NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été placée dans le domaine public.


[Au delà du Présent...]


Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
y compris la Suède et la Norvège.


LÉONIA SIENICKA

Au delà du Présent...

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33


M DCCCCVII


TABLE DES MATIÈRS

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PAGE
I. [3]
II. [21]
III. [35]
IV. [53]
V. [78]
VI. [98]
VII. [125]
VIII. [148]
IX. [166]

DEUXIÈME PARTIE

IX. [185]
X. [211]
XI. [231]
XII. [256]
XIII. [287]
XIV. [314]
XV. [328]

PREMIÈRE PARTIE

«Puissante comme un ouragan, la Folie elle-même arrête sur l’Homme son regard hostile et aile la Pensée pour l’entraîner dans le tourbillon de sa danse écervelée...»

(Maxime Gorki. L’Homme.)


Au delà du Présent...


PREMIÈRE PARTIE

I

IL est midi.

Un soleil radieux, aveuglant, torride, fait resplendir l’écrin chimérique du ciel.

L’herbe des pelouses miroite, les tendres fleurs se pâment, et le ruban de sable qui là-bas se déroule, invitant aux lointains et mystérieux voyages, semble tissé d’or pur.

Le silence est si lourd, le calme si profond, que l’on croirait la Terre ensevelie tout entière dans un sommeil sans rêves, par le caprice facétieux d’un puissant enchanteur.

Pourtant, si l’on écoute bien et si l’on sait le langage des choses, à travers ce silence et cet oppressement on perçoit un murmure d’abord à peine distinct, puis qui s’enfle à mesure que l’on écoute mieux, semblable aux soupirs exhalés par la mer immobile ou la moisson dorée dont les épis se touchent. C’est le divin bruissement de la forêt.

Attirée par ces voix qui lui sont familières, une jeune fille, debout sur le perron d’une villa rustique dont le jardin borde la route, tend l’oreille et sourit. Sans doute va-t-elle sortir malgré l’atroce chaleur, car elle prend à deux mains les plis de sa longue robe et la relève d’une façon qui lui est coutumière: la mousseline passée simplement de chaque côté dans la ceinture très large de manière à ce que la jupe n’arrive pas même à la hauteur des chevilles. C’est ainsi qu’il est commode de courir la campagne et de se faufiler à travers la forêt sans qu’à chaque pas l’étoffe traîne après elle des brindilles en masse... Puis, comme Aleksandra aime plus sa fantaisie que les usages convenus, elle n’embarrasse pas ses jolis petits pieds blancs de bottines ni de bas. Des sandales en fibre de tilleul, comme en portent les paysans russes, les protègent seules contre la brûlure du sable.

Pas d’ombrelle, non plus, ni de chapeau de soleil, ni de gants encore moins! Elle jette simplement sur sa tête un carré de mousseline brodée, et cela sied à ravir à sa beauté de petite idole, surtout lorsque, comme aujourd’hui, des grappes de pâle glycine retiennent le voile de chaque côté des joues, derrière l’oreille sur laquelle s’enroulent, comme de mignons serpents, trois rangées de tresses brunes. Les mains toutes fines et petites sont gantées de hâle, et cela semble une coquetterie de la jeune fille, car le bras qui sort de la manche échancrée paraît ainsi dans toute sa triomphante blancheur.

La taille longue, souple et svelte, est charmante. Charmant aussi le pâle et mystérieux visage. Le nez est droit, le menton court, les joues rondes et lisses, les lèvres minces et nettement accusées. Les yeux—restes sans doute d’une de ces races nombreuses auxquelles le sang russe s’est mêlé—sont légèrement bridés et comme relevés aux coins; deux fins sourcils de soie brune comme les cheveux les surmontent.

Dans ces yeux qui passent, selon l’intensité et le reflet de la lumière, du bleu glauque au vert foncé, papillotent par instants, aux regards de l’observateur attentif, d’indéfinissables lueurs qui filent, rapides et fauves, entre les cils, comme de peureux lézards. Cela inquiète un peu, et pourtant le charme du visage n’y perd rien. Au contraire, par l’énigme que ces expressions changeantes y ajoutent, peut-être devient-il plus séduisant encore. Tel est l’attrait épeurant du mystère...

Cependant, au moment où la jeune fille va franchir les marches du perron, une fenêtre s’ouvre au rez-de-chaussée de la datcha (villa), et, de sa baie encadrée de feuillage, sort une voix éplorée:

—Sacha! Sachinnka! Que fais-tu? Tu vas sortir par une chaleur pareille? Mais c’est pour attraper une congestion! Reste à la maison, voyons! Ah! mon Dieu! quelle singulière fille tu fais! Une vraie salamandre!...

Ces paroles sont dites en russe; Sacha y répond dans la même langue:

—Ma chère petite, petite chère maman, tu me répètes tous les jours la même chose, et tous les jours je sors malgré toi, et tous les jours je reviens vivante à la maison, et tous les jours j’attends le lendemain pour recommencer!... Sois tranquille, va; tu ne perdras pas ton plus cher trésor, un de tes trois «mon plus cher trésor». Je suis l’enfant de la Nature comme je suis ton enfant, et la Nature m’aime autant que tu m’aimes; alors, elle ne voudrait pas me faire de mal, tu comprends! Oui, oui, hoche ton vénérable chignon et mets tes lunettes sur ton front pour mieux me voir divaguer, cela n’empêche pas que tu sois mon aimée, ma chérie, mon adorée maman! Et avant de partir pour ma forêt, je vais t’embrasser que tu t’en souviendras. Reste à ta place!

Tatiana Vassilievna Erschoff n’avait, au demeurant, nulle intention de quitter la fenêtre. Éblouie comme par la découverte de charmes qu’elle n’avait point soupçonnés jusqu’alors, elle contemple sa fille avec toute la passion, toute la béatitude, toute la divine stupidité qu’un regard maternel peut contenir, et oublie à son tour dans cette exquise besogne que les rayons du soleil de midi tombent juste d’aplomb sur sa tête respectable où s’étage—invraisemblable et pittoresque architecture—un entrelacement de cheveux blonds que trois teintes nettement bigarrent: cheveux d’un blond argenté vers les tempes, pauvre chère créature! blond roux au milieu du chignon acheté voilà bientôt dix ans, et d’un beau blond de lin comme un nimbe de vierge dans une tresse d’acquisition plus récente... Cheveux tricolores, les appellent ses filles.

Et avant qu’elle ait songé à s’étonner de ce qui arrive, Sachinnka a franchi d’un oblique bond de panthère la distance qui sépare la fenêtre du balcon, en a atteint le rebord en s’accrochant aux branches de la glycine qui, comme des bras amoureux, étreignent les murs de la datcha, et, debout, son corps de souple adolescente presque plié en deux, elle baise à pleine bouche le visage ravi de la vieille femme. Un saut périlleux maintenant, et Sacha retombe dans le jardin.

—Mon trésor, mon trésor, murmure Tatiana en la suivant des yeux.

Lorsque la robe blanche n’est plus qu’une forme vague au détour de la route, maman quitte la fenêtre et s’aperçoit enfin qu’elle a affreusement chaud. C’est à son tour, alors, de subir les reproches de ses deux autres filles, Iékatérina et Viéra, restées, elles, dans l’ombre tiède du salon, un éventail entre les doigts, une carafe d’eau glacée à portée de la main.

—Tu vois comme te voilà faite, maintenant, dit Iékatérina, l’aînée, avec tendresse. Qu’est-ce que tu as toujours besoin de t’inquiéter de Sacha? Ce n’est plus une enfant, après tout, elle sait ce qu’elle fait! Maman est une poule, une vraie poule qui glousse tout le temps après ses poussins.

—C’est une maman couvée sous les principes de 1860. On n’en fait plus de cette pâte-là, fit de sa voix profonde et lente Viéra, la seconde fille de Tatiana. La race s’en est perdue lorsque la crinoline a passé de mode...

—Ah! voilà un sujet à souffler dans l’oreille de Vadim pour son livre de «psychologie comparée»... Il pourra intituler un de ses chapitres: «De l’influence des modes sur l’amour maternel.»

—Pas seulement sur l’amour maternel, mais sur l’amour en général, répondit Viéra en plaisantant à peine. T’imagines-tu que l’on puisse aimer de la même façon sanglée dans un corsage à pointe, dévêtue d’une tunique «directoire», coiffée à «l’oiseau de paradis» comme la femme de Pouschkine sur ses authentiques portraits, ou moulée dans une gaine serpentine d’à présent?

—La question est de savoir, fit Katia en riant, si c’est le genre d’amour qui change d’après la mode, ou bien si c’est la mode qui change d’après le genre d’amour.

—Délicat problème! répondit sa sœur. Mais nous faisons du paradoxe, car ces choses ne dépendent pas l’une de l’autre; elles sont soumises toutes les deux au besoin impérieux que l’homme a du changement. Pour nous autres, Russes, qui n’avons pas été passés au dernier réchampi de la civilisation, et chez qui le snobisme est à l’état de bête rare—je parle, tu m’entends, des vrais Russes, dont nous sommes au fond, malgré notre légère teinte d’européanisme, et non de ceux qui passent l’hiver à Nice et l’été dans les villes d’eaux allemandes—les choses n’en sont pas encore arrivées là; mais en France il n’est de question si importante que celle que la mode ne prime. N’est-ce pas, mademoiselle Burdeau (ces mots dits en français s’adressent à une jeune fille qui, arrêtée sur le seuil de la porte, sourit à la dernière phrase de Viéra), n’est-ce pas que chez vous autres la douleur elle-même, l’immuable et divine douleur doit porter des manches à gigot ou des corsets «droits devant» selon le caprice de la mode?... Vous avez eu, avec les «paniers», les soucis légers qu’une chiquenaude secouait; avec le bonnet rouge des «patriotes», la douleur stoïque des Anciens; le... comment nommez-vous donc ce chapeau que l’on voit sur les daguerréotypes de nos aïeules?

