LÉON FRAPIÉ
LES OBSÉDÉS
PARIS
CALMANN-LÉVY, EDITEURS
3, RUE AUBER, 3
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18.
| MARCELIN GAYARD | 1 vol. |
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS. — 21392-11-04 — (Encre Lorilleux.)
LES OBSÉDÉS
I
Ferdinand Prestal s’était marié en qualité de commis-rédacteur à la Compagnie centrale des Chemins de fer.
Pendant les fiançailles, il avait confessé un léger travers :
— En dehors du bureau j’ai adopté, comme distraction, d’écrivasser ce qui se passe autour de moi ; oh ! des petites manivelles sans prétention, faites pour moi seul. Et puis, je bouquine beaucoup ; je ne suis pas très « homme de ménage ».
Son visage était lumineux de franchise et de simplicité : oui, vraiment, quand il n’écrivait pas, il lisait ; sauf cela, aucun égoïsme, il serait tout à sa femme.
Marthe, — livrée à cette palpitante curiosité des fiancées : « régnerai-je sans égale dans votre pensée, mon ami ? », — Marthe, le visage encore plus clair, encore plus ingénu, avait jugé qu’un tel travers était en effet bien innocent.
Elle n’avait pu obtenir aucun échantillon de ces manivelles littéraires : il s’agissait de si peu de choses.
Mais, le lendemain des noces, Ferdinand avait spécifié qu’il s’absorbait dans sa littérature, après dîner, de huit heures à onze heures et que, levé tôt, il paperassait encore, le matin, avant de partir au bureau.
Puis il avait gentiment sollicité la participation de sa femme.
Gentiment, mais en quelque sorte légitimement : cela venait comme une analogie, comme une suite au droit marital :
— Tu m’aideras, je serai moins maladroit, avait-il dit en donnant à lire des nouvelles bien intentionnées, plutôt que bien réussies.
Sa câlinerie était charmante. Seulement il avait ajouté :
— Lis tout de suite, quand je te demande.
Rien de heurté : c’était une continuation de rôle. Ferdinand avait même imposé la règle d’appréciation :
— L’écrivain soucieux d’influence doit se dissimuler derrière des événements significatifs par eux-mêmes. Quand j’écris, je pense à la gamine de ta directrice que tu m’as si bien dépeinte : les conseils, les récriminations ne portent pas ; elle ment, elle trouve le moyen de se justifier. Il faut impersonnellement lui dire son fait : « Un jour, une petite espiègle a caché une pièce d’argenterie et elle a laissé accuser et renvoyer la bonne : peut-être que cette pauvre fille est morte de faim… Voilà le pot de confitures, donne-t-en une indigestion si tu veux. »
Bref, excepté qu’il dictait son exigence en tout, Ferdinand laissait sa femme absolument maîtresse de ses goûts et du reste.
Ensuite, comme par hasard, il avait fait une heureuse découverte : Marthe possédait un don vibrant d’observation, une intuition des plus sagaces ; eh bien ! ma foi, elle ne s’en tiendrait pas à la critique, elle devrait aussi sustenter, par des propos abondants, la « petite distraction littéraire sans importance » de son mari.
— Mais certainement, mon ami.
Ainsi se forme une épouse.
Certes, au regard d’un écrivain, Marthe pouvait se flatter d’être documentée à souhait.
Dans un ouvroir pour les femmes sans asile, — principalement pour les filles-mères, — où le séjour maximum était d’un mois, elle s’occupait du secrétariat, des offres et demandes d’emploi.
Aucun renseignement n’était exigé pour l’admission ; mais les vagabondes qui vidaient leur cœur étaient parfois moins instructives que les farouches taciturnes.
Cet ouvroir, on aurait dit parfois d’un cinématographe où passaient impénétrables, fantomatiques, anonymes, tous les spécimens de suppliciées venant du néant, retournant au néant. Et la grandeur tragique planait sur ces vaincues irrémédiables, n’accordant même plus au monde la grâce de leur plainte.
Marthe avait ce devoir d’être la douce nature devant les hospitalisées, aussi bien devant celles qui serraient sauvagement leurs bras sur leur poitrine assassinée, que devant celles qui étalaient leurs plaies en criant. Elle assumait ce service particulier d’être la bonté passive, enregistreuse de faits sans appréciation, la bonté acceptant tout, même les injures.
— Voulez-vous du travail ?… Quel ouvrage pourriez-vous essayer ? Voulez-vous que nous examinions ensemble votre situation ?
Signe de tête rancunier : rien.
C’était bien simple : il y avait à n’être rien, devant ce refus. Il arrivait alors que certaine désespérée, susceptible d’être éloignée par un battement de cils, revenait volontairement devant Marthe et pouvait parler sans honte, sans excuse et surtout sans quitter son air hostile, ce dernier lambeau d’amour-propre : « Voilà ce que j’ai… voilà ce que je désire… »
Marthe avait la chance d’être aidée par son physique : mince et de taille ordinaire, un front intelligent, pas plus, des yeux à pensée limpide, nulle exagération dans le visage, même pas la coloration, mate ; les traits affinés, certes, mais sans angles qui eussent été durs ; seulement, des joues impressionnantes : de ces joues — pauvre gens — qui vous écoutent, vous attendent et dont la chair est aimantée.
Marthe n’était pas un « personnage », quoiqu’elle se rendît compte de la délicatesse de sa tâche.
A ce point de vue, ni le mariage, ni la collaboration ne la changea.
Le matin, elle ne partait pas pour être sublime ; inutile de se préoccuper d’avance des clientes à recevoir, le bon accueil ne se prépare pas. On la confondait dans le lot des passantes ordinaires. Comme celles-ci, elle tâtait volontiers, à l’étalage, les étoffes trop chères pour sa bourse et elle songeait bien pendant cinq minutes à la robe à faire.
A la maison, elle ne rapportait aucune empreinte théâtrale de son secrétariat ; elle était une ménagère ayant davantage à raconter que telle autre femme, employée des postes ou vendeuse de magasin.
Grâce à la documentation de l’ouvroir, Ferdinand avait composé des nouvelles beaucoup plus charnues, remarquables par l’animation sentimentale. Autant sa femme était généreuse d’intelligence et de fait extérieur, autant il était généreux d’instinct et de fait intérieur.
