressources indispensables pour une tragique odyssée où les malheureux avaient affronté les pires dangers, et enduré les pires souffrances.

Comme les parents étaient épuisés de fatigue et de maladie, Sonia qui avait appris le français, dut se charger de porter à M. Saumony la dernière épave : un joyau d'héritage, une sorte de pendentif auquel on attribuait un gros prix à raison de son antiquité.

Brun grisonnant, barbu, la figure anguleuse sans dureté, d'une impassibilité complaisante, M. Saumony, habillé de noir comme un chef de bureau, recevait dans un cabinet au mobilier administratif, d'un luxe solide, sans éclat. Assis dans un fauteuil profond qui le grandissait ou le rapetissait à volonté, il avait devant lui, sur une vaste table d'acajou, des dossiers, des notes financières imprimées, et aussi des instruments de précision, des loupes, des compas, des balances.

Quand il parlait, sa physionomie était d'un enquêteur et d'un inventeur, de telle façon qu'il donnait espoir à la manière d'une célébrité médicale. Comme le malade à bout de forces croit qu'un miracle du prince de la science lui rendra la santé, — de même, le besogneux à bout d'expédients attendait, du minutieux intermédiaire, quelque sauvetage miraculeux.

Il habitait, boulevard Haussmann, un appartement discret sur la cour. Aucune enseigne extérieure ; sa profession marquée sur des cartes et répétée par le concierge était avocat-expert. Un trait d'union, reliait les deux mots et en faisait un terme spécial. M. Saumony n'appartenait pas au barreau, il ne plaidait pas devant le tribunal ; il défendait les intérêts de ses clients vendeurs auprès de ses clients acheteurs.

Il répondait lui-même à l'appel du timbre d'entrée. Des tapis conservaient le silence ; une lumière froide éclairait l'antichambre ; un long couloir, où l'on ne pénétrait pas, contenait une solitude mystérieuse.

*
* *

Sonia se présenta avec décision et annonça qu'elle apportait un joyau de grande valeur.

M. Saumony l'accueillit avec le regard ordinaire d'un fonctionnaire qui reçoit du public, — mais, quand il la fit asseoir, ses yeux prirent, d'elle, un instantané secret.

Il examina soigneusement l'objet à vendre et son appréciation fut prononcée sur un ton de compétence indiscutable : cet objet avait pour caractéristique d'être vieux et démodé, mais non point d'être ancien. Les pierreries en étaient naturelles, mais non de l'espèce des gemmes précieuses ; il valait tout juste quelques centaines de francs.

Selon l'effet habituel produit par l'attitude toute puissante de M. Saumony, Sonia, déçue et convaincue, ne se découragea pas. Elle insista sur le secours beaucoup plus important dont la famille avait besoin, — par l'obscure impulsion de faire appel à une science, à un pouvoir, à un génie miraculeux.

Elle exposa que l'on manquait des choses de première nécessité : linge et vêtements. Elle-même, Sonia, portait présentement une toilette d'emprunt. Son père, M. Vardikof, ne pourrait pas, avant plusieurs semaines, pourvoir par son travail à l'existence quotidienne et enfin, suprême aveu, à partir d'aujourd'hui, la nourriture était fournie à crédit, — sur le vu du fameux pendentif.

C'étaient donc plusieurs milliers et non plusieurs centaines de francs qu'il fallait trouver, sous peine de périr littéralement.

M. Saumony répéta : plusieurs milliers de francs ; — sans sourciller, simplement pour peser, eût-on dit.

Comme Sonia le regardait d'un air d'attente, il ajouta, censément estimation faite :

— Disons cinq mille, pour préciser.

Sonia, à son tour, répéta posément :

— Cinq mille, ce serait bien.

M. Saumony, en physicien, en opérateur qui commence une création dont il possède la formule, demanda d'un air méticuleux :

— Votre père ne possède pas de titres financiers, même non cotés? pas de documents politiques? pas de lettres compromettantes?

— Non, rien d'autre que ce que je vous apporte.

— Ah! même pas de papiers, même pas de témoignages dangereux pour des tiers… Et vous, dans les difficultés de l'exode, — vous n'avez pas été violentée?

