ARIOSTE

ROLAND FURIEUX

Traduction nouvelle
PAR
FRANCISQUE REYNARD

TOME PREMIER

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

M DCCC LXXX

Il a été tiré de ce livre :

40 exemplaires sur papier de Chine.
40 —  Whatman.

Tous ces exemplaires sont numérotés et paraphés par l’éditeur.

PRÉFACE
DU TRADUCTEUR

Si Arioste ne nous avait laissé que ses comédies et son livre de satires, quel que soit le mérite de ces ouvrages, de quelque renommée qu’ils aient joui jadis, il est certain que le nom de leur auteur serait depuis longtemps sinon oublié, du moins confondu dans la foule des écrivains de son époque : les Berni, les Trissin, les Bembo, les Molza, les Sadolet, les Alamani, les Rucellaï, et tutti quanti. Heureusement pour Arioste et pour nous, son poème de Roland furieux l’a mis hors rang, à ce point que Voltaire, après l’avoir tout d’abord proclamé l’égal de Virgile, finit par le placer au-dessus d’Homère. Ne va-t-il pas jusqu’à dire, dans son Essai sur le poème épique, à l’article Tasse : « Si on lit Homère par une espèce de devoir, on lit et on relit Arioste pour son plaisir. » Le blasphème est manifeste. Homère est le poète souverain auquel nul ne saurait être égalé. Il s’avance en tête de tous les autres « comme un Sire, » pour employer l’expression si belle et si juste de Dante. Mais si l’auteur de Roland doit s’incliner devant le créateur de l’Iliade et de l’Odyssée, « cette source qui épanche un si large fleuve[1], » il peut marcher de pair avec les plus grands et les meilleurs.

[1] Divine Comédie, de l’Enfer, chap. I, verset 27.

Le Roland furieux est, en effet, un des joyaux de la pensée humaine. Il a l’éclat et la solidité du diamant, comme il en a la pureté et la rare valeur. C’est une de ces œuvres charmantes et fortes qui ont le privilège de traverser les âges sans prendre une ride, toujours plus jeunes, plus éblouissantes de fraîcheur et de vie à mesure que les années s’accumulent sur leur tête. Elles sont immortelles de naissance, ayant reçu dans leur berceau ce don de vérité éternelle que le génie seul possède.

Le sujet en est multiple. Arioste nous le dit lui-même dès le premier vers : « Les dames, les chevaliers, les armes, les amours, les courtoisies, les entreprises audacieuses, voilà ce que je chante. » Et durant quarante-six chants, qui ne comptent pas moins de quarante mille vers, il poursuit imperturbablement le programme annoncé, sans la moindre fatigue pour lui, et au perpétuel enchantement de ses lecteurs, « avec une grâce égale, en vers pleins et faciles, riants comme les campagnes d’Italie, chauds et brillants comme les rayons du jour qui l’éclaire, et plus durables que les monuments qui l’embellissent[2] ». Soit qu’il nous entraîne à la poursuite d’Angélique qui fuit le paladin Renaud à travers les forêts pleines d’épouvante ; soit qu’il nous raconte la folie furieuse de Roland, semant sur son passage la terreur et la mort ; soit qu’il décrive les batailles homériques des Sarrasins et des soldats de Charlemagne sous les murs de Paris ; soit qu’il s’égare en quelque digression plaisante et joyeuse, comme l’histoire de Joconde, il nous tient sous le charme de sa belle humeur, de sa langue nombreuse et imagée, de son éloquence indignée ou railleuse, sans cesse maître de lui-même, et « conservant toujours un ordre admirable dans un désordre apparent[3] ».

[2] M.-J. Chénier. Cours de lecture.

[3] M.-J. Chénier. Id.

« Il y a dans l’Orlando furioso, dit Voltaire, un mérite inconnu à toute l’antiquité, c’est celui de ses exordes. Chaque chant est comme un palais enchanté, dont le vestibule est toujours dans un goût différent, tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque. C’est de la morale ou de la gaieté, ou de la galanterie, et toujours du naturel et de la vérité[4] ».

[4] Voltaire. Dictionnaire philosophique, article Épopée.

Rien de plus vrai que cette observation ; mais si, dès le vestibule, l’architecte a déployé ses plus rares merveilles, l’intérieur du palais n’est pas moins séduisant ni moins fécond en surprises de tous genres.

Où trouver plus de grâce et de charme que dans ces strophes si connues, où la jeune vierge est comparée à la rose sur son buisson :

La jeune vierge est semblable à la rose qui, dans un beau jardin, repose solitaire et en sûreté sur le buisson natal, alors que le troupeau ni le pasteur n’est proche. La brise suave et l’aube rougissante, l’eau, la terre lui prodiguent leurs faveurs ; les jeunes amants et les dames énamourées aiment à s’en parer le sein et les tempes.

Mais elle n’est pas plutôt séparée de la branche maternelle et de sa tige verdoyante, que tout ce que des hommes et du ciel elle avait reçu de faveurs, de grâce et de beauté, elle le perd. La vierge qui laisse cueillir la fleur dont elle doit avoir plus de souci que de ses beaux yeux et de sa propre vie, perd dans le cœur de tous ses autres amants le prix qu’auparavant elle avait.

Qu’elle soit méprisée des autres, et de celui-là seul aimée à qui elle a fait de soi-même un si large abandon…[5].

[5] Roland furieux, chant I.

Quel plus touchant, quel plus saisissant tableau que celui d’Angélique perdue sur le rivage d’une île déserte, à l’heure où la nuit tombe :

Quand elle se vit seule, en ce désert dont la vue seule la mettait en peur, à l’heure où Phébus, couché dans la mer, laissait l’air et la terre dans une obscurité profonde, elle s’arrêta dans une attitude qui aurait fait douter quiconque aurait vu sa figure, si elle était une femme véritable et douée de vie, ou bien un rocher ayant cette forme.

Stupide et les yeux fixés sur le saule mouvant, les cheveux dénoués et en désordre, les mains jointes et les lèvres immobiles, elle tenait ses regards languissants levés vers le ciel, comme si elle accusait le grand Moteur d’avoir déchaîné tous les destins à sa perte. Elle resta un moment immobile et comme atterrée ; puis elle délia sa langue à la plainte et ses yeux aux pleurs.

Elle disait : « Fortune, que te reste-t-il encore à faire pour avoir rassasié sur moi tes fureurs et assouvi ta vengeance ?…[6] ».

[6] Roland furieux, chant VIII.

Arioste n’est pas seulement le poète de la grâce et de l’émotion douce. Il a, quand il le faut, des accents âpres et mâles pour dépeindre les sanglantes mêlées, les assauts vertigineux, les cités croulant sous la flamme. Ses guerriers, même les moins intéressants, sont dessinés avec une vigueur, avec une maestria superbe. Écoutez-le parler de Rodomont escaladant les murs de Paris :

Rodomont, non moins indompté, superbe et colère, que le fut jadis Nemrod, n’aurait pas hésité à escalader le ciel, même de nuit, s’il en avait trouvé le chemin en ce monde. Il ne s’arrête pas à regarder si les murailles sont entières ou si la brèche est praticable, ou s’il y a de l’eau dans le fossé. Il traverse le fossé à la course et vole à travers l’eau bourbeuse où il est plongé jusqu’à la bouche.

Souillé de fange, ruisselant d’eau, il va à travers le feu, les rochers, les traits et les balistes, comme le sanglier qui se fraye à travers les roseaux des marécages de Mallea un ample passage avec son poitrail, ses griffes et ses défenses. Le Sarrasin, l’écu haut, méprise le ciel tout autant que les remparts.

A peine Rodomont s’est-il élancé à l’assaut, qu’il parvient sur une de ces plates-formes qui, en dedans des murailles, forment une espèce de pont vaste et large, où se tiennent les soldats français. On le voit alors fracasser plus d’un front, pratiquer des tonsures plus larges que celles des moines, faire voler les bras et les têtes, et pleuvoir, du haut des remparts dans le fossé, un fleuve de sang.

… Pendant que la foule des barbares descend, ou plutôt se précipite dans le fossé hérissé de périls, et de là, par toutes sortes de moyens, s’efforce de monter sur la seconde enceinte, le roi de Sarse, comme s’il avait eu des ailes à chacun de ses membres, malgré le poids de son corps gigantesque et son armure si lourde, bondit de l’autre côté du fossé.

Ce fossé n’avait pas moins de trente pieds de large. Il le franchit avec la légèreté d’un lévrier, et ne fait, en retombant, pas plus de bruit que s’il avait eu du feutre sous les pieds. Il frappe sur les uns et sur les autres, et, sous ses coups, les armures semblent non pas de fer, mais de peau ou d’écorce, tant est bonne la trempe de son épée et si grande est sa force[7].

[7] Roland furieux, chant XIV.

Si maintenant on veut avoir la mesure complète de la souplesse du talent d’Arioste, qu’on mette en regard de ce portrait du guerrier sarrasin le passage où Angélique est exposée nue, sur une plage lointaine, aux entreprises d’un vieil ermite magicien. Je me hâte de le dire, il serait difficile d’imaginer une situation plus risquée, d’entrer dans des détails plus précis et plus scabreux ; mais il serait impossible aussi de s’en tirer avec plus de finesse, de malicieuse habileté, de rouerie naïve. Qu’on en juge :

Il (l’ermite) avait à son côté une poche ; il l’ouvre et il en tire une fiole pleine de liqueur. Sur ces yeux puissants où Amour a allumé sa plus cuisante flamme, il en jette légèrement une goutte qui suffit à endormir Angélique. La voilà gisant, renversée sur le sable, livrée à tous les désirs du lubrique vieillard.

Il l’embrasse et la palpe à plaisir, et elle dort et ne peut faire résistance. Il lui baise tantôt le sein, tantôt la bouche ; personne ne peut le voir en ce lieu âpre et désert. Mais, dans cette rencontre, son destrier trébuche, et le corps débile ne répond point au désir. Il avait peu de vigueur, ayant trop d’années, et il peut d’autant moins qu’il s’essouffle davantage.

Il tente toutes les voies, tous les moyens, mais son roussin paresseux se refuse à sauter ; en vain il lui secoue le frein, en vain il le tourmente, il ne peut lui faire tenir la tête haute. Enfin, il s’endort auprès de la dame qu’un nouveau danger menace encore[8].

[8] Roland furieux, chant VIII.

Quelle richesse de palette, quelle variété de tons, quelle finesse, quelle grâce, quelle force, quelle puissance de peinture ! Comme c’est bien la maîtresse qualité qu’Horace réclame chez un poète : ut pictura poesis.

On a voulu voir dans Roland furieux une critique de la chevalerie. Ces grands coups d’épée qui fendent du haut en bas chevaux et cavaliers bardés de fer ; ces lances magiques au bout desquelles Roland emporte à bras tendu et au galop de son coursier jusqu’à dix Sarrasins, enfilés les uns après les autres comme une brochette de mauviettes ou de grenouilles ; ces castels enchantés qui apparaissent et s’évanouissent à la cime des monts chenus sur un signe, sur une parole du premier magicien qui passe ; ces guerriers qui, après avoir terrassé en champ clos leurs plus robustes adversaires, se reposent en triomphant la nuit suivante de dix pucelles ; tous ces moyens, tous ces exploits hors nature ont été pris pour une parodie volontaire des mœurs chevaleresques déjà fort en désuétude au temps d’Arioste. On a comparé Roland à Don Quichotte, et Arioste à Cervantès. C’est, je crois, une erreur. Au commencement du XVIe siècle, la mode était toujours aux romans de chevalerie. Le Morgante maggiore de Pulci, et le Roland amoureux de Boïardo, publiés dans les dernières années du siècle précédent[9], étaient encore en pleine possession de la vogue immense qui les avait accueillis lors de leur apparition. Arioste a voulu, à son tour, écrire une œuvre qui répondît au goût du public. Il a simplement suivi les traces de ses devanciers, et cela est si vrai, qu’il ne s’est même pas donné la peine de chercher une fable nouvelle. Il a pris celle de Roland amoureux qui était resté inachevé, et dont Roland furieux n’est en réalité que la continuation. Ce sont les mêmes personnages et quasi les mêmes aventures, qui ont un même cadre : la guerre des Chrétiens et des Sarrasins. Seulement, sous la plume d’un écrivain de génie, le cadre s’est agrandi, les personnages ont pris un relief inattendu, et ce qui n’était en principe qu’un roman de chevalerie, s’est élevé aux proportions d’un poème épique. La teinte de raillerie jetée sur l’ensemble de l’œuvre ne provient pas d’une idée préconçue, n’est pas la résultante d’une pensée philosophique ou sociale, elle est l’expression naturelle, et pour ainsi dire inconsciente, de la société incrédule et superstitieuse, ignorante et lettrée, raffinée et barbare, au milieu de laquelle vivait Arioste, et dont il fut lui-même un très curieux spécimen.

[9] Le Roland amoureux, de Boïardo, parut en 1495.

Esprit léger et sérieux tout à la fois, ambitieux et désintéressé, prodigue par tempérament et économe par nécessité, Ludovic Arioste est une figure à part au milieu de ces gentilshommes courtisans qui donnaient aux petites cours italiennes de la Renaissance, et surtout à la cour du duc de Ferrare, une si brillante physionomie. Il naquit en 1474, à Reggio, province de Modène. Sa famille était originaire de Bologne, ainsi qu’il nous le dit dans la sixième de ses satires. Son père et ses oncles, hommes d’un certain mérite, occupaient des emplois assez élevés dans la cité de Ferrare. Sa mère appartenait à la très ancienne famille des Malaguzzi, ce qui le faisait cousin-germain d’Annibal Malaguzzi, auquel il a dédié la première de ses satires, et qu’il cite une fois ou deux avec éloge dans son poème. Il était l’aîné de dix enfants, cinq garçons et cinq filles. Nous savons, par sa satire IV, le nom de ses frères :

De cinq que nous sommes, Charles est dans le royaume d’où les Turcs ont chassé mon Cléandre, et il a le dessein d’y rester quelque temps.

Galas sollicite, dans la cité d’Évandre, la permission de porter la chemise sur la simarre ; et toi, tu es allé vers le Seigneur, ô Alexandre.