—Le «cabriolet»?

—Le cabriolet, oui. Eh bien! le cabriolet, lui, exhalait un chagrin bruyant fait de coups de pistolet et d’anathèmes lancés au ciel. De notre temps, enfin, la douleur est muette; il serait inconvenant, plus même: ridicule, pour parler comme vous autres, de crier que l’on souffre. «Ne soyons pas romantiques», n’est-ce pas, mademoiselle Madeleine?—Et Viéra scanda cette phrase avec un sourire des plus ironiques.—Oh! surtout «ne soy-ons pas ro-man-tiques!» Savez-vous que vous êtes étonnants, vous autres, Français?

—Chère Viéra, dit de sa voix fraîche et douce la jeune fille à qui s’adressait directement cette dernière exclamation, nous avons, écrite quelque part par un de nos classiques, cette réflexion dont vous ne nierez pas la justesse:

L’ennui naquit un jour de l’uniformité.

Or ne voulant pas nous ennuyer, car l’ennui rend mauvais et vilain, nous nous sommes arrangés de manière à rayer l’uniformité de notre vie. Qui oserait dire que nous avons tort? Pas vous autres, les Russes, qui mourez d’enn...

—Oh! permettez, interrompit Viéra avec l’impétuosité qu’elle mettait dans ses répliques chaque fois que le mot «russe» était prononcé, la légende a été bien vite faite qui raconte que nous mourons d’ennui. Dites plutôt, peu perspicaces étrangers, que nous mourrions si nous n’avions plus ce que vous appelez notre ennui! N’est-ce pas, maman chérie, qu’il est bon d’être sans cesse troublé par quelque chose de vague? d’avoir tout au fond de soi-même une petite place bien sombre où l’âme se repose—comme nous le faisons nous-mêmes en ce moment dans l’ombre fraîche du salon—de la splendeur brûlante des illusions?... de laisser flotter ses rêves incertains sur l’eau grise d’une mer immobile, sans savoir s’ils atteindront les rivages convoités?... Et n’est-ce pas qu’elle est très douce aussi, cette tristesse qui nous prend devant nos horizons immenses, devant l’infini de nos steppes blancs de neige, devant les élégiaques bouleaux de nos forêts?... Eh bien! oui, je suis russe, moi, russe dans l’âme, et mon ennui, puisque c’est ainsi qu’il est convenu d’appeler notre mélancolie slave, m’est plus précieux cent fois que toute votre gaîté française!

—C’est ça, voilà le hérisson qui sort ses piquants, dit Mlle Burdeau rieuse. Tatiana Vassilievna, que dites-vous de...

—Seigneur! ma confiture de groseilles blanches! interrompit si comiquement la vieille dame que les trois jeunes filles partirent d’un éclat de rire simultané. Il ne doit plus en rester dans la bassine, et nous avions pris tant de soin pour enlever les pépins!

Souple encore, et droite dans sa haute taille malgré ses cinquante-cinq ans sonnés, Mme Erschoff s’enfuit dans l’ombre du jardin vers le réchaud sur lequel, d’après l’antique mode russe, la confiture cuisait en plein air.

Il n’y avait personne à cent verstes à la ronde pour réussir comme elle les délicieux amalgames de sucre et de fruits; mais il ne fallait pas qu’une des nombreuses distractions, qui étaient son faible à cette maman inquiète, vînt comme aujourd’hui compromettre le succès de ses opérations.

Tandis qu’elle constatait le désastre,—la teinte blonde des groseilles passée au brun foncé,—les trois jeunes filles restées dans le salon s’étaient dirigées vers l’une des portes qui s’ouvraient sur la véranda, et, prêtant l’oreille à un grondement lointain, se demandaient si c’était là le commencement d’un orage, justifié par la lourdeur de l’air, ou simplement le bruit des roues d’un équipage écrasant le sable de la route.

Tout fait événement au village, surtout lorsque, comme Vodopad, ce village, à vingt verstes de la gare de chemin de fer la plus proche, se compose exclusivement d’une forêt, de quelques déciatines de terre sablonneuse, de vingt isbas et d’une maison.

—C’est sûrement le tonnerre, fit Katia ébauchant le double signe de croix grec.

—Comment? Et sans que le ciel se couvre du plus léger nuage? riposta Viéra en haussant les épaules.

—En tout cas, il met le temps à se déclarer, le tonnerre, remarqua Mlle Burdeau gouailleuse.

—C’est un chariot...

—Un équipage...

—Mais non, c’est la britschka du Juif. Je distingue maintenant le grincement habituel de ses roues.

—Alors, si c’est la bristchka du Juif, ça ne peut être qu’une visite pour nous, car il n’apporte la correspondance que le soir; mais qui se hasarderait à une course de trois milles, en voiture découverte, par une chaleur pareille?

—Maman a commandé de la viande à Kieff; c’est peut-être cela que Schmoul apporte en allant à Ermino?...

—Eh! mais, c’est Vadim! Vois, Viéra, sa casquette d’étudiant. Parole d’honneur, c’est lui!

—Si c’est un hôte, du reste, cela ne peut être que Vadim, car qui, sinon lui, courrait les routes par ce soleil torride? Il est si distrait, mademoiselle, notre cousin, qu’il ne sait jamais quel temps il fait, quelle heure il est ni dans quel endroit il se trouve! Vous verrez, c’est un type!

—Vadia, Vadia!... Ah! que tu es gentil, s’écrièrent les deux sœurs en s’élançant vers la grille à la rencontre du jeune homme,—car c’était bien, en effet, le cousin Dimitrieff qui s’avançait dans la bristchka du Juif et allait en descendre quelques secondes plus tard.

—Bonjour, sœurs! répondit la voix forte et claire de l’étudiant. Comment cela va-t-il depuis ma dernière visite? Ma tante est-elle remise de sa malaria? Viérotschka, appelle, je te prie, Akim pour prendre mes bagages. Je vous reste pour deux ou trois semaines, vous savez?

—Tant mieux! Nous ferons des promenades le soir au fond de la forêt.

—Et nous irons nager dans la rivière.

—Andreï a si bien dressé nos chevaux pour la selle; nous monterons tous les trois.

—Puis tu nous liras de beaux livres...

—Mais pas les tiens, fit Katia avec malice.

—Bien, bien, chères, nous ferons tout cela... Ah! mais, encore cette maudite chatte d’Aleksandra qui se faufile entre mes jambes; j’ai manqué de tomber ou bien de l’écraser.

—Permets, dit Katia qui se roulait; ce n’est pas le chat qui vient de te barrer la route, mais Sasiedka (la voisine). Ah! ah! ah!

—La voisine?

—Oui, mon pauvre Vadia; la poule blanche que nous appelons «sasiedka», parce qu’elle traîne toujours soit dans le jardin, tout près de la maison, soit dans les chambres quand on n’y met pas ordre. Et il a son pince-nez! ha! ha! ha! Mais prends garde, ce n’est plus la «voisine», cette fois, que tu vas rencontrer!... Mademoiselle, permettez-moi de vous présenter Vadim Piétrovitch Dimitrieff, notre cousin germain, notre frère plutôt, comme on dit en Russie... (Son père portait le même nom que le nôtre: Piotr; voilà pourquoi il est aussi «Piétrovitch», et cela fait croire à beaucoup de gens qu’il est en réalité notre frère.) Vadim, mademoiselle Burdeau!

—Mademoiselle, enchanté... fit le jeune homme en français.

—Monsieur...

—Ah! et toi, mamacha, continua Katia en s’avançant vers sa mère qui apparaissait au bout de l’allée, donne-moi la bassine et dis bonjour à Vadia. Oh! que c’est lourd!

Tandis que la jeune fille se dirigeait vers l’office, portant à bras tendus le vase de cuivre rose autour duquel voltigeait, comme des pétales jaunes tournoyant à la brise, un fol essaim de guêpes aux ailes bruissantes, Tatiana Vassilievna faisait au neveu de son mari l’accueil joyeux et tendre qu’il avait coutume de recevoir chaque fois que ses loisirs le menaient à Vodopad.

—Quelle bonne surprise tu nous fais là, cher enfant, s’exclama la gracieuse vieille dame après avoir baisé trois fois le jeune homme sur la bouche, à la russe. Il y avait si longtemps que l’on ne t’avait vu! Ton examen, sans doute? Et passé?

—Cum eximia laude...

—Il ne fallait pas le demander. Mas tu as dû beaucoup apprendre, pauvre! Je te trouve l’air tout maigri, tout pâlot...

—Eh non! Tu sais comme j’aime à étudier, tante; seulement, j’ai eu, ces jours derniers, d’atroces névralgies, et c’est cela, sans doute, qui m’a... détérioré de la sorte. Je viens me refaire à Vodopad pendant deux ou trois semaines.

—Dis deux mois, car c’est juste le temps qui te sépare de la rentrée des cours, et je ne te lâche pas avant ça, tu peux en être sûr.

—Mais j’ai tant à travailler encore! Ma thèse à finir, mes leçons à préparer... Songe donc!

—Eh bien! tu seras ici tout aussi commodément qu’à Kieff pour apprendre et écrire. Notre maison est si tranquille!

—Oui, on dit cela, et puis ce sont des visites d’amis, des parties de campagne, les caprices de ces demoiselles à satisfaire, et la nourriture trop copieuse!... Oui, tante, affirma le jeune homme en montrant dans un gai sourire deux rangées de dents exquisement blanches, la cuisine de Vodopad est tout ce qu’il y a de plus hostile à la pensée du travailleur! Trouvez-moi le moyen après les pyramides de sierniki, les colonnes de blinés, les cathédrales de pirogui que Mavra nous sert chaque jour, de dégager du cerveau une idée scientifique ou autre...