Cette question s'associait à l'idée de tiers susceptibles d'être accusés, — elle était toute naturelle, vu les circonstances auxquelles M. Saumony faisait allusion, et aussi vu le portrait de Sonia.

Le mois de juin s'embrasait d'un soleil oriental. Sonia portait un costume d'étoffe légère, bleu foncé, au moulage à demi décolleté, à demi raccourci selon la mode.

De proportion parfaite, ni petite ni grande, assez large de buste, sa taille s'amincissait sur le galbe des hanches. Des petites mains, des petits pieds, de fins poignets, de fines chevilles, — les bras et les jambes ronds et renflés, visiblement d'un grain lisse et serré. Les cheveux en or sombre ; la carnation de blancheur éblouissante attendrie de tons roses, les yeux de diamant noir, avec de longs cils qui s'abaissaient, en un jeu émouvant, sur des traits pareils, en leur céleste grâce, aux traits que l'on prête aux images d'églises.

Elle répondit avec une heureuse vivacité :

— Non, aucune violence, j'ai eu la chance d'échapper à des embûches, à des agressions abominables.

M. Saumony la regardait parler, il examinait sa sincérité d'accent, comme il avait examiné l'ancienneté du pendentif.

Il marqua d'un hochement l'expertise favorable. Alors, brusquement, Sonia comprit. Elle se tut, elle se leva en reculant sa chaise, dressée, combative, les yeux agrandis, en personne habituée à mesurer les dangers sans perdre la tête.

M. Saumony répliqua comme si des paroles précises avaient été échangées. A côté de l'horreur sous-entendue, il imposa l'imagination pratique du sauvetage.

— Vous diriez à vos parents et à l'entourage que ce joyau a trouvé acquéreur au prix espéré de plusieurs milliers de francs. Il n'y aurait aucune perte d'estime pour personne ; car le déshonneur, qui est le verdict du monde, n'existe pas si le monde ignore la vérité. Tandis qu'au contraire, les gens qui ont fait crédit à votre père sur cette fausse valeur, croiraient à la malhonnêteté, si vous n'aviez que le prix réel à déclarer.

Un long silence. Puis Sonia bougea le front, une lueur farouche signifia :

— Quand? Comment?

Certain marché doit s'exécuter au plus vite. La personne cessionnaire ne peut pas continuer sa vie ordinaire avec la perspective de l'opération en suspens. Elle peut se laisser deviner par ses proches, elle peut changer de volonté, — elle peut mourir…

M. Saumony spécifia :

— Venez demain, ici même, à cinq heures, chercher la réponse définitive.

Il employait à dessein cette formule ambiguë de « chercher la réponse définitive » ; il semblait laisser un aléa, il rendait ainsi supportable l'épouvantable perspective.

*
* *

Au lieu de recevoir Sonia, comme la veille, dans son cabinet qui donnait sur l'antichambre, M. Saumony la conduisit au bout du couloir dans un petit salon à lourdes tentures.

— Vous n'avez qu'à vous asseoir et à attendre.

Il la laissa seule, porte close, sans autre explication.

Sonia, immobile au milieu de la pièce, vit qu'elle contenait des meubles divers, mais un seul siège : un divan vert avec des coussins rouges et tout à coup, au jour, près de la fenêtre, quelque chose frappa sa vue : sur un guéridon, des billets de banque, se dépassant l'un l'autre, pour être comptés sans que l'on y touchât, un, deux, trois, quatre, cinq.

Le saisissement fit faire à Sonia un pas en arrière : quoi? ici-même? Ce n'était pas seulement la réponse qu'il s'agissait d'entendre!

Mais aussitôt, elle sentit en quelque sorte contre son dos, la maison qui l'empêchait de reculer. La maison qu'elle venait de quitter : sa mère l'avait embrassée gravement, ses frères lui avaient souri en prisonniers qui attendent d'avoir des chaussures pour sortir, son père sommeillait dans un mauvais fauteuil, près de la table où traînait une ordonnance de médecin non portée au pharmacien.

Alors elle avança vers le guéridon, posa son réticule sur les billets et alla s'asseoir, pareille à une nihiliste qui guette l'instant de commettre un attentat : toute sensibilité arrêtée par le moyen physique de serrer les maxillaires et de fixer le vide.