La plaisanterie « d’écrire pour soi » n’avait pas duré. Il s’était donné la peine de chercher ; plusieurs publications non payantes l’avaient accueilli. Enfin, une Revue fastueuse avait imprimé sa copie, après trois ans d’attente : cinquante francs !
— Rien ne fait grandir l’ambition comme le succès d’argent, annonçait-il narquoisement tout d’abord.
Puis un jour, effectivement, il avait surgi en volonté magnifique :
— Je veux faire un roman ! Je veux faire une œuvre existante, considérable !
Il avait embrassé sa femme, elle l’avait regardé d’amour. C’était entendu : cette création-là aussi appartiendrait à leur commune exaltation.
Ils étaient mariés depuis huit ans, leurs deux garçons avaient cinq et sept ans.
Marthe appelée à secourir tant de victimes de la criminalité masculine adorait son mari.
Leur excellent ami Griffon taquinait les époux là-dessus :
— Heureusement que la logique est exclue de certains domaines !… On prétend que les sages-femmes sont plutôt mises en disposition par les déchirements mêmes de leur métier…
Marthe rougissait. Ferdinand exagérait son clignement de fatuité.
Il collectionnait des notes plus ou moins utilisables, selon la manie des gens de plume ; après six mois d’ancienneté dans le mariage, il avait trouvé séant de consigner cette observation :
« La femme bonne et affectueuse la plus chaste, la plus rigoriste, ne sait pas faire la moindre retenue à l’époux : la richesse est à lui, dès le souhait. La femme ostensiblement voluptueuse, mais égoïste et d’un attachement subalterne, laisse le caprice régler sa libéralité. Jamais son mérite intermittent, si fougueux et si raffiné soit-il, ne vaudra la totalité constante de l’autre femme. Pensez donc : chez cette autre, nulle frivolité ne se disperse, nulle, ni avant, ni après l’heure. Allez donc lutter d’extase avec cette nature concentrée ! »
Ferdinand avait annoncé, un lundi après dîner, son intention de faire un roman ; le mardi matin, dès le réveil, il se répéta expressément, comme si l’entreprise ne souffrait aucun retard.
— Tu auras toute mon aide ! assura sa femme les yeux riches, grands offerts.
Il s’émut intimement : vrai ! si l’œuvre naissait incomplète, la faute en serait seule à l’exiguïté de son génie à lui.
Le soir, au retour du bureau, il perçut une vibration de plus dans la voix de Marthe :
— J’ai reçu des nouvelles des enfants, ils vont bien ; Albert a voulu se faire couper les cheveux tout ras et Georges a préféré une raie ; heureusement que grand’mère ne les prend pas souvent, une séparation de trois jours me semble déjà trop longue ; je n’ai quitté l’ouvroir qu’à six heures moins le quart, à cause de la Maslowa qui s’est décidée à me parler : elle entre en place ce soir, son mioche est mis en nourrice ; et d’abord elle n’est pas plus Russe que moi.
C’était l’habitude ; dès l’antichambre, Marthe servait à Ferdinand les principaux faits de la journée, en une phrase d’assortiment, avec une franchise de petite fille bavarde, avec une sorte de zèle affectueux.
— Ah ! dit Ferdinand, les oreilles pleines.
— Tu fais « Ah ! » comme si cela te désillusionnait. Elle s’appelle prosaïquement Catherine Bise et elle est née sans prétention au Kremlin-Bicêtre.
Ferdinand imita la rigueur outrecuidante d’un de ses chefs, lequel ne convenait jamais d’une erreur :
— Permettez, femme chétive, je savais bien qu’il y avait du russe dans le cas de votre Catherine : le Kremlin et j’avais raison de la surnommer provisoirement Maslowa… Mais ne te déshabille pas, nous dînons chez les Griffon, tu me finiras ton histoire en marchant.
— Bon ! moi qui avais déjà allumé le feu… Griffon est donc encore une fois rabiboché avec sa femme ?
— Faut croire. Elle a même promis d’être sage pimbêchement et de rompre — jusqu’au dernier fil — avec sa chère madame de Mireille, que je voudrais bien connaître, entre parenthèses.
Marthe envoya le vent d’une claque amicale sur la joue de son mari :
— Tu sais, mon bonhomme, les madame de sont pareilles aux autres ; on a beau chercher, la particule n’ajoute rien, sous la main.
Par le boulevard des Batignolles, falotement éclairé au gaz, Ferdinand et sa femme allèrent, se donnant le bras. Ils habitaient rue Saussure, les Griffon rue Houdon ; le chemin était de suivre les boulevards extérieurs jusqu’à la place Pigalle.
Un beau temps de gel rendait le pavé crottineux ; les passants séchaient avec obstination l’humidité de leur nez. A la station des fiacres, les têtes des cochers affichaient un violet coléreux, tandis que les sergents de ville d’alentour se décoloraient en vert. Ce désaccord entre deux des plus importants produits de la rue dérangea, une seconde, l’attention de Ferdinand.
Marthe parlait d’un accent ordinaire, toute à son mari, toute à la simple exactitude de son souvenir :
— Quand il a été convenu que Catherine Bise nous quittait, je lui ai dit : « N’oubliez pas l’adresse de l’ouvroir, si vous étiez dans la peine, pensez à moi. » Une réponse amère a souri sur sa figure : « Oui, la goutte de charité dans l’abîme, je connais, merci de l’intention. » Ses longs cils ont palpité, vraiment ils m’ont envoyé une caresse. Alors moi, j’ai rendu pour de bon, à Catherine, un baiser, ça ne pouvait pas se faire autrement. Ah ! si tu savais, aussitôt, ce poids de sanglots qui est tombé sur mon épaule ! J’ai tiré la pauvre fille sur le banc du parloir, contre moi et j’ai attendu. Tu comprends, elle a bien senti mon cœur qui battait ; au bout d’un instant, elle s’est soulevée un peu et elle s’est mise à lui parler, contre mon corsage, doucement, interminablement : « J’ai personne, que mon enfant… » Moi, sans oser même remuer les lèvres, je tenais la main glacée de Catherine dans mes deux mains et seulement, de temps en temps, le long des phrases, je serrais d’une secousse involontaire, comme quand on a peur au bord d’un fossé.