Voici Gabriel ; mais que veux-tu qu’il fasse, étant, depuis l’enfance, resté, par malechance, estropié des jambes et des bras ?

Il ne fut jamais en place ni en cour.

Le patrimoine était mince pour élever toute cette nombreuse famille. Les ancêtres d’Arioste ne s’étaient point enrichis dans le négoce ou par les trafics :

Jamais Mercure n’a été trop ami des miens[10].

[10] Satire III.

Aussi lui advint-il, comme jadis à Ovide, et à tant d’autres depuis, d’avoir à lutter contre la volonté paternelle pour se livrer à l’étude des belles-lettres où le poussaient ses goûts et comme la prescience de son génie. C’est ce dont il se plaint en ces termes à son ami Bembo :

Hélas ! quand j’eus l’âge convenable pour goûter au miel Pégaséen, alors que mes joues fraîches ne se voyaient pas encore fleuries d’un seul poil,

Mon père me chassa avec les épieux et les lances, et non pas seulement avec les éperons, à compulser textes et gloses, et m’occupa cinq ans à ces sottises[11].

[11] Satire IV.

Après cinq ans d’essais infructueux et de luttes incessantes, son père finit par s’apercevoir qu’il perdait son temps à vouloir faire de son fils un homme de loi. Il lui rendit sa liberté. Arioste avait déjà dépassé l’âge de vingt ans. Il lui fallut réparer le temps perdu. Sa bonne fortune le fit tomber entre les mains du célèbre Grégoire de Spolète, savant helléniste et latiniste, sous la direction duquel il fit de rapides progrès dans la langue de Virgile et d’Horace. Il venait à peine d’entreprendre l’étude du grec quand il perdit son professeur. Sur les instances d’Isabelle, femme de Jean Galéas, Grégoire avait consenti à accompagner en France le jeune Ludovic Sforza, prisonnier de Louis XII. Peu de temps après, le père d’Arioste mourut, et tous les soins de la famille retombèrent à la charge de ce dernier, de sorte qu’il dut faire marcher de front ses études et ses démarches pour établir ses sœurs et ses frères. Il s’acquitta de cette double tâche avec un courage admirable.

Entre temps, il s’était fait connaître par quelques pièces de vers, sonnets, madrigaux, canzones. Sa réputation naissante lui valut la protection d’Hippolyte, cardinal d’Este, qui se l’attacha en qualité de poète. Mais, bien qu’Arioste fût déjà fort estimé pour ses talents d’écrivain, le cardinal se servit plus souvent de lui comme messager d’État que comme poète attitré. Il l’envoya à diverses reprises auprès du pape ; une première fois quand les Vénitiens déclarèrent la guerre au duc Alphonse, pour lui réclamer une somme importante que lui devait Jules II ; une seconde fois, après la victoire des Français à Ravenne.

C’est au milieu de ces allées et venues qu’Arioste composa son poème de Roland, qu’il dédia au cardinal Hippolyte, lequel ne paraît guère en avoir compris la valeur. Un jour, après avoir entendu la lecture de plusieurs chants que le poète venait de terminer, il lui dit en riant : « Hé ! maître Ludovic, où diable avez-vous pris toutes ces… sottises ? » Le mot, en italien, est autrement expressif, mais il ne saurait être traduit en français[12]. Je dois ajouter que si le cardinal faisait assez peu de cas du talent de poète d’Arioste, il le payait fort mal.

[12] Messer Ludovico, dove avete pigliato tante coglionerie ?

Mais il fallait vivre ; il fallait surtout pourvoir aux besoins de la nombreuse couvée dont il était l’unique soutien. Arioste resta dix-sept ans auprès d’Hippolyte. A la mort du cardinal, il passa au service du duc Alphonse qui le traita avec plus de considération, sinon avec plus de largesse. Mais le désir de ne pas s’éloigner de Ferrare lui fit accepter cette nouvelle servitude.

Ce n’est pas que le service du duc soit bon de tous points ; ce qui me plaît surtout en lui, c’est que je m’éloigne rarement du nid natal, ce qui jette peu de trouble dans mes travaux[13].

[13] Satire IV.

Arioste s’était bâti à Ferrare une maison entourée d’un jardin. C’est là qu’il écrivit la plupart de ses ouvrages, et qu’il mit la dernière main à son poème de Roland. A son vif regret, à la mort de Léon X, il dut quitter sa chère retraite pour aller prendre le gouvernement de la province de Garfagnana, en plein Apennin. On raconte à ce sujet l’aventure suivante : Il se rendait à sa résidence, et était sur le point d’arriver à Castelnuovo, quand il fut arrêté par des brigands, lesquels, aussitôt qu’ils eurent appris quel était leur prisonnier, le comblèrent de marques de respect et l’escortèrent jusqu’à ce qu’il eût franchi le passage dangereux. Peut-être n’est-ce là qu’une légende ; mais l’aventure n’a rien d’invraisemblable. Elle est bien dans les mœurs de l’époque, et s’accorde parfaitement avec l’admiration que les contemporains d’Arioste avaient pour le poète de Roland.

Il resta trois ans à Castelnuovo. Rentré à la fin de sa mission à Ferrare, il ne s’y occupa plus que de ses travaux littéraires, retouchant sans cesse son poème de Roland. Il venait d’en donner une édition définitive, lorsqu’il mourut, le 8 juillet 1533, à l’âge de cinquante-neuf ans.

Outre Roland furieux, Arioste a écrit cinq comédies et des satires au nombre de sept. Voici comment s’exprime, au sujet de ces dernières, un des maîtres de la critique italienne : « Dans le genre de la satire, comme dans le genre épique et dans celui de la comédie, Arioste excelle comme se rapprochant le plus d’Horace, lequel a su, plus que les autres auteurs latins, conserver à la satire l’allure de la comédie[14]. » Pour nous, les satires d’Arioste ont surtout le mérite de nous retracer dans ses détails intimes la vie du poète.

[14] Gravina. Trattato della Ragion poetica.

Des cinq comédies, la plus célèbre, la meilleure aussi, est celle qui a pour titre : I Suppositi. Puis viennent la Cassaria, il Negromante, la Lena, et la Scolastica. Cette dernière, laissée inachevée par Arioste, fut terminée par son frère Gabriel. Ces cinq pièces, où se retrouvent à un haut degré les principales qualités de l’auteur de Roland, l’abondance, la verve, la clarté, l’esprit d’observation, eurent toutes, sauf la dernière qui ne fut pas jouée, du moins du vivant d’Arioste, un grand succès et le placèrent au premier rang des auteurs comiques en Italie. Mais encore une fois, son vrai titre aux yeux de la postérité n’est ni dans ses comédies, ni dans ses satires, ni dans les poésies lyriques qu’il a composées en l’honneur de divers personnages de la maison d’Este et, en particulier, du cardinal Hippolyte ; c’est dans Roland qu’il faut le chercher. Les satires et les comédies d’Arioste ne sont plus guère lues que des érudits, tandis que Roland est dans toutes les mains, a été traduit dans toutes les langues. Bien qu’âgé de près de quatre siècles, il est, comme dit le poète :

Jeune encore de gloire et d’immortalité.

Roland furieux fut publié pour la première fois à Ferrare, en 1515 ou 1516. Depuis cette époque, il en a été fait de nombreuses traductions françaises en prose et en vers. Voltaire disait à ce propos : « Je n’ai jamais pu lire un seul chant de ce poème dans nos traductions[15]. » Si Voltaire vivait encore, il tiendrait certainement le même langage. Les traductions de Roland faites après lui ne valent guère mieux que celles qui existaient de son temps. Si les dernières ont été parfois un peu plus scrupuleuses sous le rapport de l’exactitude, elles sont toutes d’un terre à terre désespérant. Aucune n’a cherché à rendre le coloris étincelant, la naïveté savante, l’enjouement, le brio qu’Arioste a répandus à pleines mains sur son œuvre. A les lire, on ressent la même impression que ferait éprouver la vue d’un papillon dont les ailes, prises entre les doigts d’un rustre, y auraient laissé leurs couleurs.

[15] Dictionnaire philosophique, mot Épopée.

Cependant, je ne crois pas qu’il soit impossible de donner de nos jours une bonne traduction du chef-d’œuvre d’Arioste. La langue française du XIXe siècle, telle que nous l’ont faite J.-J. Rousseau, Chateaubriand, George Sand, Victor Hugo, est un instrument assez souple, assez sonore, assez complet pour prendre tous les tons, pour rendre toutes les nuances d’un idiome étranger, surtout de l’italien avec lequel elle a tant d’affinités d’origine. Aussi, n’ai-je pas hésité à traduire Roland furieux après tant d’autres. Ai-je réussi à faire mieux que mes devanciers ? Il ne m’appartient pas d’en juger. Ce que je puis dire, c’est que je me suis efforcé de mieux faire. En tout cas, la façon si bienveillante avec laquelle le public a accueilli mes traductions de la Divine Comédie et du Décaméron, me fait espérer qu’il me tiendra compte, cette fois encore, des efforts que j’ai faits pour lui offrir, dans toute sa vérité, un des chefs-d’œuvre et, suivant quelques-uns, parmi lesquels Voltaire, le chef-d’œuvre de la poésie italienne.

Francisque REYNARD.

Paris, 30 octobre 1879.

ROLAND FURIEUX

CHANT PREMIER.

Argument. — Angélique, s’étant enfuie de la tente du duc de Bavière, rencontre Renaud qui est à la recherche de son cheval. Elle fuit de tout son pouvoir cet amant qu’elle hait, et trouve sur la rive d’un fleuve le païen Ferragus. Renaud, pour savoir à qui appartiendra Angélique, en vient aux mains avec le Sarrasin ; mais les deux rivaux s’étant aperçus de la disparition de la donzelle, cessent leur combat. — Pendant que Ferragus s’efforce de ravoir son casque qu’il a laissé tomber dans le fleuve, Angélique rencontre par hasard Sacripant qui saisit cette occasion pour s’emparer du cheval de Renaud. Celui-ci survient en menaçant.

Je chante les dames, les chevaliers, les armes, les amours, les courtoisies, les audacieuses entreprises qui furent au temps où les Maures passèrent la mer d’Afrique et firent tant de ravages en France, suivant la colère et les juvéniles fureurs d’Agramant leur roi, qui s’était vanté de venger la mort de Trojan[16] sur le roi Charles, empereur romain.

Je dirai de Roland[17], par la même occasion, des choses qui n’ont jamais été dites en prose ni en rime ; comment, par amour, il devint furieux et fou, d’homme qui auparavant avait été tenu pour si sage. Je le dirai, si, par celle qui en a fait quasi autant de moi[18] en m’enlevant par moments le peu d’esprit que j’ai, il m’en est pourtant assez laissé pour qu’il me suffise à achever tout ce que j’ai promis.

Qu’il vous plaise, race généreuse d’Hercule[19], ornement et splendeur de notre siècle, ô Hippolyte, d’agréer ce que veut et peut seulement vous donner votre humble serviteur. Ce que je vous dois, je puis le payer partie en paroles, partie en écrits. Et qu’on ne me reproche pas de vous donner peu, car tout autant que je puis donner, je vous donne.

Vous entendrez, parmi les plus dignes héros que je m’apprête à nommer avec louange, citer ce Roger qui fut, de vous et de vos aïeux illustres, l’antique cep. Je vous ferai entendre sa haute valeur et ses faits éclatants, si vous me prêtez l’oreille et si vos hautes pensées s’abaissent un peu, de façon que jusqu’à elles mes vers puissent arriver.

Roland, qui longtemps fut énamouré de la belle Angélique et pour elle avait dans l’Inde, en Médie, en Tartarie, laissé d’infinis et d’immortels trophées[20], était revenu avec elle dans le Ponant, où, sous les grands monts Pyrénéens, avec les gens de France et d’Allemagne, le roi Charles tenait campagne

Pour faire repentir encore le roi Marsille et le roi Agramant[21] de la folle hardiesse qu’ils avaient eue, l’un de conduire d’Afrique autant de gens qui étaient en état de porter l’épée et la lance, l’autre d’avoir soulevé l’Espagne, dans l’intention de détruire le beau royaume de France. Ainsi Roland arriva fort à point ; mais il se repentit vite d’y être venu ;

Car peu après sa dame lui fut ravie. — Voilà comme le jugement humain se trompe si souvent ! — Celle que, des rivages d’Occident à ceux d’Orient, il avait défendue dans une si longue guerre, maintenant lui est enlevée au milieu de tous ses amis, sans qu’il puisse tirer l’épée, dans son propre pays. Le sage empereur, qui voulut éteindre un grave incendie, fut celui qui la lui enleva.

Peu de jours avant, était née une querelle entre le comte Roland et son cousin Renaud[22], tous les deux ayant pour cette rare beauté l’âme allumée d’amoureux désirs. Charles qui n’avait pas un tel conflit pour agréable, car il lui rendait leur concours moins entier, enleva cette donzelle qui en était la cause et la remit aux mains du duc de Bavière,

La promettant en récompense à celui des deux qui, dans cette bataille, en cette grande journée, aurait occis une plus grande masse d’infidèles, et de son bras lui aurait le plus prêté l’appui. Mais le succès fut contraire à ses vœux, car en fuite s’en alla la gent baptisée, et, avec beaucoup d’autres, le duc fut fait prisonnier, laissant abandonné le pavillon,

Où était demeurée la donzelle qui devait être la récompense du vainqueur. En présence du danger, elle était sautée en selle, et dès qu’il fallut, elle avait tourné les épaules, prévoyant qu’en ce jour la fortune devait être rebelle à la foi chrétienne. Elle entra dans un bois, et, sur le sentier étroit, elle rencontra un chevalier qui s’en venait à pied.

La cuirasse au dos, le casque en tête, l’épée au flanc, l’écu au bras, il courait par la forêt, plus léger que le vilain à demi nu, vers le pallio rouge. La timide pastourelle ne se détourne pas si prestement devant un serpent cruel, qu’Angélique ne fut prompte à tourner bride dès qu’elle aperçut le guerrier qui s’en venait à pied.