Presque tout de suite, la porte fut ouverte par un monsieur bien habillé, pas jeune, l'âge d'un père de famille. Il s'approcha en parlant d'une voix basse, hésitante, avec des sourires carnassiers. Sonia feignit de ne pas comprendre le français ; d'ailleurs un bourdonnement martelait ses tempes et l'empêchait de percevoir toutes les syllabes des mots.

La pire abomination fut la durée du drame. Le sauvage effort de la volonté l'avait maintenue muette et désarmée, mais un tremblement convulsif l'avait tout de même rendue un personnage animé. Son bourreau avait donné aux tressaillements des répliques caressantes, — jusqu'à cette hallucination finale : on voulait poignarder ses parents, elle leur faisait un rempart de son corps ; malgré la douleur, elle ne crierait pas…

Mais ensuite, pas de prostration, pas de défaillance ni de désespoir.

Sonia avait revécu l'une de ces péripéties de l'exode où l'on avait franchi, la nuit, un espace exposé au tir des sentinelles. Sans gémir, sans ralentir, on s'était déchiré aux aspérités forestières, on s'était enlisé dans la boue des fondrières. La pire souffrance avait été l'anxiété, l'horrible longueur du temps, — et une fois le but atteint, on avait en quelque sorte oublié les meurtrissures et les souillures. Il y avait une telle distance entre le danger d'être tué et le fait d'être seulement meurtri et sali, que le soulagement du sauvetage avait couvert toute autre sensation. Quant au prétendu crime de l'évasion, que l'on avait commis, — on n'en avait même plus conscience.

Le tortionnaire disparu, Sonia, en fugitive experte, s'était glissée sans bruit dans le couloir et avait retrouvé la porte de sortie. Dans la rue, elle avait eu l'impression de retrouver l'espace libre, le mouvement de la vie, qu'elle avait cru perdu, dont elle avait été séparé pendant un temps infini : on était sauvé ; alors tant pis, elle respirait, la lumière du ciel était bonne à goûter encore.

A la maison, certes, on avait regardé comment elle entrait : mais seulement pour deviner si elle rapportait une bonne réponse et vraiment l'on n'avait vu que son réticule présenté à sa mère et les cinq billets de mille francs qu'il contenait. Tout le monde avait ri, Sonia elle-même : un rire de victime en révolte contre le monde.

*
* *

Au bout d'un mois, voilà que Sonia revint, à l'insu de ses parents, solliciter M. Saumony : la santé de son père n'était pas encore rétablie, — pour le salut de la famille, il faudrait de nouveau obtenir plusieurs milliers de francs.

Sonia aurait un emploi dans une banque, la semaine prochaine, elle ferait croire à la maison qu'on lui consentait l'avance de plusieurs mois d'appointements ; surtout, elle paierait en secret une partie des dettes, pour que l'on continuât, dans le quartier, à faire crédit.

Au lieu de présenter, dans ses mains, quelque objet vendable, — par la tragique misère de son attitude, elle présentait sa beauté de statue de marbre.

M. Saumony se rendit compte et développa une réponse appropriée.

La grande considération dont il jouissait dans la meilleure société tenait à ce qu'il n'avait jamais commis de tromperie à l'égard de personne, — la tromperie fût elle indiscernable, ou même plus avantageuse au client que la réalité.

Or, Sonia n'avait plus son innocence, la seule chose qui valût plusieurs milliers de francs, — et lui, M. Saumony, n'était pas homme à céler cette absence de valeur.

Alors, sans tromperie, l'on tombait à une estimation de quelques centaines de francs.

Pourquoi? puisque la statue, en son dessin, n'avait rien perdu de sa beauté.

Pourquoi? parce que la beauté sans attribut ne dépassait pas un certain taux.

Pour que l'on atteignît à une grosse demande, il fallait que le véritable objet du marché fût le sacrilège à commettre.

Le sacrilège! valeur imaginaire et pourtant irrésistible et supérieure à toute valeur positive. Or, avec une jeune fille, le sacrilège n'existait qu'une fois.