Ferdinand écoutait, le front serré, ramasseur, et ses yeux rendus aigus piquaient au passage des dames emmitouflées de fourrures, des demoiselles de magasin parées de collets soutachés. Marthe plongea son regard dans une devanture de modes, par devoir féminin, et, négligeant deux messieurs en chapeau de haute forme qui pouvaient entendre, elle émit à pleine voix :
— Pour sûr, voilà ton roman, toi qui veux donner à la réalité vulgaire une mission héroïque. Dame, pour débuter, c’est trop brutal ; on dirait d’un affreux fait-divers. Catherine a été séduite à dix-sept ans ; là-dessus, je n’ai pas de renseignements, d’ailleurs l’accident suffit. Chassée par ses parents, abandonnée avec un enfant, elle s’exténue à faire de la couture, dans une chambre à Belleville. L’enfant meurt d’étisie, âgé de quelques mois ; là encore, je ne sais pas grand’chose et puis, au milieu des pleurs, il y avait des mots noyés, méconnaissables.
Par une nécessité inexplicable, Marthe se tut, le temps de laisser passer une jolie petite écolière au nez retroussé, « décorée » sur son tablier noir, puis elle expliqua, au sujet de l’enfant mort d’étisie, que l’administration chargée d’inhumer les indigents n’accordait que le strict nécessaire : la terre. Aussi, les marchands d’articles funéraires dépêchaient-ils des racoleurs à l’adresse des décès gratis et s’il restait un meuble, un drap, les pauvres achetaient une croix pour orienter la douleur dans le désert de la fosse commune.
— Tu te représentes Catherine assise sur l’unique chaise de la chambre d’hôtel, en face du petit cadavre ? Catherine famélique et délicate, avec ses yeux timides. Je te l’ai dit, le jour de son entrée à l’ouvroir, elle a des yeux qui « sautent » d’avaler trop la lumière et ils sont trop simples, trop doux, les autres yeux les éraflent… Arrive le courtier funèbre, un homme « comme les forçats évadés sur les images ».
Ferdinand secoua la tête et parut envoyer une menace, à droite, vers les arbres noirs du boulevard :
— Je définis surtout ces espèces de brocanteurs d’après leur argot effroyable. J’en ai vu un devant la mairie, avec le commissionnaire, son copain ; il montrait une vieille qui avait eu « cette piété des derniers sous » dont tu viens de parler ; au lieu de dire : « Je lui ai fourni la croix », il a dégoisé rêchement : « J’ai fait la trique ! »
— Alors, tu ne vas pas trop t’épouvanter, espéra Marthe. Du reste l’épisode aurait peu de place dans le roman. Souvent, la cause d’un drame se pourrait comparer au fait de la naissance d’un personnage, c’est tout évidemment, mais cela reste en dehors.
Chaupillard, un ami malveillant, accusait Marthe d’être « phraseuse à cause de son instruction confortable certifiée par diplôme. » Griffon, l’ami bienveillant, protestait :
— Non ! Elle était douée de la sensibilité qui façonne et assaisonne l’expansion ; de plus, la fréquentation, à l’ouvroir, de personnes au vocabulaire débraillé, l’incitait à surveiller son élocution ; les institutrices ne prennent-elles pas une affectation grammairienne par habitude de réagir contre le mauvais langage des élèves ? Enfin, lorsqu’elle pensait aux essais littéraires de son mari, elle « composait » d’instinct, parce que l’on pénètre mieux les gens jusqu’à l’intime, à employer leurs expressions professionnelles.
Ferdinand sentit au bras de sa femme une contraction nerveuse et le récit continua :
— Tu te représentes ?… Je viens pour la croix, dit le racoleur. « Une croix ! Je voudrais bien ! je n’ai pas d’argent ! » pleure la tremblante Catherine. Alors le hideux carnassier propose : « On peut s’arranger… »
L’accent de Marthe s’altéra :
— Écoute, je sais ce que c’est que de tenir contre soi une ressuscitée qui revoit son assassin.
Et Marthe reconstitua le crime :
— Il y avait eu l’homme fouillant la douleur avec un croc : « Vous ne pouvez pas laisser le pauvre chéri sans croix… pensez donc ! il attend sa croix… et en beau bois peint… Et sans ça… plus rien ! Dans le trou, comme un chien ! » Il y avait eu l’homme approchant ses griffes et faisant le simulacre d’emporter, de jeter. Alors, la démence des femelles privées de leur petit et qui demandent si l’on ne voudrait pas le leur ranimer ; alors l’égarement, la quasi syncope, l’affaiblissement de la faim, l’abandon de tout l’univers, la mort qu’on appelle, et la violence qui renverse comme le coup de la mort !… Le jour même, Catherine atteinte de fièvre délirante avait été transportée à l’hôpital ; c’étaient les employés des pompes funèbres qui avaient rendu le service de la descendre, l’un tenant les pieds, l’autre la tête.
Marthe acheva frémissante :
— Et voilà que, convalescente, au bout de trois mois, tu devines ?… Tout ce que la fatalité peut décréter de plus épouvantable ?… L’homme à la trique n’a pas commis un crime unique : il a engendré !
— Mince, alors ! lança Ferdinand, la mine sombre. Quelle donnée pour un feuilleton rocambolesque ! Si tu avais lu ce prologue dans le journal, je dirais : « Ça promet », et je te dispenserais de me tenir au courant.
La traversée de la place Clichy, dans le lacis des véhicules, n’était pas à faire en bavardant. Ferdinand changea de modulation :
— Il s’agit de zyeuter, pour ne pas nous laisser déranger le corps par un tramway.
C’était un fait : tandis que Marthe avait naturellement un parler quasi littéraire, Ferdinand affectait volontiers le parler faubourien. Parmi les accessoires du genre artiste, il avait modestement choisi celui-là, au lieu des grands cheveux, du chapeau cabossé, du pantalon à pont, etc., auxquels il aurait pu tout aussi bien prétendre.
Sur l’impériale de l’omnibus des Batignolles, un apprenti, tout seul, faisait penser à une statue dégradée dans un jardin désert. Le marchand de marrons, près de la station, donnait vivement des petits sacs préparés ; il vit partir en l’air un de ces sacs.
— Eh ! toi, Réchauffé, là-haut !… Attrape ça !…
Juste, l’omnibus démarrait. Réchauffé n’eut pas le temps de s’ébahir ; il attrapa les deux sous de marrons, que lui lançait un monsieur inconnu.