Celui-ci était ce vaillant paladin, fils d’Aymon, seigneur de Montauban, auquel peu auparavant son destrier Bayard était, par cas étrange, sorti des mains. Sitôt qu’il eut levé les regards vers la dame, il reconnut, bien que de loin, l’angélique semblance et le beau visage qui, dans leurs rets amoureux, le tenaient enlacé.

La dame tourne en arrière le palefroi, et, à travers la forêt, le chasse à toute bride. Par les clairières ou les taillis touffus, elle ne cherche pas la plus sûre et la meilleure voie ; mais pâle, tremblante et hors d’elle-même, elle laisse au destrier le soin de choisir sa route. En haut, en bas, dans la forêt profonde et sauvage, elle tourne jusqu’à ce qu’elle arrive à une rivière.

Au bord de la rivière se trouvait Ferragus[23], plein de sueur et tout poudreux. Hors de la bataille, l’avait poussé un grand désir de boire et de se reposer. Puis, malgré lui, il s’était arrêté là, parce qu’avide et pressé de goûter à l’eau, il avait laissé tomber son casque dans le fleuve et n’avait pas encore pu le ravoir.

Aussi fort qu’elle pouvait, la donzelle épouvantée s’en venait criant. A cette voix le Sarrasin saute sur la rive et la regarde au visage ; et aussitôt qu’elle arrive il la reconnaît, bien que pâle et troublée de crainte, et que depuis de longs jours il n’en eût pas eu de nouvelles, pour être sans doute la belle Angélique.

Et comme il était courtois, et qu’il n’en avait peut-être pas moins le cœur allumé que les deux cousins, il lui donna toute l’aide qu’il pouvait. Aussi courageux et hardi que s’il eût eu son casque, il tira l’épée, et, menaçant, courut sur Renaud qui l’attendait sans peur. Plusieurs fois déjà, ils s’étaient non pas seulement vus, mais reconnus à l’épreuve de leurs armes.

Là, ils commencèrent une cruelle bataille, à pied comme ils étaient, avec leurs glaives nus. Non seulement les plaques et les mailles de leurs armures, mais même des enclumes n’auraient pas résisté à leurs coups. Or, pendant qu’ainsi l’un contre l’autre travaille, le palefroi poursuit son chemin, car Angélique, autant qu’elle peut donner de l’éperon, le chasse à travers le bois et la campagne.

Après que les deux guerriers se furent longtemps fatigués en vain pour s’abattre réciproquement, tous les deux étant de forces égales les armes en mains et non moins habiles l’un que l’autre, le seigneur de Montauban[24] fut le premier qui parla au chevalier d’Espagne, comme quelqu’un qui a dans le cœur tant de feu qu’il en brûle tout entier, et ne trouve pas le temps de l’exhaler.

Il dit au païen : «  — Tu auras cru nuire à moi seul, et pourtant tu te seras nui à toi-même avec moi. Si tout cela arrive parce que les rayons fulgurants du nouveau soleil t’ont allumé la poitrine, quel bénéfice auras-tu de me retarder ici ? Quand bien même tu m’aurais mort ou prisonnier, la belle dame n’en serait pas plus à toi, car pendant que nous nous attardons, elle va son chemin.

« Combien mieux vaudrait-il, si tu l’aimes aussi, de te mettre au travers de sa route pour la retenir et l’arrêter, avant que plus loin elle ne s’en aille ! Quand nous l’aurons en notre pouvoir, alors nous verrons avec l’épée à qui elle doit appartenir. Autrement, je ne vois pas, après une longue fatigue, qu’il puisse en résulter pour nous autre chose que du désagrément. —  »

La proposition ne déplaît pas au païen. Leur querelle est ainsi différée, et entre eux naît subitement une telle trêve, la haine et la colère s’en vont en tel oubli, que le païen, en s’éloignant des fraîches eaux, ne laisse pas à pied le brave fils d’Aymon. Avec prière il l’invite, puis le prend en croupe et, sur les traces d’Angélique, il galope.

O grande bonté des chevaliers antiques ! Ils étaient rivaux, ils étaient de croyance opposée et ils sentaient toute leur personne encore endolorie d’âpres coups ; pourtant, par les forêts obscures et les sentiers de traverse, ils vont ensemble, sans que le soupçon les détourne. De quatre éperons stimulé, le destrier arrive à un endroit où la route en deux se partageait.

Et comme ils ne savaient si la donzelle avait suivi l’une ou l’autre voie, — car sans différence aucune apparaissaient sur toutes deux les traces nouvelles — ils s’en remirent à l’arbitrage de la fortune, Renaud prenant l’une et le Sarrasin l’autre. Par le bois, Ferragus s’avança longtemps et, à la fin, se retrouva juste à l’endroit d’où il venait.

Il se retrouve encore au bord de la rivière, là où son casque était tombé dans l’eau. Puisqu’il n’espère plus retrouver la dame, pour avoir le casque que le fleuve lui cache, à l’endroit même où il était tombé, il descend sur l’extrême bord humide. Mais le casque était tellement enfoncé dans le sable, qu’il aura fort à faire avant de l’avoir.

Avec un grand rameau d’arbre émondé, dont il avait fait une longue perche, il sonde le fleuve et cherche jusqu’au fond, ne laissant pas un endroit sans le battre et le fouiller. Pendant qu’à sa plus grande colère son retard ainsi se prolonge, il voit du milieu du fleuve surgir jusqu’à la poitrine un chevalier à l’aspect hautain.

Il était, sauf la tête, complètement armé, et tenait un casque dans la main droite ; c’était précisément le casque que Ferragus avait longtemps cherché en vain. S’adressant avec colère à Ferragus, il dit : «  — Ah ! parjure à ta foi, maudit, pourquoi regrettes-tu encore de me laisser le casque que depuis longtemps tu devais me rendre ?

« Souviens-toi, païen, du jour où tu occis le frère d’Angélique. Ce frère, c’est moi. Avec le reste de mes armes, tu me promis de jeter, au bout de quelques jours, le casque dans la rivière. Or, si la fortune — ce que toi tu n’as pas voulu faire — a réalisé mon désir, ne t’en fâche pas ; et si tu dois te fâcher, que ce soit d’avoir manqué à ta parole.

« Mais si pourtant tu as envie d’un casque fin, trouves-en un autre et conquiers-le avec plus d’honneur. Le paladin Roland en porte un semblable ; un semblable, et peut-être encore meilleur, en porte Renaud. L’un appartint à Almont et l’autre à Mambrin[25]. Acquiers l’un d’eux par ta valeur ; quant à celui-ci, que tu avais jadis promis de me laisser, tu feras bien de me le laisser en effet. —  »

A l’apparition que l’ombre fit à l’improviste hors de l’eau, tout le poil du Sarrasin se hérissa, et son visage pâlit. Sa voix qui était prête à sortir, s’arrêta. Puis, s’entendant ainsi reprocher par Argail qu’il avait tué jadis, — il se nommait Argail — son manque de parole, il se sentit brûler au dedans et au dehors de honte et de colère.

N’ayant pas le temps de chercher une autre excuse et reconnaissant bien qu’on lui disait la vérité, il resta sans réponse et la bouche close. Mais la vergogne lui traversa tellement le cœur, qu’il jura par la vie de Lanfuse[26] ne vouloir jamais plus qu’un autre casque le couvrît, sinon celui si célèbre que jadis, dans Aspromonte, Roland arracha de la tête du fier Almont.

Et il observa mieux ce serment qu’il n’avait fait du premier. Puis, il s’en va si mécontent que, pendant plusieurs jours, il s’en ronge et s’en consume l’esprit, n’ayant d’autre préoccupation que de chercher le paladin, deçà, delà, où il pense le trouver. Une aventure d’un autre genre arrive au brave Renaud qui avait pris des chemins opposés.

Renaud ne va pas loin, sans voir sauter devant lui son généreux destrier : «  — Arrête, mon Bayard ; arrête tes pas ; car être sans toi m’est trop nuisible. —  » A cet appel, le destrier reste sourd et ne vient pas à lui. Au contraire il s’en va plus rapide. Renaud le suit et se consume de colère. Mais suivons Angélique qui fuit.

Elle fuit à travers les forêts obscures et pleines d’épouvante, par des lieux inhabités, déserts et sauvages. Le mouvement des feuilles et de la verdure, s’agitant aux branches des chênes, des ormes et des hêtres, lui avait fait, par des peurs soudaines, tracer deçà, delà, d’étranges détours, car à toute ombre aperçue sur la montagne et dans la vallée, elle craint toujours d’avoir Renaud derrière les épaules.

Telle la jeune biche ou la jeune chèvre qui, à travers les feuilles du bois natal, a vu le léopard égorger sa mère, et lui ouvrir le flanc et la poitrine, de forêt en forêt, loin de la bête cruelle, s’échappe, tremblant de peur et de défiance. A chaque buisson qu’elle frôle en passant, elle croit être saisie par la gueule de la bête féroce.

Ce jour-là, et la nuit suivante et la moitié de l’autre jour, Angélique s’en va, tournant et ne sachant où. Elle se trouve à la fin dans un charmant petit bois, que doucement caresse une fraîche brise. Deux clairs ruisseaux murmurant tout autour, y tiennent les herbes toujours tendres et nouvelles, et font un doux concert à l’oreille, en se brisant et en courant lentement à travers de petites roches.

Là, pensant être en sûreté et à mille milles de Renaud, fatiguée de la route et brûlée par la chaleur, elle se décide à se reposer un peu. Elle descend de cheval parmi les fleurs, et laisse aller à la pâture le palefroi débarrassé de sa bride. Celui-ci s’en va errer autour des claires ondes dont les bords étaient remplis d’une herbe fraîche.

Non loin de là, Angélique voit un beau buisson d’épines fleuries et de roses vermeilles, qui se penche sur le miroir des eaux limpides, garanti du soleil par les grands chênes ombreux. Au milieu est un espace vide, de sorte qu’il forme comme une chambre fraîche parmi des ombres plus épaisses. Et les feuilles s’entremêlent aux rameaux, de façon que le soleil, ni le moindre regard, n’y peuvent pénétrer.

Au dedans, les herbes tendres y font un lit invitant à s’y reposer quiconque s’en approche. La belle dame se place tout au milieu. Là, elle se couche et s’endort. Mais elle ne reste pas longtemps ainsi, car il lui semble qu’un bruit de pas vient jusqu’à elle. Inquiète, elle se lève et, près de la rivière, elle voit qu’un chevalier armé est venu.

S’il est ami ou ennemi, elle l’ignore. La crainte, l’espérance, le doute lui secouent le cœur. Elle attend la fin de cette aventure, et d’un seul soupir se garde de frapper l’air. Le chevalier descend sur la rive du fleuve ; sur l’un de ses bras il laisse reposer sa joue, et il se plonge dans une si profonde rêverie, qu’il paraît changé en une pierre insensible.

Pensif, il resta plus d’une heure la tête basse, le dolent chevalier. Puis il commença, d’un ton affligé et bas, à se lamenter d’une si suave façon, qu’il aurait de pitié attendri un rocher et rendu clément un tigre cruel. Soupirant, il pleurait tellement que ses joues semblaient un ruisseau et sa poitrine un Mont-Gibel[27].

«  — O pensée, — disait-il — qui me glaces et me brûles le cœur, et causes la douleur qui sans cesse me ronge et me consume ! Que dois-je faire, puisque je suis arrivé trop tard, et qu’un autre, pour cueillir le fruit, est arrivé avant moi ? A peine en ai-je eu quelques paroles et quelques regards, et d’autres en ont toutes les dépouilles opimes. S’il ne m’en revient ni fruit, ni fleur, pourquoi mon cœur veut-il encore s’affliger pour elle ?

« La jeune vierge est semblable à la rose qui, dans un beau jardin, sur le buisson natal, pendant qu’elle est seule, repose en sûreté, alors que le troupeau ni le pasteur n’est proche. La brise suave et l’aube rougissante, l’eau, la terre, lui prodiguent leurs faveurs ; les jeunes amants et les dames énamourées aiment à s’en parer le sein et les tempes.

« Mais elle n’est pas plus tôt séparée de la branche maternelle et de sa tige verdoyante, que tout ce que des hommes et du ciel elle avait reçu de faveurs, de grâce et de beauté, elle le perd. La vierge qui laisse cueillir par un seul la fleur dont elle doit avoir plus de souci que de ses beaux yeux et de sa propre vie, perd dans le cœur de tous ses autres amants le prix qu’auparavant elle avait.

« Qu’elle soit méprisée des autres, et de celui-là seul aimée à qui d’elle-même elle a fait un si large abandon. Ah ! fortune cruelle, fortune ingrate ! Ils triomphent, les autres, et moi je meurs d’abandon. Mais peut-il donc arriver qu’elle ne me soit plus chère ? Puis-je donc abandonner ma propre vie ? Ah ! que plutôt manquent mes jours ; que je ne vive plus, si je ne dois plus l’aimer. —  »

Si quelqu’un me demande quel est celui qui verse tant de larmes sur le ruisseau, je dirai que c’est le roi de Circassie, Sacripant, qui est ainsi d’amour travaillé. Je dirai encore que de sa peine la seule et première cause était d’aimer Angélique et d’être un de ses amants ; et il fut bien reconnu par elle.

Aux pays où le soleil se couche, à cause de son amour il était venu du bout de l’Orient, car il apprit dans l’Inde avec une grande douleur comment elle suivit Roland dans le Ponant. Puis il sut en France que l’empereur l’avait séquestrée de ses autres prétendants et promise en récompense à celui d’entre eux qui, en ce jour, aiderait le plus les lis d’or.

Il avait été au camp et avait vu la défaite que subit le roi Charles. Il chercha les traces d’Angélique la belle et il n’avait pas encore pu les retrouver. C’était donc là la triste et fâcheuse nouvelle qui, d’amoureuse plainte, le faisait gémir, s’affliger, se lamenter et dire des paroles qui, de pitié, auraient pu arrêter le soleil.

Pendant qu’il s’afflige et se lamente ainsi, qu’il fait de ses yeux une tiède fontaine, et dit ces paroles et beaucoup d’autres qu’il ne me paraît pas nécessaire de répéter, sa fortune aventureuse voulut qu’aux oreilles d’Angélique elles fussent portées ; et c’est ainsi qu’il en vint, en une heure, à un point qu’en mille années et plus on ne saurait atteindre.