Voyez la suprême influence de l'imagination : Sonia, telle qu'elle était, ne valait pas une femme beaucoup moins séduisante, mais enchaînée par la sainteté du mariage. Une femme mariée avait l'avantage d'offrir le sacrilège constamment renouvelé.

Malgré cette évidente démonstration, Sonia immobile, butée dans son sauvage héroïsme, répéta d'un ton d'exigence presque menaçante : je ne veux pas laisser mourir mes parents.

Le fait que l'on crût obstinément à son pouvoir surnaturel portait en effet M. Saumony à prouver qu'il tenait toujours quelque ressource en réserve.

— Il n'y a pas de problème insoluble, dit-il pensivement. Procédons par tâtonnement.

« La valeur présente est, supposons, de cinq cents francs, et nous en cherchons cinq mille. Donc la solution est cinq cent multiplié par dix.

« Nous refusons de faire dix ventes additionnées, mais nous pouvons trouver dix souscripteurs pour une seule vente : cela s'appelle une tombola.

Sonia eut un affreux haut le corps :

— Hein? quelle désignation…?

M. Saumony la rassura :

— La désignation sera aussi anonyme que possible, tout en étant compréhensible d'un clin d'œil et plutôt flatteuse que dégradante : un objet d'art.

« Ce procédé, d'ailleurs, doit vous être indifférent, il ne change rien à votre résolution, — il ne la rend pas plus pénible ; j'aurais pu en user sans vous le dire, et vous ne devez vous attacher qu'au résultat providentiel.


Les dix billets de tombola furent aisément placés dans un cercle de notables financiers.

Le gagnant fut un sexagénaire soucieux de n'abréger sa vie par aucun excès.

Ma foi, il fit cadeau du billet à son neveu, avec qui il se montrait assez libre sur le chapitre des choses galantes.

Il avait sa théorie au sujet des lois naturelles, — et — par le même souci qui le rendait modéré à raison de son âge, — il avait songé à ce que Roland, aux approches de la majorité, ne contrariât pas la nature par une absurde sagesse.

Ses largesses d'oncle à héritage s'accompagnaient toujours de quelque plaisanterie conseillère :

— Tiens, tu dois avoir des notes de fleuriste et de bijoutier à payer.

Cette fois, il lui expliqua rapidement que le billet de tombola n'était pas nominatif. C'était une entrée, — ou une quittance, — grâce à quoi, le porteur devait, à une adresse et à une heure indiquées, prendre possession de l'objet d'art gagné, sans autre formalité que les compliments préliminaires. Il s'amusa du double sens que prenait, dans l'occurrence, l'expression de : prendre possession.

Roland avait, à vingt ans, une élégance physique développée par les sports, — grand, large d'épaules, mince de taille, des cheveux blonds rejetés en arrière, un soupçon de moustache, le front intelligent, les yeux doux, il était, par sa figure, du type normand-parisien : un beau garçon, mais qui ressemblait en somme à nombre de ses camarades de l'École de droit.

Il avait pourtant un avantage sur eux, un agrément personnel : un air de jeunesse vraie, naïve, gentille, familiale, l'air (comme on dit) « d'avoir un caractère plus jeune que son âge », — un air d'adolescent qui a encore des qualités, des sentiments, des innocences d'enfant.

Le fait qu'il avait obéi de bonne heure à la nature, selon le souhait de son oncle, avait tout au moins eu ce résultat heureux d'empêcher son imagination de se pervertir. Et le fait même d'avoir aisément connu l'amour vénal avait beaucoup diminué, pour lui, l'importance de l'amour.

M. Saumony, en psychologue et en homme d'affaires honnête qui exige qu'on lui fasse confiance, avait traduit pour les intéressés le mot : objet d'art, simplement par : une femme, — avec le geste de poser un loup sur un visage.

Et en effet, le mystère même, l'absence même de toute précision avait contribué au placement immédiat des billets, — on était sûr d'avoir quelque chose de rare, la surprise réservée offrait un attrait de plus.

Roland fut particulièrement affriandé : l'on a recours à la tombola pour un objet qui n'est pas de vente ordinaire, donc, « une femme » cela ne signifiait pas une courtisane, et cela ne signifiait pas non plus une ignorante de l'amour.

