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DELPHINE GAY
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LÉON SÉCHÉ
MUSES ROMANTIQUES
Delphine Gay
Mme de Girardin
DANS SES RAPPORTS AVEC
Lamartine, Victor Hugo, Balzac,
Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue
et George Sand
(Documents inédits)
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMX
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
A
MADAME LÉONCE DÉTROYAT
HOMMAGE RECONNAISSANT
L. S.
DELPHINE
O matre pulchrâ filia pulchrior!
(HORACE.)
C'est plus qu'un nom, c'est un symbole. Symbole de beauté, de bonté et d'esprit. J'ajouterai d'honnêteté pour ceux qui, chez la femme de lettres, attachent encore du prix à la vertu. Car, à la différence de Corinne, qui fut sa marraine d'élection, Delphine ne connut ni les orages du cœur ni les aventures galantes. On peut consulter la chronique scandaleuse du règne de Louis-Philippe, elle est muette à son égard—et ce n'est pas la moindre originalité de cette Muse romantique.
Quand j'entrepris d'écrire ce livre, quelqu'un, que j'avais lieu de croire bien informé, me dit en clignant de l'œil: «Hum! hum!... cherchez donc du côté de Théo!»—J'ai cherché par acquit de conscience et je n'ai rien trouvé. Je vous dirais bien pourquoi, car il y a plus d'une cause à cela, mais à quoi bon?
Certes, Théophile Gautier aima profondément Delphine, mais il l'admira plus encore, en sa qualité d'esthète de l'art plastique. Pour lui, c'était avant tout une magnifique statue de marbre,
La bella creatura di bianco vestita,
dont parle Dante. On connaît le portrait qu'il nous a tracé d'elle: «Le col, les épaules, les bras et ce que laissait voir de poitrine la robe de velours noir, sa parure favorite aux soirées de réception, étaient d'une perfection que le temps ne put altérer... Sa belle âme était heureuse d'habiter un beau corps[ [1].»
Aussi bien, quand Théo lui fut présenté, Delphine avait-elle fixé depuis longtemps son cœur. Je ne fais pas ici allusion à son caprice pour Alfred de Vigny, sous-lieutenant aux escadrons nobles des Gendarmes rouges. «L'ange de l'adultère», comme l'appelait alors Sophie Gay, Alfred de Vigny, ne fut qu'une étoile filante dans le ciel de Delphine[ [2]. Mais il est une autre étoile qui y brilla toujours d'un éclat incomparable: c'est Alphonse de Lamartine.
On lira plus loin le chapitre qui lui est consacré, et l'on verra qu'il ne tint qu'à lui de devenir le seigneur et maître de celle qu'il avait «vue déesse à Terni.» Mais précisément parce qu'il l'avait vue déesse, les sens n'entrèrent pour rien dans le sentiment particulier qu'il lui voua dès ce jour. Eût-elle, d'ailleurs, été plus humaine, c'est-à-dire moins belle, qu'elle ne lui eût probablement inspiré aucune passion. Il avait dit adieu à l'amour, après la mort de Mme Charles, et c'est ce qui explique qu'on ne trouve dans sa vie aucune histoire de canapé.
Il lui écrivait une fois: «J'aime mieux une femme qui m'aime comme vous que deux femmes qui m'adorent.»—Je le crois sans peine. L'amitié amoureuse que Delphine témoigna jusqu'à la fin à son poète favori dépassa en dévouement tout ce qu'on peut imaginer. Elle fut son ancre de salut, son port de refuge dans sa détresse finale; elle lui arracha le pistolet des mains. Et Lamartine ne fut pas seul à éprouver la bonté de son cœur. Tous ceux qui l'approchèrent, tous ceux qu'elle admit dans son intimité, aussi bien Victor Hugo que Balzac, et Jules Sandeau que George Sand, l'éprouvèrent à leur tour de la façon la plus discrète et la plus touchante.
Après avoir goûté longtemps «le bonheur d'être belle», Delphine avait fini par goûter presque exclusivement celui d'être bonne, sans abdiquer pour cela les droits naturels de l'esprit. Car l'esprit qui, chez elle, éclatait d'ordinaire en fusées d'artifice, ne blessait pas de ses baguettes, ou bien c'était contre sa volonté. De ce côté-là elle fut supérieure à sa mère qui, pour le vain plaisir de faire un bon mot, ne craignit jamais d'égratigner son prochain. Aussi n'eut-elle point à proprement parler d'ennemis, ou ceux qu'elle eut sans le vouloir déposèrent-ils les armes à leur première rencontre avec elle.
Pendant vingt-cinq ans elle fut le trait d'union entre tous les rivaux de talent et de gloire qui fréquentèrent son salon de la rue Laffitte ou des Champs-Élysées. Elle empêcha Victor Hugo de se brouiller avec Lamartine; elle resta l'amie de Balzac envers et contre son autocrate de mari. Elle encouragea Gautier, consola George Sand; elle eut pour chacun le mot qui charme, et toujours et partout son beau rire—même quand elle avait envie de pleurer.
Je ne m'étonne donc pas qu'elle ait emporté tant de regrets avec elle, ni que Victor Hugo, proscrit de Décembre, lui ait écrit un jour, de Marine-Terrace: «Quand je pense à la France—et c'est toujours—il me semble que vous soyez pour moi une partie de la figure de la France. Je ne vois pas la patrie en laid, comme vous voyez[ [3].»
Elle était, du reste, si patriote, voire si chauvine, elle avait si bien conscience de la mission qu'en cette qualité elle avait à remplir, qu'à peine âgée de vingt ans elle s'était donné le nom de «Muse de la Patrie», tant elle était pressée de mêler des lauriers à ses roses.—Et il faut croire qu'elle ne fut pas au-dessous de sa tâche ambitieuse, puisque, malgré tous ses succès retentissants de chroniqueur et d'auteur dramatique, c'est sous ce nom glorieux qu'elle entra dans la postérité, et qu'elle y demeure.
Telle fut la femme chez Delphine: belle et bonne fille pour commencer,—«bon garçon»[ [4] pour finir.
J'aurais pu, comme tant d'autres, étudier surtout l'écrivain en elle. Mais après tout ce qu'en ont dit les meilleures plumes de son temps, c'eût été porter de l'eau à la rivière[ [5].
Sur la femme, au contraire, de la jeunesse à l'âge mûr, il restait beaucoup à dire, et je ne saurais trop remercier Mme Léonce Détroyat de m'avoir fourni le moyen de la peindre au naturel dans ses relations d'amitié avec les grands premiers rôles de l'école romantique. Encore Mme Détroyat n'a-t-elle pu me donner que ce qu'elle avait sauvé de la vaste correspondance de sa tante. On trouvera, par exemple, ici, très peu de lettres d'elle, en dehors de celles qu'elle adressa à Lamartine avant et après son mariage, Delphine n'ayant guère écrit que des billets à partir du jour où il lui prit fantaisie de rédiger les chroniques du vicomte de Launay. Elle y dépensa la meilleure partie de son temps et de son encre. C'est une lacune regrettable sans doute, mais les lettres de Lamartine et de Victor Hugo, sans parler de celles de Balzac et de Rachel, d'Eugène Sue et de George Sand, qui illustrent ce livre, en sont une compensation précieuse; non seulement, en effet, elles projettent une très vive lumière sur toute la vie de Delphine, mais elles éclairent du même coup certains points ignorés de la leur.
Paris, 27 avril 1910.
CHAPITRE PREMIER
LA JEUNESSE DE DELPHINE
§ I.—Sophie Gay.—Le congrès d'Aix-la-Chapelle en 1818. Lettres inédites.—«Sophie de la parole» et «Sophie de la musique».—Le salon de Mme Gail.—Son talent de musicienne, ses romances et son opéra-comique des Deux Jaloux.—Elle rejoint Sophie Gay à Aix-la-Chapelle.—Delphine et M. Villemain.—Benjamin Constant et Ballanche patronnés à l'Académie Française par Sophie Gay.—Mme Récamier à Aix-la-Chapelle.—Elle se lie avec la mère de Delphine.—Histoire du tableau de Gérard: Corinne au cap Misène.—Lettres inédites de Sophie Gay à Mme Récamier.—Sur la mort de Chateaubriand.
§ II.—Comment Delphine devint poète.—Conseils que lui donna sa mère.—Son maître Alexandre Soumet.—Delphine à l'Abbaye-aux-Bois.—Un billet de Chateaubriand.—Sophie Gay après la mort de son mari.—Son appartement de la rue Gaillon.—Les premières couronnes poétiques de Delphine.—Elle quête pour les Grecs.—Sa Vision lui vaut une audience du roi.—La duchesse de Duras la protège.—Vues de certains courtisans sur elle.—Charles X et Mme de Polastron.—Alfred de Vigny aimé de Delphine.—Mariage manqué.—Delphine part pour l'Italie.—Impression qu'elle fait à Lyon.—Lettre à ce sujet de Mme Desbordes-Valmore.—Lamartine rencontre Delphine et sa mère à Terni.—Delphine à Rome.—Elle célèbre le retour d'Alger des Romains captifs chez les Musulmans.—Ce qu'écrivait à cette occasion M. Desmousseaux de Givré, secrétaire d'ambassade, à Mme Charles Lenormant.—Une lettre inédite de la reine Hortense à Delphine.—La Muse de la Patrie.—Comment, à son retour en France, Delphine fut dépouillée de sa pension.—Son Te Deum de gloire et le général de Bourmont.
I
En ce temps-là Sophie Gay partageait sa vie entre Aix-la-Chapelle, où son mari avait fondé une maison de banque, après sa disgrâce de trésorier-payeur général, et Paris, où la rappelaient tous les hivers ses relations de société et le souci de l'établissement de ses filles[ [6]. Elle habitait, à Paris, rue Neuve-Saint-Augustin, no 12, à deux pas de l'hôtel Richelieu, où Lamartine avait coutume de descendre. Mais, dès que revenait l'été, elle l'allait passer à Aix-la-Chapelle dont les eaux étaient aussi recherchées que peuvent l'être aujourd'hui celles de Spa.
La «saison», à Aix-la-Chapelle, en 1818, fut tout particulièrement brillante, grâce au Congrès que les puissances étrangères y tinrent au mois de septembre, pour délibérer sur l'évacuation anticipée du territoire français. On se souvient qu'aux termes du second traité de Paris, et par aggravation de celui du 30 mai 1814, il avait été stipulé que le territoire français demeurerait occupé par une armée de 150.000 soldats étrangers. La durée de cette occupation avait été fixée à cinq ans; mais elle pouvait être réduite à trois, au cas où la situation politique de la France n'inspirerait plus, passé ce délai, aucune inquiétude à la Sainte-Alliance.