—Eh bien! je te remercie. On dirait que nous sommes des idiots, nous autres qui mangeons de ces choses, fit, mi-rieuse mi-piquée, Viéra qui marchait devant Vadim et sa mère.

—Ah! Dieu me préserve!... Ne te fâche pas, Viérotschka! c’est une manière de parler... comprends donc! D’ailleurs, vous autres qui êtes habituées à ces friandises, vous en mangez modérément et gardez pendant leur digestion toute votre présence d’esprit; tandis que moi... Enfin, moi, je ne puis résister: c’est un trop grand contraste avec la cuisine de la bonne Marfa Timoféevna!

—Ah! que voilà un aimable savant, fit Tatiana en enveloppant son neveu du même regard adorateur dont elle avait l’habitude de couver ses filles! Pas poseur, ni grincheux, ni...

—Ni mal lavé! Et coiffé comme tout le monde, acheva sérieusement Katia qui rentrait au salon en compagnie de Mlle Burdeau au moment où sa mère et Vadim le traversaient pour gagner la chambre des hôtes. On ne peut pas en dire autant de tous nos savants russes, ni surtout de nos étudiants! Tu sais, frère, pas à prendre avec des pincettes, parfois, tes condisciples...

—Mais tu oublies, Katia, fit Viéra avec reproche, qu’il y a de ces pauvres diables qui n’ont pas vingt roubles à dépenser par mois. Et ils doivent se nourrir, se loger, acheter des livres, des cahiers! Ah! ma sœur, ne plaisante pas sur ces choses. Il y a tant de misère parmi les étudiants que je ne serais pas étonnée si l’on me disait que la plupart d’entre eux portent la barbe et les cheveux longs pour ne pas payer au coiffeur les quelques kopecks par semaine que nécessiterait le coup de rasoir ou de ciseaux. Cela peut te sembler choquant et comique, mais moi je trouve cela triste, infiniment triste!

—Oh! toi, tu prends toujours tout au tragique! Ce n’est pas pour rien que nous t’appelons Melpomène, n’est-ce pas, mademoiselle Burdeau?

—Mais ce n’est pas pour rien non plus qu’on te nomme «Girouette».

—Ça, ça prouve que je suis logique. Je tourne comme le vent me pousse, tandis que toi, tu t’obstines à regarder le nord quand c’est au midi que la brise souffle. C’est absurde.

—Eh! ne vous querellez pas, mes enfants, intervint Mlle Burdeau sérieuse; aussi bien, qui de vous deux pourrait affirmer que la raison est de son côté? Laissez à la Vie, l’unique juge compétent, le seul tribunal infaillible, de vous apprendre laquelle des deux philosophies que vous mettez aux prises est la vraie. Pessimisme, optimisme! Dans dix ans, allez, mes amies, vous saurez à quoi vous en tenir sur la portée de ces mots! Et vous n’en serez pas plus fières pour ça, je vous assure... Et maintenant, tandis que Vadim Piétrovitch fait sa toilette, allons cueillir des fraises pour le dessert. Mavra n’a pas de temps à perdre si l’on veut dîner à deux heures; Andreï est au village et la fluxion de Ioulia lui interdit d’aller à l’air; vous ne pensez pas à cela, n’est-ce pas, mes raisonneuses?

—Mais Sacha, où est-elle? demanda à travers la porte la voix du cousin Dimitrieff resté seul dans la chambre voisine, et occupé par de fraîches ablutions à congédier de sa peau la poussière de trois lieues de route russe en britschka; vraiment on l’oublierait à la fin, cette petite: on ne la voit jamais!

—Elle vagabonde sur les routes ou dans la forêt; c’est à peine si tu la verras apparaître pour le dîner... Eh! à tantôt, Vad, nous allons te cueillir des fraises!

Un écho étouffé à demi par les frictions de l’essuie-mains répondit: «A tantôt!», et les deux sœurs, accompagnées de Mlle Burdeau, sortirent du salon, assez paresseusement il faut le dire, en faisant bruisser autour d’elles la mousseline de leurs robes légères.


II

LE coq vient à peine de jeter son bonjour clair à l’aube qui s’éveille.

Les hôtes de Vodopad dorment encore, les fenêtres grandes ouvertes sans souci des insectes déjà fureteurs, pour laisser entrer à flots dans les chambres l’air parfumé du matin.

Seule une frêle ombre blanche se glisse hors de la datcha, traverse obliquement une partie de la cour et se dirige vers les dépendances où se trouvent, au côté est, la cuisine et les communs.

C’est Sacha qui, pour ne pas faire de bruit, marche sur ses pieds nus et va, sans être habillée ni coiffée, déjeuner dans la crémerie d’un morceau de pain sec avec un verre de lait.

Mavra, la vieille bonne qui a bercé la jeune fille sur ses genoux de quarante ans quand celle-ci n’était encore que le plus capricieux bébé qu’on pût voir, trotte déjà, alerte et robuste, dans le dédale de la basse-cour. Elle fait kss... kss... tout autour d’elle, et les poules gloussent, les pigeons volettent, les oies accourent le cou tendu, les canards se dandinent comme des vieilles filles dévotes, se disputant, à coups de becs, le grain doré qu’elle leur jette.

—O mon petit trésor, déjà levé? fait la nia-nia apercevant Sacha qui, ses sandales de tille ajoutées seulement dans la cuisine à sa toilette sommaire, traverse de nouveau la cour pour gagner le jardin planté derrière la datcha. Tu ne dors plus, tu ne manges plus. Qu’est-ce qu’il advient de toi, ma beauté?

Sacha, la moue fermée, passe en silence et ne regarde seulement pas la vieille bonne.

Elle avait ainsi ses heures de mutisme, où, pour rien au monde, on n’eût tiré un mot de sa bouche têtue. Mavra le savait; aussi ne s’en étonnait-elle point et ne cherchait-elle pas à vaincre l’obstination de sa chérie. Il lui suffisait, du reste, pour être contente, de parler elle-même à l’enfant, et de s’enivrer de tendresse au son de ses propres paroles.

—Rose fleurie, petite campanule bleue, ma douce, ma jolie, ma dorée!

Mais la «douce», la «jolie», était déjà bien loin, glissant, souple et sans bruit, sur ses sandales nattées, l’air vraiment d’une idole archaïque sous les plis flottants de sa longue robe de nuit, dont la forme lointaine évoque une tunique, et les trois serpents bruns de ses tresses dénouées...

Pourtant, voici que le visage fermé s’anime. C’est que, d’un taillis de viornes une boule blanche a bondi, s’est arrêtée aux pieds d’Aleksandra après avoir roulé plusieurs fois sur elle-même, et, câline, se frotte avec délices à la chaussure de tille. Dans cette boule blanche on distingue maintenant un tout petit nez rose, des oreilles semblables aux valves d’un coquillage, et deux yeux d’aigue-marine striés de zigzags fauves. C’est Bielka,—la blanche ou l’écureuil, ces deux mots étant pareils en russe,—la chatte aimée de Mlle Erschoff.

Une agile inclinaison de la jeune fille vers le sol, et la boule blanche disparaît dans les plis de la chemise où deux bras nus lui font une niche chaude. On ne voit plus rien de la chatte, si ce n’est un bout de patte dont les ongles bien sages se cachent sous la fourrure, et l’on se demanderait où tout ce corps souple a passé, si le bruit d’un ronron éperdu de volupté ne venait de temps à autre, sortant des profondeurs du peignoir, dominer le bruit des branches froissées sur le passage d’Aleksandra. L’on atteint ainsi la forêt où le concert des oiseaux étourdit.

Bielka s’agite dans sa prison. A un trille plus perçant que les autres, sa tête émerge de la batiste, et ses yeux attentifs fixent un point de l’arbre où, cachée à demi par les feuilles, une touffe de plumes grises palpite. Aleksandra, maintenant, la retiendrait en vain, car l’instinct qui s’éveille dans sa chair de fauve ne connaît que la proie, et la minuscule tigresse ne se gênerait pas pour briser d’un coup de griffe les liens qui l’empêcheraient de bondir vers l’ennemi.

Sans plus s’inquiéter d’elle, Sacha poursuit sa route, répondant par de légères caresses sur les troncs qu’elle frôle, aux bonjours de ses amis les arbres.

Dans la forêt, elle est vraiment chez elle. Troncs zébrés des bouleaux, membres trapus des chênes, feuillage sanglant des hêtres rouges, frêles rameaux des sorbiers, chaque hôte de l’asile mystérieux est un être vivant pour Sacha, et le langage qu’il parle trouve écho dans son cœur.

Lorsqu’elle découvre dans l’écorce des géants alignés sur sa route une plaie faite par le couteau des gamins inconscients, son cœur bondit, et dans ses nerfs passe la même sensation que si l’on eût meurtri sa chair à elle. Que de fois elle avait accosté les fils des paysans ou les petits vagabonds dont la forêt se peuple, pour les initier à son amour des choses!