La belle dame prête une grande attention aux pleurs, aux paroles, aux gestes de celui qui ne veut pas cesser de l’aimer. Ce n’est pas le premier jour qu’elle l’entend ; mais plus dure et plus froide qu’une colonne de marbre, elle ne s’abaisse pourtant pas à en avoir pitié, semblable à celle qui a tout le monde en dédain et n’estime pas que personne soit digne d’elle.

Pourtant, l’idée de se trouver seule dans ces bois lui fait songer à prendre celui-ci pour guide. Celui qui est plongé dans l’eau jusqu’à la bouche est en effet bien obstiné s’il ne crie merci. Si elle laisse envoler cette occasion, elle ne retrouvera jamais escorte aussi sûre, car elle a jadis, par une longue épreuve, reconnu que ce roi était le plus fidèle des amants.

Elle ne forme cependant pas le projet de soulager celui qui l’aime de l’affliction qui le tue, et de récompenser le chagrin passé par ce plaisir que tout amoureux désire le plus. Mais elle ourdit et trame quelque fiction, quelque tromperie pour le tenir en espérance jusqu’à ce que, s’en étant servie suivant son besoin, elle redevienne ensuite pour lui dure et hautaine.

Hors du buisson obscur et impénétrable à l’œil elle se montre à l’improviste, belle comme Diane ou comme Cythérée sortant d’un bois ou d’une caverne ombreuse. Et elle dit en apparaissant : «  — La paix soit avec toi ; que par toi Dieu défende notre renommée. Il ne faut pas que, contre toute raison, tu aies de moi une opinion fausse. —  »

Avec moins de joie et de stupeur une mère lève les yeux sur son fils, après l’avoir pleuré mort, ayant vu les escadrons revenir sans lui, que le Sarrasin ne montre de stupeur et de joie en voyant apparaître à l’improviste devant lui cette noble attitude, ces manières charmantes et cette physionomie vraiment angélique.

Plein d’un doux et amoureux émoi, à sa dame, à sa déesse il court ; celle-ci, les bras autour du col, le tient étroitement serré, ce qu’au Cathay elle n’aurait sans doute jamais fait. Au royaume paternel, à son palais natal, l’ayant désormais avec elle, elle reporte son esprit. Soudain en elle s’avive l’espérance de revoir bientôt sa riche demeure.

Elle lui rend pleinement compte de ce qui lui est advenu à partir du jour où elle l’envoya demander du secours en Orient[28], au roi des Séricans, Nabatès ; et comment Roland la garda souvent de la mort, du déshonneur, de tous les mauvais cas ; et qu’elle avait ainsi sauvé sa fleur virginale, telle qu’elle la reçut du sein maternel.

Peut-être était-ce vrai ; pourtant, ce n’était pas croyable à qui de ses sens eût été le maître. Mais cela lui parut facilement possible, à lui qui était perdu dans une plus grande erreur. Ce que l’homme voit, Amour le lui rend invisible, et ce qui est invisible, Amour le lui fait voir. Cela fut donc cru, car le malheureux a coutume de donner facile créance à ce qu’il désire.

«  — Si, par sa sottise, le chevalier d’Anglante sut si mal prendre le bon temps, il en supportera le dommage ; car, d’ici à longtemps, la fortune ne l’appellera à si grand bien. — Ainsi, à part soi, parlait Sacripant. — Mais moi, je me garderai de l’imiter, en laissant un tel bien qui m’est advenu, car ensuite je ne pourrais m’en prendre qu’à moi-même.

« Je cueillerai la rose fraîche et matutinale, car, en tardant, je pourrais perdre l’occasion. Je sais bien qu’à une dame on ne peut faire chose qui lui soit plus douce et plus plaisante, encore qu’elle s’en montre dédaigneuse et, sur le moment, en paraisse triste et tout en pleurs. Je ne me laisserai pas arrêter par une résistance ou un dédain simulés, que je n’aie déclaré et accompli mon dessein. —  »

Ainsi dit-il, et pendant qu’il s’apprête au doux assaut, une grande rumeur qui résonne du bois voisin lui étourdit tellement l’oreille que, malgré lui, il abandonne son entreprise. Il prend son casque, car il avait la vieille habitude d’être toujours armé, il va à son destrier, lui remet la bride, remonte en selle et saisit sa lance.

Voici, par le bois, venir un chevalier dont la physionomie est celle d’un homme vaillant et fier. Blanc comme neige est son vêtement ; il a pour cimier un blanc panache. Le roi Sacripant, qui ne peut lui pardonner d’avoir, par sa venue importune, interrompu le grand plaisir qu’il avait, le regarde d’un air dédaigneux et courroucé.

Dès que le nouveau venu est plus près, il le défie au combat, car il croit bien lui faire vider l’arçon. Celui-ci, qui ne s’estime pas inférieur à lui d’un grain, en donne la preuve en coupant court à ses orgueilleuses menaces. Il éperonne rapidement son cheval et met la lance en arrêt. Sacripant se retourne avec l’impétuosité de la tempête, et ils courent l’un contre l’autre pour se frapper, tête contre tête.

Les lions et les taureaux, à se heurter de la poitrine et à s’étreindre, ne sont pas si féroces que les deux guerriers à s’assaillir ; du coup, ils se transpercent mutuellement leurs écus. La rencontre fit trembler, du bas en haut, les vallées herbeuses jusqu’aux collines dénudées. Et fort heureux il fut que leurs hauberts fussent bons et parfaits, pour préserver leurs poitrines.

De leur côté, les chevaux ne se détournèrent pas de la ligne droite, mais ils se cossèrent comme des moutons. Celui du guerrier païen fut tué du coup, et il était de son vivant au nombre des bons. L’autre tomba aussi, mais il se releva dès qu’il sentit au flanc les éperons. Celui du roi Sarrasin resta étendu, pesant sur son maître de tout son poids.

Le champion inconnu qui était resté debout, voyant l’autre à terre avec le cheval, et estimant en avoir assez de cette rencontre, ne daigna point recommencer le combat ; mais, par l’endroit de la forêt où le chemin est ouvert, courant à toute bride, il s’éloigne. Et avant que le païen soit sorti de son embarras, il est déjà à la distance d’un mille ou à peu près.

Comme le laboureur étourdi et stupéfié, après que l’éclair est passé, se relève de l’endroit où le feu du ciel l’avait étendu près de ses bœufs morts, et aperçoit sans feuillage et déshonoré le pin que de loin il avait coutume de voir, tel se leva le païen, remis sur pieds, Angélique étant témoin de sa rude aventure.

Il soupire et gémit, non qu’il se soucie d’avoir les pieds et les bras brisés et rompus, mais seulement par vergogne. Durant toute sa vie, ni avant, ni après, il n’eut le visage si rouge. En outre de sa chute, ce qui le fâchait, c’est que ce fut sa dame qui lui enleva ce grand poids de dessus les épaules. Il serait resté muet, je crois, si celle-ci ne lui avait rendu la voix et la langue.

«  — Eh ! — dit-elle — seigneur, ne vous tourmentez pas ; de votre chute, la faute n’est pas à vous, mais à votre cheval, auquel repos et nourriture convenaient mieux que joute nouvelle. Quant à ce guerrier, sa gloire n’en sera pas accrue, car il a donné la preuve qu’il est le perdant. Cela me semble en effet résulter, selon ce que je sais, de ce qu’il a été le premier à abandonner le champ de bataille. —  »

Pendant qu’elle réconforte le Sarrasin, voici venir, le cor et le havre-sac au flanc, et galopant sur un roussin, un messager qui paraît affligé et las. Dès qu’il fut près de Sacripant, il lui demanda s’il n’avait pas vu passer par la forêt un guerrier à l’écu blanc, avec un blanc panache sur la tête.

Sacripant répondit : «  — Comme tu vois, il m’a ici abattu, et il vient de partir tout à l’heure ; et pour que je sache qui m’a mis à pied, fais que par son nom je le connaisse encore. —  » Et le messager à lui : «  — Je te donnerai sans retard satisfaction sur ce que tu me demandes. Il faut que tu saches que c’est la haute valeur d’une gente damoiselle qui t’a enlevé de selle.

« Elle est vaillante et plus belle de beaucoup, et je ne te cacherai pas son nom fameux : c’est Bradamante[29], celle qui t’a ravi autant d’honneur que tu en as jamais gagné au monde. —  » Après qu’il eut ainsi parlé, il partit à bride abattue, laissant le Sarrasin peu joyeux, et ne sachant plus que dire ou que faire, la face tout allumée de vergogne.

Longtemps il réfléchit en vain sur le cas advenu, et finalement, songeant qu’il avait été battu par une femme, plus il y pensait, plus il ressentait de douleur. Il monta sur l’autre destrier, silencieux et muet, et prit Angélique en croupe, la réservant à plus doux usage en un lieu plus tranquille.

Ils n’eurent pas marché deux milles, qu’ils entendirent la forêt dont ils étaient entourés, résonner d’une telle rumeur, d’un tel vacarme, qu’il sembla que de toutes parts le pays désert tremblait. Et peu après, un grand destrier apparut, couvert d’or et richement harnaché, qui sautait buissons et ruisseaux, et faisait grand fracas à travers les arbres et tout ce qui arrêtait son passage.

«  — Si les rameaux entremêlés et l’air obscur — dit la dame, — à mes yeux ne font pas obstacle, c’est Bayard, ce destrier qui, au beau milieu du bois, avec une telle rumeur se fraye un chemin. C’est certainement Bayard ; je le reconnais. Eh ! comme il a bien compris notre embarras. Un seul cheval pour deux ne serait pas suffisant, et il vient juste à point pour nous satisfaire. —  »

Le Circassien descend de cheval et s’approche du destrier, pensant mettre la main sur le frein. De la croupe, le destrier lui fait riposte, prompt comme un éclair à se retourner, mais sans pouvoir l’atteindre avec les pieds. Malheur au chevalier si le cheval l’avait touché en plein, car il avait une telle force dans les jambes, qu’il aurait brisé une montagne de métal.

Cependant, il va, radouci, vers la donzelle, avec une humble contenance et un geste humain, comme le chien qui saute autour de son maître resté deux ou trois jours absent. Bayard se souvenait encore que c’était elle qui, dans Albraca, le servait jadis de sa main[30], au temps où elle avait tant aimé Renaud alors cruel, alors ingrat.

De la main gauche elle prend la bride, de l’autre elle touche et palpe le col et la poitrine, et ce destrier qui avait une intelligence étonnante, se soumet à elle comme un agneau. Pendant ce temps, Sacripant saisit le moment, saute sur Bayard et le tient serré de l’éperon. La donzelle abandonne la croupe du roussin allégé et se replace en selle.

Alors, jetant les yeux autour d’elle, elle voit venir, faisant résonner ses armes, un piéton de haute taille. Elle devient toute rouge de dépit et de colère, car elle reconnaît le fils du duc Aymon. Plus que sa vie, celui-ci l’aime et la désire ; elle le hait et le fuit plus que la grue ne fuit le faucon. Jadis, c’était lui qui la haïssait plus que la mort et elle qui l’aimait. Maintenant, ils ont changé de rôle.

Et ceci a été causé par deux fontaines dont les eaux ont un effet contraire ; toutes deux sont dans l’Ardenne et non loin l’une de l’autre. D’amoureux désirs l’une emplit le cœur ; qui boit à l’autre, reste sans amour et change complètement en glace sa première ardeur. Renaud a goûté à l’une, et l’amour le ronge ; Angélique a bu à l’autre, et elle le hait et le fuit.

Cette eau, d’un secret venin mélangée, qui change en haine l’amoureux souci, fait que la dame que Renaud a devant les yeux subitement obscurcit ses regards sereins. D’une voix tremblante et le visage triste, elle supplie Sacripant et le conjure de ne pas attendre que ce guerrier soit plus proche, mais qu’il prenne la fuite avec elle.

«  — Je suis donc, — dit le Sarrasin — je suis donc en si petit crédit près de vous, que vous me regardiez comme inutile et incapable de vous défendre contre celui-ci ? Les batailles d’Albraca vous sont donc déjà sorties de la mémoire[31], ainsi que la nuit où je sus, pour votre salut, vous défendre, seul et nu, contre Agrican et toute son armée ? —  »

Elle ne répond pas et ne sait plus ce qu’elle fait, car Renaud est désormais trop près d’elle. De loin, il menace le Sarrasin, dès qu’il voit le cheval et le reconnaît. Il reconnaît aussi l’angélique visage qui lui a mis au cœur l’amoureux incendie. Ce qui se passa ensuite entre ces deux chevaliers hautains, je veux que pour l’autre chant cela soit réservé.

CHANT II.

Argument. — Pendant que Renaud et Sacripant combattent pour la possession de Bayard, Angélique, fuyant toujours, trouve dans la forêt un ermite qui, par son art magique, fait cesser le combat entre les deux guerriers. Renaud monte sur Bayard et va à Paris, d’où Charles l’envoie en Angleterre. — Bradamante allant à la recherche de Roger, rencontre Pinabel de Mayence, lequel, par un récit en partie mensonger et dans l’intention de lui donner la mort, la fait tomber au fond d’une caverne.

Très injuste Amour, pourquoi si rarement fais-tu se correspondre nos désirs ? D’où vient, perfide, qu’il t’est si cher de voir la discorde régner entre deux cœurs ? Tu ne me laisses point aller au gué facile et clair, et tu m’entraînes à l’endroit le plus sombre et le plus profond. De qui désire mon amour, tu m’éloignes, et tu veux que j’adore et que j’aime qui m’a en haine.

Tu fais qu’à Renaud Angélique paraît belle, quand il lui paraît, à elle, laid et déplaisant. Lorsqu’elle le trouvait beau et qu’elle l’aimait, lui la haïssait autant qu’on peut haïr. Maintenant, il s’afflige et se tourmente en vain ; ainsi la pareille lui est bien rendue. Elle l’a en haine, et cette haine est si forte, que, plutôt que d’être à lui, elle choisirait la mort.