En 1818, le gouvernement français, par l'organe du duc de Richelieu, ayant réclamé le bénéfice de cette clause, les souverains alliés convinrent de se réunir à Aix-la-Chapelle pour examiner cette demande. Naturellement, ce congrès y attira, en outre du monde officiel, un certain nombre de personnages de marque, dont la princesse d'Orange, sœur de l'empereur de Russie, le prince Auguste de Prusse et—rencontre toute fortuite, à ce qu'il paraît—madame Récamier, venue là, suivant un joli mot d'Adrien de Montmorency, «comme sixième puissance[ [7]».
Ce milieu cosmopolite n'était pas pour déplaire à Sophie Gay. On pourrait même dire qu'elle y était dans son élément, car, en vraie Parisienne qu'elle était, elle avait toujours eu un faible pour les étrangers morts ou vivants[ [8].
Elle écrivait d'Aix-la-Chapelle à un ami, le 31 août 1818:
«Si, vraiment, Monsieur, il me souvenait très bien de la promesse que vous aviez eu la bonté de me faire et que vous venez enfin d'accomplir. Je suis presque tentée d'en rendre grâce à ce mal d'œil qui, vous forçant à plusieurs jours de retraite, vous a donné le loisir de penser à vos engagements et de les satisfaire, car, soit dit sans vous offenser, mon souvenir aurait peut-être eu bien de la peine à se faire jour à travers les plaisirs qui se disputent votre tems. Ainsi donc pardonnez-moi ce mouvement de reconnaissance pour une indisposition qui m'a valu la plus aimable lettre.
«D'anciens amis qui me tiennent au courant des nouvelles parisiennes m'avaient appris le duel de M. de Jouy et les tracasseries du Comité des 15. J'ai vu avec peine le mauvais effet que celles-ci produisaient sur l'esprit des étrangers; ils sont par nature disposés à nous croire trop vains, trop légers pour sacrifier nos intérêts particuliers à ceux d'un parti vraiment patriotique. Ces sortes d'intrigues, leur prouvant que l'ambition personnelle dirige autant les libéraux que les ultras, leur servent de prétexte pour surveiller plus longtemps ce qu'ils appellent notre esprit révolutionnaire. Quand donc l'amour du bien public l'emportera-t-il sur l'amour-propre?
«J'avais prévu que la convalescence de notre ami Benjamin Constant serait longue et pénible: aussi ma rancune contre cet affreux accident[ [9] et tout ce qui en est cause sera-t-elle éternelle. J'ai la consolation d'en parler souvent ici avec madame Récamier, dont l'intérêt n'est pas moins vif que le mien pour cet aimable malade. Nous lisons toujours avec un plaisir nouveau ses articles dans la Minerve[ [10], et je les prête ici à tous les illustres diplomates que je rencontre. Nous en possédons déjà de fort importans, et que l'on croit chargés de préparer les affaires du Congrès de manière à ce que les souverains n'ayent plus qu'à signer.
«Les soirées que je passe au milieu de ces grands personnages ressemblent bien peu à celles où le Rival de Totin nous amusait tant l'hiver dernier, mais c'est un autre genre de mélodrame qui ne manque pas d'intérêt, et le plaisir d'y jouer le rôle d'une bonne Française à la barbe de tous ces Cosaques a quelque chose d'assez piquant. Cependant, je ne compte pas m'en amuser plus d'un mois encore. Je n'ai pas la moindre nouvelle de madame Gail, on croit qu'elle arrivera ici le 15 septembre. Si cela est, nous reviendrons ensemble à Paris. Les souverains se réuniront le 27, et le 28 les conférences s'ouvriront[ [11]. On nous avait flattés d'une troupe de comédiens français pour cette époque, mais l'empereur d'Autriche s'est opposé à cette mesure anti-germanique et nous en serons réduits à nous moquer de leurs acteurs burlesques. Que n'êtes-vous là pour en contrefaire le sublime? La partie de ma famille qui vous est inconnue sait déjà vos talents en ce genre. Isaure en a fait des récits merveilleux et, pendant qu'elle vantait votre gaieté, je parlais de tout ce qui vous rend sérieusement aimable, mais, pour qu'on ne vous croie point parfait, j'ai supposé que vous étiez frivole, inconstant, que sais-je? il fallait bien vous imaginer quelques défauts: comme ceux-là n'empêchent pas d'être un ami sincère et dévoué, ils ne sauraient porter atteinte au bon sentiment que vous m'inspirez, et c'est pour cela que je les ai choisis.
«SOPHIE GAY.
«Je suis très touchée du souvenir de M. Marin[ [12] et vous prie de l'en remercier de ma part. Dites-lui que je le charge de vous inviter à m'écrire souvent. Quand vous verrez M. de Jouy, rappelez-lui qu'il y a dans un petit coin de la Prusse une de ses amies qui s'intéresse beaucoup à ses succès et lui en demande de nouveaux[ [13].»
Mme Gail, dont il est question dans cette lettre, était, en 1818, la meilleure amie de Sophie Gay. Elle était née Sophie Garre, et, comme elle était aussi laide que Mme Gay était belle, on avait pris l'habitude de les désigner l'une et l'autre par «la belle» et «la laide»,—ou encore par «Sophie de la parole» et «Sophie de la musique». Mme Gail était, en effet, une musicienne accomplie.—Mariée, en 1794, à dix-neuf ans[ [14], à l'helléniste de ce nom, elle s'était si vite dégoûtée du grec qu'elle avait planté là son mari, au bout de quelques mois, pour cultiver la musique en pleine liberté. Après avoir pris des leçons de Mengozzi, Fétis, Perne et Neukomn, elle se mit à faire des romances qui eurent tout de suite une grande vogue. Mais sa réputation ne datait vraiment que des Deux Jaloux, petit opéra-comique en un acte, qu'elle avait fait jouer au Théâtre Feydeau, le 27 mars 1813. A partir de ce moment, la moindre de ses compositions, romance ou nocturne à deux voix, obtint un succès que n'atteignirent pas les ouvrages de Loïsa Puget ou de Pauline Duchambge. Il faut dire aussi que ses interprètes ordinaires étaient Ponchard, Levasseur, la jeune Cinti, voire Garat, qui, dans les dernières années de sa vie, ne chantait qu'accompagné par elle. Elle-même avait un joli filet de voix, dont le sentiment faisait le principal charme.
J'ai dit qu'elle était laide. Par contre, elle était si bonne et si facile à vivre, elle avait une telle distinction de langage et de manières, tant de tact et de simplicité, que les femmes du monde l'aimaient pour ses qualités morales presque autant que pour son talent. Elle avait conquis, entre autres, l'affection très dévouée de la baronne Lydie Roger, fille du fermier général Vassal, laquelle vendit ses diamants et ses perles pour venir en aide aux républicains et bonapartistes traqués par la Restauration, et elle avait loué avec elle, rue Vivienne, dans la maison que plus tard occupèrent les frères Galignani, un grand appartement pour y donner des concerts et des fêtes. Le «tout Paris» d'aujourd'hui ne saurait se faire une idée de ce qu'était, en 1818, le salon de Sophie Gail. Tous les mondes y étaient représentés. On y rencontrait, tour à tour et quelquefois ensemble, la princesse de Chimay, ancienne Mme Tallien, encore resplendissante en dépit des injures du temps, Mme de Pontécoulant, la belle Mme de Lacan qui se vantait d'avoir enlevé Talma à Mme Dubuc de Sainte-Olympe, sa mère, Mme Blondel de la Rougerie, créole piquante qui, par la grâce de M. de Montalivet, le père, ministre de l'Intérieur sous l'Empire, avait fait un auditeur au Conseil d'Etat du poète Alexandre Soumet;—parmi les étrangères de distinction, l'Anglaise Mme Hutchinson, dont le mari avait contribué à l'évasion de M. de La Valette, la comtesse de Furstenstein, nièce de Mme Benjamin Constant;—puis quelques hommes sérieux, comme l'historien Lemontey et le mathématicien de Prony;—enfin quelques jeunes hommes d'avenir comme M. Vatout, que M. Decazes avait pris pour secrétaire, quand on forma le ministère de la Police, ce qui avait fait dire à Mme Roger, un jour que Mme de Constant lui demandait si l'on pouvait encore avoir des relations avec un tel fonctionnaire:
—Certainement, ma chère amie! On ne doit craindre que ce qu'on ne sait pas.
La manière d'être de Mme Roger dans ce salon retentissant et encombré ne laissait pas voir qu'elle était chez elle. Elle s'effaçait complètement et ne paraissait qu'une invitée. C'était Mme Gail qui faisait tous les honneurs. Mme Roger ne s'occupait que des chanteurs, du vieux Berton, de Nicolo, de Fétis, dès qu'ils arrivaient. On se groupait là, dit un mémorialiste bien informé[ [15], dans un pêle-mêle fort commode et des plus amusants. Après le concert, on dansait quelquefois, et Delphine Gay, rose encore en bouton, et sa sœur grassouillette, Mme O'Donnell, étaient parmi les danseuses les plus courtisées.
Sophie Gay, depuis quelque temps, s'était emparée de Mme Gail, au point qu'on ne les voyait plus l'une sans l'autre. Elles avaient composé ensemble un opéra-comique qui avait obtenu un certain succès au Théâtre Feydeau. «Sophie de la parole» avait simplement ajusté une petite comédie de Regnard, la Sérénade, et «Sophie de la musique» y avait fait entrer quelques-uns des morceaux les plus appréciés dans son salon, entre autres une barcarolle vénitienne: O pescatore dell' onda, qu'elle avait mise à la mode, et dont les variations, chantées par le célèbre baryton Martin, avaient couru sur toutes les lèvres.
L'idée leur était venue de transporter la Sérénade à Aix-la-Chapelle, pour charmer l'esprit et le cœur des souverains et des diplomates pendant le Congrès: d'où l'impatience avec laquelle Sophie Gay attendait sa bonne amie, à la date du 31 août 1818.
Relisons, s'il vous plaît, sa lettre. J'y trouve deux ou trois lignes qui méritent qu'on s'y arrête. Elle dit: «Le plaisir de jouer le rôle d'une bonne Française à la barbe de tous ces Cosaques a quelque chose d'assez piquant.»—Très piquant, en effet, et le correspondant de Sophie aurait pu lui répondre qu'elle n'avait pas toujours eu ce beau dédain pour les Cosaques.
En 1814, elle avait été l'une des premières à aller au-devant des Alliés, quand ils entrèrent dans Paris. Il est vrai qu'elle avait fait ce vilain geste, moins par amour pour Louis XVIII que par ressentiment contre Napoléon. Aussi bien n'avait-elle pas tardé à s'en repentir, et, tout en caquetant à Aix-la-Chapelle avec les diplomates de la Sainte-Alliance, elle jouait, selon son expression, «le rôle d'une bonne Française».