—Enfants, leur disait-elle, les plantes doivent être vos amies plus que les hommes, car elles ne vous causent jamais de mal, elles; au contraire, elles vous font tout le bien qu’elles peuvent. Voyez les arbres; ils vous donnent le bois pour chauffer vos isbas; leurs feuilles égaient vos yeux, et, réunies en dôme, vous ménagent un abri contre le soleil trop brûlant. Quant à leurs fruits, s’ils ne servent pas à caresser vos palais, petits gourmands, ils engraissent le bétail et réchauffent les poêles des indigents. Puis les baies; qu’elles sont jolies, n’est-ce pas? Et quel remède la plupart d’entre elles apportent à vos bobos! Vois le sureau, Pavel, c’est le jus que la barinia a extrait de ses boules noires qui t’a guéri l’année passée de ta bronchite; les sorbes font digérer l’estomac paresseux; l’airelle apaise la soif; la mûre fait taire la toux. Et le kalina, avec ses perles rouges... les framboises, les myrtils?... Ah! ah! petits coquins! vous vous en payez, hein! de toutes ces bonnes choses-là?... Ne faites donc pas de mal aux plantes qui sont des créatures vivantes comme vous, et que vous devez aimer, comme la parole de Christ prescrit d’aimer vos frères.

Les discours de Sacha péchaient bien un peu, parfois, par la logique, car ses auditeurs, s’ils avaient été plus hardis, auraient pu lui objecter quelques cas où d’affreuses crampes d’empoisonnement avaient bouleversé leurs petits ventres trop curieux; mais lequel d’entre eux aurait osé élever la voix pour combattre les arguments de la jolie barichnia?... Ils l’écoutaient bouche bée, moqueurs à peine, qui disait ces singulières choses, et comme l’âme russe, même celle des humbles, est accessible à tout ce qui est subtil, les têtes mal peignées s’inclinaient sur les poitrines et méditaient ce qu’elles venaient d’entendre.

Et il est un fait certain, c’est que, depuis qu’Aleksandra a fait appel à la pitié des enfants pour les arbres, les attentats sont devenus bien plus rares dans la forêt. Aujourd’hui, par exemple, la promeneuse n’en constate pas un seul, et elle serait heureuse, oh! heureuse... si, malgré l’indulgence des choses créées qui lui sourient depuis l’aurore, son cœur ne s’était empli ce matin, comme en maints autres jours, hélas! de brumes ténébreuses que rien, pas même le contact avec sa forêt bien-aimée, ne parvenait à dissiper.

Une heure encore la petite idole erre ainsi dans le dédale des troncs, s’enfonçant de plus en plus dans les sombreurs du bois qui, maintenant, devient étrangement silencieux. Plus un trille, plus un cri... La feuille se tait et n’est même plus frôlée par une caresse d’aile... Et ce calme inattendu a quelque chose d’épeurant qui oppresse.

Cela tient à ce qu’à cet endroit l’eau souterraine est très proche du sol, et que, sans former des marais à proprement parler, cette portion de la forêt dégage une humidité lourde, malsaine, qui, à de certaines époques, répand la fièvre dans le village, et que l’instinct des oiseaux redoute.

Sacha passe vite pour retrouver l’air pur. Un détour à droite, puis à gauche, et une immense allée de noisetiers se déroule, alignés symétriquement par la main de l’homme dans le désordre divin de la nature. Coupant obliquement cette allée que des ornières sillonnent (car c’est la route de la commune qui mène à la bourgade voisine) un sentier riant passe et se perd dans l’ombre du bois. Il est bordé, de chaque côté, d’une herbe à feuille spatulée, que deux chèvres attachées au tronc d’un sorbier broutent, tandis qu’à dix pas de là un sifflement joyeux décèle la présence du pâtre.

Au bout de ce sentier, une isba grande comme un pigeonnier montre son toit de chaume. De chaume!... On devine qu’il en est fait, mais ce n’est pas par ce que l’on en voit, car la vipérine, la joubarbe, les giroflées, la mousse, l’ont recouvert tout entier et l’ont fait ressembler à un tertre fleuri.

Les murs de la chaumière aussi disparaissent sous les plantes. C’est un enlacement fou de vigne sauvage, de clématite à calices mauves, de capucines et de liserons qu’une baie, grande comme un mouchoir de poche, perce seule. Dans l’encadrement de cette baie, une tête, serrée par la coiffure petite-russienne, se montre.

—Ah! te voilà, petite seigneuresse! Viens vite, car le borschtch s’évapore sur mon fourneau; il n’en restera bientôt plus.

—Bonjour, matouchka, répond à peine Aleksandra...

Mais un rapide éclair de tendresse a passé dans ses yeux si fixes tout à l’heure, et la vieille femme, qui a surpris ce scintillement de la pierre rare qu’est pour son cœur d’esclave la frêle barichnia, se met à sourire d’allégresse.

Le voilà enfin découvert, ce mystère des déjeuners hâtifs dont Mavra se plaint!... Au seuil de la cabane, sous l’auvent parfumé par les fleurs de l’été, se dresse une table de bois blanc sans nappe où une cuillère de laque à ramages, travail des paysans, est posée solitaire. Sacha s’assied devant cette table sur l’escabeau scellé au mur de la chaumière, et, avidement tournée vers la porte entr’ouverte, guette les mouvements d’Evlampia qui remue quelque chose dans l’ombre de la chambre.

—Tiens, mon cœur, fait la vieille femme, en déposant devant la visiteuse un pot d’argile d’où une vapeur aigre et savoureuse s’échappe. Veux-tu aussi du lard?

L’idole fait signe que non, et mange avec délices le potage aux betteraves.

Sous les cils de soie brune se glissent de temps à autre, pareille à un lézard peureux, une de ces fauves lueurs dont l’étrangeté inquiète l’observateur...

—C’est bon, fit-elle quand elle eut fini.

—Et tu viendras demain aussi? demande ardemment Evlampia.

—Demain et tous les jours, répondit Sacha à voix basse. Je t’apporterai en échange des concombres et du gruau.

—Oh! mais il ne faut pas, mon amour!

—Eh! laisse donc; est-ce qu’une barichnia peut venir manger ta soupe tous les jours sans te rétribuer pour cela?

—C’est juste, répondit la vieille femme humblement. Veux-tu voir les abeilles?

—Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui je suis mauvaise, vois-tu, et il ne faut pas que je touche aux bêtes du bon Dieu...

—Peut-on dire!...

Mais la jeune fille avait assez parlé. Tout ce qu’elle avait dit, même, n’était sorti de sa bouche qu’à sons rauques et brefs. La Petite-Russienne connaissait ces accès et ne s’en étonnait pas plus que sa sœur Mavra. La tendresse des deux femmes était, à vrai dire, autant faite de tous les caprices qu’Aleksandra leur imposait, que de l’admiration fervente éprouvée par ces créatures frustes devant la jolie gracilité de l’idole, et de la pitié qu’elles ressentaient, sans se l’expliquer, ni même se l’avouer, en présence de l’être énigmatique et étrange qu’était la petite barichnia.

Comme la jeune fille, déjà, se levait pour partir, Evlampia demanda:

—Tu n’attends pas Danilo? Il est allé chercher du thé dans la lafka; il sera ici dans un quart d’heure au plus.

Le fin visage se crispa d’impatience.

—Laisse-moi tranquille avec ton Danilo.

—C’est qu’il a appris pour toi un si bel air de balalaïka! Ça fait comme ça: tu, tu, tu... la, la, la, la, la... tu, tu, tu...

Sans plus répondre, Aleksandra arrachait de ses mains fiévreuses une touffe de clématites, tourmentait un instant les tiges des fleurs entre ses doigts, puis les piquait dans ses tresses dénouées. Cela fait, elle tourna le dos à Evlampia, rejeta d’un mouvement brusque de la tête ses nattes en arrière, et s’éloigna de l’isba en faisant craquer sous ses sandales les brindilles de bois mort dont le sentier était jonché.

—Au revoir, ma gentille, lui cria la pauvre vieille femme résignée.

O cœurs russes! humbles cœurs des humbles russes! qui vous donnera le rayon de miel des douces paroles, la claire lumière des regards amis?... Qui partagera avec vous le pain et le sel de la fraternité, pauvres cœurs humbles des humbles Russes?...

Arrivée de nouveau à l’allée des noisetiers, au lieu de reprendre le chemin qu’elle a suivi pour se rendre de la villa à la maisonnette d’Evlampia, la jeune fille s’enfonce à gauche sous le dôme des branches grêles, puis, ayant ainsi marché pendant quelques minutes, s’engage à travers la forêt sans le secours de sentiers ni de routes.

Les fougères aux feuilles tendres, touffues comme des buissons, caressent ses jambes sans bas que la robe relevée très haut découvre; entre ses sandales et la peau de son pied nu des barbes de mousse se glissent et le chatouillent gentiment; des baies mûres, accrochées au passage par les cheveux, s’éparpillent sur ses tresses qu’elles font ainsi ressembler aux chevelures chargées de joyaux des filles de l’Orient... Un cri jaillit de l’arbre, une flèche emplumée passe, et, dans l’entrelacement des plantes menues dont le sol est feutré, des lézards filent par zigzags, poursuivant les bestioles qui deviendront leurs proies. C’est l’ivresse sans nom du matin; l’inénarrable accord de splendeur et de paix dont la forêt est faite à l’aube.

Mais voici qu’un charme inattendu vient s’ajouter à tous les autres charmes...

Au milieu d’une tache claire que la mousse plus drue fait sur le sol à cet endroit, entre les troncs zébrés de cinq bouleaux pleureurs, un mince filet d’eau, s’échappant de la fissure d’une roche,—venue là, on ne sait d’où,—retombe en gazouillant dans une coupe de silex, pulvérisant au vent ses gouttelettes brillantes. C’est la Source, grâce espiègle de la forêt, qui dérobe au ciel un morceau de son azur, et raconte à l’oreille des passants les secrets des Roussalki...

Quand Sacha eut atteint l’oasis minuscule de son désert peuplé, elle s’arrêta enfin. D’une main prompte elle défit les rubans de ses sandales, ramena ses tresses sur le sommet de sa tête en les fixant par un lien de fougère, laissa glisser sa robe le long de son corps souple, et debout sous la clarté du ciel, chaste et nue dans sa pudeur sans voiles comme un marbre aux lignes pures, elle puisa l’eau de la vasque dans ses paumes creusées et la fit couler lentement le long de ses épaules.