Le contrôleur, ses correspondances à la main, resta un moment à rigoler de ses propres supputations : ce monsieur à pardessus marron et chapeau melon, — dans les trente-cinq ans, — avait une bonne tête, dans le genre d’un premier commis de grand magasin de nouveautés ; la femme qui lui reprenait le bras était jeune, mais pas très chic. Ils s’en allaient sans hâte ; la femme parlait, penchée, collante, sans doute qu’elle le bassinait avec des histoires… Alors, au lieu de répondre, on siffle en l’air, on jette deux sous de marrons à un gosse.
— Catherine s’est donc échouée à notre ouvroir, avec son second enfant, bien vivant celui-là. Il a huit mois ; comment l’a-t-elle gardé jusqu’à présent ?… Elle l’aime sauvagement, et j’ai entrevu « du sublime effrayant » dans son excès de maternité… En tout cas, le drame passé n’est rien, entends-tu, à côté du drame présent, et nous aurons énormément à en reparler : à partir d’aujourd’hui, Catherine est placée comme bonne à tout faire, chez un marchand de beurre, à Vaugirard, et son enfant est en nourrice à cinquante lieues d’ici. Cette séparation ne saurait durer sans catastrophe… mais j’espère bien que nous pourrons intervenir… Quand la femme est venue chercher le poupon, Catherine a balbutié : « Il s’appelle Émile… il n’est pas méchant ; je vous assure, madame, qu’il n’est pas méchant ». La nourrice exhibait une puissante membrure de paysanne, endurcie, rugueuse. Catherine s’effrayait des redoutables mains étrangères qui emportaient la frêle créature, et elle battait des yeux pour les caresser, pour les adoucir et elle répétait d’un accent de prière ardente cachée sous une pauvre politesse mal souriante : « Vous verrez, madame, il vous aimera bien… » Tiens, Ferdinand, une voix qui ne serait pas faite de l’air dans la gorge, une voix qui serait faite avec du sang échappé.
Ferdinand, pour bien se pénétrer, renversa fortement la nuque contre le collet de son pardessus ; mais l’exaltation léonine de sa face tomba tout de suite :
— Madame Griffon nous regarde par la fenêtre.
II
Anatole Griffon, collègue de Prestal, était son plus intime ami. Aussi, les vêtements accrochés dans l’entrée, Ferdinand annonça-t-il :
— Tu sais, demain, je commence à gâcher du papier.
— Aimez-vous les cèpes à la bordelaise, monsieur Prestal ? demanda madame Griffon.
— Oui, certainement… Ma femme vient de me donner une carcasse de roman, quelque chose d’entrelardé…
— Fais donc attention, Ferdinand, tu dis que tu aimes les cèpes…
— Ah ! mais non, je ne les fréquente pas.
— Quoi ! Un sujet inédit ? interrogea Griffon avec un vif intérêt.
— Mon vieux, depuis que l’humanité existe, la mistoufle a tiré toutes ses éditions.
Par habitude, les deux hommes s’asseyaient coude à coude, à la table de la salle à manger ; les deux femmes faisaient face, les couples intervertis. Quand les jeunes Prestal étaient du dîner, ils se plaçaient en bouts.
Griffon avait des revenus, à part ses appointements. La cérémonie des réceptions consistait en gourmandises et en ce que la bonne mettait son tablier numéro un.
Comme le raccommodage des époux Griffon, après une longue brouille, manquait encore d’adhérence, — à preuve l’insistance des considérations échangées sur un nouveau potage au cresson, — on fut heureux de tenir un thème de conversation quelque peu solide.
— Alors, il s’agit d’un cas particulièrement poignant ? demanda Griffon, tourné pour marquer son empressement.
— Oui, et surtout la camarade qui me servira de modèle est des plus sympathiques. Autrement, rien de neuf ; ce sera à moi de présenter aux gens un cri extrait de la clameur perpétuelle qui les environne, de telle façon qu’ils se figurent l’entendre pour la première fois.
Madame Griffon entreprenait sa voisine :
— Serait-ce cette pauvre fille que vous aviez surnommée la Maslowa ?
Ferdinand, dont la rêverie vagabondait parfois en pleine polygamie, n’avait pas été sans viser madame Griffon, dans sa notice sur la femme ostensiblement voluptueuse. Blonde mousseuse, très jeune, elle enjolivait d’un rire jamais complètement disparu son minois coquet, du type alsacien délicat.
— Vous êtes bien aimable de ne pas avoir oublié la Maslowa, répondit Marthe, avec gratitude.
Ces dames étaient différentes au point de renoncer à se juger en profondeur, au point de rester satisfaites et d’accord. Marthe se sentait, par contraste, rehaussée dans son intellectualité ; du reste, fort indulgente, elle ne niait pas complètement le mérite des existences fantaisistes. Madame Griffon se savait plus capiteuse et plus digne de l’approbation de la littérature révolutionnaire. Elle percevait que Ferdinand, — au nez large, aux yeux à double fond, avec sa femme parfaite, — devait rendre de furieux hommages aux imperfections du monde.
La jalousie obligatoire entre femmes établies couvait, il est vrai, sous la sincère amitié, mais elle devait s’ignorer de part et d’autre, tant qu’un événement exceptionnel et formidable ne donnerait pas une flagrante supériorité à l’un des deux types d’épouses et par suite à l’une des deux organisations d’existence.
Les relations suivaient les fluctuations du ménage discordant. Les Prestal et les Griffon se recevaient à table au moins deux fois par mois, en temps de paix ; de plus, madame Griffon prodiguait ses visites à l’ouvroir, ou bien montait jacasser rue Saussure, — quelques minutes en passant, — juste de quoi inquiéter son mari.
En temps de guerre, les communications étaient coupées.
Dans l’intervalle du poisson au rôti, Griffon s’adressa à Marthe :
— Est-ce que votre Catherine a une certaine culture ?
C’était un barbu brun, à traits longs de Christ, avec un éclairage de bienveillance naturelle. Ce mot de Ferdinand ne manquait pas d’ingéniosité : « Toi, mon vieux, tu es ma femme, en homme ».
Marthe répondit :
— Avant son malheur, Catherine travaillait avec sa mère, une couturière de quartier, ayant une petite clientèle ; le père est un médaillé militaire, surveillant d’usine ; elle ne sait guère plus que lire et écrire. Ne la croyez pas nulle pourtant : ce soir, après le départ de la nourrice, Catherine m’a obligé à déguiser ma pensée : « En somme, ai-je dit, votre enfant ne sera presque pas séparé de vous, vous le verrez souvent, vous irez, on vous l’amènera facilement… » Mensonge ! Outre le voyage en chemin de fer, il y a vingt kilomètres de route. Mais elle voulait, et sa bouche m’aspirait l’âme, et il me semblait voir un frisson phosphorescent animer l’imperceptible duvet brun de sa lèvre supérieure.