Renaud crie au Sarrasin avec beaucoup de hauteur : «  — Descends, larron, de mon cheval. Je ne puis souffrir que ce qui m’appartient me soit enlevé ; mais je fais de façon qu’à celui qui le convoite, cela coûte cher. Et je veux encore t’enlever cette dame, car il serait grand dommage de te la laisser. Si parfait destrier, dame si digne, à un voleur ne me paraissent point convenir. —  »

«  — Tu as menti, en disant que je suis un voleur, — répond le Sarrasin, non moins altier. — Qui t’appellerait voleur toi-même, autant que j’en appris par la renommée, parlerait avec plus de vérité. On verra tout à l’heure, à l’épreuve, qui de nous deux est le plus digne de la dame et du destrier ; bien que, quant à celle-ci, je convienne avec toi qu’il n’est chose si digne au monde. —  »

Comme font d’habitude deux chiens hargneux qui, excités par l’envie ou tout autre motif de haine, se joignent en grinçant des dents, les yeux tords et plus rouges que braise, puis en viennent à se mordre, furieux de rage, la gueule horrible et le dos hérissé, ainsi aux épées, avec des cris et des insultes, en viennent le Circassien et le seigneur de Clermont.

A pied est l’un, l’autre à cheval. Or, quel avantage croyez-vous qu’ait le Sarrasin ? Il n’en a, à vrai dire, aucun ; même, dans cette circonstance, il vaut peut-être moins qu’un page inexpérimenté, car le destrier, par instinct naturel, ne voulait pas faire de mal à son maître. Pas plus avec la main qu’avec l’éperon, le Circassien ne peut lui faire faire un pas à sa volonté.

Quand il croit le faire avancer, le cheval s’arrête ; et s’il veut le retenir, il galope ou trotte. Puis, sous son poitrail il se cache la tête, joue de l’échine et lance force ruades. Le Sarrasin voyant qu’il perd son temps à dompter cette bête rebelle, pose la main sur le pommeau de l’arçon, s’enlève et, du côté gauche, sur pieds saute à terre.

Dès que, par ce léger saut, le païen fut débarrassé de la furie obstinée de Bayard, on vit commencer un assaut bien digne d’un si vaillant couple de chevaliers. L’épée de chacun d’eux résonne, s’abaisse ou s’élève. Le marteau de Vulcain était plus lent à frapper dans la caverne enfumée où il forgeait, sur les enclumes, les foudres de Jupiter.

Ils font voir, par des coups tantôt multipliés, tantôt feints et rares, qu’ils sont maîtres à ce jeu. On les voit se dresser fièrement ou s’accroupir, se couvrir ou se montrer un peu, avancer ou reculer, esquiver les coups ou les affronter, tourner autour de l’adversaire, et là où l’un cède, l’autre poser aussitôt le pied.

Voici que Renaud, avec l’épée, s’abandonne tout entier sur Sacripant. Celui-ci pare avec l’écu qui était en os recouvert d’une plaque d’acier trempé et solide. Flamberge le fend[32], quoiqu’il soit très épais. La forêt en gémit et en résonne. L’os et l’acier sont brisés comme glace, et le bras du Sarrasin en reste engourdi.

La timide donzelle qui voit le coup terrible produire un si déplorable effet, par grand’peur change de visage. Tel le coupable qui marche au supplice. Il lui semble qu’elle ne doit pas tarder un seul instant à fuir si elle ne veut pas être la proie de Renaud, de ce Renaud qu’elle hait autant que lui l’aime misérablement.

Elle fait faire volte-face à son cheval et, dans la forêt épaisse, elle le chasse par un âpre et étroit sentier. Parfois elle tourne en arrière son visage défait, car il lui semble avoir Renaud aux épaules. Elle n’avait pas, en fuyant, fait beaucoup de chemin, qu’elle rencontra un ermite dans une vallée. Il avait une longue barbe qui lui descendait jusqu’au milieu de la poitrine, et était d’un aspect pieux et vénérable.

Exténué par les ans et le jeûne, il s’en venait lentement sur un âne et paraissait, plus qu’aucun autre, être d’une conscience scrupuleuse et sévère. Dès qu’il vit le visage délicat de la donzelle qui arrivait à sa rencontre, quelque débile et peu robuste qu’il fût, il se sentit tout ému de pitié.

La dame s’informe auprès du frère d’un chemin qui la conduise à un port de mer, car elle voudrait quitter la France, pour ne plus entendre parler de Renaud. Le frère, qui connaît la nécromancie, s’empresse de rassurer la donzelle, lui promettant de la tirer bientôt de tout péril. Puis il porte la main à une de ses poches.

Il en tire un livre au moyen duquel il produit un grand effet, car il n’a pas fini d’en lire la première page, qu’il fait surgir un esprit sous la forme d’un valet, et lui commande selon ce qu’il veut qu’il fasse. Celui-ci s’en va, esclave de ce qui est écrit, à l’endroit où les deux chevaliers étaient face à face dans le bois et ne restaient pas oisifs. Entre eux il se jette avec une grande audace.

«  — Par grâce, — dit-il — qu’un de vous me montre, quand il aura occis l’autre, ce qui lui en reviendra. Quel prix aurez-vous de vos fatigues, lorsqu’entre vous sera terminée la bataille, alors que le comte Roland, sans joute et sans combat, et sans avoir une maille de son armure rompue, mène vers Paris la donzelle qui vous a poussés à cette lutte insensée ?

« A un mille d’ici, j’ai rencontré Roland qui s’en va avec Angélique à Paris, tous les deux riant de vous, et trouvant plaisant que vous vous battiez sans profit aucun. Vous feriez mieux peut-être, pendant qu’ils ne sont pas encore plus loin, de suivre leurs traces. Car si Roland peut la tenir dans Paris, il ne vous la laissera jamais plus revoir. —  »

Vous auriez vu les chevaliers se troubler à cette nouvelle. Tristes et découragés, sans regard et sans pensée, ils apprennent que leur rival les a raillés de la sorte. Soudain, le bon Renaud se dirige vers son cheval avec des soupirs qui paraissent sortir du feu, et, soit fureur, soit indignation, il jure, s’il joint Roland, de lui arracher le cœur.

Et comme son Bayard passe à l’endroit où il attend, il se lance dessus et part au galop, sans plus dire adieu au chevalier qu’il laisse à pied dans le bois, et sans l’inviter à monter en croupe. Excité par son maître, le fougueux cheval heurte et fracasse tout ce qui lui fait obstacle : fossés, fleuves, rochers ou broussailles, rien ne peut d’un tel coureur modérer l’allure.

Seigneur, je ne veux pas qu’il vous paraisse étrange si Renaud s’est saisi si promptement de son destrier, car déjà depuis plusieurs jours il l’a suivi en vain et n’a pu même lui toucher la bride. Le destrier, qui avait intelligence d’homme, agit ainsi non pour se faire suivre par malice pendant tant de milles, mais pour guider son maître là où était la dame après laquelle il l’entendait soupirer.

Quand elle s’enfuit de la tente, il la vit et la suivit des yeux, le bon destrier qui se trouvait avoir l’arçon vide — le chevalier en étant descendu pour combattre à armes égales avec un baron qui, non moins que lui, était fier sous les armes. — Puis, il suivit de loin ses traces, désireux de la porter aux mains de son maître.

Désireux de la ramener de l’endroit où elle serait, il se montrait par la grande forêt devant son maître, et ne voulait pas le laisser monter en selle, de peur que ce dernier ne l’engageât par un autre chemin. Grâce à lui, Renaud trouva la donzelle une et deux fois, mais sans succès. La première fois, il fut arrêté par Ferragus, puis par le Circassien, comme vous avez entendu.

Maintenant, au démon qui montre à Renaud les fausses apparences de la donzelle, Bayard croit, lui aussi, et se montre ferme et soumis à ses services habituels. Renaud, de colère et d’amour échauffé, le pousse à toute bride, et toujours vers Paris. Et il vole avec un tel désir, que non seulement un destrier, mais le vent lui paraîtrait lent.

C’est à peine s’il s’arrête la nuit dans sa poursuite, tant il brûle d’affronter le seigneur d’Anglante, et tant il a cru aux paroles vaines du messager du rusé nécromancien. Il ne cesse de chevaucher du matin au soir, qu’il n’ait vu apparaître la ville où le roi Charles, vaincu et fort maltraité, s’était réfugié avec les restes de son armée.

Et parce que du roi d’Afrique il y attend bataille et assaut, il a grand souci de rassembler des gens braves et des approvisionnements, de creuser les fossés et de réparer les murailles. Tout ce qu’il pense pouvoir servir à la défense, sans le moindre retard il se le procure. Il songe à envoyer un message en Angleterre et à en tirer des troupes avec lesquelles il puisse former un nouveau camp.

Car il veut sortir de nouveau pour tenir la campagne et tenter encore le sort des armes. Il dépêche en toute hâte Renaud en Bretagne, en Bretagne qui fut depuis appelée Angleterre. Le paladin se plaint fort de cette mission, non qu’il ait ce pays en haine, mais parce que Charles veut qu’il parte sur l’heure et ne lui laisse pas un jour de répit.

Renaud ne fit jamais chose aussi peu volontiers, car cela le détournait de rechercher le visage serein qui, du fond de la poitrine, lui avait enlevé le cœur. Mais néanmoins, pour obéir à Charles, il se mit sur-le-champ en chemin et, en peu d’heures, il se trouva à Calais. A peine arrivé, il s’embarqua le même jour.

Contre l’avis de tout pilote, à cause du grand désir qu’il avait de presser son retour, il prit la mer qui était troublée et furieuse et semblait menacer d’une grande tempête. Le vent s’indigne de se voir méprisé de ce hautain ; par une épouvantable tempête, il soulève la mer avec une telle rage autour du navire, qu’il l’envoie baigner la pointe des huniers.

Les marins expérimentés carguent aussitôt les grandes voiles, et pensent à virer de bord et à retourner dans le port d’où, par une mauvaise inspiration, ils ont fait sortir le navire. «  — Il ne me convient pas — dit le vent — de permettre une telle licence, car vous vous l’êtes vous-mêmes enlevée. —  » Et il souffle, et il crie, et il les menace de naufrage, s’ils vont ailleurs que là où il les chasse.

Tantôt à bâbord, tantôt à tribord, ils ont le cruel qui jamais ne cesse et revient toujours plus violent. Deçà, delà, avec les petites voiles, ils vont tournant et parcourant la haute mer. Mais parce que j’ai besoin de fils variés pour les diverses toiles que je prétends ourdir, je laisse Renaud et sa nef agitée, et je reviens à parler de sa sœur Bradamante.

Je parle de cette remarquable damoiselle par qui le roi Sacripant fut jeté à terre et qui, digne sœur de ce seigneur, naquit du duc Aymon et de Béatrice. Sa grande valeur, son ardeur entraînante, dont elle fit voir plus d’une preuve solide, ne plaisaient pas moins à Charles et à toute la France, que la valeur si prisée du bon Renaud.

La dame était aimée par un chevalier qui vint d’Afrique avec le roi Agramant, et que la malheureuse fille d’Agolante[33] avait engendré de la semence de Roger. Et celle-ci, qui n’était issue ni d’un ours ni d’un lion cruel, ne dédaigna point un tel amant. Cependant, hormis une seule fois, la fortune ne leur a point permis de se voir et de se parler.

Bradamante s’en allait à la recherche de son amant, qui portait le même nom que son père, aussi en sûreté sans escorte, que si elle avait eu mille escadrons pour sa garde. Après qu’elle eut fait baiser au roi de Circassie le visage de l’antique mère, elle traversa un bois, et, après le bois, une montagne, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée à une belle fontaine.

La fontaine courait au milieu d’un pré orné d’arbres antiques et de beaux ombrages, et, par un murmure agréable, invitait les passants à boire et à y faire séjour. Un petit coteau cultivé la défend à main gauche de la chaleur du midi. Là, aussitôt qu’elle y eût porté ses beaux yeux, la jeune fille aperçut un chevalier,

Un chevalier qui, à l’ombre d’un bosquet, sur la rive à la fois verte, blanche, rouge et jaune, se tenait pensif, silencieux et solitaire, sur le clair et limpide cristal. Non loin de lui, son écu et son casque étaient suspendus à un hêtre, auquel était attaché son cheval. Il avait les yeux humides et le visage incliné, et paraissait chagrin et las.

Ce désir que tous ont dans le cœur de s’informer des affaires des autres, fit demander à ce chevalier, par la damoiselle, la cause de sa douleur. Il la lui découvrit tout entière, touché par sa courtoisie et sa fière prestance qui, au premier aspect, lui parut être celle d’un chevalier très vaillant.

Et il commença : «  — Seigneur, je conduisais des piétons et des cavaliers, et j’allais au camp où le roi Charles attend Marsile pour s’opposer à sa descente des montagnes. Et j’avais avec moi une belle jeune fille, pour laquelle mon cœur brûle de fervent amour, lorsque je rencontrai près de Rodonne, un chevalier armé qui montait un grand destrier ailé.

« Aussitôt que ce voleur — qu’il soit un mortel, ou l’une des âmes abominables de l’enfer, — voit ma belle et chère dame, comme un faucon qui pour frapper descend, il fond et remonte en un clin d’œil, après l’avoir saisie tout éperdue en ses mains. Je ne m’étais pas encore aperçu de l’attaque, que j’entendis en l’air le cri de la dame.

« Ainsi le milan rapace a coutume de ravir le malheureux poussin à côté de sa mère, qui se plaint ensuite de son inadvertance et, derrière le ravisseur, en vain crie, en vain se courrouce. Je ne puis suivre un homme qui vole et qui va se réfugier au milieu des montagnes, au pied d’un rocher à pic. J’ai lassé mon destrier qui, à grand’peine, a porté partout ses pas dans les fatigants sentiers de ces âpres rochers ;

« Mais, comme j’aurais eu moins d’ennui de me voir arracher le cœur du fond de la poitrine, je laissai mes autres compagnons suivre leur chemin, sans plus leur servir de guide et sans aucune direction. Par des coteaux escarpés et non moins affreux, je pris la voie qu’Amour me montrait, et j’allai là où il me parut que ce ravisseur emportait mon confort et ma paix.

« Six jours j’allai, matin et soir, à travers des précipices et des ravins horribles et ignorés, où n’était ni chemin, ni sentier, où l’on ne voyait trace de vestiges humains. Puis j’arrivai dans une vallée inculte et sauvage, entourée de berges et de cavernes effroyables. Au milieu, sur un rocher, était un château fort et bien assis, et merveilleusement beau.