Chaque fois que la fraîcheur du clair liquide serpente sur sa peau en caresses humides, un frisson d’infinie volupté secoue le corps de l’idole et fait glisser dans ses prunelles glauques les fauves lueurs qui leur sont coutumières...

La douche finie, les petits pieds recalés à nouveau sur les semelles nattées, le corps tout ruisselant d’eau, enveloppé de la sommaire robe blanche qui fait songer à un vêtement antique, Aleksandra, sans s’inquiéter de faire la réaction, se couche de tout son long sur le tapis de mousse trop fraîche, appuie ses coudes sur le rebord de la vasque et, le menton posé sur ses deux mains ouvertes, elle semble demander au grand œil clair, dans lequel se mire l’azur du ciel, le secret des pensées lourdes écloses sous son front...

Longtemps, longtemps elle reste là en cette pose songeuse, son pâle visage reflété dans la source limpide, si immobile que les lézards ont cessé de s’épeurer et la regardent sous leurs paupières qui clignent; si silencieuse que les oiseaux ont repris leurs chansons et viennent boire dans la coupe que ses yeux interrogent... Et la douce ivresse du matin l’environne...

O pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds d’argile, qui donc oserait la déchiffrer, l’énigme de ton regard changeant, de ta bouche têtue, de ton front obsédé?... Qui donc?... Pas même la Vie qui est là près de toi, le doigt posé sur ses lèvres de sphynge, et qui, prise de pitié pour la misère que ses mains t’ont forgée, veut du moins maintenant qu’elle te reste inconsciente!... Ne demande à personne le secret de ton âme, ô pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds d’argile, car personne, non, personne, si dénué de pitié que soit le cœur des hommes, n’oserait te l’apprendre!


III

—EH bien! mes chéries, prêtes?

C’est maman qui va et vient dans la chambre à coucher de ses filles, remuante, affairée, scrutant du regard les meubles pour s’assurer qu’on n’a pas oublié d’entasser, dans la calèche attendant à la grille du parc, les plaids, les ombrelles, les manteaux préparés la veille et que nécessite une course de trente verstes en voiture à travers le steppe et la forêt.

—Prêtes, mes enfants?... C’est qu’il est temps de partir si nous voulons arriver à Boutcha avant la chaleur de midi. Et puis, nous avons de jeunes chevaux qui s’impatientent attelés, Andreï ne peut les retenir.

—Mais tu t’impatientes encore bien plus qu’eux, hein, maman?... C’est que ça n’est pas ordinaire chez nous, un pareil déplacement en famille! Ah! ma chérie, comme tu es drôle avec ton manteau de toile bise! Tu as l’air d’un moine de Lavra en tournée de mendicité... ah! ah! ah!

Katia dit cela, et, cent fois plus agitée que sa mère, bien qu’elle s’efforce de le cacher, rit bruyamment, une flamme nerveuse aux joues. En tout cas, moi, me voilà prête. Je revêts ma cagoule. Viéra, Sacha, Vadim, en route, mes petits!

Cinq pénitents gris traversent la villa, le perron, le jardin, et prennent place dans la calèche attelée en troïka, où Andreï, le cocher, et Mavra, la vieille bonne, siègent déjà, cachés à demi par un amoncellement de colis...

Ces... pénitents sont: Mme Erschoff, ses trois filles et le cousin Vadim, revêtu, comme Katia venait de le faire remarquer pour elle et pour sa mère, du très ample manteau de toile à capuchon qu’il convient d’endosser dans les voyages à travers la campagne russe. Sans cette classique houppelande, on risquerait, l’été, lorsque les chemins sont secs, d’être changé en statue de poussière, car Dieu sait s’il y a rien au monde de plus prodigue et de plus envahissant que ce menu sable gris dont les routes des forêts et des steppes sont faites au pays du tzarisme!

—Mavra, tu n’as pas oublié le samovar? ni le thé? ni les kalatchi?... Dis, Mavra, la caisse avec les robes est bien attachée là derrière, nous ne la perdrons pas en chemin, hein?... Allons, Andreï, en route! Et que Dieu nous mène!

Les sept voyageurs firent un signe de croix grec, murmurèrent quelques mots de prière, et la calèche s’ébranla, enlevée par les gais et vigoureux chevaux bruns dont Andreï, du bout de son fouet, caressait les croupes luisantes et grasses. Et ce fut un cliquetis de sabots piétinant le sol, de sonnettes agitées joyeusement, et d’essieux rouillés à étourdir!

Il était cinq heures du matin. Pour être à Boutcha avant que la chaleur ne se fît trop sentir, on avait dû partir ainsi au point du jour. Aussi, les voyageurs auraient-ils été d’humeur boudeuse—mal habitués qu’ils étaient, sauf Sacha, à se lever d’aussi bonne heure, si cette sorte d’escapade,—une visite à des voisins de campagne,—(on peut hardiment, en Russie, se compter pour voisins, quand on habite à trente verstes l’un de l’autre...) si cette visite à des voisins, donc, suggérée quelques jours auparavant par Vadim, n’eût été pour tout le monde un sujet de joie mystérieuse et très vive. Pour Iékatérina, d’abord, et pour Viéra, qui, ne tenant pas en place, s’efforçaient pourtant—tactique féminine à creuser—de prendre l’air le plus indifférent du monde; pour Mme Erschoff, ensuite, qui, toute naïve et incapable de dissimuler, la délicieuse vieille femme! rayonnait d’espoir maternel et couvait ses filles aînées de regards où la malice pétillait de concert avec l’orgueil; qui, animée de la certitude que les deux chefs-d’œuvre assis là, sous ses yeux, sur la banquette de devant de la calèche, ne pouvaient manquer... mais, chut! Que dirait Tatiana Vassilievna Erschoff si l’on tentait d’ouvrir la cage au secret qu’elle caresse depuis si longtemps dans son cœur de mère, comme un oiselet aux plumes tièdes, doux et palpitant sous la main?... Pour Vadim, aussi, dont le plaisir se fond en mélancolie très tendre; car ne va-t-il pas revoir là-bas, chez le châtelain de Boutcha, dans le cadre des choses et des gens, sinon des lieux, où il l’a rencontrée pour la première fois, la gracieuse Maria Pavlovna Ilnitskaïa, l’amie si chère de ses vingt ans fougueux et dont l’image, pourtant, garde en sa mémoire de jeune homme toute la fraîcheur et toute la chasteté qu’un profil de sœur exhalerait?... Pour Sacha, enfin, que les courses au grand air ravissent. Et pour Mavra qui se rengorge, pénétrée de son importance, certaine que si l’on eût négligé de l’emmener, tout le voyage aurait marché de travers... Et pour Andreï, donc, ce passionné de chevaux, qui ne se laisserait pas dire aujourd’hui que le gouverneur de Kieff est son cousin, tant il est orgueilleux de mener sa troïka!... Songez un peu! Tenir au bout de son fouet trois chevaux ardents que l’écurie a rendus fougueux comme des diables; les guider, les retenir, les lancer en avant, l’encolure fière, arrondie par le bridon très court, les naseaux roses frémissants à la brise, la queue soyeuse et longue, balayant la poussière de la route; tout cela au gré de ce sceptre en cuir souple qu’il tient, lui, Andreï, le fils de Mavra et d’Akim, dans ses mains solides de beau gars! Y a-t-il là, oui ou non, je vous le demande, matière à être fier?

Tout le monde, donc, est heureux, et le temps se met de la partie. Il est vrai que ce n’est pas tout à fait acte de bonne volonté de sa part, car on n’aurait pas choisi ce jour-là pour aller à Boutcha s’il n’avait été tel; mais, pour la joie commune, ne suffit-il pas qu’on croie à sa complicité? Et que Viéra et Katia soient certaines que c’est pour embellir leurs chères songeries d’amour que la brise aujourd’hui s’est faite si discrète, les fleurs des champs si parfumées, le lever du soleil si radieux? Que l’aube n’est si rose que pour être en accord avec leurs rêves pudiques, l’herbe des talus si verte que pour symboliser l’espoir qui palpite en leur sein, les trilles des oiseaux si joyeux que pour chanter l’aubade avec leurs cœurs?...

On est en route depuis plus d’une heure, et personne n’a encore osé troubler par un mot maladroit le ravissement de son être intime, si ce n’est maman, que son secret étouffe et qui, croyant bien pourtant n’en laisser rien paraître, a jeté à maintes reprises une phrase accueillie par un silence têtu ou par une laconique réponse de son neveu.

—De gentils garçons, hein, ces deux fils de Nikolaï Siémionovitch? On les dit très sérieux, Vadim, Serguié et Evguéni. Quel âge ont-ils? Attends un peu... Irina Ignatievna s’est mariée trois ans avant moi et elle a eu Serguié tout de suite; alors, il a vingt-six ans l’aîné. Katia, quand donc étions-nous pour la dernière fois chez les Afanassieff? Katia, dors-tu?

Interpellée ainsi directement, force fut bien à Katia de répondre.

—Est-ce que je sais? En avril, je crois, vers le 18 ou le 20... Non, le 21, le 21 juste, je me le rappelle parce que c’était la fête de Féodora Lvovna qui était chez eux justement ce jour-là.

La rusée! Elle aurait bien eu plus vite fait de dire simplement: «Je me souviens que c’était le 21 avril, parce que Serguié, chaque fois qu’il m’écrit, me parle de cette date si chère...» Le 21 avril! Ah! il ne fallait pas qu’elle l’allât chercher bien loin dans sa mémoire, ce jour rayonnant des aveux partagés, cette heure du printemps témoin du chaste et délicieux baiser qui scella leurs fiançailles secrètes!