Griffon attaquait le découpage du poulet, il émit avec sentiment :
— Albert et Georges, vos deux diables, quand je leur présente un jouet de deux sous, ont aussi toute l’expression dans le bas du visage.
Un silence commandé par la bonne dont les bras nageaient autour de la table.
Madame Griffon se leva, piqua une fleur dans les cheveux de Marthe et s’appuyant au dossier haut de la chaise, elle rit admirativement dans le cou de son amie :
— Vous parlez comme on écrit quand on s’applique et encore, zut ! j’ai jamais mis de phosphore dans mes lettres… Fallait nous l’apporter le mioche, puisque nous n’en avons pas… voilà ce qui manque.
Un désir sincère de charité, d’élévation morale, perçait dans cette plaisanterie. Marthe pencha la tête pour recevoir et rendre la câlinerie ; elle ne put s’empêcher de scruter Griffon d’un rapide coup d’œil.
Comme toujours, deux pensées vivaient simultanément dans la pièce ; l’une perceptible, celle du discours échangé ; l’autre tacite, secrète, faite de ce que les personnes réunies connaissaient les unes des autres et de ce qu’elles désiraient, chacune, par tempérament.
Les Prestal « savaient tout ».
Griffon, homme d’intérieur, était une espèce de savant gai : philosophe et sociologue. Il offrait ou concédait à sa femme toutes les distractions loyales, mais il lui demandait d’être rentrée au moment des repas, d’être véridique, et de se créer des occupations plausibles.
Adèle s’obstinait à s’habiller comme pour l’encan, des demi-journées dans son cabinet de toilette, à fréquenter une certaine madame de Mireille capable des pires excentricités. Ou bien elle jouait à la femme fragile, se languissait sur une chaise longue, selon une médiocre leçon de théâtre ; mais tout vrai commerce littéraire la rebutait ; elle s’acoquinait aux feuilletons de stupidité négresse, aux productions grivoises les plus vomitives.
Cette guigne aussi était sienne de raconter des visites à des personnes décédées, ou à des expositions fermées.
Prise en défaut, elle cherchait querelle à son mari, pleurait, se barricadait derrière un grief imaginaire sans rapport aucun avec la situation présente, dans un tel illogisme sourd, buté, dans une telle mauvaise foi arrogante, que Griffon « y renonçait ». Une bonne claque, selon le mode enfantin, les aurait peut-être sauvés tous les deux. Puis, voilà : chair faible, il acceptait d’être dédommagé par des exagérations, tel un amant payeur à qui l’on prend souci d’accorder le grand jeu de temps en temps.
Au fond, il s’était peu à peu désaffectionné ; sa famille, outrée de voir un garçon de si haute valeur sombrer dans les tracas domestiques, le poussait au divorce. Jeune encore, sans enfant, il pouvait reconstituer bellement son existence, à la condition pourtant d’éviter un drame ou un scandale. Et Adèle tenait à son emploi lucratif de femme mariée ; n’ayant pas eu de dot, elle ne voulait pas déchoir à la médiocrité d’une pension alimentaire. Elle aimait beaucoup à paraître, non sans quelque noblesse d’ailleurs : jamais elle ne perdait l’occasion d’ajouter à sa coquetterie le faste des pourboires.
Pour l’instant, elle se rassit, et demanda soudain avec une mine soucieuse de critique prêt à porter un jugement définitif :
— Combien ferez-vous de pages, exactement, à votre livre, monsieur Prestal ?
Son mari tira Ferdinand d’embarras :
— A l’encontre des Anglais et des Russes, les Français préfèrent qu’on leur serve le roman pas trop épais.
Elle réclama, la main au-dessus du poulet découpé :
— Laissez-moi vous soigner, monsieur Prestal, vous allez mettre au monde un amour de feuilleton.
— Vous pouvez blaguer, répondit Ferdinand, livrant son assiette, il n’est pas moins vrai que « la soupe nourrit le roman », selon un vieux proverbe.
Et il décocha un rire de gratitude vers Marthe.
— Mais oui, aucun concours n’est indifférent, affirma Griffon.
Et il ajouta avec une bonhomie un peu soupirante :
— Tu as tout ce qu’il faut pour bien travailler.
La fourchette à servir fut posée d’un choc brusque : s’agissait-il d’une comparaison désobligeante ?
Marthe s’empressa de bifurquer :
— Catherine Bise aura très peu de liberté chez ses patrons, mais elle a promis de m’écrire ; j’attends sa correspondance avec une sorte d’appréhension…
— Je vous conseille de prendre un air malheureux, s’écria madame Griffon, votre mari va devenir célèbre. Ce que je me goberais moi, d’être la légitime d’un grand écrivain !
Elle s’exprimait un peu vulgairement, autant par disposition spontanée que par insuffisance de culture. Il lui aurait plu de parler faubourien comme Ferdinand, mais elle ne savait donner que l’accent « à traîne » ; le vocabulaire lui manquait. Elle n’appartenait ni au peuple, ni à la vraie bourgeoisie : son père était un petit employé obligé d’habiter « un vilain quartier », mais elle avait été élevée dans un pensionnat de demoiselles, à Saint-Mandé.
Actuellement, il apparaissait surtout que le projet de Ferdinand frappait à l’extrême son imagination ; une certaine tension du front révélait même que « le roman fait » pourrait être un de ces gros lots qui causent du refroidissement entre chères amies.
Ferdinand avait voulu fatiguer la salade qui n’était jamais mélangée à son goût. Griffon, un coude sur la table, concentrait sur lui un singulier sourire nerveux :
— Mon vieux, la valeur de ton œuvre dépendra de la force avec laquelle tu aimeras Catherine et son enfant.
Ferdinand offrit le saladier ; son regard émincé fila le long de son bras et, par-dessus la verdure, fureta le minois blond de madame Griffon :
— Je n’ai pas vu Catherine, eh bien, je la sens, je l’ai dans la peau, appuya-t-il.
La jolie Adèle haussa les paupières, en femme désobligée de ne pas constituer le seul point de mire de l’univers.