« De loin il projetait de flamboyantes lueurs et ne paraissait être ni de briques, ni de marbre. Plus j’approchai de ses murs splendides, et plus la construction m’en parut belle et admirable. J’ai su depuis comment les démons industrieux, évoqués par des enchantements et des chants magiques, avaient entièrement entouré cette belle demeure d’un acier trempé dans les ondes et les feux de l’enfer.

« Chaque tour reluit d’un acier si poli, que la rouille ni aucune souillure ne peut le ternir. Nuit et jour, l’infâme voleur parcourt les environs, et puis il vient se cacher dans le château. Impossible de mettre à l’abri ce qu’il veut enlever. On ne peut que blasphémer en vain contre lui et maudire. C’est là qu’il tient ma dame, ou plutôt mon cœur, et de la recouvrer jamais, j’ai perdu tout espoir.

« Hélas ! que puis-je autre chose que contempler de loin la roche où mon bien est enfermé ? Ainsi le renard, qui d’en bas entend son petit crier dans le nid de l’aigle, tourne tout autour et ne sait que faire, n’ayant pas des ailes pour s’élever en l’air. Ce rocher est tellement à pic, ainsi que le château, qu’on ne peut y atteindre, à moins d’être oiseau.

« Pendant qu’ici je m’attardais, voici venir deux chevaliers qui avaient pour guide un nain, et pleins d’espérance et de volonté. Mais vaine fut l’espérance et vaine la volonté. Tous deux étaient guerriers de grande audace. L’un était Gradasse, roi de Séricane ; et l’autre était Roger, vaillant jeune homme, fort estimé à la cour africaine.

«  — Ils viennent — me dit le nain — pour éprouver leur courage contre le seigneur de ce château, qui, par voie étrange, inusitée et nouvelle, chevauche tout armé sur un quadrupède ailé. —  » «  — Eh ! seigneurs, — leur dis-je alors — que ma malheureuse et cruelle destinée de pitié vous émeuve. Lorsque, comme j’en ai l’espoir, vous aurez vaincu, je vous prie de me rendre ma dame. —  »

« Et je leur racontai comment elle me fut enlevée, confirmant ma douleur par mes larmes. Ceux-ci me promirent fortement leur aide et descendirent la côte abrupte et raide. De loin je regardai la bataille, priant Dieu pour leur victoire. Il y avait, au-dessous du château, une plaine tout juste grande comme l’espace qu’on pourrait atteindre en deux fois avec une pierre lancée à la main.

« Dès qu’ils furent arrivés au pied de la roche élevée, l’un et l’autre voulaient combattre le premier. Cependant, soit que le sort l’eût désigné, soit que Roger n’y tînt pas davantage, ce fut Gradasse qui commença. Le Sérican porte son cor à la bouche. Le rocher en retentit, ainsi que la forteresse, jusqu’au sommet. Voici qu’apparaît en dehors de la porte, le chevalier armé, sur le cheval ailé.

« Il commença à s’élever petit à petit, comme fait d’habitude la grue voyageuse qui tout d’abord rase la terre, et qu’on voit ensuite s’élever d’une brassée ou deux, puis, quand elles sont toutes déployées au vent, montrer la rapidité de ses ailes. Ainsi le nécromant bat des ailes pour monter, et c’est à peine si l’aigle parvient à une telle hauteur.

« Quand il pense être assez haut, il tourne son destrier, qui ferme ses ailes et descend à terre en droite ligne, comme fond du ciel le faucon bien dressé à la vue du canard ou de la colombe qui s’envole. La lance en arrêt, le chevalier fendant l’air, arrive avec un bruit horrible. Gradasse s’est à peine aperçu de sa descente, qu’il le sent sur son dos et en est atteint.

« Sur Gradasse le magicien rompt sa lance. Gradasse frappe le vent et l’air impalpable. Pendant ce temps, le chevalier volant n’interrompt pas son battement d’ailes et s’éloigne. Le rude choc fait incliner la croupe sur le pré vert à la vaillante jument. Gradasse avait une jument, la plus belle et la meilleure qui eût jamais porté selle.

« Jusqu’aux étoiles, le chevalier volant remonte. De là, il se retourne et revient en toute hâte en bas. Il frappe Roger qui ne s’y attend pas, Roger qui était tout attentif à Gradasse. Roger sous le rude coup plie, et son destrier recule de plusieurs pas ; et quand il se retourne pour frapper son adversaire, il le voit loin de lui monter au ciel.

« Et il frappe tantôt Gradasse, tantôt Roger, au front, à la poitrine, au dos, et il rend les coups de ceux-ci toujours inutiles, car il est si preste qu’on le voit à peine. Il va, décrivant de vastes cercles, et quand il semble menacer l’un des deux guerriers, il frappe l’autre. A tous les deux il éblouit tellement les yeux, qu’ils ne peuvent plus voir d’où il les attaque.

« Entre les deux guerriers à terre et celui qui était en l’air, la bataille dura jusqu’à cette heure qui, déployant sur le monde un voile obscur, décolore toutes les belles choses. Cela fut comme je dis, et je n’y ajoute pas un poil. Je l’ai vu, je le sais, et je n’ose pas encore le raconter à autrui, car cette merveille ressemble plutôt à une fable qu’à la vérité.

« Le chevalier aérien avait au bras un écu recouvert d’une belle étoffe de soie. Je ne sais pourquoi il avait tant persisté à le tenir caché sous cette étoffe, car aussitôt qu’il le montre à découvert, force est à qui le regarde de rester ébloui, de tomber comme un corps mort tombe, et de rester ainsi au pouvoir du nécromant.

« L’écu brille comme un rubis, et aucune autre lumière n’est si resplendissante. Devant son éclat, les deux guerriers furent forcés de tomber à terre, les yeux éblouis et sans connaissance. Je perdis longuement mes sens, moi aussi, et après un grand espace de temps, je revins enfin à moi. Je ne vis plus ni les guerriers, ni le nain, mais le champ de bataille vide, et le mont et la plaine plongés dans l’obscurité.

« Je pensai alors que l’enchanteur les avait tous les deux surpris par la puissance de son fulgurant écu, et leur avait enlevé la liberté et à moi l’espérance. Aussi, à ce lieu qui renfermait mon cœur, je dis en partant un suprême adieu. Maintenant, jugez si les autres peines amères dont Amour est cause peuvent se comparer à la mienne. —  »

Le chevalier retomba dans sa première douleur, dès qu’il en eut raconté la cause. C’était le comte Pinabel, fils d’Anselme d’Hauterive, de Mayence. Parmi sa scélérate famille, il ne voulut pas être seul loyal ni courtois ; au contraire, en vices abominables et grossiers non seulement il égala, mais il passa tous les siens.

La belle dame avec diverses marques d’attention écouta le Mayençais. Lorsqu’il fut pour la première fois parlé de Roger, elle se montra sur son visage plus que jamais joyeuse. Mais, quand ensuite elle apprit qu’il était prisonnier, elle fut toute troublée d’amoureuse pitié. Elle ne put même se retenir de lui faire répéter une ou deux fois ses explications.

Et lorsqu’à la fin elles lui parurent assez claires, elle dit : «  — Chevalier, tranquillise-toi, car ma venue peut-être pourra t’être chère, et ce jour te paraître heureux. Mais allons vite vers cette demeure avare qui tient caché si riche trésor. Et cette fatigue ne sera pas vaine, si la fortune ne m’est pas trop ennemie. —  »

Le chevalier répondit : «  — Tu veux que je passe de nouveau les monts et que je te montre le chemin. Il ne m’en coûte pas beaucoup de perdre mes pas, ayant perdu ce qui faisait tout mon bien. Mais toi, à travers les précipices et les rochers écroulés, tu cherches à entrer en prison ! qu’il en soit ainsi. Tu n’auras pas à t’en prendre à moi, puisque je te le prédis, et que cependant tu veux y aller. —  »

Ainsi dit-il, et il retourne à son destrier, et se fait le guide de cette guerrière pleine d’ardeur à affronter les périls pour Roger, et qui ne pense qu’à être à son tour faite prisonnière par le magicien, ou à le tuer. Sur ces entrefaites, voici derrière ses épaules un messager qui, à toute voix, lui crie : Attends, attends ! Ce messager, c’était celui duquel le Circassien apprit le nom de celle qui l’avait étendu sur l’herbe.

A Bradamante il apporte la nouvelle que Montpellier et Narbonne ont levé les étendards de Castille, ainsi que tout le littoral d’Aigues-Mortes, et que Marseille, privée de celle qui devait la défendre, s’inquiète et, par ce message, lui demande conseil et secours, et se recommande à elle.

Cette cité, et le pays tout autour à plusieurs milles, c’est-à-dire celui qui est compris entre le Var, le Rhône et la mer, l’empereur les avait donnés à la fille du duc Aymon, dans laquelle il avait espoir et confiance, car il avait coutume de s’émerveiller de sa bravoure, quand il la voyait combattre dans les joutes. Or, comme j’ai dit, pour demander aide, ce message lui est venu de Marseille.

Entre le oui et le non, la jeune fille est en suspens. A retourner elle hésite un peu ; d’un côté l’honneur et le devoir la pressent, de l’autre le feu de l’amour l’excite. Elle se décide enfin à poursuivre son premier projet et à tirer Roger de ce lieu enchanté, et, si son courage ne peut accomplir une telle entreprise, à rester au moins prisonnière avec lui.

Et elle fait au messager de telles excuses, qu’il en demeure tranquillisé et content. Puis elle tourne la bride et reprend son voyage avec Pinabel qui n’en semble pas joyeux, car il sait maintenant que celle-ci appartient à cette race qu’il hait tant en public et en secret. Et déjà il prévoit pour lui de futures angoisses, si elle le reconnaît pour un Mayençais.

Entre la maison de Mayence et celle de Clermont, existaient une haine antique et une inimitié intense. Plusieurs fois elles s’étaient heurtées du front et avaient répandu leur sang à grands flots. C’est pourquoi le perfide comte songe en son cœur à trahir l’imprudente jeune fille, ou, à la première occasion qui s’offrira, à la laisser seule et à prendre une autre route.

Et il a l’esprit si occupé par la haine natale, le doute et la peur, que, sans s’en apercevoir, il sort de son chemin et se retrouve dans une forêt obscure, au milieu de laquelle se dressait une montagne dont la cime dénudée était terminée par un dur rocher ; et la fille du duc de Dordogne est toujours sur ses pas et ne le quitte point.

Dès que le Mayençais se voit dans le bois, il pense à se débarrasser de la dame. Il dit : «  — Avant que le ciel devienne plus sombre, il vaut mieux nous diriger vers un logement ; par delà cette montagne, si je la reconnais bien, s’élève un riche château au fond de la vallée. Toi, attends ici ; du haut du rocher nu, je veux m’en assurer de mes yeux. —  »

Ainsi disant, vers la plus haute cime du mont solitaire il pousse son destrier, regardant s’il n’aperçoit aucun chemin qui puisse le soustraire aux recherches de Bradamante. Tout à coup il trouve dans le rocher une caverne de plus de trente brasses de profondeur. Le rocher, taillé à coups de ciseau, descend jusqu’au fond à droite, et une porte est au bas.

Dans le fond, il y avait une porte ample et vaste qui, dans une cavité plus grande, donnait entrée. Au dehors s’en échappait une splendeur, comme si un flambeau eût brûlé au milieu de la montagne creuse. Pendant que le félon surpris se tient en cet endroit sans dire mot, la dame qui de loin le suivait, — car elle craignait de perdre ses traces, — le rejoint à la caverne.

Quand il voit arriver celle que d’abord il avait en vain résolu d’abandonner ou de faire périr, il imagine un autre projet. Il se porte à sa rencontre et la fait monter à l’endroit où la montagne était percée et venait à manquer. Et il lui dit qu’il avait vu au fond une damoiselle au visage agréable,

Qui, par sa belle prestance et par ses riches vêtements, semblait ne pas être de basse condition ; mais elle montrait, par son trouble et son chagrin, autant qu’elle le pouvait, qu’elle était enfermée contre son gré. Pour savoir à quoi s’en tenir sur sa situation, il avait déjà commencé à entrer dans la caverne, lorsque quelqu’un, sorti de la grotte intérieure, l’y avait fait rentrer avec fureur.

Bradamante, aussi imprudente que généreuse, ajoute foi à Pinabel, et désireuse d’aider la dame, elle cherche comment elle pourra descendre là-dedans. Voici qu’en tournant les yeux, elle voit une longue branche à la cime feuillue d’un orme. Avec son épée, elle la coupe prestement et l’incline sur le bord de la caverne.

Du côté où elle est taillée, elle la remet aux mains de Pinabel, puis elle s’y accroche. Après avoir d’abord introduit ses pieds dans la caverne, elle s’y suspend tout entière par les bras. Pinabel sourit alors, lui demande comment elle saute, et il ouvre les mains toutes larges, disant : «  — Qu’ici tous les tiens ne sont-ils réunis, pour que j’en détruise la semence ! —  »

Il n’advint pas du sort de l’innocente jeune fille comme le désirait Pinabel. Dans sa chute précipitée, la branche solide et forte vint frapper la première le fond. Elle se brisa, mais elle garantit si bien Bradamante, qu’elle la préserva de mort. La damoiselle resta quelque temps étourdie, comme je le dirai ensuite dans l’autre chant.

CHANT III.

Argument. — La caverne où Bradamante est tombée communique avec une grotte qui contient le tombeau de l’enchanteur Merlin. Là, la magicienne Mélisse révèle à Bradamante que c’est d’elle et de Roger que sortira la race d’Este. Elle lui montre les figures de ses descendants et lui prédit leur gloire future. Au moment de quitter la grotte, Bradamante apprend de Mélisse que Roger est retenu dans le palais enchanté d’Atlante, et se fait enseigner le moyen de le délivrer. Rencontre de Bradamante et de Brunel.