Comme le charme était rompu, la conversation devint générale.

—C’est dommage, dit Viéra, que Mlle Burdeau ait justement dû partir pour Kieff le lendemain de l’arrivée de Vadim; ainsi elle ne verra pas Maria Pavlovna qu’elle aime tant et qui passe tout l’été chez les Afanassieff.

—Mais pourquoi a-t-elle dû partir pour Kieff? interrogea Katia.

—Parce que la femme de l’ex-consul français d’Irkoutsk, qui est de ses amies, lui a télégraphié d’aller la rejoindre à l’hôtel d’Europe, à Kieff, où elle fait une halte de quelques jours pour se reposer d’une partie de son voyage, avant de pousser tout droit vers Paris.

—Puisqu’on en parle, fit Vadim, intéressé par le nom de Maria Pavlovna accolé à celui de la jeune fille, qu’est-ce que c’est que cette mademoiselle Burdeau que j’ai entrevue, je crois, le jour de mon arrivée parmi vous?

—Entrevue! Oh! Vadia! Mais tu as dîné, soupé et pris le thé à côté d’elle! Ce Vadim! Tu as même parlé français, et elle a trouvé que tu t’en acquittais à merveille! C’est une maladie que d’être distrait à ce point! Il faut soigner ça, frère! Enfin, puisque cela t’intéresse tout de même, voici ce que c’est que Mlle Burdeau: une charmante et surtout une excellente Française. Elle donnait auparavant des leçons de sa langue maternelle à Kieff, où nous l’avons connue chez les Lavrovitch qui la recevaient souvent dans leur intimité,—car Mlle Burdeau est une personne bien née et d’une éducation parfaite.—Tu l’aurais remarqué, cher, si tu avais fait autre chose que de l’entrevoir malgré une demi-journée passée à ses côtés. Depuis, elle a fait un héritage qui lui permet de vivre de ses petites rentes en s’arrangeant de l’ingénieuse manière suivante: contre une chambre et tout l’entretien dans une famille aisée, elle donne l’échange de sa conversation française pendant la durée des repas et le reste du temps qu’elle a libre. C’est une combinaison profitable pour les deux parties, car la vie est si bon marché chez nous, que nourrir une personne de plus ou de moins dans un ménage organisé ne fait pas une grande différence; quant à la chambre, mon Dieu! on se serre un peu plus! Nous n’avons heureusement pas beaucoup de préjugés à ce sujet, nous autres Russes, dit Katia en riant. Un sopha, une couverture, un oreiller, le tout caché par un paravent, et voilà le lit et la chambre à coucher trouvés! D’un autre côté, s’installer, pour une personne seule, et organiser un ménage, cela est assez dispendieux et, en tout cas, passablement compliqué, surtout pour une étrangère. Et ce n’est pas une chose bien fatigante que de parler sa langue maternelle pendant une heure ou deux par jour, en échange de tout cela... Bref, quand nous avons su au printemps que Mlle Burdeau désirait une place à la campagne dans les conditions énumérées ci-dessus, nous lui avons bien vite proposé de venir chez nous, et elle a accepté avec le même empressement. Nous entretenons ainsi notre français qui, à vrai dire, ne nous sert pas à grand’chose, mais qu’ignorer passerait pour un crime pendable aux yeux du monde que nous fréquentons deux ou trois fois par hiver. Madeleine Burdeau dit que nous parlons comme des Françaises qui... auraient passé quelques années à l’étranger! Viéra surtout; elle a même du plaisir à lire des poésies parnassiennes ou autres et les auteurs ultra-parisiens tels que Lavedan, par exemple, Gyp, Willy, Véber, et leur argot, délicieux du reste, n’est pas mince chose à comprendre pour une étrangère; tu en conviendras, si tu as lu quelque chose d’eux.

—Eh! Katia, ne fais pas de réclame, va! Nous sommes entre nous; il n’y a pas de jeune homme à marier caché dans le coffre de la calèche!

C’était Viéra qui, impatiente d’avoir été distraite de sa rêverie par la conversation qui s’entamait, interrompait Katia par une de ses bourrades habituelles.

—Viéra n’aime pas qu’on la loue, dit la petite idole à son tour; je trouve qu’elle a raison. On fait bien, on fait mal, qui a le droit d’approuver ou de blâmer? Ça ne regarde que soi, n’est-ce pas?

—Ah! ah! l’oracle, s’exclama Katia. Il ne parle pas souvent, mais quand il parle!... Dis donc, petite sœur, est-ce que tu vas t’attifer comme ça, là-bas, chez les Afanassieff, avec ces trois ridicules tresses et ton bouquet sur l’oreille? Il serait pourtant convenable, à la fin, de t’habiller et de te coiffer comme tout le monde, car tu feras rire de toi avec tes robes sans forme et tes cheveux nattés à l’Assyrienne.

—Katia, tu es détestable, fit Viéra gravement. Tout t’est matière à plaisanteries et à sarcasmes! Sans compter que tu as tort, car Sacha est ravissante ainsi; oui, ravissante, et quiconque voit autrement que par la convention des modes le dira; sans compter, donc, que tu as tort, je te dirai, ma pauvre sœur, que c’est toi qui es affreusement ridicule avec certaines poses que tu prends à présent. Car, autant une vraie Française qui ne vise pas trop à l’artificiel est gentille, autant une Russe jouant à la Française est intolérable et grotesque, oui, grotesque. Tiens, ça me rappelle ces ours qu’on exhibe dans nos cours et qui dansent quand le montreur leur dit: «Micha, eh! Micha! prouve donc aux hommes, frère, que tu sais faire comme eux!» Quant à Sacha, ajouta Viéra à voix très basse en se penchant, comme pour rajuster quelque chose à son manteau de voyage, quant à Sacha, n’y touche pas, sœur, pour l’amour du ciel, n’y touche pas, même pour la plaisanter, car tu n’en as pas le droit; non, aussi vrai que je t’aime malgré tes taquineries incessantes, tu n’as pas le droit de toucher à Sacha, tu n’en as pas le droit, sœur!

—Eh! laisse-moi tranquille avec tes grands mots! Tu es toujours là comme un trouble fête, à rendre important tout ce qui ne l’est pas.

—Mes chéries, mes chéries! supplia Mme Erschoff que le moindre mot de mésentente entre ses filles bouleversait, mes chéries, qu’est-ce que ça signifie donc? Vous vous adorez, c’est un fait, et quand vous êtes ensemble il faut toujours que vous vous disputiez. Qu’est-ce que cela signifie donc? (Vous êtes pourtant toutes les trois si parfaites, semblait dire le regard désolé et ravi de la maman; qu’est-ce que cela signifie donc que vous ne pouvez pas vous entendre?) Tenez, nous allons déjeuner, cela nous remettra en bonne humeur; nous étions si gais tout à l’heure! Andreï, arrête tes chevaux sous ce grand hêtre, à gauche; nous y serons parfaitement, à l’abri du soleil qui brille déjà à aveugler, le sournois!

—Si Sa Seigneurie daignait me permettre, objecta Andreï en se grattant l’oreille de la main gauche restée libre, je lui ferais humblement observer que d’ici à cinq minutes, en entrant dans la forêt par ce chemin, là-bas, qui est le nôtre, nous rencontrerons une grande place semée d’herbe que les chevaux pourront paître pendant que les hommes déjeuneront, hi! hi! hi! et nous serons là aussi bien à l’ombre qu’ici, car il y a non seulement un hêtre dont le feuillage est aussi épais que le toit d’une isba, mais encore des chênes, des bouleaux, des pins...

—C’est bon! Va.

Jamais Andreï n’avait su obéir sans faire d’observation, sauf peut-être quand il recevait l’ordre d’enlever ses chevaux; c’était une chose connue et... acceptée. Le dernier mot devant fatalement rester à son obstination, on n’aurait fait que perdre du temps en essayant de regimber. En ce moment, il est vrai, les raisons qu’il donnait étaient assez plausibles; on le laissa donc mener sa troïka où il voulait. Lorsqu’il eut arrêté ses bêtes à l’endroit désigné, les voyageurs descendirent de la calèche et se promenèrent dans le cirque de verdure pendant que Mavra secouait les manteaux, allumait le samovar et préparait tout ce qu’il fallait pour le rustique déjeuner.

—Vad, tu es triste ce matin? demanda Viéra en s’approchant du cousin Dimitrieff qui arpentait solitairement l’herbe humide de rosée de ce délicieux espace découvert.

—Triste? Non pas, petite sœur.

—Mélancolique, alors?

—Mélancolique, oui. Ah! tu comprends, toi, la différence qu’il y a entre la tristesse et la mélancolie? Il y a tant de gens qui confondent!

—Ceux qui confondent, ce sont les gens grossiers, inhabiles à saisir les nuances. Dis, Vadia, est-ce que tu ne trouves pas qu’il est meilleur d’être mélancolique que gai? Je ne sais pas, mais moi, quand je suis gaie, c’est comme si c’était simplement quelque chose de nerveux; cela m’exalte, mais ne me donne pas la sensation du bonheur... tu comprends? Tandis que quand je suis mélancolique, c’est bien l’état normal, et par conséquent harmonieux, par conséquent exquis, de mon cœur.

—Eh! mais, je crois, chère sœur, que nous nous entendrons désormais!

—Je le crois aussi, Vadim.

—Quel âge as-tu, Viéra? Nous nous sommes si peu vus ces derniers temps, et avant, tu étais fort jeunette...