— Vous n’êtes pas jalouse ? demanda-t-elle de côté.
La figure de Marthe attrapa un supplément de lumière :
— Si j’avais à l’être, je serais jalouse de la littérature ; mais je souhaite que mon mari aime bien Catherine et son mioche : la pitié renforce les sentiments de famille. Quand j’ai tripoté des tout petits maladifs à l’ouvroir, je trouve meilleures, le soir, les joues de mes enfants.
La bonne heurta Griffon d’un geste maladroit qui faillit attirer l’attention sur elle. A chaque instant, elle arrivait au bruit du timbre, muette et à pas mous, elle apportait et emportait les choses, sur de brèves indications et sans être vue, pour ainsi dire.
— Il y avait longtemps que tu n’avais chanté ta couvée, dit Ferdinand moqueur.
— Mes enfants sont plus beaux que toi, riposta sa femme par une feinte agression.
— Ils vont se disputer, rit madame Griffon, montrant ses dents éblouissantes à son mari, avec une contorsion de chatte bien disposée.
Un total épanouissement parcourut la barbe de Griffon :
— Je sais bien qui pliera le premier.
Les estomacs avaient leur compte.
Le dessert. La soirée continuée, les coudes sur la table, sans façon.
— Les gens ont tort qui, le repas fini, abandonnent la salle à manger lentement chargée d’effluves, déclama Ferdinand.
Le meuble était agréable chez Griffon ; les chaises de bois tourné léger avaient un haut dossier légèrement renversé et des accoudoirs. Un vieux dressoir se hérissait de bonshommes normands sculptés avec une amusante naïveté.
Madame Griffon montra, d’un clignement malicieux, à Marthe, un objet placé sur l’étagère du dressoir et chuchota, comme une enfant désobéissante :
— Mon gain est toujours là.
Il s’agissait d’un vase de fausse porcelaine de Chine qu’elle avait gagné à la foire aux pains d’épices. Elle affectait de le présenter à tout le monde, avec cette déclaration :
— Le seul gain de ma vie.
C’était une façon de taquiner son mari qui ne partageait pas son goût intrépide pour les chevaux de bois, les tirs et les loteries, et qui lui reprochait, à l’occasion, ses occupations vides, « même pas égoïstes, sans aucun profit ».
Elle avait trouvé un mot très agaçant, mais très symbolique. Il y avait en vérité, dans le lot de fête foraine, comme un spécimen des aptitudes de la jolie femme.
Ce soir, après le dîner, elle se sentait si bon cœur que, résistant à l’envie de contrarier son mari, elle avait parlé tout bas. La réponse de Marthe fut mise dans un baiser : « Hou ! la vilaine ! »
Soudain, Adèle interrogea Ferdinand avec vivacité :
— Comment allez-vous faire ?… Vous allez écrire : Chapitre premier… Ensuite, il va falloir rudement travailler, conclut-elle, sur un ton beaucoup moins enthousiaste.
Et elle garda même une moue pénible.
Griffon, qui rêvassait, trouva le joint de continuer sa pensée tout haut :
— Les critiques ont coutume de dire d’un romancier médiocre « qu’il a besoin de travailler encore », on croirait qu’il n’a pas assez lu de traités littéraires. C’est comme si l’on disait d’un instituteur qu’il n’a pas assez étudié les manuels de pédagogie : la vraie pédagogie ne s’apprend pas dans les livres.
Adèle contemplait toujours Ferdinand, la tête penchée, et semblait le trouver profondément « phénomène » depuis qu’il allait entreprendre un ouvrage exigeant une application matérielle si prolongée.
Ferdinand ne put se dispenser d’adresser une réponse à cette admiration muette, tout en fumant d’un air capable :
— Ah ! l’on n’est pas un monsieur ordinaire, quand on fait un roman. Nous avons un collègue, — Farandeau, tu connais ? — depuis dix ans, l’on entend murmurer « qu’il fait un roman ». On n’en sait pas plus ; seulement, il est officier de l’instruction publique et il a des mains trop molles, qui n’ont jamais touché à rien de lourd. Et puis, il ne parle que de ses fonctions animales, mais dans un style particulier. Par exemple, il dit : je dors comme un bois, et, les lèvres serrées, les yeux supérieurs et désabusés, il guette si vous faites le rapprochement voulu avec la Belle au bois dormant. Il a une physionomie tellement ingrate que l’on ne devine pas s’il plaisante ou s’il sent comme ça… il doit sentir comme ça.
Le décor de la table changeait : les tasses après les verres ; des carafons verts et jaunes après les bouteilles rouges. La sonorité de la rue entretenait l’impression de l’hiver extérieur : la trompe des tramways, la Presse, couraient lointainement, diminuaient, s’évanouissaient, puis le vent gelé apportait des clameurs neuves grossissantes, au galop.
Catherine Bise et son enfant reprenaient la prépondérance dans la conversation, et se mêlaient au cliquetis d’intimité des cuillers à café.
— Pourvu qu’elle supporte la séparation, d’abord !… Une allumette ? tiens.
On discuta des moyens à employer pour qu’un enfant fût bien soigné en nourrice.
La bonne fonctionnait, en tortillant la tête sur son cou trop court, avec une indicible application, comme si les paroles étaient en duvet et qu’elle cherchât à s’y frotter le plus possible. Ignorée derrière le haut dossier des chaises, elle marchait, elle marchait et, selon le dialogue, elle envoyait une poussée de joue vers Marthe, une poussée de joue vers Griffon.
Il est rare que l’on ne formule pas une trouvaille au moment de se séparer. Ce fut la maîtresse de la maison : le roman inspiré de Catherine devait être mis sur chantier sans délai, eh bien ! dès qu’un fragment serait composé, M. Prestal pourrait venir le lire aux Griffon !
— Mais oui ! Ce serait excellent à tous les points de vue.
Debout, on gesticula de satisfaction :
— Permettez ; il y a loin du projet à la réalisation.
— Je suis sûre que ce sera très épatant.
Marthe n’oubliait jamais de faire une discrète apparition dans la cuisine. Tiens ! la bonne était nouvelle ! Et Marthe vit que cette fille avait exactement une tête de tortue, plate, allongée dans le sens du nez à la nuque, la bouche fendue en claquoir. Mais quoi ? Ce n’étaient pas les vingt sous d’usage qu’elle attendait ! Grâce à son expérience de l’ouvroir, Marthe crut saisir que la bonne sollicitait une autre bienveillance, avec une avidité de tortue drôlement mobile. Supposition : une mendiante qui aurait vu secourir d’autres pauvresses et qui, muette, mutilée, ne pourrait qu’agiter désespérément sa tête pour attirer l’attention à son tour.