Qui me donnera la voix et les paroles qui conviennent à un si noble sujet ? Qui prêtera des ailes à mon vers, pour qu’il vole jusqu’à ce qu’il atteigne à la hauteur de mon entreprise ? Il me faut maintenant, pour m’échauffer le cœur, beaucoup plus que l’ardeur ordinaire, car elle est due à mon seigneur, cette partie de mon œuvre qui chante les aïeux dont il tira son origine.

Parmi tous les illustres seigneurs sortis du ciel pour gouverner la terre, tu ne vois pas, ô Phébus qui éclaires le grand univers, race plus glorieuse, soit dans la paix, soit dans la guerre, ni qui ait conservé plus d’éclat sur sa noblesse ; et, si en moi n’erre pas cette prophétique lumière qui m’inspire, elle le conservera tout le temps qu’autour du pôle le ciel tournera.

Et comme je veux en raconter pleinement les honneurs, j’ai besoin, au lieu de la mienne, de cette lyre avec laquelle toi-même, après les fureurs de la guerre des géants, tu rendis grâce au roi de l’éther. Que ne m’as-tu donné de meilleurs instruments, propres à sculpter, sur une pierre digne d’elles, ces grandes figures ! j’y consacrerais tous mes efforts et tout mon talent.

En attendant, je vais, de mon ciseau malhabile, enlever les premiers et rugueux éclats. Peut-être qu’encore, grâce à une étude plus soignée, je rendrai par la suite ce travail parfait. Mais retournons à celui dont ni écu ni haubert ne pourrait rassurer le cœur ; je parle de Pinabel de Mayence qui espérait avoir tué Bradamante.

Le traître croit la damoiselle morte au fond du précipice ; le visage pâle, il quitte cette sombre caverne par lui déshonorée et s’empresse de remonter en selle. Et en homme qui avait l’âme assez perverse pour accumuler faute sur faute, crime sur crime, il emmène le cheval de Bradamante.

Laissons ce misérable, — pendant qu’il attente à la vie d’autrui, il travaille à sa propre mort, — et retournons à la dame qui, trahie par lui, a failli trouver du même coup mort et sépulture. Après qu’elle se fut relevée tout étourdie, car elle avait frappé contre la rude pierre, elle s’avança vers la porte qui donnait entrée dans la seconde et beaucoup plus large caverne.

L’emplacement, carré et spacieux, semble une chapelle vénérable et consacrée, soutenue par des colonnes d’un albâtre rare et d’une belle architecture. Au milieu s’élevait un autel bien ordonné, devant lequel était une lampe allumée, dont la flamme brillante et claire rendait une vive lumière dans l’une et l’autre caverne.

Saisie d’une pieuse humilité, la dame, aussitôt qu’elle se voit dans un lieu saint et consacré, s’agenouille, et du cœur et de la bouche commence à adresser ses prières à Dieu. Pendant ce temps, une petite porte, placée en face d’elle, s’ouvre et crie ; il en sort une femme sans ceinture, les pieds nus et les cheveux épars, qui salue la damoiselle par son nom,

Et dit : «  — O généreuse Bradamante, tu n’es pas venue ici sans un vouloir divin. Depuis plusieurs jours l’esprit prophétique de Merlin m’a prédit ta venue, et que tu devais, par un chemin inusité, venir visiter ses saintes reliques. Et je suis restée ici, afin de te révéler ce que de toi les cieux ont déjà statué.

« C’est ici l’antique et mémorable grotte qu’édifia Merlin, le savant magicien — dont peut-être tu as parfois entendu rappeler le souvenir — alors qu’il fut trompé par la Dame du Lac[34]. C’est ici qu’est le sépulcre où gît sa chair corrompue ; c’est là que, pour satisfaire celle qui le lui demanda, il se coucha vivant et resta mort.

« Avec son corps mort, son esprit vivant y est enfermé, jusqu’à ce qu’il entende le son de l’angélique trompette qui le bannisse du ciel ou l’y admette, selon qu’il sera corbeau ou colombe. Sa parole vit, et tu pourras entendre comme elle sort claire du tombeau de marbre ; car les choses passées et futures, à qui les lui demande, il les révèle toujours.

« Il y a quelque temps que, de pays très éloignés, je suis venue dans ce lieu sépulcral, pour que Merlin me rendît plus clairs les profonds mystères de ma science. Et parce que j’avais le désir de te voir, je suis ensuite restée un mois de plus que je n’en avais l’intention, car Merlin, qui m’a toujours prédit la vérité, avait marqué ce jour pour terme à ton arrivée. —  »

Muette, étonnée, la fille d’Aymon se tient attentive aux paroles de cette dame ; et elle a le cœur si rempli d’admiration, qu’elle ne sait si elle dort, ou si elle est éveillée. Les yeux baissés et confus, tant elle était modeste, elle répond : «  — Quel mérite ai-je donc, pour que les prophètes prédisent ma venue ? —  »

Et, joyeuse de l’insolite aventure, elle suivit sur-le-champ la magicienne qui la conduisit au sépulcre renfermant l’âme et les os de Merlin. Ce monument était en pierre dure, brillante et polie, et rouge comme flamme ; de telle sorte que, bien qu’elle fût privée de soleil, la caverne resplendissait de la lumière qui s’en échappait.

Soit qu’elle fût produite par des marbres qui faisaient se mouvoir les ombres à la façon des torches, ou par la seule force d’enchantements, d’évocations, ou de signes empruntés aux étoiles observées, cette splendeur découvrait les nombreuses beautés sculptées et peintes dont, tout autour, le vénérable lieu était orné.

A peine Bradamante a-t-elle mis le pied sur le seuil de la demeure secrète que, du sein de la dépouille mortelle, l’esprit vivant lui parle d’une voix très distincte : «  — Que la fortune favorise tous tes désirs, ô chaste et très noble damoiselle, du ventre de laquelle sortira la semence féconde qui doit honorer l’Italie et le monde entier !

« L’antique sang issu de Troie[35], en toi mêlé par ses deux meilleures sources, produira l’ornement, la fleur, la joie de la plus éclatante lignée qu’ait jamais vu le soleil entre l’Inde et le Tage, le Nil et le Danube, entre le pôle antarctique et l’Ours. Parmi ta postérité parvenue aux honneurs suprêmes, on comptera des marquis, des ducs et des empereurs.

« Les capitaines et les chevaliers robustes qui en sortiront, feront, par le fer ou le génie, recouvrer à leur chère Italie l’antique honneur de ses armes invincibles. De là aussi tireront leur sceptre, les justes princes qui, comme le sage Auguste et Numa, sous leur bon et doux règne feront revenir le primitif âge d’or.

« C’est donc pour cela que la volonté du ciel, qui t’a dès le principe choisie pour être la femme de Roger, t’ordonne de suivre courageusement ton chemin ; car nulle chose ne pourra t’arrêter ni te détourner de cette pensée que tu dois terrasser à la première rencontre ce larron maudit qui te détient tout ton bien. —  »

Merlin se tut, ayant ainsi parlé, et laissa agir la magicienne qui se préparait à montrer à Bradamante l’aspect de chacun de ses descendants. Elle avait évoqué un grand nombre d’esprits — je ne sais si c’était de l’enfer ou de quel autre séjour — et tous étaient rassemblés en un seul lieu, sous des vêtements variés et des physionomies diverses.

Puis elle ramène avec elle la damoiselle dans la chapelle où elle avait tout d’abord tracé un cercle, qui pouvait la contenir tout entière et la dépassait encore d’une palme. Et pour qu’elle ne soit pas maltraitée par les esprits, elle la recouvre d’un grand pentacule[36] et lui dit de se taire et de se contenter de regarder. Ensuite elle prend son livre et parle avec les démons.

Voici, hors de la première caverne, qu’une foule d’esprits s’accroît autour du cercle magique. Mais dès qu’ils veulent y entrer, la voie leur est interdite, comme si un mur et un fossé l’entouraient. Dans la cavité où le beau mausolée renferme les ossements du grand prophète, les ombres rentraient, après avoir trois fois tourné autour du cercle.

«  — Si je voulais — dit l’enchanteuse à Bradamante — te dire les noms et les actes de tous les esprits qui, avant d’être nés, viennent d’être évoqués par les incantations, je ne saurais quand je pourrais te rendre la liberté, car une seule nuit ne suffirait pas à une telle besogne. C’est pourquoi je vais en choisir quelques-uns, selon l’époque et selon qu’il sera opportun.

« Vois ce premier qui te ressemble par sa belle physionomie et son air aimable : il sera en Italie le chef de ta famille, et en toi conçu de la semence de Roger. Je vois, par ses mains, la terre rougie du sang des Poitiers[37] ; ainsi de leur trahison et du tort qu’ils lui auront fait, il se vengera contre ceux qui lui auront tué son père.

« La chute du roi des Lombards, Didier, sera son ouvrage. Pour ce fait méritoire, il obtiendra du souverain empire le beau domaine d’Este et de Calaon. Celui qui vient derrière lui est ton petit-fils Uberto, honneur des armes et des pays occidentaux. Par celui-ci, la sainte Église sera plus d’une fois défendue contre les Barbares.

« Vois ici Alberto, capitaine invaincu, qui de trophées ornera tant de temples ; son fils Ugo est avec lui, qui de Milan fera l’acquisition et déploiera les couleuvres. Cet autre est Azzo, auquel, après son frère, restera en mains le royaume des Insubriens. Voici Albertazzo, dont la sage politique chassera d’Italie Béranger et son fils.

« Et il méritera que l’empereur Othon l’unisse en mariage avec sa fille Alda. Vois un autre Ugo. O belle succession, en qui la valeur paternelle ne s’amoindrit pas ! Celui-ci, avec juste raison, aux Romains superbes rabat l’orgueil ; il leur enlève des mains le troisième Othon et le pontife, et leur fait lever le dur siège.

« Vois Folco qui, après avoir donné à son frère tout ce qu’il avait en Italie, s’en va bien loin de là, au milieu des États allemands, prendre possession d’un grand-duché. Il donne la main à la maison de Saxe, qui, d’un côté, sera complètement éteinte. Il en hérite du chef de sa mère, et par sa postérité il la remettra sur pied.

« Celui qui maintenant vient à nous est le second Azzo, de paix plus que de guerre ami ; il s’avance entre ses deux fils Bertoldo et Albertazzo. Par l’un, Henri II sera vaincu, et du sang tudesque Parme verra un horrible cloaque sur toute sa campagne découverte. Par l’autre sera épousée la glorieuse, sage et chaste comtesse Mathilde.

« Sa vertu le fera digne d’un tel hymen ; car à cette époque j’estime que ce n’est pas une petite gloire que d’avoir presque la moitié de l’Italie en dot et la nièce d’Henri II. Voici de ce Bertoldo le cher fils, ton Renaud, qui aura l’honneur insigne d’arracher l’Église des mains de l’impie Frédéric Barberousse.

« Voici un autre Azzo, et c’est celui qui aura en son pouvoir Vérone et son beau territoire ; et il sera appelé marquis d’Ancône par Othon IV et Honoré II. Il serait trop long de te montrer toutes les personnes de ton sang qui auront le gonfalon du consistoire, et de te raconter toutes les entreprises surmontées par eux pour l’Église romaine.

« Vois Obizzo et Folco, d’autres Azzo, d’autres Ugo, les deux Henri, le fils à côté du père ; tous deux guelfes, dont l’un subjugue l’Ombrie et revêt le manteau ducal de Spolète. Voici celui qui essuie le sang et les grandes plaies de l’Italie affligée, et change sa plainte en rire ; je parle de celui — et elle lui montre Azzo V — par lequel Ezelin sera vaincu, pris, anéanti.

« Ezelin, tyran très inhumain, qui sera réputé fils du démon, fera, égorgeant ses sujets et détruisant le beau pays d’Ausonie, un tel ravage, qu’auprès de lui passeront pour accessibles à la pitié, Marius, Sylla, Néron, Caius et Antoine. Et l’empereur Frédéric second sera, par cet Azzo, vaincu et mis à bas.

« Celui-ci, sous le règne le plus heureux, tiendra la belle terre qui est assise sur le fleuve où Phébus[38], de sa lyre plaintive, appelait le fils qui avait mal dirigé le char de la lumière, alors que fut pleuré l’ambre dont parle la fable, et que le Cygne se revêtit de plumes blanches. Et elle lui sera donnée par le Siège apostolique en récompense de mille services.

« Dois-je passer sous silence son frère Aldobrandino ? Voulant venir au secours du Pontife contre Othon IV et le camp gibelin, — qui étaient parvenus presque au Capitole et s’étaient emparés de tout le pays voisin, portant leurs ravages chez les Ombriens et les Pisantins, — et ne pouvant lui donner son aide sans avoir beaucoup d’argent, il en demandera à Florence.

« Et, n’ayant pas de bijoux ou d’autre gage précieux, il lui donnera son frère en garantie. Il déploiera ses étendards victorieux, et taillera en pièces l’armée allemande. Il replacera l’Église sur son siège, et livrera à de justes supplices les comtes de Celano. Et, au service du souverain Pasteur, il terminera ses jours dans leur plus belle fleur.

« Et il laissera son frère Azzo héritier du domaine d’Ancône et de Pise, de toutes les villes situées entre le Tronto, la mer et l’Apennin, jusqu’à l’Isauro, en même temps que de sa grandeur d’âme, de sa foi et de sa vertu, préférables à la pierre précieuse et à l’or ; car la fortune, qui donne et enlève tous les autres biens, sur la vertu seule n’a pas de pouvoir.

« Vois Renaud, dont la valeur ne brillera pas d’un moindre rayon. En présence d’une telle grandeur acquise par cette race, comment la Mort ou la Fortune n’en aurait-elle pas été jalouse et ennemie ? La douleur causée par la fin malheureuse de Renaud sera ressentie jusqu’à Naples, où son père est retenu comme otage. Voici maintenant venir Obizzo, qui, tout jeune, sera élu pour succéder à son aïeul.

« A ce beau domaine, il ajoutera celui de Reggio, la joyeuse, et de Modène, la sauvage. Telle sera sa valeur, que, d’une voix unanime, les peuples le demanderont pour seigneur. Vois Azzo VI, un de ses fils, gonfalonier de la croix chrétienne ; il aura le duché d’Andria, avec la fille du roi Charles II de Sicile.