Le 10 septembre 1818, elle écrivait à Mme Gail:
«Venez vite, chère amie, que je vous embrasse de tout mon cœur pour vous remercier de cette bonne idée de choisir notre maisonnette pour asile pendant ce Congrès. A toute autre je répondrais que, ma nombreuse famille remplissant déjà nos appartements, il ne nous en reste pas un digne d'être offert à une belle dame; cela est vrai, mais non pas pour vous, chère bonne, car je me souviens de vous avoir vue rue Saint-Honoré et je sais que vous pouvez momentanément habiter une petite chambre: en conséquence, vous aurez celle de Delphine que je niche dans mon cabinet. Ma chambre, celle de mon mari, tout sera à votre disposition, et vous aurez de plus un très joli salon où vous recevrez votre beau monde et le mien. Si vous n'amenez personne, j'ai ici femme de chambre, domestique, cuisinière à vos ordres, et trois petites filles qui servent à la fois de secrétaires, de servantes et de société: ainsi donc, vous ne manquerez pas de soins. J'avais d'abord pensé à vous donner ma chambre, mais vous seriez capable de regarder cette offre comme un honnête refus et je veux m'assurer de vous avant tout. J'avais aussi la ressource de vous louer un prix fou un vilain appartement dans le quartier, mais j'aime mieux que vous soyez mal chez moi qu'ailleurs. Ainsi donc, j'attends, chère amie, que vous me disiez: «J'accepte la petite niche de Delphine», et cette réponse mettra toute la famille en joie.
«Mme Récamier, à qui j'ai annoncé la bonne nouvelle de votre arrivée, m'a déjà fait promettre de vous lier avec elle. Nos diplomates aspirent au même honneur; moi, je ne pense qu'au plaisir, mais il se fait déjà sentir à chacun de nous; mon mari fait déjà provision du meilleur thé pour le prendre avec vous; Isaure vous apprête un café délicieux; Delphine veut être votre copiste de musique; Hortense[ [16], votre secrétaire. Moi, je me réserve l'emploi de confidente, et Dieu sait comme nous bavarderons. Je garde pour ce moment tout ce que j'aurais à répondre à votre aimable lettre. Vous ne me dites rien des succès de ce cher Francisque[ [17], mais je sais que c'est déjà un professeur important et pour l'amour du grec je l'embrasse familièrement. Dites mille choses tendres pour moi à cette bonne sœur[ [18] qui a dû être si heureuse de vous revoir! Ma foi, vous êtes revenue à temps, car j'allais l'aimer, je crois, tout autant que je vous aime. Obligez-moi de dire au phénix des grognons une foule de choses désagréables de ma part, pour l'engager à me répondre.
«Eh bien, voilà notre Sérénade au croc. La partition est-elle enfin terminée? Gavaudan vous a écrit ici pour l'avoir, ainsi que celle de Mlle de Launay. Et ce cher Fétis, comment va-t-il? A-t-il avancé son opéra? A combien de questions vous aurez à répondre!
«Mandez-moi vite le jour fixé pour votre départ. Songez que tous les plénipotentiaires arriveront ici le 20, et les souverains le 27[ [19], et qu'il faudrait être ici avant eux pour être un peu reposée du voyage quand ils arriveront.
«A bientôt, chère amie. Je n'ai plus d'autre idée que celle de vous revoir et de causer avec vous de tout ce qui nous intéresse.
«Recevez d'avance les caresses de toute une famille.
«SOPHIE GAY.
«P. S.—Rappelez-moi au souvenir des amis qui attachent quelque prix au mien. Je vais répondre à Emmanuel, quoiqu'il ait mis un peu trop de temps à se décider à m'écrire. On dit ici que le comte de Cazes pourrait bien venir au Congrès. Je pense qu'il amènerait MM. Villemain et Vatout et je serais charmée de retrouver notre salon ici. Les grands seigneurs que j'y vois me ragoûtent d'autant plus des gens d'esprit, et je descendrais sans le moindre regret des beaux équipages où l'on me traîne avec six chevaux dans la ville, pour m'y promener, bras dessus bras dessous, avec un homme de lettres aimable. Je n'ai pas plus de vanité que cela[ [20].»
«Excusez du peu!» aurait dit Villemain, s'il avait eu connaissance de cette lettre. Mais au fond il n'aurait pas été autrement surpris de l'honneur qu'on lui réservait: lorsque Sophie résidait à Paris il était vraiment le roi de son petit salon, et c'est lui, bien plus que M. de Chateaubriand, qui fut le vrai parrain littéraire de Delphine. A ceux qui en douteraient je rappellerai qu'en 1822 ce fut sur son rapport[ [21] que l'Académie-Française décerna une particulière mention à la jeune fille pour ce poème, le Dévouement des sœurs de Sainte-Camille dans la peste de Barcelone, et que, trois ans après, il contribua largement à sa popularité en la chargeant de quêter pour les Grecs. Delphine lui a même dédié, à cette occasion, une petite pièce de vers qui vaut d'être reproduite ici:
ENVOI A M. VILLEMAIN
Vous le voulez: qui peut résister à sa voix
Lorsque l'éloquence commande?
Pour ceux que votre esprit eût charmés autrefois,
Pour ces Grecs malheureux voici mon humble offrande.
La fortune en fuyant m'a ravi ses trésors,
Et ma richesse est dans ma lyre;
Je n'ai, pour seconder vos généreux efforts,
Que les bienfaits de ceux qui daigneront me lire.
Puisse ma faible voix, unie à vos accents,
Rendre à ce beau pays tout le bonheur du nôtre!
Puissent un jour les Grecs reconnaissants
Sur le marbre sacré de leurs noms renaissants
Graver mon nom auprès du vôtre!
Paris, 25 août 1825.
Enfin comme autre preuve de l'admiration de Villemain pour le talent de Delphine, voici un tout petit billet qu'il lui adressait le 29 novembre 1827:
«Je vous envoie le plus humble des hommages, un discours que j'ai prononcé il y a quelques mois et dont vous n'avez guère entendu parler. Ce n'est pas du Casimir Delavigne ou du Lamartine. C'est de la prose colorée dans quelques endroits par l'éclat du sujet. Il y a quelques traits qui auraient mérité d'être anoblis par vos vers.
«Un faible tribut est porté à vos pieds par un admirateur qui saura par cœur l'Épître sur l'Italie dès le premier jour, et avant même qu'elle soit à la seconde édition.
«Veuillez agréer mon respect.
«VILLEMAIN[ [22].»
Mais avec Villemain, «de son naturel un peu fou», comme disait Sophie, il y avait toujours à redouter un changement d'humeur. Quelque temps avant son mariage (janvier 1830), il vint faire une scène à la mère de Delphine à propos de rien, comme si la Muse «avait eu quelque prétention sur sa destinée conjugale[ [23]»—ce qui fit dire à Lamartine:
C'est mal débuté. L'amitié va très bien à un homme marié, et la vôtre et celle de votre aimable mère m'auraient semblé, à sa place, un présent de quelque prix[ [24].»
Tout autre était Benjamin Constant, dont Sophie Gay déplorait tout à l'heure l'«affreux accident» et la longue convalescence. Celui-là était plus qu'un ami pour elle, c'était, en politique, quelque chose comme un compère et un complice, et il n'avait pas dépendu d'elle qu'en 1815 il n'eût reçu par son élection à l'Académie-Française le prix de ses palinodies. Elle écrivait, le 24 janvier de cette année, à un académicien dont j'ignore le nom:
«Cher comte,
«Un de vos collègues, qui pense avec raison, je crois, qu'un bon prosateur, fort instruit en politique et en littérature, courageux dans ses opinions, ingénieux dans ses ouvrages, est digne de siéger parmi vous, doit proposer demain à votre assemblée l'ami Benjamin de Constant, pour remplacer le brave et aimable chevalier de Boufflers. Je suis chargée de réclamer votre appui pour ce nouveau candidat, qui ne veut se présenter devant votre noble aréopage qu'autant qu'il pourra compter sur le suffrage de ses anciens amis. Je n'ai pas besoin de vous dire tout le prix qu'il attache au vôtre; vous devinez que son amour-propre en serait aussi fier que son amitié en serait reconnaissante.
«Comment se porte-t-on au Val[ [25], par ce vilain froid? J'ai bien de la peine à le supporter, même au coin de mon feu; prenez pitié de moi, et venez par votre bonne présence m'aider à braver tous les maux de la vie.
«Edmond implore votre grâce pour obtenir aujourd'hui, demain ou après, la faveur des Anglaises pour rire.
«Mille tendres et éternelles amitiés.
«SOPHIE GAY[ [26].»
Mais Benjamin Constant n'avait pas l'oreille de l'Académie: il ne fut élu ni en 1815, ni en 1819, ni même en 1830[ [27], malgré les démarches réitérées de Sophie Gay.
Elle était, en effet, inlassable, quand il s'agissait de servir ses amis, et Mme Récamier, qui connaissait son influence à l'Institut, la mit souvent à contribution, notamment en 1841, lors de la candidature de Ballanche à l'Académie-Française.
Sophie écrivait alors à la belle Juliette:
«M. Ballanche aura la première voix de M. de Lamartine, chère Madame, il me charge de vous en donner l'assurance, et je lui rends grâces de m'offrir cette occasion de vous prouver le zèle de ma vieille amitié.
«SOPHIE GAY[ [28].
«14 janvier 1841.»
Et quelques jours après:
«Je vous envoye le petit billet que je reçois de Mme de Lamartine, chère Madame, pour vous prouver le vif intérêt qu'elle et son mari prennent à M. Ballanche. J'y ajouterai que la voix nécessaire est, dit-on, acquise. C'est ce que nous a bien affirmé hier M. (illisible) qui est ordinairement très instruit des votes académiques. J'ai tant le désir de vous donner, la première, cette bonne nouvelle que je l'aventure peut-être, mais vous me le pardonnerez, n'est-ce pas?
«SOPHIE GAY[ [29].»
Cependant Ballanche ne fut élu que le 17 février 1842, en remplacement d'Alexandre Duval, ce qui fit dire à Alfred de Vigny, son concurrent:
«Ballanche est nommé, et j'en ai été très content. C'eût été pour lui un malheur véritable que de n'être pas reçu cette fois, car ce refus eût été le dernier! Que d'académiciens à qui je prêchais son mérite, à qui j'apprenais le nom de ses œuvres et qui ne les ont pas encore lues[ [30]!»