Il se persuada que son rêve non encore satisfait allait enfin se réaliser : celui de prendre dans ses bras une femme mariée appartenant à une certaine classe.

Puisque l'intermédiaire avait observé une telle discrétion, il ne pouvait s'agir que d'une bourgeoise trop coquette ayant fait des dettes à l'insu de son mari.

*
* *

Comme lors du premier sacrifice, Sonia était assise dans le petit salon au divan rouge et vert, — comme la première fois, elle s'apprêtait, dans l'insensibilité farouche, à laisser un visiteur quelconque s'approcher d'elle en violation du respect humain, — et elle s'efforçait de maîtriser un indomptable tremblement, elle s'efforçait de fixer, par les yeux de la pensée, les êtres chers qui pâtissaient à la maison.

Roland ouvrit la porte avec une émotion de débutant : cette « dame » serait sans doute intimidante ; comment n'être ni brutal, ni ridicule? Jusqu'alors, il avait eu besoin de peu d'initiative avec ses partenaires complaisantes.

Il fut très étonné : la personne qui attendait n'avait pas l'apparence d'une femme mariée, — (ce mot, il ne savait pourquoi, évoquait dans son idée une femme de trente ans). Sauf la pâleur pétrifiée, l'inconnue, par sa jeunesse, par son habillement genre midinette, lui rappelait certaines acquisitions précédentes.

Il apprécia, toutefois, instantanément : l'inconnue était une jeune personne, pas neuve, (une femme), — mais pas professionnelle et d'une impressionnante beauté. L'intermédiaire n'avait pas trompé son monde, — et la mise en tombola se justifiait, somme toute.

Il n'éprouva pas l'intimidation redoutée, il se sentit seulement guindé par « l'inaccoutumé et par le désirable excessif. » Pourtant, il sut affecter une assez galante désinvolture :

— Mademoiselle, c'est moi le favorisé des dieux, c'est moi l'heureux mortel autorisé à l'admiration de la divinité…

Sonia, renseignée maintenant sur l'horreur masculine, s'était promis une résignation plus sauvage que la première fois, — elle avait résolu de réduire au minimum l'affreux souvenir à emporter, — par exemple, de ne pas ouvrir complètement les yeux, de ne pas même regarder son bourreau.

Mais le condamné à mort, quel que soit son courage, ne peut pas s'empêcher de regarder l'apprêt du supplice.

Sonia ne put s'empêcher de bouger les yeux vers le visiteur et même, — à l'encontre de sa résolution, — de les ouvrir plus grands qu'elle ne l'avait fait la première fois.

L'impression confuse d'une erreur la saisit tout d'abord : elle s'attendait à voir « un monsieur », pareil en âge, en corpulence, à l'auteur du viol virginal, — comme si les amateurs de chair fraîche devaient être tous du même modèle à la fois banal et reconnaissable.

Elle laissa Roland avancer, sans le quitter du regard, sans paraître avoir entendu sa phrase de présentation, — mais quand, nécessairement, selon l'invitation de la mise en scène, — il s'assit près d'elle, quand son assise à elle fut remuée par l'élasticité du divan, — elle se leva d'un bond, elle s'écarta de côté, horrifiée, menaçante, prête à se défendre, et elle cria :

— Non! allez vous en…! Je ne veux pas…! allez vous en!

La révolte physique et spirituelle qu'elle n'avait pas ressentie assez frénétique pour sauver sa virginité, — cette révolte folle, furieuse, incoercible se produisait maintenant : rétraction de tout l'être, de l'âme, de la substance intime, — rétraction forcenée de l'instinct, comme au lèchement de flammes dévorantes.

Et tant pis pour le lendemain! tant pis pour le cruel, pour le hideux martyre de la misère! tant pis pour la catastrophe où s'engloutirait la famille : la mort réelle, plutôt que le genre de mort qui la menaçait en ce moment.

Roland, surpris, se leva ; de toute évidence, on ne lui faisait pas une comédie pour obtenir une gratification supplémentaire. Il resta sur place et ne trouva qu'à protester de sa bonne foi :

— Permettez, je croyais… on m'avait dit… et M. Saumony m'a amené devant la porte.