Mais Marthe n’eut pas le temps.
Ferdinand criait dans l’antichambre :
— Allons, tu viens ?… Entendu, l’on vous apportera ici Catherine et son moutard enveloppés dans du papier… au revoir, mon vieux…
— Au revoir…
— A bientôt… Catherine…
— Bonne réussite… l’enfant…
A cause des bourrelets, la porte joignit avec un coup sourd de chair écrasée.
Avant de se coucher, à minuit, Ferdinand prépara sur sa table du papier blanc coupé d’une certaine dimension.
Il écrivait dans le salon donnant sur la rue Saussure. L’appartement comprenait une autre pièce sur le devant : la salle à manger, remarquable par le cuivre luisant de la suspension et du poêle de faïence et, sur la cour, deux chambres à coucher.
Trois « têtes » grandeur nature, encadrées, caractérisaient le salon : Balzac et Tolstoï accrochés au mur de chaque côté de la bibliothèque et Dickens, près d’une fenêtre, face à la cheminée. Ferdinand avait acheté ces portraits dans l’exaltation d’avoir touché les fameux cinquante francs de sa nouvelle. L’occasion avait déterminé son choix ; il aurait aussi bien pris Zola, Dostoievsky et Ibsen. Il en plaisantait :
— On voit tout de suite chez qui l’on entre ; et, si l’on veut apprécier mes œuvres, on sait à qui me comparer.
Il n’avait jamais fouillé le détail de ces gravures.
Ce soir-là, quand il eut donné à son papier le format indispensable, comme il tournait encore pour chercher de l’encre fraîche, il s’aperçut, au bout d’un an, que le menton de Dickens était balafré comme par un projectile.
« C’est normal de ne pas examiner à fond les objets d’art que l’on possède chez soi, réfléchit-il narquoisement, on a le temps de les étudier, on a toute sa vie pour ça ; l’important c’est de les avoir achetés et mis en place. »
Plusieurs secondes, il resta en contemplation ; et son front, par une accumulation de fluide, se gonflait, se déformait : indice de l’appétit littéraire unique, exclusif.
Quand il se décida à passer dans la chambre à coucher, Marthe était déjà au lit ; les sorties du soir la fatiguaient beaucoup après son service de l’ouvroir. Malgré un pesant besoin de sommeil, elle attendait son mari, les yeux patients vers la porte.
Elle le saisit, d’un regard direct de femme, abrité sous les cils.
Alors, sur le ton acquitté d’une personne qui sait ce qu’elle voulait savoir, elle dit :
— Eh bien, tu en fais un front !
Et elle s’endormit tout de suite.
III
La semaine suivante, un mardi, comme Marthe rentrait à cinq heures et demie, avec ses enfants cueillis à l’école en passant, madame Griffon arriva, en surprise, un bouquet de mimosas à la main.
— Vous êtes bien aimable, remercia Marthe, j’adore les fleurs… et puis l’hiver les rapproche de nous, un peu comme des créatures frileuses… Excusez-moi, une minute, je mets un morceau de viande sur le feu.
Madame Griffon embrassait Albert et Georges et leur abandonnait son superbe tour de cou en fourrure.
— Amusez-vous avec la « bête ».
Ils ne devaient pas tarder à rire aux dépens de la bête, mais avant, ils admirèrent la visiteuse, comme une image, à cause de son costume tailleur, gros vert, à lignes raides, tandis que leur mère, habillée de confection, était en noir lâché, qui allait avec leurs tabliers de classe.
— Asseyez-vous donc près du feu, dit Marthe, revenant toute parfumée d’oignon.
— Figurez-vous que j’ai reçu un télégramme de madame de Mireille, mais je ne veux plus de ses rendez-vous ; elle est mon mauvais génie… Alors, j’ai sauté dans une voiture, de peur de changer d’idée en chemin, et me voici. Je vous prierai de me prêter un livre bien écrit, pour donner satisfaction à mon mari… Les siens, je les ai déjà feuilletés… et comme ses romans sont mêlés avec ses bouquins de philosophie, il me semble qu’ils ont pris le goût embêtant.
— Tout ce que vous voudrez, consentit Marthe, en montrant la bibliothèque, un grand meuble à quatre portes, qui occupait le fond du salon.
La visiteuse se planta devant les vitres pendant que le rissolage appelait son amie à la cuisine, et elle criait à travers l’appartement :
— C’est joli Germinal ?… Vous pouvez lire les Russes ?… Moi, toutes les traductions m’ennuient, sauf le bonhomme là-bas : Charles Dickens. Et d’abord, je ne lirais pas d’étrangers quand on me paierait, parce que mon mari ne trouve jamais que je prononce bien leur nom… vous comprenez, ça suffit…
A six heures et demie, arrivée de Ferdinand. Poignées de main, banalités familières.
— Ce que vous avez le nez rouge !
— Je m’assortis à vos cheveux.
Rien ne taquinait la blonde Adèle, comme de prétendre qu’elle était rousse.
Le regard de Ferdinand était peut-être trop indifférent ; comme d’un chat qui n’aimerait pas le lait, censément.
— Quelque chose de gondolant ? Les Moralités légendaires de Laforgue.
Madame Griffon lut deux lignes, tira la langue :
— Vous êtes méchant… Je prends Germinal et je me sauve du côté de mon dîner ; il est temps ! Mon mari va encore être rentré avant moi.
Elle haussa les épaules sur sa propre négligence d’épouse.
— Heureusement qu’aujourd’hui j’ai l’excuse de m’être attardée en bonne compagnie.
— Albert ! Georges ! gronda Marthe, n’arrachez pas cette fourrure. Vite, une feuille de papier pour envelopper le livre. Il est plein de poussière ; cela vient de notre poêle mobile.
— Ah ! oui, railla Ferdinand, il y a une horrible difficulté : en hiver, il faut opter entre le froid et la poussière ; si l’on écoutait ma femme, on renoncerait à la chaleur.
— Ni plus, ni moins… avoua Marthe.
Les époux riaient d’un de ces différends vulgaires qui surgissent dans les ménages les mieux unis.