Revenons quelque peu en arrière. Mme Récamier et Sophie Gay avaient fait assaut plus d'une fois de beauté et d'esprit dans les mêmes salons, sous le Consulat; mais, tout en ayant l'une pour l'autre une réelle sympathie,—et quelques amis communs, dont Mme de Staël et Benjamin Constant,—elles n'avaient jamais eu l'occasion de se lier avant leur rencontre à Aix-la-Chapelle. Elles rattrapèrent pendant le Congrès tout le temps perdu. Nous avons une lettre de Sophie Gay à sa belle-sœur, où elle parle de Mme Récamier en ces termes:
«Là, comme en exil, comme à Rome, comme à Paris, comme partout, son salon était le rendez-vous de tout ce qu'il y avait de personnages marquans ou de gens aimables. Le prince Auguste de Prusse, que j'y voyais souvent, me parla un jour du désir qu'il avait de satisfaire un vœu de son amie, la baronne de Staël, en faisant peindre par un grand peintre sa Corinne dans un des moments où elle se livre à son inspiration poétique. Ce vœu que la mort de Mme de Staël[ [31] ne lui avait pas permis d'accomplir, cette œuvre doublement importante par le sujet et par le prix qu'il y voulait mettre, le prince désira en charger David. Tout le monde approuva cette idée, que le talent de David justifiait assez et que sa position d'exilé rendait généreuse; mais, je l'avoue, mon amitié jalouse s'affligeant de voir cette palme ravie aux mains de Gérard, je fis valoir vainement la volonté posthume de Mme de Staël, son admiration, ses sentiments affectueux pour Gérard, qui l'auraient sans doute portée à le choisir pour rendre sa plus noble pensée, pour offrir sa douloureuse image d'une femme de génie, belle, aimante et sacrifiée sans pitié aux préjugés du monde.
«Sigismond[ [32]fut chargé d'écrire à David, et, le croirez-vous? ce grand peintre, qu'un chef-d'œuvre de plus pouvait ramener dans sa patrie, loin de saisir cette occasion, marchanda sur la somme considérable offerte par le prince, et cela d'une manière si peu digne de l'artiste, du sujet de ce tableau et du sentiment qui le faisait commander, que Mme Récamier, dont la bonté avait d'abord craint de s'opposer aux intérêts d'un exilé, se joignit à moi pour dire que Gérard n'aurait jamais rien écrit de semblable. Il fut aussitôt décidé qu'il ferait Corinne[ [33].»
Telle est l'histoire du fameux tableau qui décorait la cheminée du salon de l'Abbaye-aux-Bois. Cette négociation mit d'emblée une certaine intimité dans les rapports des deux femmes, et cette intimité devint plus grande encore lorsqu'elles se retrouvèrent à Paris.
Le 15 octobre 1818, Sophie écrivait à Mme Récamier:
«Je suis bien touchée, Madame, de votre aimable souvenir, mais vous ne deviez pas moins aux regrets que j'éprouve depuis votre départ; nous avons des fêtes, il est vrai; quant aux plaisirs, vous y avez mis bon ordre; cependant M. Dalopeus[ [34] a donné hier un bal étonnant, où je m'étais parée de votre lettre pour être mieux accueillie que personne. Le talisman n'a pas manqué son effet, et je vous dois bien la moitié des bonnes grâces dont ma famille a été comblée. On médite encore plusieurs autres réunions de ce genre, mais j'espère n'en pas être, car j'ai le projet de me mettre en route le plus tôt qu'il me sera possible pour aller réclamer quelque preuve d'un intérêt que vous avez rendu aussi doux que nécessaire à mon cœur. Rappelez-vous, Madame, votre engagement de la cathédrale[ [35], et tâchez d'y rester aussi fidèle que je suis sûre de l'être au sincère attachement que vous m'inspirez.
«SOPHIE GAY.
«Recevez les compliments affectueux de toute cette petite famille pour laquelle vous aviez tant de bonté et agréez les hommages respectueux de M. Gay.
«Comme le prince Lubomirski est persuadé que M. Dalopeus ne vous parle jamais que de lui, il me charge de mettre à vos pieds toutes ses adorations et tous ses regrets. Je vous prie à mon tour de me rappeler au souvenir de M. Récamier[ [36].»
Et voilà qui explique suffisamment l'accueil que Delphine reçut, quelques années plus tard, à l'Abbaye-aux-Bois.
D'ailleurs, en dépit de tous les événements qui traversèrent leur vie, Sophie Gay demeura fidèle à Mme Récamier. J'ai sous les yeux une des dernières lettres qu'elle lui ait écrites: elle a trait à la mort de Chateaubriand. La voici:
«Que de douleurs! Pauvre et divine amie! Encore une plaie sur ce cœur adorable! Ah! vous ne doutez pas, j'espère, de ce que j'éprouve à cette perte si grande pour le monde pensant, si cruelle pour vous. Mais ce monde, tel qu'il devient aujourd'hui, n'était plus digne de ce génie si vaste et si noble et si religieux. Le ciel l'a réclamé, vous l'y retrouverez, vous l'ange consolateur de tout ce qui souffre. Mais, pendant le temps d'épreuves qui nous reste à subir, n'oubliez pas la vieille amie qui, après avoir joui de vos éclatans succès, pleure sur toutes vos peines.
«SOPHIE GAY[ [37].
«Versailles, 6 juillet (1848).»
Les deux amies devaient se suivre de près dans la tombe: Mme Récamier mourut le 11 mai 1849; Sophie Gay, le 6 mars 1852.
II
Si l'on s'en rapportait à la pièce de vers qui ouvre son volume de poésies, Delphine serait devenue poète en voyant pleurer sa mère, et c'est pour la consoler qu'elle se serait mise à chanter.—Je ne dirai pas que c'est trop joli pour être vrai, mais alors Sophie Gay aurait eu d'autres chagrins avant la perte de sa belle-sœur et de son mari, puisque Delphine composa la Noce d'Elvire au mois de septembre 1820 et que Mary et Sigismond Gay moururent, la première au mois de février 1821, le second au mois de décembre 1822.
Quoi qu'il en soit, dès que Delphine se fut révélée sous ce jour, sa mère, après avoir essayé vainement de l'arrêter, ne lui ménagea pas les conseils. Sachant par expérience qu'on est trop disposé à traiter légèrement la littérature des femmes, elle lui dit:
«Si tu veux qu'on te prenne au sérieux, donnes-en l'exemple, étudie la langue à fond; pas d'à peu près, montres-en à ceux qui ont appris le latin et le grec, et puis n'aie dans ta mise aucune des excentricités des bas-bleus; ressemble aux autres par ta toilette et ne te distingue que par ton esprit. En un mot sois femme par la robe et homme par la grammaire[ [38]!»
Ces conseils étaient trop sages pour n'être pas suivis,—d'autant que Delphine ne voyait que par les yeux de sa mère.—Ses premiers vers, très purs de forme, avaient quelque chose de mâle, comme sa beauté. On sentait qu'elle avait profité des leçons: aussi Alexandre Soumet était-il fier de son élève.
Quant à sa toilette, elle était aussi simple que possible. Elle se composait, le plus souvent, d'une robe de mousseline blanche unie et d'une écharpe de gaze bleue. Quand Delphine allait dans le monde avec sa mère, et qu'on lui demandait des vers, elle s'exécutait sans se faire prier, et elle disait bien, sans aucune emphase.
«Son organe était plein et vivant, son attitude décente, son air noble et sévère. Grande et un peu forte, la tête fièrement attachée sur un cou d'une beauté antique, le profil aquilin, l'œil clair et lumineux, elle avait, dans toute sa personne, un air de sibylle accoutrée et quelque peu façonnée à la mode du temps[ [39].»
Mais, dès qu'elle avait fini de réciter, elle redevenait une jeune fille comme une autre. Un soir, qu'elle était complimentée par une jolie femme à la mode, elle lui répondit:
«Ce serait plutôt à moi, Madame, à vous complimenter; pour nous autres femmes, il vaut mieux inspirer des vers que d'en faire[ [40].»
La réponse était d'une femme d'esprit, mais de ce côté-là encore elle avait de qui tenir: sa mère était réputée pour ses bons mots, la vivacité de ses réparties. D'aucuns trouvaient même qu'elle en abusait quelquefois[ [41], et c'est un fait que sa mauvaise langue coûta à son mari le poste de trésorier-payeur général que Napoléon Ier lui avait confié à Aix-la-Chapelle. Mais Delphine avait reçu de la nature un don plus précieux que celui de l'esprit: elle était bonne autant que belle; c'est pour cela sans doute qu'elle n'eut jamais d'ennemis, même sous le masque transparent du vicomte de Launay.
J'ai dit que son maître en l'art poétique avait été Soumet[ [42]. Il n'était pas encore «notre grand Alexandre». On n'avait pas encore applaudi ses tragédies de Saül et de Clytemnestre, mais on s'en occupait beaucoup dans le monde, et son élégie de la Pauvre Fille[ [43] lui avait ouvert tous les salons.
La première fois que Delphine parut à l'Abbaye-aux-Bois, elle voulut payer sa bienvenue en récitant le petit chef-d'œuvre de Soumet. Elle y obtint un si grand succès que, sur les instances de Mme Récamier, à qui sa mère avait donné le mot, elle consentit à dire son propre poème le Dévouement des sœurs de Sainte-Camille dans la peste de Barcelone. On lui fit une ovation. C'était en 1822. Il y avait là, parmi les auditeurs, la reine de Suède, la femme du général Moreau, le peintre Gérard et les courtisans habituels de la belle Juliette, dont Ballanche et Mathieu de Montmorency. Il ne manquait que le dieu du temple, autrement dit Chateaubriand, alors ambassadeur à Londres. Mais ayant reçu, quelque temps après, un exemplaire du poème, il en complimenta l'auteur par la lettre suivante:
«5 février 1823.
«Mme Récamier m'a appris, à mon grand étonnement, Mademoiselle, que vous n'avez pas reçu la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire de Londres. Le Dévouement des Sœurs de Sainte-Camille m'a enchanté. Je sais maintenant pourquoi vous dites si bien les vers: vous parlez votre langue. Mais je crains, Mademoiselle, que vous ne soyez réduite un jour à demander à Dieu pardon de votre gloire. Moi qui suis plus faible que vous, je vous remercie de m'avoir associé à votre futur repentir, en répandant sur une ligne de ma prose le charme et l'éclat de votre poésie[ [44]. J'ai à peine le temps d'écrire, Mademoiselle, pardonnez à ce griffonnage. Agréez mes obéissances et offrez, je vous prie, à Mme Gay tous mes hommages[ [45].»