—Avant, Vad, c’était tout naturel, avant; je ne suis pas venue au monde avec ma raison de jeune fille. Mais à présent que j’ai dix-huit ans, je réfléchis, j’ergote, et il me pousse des idées dans le cerveau en quelques secondes, comme les oronges et les cèpes poussent en une nuit au pied des arbres de nos forêts. Et ça m’amuse beaucoup, tu sais, oh! beaucoup, de découvrir de nouvelles fleurs dans le jardin secret de ma pensée.

—Je crois bien... Une radieuse pensée de dix-huit ans, quelles fleurs parfaites elle doit donner! Et ton cœur, ma petite sœur, ton cœur fait-il aussi éclore de fraîches corolles? Aimes-tu, Viéra?

—Je pourrais, dit la jeune fille sans plaisanter et sans rougir, te répondre que tu es indiscret; mais non, le pacte d’amitié que nous venons de conclure t’absout de toute curiosité et te donne droit à ma pleine confiance; aussi je te le dis, Vadim, j’aime, oui, j’aime.

Non moins gravement et non moins simplement, le jeune homme prit la main de sa cousine dans les siennes, la baisa avec tendresse et lui dit:

—Que ton amour ne soit qu’un long bonheur!

—Et tu ne me demandes pas qui? Tu as deviné, peut-être?...

—Hum! Enfin, je ne sais pas... Tu vas voir. Procédons comme pour les charades: mon premier est le héros d’un chef-d’œuvre de Pouschkine, mon second a l’honneur d’appartenir à notre père le tzar, mon troisième...

—Es-tu perspicace! Non, mais vraiment, comment as-tu pu savoir?

—C’est bien simple, ma chérie. Mais les amoureux sont si naïfs qu’ils s’imaginent toujours pouvoir impunément rougir quand on prononce un certain nom; tracer sur la terre des sentiers des initiales uniformément pareilles, poser des questions qu’ils voudraient faire croire candides avec une voix trébuchante d’anxiété, sans que l’observateur, témoin de ces éternels et puérils manèges de la passion qui se cache, conçoive le moindre des soupçons!... Ma pauvre Viérotschka, n’es-tu pas, lorsque j’ai proposé à tante de faire une visite aux châtelains de Boutcha, devenue tout à coup gaie comme un chardonneret et rouge comme une petite fraise des bois?... N’as-tu pas, plus tard, donné dans le piège que je te tendais en répondant de la voix la plus indifférente du monde—du moins prétendais-tu la rendre telle—aux questions que je te faisais sur Evguénï Nikolaïévitch, alors que tu mettais une chaleur particulière à me vanter son frère Serguié?... Ne t’ai-je pas vue, enfin, effacer d’une ombrelle alerte une trentaine d’E et autant d’N sur le sable de l’allée aux glaïeuls quand je suis venu t’y rejoindre à pas de loup, avant-hier midi, à l’heure où tu nous croyais tous en train de faire la sieste?... Après cela, il faudrait être bien aveugle, n’est-ce pas, pour ne pas se rendre compte?

—Sais-tu, Vad, que tu ne te comportes pas trop mal pour un savant?

—Un savant qui n’a pas encore atteint sa croissance!... «En herbe», comme on dit en français.

Et le jeune homme prononça effectivement ces mots en un français très correct.

—Mettons en fleur, répondit Viéra dans la même langue.

—Tu me flattes, continua Vadim en russe; mais si savant il y a, n’oublie pas que ce savant, entre autres sciences en ie, s’occupe aussi un peu de psychologie; il est donc tout naturel qu’une chose aussi intéressante que l’âme d’une cousine-sœur ne lui soit pas restée indifférente! Et maintenant, chère petite, je te dis seulement: Sois heureuse! Tu mérites de rencontrer le Bonheur, que le Bonheur ne te fuie pas!

Un peu de solennité accompagnait ces mots; le sifflement d’un merle y répondit, d’un mélèze voisin. Et comme au même instant Mavra criait: «Aho! aho!» dans ses mains arrondies en porte-voix, les jeunes gens firent volte-face et se dirigèrent vers l’endroit où le samovar fraîchement écuré, laissant échapper en spirales son épaisse vapeur blanche, ressemblait sous la clarté du ciel à un précieux encensoir d’or...

—Clic! clac! Eh! petits!

Les chevaux d’Andreï s’ébrouent de nouveau, font sonner gaiement les clochettes de leurs fronts, et la calèche, paresseuse personne aux jointures d’arthritique, se remet en route, accompagnée du chant des grillons éveillés. Regaillardis par le thé savoureux et ce piquant déjeuner sur l’herbe qui ressemble à une escapade, les voyageurs sont follement gais.

Katia jacasse, Vadim riposte, Viéra approuve, Sacha sourit... Maman a enlevé son chapeau qui la gêne, et son capuchon de toile grise rabattu de guingois sur ses cheveux, suit l’accord général, de l’air béat de ces bons moines aux joues rebondies qui battent la mesure au lutrin sur les tableaux de genre. Andreï entame avec ses chevaux un colloque éperdu: «Eh! le brûlé! pas de ça, frère! On connaît tes trucs, je te dis! Voyez-vous ce rusé qui trotte mou comme un ver et se fait traîner par les autres! Clac! attrape!... Doux, doux, mes petits pigeons!... Soleil! la tête un peu comme ça. Ça te fatigue, mon fils? Il fallait le dire!»

Seule Mavra, longtemps bercée par la chanson du samovar, les joues brûlantes d’avoir soufflé sur la braise rouge, dort sur le siège de la calèche où elle s’est, prévoyante, calée derrière un rempart de colis. Sa taille a pris le mol abandon du sommeil, et sa tête, coiffée de l’«otchipok» rouge à fleurs, dodelinant au rythme des grelots semble dire: «Riez, riez, jeunesse! le chagrin, ce serpent, assez tôt changera en pleurs la joie de vos yeux mutins!»

Il est dix heures du matin à peine, quand la troïka franchit la porte cochère en bois ajouré qui défend la cour de la maison seigneuriale de Boutcha.


IV

PAR les soirées de juin à la brise si molle, au ciel si doucement bleu, l’on ne s’enferme pas pour souper, à la campagne, quand on possède une terrasse ou bien un endroit quelconque en plein air où la table et le couvert se puissent décemment dresser. Le châtelain de Boutcha, sa famille et ses hôtes, avaient donc pris le thé sous l’auvent fleuri du «kryltso», sorte de perron qui fait partie de toute maison russe, somptueuse ou humble, au village. Et le dernier verre du blond liquide dégusté, les remerciements adressés au Seigneur pour les délicieux kalatchi quotidiens accompagnés de fruits si savamment confits, les jeunes gens, laissant l’âge mûr aux réminiscences rebâchées du passé, s’éloignèrent deux à deux vers le fond du parc embaumé par l’arome subtil des tilleuls, de la verveine et du jasmin.

Que la sympathie eût décidé le choix des couples, il nous paraît superflu de le dire... A leur tête, Katia, moulée dans un onduleux fourreau de guipure bise, marche donnant le bras à Serguié, le fils aîné de Nikolaï Sémionovitch. Viéra vient après, toute bleue dans sa toilette de crêpe assortie au bleu de ses yeux, et Evguénï, le frère de Serguié, que Katia, toujours taquine, appelle depuis le dîner «Evguénï Onéguine», porte son éventail. A quelques pas de ces promeneurs, se détachant sur la verdure d’un buisson, une mince silhouette arrêtée au milieu du sentier semble hésiter à s’engager plus loin. Vadim, penché vers elle, la supplie avec des mots très tendres, et Maria Pavlovna peu à peu se rend à ses instances... Enfin, pour fermer la marche, Nadiéjda, la sœur cadette de Mme Ilnitskaïa, et Sacha, ravissante comme toujours dans sa robe à longs plis flottants qu’elle a, pour complaire à son aînée, serrée aujourd’hui à la taille par une ceinture de faille brodée, se racontent, entrelacées, les mille riens chers aux toutes jeunes filles.

Lorsqu’ils sont arrivés au bout de l’allée qui mène du perron au centre du jardin, les couples se dispersent et s’enfoncent, chacun de son côté, dans les profondeurs mystérieuses des sentiers latéraux. Et l’éternelle musique des cœurs commence ses duos en sourdine:

—Katia, ma chérie, ma bien-aimée Katia, que je suis heureux de vous revoir, dit Serguié en baisant à pleine bouche une main qu’Iékatérina—pour la forme, hâtons-nous de l’ajouter—essaie de lui retirer. Que c’est bon, ces baisers sur une petite peau lisse!..... La main!..... oui, la main, quoique l’homme l’ait vouée à de prosaïques besognes, est faite pour le baiser, c’est une chose d’une évidence indiscutable!..... Eh! laissez donc, méchante! Tout cela n’est-il pas à moi de droit! N’êtes-vous pas ma fiancée, Iékatérina Piétrovna, ma Katia?.....

—Votre fiancée, pas encore, Serguié Nikolaïevitch, puisque nos parents n’en savent rien!

—N’en savent rien! Ah! chérie! Tu n’as donc pas vu ces regards échangés par nos deux mères, ces airs ravis, ces signes de tête complices?... Mais pas plus tard que ce soir, à l’heure qu’il est même, je parie, ils sont en train de discuter nos chances de bonheur! Avant d’avoir conquis mon grade d’officier de marine, je ne voulais pas parler catégoriquement de ces choses, tu comprends, car—les parents sont les parents—on n’y aurait répondu que par des objections; mais à présent que je puis me présenter dans toute l’assurance de ma position faite, je n’attends plus que ton approbation, ma Katia, pour prier maman de faire auprès de ta mère la démarche qu’exigent les convenances. Iékatérina Piétrovna Erschoff, faites-vous l’honneur à Serguié Nikolaïevitch Afanassieff de lui accorder votre main?... Votre petite main molle aux ongles roses, à la peau de bébé?...