Madame Griffon, au milieu du salon, balançait entre son amie qui enveloppait Germinal près de la fenêtre, et Ferdinand adossé à la bibliothèque ; on l’eût dite embarrassée d’exposer le véritable objet de sa visite.
— Et votre roman, monsieur Prestal, il avance ?
Ferdinand ne put s’empêcher d’adresser un regard amusé à sa femme, tellement la question était bonne.
— Fichtre ! implora-t-il, laissez-moi encore une semaine. Et puis, il me manque tout de même d’avoir vu Catherine Bise de mes yeux.
La visiteuse soupira, comme s’il eût dépendu d’elle de présenter Catherine :
— Si j’avais été une personne méritante comme madame Prestal…
Un rire frais éclata :
— Je n’ai aucun mérite, croyez-moi ; je suis plutôt une égoïste, attachée à sa petite tranquillité.
Mais, madame Griffon continua, décidée malgré tout à une contrition nécessaire et soutenant ses yeux en détresse à ceux de Tolstoï :
— Si j’avais été plus méritante, j’aurais pris Catherine chez moi, comme bonne ; mais c’est impossible. Elle n’a peut-être rien fait pour être malheureuse… et moi qui chante tout le temps et qui ne fais pas grand’chose de sérieux… Est-ce drôle ? sitôt que je me suis représenté Catherine dans ma maison, j’ai senti une gêne, comme quelqu’un qui a pris deux parts. Et mon mari si disposé aux actions mirobolantes a trouvé impossible aussi que nous recueillions Catherine Bise. Par quel motif, lui ? Je n’ai pas deviné. Mais, dites donc, au revoir, les gens.
Et la jolie femme secoua les mains folâtrement, soulagée, quitte d’une dette imaginaire. Germinal oublié resta sur un fauteuil.
Ferdinand, qui avait fermé la porte derrière elle, rouvrit en entendant des exclamations dans l’escalier :
— Ah ! vous allez chez les Prestal ?
Une voix d’homme forte et ironique :
— Non ! je monte voir une bonne au sixième.
Il se retourna et annonça, sans plaisir, à Marthe :
— Voilà Chaupillard.
L’arrivant était un beau garçon, dans la trentaine, grand, brun, l’air intelligent, mis avec une élégance aisée de clubman. Mais un intraduisible cachet de malveillance détruisait généralement l’effet de ses avantages physiques et de son affectation souriante. On le sentait étranger à tout échange de sympathie ; visiblement même, sa personnalité avait de tels griefs contre l’univers que le sexe féminin n’obtenait de lui qu’une infime attention.
— Bonjour, Prestal.
Il s’installa dans le salon, à la place de Ferdinand, un coude sur la table.
— Ils grandissent toujours ces deux bonshommes-là… ah ! mon cher, les courses de Nice, quelle déveine ! Un cheval qui allait de succès en succès, au moment décisif le voilà fourbu…
— La rosse Tarpéienne… modula Ferdinand resté debout.
Chaupillard fit la grimace.
— Bonjour, madame, dit-il à Marthe qui ne s’était pas pressée de quitter sa cuisine. Je viens de rencontrer la petite Griffon, elle ne divorce toujours pas ?
— Vous le savez mieux que personne, affirma Ferdinand, puisque vous êtes de ceux qui lui conseillent de ne pas lâcher…
— Tiens ! s’écria Marthe, sur quoi est-ce que je marche ?
— Maman, c’est pas moi, c’est Albert, déclara Georges.
Sur le tapis, gisait un des yeux en verre jaune de « la bête ».
— Vous travaillez ? demanda Chaupillard à Ferdinand.
— Comme ci, comme ça, répondit celui-ci qui s’assit contre la bibliothèque.
Puis, après une hésitation, sachant qu’il aurait mieux fait de se taire :
— J’ai commencé un roman.
Chaupillard se leva aussitôt, animé, verbeux, tel un homme « à son affaire », qui traite un sujet de prédilection :
— Vous n’y pensez pas ?… Vous offrir en pâture à la clique des imbéciles ? Car enfin, moi, j’en ai publié un de roman ; vous savez à quelle bande d’idiots j’ai eu affaire ! les éditeurs des canailles ; les critiques, tous plus crétins les uns que les autres ; quant au public, un ramassis qui n’existe pas… Croyez-moi, laissez ça ! Vous avez du talent, c’est entendu ; gardez-le pour vous.
Marthe était retournée préparer son dîner. Le visiteur faisait des pas devant Ferdinand assis, il allait jusqu’à la cheminée prononcer une phrase devant la glace, il revenait, les pouces dans les poches de son gilet, le menton menaçant. Il vociférait à plein gosier, mais sans vibration :
— Parbleu ! continua-t-il, une porte se rencontre, il n’y a qu’à pousser, l’on entend du bruit : « Eh ! là bas, moi aussi, j’arrive, j’en suis », et l’on entre dans l’enfer ! Mais, malheureux, d’abord, il y a une chose à laquelle vous ne songez pas : la vie va être suspendue à cette question : le roman se fera-t-il ? Jusqu’alors, vous avez pu facilement répondre de votre prétention aux yeux du monde : « j’écris des nouvelles », deux ou trois suffisent : l’on est bien le monsieur affiché. Mais là, dire : « je fais un roman », quelle imprudence ! Fournir un moyen grave d’estimation, se mettre en demeure soi-même !
Ferdinand, les jambes croisées, appuyé au dossier renversé, souriait, esquissait des gestes, sachant inutile de placer une parole ; il comparait Chaupillard à un invité qui courrait çà et là casser les fleurs du jardin.
Celui-ci, en effet, trouvait des morceaux de vérité décourageante :
— Alors, nuit et jour, dans la maison, dans la rue, une obligation inquiétante va dominer votre existence à tous. Le temps, les choses et les gens seront là, désormais, créanciers : vous préparez un roman ! Bien, nous attendons. Votre mari, votre père a entrepris un roman ? Bien, nous verrons. Une dette vous poursuivra… et quand vous aurez payé, on se fichera de vous.
Marthe vint sourire à la porte du salon :
— Vous êtes donc toujours mécontent, monsieur Chaupillard ?
Il s’aperçut qu’elle commençait à mettre le couvert.
— Diable ! je vous empêche de dîner. Je me sauve. Alors, mon cher, vous avez un sujet ?
— Dame ! sans doute… une fille-mère…