Mme Gay était une vieille connaissance de Chateaubriand. Quand il était rentré en France, en 1800, elle s'était employée auprès de Mme Regnaud de Saint-Jean d'Angély, qui avait invité le duc de Rovigo à le laisser à l'écart. Et il lui en avait exprimé sa gratitude par la lettre que voici:
«Vous êtes, Madame, si bonne et si douce pour moi, que je ne sais comment vous remercier. J'irais à l'instant même mettre ma reconnaissance à vos pieds, si des affaires de toutes sortes ne s'opposaient à l'extrême plaisir que j'aurais à vous voir. Je ne pourrai même aller vous présenter tous mes hommages que jeudi prochain, entre midi et une heure, si vous étiez assez bonne pour me recevoir. Je suis obligé d'aller à la campagne. Pardonnez, Madame, à cette écriture arabe. Songez que c'est une espèce de sauvage qui vous écrit, mais un sauvage qui n'oublie jamais les services qu'on lui a rendus et la bienveillance qu'on lui témoigne.»
Et c'était vrai: chaque fois que, de près ou de loin, il put être utile ou agréable à Delphine, Chateaubriand s'empressa d'en saisir l'occasion. Il n'oublia jamais ce que sa mère avait fait pour lui dans cette circonstance mémorable.
Le succès de Delphine à l'Abbaye-aux-Bois, consacré peu de temps après par la distinction dont elle fut l'objet à l'Académie, lui ouvrit tous les salons du faubourg Saint-Germain, à commencer par ceux de Mme de Custine, de la duchesse de Maillé, de la duchesse de Duras et de sa fille, la duchesse de Rauzan.
Elle fut d'autant plus sensible à ces gracieux témoignages qu'ils lui arrivèrent au moment où elle en avait le plus besoin. Elle venait, en effet, de perdre son père, et cette mort inattendue avait obligé sa mère à restreindre singulièrement son train de maison.
Elle avait quitté son appartement de la rue Neuve-Saint-Augustin pour aller habiter dans un petit entresol humide et bas de la rue Gaillon. Lamartine, plus tard, en a fait ce pittoresque inventaire:
«Deux chambres basses, où l'on montait par un escalier de bois, des meubles rares et éraillés, restes de l'antique opulence, quelques livres sur des tablettes suspendues à côté de la cheminée, une table où les vers de la fille et les romans de la mère, corrigés pour l'impression, révélaient assez les travaux assidus des deux femmes; au fond de l'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine se retirait du bruit pour écouter l'inspiration, voilà tout. Ce boudoir ouvrait sur une terrasse de douze pas de circuit, sur laquelle deux ou trois pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient à midi un rayon de soleil entre deux toits, et où les moineaux d'une écurie voisine piétinaient dans l'eau de pluie[ [46].»
Si ce n'était pas la misère, c'était la gêne, noblement supportée du reste par la mère et la fille, mais les courtisans et les admirateurs n'en étaient que plus nombreux, et tout ce qui avait un nom dans la politique et les lettres connaissait le petit entresol de la rue Gaillon.
Voilà donc Delphine engagée sur le chemin de la gloire à l'âge de dix-huit ans. De 1822 à 1827, date de son apothéose au Capitole de Rome, on peut dire qu'elle cueillit par brassées les lauriers et les roses. Elle ne s'était pas encore donné le surnom de «Muse de la Patrie», qu'elle en remplissait le rôle aux applaudissements de la France entière[ [47].
Les événements, d'ailleurs, semblaient se multiplier pour faire son jeu. Quand elle ne vendait pas les élégies de Guiraud au profit des «Petits Savoyards»[ [48]; quand elle ne quêtait pas pour les Grecs,—et sa pièce intitulée la Quête[ [49] leur rapporta quatre mille francs,—elle déplorait la mort du général Foy en des vers qu'on gravait ensuite sur son tombeau, ou bien elle donnait la réplique à Victor Hugo, à Lamartine, à Mme Tastu, dans les chants du sacre de Charles X. Sa Vision est un excellent morceau de poésie. Sainte-Beuve peut dire que c'est du Racine vu à travers Soumet; pareille critique est encore un éloge: ne fait pas du Racine qui veut, même édulcoré par Soumet[ [50]. Cette Vision valut à la jeune fille l'honneur d'être reçue en audience privée par le roi[ [51]: Mme de Duras avait intercédé pour elle.
J'ai sous les yeux le billet que l'auteur d'Ourika adressait quelque temps avant à M. de Lourdoueix chargé de la direction des sciences, beaux-arts et belles-lettres au ministère de l'Intérieur, afin de lui demander une pension pour Delphine:
«Il me semble que des paroles de bonté de la bouche du roi devraient être suivies de cette marque de munificence pour une jeune personne d'un talent unique. On peut craindre que cette grâce fasse planche, comme on dit. Il n'y a pas deux Mlle Gay[ [52].»
Ce billet est du 2 décembre 1824. Mme de Duras, savait-elle, quand elle l'écrivit, que Delphine avait été en passe de devenir la favorite ou la femme morganatique du comte d'Artois? J'en doute, et cependant le bruit en avait couru sous quelques manteaux. Certains courtisans, informés de la situation où végétait Sophie Gay depuis son veuvage, s'étaient mis en tête de faire un sort à Delphine en la chargeant de distraire les ennuis de Monsieur, frère du roi.
Malheureusement, il avait fait vœu de continence au lit de mort de Mme de Polastron, et leur ingénieux dessein n'avait pu être rempli. Je ne crois pas, d'ailleurs, que Delphine eût consenti à jouer le rôle qu'on lui ménageait. Elle avait alors un autre amour en tête, elle était éprise d'un beau militaire, d'un ancien officier des gardes du corps, dont sa mère elle-même raffolait[ [53]. Et Alfred de Vigny, car c'est de lui qu'il est question, n'aurait pas demandé mieux que de se marier avec elle. Mais la mère du jeune poète—de «l'ange de l'adultère», comme l'appelait Sophie Gay, par allusion à l'un de ses Poèmes antiques—Mme de Vigny, qui savait le prix de l'argent, ayant beaucoup souffert de la médiocrité de sa fortune, n'avait pas voulu que son fils unique épousât une fille sans dot, habituée au train du monde. Et Delphine en avait été pour son rêve et Sophie pour ses larmes[ [54].
Cependant le comte d'Artois, une fois monté sur le trône, saisit la première occasion de témoigner sa bienveillance à la jeune Muse. Après l'avoir reçue en audience privée, et lui avoir annoncé qu'il lui accordait une pension de cinq cents écus, il l'engagea paternellement à voyager, en lui donnant pour raison qu'elle éviterait ainsi bien des périls.
Quelques jours après, le 6 juin 1835, elle se présentait au Panthéon, avec ce laisser-passer du baron Gros:
«Le gardien laissera monter à la coupole Sainte-Geneviève, Mlle Delphine Gay et sa société. Ce billet restera à la personne[ [55].»
Qu'allait-elle faire sous la coupole? Elle n'allait pas seulement faire admirer les peintures dont le baron Gros venait de la décorer; elle allait surtout montrer la place d'où, au mois d'avril, elle avait déclamé publiquement son hymne à Sainte-Geneviève[ [56].
Ce jour-là, son auditoire d'élite lui avait fait une ovation dont l'écho se répercuta jusqu'à Rome.
Le lendemain, l'auteur d'Ourika lui écrivait:
«M. Villemain m'a dit, Mademoiselle, votre aimable souvenir. Vous me gâtez, mais en vérité vous me devez bien un peu de cette bonne grâce en retour de ma sincère admiration. Vous voulez donc bien réjouir par votre présence et le son de votre voix la plus aimable des vieilles et des aveugles? Puisque vous me laissez le choix du jour, je vous propose mercredi prochain, à une heure. Je me réjouis d'avance des moments que je vais passer avec une personne qui réunit tant de bonté à tant d'esprit, c'est-à-dire les deux meilleures choses qu'il y ait en ce monde. Si vous ne me faites rien dire, je serai à votre porte mercredi à une heure.
«Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de madame votre mère. Je suis charmée que votre sœur soit mieux.
«DUCHESSE DE DURAS[ [57].»
Sans doute, la voix de Delphine fit son effet, car, peu de jours après, la duchesse lui écrivait de nouveau:
«J'ai un vrai plaisir à vous envoyer la lettre ci-jointe, Mademoiselle: ce n'est pas encore tout ce que j'aurais voulu, mais c'est quelque chose que d'être sur le chemin de la justice. Ce bon duc[ [58] vous dit la vérité et aurait désiré faire mieux. Accordez-lui sa demande. J'en ai une aussi à vous faire, c'est de vous mener encore une fois chez cette pauvre tante aveugle à laquelle vous avez fait passer une heure si délicieuse: elle s'en souvient et voudrait entendre la Coupole. Dites-moi votre jour et si, pour éviter les lenteurs, lundi à midi et demie vous conviendrait[ [59].»
C'est au milieu de ces témoignages flatteurs d'admiration et de sympathie que Delphine, en obéissant au conseil du roi, partit pour l'Italie avec sa mère.
Elles firent une halte à Lyon pour se reposer et voir Mme Desbordes-Valmore, et voici comment Marceline a raconté cet événement dans une lettre privée:
«Quand je l'ai vue pour la première fois, belle, imposante comme la Rachel de la Bible, elle était couverte de cheveux blonds retombant sur toutes ses roses, et semblait en être formée. Jamais rien de si éclatant n'est apparu dans une ville. Sa mère la conduisait alors en Italie et s'arrêtait quelques jours à Lyon. Mon mari, qui l'avait entrevue au balcon de l'hôtel, vint me chercher vite, vite, pour me faire voir, disait-il, ce que je ne verrais plus de ma vie. Il y avait là une foule qui passait et repassait émerveillée. Comme il faisait affreusement chaud, la jeune fille fut obligée de s'étouffer en fermant ses fenêtres très basses, et les curieux la regardaient encore au travers des vitres. J'appris dans le jour que c'était Mlle Delphine Gay, et je sus bientôt par moi-même qu'elle était bonne, vraie comme sa beauté. En l'examinant avec attention, on ne tombait que sur des perfections, dont l'une suffit à rendre aimable l'être qui la possède[ [60]...»