Sonia recula encore d'un pas, rendue plus révoltée :

— Oui, mais je renonce… On rendra l'argent… vous direz que j'ai refusé… que je n'ai plus voulu…

A la perspective de réclamer, de déclarer la déconvenue, l'amour-propre de Roland se sentit blessé :

— Je dirai… en effet, je devrai dire… Mais comment se fait-il?… une convention existait, sans exception annoncée… cette convention tenait jusqu'à mon arrivée, puisque vous étiez là…

Une gesticulation d'horreur :

— Eh bien?

— C'est moi, qui demande : eh bien?

Nouvelle gesticulation accompagnée d'une exclamation de plus en plus frémissante :

— Eh bien, pas vous!… pas vous!… laissez moi!… ne m'approchez pas!…

Le froid mortel qu'un homme éprouve devant un échec qui l'oblige à douter de sa valeur intime la plus chère, — devant un échec qui atteint sa sensibilité vitale même. Cette notion pénétra Roland sous forme de frisson : alors, n'importe qui, mais pas moi? Puis-je donc paraître si antipathique? si odieux?

Un long moment, il demeura muet, immobile. Mais voilà que Sonia se tenait, non pas les yeux fuyant de répulsion, de dégoût, — mais fascinée, atterrée, les yeux agrandis, les yeux comme enserrant toute sa personne à lui dans une étreinte de lutte.

Alors, tout à coup, Roland ressuscita ; un afflux chaleureux alluma l'éclair de sa pensée :

— Ce qui serait tolérable de n'importe qui, ne l'est pas de moi, parce que je suis différent des autres, je suis au dessus, je suis mieux… Je dépasse la prévision supportable… je suis impressionnant au delà de ce que la personnalité d'autrui peut tolérer. Parbleu! certaine gêne d'amour-propre, certaine pudeur d'imagination, je ne l'ai que devant tel camarade de haute valeur intellectuelle.

D'un virement du front, malgré soi, il s'assura, dans la glace, de son incomparable prestance et la réflexion continua :

— Si mon oncle avait voulu profiter du billet? De mon oncle, la monstruosité n'aurait pas dépassé le supportable!

Brusquement, il faillit s'exclamer tout haut, ce fut un jaillissement de lumière éblouissante :

— Ah! ah!… c'est que… c'est que moi, je suis de même âge qu'elle!…

Puis cette logique éclata, fulgurante :

— L'attentat deviendrait révoltant au delà de toute possibilité, à cause de notre jeunesse pareille… ah! ah!… il y a équivalence humaine…

Une éclosion se faisait en lui, il murmura inconsciemment :

— Je comprends.

N'est-ce pas, il était là avec sa dignité d'homme, elle était là, avec sa dignité de femme. L'expression entendu de son oncle, « une femme », changeait de sens ; elle prenait une grandeur immense : « une femme », une individualité humaine complète, avec les plus hauts attributs de la conscience.

Il recevait la révélation totale du féminin : la révélation du réservé, du respectable, du sacré de l'autre sexe.

Jusqu'alors, au moment de ses achats amoureux, il n'avait jamais pensé ni à sa mère, ni à ses sœurs. Comme si un sursaut de sentiment religieux remplaçait sa virile capacité, il se rejeta en arrière pour proférer à voix timide :

— Je m'en vais… Vous avez raison de refuser… Et je ne dirai rien… Vous êtes quitte… je m'en vais… pardon…

A sa figure de garçon encore inoffensif, à sa voix de petit garçon qui croit encore au règne maternel, on percevait qu'il éprouvait la même émotion que Sonia, à propos de leur commune ressemblance humaine.

Alors, en le voyant se reculer, se déplacer vers la porte, — l'héroïque, la nihiliste qui n'avait pas pleuré encore du misérable sort de la famille, ni de son misérable sort à elle-même, — la farouche qui n'avait pas pleuré aux pires douleurs, au pire outrage, — se mit à pleurer selon son âge, selon sa complexion, selon sa nature de jeune fille. Roland avait si bien prononcé : pardon, — qu'il avait comme fait cesser la méchanceté du monde, — alors la révolte faisait place à la pitié de soi.