Serguié avait arrêté Katia d’un geste, mis un genou en terre devant elle, et malgré le comique voulu de sa pose et de l’intonation de sa voix, attendait infiniment ému que la jeune fille lui répondît. Lorsque les lèvres de celle-ci eurent enfin exhalé un «oui» faible comme un soupir, il se releva, devint très grave, et d’une voix où vibrait l’accent d’une tendresse profonde, il dit lentement:

—Iékatérina Piétrovna, pour la vie je vous aime!

Oh! les minutes exquises qui suivirent cet échange de deux vies! Le silence divin qui scella ce pacte de deux cœurs! Un seul mot maintenant ne suffirait-il pas à rompre le charme de ce leurre éternel et magique qu’est le serment des fiancés?

La nature elle-même semble consciente de la solennité de l’heure; les grillons ont suspendu leurs cris stridents, et les mouches bourdonnantes se posent, lassées, sur les corolles; les crapauds, informes et fatidiques, bavent en silence sur la mousse des sentiers... les couleuvres dorment roulées en cercle, et les oiseaux, remettant leurs trilles à l’aurore, se cachent muets sous la feuillée, de crainte d’effaroucher par leurs chants le Bonheur qui s’avance...

Iékatérina et Serguié marchent lentement, les mains unies. Devant eux s’ouvre un chemin si propice à la lenteur des pas et aux haltes qu’on le dirait créé exprès pour enchanter la promenade des amants... Le jeune homme qui souvent y est venu songer seul, entraîne sa fiancée sous le mystère des arbres qui le bordent, ravi de partager avec la mince poupée de chair et d’os, dont le fantôme hantait alors ses rêves solitaires, le charme de ce lieu plein d’ombre et de silence.

Contre les murailles de verdure que forment les tilleuls aux bras enlacés, des bancs, de place en place, sont posés. Ils invitent les promeneurs à s’arrêter pour jouir en repos de la fraîcheur que retient leur ombre séculaire, et du parfum si fin dont les petites fleurs, cachées sous la doublure ouatée des feuilles, embaument.

Serguié y fait asseoir sa compagne, prend place à côté d’elle, scelle à ses doigts amoureux la douce main qu’il vient de conquérir...

Et Katia, la folle et tapageuse Katia, la Katia au cœur insouciant d’oiselle qui lisse ses plumes, interroge d’un œil grave à la voûte du ciel, où lentement ils naissent, ces mondes insondables que sont les pâles étoiles...

Au centre du jardin, là-bas, quand les couples en se dispersant ont porté aux hasards des allées leurs pas unis, Viéra et Evguénï se sont à leur tour engagés dans le dédale des sentiers sans nombre dont le parc de Boutcha—une vraie forêt de vingt déciatines, transformée en jardin—se sillonne.

Le jeune homme, très timide, ose à peine commencer l’entretien. Il faut que sa compagne, dont l’amour calme et sans fausse pudeur conserve toute sa présence d’esprit, l’encourage pour éviter la gêne d’un tête-à-tête longtemps silencieux. Ce sont les mots banals qui conduisent le plus sûrement aux phrases importantes, aussi est-ce par eux que le couple débute.

—Un beau soir, fait la jeune fille pour dire quelque chose.

—Oui, en vérité, c’est un beau soir, répond, comme un écho, l’interpellé.

—Comprenez-vous, Evguénï Nikolaïevitch, que l’on puisse habiter la ville et rechercher l’agitation des bals, des théâtres, du monde, quand la nature est là, à portée de la main, et nous donne gratuitement les plus beaux spectacles qui puissent émouvoir le cœur et les yeux de l’homme?

—Mais pas de tous les hommes, Viéra Piétrowna, puisque, pour la plupart, ces jouissances que nous prisons si fort sont lettre morte... Soyons contents, d’ailleurs, car si tout le monde se mettait à aimer la campagne et à comprendre la nature, la nature et la campagne deviendraient bientôt des plus fastidieuses. Car, où retrouver alors la solitude des mille déciatines de terre qui nous entourent, la poésie des espaces rustiques que l’on est seul à savourer avec les bêtes et deux ou trois moujicks incultes, aux vêtements harmonieux, qui ne vous gâtent pas votre joie, eux, par leur admiration intempestive?... Toute la beauté, par conséquent, et tout le charme que la nature, dénuée du moindre contact avec la civilisation peut seule donner... Je vous le demande, Viéra Piétrowna, que deviendraient les passionnés du silence et de la paix des solitudes vertes, si tout à coup les gens des villes se mettaient à partager leur enthousiasme et à conquérir, comme les allées d’un parc public, les chemins de nos forêts et de nos steppes?

—Eh! mais voilà une chose à laquelle je n’avais jamais pensé, Evguénï Nikolaïevitch, répondit la jeune fille en riant, et qui, d’ailleurs, n’arrivera pas, soyez tranquille! Vrai, vous prenez un air désolé comme si une conspiration de toutes les âmes frivoles du monde menaçait réellement d’envahir votre Boutcha. Et peut-être, Evguénï Nikolaïevitch, est-ce à mon intention que vous parlez des gens qui vous gâtent les joies de la rêverie par leurs exclamations fastidieuses?... J’ai dit: Voilà une belle soirée.

Malgré la droiture de Viéra, ceci était une indiscutable coquetterie de sa part. Evguénï répondit:

—Comment pourrais-je penser à vous lorsque je dis: Des gens? Des gens, Viéra Piétrovna, c’est la foule; c’est une multitude indifférente et quelconque; et vous, vous êtes une, pour moi, Viéra! Oui, vous êtes pour moi la Seule, l’Unique; ne le saviez-vous pas?

—Je m’en doutais, répondit la jeune fille simplement, mais je voulais que vous me le disiez, Evguénï.

Elle appuya sur ce prénom avec tendresse.

—Alors, vous aussi, vous m’aimez? Un peu, dites? fit la voix hésitante du jeune homme.

—Non, pas un peu. Profondément; oui, profondément.

—Ah! chère!

Un lent et silencieux baiser sur la main de Viéra compléta cette phrase. Evguénï, suffoqué de bonheur, eût été incapable de la finir par des mots. Ce fut la jeune fille qui, la première, revint à elle.

—Maintenant que nous nous sommes dit ce que nous avions à nous dire, Evguénï Nikolaïevitch, dit-elle en plongeant dans les yeux du jeune homme son regard honnête et bleu, nous pourrons attendre sans trop d’impatience que les deux années nécessaires à l’achèvement de vos études s’accomplissent. Je ne vous demande pas si vous me resterez fidèle jusqu’alors, car ce sont là, en vérité, des questions bien oiseuses. Connaissons-nous nous-mêmes le fond de notre cœur, et pourrions-nous, lorsque nous savons à peine ce qui s’y passe au moment où nous parlons, répondre de son avenir?... Je crois en vous, je crois en votre loyauté, mais cependant, à Dieu ne plaise! si ce malheur de ne plus être aimé par mon Evguénï, devait m’arriver un jour, du plus profond de mon âme je jure aujourd’hui que je ne garderais contre lui ni rancune ni colère. Dites-moi ceci aussi pour votre compte.

—L’étrange serment! Mais puisque vous le voulez, Viéra, qu’il en soit fait selon votre désir. D’avance, bien-aimée, je vous absous... Ah! non, ce sont là de trop cruelles paroles, je ne puis achever!

—Et pourquoi auriez-vous moins de courage que moi?

—Qui sait? Peut-être m’aimez-vous moins que je ne vous aime...

—Ou peut-être vous aimé-je plus pour vous-même que pour moi; tandis que vous...

—Eh! le sais-je? Je vous aime, ma Viéra, c’est la seule et radieuse vérité que je démêle dans mon cœur en cet instant! Ne demandez donc pas à un futur agronome de se retrouver dans toutes ces subtilités, ajouta le jeune homme en riant. Je vous aime, vous, Viéra, j’aime ma terre, mes champs, mes horizons pâles, mes forêts vertes, ma Russie, le Dieu puissant de mes pères; mais ne me demandez pas comment ni pourquoi, je ne saurais vous le dire... Je pense du reste, très chère, qu’il n’y a qu’une seule manière d’aimer, avec des degrés différents, et que ce sont ces degrés que l’on confond avec le genre d’amour. Seulement, tout le monde prétend toujours aimer le plus, le plus qu’on peut aimer! Et combien se trompent! Vous riez?

—C’est que je trouve que pour un futur agronome, comme vous disiez tout à l’heure, vous ne raisonnez pas trop mal. Mais où sommes-nous ici? Ce parc est grand comme un village.

—Vous allez voir; nous arrivons au chemin des tilleuls; c’est un endroit délicieux. Que de fois j’ai rêvé de m’y promener avec vous, Viéra! Et voilà que le hasard nous y conduit ce soir, ce soir où nous nous sommes dit, pour la première fois, que nous nous aim...

—Chut! ne rendons pas ce mot vulgaire en le prononçant trop souvent. Lorsque nous voudrons que sa magie nous apparaisse, nous le lirons dans les yeux l’un de l’autre.

—Et quand nous serons séparés?

—Les battements de nos cœurs l’épelleront.

—O femme, femme! Vous avez réponse à tout. Eh bien! Viéra, que dites-vous de l’allée des tilleuls, de mon allée?

—Que c’est exquis.

—N’est-ce pas que papa a bien fait d’acheter ce domaine? Ne fût-ce que pour cette allée, il le devait.

—C’est vrai, sourit la jeune fille. Et maintenant, taisons-nous, Evguénï, taisons-nous! La nature est si divinement silencieuse, ne troublons pas son harmonie par notre agitation humaine.