Quelques jours après, Delphine rencontrait Lamartine à Terni, près des cascades de Velino. Il a donc eu tort d'écrire qu'il l'avait vue pour la première fois en 1825. S'il avait seulement pris la peine de consulter sa correspondance, il eût vite reconnu son erreur. Cette rencontre eût lieu en 1826, peu de temps après le duel de Lamartine avec le colonel Pepe. Le grand poète était alors secrétaire d'ambassade à Florence, et Mme Gay et sa fille se rendaient à Rome. Il fut si charmé de les connaître, Delphine fit tant d'impression sur lui, qu'il les invita à passer quelque temps à Florence, ajoutant que la jeune Muse ne serait vraiment inspirée que là. Mais elles n'acceptèrent son invitation que pour plus tard, et sous la promesse, exigée en riant par Delphine, qu'il leur enverrait des vers à Rome. Nous allons voir qu'il tint parole. Le 16 septembre 1826, Mme Gay lui écrivait de cette ville:
«L'admiration et la joie sont deux sentiments impossibles à cacher, et voilà, Monsieur, ce qui nous rend aujourd'hui si coupables envers vous. L'autre jour à dîner chez M. le duc de Laval, il m'a remis votre lettre à la condition absolue de lui lire les vers qu'elle pourrait contenir. Je n'osais me flatter d'une si précieuse confidence: nous brûlions de vous lire, j'ai tout promis. Mais à peine le cachet a-t-il été rompu que Delphine s'est écriée: «Il y a des vers!» et puis, m'enlevant la lettre sans aucun respect, elle les a dévorés dans un coin en laissant seulement échapper quelques mots, comme: «C'est ravissant, divin! et lui seul a le secret de cette poésie à la fois si brillante et si triste!»
«Une admiration si bien sentie a redoublé l'impatience de connaître ces beaux vers. Delphine les a lus d'une voix très émue, et M. de la Rochefoucauld vous dira mieux que moi l'effet qu'ils ont produit. Ah! par grâce, ne nous punissez pas de ce succès, envoyez-nous bien vite ce que vous avez ajouté à cette noble élégie. Ce sera le plus sûr encouragement pour ma fille. Voici les vers impromptus que M. de Laval vous a trop vantés. Elle vous les livre uniquement pour vous prouver sa soumission. Vous aviez mille fois raison de lui prédire qu'elle ne serait inspirée qu'à Florence. Aussi ne pensai-je qu'à l'y ramener. Visiter avec vous ces montagnes, ces vallées fleuries, qui vous ont fourni tant de pensées sublimes, doit rendre à l'inspiration la muse la plus endormie! Et puis trouver de l'amitié, toutes les grâces de l'esprit, réunies au plus beau talent du monde, voilà de quoi charmer les vieilles mères comme les jeunes poètes! On est bien loin ici d'apprécier ces plaisirs-là, personne ne se doute de celui que nous a causé votre lettre. Vous qui le savez n'en soyez pas avare.
«Delphine, qui prétend que vous faites chérir les fléaux et les désastres, ne veut plus vous écrire en prose, elle attend ce que vous pensez d'elle pour vous répondre.
«Adieu, nous n'avons jamais plus désiré le printemps[ [61].»
Les vers de Lamartine auxquels Sophie Gay fait allusion dans cette lettre étaient son élégie, ou le commencement de son élégie[ [62], sur la Perte de l'Anio. On se souvient qu'un éboulement de rochers détruisit à cette époque les merveilleuses cascatelles de Tivoli. Je ne m'étonne pas que ces vers aient eu tant de succès à l'ambassade de France à Rome. C'est une des meilleures choses que Lamartine ait faites, et il en avait si bien conscience qu'il écrivait à Aymon de Virieu, le 13 février 1827:
«Je suis confondu que tu ne trouves pas mes vers sur Tivoli à ton plein gré. Je trouve que c'est le seul morceau par lequel je voudrais lutter avec lord Byron: Italie, Italie! etc.; mais on se trompe sur soi-même[ [63]...»
Quelques jours après, les dames Gay allaient passer une quinzaine à Florence avec Lamartine, et le 26 octobre 1826 elles repartaient pour Rome où elles arrivèrent en même temps que les marins français qui avaient ramené d'Alger les Romains captifs chez les Musulmans. L'ambassadeur de France, M. de Laval-Montmorency, les invita au dîner qu'il donnait à l'équipage de la corvette française, et, pour le remercier de cette attention délicate, Delphine récita, au dessert, la pièce de vers qui lui avait été inspirée par cette belle action. Ce dîner avait lieu le 12 décembre 1826. Trois semaines après,—le 2 janvier 1827,—M. Desmousseaux de Givré, secrétaire d'ambassade, écrivait à Mme Charles Lenormant:
«Je répondrai bien mal à vos questions sur Tivoli; j'entends beaucoup parler de ce désastre, il a inspiré de beaux vers à M. de Lamartine; mais je n'en ai rien vu moi-même, et tout ce que j'en sais, c'est qu'il ne faut plus espérer de retrouver les cascatelles. Je n'ai point entendu parler de querelle entre des Français et des Romains. J'ai vu, au contraire, des Romains délivrés d'esclavage par des Français, et que leurs libérateurs ont ramenés à Rome. Ce spectacle était fait pour inspirer la «Muse de la Patrie». Aussi a-t-elle chanté cet événement dans une espèce d'improvisation que je joindrai à ma lettre, si je puis. Mlle Delphine ajoute à un fort beau talent et à de fort bonnes qualités le mérite de vous connaître et de parler de vous à mon gré. Cela fait que je lui pardonne sa façon d'être belle. Madame sa mère est fort amusante et très bon diable[ [64].»
Sur le compte de Sophie Gay, M. Desmousseaux de Givré ne faisait qu'exprimer là l'opinion générale; mais il fallait qu'il fût bien difficile pour ne pas trouver la beauté de Delphine à son goût, car elle avait conquis tous les cœurs en Italie, à commencer par la duchesse de Saint-Leu, autrement dit la reine Hortense.
Peut-être, pour M. Desmousseaux de Givré, savait-elle trop qu'elle était belle, mais comment aurait-elle pu l'ignorer quand tout le monde le lui disait? Le miracle, c'est que, le sachant, elle soit restée «simple et bonne fille».
Le 26 avril 1834, la reine Hortense lui écrivait d'Arenenberg:
«Je vous ai retrouvée tout entière dans votre aimable lettre, ma chère Delphine. Que votre mari ne m'en veuille pas d'aimer à vous appeler de ce nom: c'est celui que vous portiez à Rome, quand vous me répétiez vos jolis vers et que je me plaisais à entendre cet organe si français et si expressif! Vous ne m'avez donc pas oubliée? Je vous en remercie, car je pensais qu'à Paris l'on oubliait tout! Il m'est bien doux de voir que cette méfiance, trop motivée peut-être, n'est pas aussi générale que je le craignais. Certainement je suis charmée de recevoir souvent de vos ouvrages et vos lettres; vous ne pouvez douter du plaisir que me feront toutes les preuves de votre souvenir. J'ai demandé si souvent: «Est-elle mariée? Est-elle heureuse?» Vous me deviez bien de me répondre d'une manière qui me satisfasse autant. Je penserai à la proposition que vous me faites; le plus difficile est de trouver quelque article qui puisse être amené naturellement[ [65]. Mon fils fait un ouvrage sur l'artillerie[ [66], ce ne serait guère intéressant à lire; il veut après faire quelque chose sur son oncle; nous verrons ce qu'il pourra vous envoyer. Il s'est bien formé depuis que vous ne l'avez vu, et il me rend bien heureuse par la bonté de son caractère, sa noble résignation qui tempère la vivacité et la fermeté de ses opinions: je n'ose lui souhaiter la patrie, car je fais trop de cas de la tranquillité, et là où l'on vous craint, on ne peut plus espérer d'être aimé. Aussi la résignation pour toutes les injustices comme pour les mécomptes est devenue la vertu qui nous convient le mieux. Croyez au plaisir que j'aurais à vous revoir, à faire connaissance avec votre mari et à vous renouveler l'assurance de mes sentiments.
«HORTENSE[ [67].»
Le 2 novembre 1836, à la première nouvelle de la tentative malheureuse que le fils de la reine Hortense avait faite à Strasbourg, Delphine écrivait à Lamartine:
«Il ne pouvait parler de la France sans attendrissement. Nous étions ensemble à Rome, lorsqu'on nous apprit la mort de Talma. Chacun alors de déplorer cette perte, chacun de rappeler le rôle dans lequel il avait vu Talma pour la dernière fois. En écoutant tous ces regrets, le prince Louis, qui n'avait pas encore dix-huit ans, frappa du pied avec impatience; puis il s'écria, les larmes aux yeux: «Quand je pense que je suis Français et que je n'ai jamais vu Talma[ [68]...»
Dix-sept ans après, le prince Louis, devenu Napoléon III, régnait sur la France, et Victor Hugo, exilé à son tour, écrivait à Delphine (8 mars 1853) que, lorsqu'il pensait à la patrie, elle lui apparaissait sous ses traits.
«Sa façon d'être belle», que M. Desmousseaux de Givré «pardonnait» à Delphine, n'était donc pas si mauvaise. Au surplus, s'il fallait une dernière preuve des succès de Delphine en Italie, je la trouverais dans ce fait qu'elle manqua de nous être ravie par un riche mariage romain. Mais elle ne put se résigner à perdre sa qualité de Française. C'est du moins ce qu'elle nous apprend dans la pièce de vers intitulée le Retour et dédiée à sa sœur, la comtesse O'Donnell:
Je reviens dissiper le vain bruit qui t'alarme.
De ces beaux lieux, ma sœur, j'ai senti tout le charme;
Mais loin de mon pays, sous les plus doux climats,
Un superbe lien ne m'enchaînera pas.
Non! l'accent étranger le plus tendre lui-même
Attristerait pour moi jusqu'au mot: «Je vous aime.»
Un sort brillant, par l'exil acheté,
Comblerait mes désirs! ma sœur n'a pu le croire.
D'un plus noble destin mon orgueil est tenté;
Un cœur qu'a fait battre la gloire
Reste sourd à la vanité.
Ce bonheur dont l'espoir berça ma rêverie,
Nos rivages français pouvaient seuls me l'offrir.
J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie;
C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir!
On ne dira plus, j'espère, qu'elle avait usurpé le titre de «Muse de la patrie».
Au mois de mai 1827, elle revint en France avec sa mère, après avoir été couronnée au Capitole[ [69]. Un an plus tard, elle aurait eu la joie d'y monter au bras de Chateaubriand lui-même, puisqu'il remplaça M. de Laval en 1828. Mais il ne fut pas le dernier à lui envoyer ses compliments, et c'est lui encore qui, en 1830, lorsqu'elle fut privée de la pension que lui faisait le roi Charles X, éleva le premier la voix pour la venger de cette injure.
Célébrant la prise d'Alger dans un beau Te Deum de gloire, elle avait eu l'audace d'écrire, à l'adresse du général de Bourmont:
O mystère du sort! ô volonté suprême!
Un Français dans nos murs amena l'étranger;
On l'appela transfuge,—et cet homme est le même
Que Dieu choisit pour nous venger.
A l'amour de nos rois sa valeur asservie
Voyait dans leur retour un gage de bonheur,
Et pour eux il fit plus que de donner sa vie:
Guerrier, il donna son honneur.