Roland sentit qu'il y avait de la brutalité encore dans son départ, qu'il y avait une affreuse allusion dans cette parole : « vous êtes quitte », — lui aussi, il s'attendrit selon son âge.

Vous savez, comme deux enfants malheureux, deux enfants qui ont peur ou qui ont du chagrin, s'embrassent d'un même cœur?

Roland demanda :

— Voulez-vous qu'on s'embrasse en frère et sœur?

Sonia releva le front.

Et, sensation des lèvres aux joues, sensation des âmes rapprochées, ce fut vrai : en frère et sœur.

LE PETIT FRÈRE

M. Passerot, modeste employé d'administration et sa femme habitaient à Belleville un logement au premier étage d'une haute maison drôlement placée en face de l'un de ces derniers vestiges du vieux Paris : un pavillon de deux étages, couvert de tuiles, sans boutique au rez-de-chaussée.

L'occupante, Mme Le Guetteux, était une matrone qui prenait des pensionnaires, — autrement dit : chez qui des femmes, à leur terme, venaient séjourner le temps de leur couches. Elle se tenait « en bas », et avait « au dessus » huit chambres à accoucher, — selon sa propre expression. C'était une vieille praticienne, à figure de sorcière joviale, connue et estimée de tout le quartier.

Les Passerot, des parisiens bien assortis, du type agréable, âgés d'une trentaine d'années, avaient une petite fille et, vu la vie chère, ne voulaient pas d'autre enfant.

Or, certainement par l'influence locale, dès l'âge de quatre ans, Suzon déjà maternelle avec sa poupée, se mit à convoiter « un petit frère de vrai. »

C'était bien naturel : on demeurait en face de la marchande.

Suzon ne pouvait douter que ce fût Mme Le Guetteux qui vendît les petits frères, puisque, pour ses yeux d'enfant, le spectacle habituel offert par le pavillon était celui d'une boutique de commerçant : toutes les dames entrantes avaient les mains vides et toutes les sortantes avaient un poupon dans les bras.

Suzon, blondinette rose, fine et sensible, reproduisait le joli minois chiffonné de sa mère, — et tenait de son père, par l'esprit, par la distinction à demi sérieuse.

Tout d'abord, elle n'avait pas semblé faire de différence entre sa poupée et un petit frère de chez Mme Le Guetteux :

— Prends garde, maman, si tu fais la robe de ma Catherine trop juste, ce sera comme à moi, faudra la rallonger l'année prochaine.

— Oh, maman, fais lui un bavoir s'il te plaît, car elle aura bientôt mal aux dents.

Mais cette confusion du factice et du vivant n'avait pas duré. La voisine, porte à porte sur le palier, avait acheté un bébé qui remuait, qui miaulait. Suzon voyait avec jalousie Joséphine, la grande sœur de huit ans, le trimbaler en chantant, — alors Suzon avait réclamé pareil bonheur et il avait fallu, journellement, lui promettre d'aller chez Mme Le Guetteux faire un achat « dès que l'on aurait assez d'argent. »

A cinq ans, elle faisait les commissions pour lesquelles « on n'avait pas besoin de changer de trottoir. »

Dans la rue, elle n'oubliait jamais de surveiller le pavillon de la sage-femme, — elle s'arrêtait même, en attente, de longs moments et parfois elle avait la joie suprême de voir sortir une dame qui emportait un petit frère.

Un après midi, à la tombée de la nuit, une jeune acheteuse, à peau olivâtre, de physionomie étrangère, traversa la rue tout droit vers Suzon qui était en faction et qui s'agita d'une façon si parlante que cette question s'imposa :

— Qu'est-ce que tu veux, ma petite?

Suzon répondit avec exaltation :

— C'est un petit frère que vous avez d'enveloppé, — si vous vouliez me le prêter un peu, je suis assez forte pour le porter, vous verriez…

Un silence ; puis, chez l'étrangère, le rire d'une maligne inspiration :

— Fais voir si tu peux le porter… oh, très bien… Et tu demeures ici, — alors je te le donne ; oui, tu peux l'emporter, sauve-toi vite avec…

Suzon s'élança et se mit à pousser des cris frénétiques avant même qu'on ne lui eût ouvert la porte :