« Vois, dans un beau et aimable groupe, la fleur des princes illustres, Obizzo, Aldobrandino, Nicolas le Boiteux, Alberto rempli d’amour et de clémence. Je tairai, pour ne pas trop te retenir, comment, au beau royaume, ils ajouteront Faïence et, par une énergie plus grande encore, Adria, qui a l’honneur de donner son nom à la mer aux eaux indomptées.

« De même qu’en Grèce, la terre qui produit des roses[39] en a reçu un nom plaisant, ainsi a été nommée la cité qui, au milieu des marais poissonneux, tremble entre les deux embouchures du Pô, et dont les habitants sont sans cesse désireux de voir la mer se troubler, et souffler les vents furieux. Je ne parle pas d’Argenta, de Lugo et de mille autres châteaux et villes populeuses.

« Vois Nicolo, qui, tendre enfant, est acclamé, par le peuple, seigneur de son domaine. Il rend vaines et nulles les espérances de Tideo, qui suscite contre lui la guerre civile. Les jeux de son enfance consisteront à suer sous les armes et à se fatiguer à la guerre ; et, grâce à ce travail des premières années, il deviendra la fleur des guerriers.

« Il fera avorter et tourner à leur désavantage tous les projets de ses sujets rebelles. Et il sera si au courant de tout stratagème, qu’il sera difficile de pouvoir le tromper. De cela s’apercevra trop tard Othon III, de Reggio et de Parme affreux tyran, car d’un seul coup Nicolo lui arrachera son domaine et sa coupable existence.

« Ce beau royaume s’augmentera toujours par la suite, sans que ses princes mettent jamais le pied hors du droit chemin, ni qu’aucun d’eux fasse jamais tort à autrui, à moins qu’il n’ait tout d’abord reçu quelque injure. Satisfait de cette sagesse, le grand Moteur ne leur posera aucune limite ; mais ils iront prospérant toujours de plus en plus, tant que le ciel tournera autour de son axe.

« Vois Léonello, et vois le premier duc, gloire de son époque, l’illustre Borso, qui, régnant en paix, obtiendra plus de triomphes qu’il n’en aurait recueilli sur les terres d’autrui. Il enfermera Mars dans un endroit où il ne puisse voir le jour, et liera à la Fureur guerrière les mains derrière le dos. L’unique pensée de ce prince remarquable sera de faire vivre son peuple heureux.

« Vient maintenant Hercule, avec son pied à demi brûlé et ses pas débiles, qui reproche à son voisin, dont à Budrio il a protégé et rallié l’armée en fuite, de lui avoir ensuite, pour récompense, fait la guerre et de l’avoir chassé jusqu’aux frontières de Barco. Celui-ci est le prince à propos duquel je ne saurais décider s’il y a plus de gloire à acquérir dans la paix que dans la guerre.

« Les habitants de la Pouille, des Calabres et de la Lucanie garderont de ses faits une longue mémoire ; il tirera une gloire sans égale de son combat singulier avec le roi des Catalans, et, par plus d’une victoire, se fera un nom parmi les capitaines invincibles. Sa valeur lui vaudra le trône plus de trente années avant qu’il lui soit dû.

« Et autant qu’on peut avoir d’obligation à un prince, sa cité lui en aura. Et ce ne sera pas pour avoir changé ses marais en champs d’une grande fertilité ; ce ne sera pas pour l’avoir entourée de murs et de fossés qui la rendront plus spacieuse à ses habitants, ni pour l’avoir ornée de temples et de palais, de places, de théâtres et de mille embellissements ;

« Ce ne sera pas pour l’avoir défendue des griffes et de la fureur du lion ailé, ni pour l’avoir seule maintenue en paix, ainsi que tout l’État, alors que la torche française aura incendié la belle Italie tout entière, et l’avoir préservée de toute crainte et de tout tribut ; ce ne sera pas pour de tels services, ou pour d’autres du même genre, que ses sujets seront reconnaissants à Hercule ;

« Mais pour ce que leur rapportera son illustre descendance, Alphonse le Juste et Hippolyte le Bienfaisant, qui réaliseront ce que l’antique renommée rapporte des fils du cygne de Tyndare, lesquels se privaient alternativement de la lumière du soleil pour se soustraire l’un l’autre à l’air malin. Chacun d’eux sera fort et toujours prêt à sauver l’autre en consentant à mourir.

« La grande affection de ce digne couple donnera plus de sécurité à leur cité que si, par l’œuvre de Vulcain, ils avaient entouré ses murailles d’une double ceinture de fer. Alphonse est celui qui au savoir joint une telle bonté, qu’au siècle suivant le peuple croira qu’Astrée est revenue du ciel, d’où elle peut faire le chaud et le froid.

« Ce lui sera grand besoin d’être prudent et de ressembler à son père par la valeur, car, n’ayant que peu de gens avec lui, il aura affaire d’un côté aux escadres vénitiennes, de l’autre à celle dont je ne sais si l’on devra plus justement dire qu’elle fut pour lui une marâtre ou une mère. Mais si elle fut sa mère, elle n’eut pas plus pitié de lui que Médée et Progné n’eurent pitié de leurs fils.

« Et autant de fois que, de jour ou de nuit, il sortira de sa ville avec son peuple fidèle, autant de fois il infligera à ses ennemis, sur mer ou sur terre, des désastres et des défaites mémorables. Les gens de la Romagne, malencontreusement soulevés contre leurs voisins, jadis leurs amis, s’en apercevront dans la guerre où ils couvriront de leur sang le sol compris entre le Pô, le Santerno et le Zanniolo.

« Dans ces mêmes régions s’en apercevra aussi l’Espagnol mercenaire du grand Pasteur, peu de temps après lui avoir enlevé Bastia, et en avoir mis à mort le châtelain, une fois la ville prise. En châtiment d’un tel dommage, il ne restera personne, du moindre fantassin au capitaine, qui, de la reprise de la ville et de la garnison égorgée, puisse porter la nouvelle à Rome.

« Ce sera lui qui, par sa prudence et son épée, aura l’honneur, dans les champs de la Romagne, de donner à l’armée de France la grande victoire contre Jules et l’Espagne. Par toute la campagne, les chevaux nageront jusqu’au poitrail dans le sang humain, et les bras manqueront pour ensevelir les morts allemands, espagnols, grecs, italiens et français.

« Celui qui, revêtu de l’habit pontifical, couvre du chapeau de pourpre sa chevelure sacrée, est le libéral, le magnanime, le sublime, le grand cardinal de l’Église de Rome, Hippolyte ; lequel sera éternellement célébré en prose et en vers dans toutes les langues. Le Ciel juste veuille que son époque florissante ait un Maron, comme Auguste eut le sien.

« Il resplendira sur sa belle postérité, comme le soleil qui illumine la machine du monde beaucoup plus que la lune et toutes les étoiles, car toute autre lumière est inférieure à la sienne. Je vois celui-ci avec un petit nombre de fantassins et encore moins de cavaliers, partir chagrin et revenir joyeux, car il ramène sur ses rivages quinze galères captives, en sus de mille autres navires.

« Vois ensuite l’un et l’autre Sigismond ; vois Alphonse et ses cinq fils bien-aimés ; les monts et les mers ne pourront faire obstacle à leur renommée, qui remplit le monde. Gendre du roi de France, Hercule II est l’un d’eux. Cet autre, — afin que tu les connaisses tous, — est Hippolyte, qui ne jettera pas moins d’éclat sur sa race que son oncle.

« François est le troisième ; les deux autres portent tous deux le nom d’Alphonse. Or, comme je t’ai dit d’abord, si je devais te montrer tous ceux de tes descendants dont la valeur élèvera si haut la race, il faudrait que le ciel s’éclairât et s’obscurcît plusieurs fois avant que je te l’eusse exprimé. Il est temps désormais, si cela te plaît, de rendre la liberté aux ombres et de me taire. —  »

Ainsi, avec l’assentiment de la damoiselle, la docte enchanteresse ferme le livre. Alors tous les esprits disparurent en toute hâte dans la grotte où les ossements étaient renfermés. Bradamante, dès qu’il lui fut permis de parler, ouvrit la bouche et demanda : «  — Quels sont les deux que nous avons vus si tristes[40] entre Hippolyte et Alphonse ?

« Ils venaient en soupirant, et paraissaient tenir les yeux baissés et complètement privés de hardiesse ; et, loin d’eux, je voyais leurs frères s’écarter comme avec répugnance. —  » Il sembla que la magicienne changeât de visage à cette demande et fît de ses yeux deux ruisseaux. Et elle s’écria : «  — Infortunés, à quelle peine vous ont conduits les longues instigations d’hommes méchants !

« O bonne et digne race du bon Hercule, que votre bonté ne leur fasse pas défaut ; les malheureux, ils sont en effet de votre sang. Que la justice cède ici à la pitié ! —  » Puis elle ajoute plus bas : «  — Il ne convient pas que je t’en dise plus sur ce sujet. Reste avec tes douces pensées, et ne te plains pas de ce que je ne veux pas te les rendre amères.

« Dès qu’au ciel pointera la première lueur, tu prendras avec moi le chemin qui conduit le plus directement au resplendissant château d’acier, où Roger vit sous la dépendance d’autrui. Je serai ta compagne et ton guide, jusqu’à ce que tu sois hors de la forêt âpre et dangereuse. Puis, quand nous serons sur les bords de la mer, je t’enseignerai si bien la route, que tu ne pourras t’égarer. —  »

L’audacieuse jeune fille reste là toute la nuit, s’entretenant longuement avec Merlin, qui la persuade d’aller promptement au secours de son Roger. Puis, dès que l’air s’est embrasé d’une splendeur nouvelle, elle abandonne les chambres souterraines, à travers un long chemin obscur et sombre, ayant la magicienne avec elle.

Et elles débouchèrent dans un précipice caché entre des montagnes inaccessibles aux gens ; et tout le jour, sans prendre de repos, elles gravirent les rochers et franchirent les torrents. Pour que la marche fût moins ennuyeuse, elles tenaient de plaisants et beaux raisonnements, et, s’entretenant de ce qui leur était le plus doux, l’âpre chemin leur paraissait moins rude.

De ces entretiens la plus grande partie fut consacrée par la docte magicienne à montrer à Bradamante avec quelle ruse, avec quel artifice elle devait procéder si elle voulait délivrer Roger. «  — Quand tu serais — disait-elle — Pallas ou Mars, et quand tu aurais à ta solde plus de gens que n’en ont le roi Charles et le roi Agramant, tu ne résisterais pas au nécromant.

« Car, outre que la forteresse inexpugnable est entourée d’acier et si haute ; outre que son coursier s’ouvre un chemin au milieu des airs, où il galope et bondit, il possède l’écu mortel dont, aussitôt qu’il le découvre, la splendeur éblouit tellement les yeux, qu’elle aveugle et qu’elle s’empare des sens de telle sorte qu’il faut rester comme mort.

« Et si peut-être tu penses qu’il te suffira de combattre en tenant les yeux fermés, comment, dans la bataille, pourras-tu savoir quand il faudra t’esquiver ou frapper ton adversaire ? Mais pour éviter la lumière qui éblouit, et rendre vains les autres enchantements de ce magicien, je te montrerai un moyen, une voie toute prête. Et il n’en est pas d’autre au monde que celle-ci :

« Le roi Agramant d’Afrique a donné à un de ses barons, nommé Brunel, un anneau qui fut dérobé dans l’Inde à une reine[41]. Brunel chemine à peu de milles devant nous. L’anneau est doué d’une vertu telle, que celui qui l’a au doigt possède un remède contre le mal des enchantements. Brunel en sait autant, en fait de ruses et de fourberies, que celui qui détient Roger en sait en fait d’enchantements.

« Ce Brunel, si adroit et si rusé, comme je te dis, est envoyé par son roi afin que, grâce à son génie et avec l’aide de cet anneau dans de tels cas éprouvé, il tire Roger de ce château où il est détenu. Il s’est vanté de réussir, et a promis à son seigneur de lui ramener Roger, qui lui tient plus que tout autre à cœur.

« Mais pour que ton Roger, à toi seule et non au roi Agramant, ait l’obligation d’avoir été délivré de sa prison enchantée, je t’enseignerai le moyen dont tu dois te servir. Tu t’en iras pendant trois jours le long des sables de la mer qui va bientôt se montrer à ta vue. Le troisième jour, dans la même auberge que toi, arrivera celui qui a l’anneau avec lui.

« Sa taille, afin que tu le reconnaisses, n’atteint pas six palmes. Il a la tête crépue, les cheveux noirs et la peau brune. Sa figure est pâle et plus barbue qu’elle ne devrait. Il a les yeux enflés, le regard louche, le nez écrasé et les sourcils hérissés. Son vêtement, pour que je le dépeigne entièrement, est étroit et court, et ressemble à celui d’un courrier.

« Tu auras sujet de lui parler de ces enchantements étranges. Montre-lui ton désir — et tu l’auras en effet — d’en venir aux mains avec le magicien ; mais ne lui laisse pas voir qu’on t’a dit que son anneau rend les enchantements inutiles. Il t’offrira de te montrer le chemin jusqu’au château, et de te tenir compagnie.

« Suis-le, et lorsque tu seras assez près de cette roche pour qu’elle se découvre à tes regards, donne-lui la mort. Que la pitié ne te détourne pas de mettre mon conseil à exécution. Fais en sorte qu’il ne devine pas ton dessein, car il disparaîtrait à tes yeux, dès qu’il aurait mis l’anneau magique dans sa bouche. —  »

Ainsi parlant, elles arrivèrent sur le bord de la mer, près de Bordeaux, à l’endroit où se jette la Garonne. Là, non sans quelques larmes, les deux femmes se quittèrent. La fille d’Aymon, qui, pour délivrer son amant de prison, ne s’endort pas, chemine tant, qu’en une soirée elle arrive à l’auberge où Brunel était déjà.

Elle reconnaît Brunel dès qu’elle le voit, car elle avait son portrait sculpté dans la mémoire. Elle lui demande d’où il vient et où il va. Celui-ci lui répond et lui ment sur toute chose. La dame, prévenue, ne lui cède point en mensonges et dissimule également sa patrie, sa famille, sa religion, son nom et son sexe ; et elle tient constamment les yeux fixés sur les mains de Brunel.