Faisant d'un nom maudit un souvenir qu'on aime,
La victoire lui jette un éclatant pardon,
Et du pur sang d'un fils le glorieux baptême
Lave la tache de son nom.
C'étaient là de nobles vers et des sentiments vraiment patriotiques. Mais le ministère Polignac ne l'entendit pas de la sorte. Il jugea que c'était offenser le roi que de rappeler la «ragusade» du général qui venait de recevoir le bâton de maréchal pour la prise d'Alger, et Delphine fut rayée de la liste des pensionnaires de Charles X[ [70].
CHAPITRE II
DELPHINE ET LAMARTINE
§ I.—Portrait de Delphine par Lamartine.—Comme quoi toute sa vie il resta sous le charme de son apparition à Terni.—Elle riait trop.—Ce que Lamartine pensait du rire.—Les premiers vers de Delphine à Lamartine.—Nisida et Fido.—Lamartine et l'amour des bêtes.—Sa réponse aux vers de Delphine.—Souvenir de sa réception à l'Académie-Française.—Ressemblance physique et morale des deux amis.
§ II.—Mariage de Delphine avec Emile de Girardin.—Elle regrette de n'avoir pas d'enfant.—Lamartine et les Droits civils du curé.—La Politique traditionnelle.—Delphine aurait voulu l'empêcher de partir pour l'Orient.—Son chagrin en apprenant la mort de Julia.—Lamartine entre à la Chambre des députés.—Ses débuts à la tribune.—Ce que lui écrivait Delphine après l'avoir entendu.—Elle rêve de mettre un journal à sa disposition.—Billets inédits que lui adresse Lamartine pour lui donner rendez-vous ou s'excuser de ne pas aller la voir.—Emile de Girardin fonde la Presse.—Lamartine y collabore.—Cependant ils ne sont pas toujours d'accord ensemble.—Premiers froissements.—A propos d'une lettre de Lamartine à Granier de Cassagnac.
§ III.—Le Rhin allemand du poète Becker et la Marseillaise de la paix.—Lamartine promet sa pièce de vers à Delphine et la donne à la Revue des Deux-Mondes.—Lettre de Delphine à ce sujet.—Explications de Lamartine.—Alfred de Musset réplique à Becker.—La Genèse du Rhin allemand, d'après le vicomte de Launay.—Petite vengeance de femme.—Le Ressouvenir du lac Léman dédié à Huber-Saladin.—Lamartine l'offre à Delphine pour la Presse.—Mort de Mme O'Donnell.—Son éloge par Jules Janin.—Lettre inédite.—La Presse refuse le Ressouvenir.—Delphine intervient et paie les vers 1000 fr. à Lamartine.—Variantes du Ressouvenir.
§ IV.—Huber-Saladin.—Sa famille, son éducation, son amour pour la France.—Mission que lui confia Lamartine en 1848.—Le grand poète le charge, en 1841, de lui trouver 150.000 fr. à Genève.—Embarras financiers de Lamartine.—Leur cause première.—Lamartine «premier agriculteur de France».—Pour ne pas être déraciné.—Lettre inédite à Huber-Saladin sur la mort de sa fille.
§ V.—La question des fortifications de Paris.—Lamartine combat, dans la Presse et à la Chambre, le projet de M. Thiers.—Il voit la révolution maîtresse de ces murs et les honnêtes gens foudroyés par les canons qu'ils ont chargés.
§ VI.—Lamartine refuse un portefeuille et la présidence de la Chambre.—Critiques que Delphine lui adresse à cet égard.—Il veut faire de l'histoire et de la philosophie.—Préparation des Girondins.—Comment ce livre fut accueilli par Delphine.—La campagne des Banquets.—Description du banquet offert à Lamartine par la ville de Mâcon le 8 juillet 1847.—Une page inédite de M. de Ronchaud.—Mot de Doudan sur ce banquet.—La Révolution de 1848.—Le rôle de Lamartine.—Lettre que lui adresse Sophie Gay pour le mettre en garde contre son entourage.—Article de Delphine sur la présidence de la République.—L'élection présidentielle.—Lamartine part pour l'Orient.—Le Grand Turc lui offre un immense domaine.—Lettre inédite qu'il adresse à Delphine à son retour.—Le coup d'Etat met fin à sa carrière politique.—Il se réfugie dans la littérature.—Le testament de Mme de Girardin.—Dernier service qu'elle demande à Lamartine.—Il s'excuse de ne pouvoir le lui rendre.—Article qu'il lui consacre dans son Cours de littérature.
I
Lamartine, qui fut aimé de tant de femmes, n'eut vraiment—après Mme Charles—que deux amies selon son cœur.
La première en date fut cette gracieuse Eléonore de Canonge, qu'il avait rencontrée, l'année du Lac (1817), à Aix-les-Bains, et qui, devenue plus tard Mme Duport, le demanda comme parrain de sa fille[ [71].
La seconde fut Mme Emile de Girardin. Elle n'était encore que Delphine Gay, quand elle lui apparut, en 1826, dans l'arc-en-ciel des cascades du Velino, et l'apparition de cette jeune muse de vingt-deux ans lui avait laissé un tel souvenir que, lorsqu'elle sortit de ce monde, il se plut à l'évoquer dans cette page éblouissante:
«C'était, disait-il, de la poésie, mais point d'amour, comme on a voulu par la suite interpréter en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau, sans jamais songer qu'elle était femme. Je l'avais vue déesse à Terni.»
Et quelle déesse!
«Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il contenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenches et de fleurs des eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.
«Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose; ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au souffle impétueux des eaux, comme ceux des sibylles que l'extase dénoue; son sein, gonflé d'impression, soulevait fortement sa robe: ses yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace... Son profil, légèrement aquilin, était semblable à celui des femmes des Abruzzes, elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et par la gracieuse courbure du cou. Ce profil se dessinait en lumière sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté y luttait dans un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très mobiles, l'impression de la mélancolie. Les joues, pâlies par l'émotion du spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient la jeunesse, mais non la plénitude du printemps: c'est le caractère de cette figure qui attachait le plus le regard en attendrissant l'intérêt pour elle.
«Elle se leva enfin au bruit de mes pas. Je saluai la mère, qui me présenta sa fille. Le son de sa voix complétait son charme. C'était le timbre de l'inspiration. Son entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poètes, avec la bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une imperfection, elle riait trop; hélas! beau défaut de la jeunesse qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tête et le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre[ [72].»
Elle riait trop... C'est toujours le reproche que lui fit Lamartine, car les chagrins de la vie n'éteignirent jamais son beau rire. Il lui écrivait, le 16 juillet 1841:
«Prenez votre sérieux tout à fait. Ne touchez plus que dans le journal la corde semi-sérieuse de l'esprit. La gaieté est amusante, mais au fond c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre[ [73]?...»
Et une autre fois, qu'on l'avait amusé avec je ne sais quelle histoire, il lui écrivait encore:
«Voilà le rire. Il est si rare que je vous le renvoie précieusement. J'aimerais mieux le sourire, mais je ne le vois que quand je vous vois[ [74].»
Mais il n'y avait pas que le rire qui lui déplût alors en elle. La réputation qu'on lui avait faite, le surnom qu'elle s'était donné de «Muse de la patrie» quelque justifié qu'il fût, bien loin de le disposer en sa faveur, l'aurait plutôt prévenu contre elle. Il craignait que cette belle jeune fille ne tournât au bas-bleu, et c'est pour cela sans doute qu'il écrivait au marquis de la Grange, peu de temps après leur rencontre à Terni:
«Elle paraît une bonne personne, et ses vers sont ce que j'aime le moins d'elle. Cependant c'est un joli talent féminin, mais le féminin est terrible en poésie[ [75].»
Il ne devait pas tarder à revenir de ses préventions; si nous ouvrons le recueil de poésies de Mme de Girardin, nous y trouvons une pièce de vers intitulée le Rêve d'une jeune fille, dont Lamartine, à la suite d'une gageure, fit le commencement, et elle la fin. Et dans la Correspondance du poète je lis cette lettre qu'il adressait à Delphine Gay, le 31 décembre 1828:
«Mademoiselle,
«J'ai reçu la lettre et le volume. J'ai lu les vers avec le sentiment que j'avais en les entendant. C'est tout dire. Quand l'impression froide n'enlève rien du charme que l'auteur lui-même (et quel auteur!) peut donner à ses vers, on ne doit rien désirer. Ils ajouteront, s'il est possible, à votre renommée, et vous feront des amis de plus.
«Cependant il y règne un ton de mélancolie qui était moins senti dans les premiers volumes. Est-ce que vous seriez moins heureuse? Quand on vous a connue, c'est-à-dire aimée, on a le droit de s'intéresser non seulement à l'ouvrage, mais plus encore à l'écrivain. Pardonnez-moi donc cet intérêt, fût-il indiscret[ [76]...»
Et, en effet, Delphine était moins heureuse à la fin de 1828 que deux ans auparavant. D'abord elle avait éprouvé une cruelle déception du côté du mariage. On l'avait fiancée longtemps dans le monde au marquis de la Grange, celui-là même qui les avait recommandées, elle et sa mère, à Lamartine, quand elles étaient parties pour l'Italie, et le marquis, pour une raison ou pour une autre[ [77], avait épousé, au mois de juin 1827, une jeune femme qu'il avait connue chez Mme de Montcalm. Et puis, faut-il le dire, à ce chagrin s'en était ajouté un second encore moins guérissable: elle nourrissait un sentiment très noble et très pur, mais très ardent tout de même, pour un homme qu'elle n'avait pas le droit d'aimer, et cet homme n'était autre que Lamartine. Qu'on lise plutôt la pièce de vers qu'elle lui adressa quelque temps après sous ce titre: le Départ:
Quel est donc le secret de mes vagues alarmes?
Est-ce un nouveau malheur qu'il me faut pressentir?
D'où vient qu'hier mes yeux ont versé tant de larmes
En le voyant partir?
La nuit vint... et j'errais encor sur son passage.
Regardant l'horizon où l'éclair avait lui,
Sur la route, de loin, je vis tomber l'orage,
Et je tremblai pour lui.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cependant, pour tromper son âme généreuse,
J'ai caché ma douleur sous l'adieu le plus froid...
Pourquoi de son départ être si malheureuse?...
Je n'en ai pas le droit.
Quel est ce sentiment, ce charme de s'entendre,
Qui, montrant le bonheur, le détruit sans retour...
Qui dépasse en ardeur l'amitié la plus tendre...
Et qui n'est pas l'amour?
C'est l'attrait de deux cœurs, exilés de leur sphère,
Qui se sont d'un regard reconnus en passant,
Et que, dans les discours d'une langue étrangère,
Trahit le même accent.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On parle à son ami des chagrins de la terre,
On confie à l'amour le secret d'un instant;
Mais au poète aimé l'on redit sans mystère
Ce que Dieu seul entend.
Ces vers sont du mois de juin 1829. Lamartine venait de passer un mois à Paris quand il les reçut un matin à Mâcon. Il en fut d'autant plus flatté qu'ils étaient accompagnés d'un joli portrait de Nisida, la petite chienne qu'il avait donnée à Delphine.
«Nisida est parfaite, lui écrivait-il le jour même, et le nom de sa maîtresse m'empêchera de l'égarer[ [78]...»
A quoi Delphine répondait:
«Venez bien vite consacrer par votre voix poétique notre nouvelle demeure dont le plus grand mérite est d'être aussi fort près de l'hôtel de Rastadt[ [79]. Il me tarde bien de vous y voir, et de m'entendre annoncer le monsieur qui a un chien. Nisida appelle à grands cris Fido, et maman le petit chien que vous lui avez promis. Moi, je demande des vers, toujours des vers et un souvenir[ [80].»
Lamartine avait hérité de saint François d'Assise l'amour des bêtes, et quand on les aimait, on était sûr de trouver le chemin de son cœur. Au plus fort de sa détresse (1852), il mandait un jour à Dargaud:
«Tout est triste, mais rien n'est désespéré tant qu'il reste un Dieu dans le ciel, des amis sur la terre, un cheval à l'écurie, un chien au foyer[ [81].»
La perte d'un chien lui était presque aussi cruelle que celle d'un ami. Quand il perdit Fido, il écrivait à Aymon de Virieu:
«Ces jours-ci mes chagrins passés ont été remués et soulevés en moi par une perte que vous trouverez insignifiante, et qui pour moi en a été une immense, celle de mon ami Fido. Il est mort entre mes pieds, après treize ans d'amour et de fidélité, après avoir été le compagnon de toutes les heures de mes années de bonheur, de voyages, de larmes. La vie est affreuse[ [82].»
«Je vous remercie de cette larme pour Fido. C'est tout ce que vous pouviez me dire de plus affectueux. J'espérais passer une soirée avec vous, mais il n'y a mal que pour moi. Si vous n'avez pas confiance, moi je n'ai pas d'espérance. Tout va mal en moi et autour de moi. Je ne serai pas ce soir chez moi. J'ai une migraine à fendre les rochers. J'irai vous voir dès qu'elle passera. Mille respectueuses affections[ [83].»
Delphine, en 1829, avait donc fait sous tous les rapports la conquête de Lamartine. Pour achever de faire la sienne, il avait cru bon de lui présenter, avant de quitter Paris, son ami, Louis de Vignet, qui était attaché à la légation de Sardaigne et qui, à force d'avoir pensé et vécu avec lui, lisait dans son cœur comme dans un livre. Vignet avait été parfait pour elle et sa mère, ayant deviné à quel point elles aimaient Alphonse, mais Delphine n'avait eu besoin de personne pour se souvenir de l'absent. N'était-il pas candidat à l'Académie française? Aussitôt elle s'était mise en campagne pour lui gagner des voix, et Brifaut et Villemain aidant, sans parler de l'ami Rocher, Lamartine avait été élu sans avoir eu la peine de faire les visites traditionnelles.
Cela valait bien, n'est-il pas vrai? les vers qu'elle lui avait demandés naguère en réponse aux siens. Aussi s'exécuta-t-il tout de suite, mais après les avoir copiés sur papier anglais à grande marge pour les lui adresser officiellement, le malheur voulut qu'il en donnât lecture à quelques amis qui la connaissaient. Ils lui ordonnèrent de les garder in petto, prétendant «qu'ils n'étaient pas assez compassés, mesurés, rognés, limés, pour être adressés à une jeune et belle personne comme elle; qu'on mettrait sur le compte de sentiments personnels ce qui n'était que de l'admiration poétique; que cela ferait un mauvais effet pour elle, un pire pour lui.» Bref, il fut convaincu, et il renferma dans l'ombre d'un secrétaire des stances qui étaient cependant bien pures de toute méchante interprétation.—«Je vous en ferai juge, lui écrivait-il, quand nous nous verrons[ [84].»
Mais il craignait si peu d'afficher les sentiments qu'il éprouvait pour elle que, six mois après, le jour de sa réception à l'Académie, il sortit de la salle en lui donnant le bras.
«J'étais bien fière ce jour-là, lui disait-elle, le 2 juin 1841, et toutes les femmes étaient bien envieuses de moi! Vous en souvient-il[ [85]?»
S'il s'en souvenait! et comment aurait-il pu l'oublier? Quand ils avaient traversé ensemble la cour de l'Institut, il y avait eu un murmure d'admiration parmi la foule des spectateurs qui faisaient la haie, et tous avaient remarqué, comme M. de Montmorency-Laval[ [86], que Delphine et Lamartine se ressemblaient comme frère et sœur.
Ressemblance réelle, en effet, et qui nous fera mieux comprendre ce qui va suivre.
II
Sur ces entrefaites, Delphine épousa M. Emile de Girardin[ [87]. Ce n'était pas précisément le mari qu'elle avait rêvé, et je ne crois pas non plus que, du côté du cœur, il l'ait jamais rendue vraiment heureuse. Mais, étant donnés l'admiration qu'elle professait pour son talent et le dévouement qu'elle lui montra dans deux ou trois circonstances mémorables, il est permis de penser qu'elle eût trouvé le bonheur avec lui, s'il y avait eu entre eux ce lien naturel qui est l'enfant.
«Vous avez donc été malade, lui écrivait Lamartine le 3 novembre 1831. Je croyais que c'était mieux qu'une maladie et que vous nous promettiez une œuvre belle et poétique de plus. N'en est-il rien? Je ne parle pas du Lorgnon, car son nom est venu jusqu'ici; je parle d'une œuvre comme Julia[ [88].»
Hélas! Mme Girardin ne devait pas connaître les joies de la maternité. Elle le regretta un jour dans une poésie charmante[ [89], mais je gagerais bien qu'elle remercia Dieu de ne pas lui avoir envoyé d'enfant, le jour où on lui apprit la mort de la fille de Lamartine.
Elle avait été une des premières à s'élever contre l'idée du Voyage en Orient, et son mari, pour d'autres raisons que les siennes, en avait également dissuadé le grand poète. Emile de Girardin avait l'esprit positif et, depuis qu'il avait inséré dans son journal des Connaissances utiles le remarquable article que Lamartine lui avait donné sur les Droits civils du curé, il avait acquis la conviction qu'il y avait en lui l'étoffe d'un homme de gouvernement. Que n'avait-il naguère, à Bergues, fait précéder sa candidature politique de quelque article de ce genre? Il eût suffi, d'après lui, pour assurer son élection. Et faisant allusion à la brochure sur la Politique rationnelle que Lamartine avait publiée au mois d'octobre 1831, Emile de Girardin lui disait:
«Ce ne sont point des brochures qu'il faut faire en ce temps, Monsieur, mais des articles; les journaux sont le pain quotidien de l'esprit. Comme pour la cuisson du pain, il faut un four chauffé à l'avance; pour l'effet d'un article il faut cette publicité dont l'ardeur est entretenue par la périodicité. Tout autre mode de publication est froid.
«Si j'osais vous donner un conseil, Monsieur, ce serait de rechercher plus souvent les occasions de publier quelques articles. Le public est souvent dédaigneux, plus souvent encore oublieux, il est rarement injuste. Cette haute et impartiale raison que vous avez n'échappe point au bon sens dont il est doué. Ne vous éloignez pas, restez isolé des partis, faites souvent entendre votre voix, et l'avantage de l'avoir pour interprète sera brigué par autant d'arrondissements que député populaire ou doctrinaire puisse s'enorgueillir d'avoir été l'élu dans une même session[ [90].»
On voit qu'Emile de Girardin était assez bon prophète. Mais la politique n'intéressait guère Delphine, et si elle regrettait que Lamartine n'eût point été élu député, c'était uniquement parce qu'elle l'avait vu d'avance établi pour longtemps auprès d'eux.
«Que je déteste les voyageurs, les gens qui voyagent pour voyager! lui disait-elle, qu'il y a d'inquiétudes dans un cœur capable de cette passion! Je ne comprends un départ que lorsqu'on fuit ou qu'on rejoint quelqu'un qui vous trahit ou qui vous aime. Lord Byron, en quittant l'Angleterre, où il était méconnu, persécuté, fuyait des ennemis, une patrie ingrate, qui n'avait plus de charmes pour lui; mais vous, qu'allez-vous faire si loin? chercher des inspirations; n'en avez-vous pas à revendre? Quelles images, quels souvenirs, quelles couleurs étrangères peuvent ajouter à votre talent dont le plus grand mérite est d'être vous, dont l'individualité est toute la puissance, toute la grâce! Pourquoi quitter avec dépit un pays où l'on vous admire, où vous avez tant d'amis, et cela pour une terre classique et rebattue, dont on ne veut plus entendre parler, pour de vieux souvenirs fanés par tous les mauvais poètes et que tout votre génie ne pourrait rajeunir? Je suis si indignée, si affligée de votre départ, que je fais vœu de ne rien lire de ce que vous écrirez pendant cette longue absence: je ne veux plus de Léonidas, de l'Eurotas, ni d'Epaminondas. Je sens que je ne pardonnerai jamais à ces vieilles perruques de héros d'avoir été abandonnée pour eux. Mais je ne puis croire que tout soit encore décidé: n'y a-t-il donc dans le monde des obstacles que pour ce qu'on désire? ne s'en trouverait-il pas pour ce malheureux voyage qui me désole? Ah! si j'étais reine, qu'un ordre serait vite donné pour vous retenir! ce n'est pas la peine de mort que j'abolirais[ [91], c'est l'exil[ [92].»
Mais Delphine n'était pas reine, ou plutôt elle n'était que reine de beauté, et Lamartine, malgré tout ce qu'on pouvait lui dire, se sentait attiré vers l'Orient par un attrait irrésistible. Tant il est vrai que si le malheur vous attend quelque part, on n'y va pas, on y court.
Parti de Marseille avec sa fille malade, au commencement de juillet 1832, il revint au mois de novembre 1833 avec son cercueil. Il était encore en Syrie quand on apprit en France la triste nouvelle. On juge du chagrin de Delphine. Comme elle était à peine convalescente de la petite vérole, on la lui cacha le plus longtemps possible, mais un jour il fallut bien lui dire la vérité; ce jour-là, quoiqu'on lui défendît d'écrire, elle sauta sur sa plume pour envoyer à son illustre ami quelques paroles de consolation: