ARIOSTE

ROLAND FURIEUX

Traduction nouvelle
PAR
FRANCISQUE REYNARD

TOME DEUXIÈME

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

M DCCC LXXX

ROLAND FURIEUX

CHANT XV.

Argument. — Pendant le tumulte de l’assaut donné à Paris, Rodomont pénètre dans les murs de la ville. — Astolphe, qui a reçu de Logistilla un livre mystérieux et un cor doué d’une vertu singulière, prend congé d’elle et débarque dans le golfe de Perse. Il passe en Égypte et y fait prisonnier le féroce Caligorant. Puis il va à Damiette, où il voit Orrile, voleur et magicien, qu’il trouve aux prises avec Aquilant et Griffon. Il va avec ces derniers à Jérusalem, gouvernée par Sansonnet au nom de Charles. Griffon y apprend des nouvelles déplaisantes de sa maîtresse Origile, et va en secret la trouver.

Vaincre fut toujours une chose digne d’éloges, que la victoire soit due à la fortune ou au génie. Il est vrai qu’une victoire sanglante atténue souvent le mérite d’un capitaine. En revanche, on acquiert une éternelle gloire, et l’on parvient aux honneurs divins, quand on réussit à mettre les ennemis en déroute, tout en ménageant ses propres troupes.

C’est ainsi, mon seigneur, que votre victoire fut digne d’éloges[1], quand vous maltraitâtes tellement le Lion de Saint-Marc, si redouté sur les mers, — et qui avait occupé l’une et l’autre rive du Pô, depuis Francolin jusqu’à son embouchure, — qu’on l’entend encore rugir. Mais pour moi, tant que je vous verrai à notre tête, je ne tremblerai pas à sa voix. Vous montrâtes comment on doit vaincre, en tuant nos ennemis et en nous conservant sains et saufs.

C’est ce que ne sut pas faire le païen, trop téméraire à son propre détriment, en précipitant ses soldats dans le fossé, où la flamme soudaine et insatiable n’en épargna aucun et les dévora tous. Le fossé, quelque grand qu’il fût, n’aurait pu en contenir autant ; mais le feu restreignit leurs corps et les réduisit en cendres, afin que tous pussent tenir dans cet étroit espace.

Onze mille et vingt-huit périrent dans cette fournaise où ils étaient descendus malgré eux ; mais ainsi le voulut leur chef peu sage. Leur vie s’est éteinte au milieu d’un si grand brasier, et maintenant la flamme vorace les ronge. Quant à Rodomont, cause de leur perte, il s’est tiré sain et sauf d’un tel désastre.

D’un bond prodigieux il avait sauté de l’autre côté du fossé, au beau milieu des ennemis. Si, comme les autres, il était descendu dans cette caverne, il y aurait trouvé la fin de tous ses exploits. Il se retourne alors vers cette vallée d’enfer, et quand il voit le feu s’élever si haut, quand il entend les plaintes et les hurlements des siens, il crie au ciel d’épouvantables blasphèmes.

Cependant, le roi Agramant avait fait livrer un vigoureux assaut à une des portes ; il croyait que, grâce à la terrible bataille qui se livrait d’un autre côté et où périssait tant de monde, il la trouverait insuffisamment gardée et qu’il pourrait s’en emparer à l’improviste. Il avait avec lui Bambirague, roi d’Arzilla, et Balivers, adonné à tous les vices ;

Corinée de Mulga ; le riche Prusion, roi des îles Fortunées[2] ; Malabuferse, qui possède le royaume de Fezzan, où règne un été continuel ; d’autres chevaliers, ainsi qu’un grand nombre d’hommes d’armes expérimentés et bien armés, et beaucoup d’autres encore sans courage et nus, dont le lâche cœur ne se croirait pas suffisamment protégé sous mille boucliers.

Le roi des Sarrasins trouva de ce côté tout le contraire de ce qu’il avait pensé, car à la porte était en personne le chef de l’empire, le roi Charles, avec ses paladins : le roi Salamon, Ogier le Danois, les deux Guy, les deux Angelins, le duc de Bavière, Ganelon, Bérenger, Avolin, Avin et Otton ;

Puis une infinité de guerriers d’un rang inférieur, français, allemands et lombards, tous désireux de se faire, sous les yeux de leur prince, une réputation parmi les plus vaillants. Je vous rendrai compte une autre fois de leurs prouesses, car je suis obligé pour le moment de revenir à un puissant duc qui m’appelle, et de loin me fait signe de ne pas le laisser dans l’embarras.

Il est temps que je retourne à l’endroit où j’ai laissé l’aventureux Astolphe d’Angleterre, qui a désormais son long exil en horreur, et brûle du désir de revoir sa patrie. Celle qui avait vaincu Alcine lui avait donné à espérer qu’il pourrait la revoir, et elle s’était occupée à l’y renvoyer par la voie la plus prompte et la plus sûre.

A cet effet, elle fit appareiller la meilleure galère qui jamais ait sillonné les mers. Et comme elle craignait qu’Alcine ne cherchât à troubler son voyage, Logistilla ordonna à Andronique et à Sophrosine d’accompagner Astolphe avec une forte escadre, jusqu’à ce qu’il eût gagné sain et sauf la mer d’Arabie ou le golfe Persique.

Elle lui conseille de contourner les rivages de la Scythie, de l’Inde et des royaumes Nabathéens, et de rejoindre, par ce long détour, les côtes de Perse et d’Érythrée, plutôt que d’aller par la mer boréale, toujours troublée par des vents mauvais et dangereux, et de traverser ces régions où l’on est plusieurs mois sans voir le soleil.

La Fée voyant que toutes les mesures étaient prises, permit au duc de partir, après l’avoir renseigné et instruit sur une foule de choses qu’il serait trop long de répéter. Pour empêcher qu’il ne tombât dans quelque enchantement dont il ne pourrait sortir, elle lui avait donné un beau et très utile livre, en lui recommandant, pour l’amour d’elle, de l’avoir toujours sur lui.

Ce petit livre enseignait comment l’homme doit combattre les enchantements. Divers signes indiquaient où ce sujet était traité. Enfin elle lui fit encore un don qui surpassait tous ceux qui furent jamais faits ; c’était un cor dont le son terrible faisait fuir tous ceux qui l’entendaient.

Je dis que le son de ce cor était si terrible, que, partout où il s’entendait, il faisait fuir les gens. On n’aurait pu trouver dans l’univers un homme au cœur assez fort, pour s’empêcher de fuir aussitôt qu’il l’aurait entendu. La rumeur produite par le vent ou les tremblements de terre, le tonnerre lui-même, ne sont rien en comparaison. Le brave chevalier anglais prit congé de la Fée, après lui avoir adressé de chaleureux remercîments.

Laissant le port et ses ondes tranquilles, le duc, poussé par une brise heureuse qui souffle à la poupe, navigue à travers les riches et populeuses cités de l’Inde embaumée. Il découvre, à droite et à gauche, des milliers d’îles éparses, et s’avance jusqu’à ce qu’il aperçoive la terre de Thomas. Là, le pilote tourne plus au nord.

Rasant presque la Chersonèse d’Or[3], la flotte imposante entre dans le grand Océan, et, côtoyant de riches rivages, voit le Gange verser dans la mer ses eaux blanches d’écume. Puis, on aperçoit la Taprobane, Coromandel, et la mer qui s’étrangle entre deux rives. Après avoir navigué longtemps, on arrive à Cochin, et là on sort des parages de l’Inde.

Tout en parcourant la mer avec une escorte aussi dévouée et aussi sûre, le duc veut savoir et demande à Andronique si, des contrées où le soleil se couche, aucun vaisseau, marchant à la rame où à la voile, est jamais apparu dans les mers d’Orient, et si on peut aller, sans toucher terre, des rivages de l’Inde à ceux de France ou d’Angleterre.

«  — Tu dois savoir — répondit Andronique — que la mer entoure la terre de tous côtés, et que ses ondes, poussées l’une par l’autre, s’étendent sans discontinuité des climats où la mer est bouillante jusqu’à ceux où elle se glace. Mais parce que la terre d’Éthiopie s’avance considérablement au midi, on a prétendu que Neptune ne permettait pas d’aller plus avant.

« C’est pour ce motif qu’aucun vaisseau ne part de notre rivage oriental de l’Inde pour aller en Europe, et que pas un navigateur européen n’ose à son tour appareiller pour se rendre dans nos parages. Les uns et les autres, plutôt que de doubler ce cap, retournent sur leurs pas, et voyant qu’il s’étend si loin, s’imaginent qu’il va rejoindre l’autre hémisphère.

« Mais, les années se déroulant, je vois des extrémités du Ponant sortir de nouveaux Argonautes, de nouveaux Tiphys qui ouvrent la voie inconnue jusqu’à ce jour. Les uns, contournant l’Afrique, suivent la côte habitée par les nègres, jusqu’à ce qu’ils dépassent ce signe où entre le soleil quand il quitte le capricorne pour venir à nous.

« Ils découvrent la pointe de ce long continent qui semble diviser l’Océan en deux mers différentes, et parcourent tous les rivages, toutes les îles voisines de l’Inde, de l’Arabie et de la Perse. D’autres, laissant à leur droite et à leur gauche les bords illustrés par les ouvrages d’Hercule, imitent le soleil dans sa course circulaire, et retrouvent de nouvelles terres et un nouveau monde.

« Je vois la Sainte Croix et l’étendard impérial se dresser sur une verte plage. Je vois les chefs nommés, les uns pour conduire les vaisseaux, les autres pour faire la conquête des pays découverts. Je vois dix de ces aventuriers mettre en fuite des milliers d’Indiens, et soumettre à l’Aragon toutes les terres qui s’étendent de ces contrées jusqu’aux Indes. Je vois les capitaines de Charles-Quint victorieux partout où ils portent leurs pas.

« Dieu veut que cette route ait été inconnue dans l’antiquité, et le soit encore longtemps. Il ne la laissera connaître que dans six ou sept siècles d’ici. Il réserve cette découverte à l’époque où le monde sera sous le sceptre du plus sage et du plus juste empereur qui ait existé depuis Auguste, et qui existera jamais.

« Du sang d’Autriche et d’Aragon, je vois naître sur la rive gauche du Rhin un prince qui n’aura point son pareil pour la valeur parmi ceux dont on parle ou sur lesquels on écrit. Je vois Astrée, par lui remise sur le trône, reparaître vivante et comme ressuscitée ; je vois les vertus que le monde avait chassées lorsqu’il la chassa elle-même, rappelées par lui de l’exil.

« A cause de ses mérites, la Bonté suprême l’a désigné non seulement pour ceindre le diadème du vaste empire que possédèrent Auguste, Trajan, Marc-Aurèle et Sévère, mais pour régner sur une telle étendue de terres, que jamais le soleil ne puisse s’y coucher, ni les saisons s’y renouveler. Elle veut que, sous cet empereur, il n’y ait qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur.

« Et pour que les ordres écrits de toute éternité dans le ciel soient plus facilement exécutés, la souveraine Providence place près de lui, sur mer et sur terre, des capitaines invincibles. Je vois Fernand Cortez qui a soumis à l’autorité du nouveau César des cités et des royaumes tellement perdus au fond de l’Orient, qu’ils nous sont inconnus à nous qui habitons l’Inde.

« Je vois Prosper Cotonna ; je vois un marquis de Pescaire, et après eux, un jeune homme nommé du Guast, rendre la belle Italie chère aux lis d’or. Je vois le dernier des trois l’emporter sur les deux autres qui l’ont précédé ; ainsi le bon coureur qui a quitté le dernier la barrière, rejoint ses concurrents et finit par les dépasser tous.

« Je vois Alphonse — c’est son nom — montrer tant de valeur, tant de fidélité, que, malgré son jeune âge qui ne dépasse pas encore vingt-six ans, l’empereur lui confie son armée. Avec un tel capitaine, Charles-Quint conservera non seulement ses conquêtes, mais soumettra le monde entier à sa loi.

« Avec de pareils hommes, il accroîtra l’antique empire romain de tous les pays où l’on peut aller par terre. De même, il sera victorieux sur la mer que l’Europe enserre, et sur celle qui s’étend au delà des plaines d’Afrique, dès qu’il se sera fait l’ami d’André Doria. C’est ce Doria qui doit mettre tous vos rivages à l’abri des pirates.

« Pompée ne fut pas aussi digne de gloire que ce dernier, bien qu’il ait vaincu et détruit aussi tous les corsaires, attendu que ceux-ci ne pouvaient résister au plus puissant empire qui exista jamais. Mais ce Doria, par son seul génie, avec ses seules forces, purgera ces mers, de sorte que des rives de Calpé à l’embouchure du Nil, son nom, où qu’il s’entende, fera trembler tout navire.

« Je vois Charles, conduit par le capitaine dont je te parle, et protégé par sa parole, entrer en Italie dont il lui a ouvert la porte, et ceindre la couronne. Je vois que le prix de cet immense service, Doria le réclame non pour lui, mais pour sa patrie. Par ses prières, il obtient qu’elle soit laissée en liberté, alors que bien d’autres l’auraient sans doute asservie.

« Ce respect touchant qu’il montre pour sa patrie est plus glorieux que toutes les victoires remportées par Jules César en France, en Espagne, dans ton pays, en Afrique ou en Thessalie. Le grand Octave, ni son rival Antoine, ne méritent non plus d’être autant honorés pour leurs exploits, car toute leur gloire est ternie par l’usage qu’ils en firent pour asservir leur patrie.

« Que ceux-ci, et tous ceux qui tentent de rendre esclave leur patrie libre, rougissent au seul nom de Doria, et n’osent plus lever les yeux sur un visage d’homme. Je vois Charles, désireux de le récompenser plus largement, outre les honneurs qu’il lui fait partager avec ses compagnons, lui donner cette riche terre de la Pouille, où les Normands poseront la base de leur grandeur.

« Ce n’est pas seulement envers ce capitaine que le magnanime Charles se montrera généreux ; il s’acquittera envers tous ceux qu’il aura vus peu avares de leur sang pour le succès des armes impériales. Je le vois plus joyeux de pouvoir donner une ville ou toute une province à un de ses fidèles et à tous ceux qui en sont dignes, que de l’acquisition de nouveaux empires ou de nouveaux royaumes. —  »

Ainsi, par ses paroles, Andronique révélait au duc les victoires qu’un grand nombre d’années après, devaient donner à Charles ses grands capitaines. Pendant ce temps, la flotte s’en allait, ralentissant ou précipitant sa marche aux vents d’est, dont elle augmentait ou diminuait la force, selon qu’ils lui étaient ou non propices.

Les voyageurs, après avoir vu le vaste espace où s’étend la mer de Perse, arrivèrent en peu de jours dans le golfe auquel les anciens mages ont donné leur nom. Là, tournant vers le rivage la poupe ornée de leurs navires, ils entrèrent au port. A l’abri désormais d’Alcine et de ses entreprises, Astolphe continua sa route par terre.

Il passa par plus d’une plaine et plus d’un bois ; il franchit plus d’une montagne et plus d’une vallée, ayant souvent, soit de jour, soit de nuit, des brigands devant lui ou derrière ses épaules. Il vit des lions, des dragons pleins de venin, et d’autres bêtes féroces, traverser son chemin. Mais aussitôt qu’il avait porté le cor à sa bouche, ils s’enfuyaient épouvantés.

Il marcha à travers l’Arabie qu’on appelle Heureuse, riche en myrrhe et en encens parfumé, et que le phénix sans pareil a choisi pour séjour de préférence au reste de l’univers, jusqu’à ce qu’il découvrît la mer où, pour venger Israël, Dieu permit que Pharaon et tous les siens fussent submergés. Puis il arriva à la terre des héros.

Il chevaucha le long du fleuve Trajan[4] sur ce destrier qui n’a pas son égal au monde, et qui court ou saute si légèrement, que la trace de ses pas ne paraît point sur le sable. Il passe également sur l’herbe sans la fouler, ou sur la neige sans y laisser d’empreinte. Il pourrait marcher sur la mer les pieds secs, et sa course est si rapide, qu’elle dépasse le vent, la foudre et la flèche.

C’est le destrier qui appartint à l’Argail, et qui fut conçu de la flamme et du vent. Sans avoir besoin de foin ni d’avoine, il se nourrit d’air pur, et on le nomme Rabican. Le duc, poursuivant sa route, parvint à l’endroit où le fleuve Trajan est reçu par le Nil, et un peu avant d’arriver à son embouchure, il vit venir à lui une barque rapide.

A la poupe est un ermite dont la barbe blanche descend le long de la poitrine. Il invite le paladin à monter dans la barque : «  — Mon fils — lui crie-t-il de loin — si tu n’as pas ta propre vie en haine, si tu ne désires pas que la mort t’atteigne, qu’il te plaise de venir sur l’autre rive, car celle-ci te mène droit à la mort.

« Tu n’iras pas plus de six milles en avant, sans trouver la demeure sanglante où se tient un horrible géant, dont la taille dépasse de huit pieds celle d’un homme. Aucun chevalier, aucun voyageur ne peut espérer s’échapper vivant de ses mains. Le cruel égorge les uns, écorche les autres, déchire la plupart, et parfois les mange tout vifs.

« Il contente ainsi son plaisir cruel au moyen d’un filet admirablement fait et qu’il possède. Il le tend non loin de son antre, et le couche dans la poussière de telle façon que celui qui ne le sait pas d’avance ne peut soupçonner sa présence, tant les mailles en sont fines, et tant il est bien caché. Le géant pousse alors de tels cris contre les voyageurs, qu’il les chasse tout épouvantés dans le filet.

« Et avec un gros rire, il les traîne, ainsi enveloppés, dans sa demeure. Il s’inquiète peu que sa prise soit un chevalier ou une damoiselle, qu’elle soit de grande ou de petite valeur. Une fois qu’il a mangé la chair, sucé la cervelle et le sang, il jette les os dans le désert, et avec les peaux humaines il fait un horrible ornement à l’intérieur de son palais.

« Prends cette autre voie ; prends-la, mon fils ; elle te conduira sur un rivage tout à fait sûr. —  » «  — Je te rends grâce de ton conseil, mon père — répondit le chevalier sans manifester la moindre peur, — mais l’honneur me fait mépriser le danger, l’honneur dont j’ai beaucoup plus souci que de la vie. Tu m’engages en vain par tes paroles à passer sur l’autre bord ; je vais au contraire droit à la recherche de la caverne.

« En fuyant, je puis me sauver au prix du déshonneur ; mais j’ai un tel moyen de salut plus en horreur que la mort. Si je vais en avant, le pire qui puisse m’arriver c’est de succomber comme beaucoup d’autres. Mais si Dieu daigne diriger mes armes de façon que je tue le monstre et que je sorte vivant du combat, j’aurai rendu la voie sûre à des milliers de personnes ; ainsi l’utilité de l’entreprise l’emporte sur le danger à courir,

« Puisque je risque la mort d’un seul pour le salut d’une infinité de gens. —  » «  — Va-t’en en paix, mon fils — répondit le vieillard. — Que Dieu envoie, du haut des demeures suprêmes, l’archange Michel pour protéger ta vie. —  » Puis l’humble ermite l’ayant béni, Astolphe poursuivit sa route le long du Nil, espérant plus dans le son de son cor que dans son épée.

Entre le fleuve profond et un marais, est tracé sur la rive sablonneuse un petit sentier qui aboutit à la demeure solitaire du géant inhumain et féroce. Tout autour sont accrochés les têtes et les membres dénudés des infortunés qui y sont venus. De chaque fenêtre, de chaque ouverture pendent quelques-uns de ces lugubres trophées.

Comme dans les villas alpestres, ou dans les châteaux, le chasseur, en souvenir des grands périls qu’il a courus, a coutume de clouer aux portes les peaux hérissées, les pattes formidables et les énormes têtes des ours, ainsi le féroce géant faisait parade des dépouilles de celles de ses victimes qui lui avaient résisté avec le plus de courage. Les ossements d’une infinité d’autres sont épars sur le sol, et les fossés sont remplis de sang humain.

Caligorant se tient sur la porte, — c’est ainsi qu’est nommé le monstre impitoyable qui orne de cadavres le seuil de sa demeure, comme d’autres décorent le leur avec des draperies d’or et de pourpre. — A peine s’il peut retenir sa joie dès qu’il aperçoit le duc de loin, car il y avait deux mois passés, et le troisième s’avançait, qu’aucun chevalier n’était venu par ce chemin.

Il se dirige en toute hâte vers le marais qui était couvert d’une épaisse forêt de roseaux verdoyants, comptant y tuer le paladin en l’attaquant par derrière. Il espère, en effet, le faire tomber dans le filet qu’il tenait caché dans la poussière, comme il avait déjà fait des autres voyageurs que leur mauvais destin avait amenés dans ces lieux.

Dès que le paladin le voit venir, il arrête son destrier, craignant qu’il ne donne du pied dans les filets dont lui avait parlé le bon vieillard. Là il a recours à son cor. Le son de celui-ci fait son effet habituel ; le géant, en l’entendant, est frappé au cœur d’une terreur telle, qu’il se met à fuir.

Astolphe sonne, tout en regardant attentivement autour de lui, car il lui semble toujours que le filet s’ouvre pour le saisir. Quant au félon, il s’enfuit sans voir où il va, car il a les yeux aussi troublés que le cœur. Sa terreur est si grande, qu’il ne reconnaît plus son chemin, et trébuche dans son propre filet qui se resserre, l’enlace tout entier et le renverse à terre.

Astolphe qui voit tomber le colosse, rassuré sur son propre compte, accourt en toute hâte. Descendu de cheval, l’épée en main, il s’avance pour venger la mort de mille malheureux. Mais il lui semble que tuer un homme enchaîné lui sera reproché comme une lâcheté plutôt que compté comme un acte de courage. Il voit en effet que le géant a les bras, les pieds et le cou liés de telle sorte qu’il ne peut faire un mouvement.

Le filet avait été jadis fait par Vulcain d’un fil d’acier très subtil, mais avec un art tel qu’on aurait perdu sa peine à chercher à en dénouer la moindre partie. C’était celui qui avait lié les pieds et les mains de Vénus et de Mars. Le jaloux l’avait fait dans l’unique intention de les saisir tous les deux ensemble au lit.

Mercure le vola plus tard au forgeron, lorsqu’il voulut s’emparer de Chloris, de Chloris la belle, qui voltige par les airs derrière l’Aurore, au lever du soleil, et s’en va répandant les lis, les roses et les violettes contenus dans les pans de sa robe. Mercure guetta tellement cette nymphe, qu’un jour il la saisit dans l’air avec le filet.

Il paraît que la déesse fut prise en volant près de l’endroit où le grand fleuve d’Éthiopie entre dans la mer. Le filet fut ensuite conservé pendant plusieurs siècles à Canope, dans le temple d’Anubis. Trois mille ans après, Caligorant l’enleva du lieu consacré. Le voleur impie emporta le filet, après avoir brûlé la ville et dépouillé le temple.

Il sut l’installer sur le sable de telle façon que tous ceux auxquels il faisait la chasse venaient y donner en plein. A peine l’avaient-ils touché, qu’il leur liait le cou, les pieds et les bras. Astolphe, après en avoir enlevé une chaîne, lia les mains, les bras et la poitrine du félon de façon qu’il ne pût pas se dégager, puis il le laissa se lever,

Après l’avoir serré dans de nouveaux nœuds. Le géant était devenu plus doux qu’une damoiselle. Astolphe se décide à l’emmener avec lui, et à le montrer par les villas, les cités et les châteaux. Il emporte aussi le filet dont ni lime ni marteaux ne surent jamais égaler la perfection. Il en charge son prisonnier qu’il traîne en triomphe, enchaîné après lui.

Il lui donne encore à porter son casque et son écu, comme s’il eût été son valet. Puis il poursuit sa route, et partout où il passe on est plein de joie en voyant qu’on peut désormais voyager en sûreté. Astolphe s’en va jusqu’à ce qu’il arrive près des sépulcres de Memphis, de Memphis fameux par ses pyramides. La populeuse cité du Caire se voit à l’opposé.

Toute la population accourait pour voir le géant démesuré. Comment est-il possible, disait-on, que ce petit guerrier ait enchaîné ce géant ? Astolphe pouvait à peine avancer, tant la foule le pressait de tous côtés. Chacun l’admirait et le comblait d’honneurs, comme un chevalier de haute valeur.

Le Caire n’était pas alors aussi grand que de notre temps, car dix-huit mille grandes rues ne peuvent contenir la population. Bien que les maisons aient trois étages, beaucoup d’habitants dorment dans les rues ; le soudan habite un château d’une immense étendue, admirablement riche et beau.

Ses vassaux, au nombre de quinze mille, tous chrétiens renégats, y sont logés avec leurs femmes, leurs familles et leurs chevaux. Astolphe veut voir où et par combien d’embouchures le Nil entre dans les flots salés à Damiette. Il avait, du reste, entendu dire que quiconque passait par là était mis à mort ou pris.

En effet, sur la rive du Nil, près de l’embouchure, se tient dans une tour un brigand qui tue les paysans et les voyageurs, et, pillant tout le monde, porte ses ravages jusqu’au Caire. Personne ne peut lui résister ; on raconte que c’est en vain qu’on chercherait à lui arracher la vie. Il a déjà reçu plus de cent mille blessures, et jamais on n’a pu parvenir à le tuer.

Pour voir s’il peut faire trancher le fil de sa vie par la Parque, Astolphe s’en va à la recherche d’Orrile — c’est ainsi que s’appelait le brigand — et arrive à Damiette. De là, il parvient à l’endroit où le Nil entre dans la mer, et voit, sur la rive, la grande tour où demeure la brute enchantée, née d’un lutin et d’une fée.

Il arrive au moment où une cruelle bataille se livre entre Orrile et deux guerriers. Orrile est seul, et cependant il harcèle tellement ses deux adversaires, qu’ils ont grand peine à s’en défendre. Pourtant l’un et l’autre ont par tout le monde un grand renom de vaillance. Ce sont les deux fils d’Olivier : Griffon le Blanc, et Aquilant le Noir.

Il est vrai que le mécréant était venu au combat avec un grand avantage. Il avait amené avec lui sur le terrain de la lutte une bête féroce que l’on trouve seulement dans ces contrées. Elle vit à la fois sur le rivage et au fond du fleuve. Les corps humains sont sa nourriture, et elle dévore les voyageurs imprudents et les malheureux nautoniers.

La bête gisait morte sur le sable, près du port, tuée par la main des deux frères ; mais Orrile n’en est pas moins redoutable. Plusieurs fois l’un et l’autre de ses adversaires ont mis ses membres en pièces sans qu’il en soit mort. On ne pouvait pas même le tuer en le taillant en morceaux, car dès qu’on lui avait coupé une main ou une jambe, il la recollait comme si elle avait été de cire.

Tantôt Griffon lui fend la tête jusqu’aux dents, tantôt Aquilant la lui tranche jusqu’à la poitrine ; il se rit toujours de leurs coups. Eux s’irritent de voir qu’ils n’obtiennent aucun résultat. Que celui qui a jamais vu l’argent fondu, nommé mercure par les alchimistes, tomber de haut et s’éparpiller, puis se réunir en une seule masse comme avant, se représente Orrile.

Si on lui coupe la tête, il se baisse et ne cesse de chercher à tâtons jusqu’à ce qu’il la retrouve. Alors, il la prend, tantôt par les cheveux, tantôt par le nez, et la fixe à son cou, je ne sais avec quels clous. Griffon parvient une fois à la saisir, et, étendant le bras, il la jette dans le fleuve, mais sans un meilleur résultat, car Orrile, qui nage comme un poisson, plonge et revient sur la rive sain et sauf avec sa tête.

Deux belles dames, richement vêtues, l’une de blanc, l’autre de noir, se tenaient sur la rive et regardaient cet âpre combat dont elles étaient cause. C’étaient les deux fées bienfaisantes qui avaient élevé les fils d’Olivier après les avoir arrachés, encore au berceau, aux griffes aiguës de deux oiseaux gigantesques,

Lesquels les avaient enlevés à Gismonda et transportés loin de leur pays natal. Mais je n’ai pas besoin de m’étendre sur ce sujet, car l’histoire est connue de tout le monde, bien que l’auteur, trompé sur le nom de leur père, l’ait confondu, je ne sais comment, avec une autre. Les deux jeunes guerriers livrent en ce moment un combat auquel les deux dames les ont poussés.

Le jour, encore haut sur les îles Fortunées, avait déjà disparu de ces climats ; l’ombre empêchait de bien distinguer les objets sous la lumière incertaine et inégale de la lune, lorsque Orrile rentra dans sa tour, les deux sœurs, dont l’une est blanche et l’autre noire, ayant cru devoir suspendre la terrible bataille jusqu’à ce que le soleil eût de nouveau reparu sur l’horizon.

Astolphe, qui depuis longtemps avait reconnu Griffon et Aquilant à leurs armes et surtout à leurs coups terribles, s’empressa de les saluer avec courtoisie. Ceux-ci, reconnaissant dans le vainqueur du géant enchaîné, le chevalier du Léopard — c’est ainsi qu’à la cour on appelait le duc, — l’accueillirent avec non moins d’empressement.

Les dames conduisent alors les chevaliers se reposer dans leur palais qui était voisin. Des damoiselles, des écuyers, viennent à leur rencontre jusqu’à moitié chemin avec des torches allumées. Ils confient leurs destriers aux valets qui doivent en avoir soin, se débarrassent de leurs armes, et trouvent, au fond d’un beau jardin, une table servie, près d’une fontaine limpide et agréable.

Ils font lier le géant avec une autre énorme chaîne, à un vieil arbre au tronc rugueux et que les plus fortes secousses ne pourraient rompre. Ils le donnent à garder à dix sergents d’armes, afin qu’il ne puisse se délier pendant la nuit, ni les assaillir pendant qu’ils sont sans défiance.

Devant l’abondante et somptueuse table dont la bonne chère fut le moindre attrait, les convives causèrent la plus grande partie du temps d’Orrile et de la merveilleuse faculté qu’il avait — ce qui semble un rêve à qui y pense — de remettre en place sa tête ou ses bras gisants à terre, et de revenir au combat toujours plus féroce.

Astolphe avait déjà lu dans son livre qui enseignait à combattre les enchantements, qu’on ne pourrait ôter la vie à Orrile avant de lui avoir coupé un cheveu placé sur sa tête. Dès que ce cheveu sera enlevé ou coupé, il devra malgré lui rendre l’âme. Voilà ce que disait le livre, mais il n’apprenait pas à reconnaître ce cheveu au milieu d’une si abondante chevelure.

Astolphe ne se réjouit pas moins d’avance de la victoire que s’il la tenait déjà, car il espère, en peu de coups, arracher du mécréant le cheveu et la vie. Il se promet de récolter pour son propre compte toute la gloire d’une pareille entreprise. Il donnera la mort à Orrile, si toutefois il ne déplaît pas aux deux frères qu’il combatte à leur place.

Ceux-ci lui cèdent volontiers la besogne, convaincus qu’il y perdra sa peine. L’aurore avait déjà embrasé le ciel, lorsque Orrile descendit de sa demeure dans la plaine. Entre le duc et lui, la bataille ne tarda pas à commencer ; l’un avait une massue à la main, l’autre l’épée. Astolphe attend qu’un coup sur mille enlève la vie à son adversaire.

Il lui abat tantôt le poing avec la massue, tantôt l’un et l’autre bras. Tantôt, malgré la cuirasse, il le perce d’outre en outre, tantôt il le coupe par morceaux. Mais Orrile ramasse ses membres et se relève toujours sain et sauf. Astolphe avait beau le tailler en cent pièces, il le voyait se reformer en un clin d’œil.

Enfin un des mille coups qu’il lui avait portés l’atteignit au-dessus des épaules, à ras du menton, et lui emporta la tête avec le casque. Aussitôt, plus prompt à descendre de cheval qu’Orrile, il prit dans sa main la chevelure sanglante, remonta lestement en selle, et la porta tout courant vers le Nil, afin qu’Orrile ne pût plus la ravoir.

Celui-ci, qui ne s’était pas aperçu du fait, allait cherchant sa tête à travers la poussière ; mais dès qu’il eut compris que son adversaire l’emportait au milieu de la forêt, il courut à son destrier, sauta dessus et se mit à sa poursuite. Il aurait voulu crier : attends ; arrête, arrête ! mais le duc lui avait ôté la bouche.

Pourtant, comme il ne lui a point enlevé les talons, il se rassure et le poursuit à toute bride. Rabican, dont la vitesse est merveilleuse, le laisse bien loin derrière lui dans la campagne. Pendant ce temps, Astolphe cherche rapidement dans la chevelure, de la nuque aux sourcils, pour voir s’il ne reconnaîtra pas le cheveu fatal qui rend Orrile immortel.

Parmi une si grande quantité de cheveux, il n’en est pas un qui se distingue des autres par sa longueur ou sa tournure particulière. Quel est donc celui qu’Astolphe doit arracher, pour donner la mort à l’infâme brigand ? «  — Le mieux — se dit-il — est de les couper ou de les arracher tous. —  » Et n’ayant ni rasoirs ni ciseaux à sa disposition, il se sert de son épée, qui était si effilée qu’elle aurait pu raser.

Et tenant la tête par le nez, il enleva complètement la chevelure par devant et par derrière. Le fatal cheveu se trouvait parmi les autres. Aussitôt la face devint pâle et livide, les yeux se contournèrent, signes certains qu’elle était morte. Le buste qui venait par derrière, décapité, tomba de selle et s’agita dans une dernière convulsion.

Astolphe revint à l’endroit où il avait laissé les dames et les chevaliers, tenant à la main cette tête où étaient les empreintes de la mort, et montra le tronc qui gisait au loin par terre. Je ne sais trop si les deux frères le virent avec plaisir, bien qu’il lui montrassent un visage gracieux, car ils devaient être mordus au cœur par la jalousie à cause de la victoire qui leur était enlevée.

Et je ne crois pas que le résultat de la bataille fut non plus très agréable aux deux dames. C’étaient elles qui avaient mis les deux frères aux prises avec Orrile, pour retarder autant que possible le cruel destin qui, paraît-il, les attendait bientôt en France. Elles espéraient les retenir si longtemps au loin, que la cruelle influence serait dissipée.

Dès que le gouverneur de Damiette eut été informé de la mort d’Orrile, il lâcha une colombe qui portait un message lié sous son aile avec un fil. La colombe arriva au Caire. De là, on en lâcha une seconde pour un autre lieu, et ainsi de suite, de sorte qu’en peu d’heures la nouvelle de la mort d’Orrile fut connue dans toute l’Égypte.

Le duc, ayant terminé son entreprise, engagea fortement les deux nobles garçons — bien qu’ils en eussent d’eux-mêmes grande envie, et qu’ils n’eussent pas besoin d’être stimulés ni excités — à laisser les combats aventureux de l’Orient, pour aller défendre la Sainte Église et l’empire romain, et à chercher la gloire parmi leurs compatriotes.

Griffon et Aquilant prirent chacun congé de leurs dames. Celles-ci, quelque douleur qu’elles eussent de ce départ, ne s’y opposèrent cependant pas. Astolphe se dirigea avec eux sur la droite, car ils avaient résolu, avant de retourner en France, d’aller saluer les lieux saints où Dieu s’était fait homme.

Ils auraient pu prendre à gauche où la route eût été plus agréable et plus facile, et ne pas s’éloigner des bords de la mer ; ils s’en allèrent pourtant par la droite, où le chemin était affreux et escarpé, mais qui les rapprochait de six journées de marche de la cité sainte de Palestine. On trouve à peine de l’herbe et de l’eau sur cette route ; on y manque de tout le reste.

De sorte que, avant de se mettre en route, ils s’approvisionnèrent de ce dont ils pouvaient avoir besoin, et chargèrent leur bagage sur les épaules du géant, qui aurait encore porté une tour. Après avoir parcouru un chemin âpre et sauvage, ils aperçurent, du haut d’une montagne, la terre sainte où le suprême Amour lava notre erreur avec son propre sang.

Ils trouvèrent à l’entrée de la ville un gentil jouvenceau qu’ils connaissaient déjà, Sansonnet de la Mecque, plus expérimenté qu’on ne l’est d’ordinaire à son âge, car il était dans la première fleur de sa jeunesse. Il était fameux et considéré pour sa grande vaillance et son extrême bonté. Roland l’avait converti à notre foi, et lui avait donné le baptême de sa main.

Ils le trouvèrent occupé à élever une forteresse contre le calife d’Égypte. Son intention était d’entourer la montagne du Calvaire d’un mur de deux milles de long. Ils furent accueillis par lui avec cet empressement qui dénote clairement l’amitié sincère ; il les accompagna dans la ville, et leur fit donner des logements dans son royal palais.

Il avait le gouvernement de la ville et y exerçait, au nom de Charles, un juste commandement. Le duc Astolphe lui fit don de ce grand et démesuré géant qui, pour porter des fardeaux, lui valait dix bêtes de somme, tant il était robuste. Astolphe lui donna le géant et lui laissa aussi le filet qui l’en avait rendu maître.

Sansonnet, en échange, donna au duc une riche et belle ceinture pour son épée, et des éperons tout en or, depuis la courroie jusqu’aux molettes. On disait qu’ils avaient jadis appartenu au chevalier qui délivra la damoiselle du dragon. Sansonnet les avait trouvés à Jaffa, avec beaucoup d’autres armures, quand il avait pris cette ville.

S’étant confessés de leurs fautes à un monastère qui donnait le bon exemple à toute la contrée, ils visitèrent tous les lieux témoins des mystères de la Passion du Christ, et qui, à l’éternel opprobre des chrétiens, sont maintenant usurpés par les Maures impies. Mais l’Europe en armes, est possédée de la fureur de faire la guerre partout, excepté où il l’aurait fallu.

Pendant qu’ils appliquaient ainsi leurs âmes pénétrées de dévotion aux cérémonies et aux sacrements religieux, arriva de Grèce un pèlerin connu de Griffon, qui lui apporta des nouvelles graves et douloureuses, trop différentes de celles qu’il attendait, et qui lui enflammèrent tellement le cœur, qu’elles lui firent mettre les oraisons de côté.

Le chevalier, pour son malheur, aimait une dame nommée Origile. Il n’y en avait pas une, entre mille, ayant visage plus beau et plus belle prestance. Mais elle était si fourbe et de nature si mauvaise, que vous auriez pu chercher dans toutes les cités et les villas sur la terre ferme, et dans les îles de la mer, sans trouver sa pareille.

Il l’avait laissée dans la cité de Constantin, en proie à une fièvre aiguë et cruelle, et au moment où il revenait, espérant la trouver plus belle que jamais, voilà que le malheureux apprenait qu’elle avait suivi à Antioche un nouvel amant, sous prétexte qu’il ne lui convenait pas, dans un âge si jeune, de dormir seule plus longtemps.

Depuis l’instant où il avait reçu cette triste nouvelle, Griffon soupirait nuit et jour. Tous les plaisirs qui séduisaient et entraînaient ses compagnons lui paraissaient insupportables. Ceux à qui Amour a fait sentir ses rigueurs, savent si ses traits sont de bonne trempe. Griffon souffrait un martyre d’autant plus cruel, qu’il n’osait pas dire le mal qui le rongeait.

Et cela, parce que son frère Aquilant, plus sage que lui, lui avait mille fois déjà reproché cet amour, et cherché à le lui arracher du cœur, regardant celle qui en était l’objet comme la pire de toutes les femmes qu’on pût trouver. Mais Griffon l’excusait quand son frère la condamnait. La plupart du temps, notre jugement se trompe.

C’est pourquoi il résolut, sans en parler à Aquilant, de s’en aller seul jusqu’à Antioche et d’en ramener celle qui lui avait arraché le cœur de la poitrine. Il brûlait aussi de trouver celui qui la lui avait enlevée, et d’en tirer une telle vengeance qu’on en parlerait toujours. Je dirai, dans l’autre chant, comment il mit son projet à exécution, et ce qui s’ensuivit.

CHANT XVI.

Argument. — Griffon rencontre près de Damas Origile et son nouvel amant ; il croit à leurs paroles mensongères. — Renaud arrive sous les murs de Paris avec le secours de l’armée anglaise. De part et d’autre se produisent des preuves d’une grande valeur. Grand carnage et graves incendies dans Paris, du fait de Rodomont ; Charles y court avec une troupe d’élite.

Les peines d’amour sont cruelles et nombreuses ; j’ai souffert la plupart d’entre elles et je les ai pour mon malheur si bien expérimentées, que je puis en parler savamment. C’est pourquoi, si je dis ou si j’ai dit d’autres fois, soit en paroles, soit dans mes écrits, que les unes sont un mal léger, les autres une douleur acerbe et poignante, tenez mon jugement à cet égard pour vrai.

Je dis, j’ai dit et je dirai jusqu’à ce que je cesse de vivre, que celui qui se trouve pris dans des liens honorables, sa dame se montrât-elle entièrement contraire à ses désirs, Amour lui refusât-il toute récompense pour ses soins assidus, dût-il languir jusqu’à en mourir, ne doit pas se plaindre s’il a hautement placé son cœur.

Mais celui-là doit pleurer, qui s’est fait l’esclave de deux beaux yeux, d’une belle chevelure, sous lesquels se cache un cœur pervers, et dont de nombreuses souillures ont terni la pureté. Le malheureux voudrait fuir, et, comme le cerf blessé, il porte le trait mortel partout où il va. Il rougit de lui-même et de son amour ; il n’ose pas l’avouer, et il souhaite en vain de guérir.

Le jeune Griffon est dans ce cas. Il ne peut s’amender et il reconnaît son erreur. Il voit à quelle créature vile il a donné son cœur ; il sait qu’Origile est infâme et sans foi ; cependant sa raison est vaincue par la mauvaise habitude, et sa volonté cède au penchant qui l’entraîne. Quelque perfide, quelque ingrate et coupable que soit sa maîtresse, il est poussé, malgré lui, à aller à sa recherche.

Je dis donc, pour poursuivre cette intéressante histoire, qu’il sortit secrètement de la ville, sans oser en parler à son frère qui l’avait souvent blâmé, mais en vain. Prenant à sa gauche, il se dirigea vers Rama, par le chemin le plus facile et le plus fréquenté. Il arriva en six jours à Damas de Syrie ; de là, il partit pour Antioche.

Il rencontra, un peu après avoir quitté Damas, le chevalier à qui Origile avait donné son cœur. Origile et lui se convenaient à merveille comme perversité ; ainsi se conviennent l’herbe et les fleurs. L’un comme l’autre avait le cœur léger ; l’un comme l’autre était perfide et traître ; l’un comme l’autre cachait ses vices, au détriment d’autrui, sous un aspect séduisant.

Comme je vous dis, le chevalier chevauchait sur un grand destrier pompeusement caparaçonné. La perfide Origile lui tenait compagnie, vêtue d’une robe d’azur brodée d’or. Il avait à ses côtés deux valets auxquels il faisait porter son casque et son écu, son intention étant de paraître avec éclat dans une joute qui devait se livrer à Damas.

Une fête splendide annoncée pour cette époque par le roi de Damas, faisait en effet accourir les chevaliers dans leurs plus beaux équipements. Dès que la putain voit paraître Griffon, elle craint qu’il ne l’outrage et ne l’accable de son mépris. Elle sait que son amant n’est pas assez fort pour la défendre et la préserver de la mort.

Mais pleine d’audace et d’astuce, bien que tremblante de peur, elle compose son visage, et maîtrise tellement sa voix, qu’aucun symptôme de crainte ne se révèle en elle. Ayant déjà ourdi sa ruse avec son amant, elle accourt, feignant une joie extrême, tend vers Griffon les bras ouverts, le saisit au cou et s’y suspend avec abandon.

Puis, joignant à ses gestes affectueux de douces paroles, elle disait en pleurant : «  — Mon seigneur, est-ce là la récompense due à celle qui t’adore et te révère ? Pendant près d’un an, j’ai été seule séparée de toi, et tu n’en es point affligé ! Si j’étais restée à attendre ton retour, je ne sais si j’aurais pu vivre jusqu’à aujourd’hui.

« Au moment où je croyais que, de la brillante cour de Nicosie où tu étais allé, tu allais revenir auprès de moi que tu avais laissée presque morte d’une fièvre violente, j’appris que tu étais passé en Syrie. Cette nouvelle me causa un chagrin si fort, que, ne sachant comment je pourrais te suivre, je fus sur le point de me percer le cœur de ma propre main.

« Mais la fortune, en m’accordant une double faveur, montra qu’elle avait plus souci de moi que tu n’en as toi-même ; elle m’envoya mon frère, avec lequel je suis venue ici, et qui a protégé mon honneur ; et maintenant elle amène cette bonne rencontre que j’estime comme le plus heureux des événements. Il était bien temps, du reste, car si elle avait tardé plus longtemps, je serais morte, mon seigneur, en t’appelant. —  »

Et l’astucieuse dame, qui en aurait remontré à un renard, continue ses reproches avec tant d’adresse, qu’elle fait retomber tous les torts sur Griffon. Elle lui fait croire que son compagnon est plus que son parent, et qu’elle et lui ont reçu d’un même père la chair et les os. Enfin, elle arrange de telle façon ses mensonges, qu’ils paraissent plus vrais que saint Luc et saint Jean.

Non seulement Griffon n’accuse plus de perfidie cette femme plus méchante encore que belle, non seulement il ne songe plus à tirer vengeance de celui qui s’est fait le complice de son adultère, mais il s’estime heureux de pouvoir se disculper des torts que sa maîtresse a rejetés sur lui ; et comme si c’eût été véritablement son frère, il ne cesse de combler le chevalier de caresses.

Et il s’en retourne avec lui du côté de Damas. Chemin faisant, il apprend de son compagnon que le riche roi de Syrie doit y tenir une cour splendide, et que tout chevalier, qu’il soit chrétien ou à quelque autre religion qu’il appartienne, pourra rester en sûreté dans la ville et au dehors pendant toute la durée de la fête.

Mais je ne suis pas assez décidé à poursuivre l’histoire de la perfide Origile, qui n’a pas trompé un seul amant, mais qui en a trahi mille et mille, pour ne pas retourner vers les deux cent mille combattants, et même plus, qui s’agitent au milieu des flammes sous les murs de Paris, au grand dommage et à la grande terreur de ses habitants.

Je vous laissai au moment où Agramant livrait assaut à une des portes de la ville qu’il croyait trouver sans défense. Il arriva, au contraire, qu’il y rencontra plus de résistance que partout ailleurs, car Charles s’y trouvait en personne, ayant auprès de lui les maîtres dans l’art de la guerre : les deux Guy, les deux Angelins, un des Angeliers, Avin, Avole, Othon et Bérenger.

Sous les yeux de Charles, et sous les yeux du roi Agramant, l’une et l’autre armée brûle de se signaler ; chacun veut saisir cette occasion d’acquérir une grande gloire et de mériter des récompenses, tout en faisant son devoir. Mais les Maures eurent beau donner des preuves de valeur, ils ne purent réparer les pertes considérables qu’ils essuyèrent, et le nombre de ceux d’entre eux qui restèrent morts montra aux autres combien leur audace était folle.

Du haut des remparts les flèches tombent sur les ennemis, aussi épaisses que la grêle. Les cris des nôtres et des assaillants font trembler le ciel même. Mais il faut que Charles et qu’Agramant attendent un peu, car je veux chanter les exploits du Mars africain, de Rodomont, qui, épouvantable et terrible, court par toute la ville.

Je ne sais, seigneur, si vous vous rappelez ce Sarrasin qui, miraculeusement sauvé, avait laissé ses soldats mourants et dévorés par la flamme avide entre le premier et le second rempart, — le plus horrible spectacle qu’on vît jamais. — J’ai dit que, d’un bond, il avait sauté dans la ville par-dessus le fossé qui l’entoure.

Lorsque le Sarrasin féroce, aux armes étranges, et couvert de la peau écailleuse d’un serpent, apparut tout à coup aux endroits où les vieillards et la population inoffensive se tenaient, prêtant l’oreille aux moindres nouvelles, un cri d’épouvante, une immense clameur, accompagnés de battements de mains désespérés, monta jusqu’aux étoiles. Ceux qui purent fuir s’empressèrent de se réfugier dans les temples et dans les maisons.

Mais le robuste Sarrasin, faisant tournoyer son épée, ne le permet qu’à un petit nombre. Là il coupe une jambe par la moitié, ici il fait voler une tête loin du buste. Il transperce l’un de part en part, il fend l’autre depuis la tête jusqu’aux hanches ; et de tous ceux qu’il tue, qu’il frappe et qu’il chasse en foule devant lui, il n’en voit aucun le regarder en face.

De même que le tigre en présence d’un troupeau sans défense, dans les champs hyrcaniens ou sur les bords du Gange, ou comme le loup qui attaque les chèvres et les agneaux sur la montagne que soulève Typhée[5], le cruel païen poursuivait, je ne dirai pas des escadrons, je ne dirai pas des phalanges, mais une vile populace digne de mourir avant de naître.

Il n’en trouve pas un, parmi tous ceux qu’il taille, qu’il transperce ou qu’il fauche, dont il puisse voir la figure. Le long de cette rue si populeuse et si garnie qui s’en va droit au pont Saint-Michel, le féroce et terrible Rodomont court, faisant tournoyer son épée sanglante. Il frappe également le valet et le maître, et n’épargne pas plus le juste que le pécheur.

La religion ne protège pas le prêtre ; l’innocence ne sert de rien au petit enfant ; les femmes et les damoiselles montrent en vain leur regard doux et limpide, leurs joues tendres et vermeilles. Le vieillard lui-même est poursuivi et frappé. Le Sarrasin déploie, en cette occasion, plus de cruauté que de valeur, car il ne considère ni le sexe, ni la condition, ni l’âge.

Mais le sang humain ne suffit plus à assouvir la colère de l’impitoyable roi, du plus impitoyable des mortels. Sa rage se tourne contre les édifices ; il incendie les maisons et les temples profanés. A cette époque, presque toutes les maisons, à ce qu’on rapporte, étaient en bois, et cela peut se croire facilement, puisque aujourd’hui même, à Paris, six sur dix le sont encore.

Il semble même que le feu, quelque ardent qu’il soit, ne puisse satisfaire une si grande haine. Il saisit dans ses puissantes mains tout ce qui est à sa portée, et à chaque secousse un toit s’écroule. Vous pouvez croire, seigneur, que jamais vous n’avez vu à Padoue de bombarde assez grosse[6] pour faire tomber autant de murs que le roi d’Alger en jette à terre d’une seule secousse.

Si, pendant que le maudit produisait avec le fer et le feu un tel ravage à l’intérieur de la ville, Agramant avait pu la réduire au dehors, elle était complètement perdue dans cette journée. Mais il n’en eut pas le temps, attaqué qu’il fut sur ses derrières par le paladin qui ramenait les troupes d’Angleterre, sous la conduite du Silence et de l’archange.

Dieu voulut qu’au moment même où Rodomont pénétrait dans la ville et y allumait un si vaste incendie, Renaud, la fleur de la maison de Clermont, arrivât sous les remparts, suivi de l’armée anglaise. Il avait jeté un pont à trois lieues au-dessus de Paris et pris, à main gauche, des chemins détournés, afin de n’être point gêné par le fleuve dans son attaque contre les barbares.

Il avait choisi six mille archers à pied, sous la bannière illustre d’Odoard, et deux mille cavaliers, les plus légèrement montés, sous la conduite du vaillant Ariman, et les avait envoyés, par les chemins qui conduisent directement aux côtes de Picardie, en leur recommandant d’entrer dans Paris par les portes Saint-Martin et Saint-Denis.

Il fit diriger par la même route les chariots et les autres bagages embarrassants. Quant à lui, avec le reste de ses gens, il contourna la ville plus en amont. Il avait avec lui des bateaux et des ponts pour traverser la Seine qu’on ne peut facilement passer à gué. Après que tout le monde l’eut franchie et qu’on eut rompu les ponts, il rangea en bataille les Anglais et les Écossais.

Mais auparavant, Renaud ayant réuni autour de lui les barons et les capitaines sur un point élevé de la rive, de façon que tous pussent le voir et l’entendre, leur dit : «  — Seigneurs, vous devez rendre grâces à Dieu qui vous a conduits jusqu’ici, pour que vous acquériez, au prix d’une courte fatigue, une gloire plus éclatante que celle d’aucun autre peuple.

« Si vous faites lever le siège de Paris, vous aurez délivré deux princes : votre roi, dont vous êtes tenus de défendre la liberté et la vie, et un empereur des plus glorieux parmi ceux qui aient jamais tenu une cour au monde. Avec eux, vous délivrerez d’autres rois, des ducs, des marquis, des seigneurs et des chevaliers d’une foule de pays.

« De sorte qu’en sauvant une ville, vous n’aurez pas seulement pour obligés les Parisiens, qui souffrent beaucoup moins de leurs propres malheurs que de voir exposés au même danger qu’eux leurs femmes, leurs enfants, et les vierges saintes enfermées dans les couvents et qu’aujourd’hui leurs vœux ne peuvent préserver ;

« En sauvant, dis-je, cette cité, vous obligerez non seulement les Parisiens, mais tous les pays de cette région. Je ne parle pas seulement des peuples voisins, car il n’y a pas une nation dans toute la chrétienté qui n’ait dans cette ville quelques-uns de ses citoyens. De sorte que votre victoire ne vous aura pas seulement acquis la reconnaissance de la France.

« Si, dans l’antiquité, on décernait une couronne à quiconque sauvait la vie d’un citoyen, de quelle récompense ne serez-vous pas dignes, vous qui en aurez sauvé une multitude infinie ? mais si une entreprise si sainte et si honorable venait à échouer par l’effet de l’envie ou de la lâcheté, croyez-m’en, une fois ces remparts tombés, ni l’Italie ni l’Allemagne ne seraient plus en sûreté,

Non plus qu’aucun des lieux où l’on adore celui qui voulut mourir pour nous sur la croix. Ne croyez pas que vous-mêmes resteriez longtemps sans être attaqués par les Maures, et que votre royaume serait suffisamment protégé par la mer. Si jadis on les a vus traverser d’autres fois le détroit de Gibraltar, et laisser les colonnes d’Hercule pour porter la dévastation dans vos îles, que ne feraient-ils pas aujourd’hui, une fois maîtres de nos pays ?

« Et quand bien même l’honneur et l’intérêt ne vous pousseraient pas à cette entreprise, un commun devoir commande de se secourir les uns les autres, tous ceux qui combattent pour une même Église. Que je ne vous livre pas les ennemis en déroute, et cela sans grand effort, aucun de vous ne doit montrer à cet égard de la crainte, car ils me font tous l’effet d’une multitude sans expérience, sans force, sans courage et sans armes. —  »

Par ces paroles et des raisonnements encore meilleurs, par son langage énergique et sa voix entraînante, Renaud parvint à porter au comble l’ardeur de ces magnanimes barons et de cette belliqueuse armée. Comme dit le proverbe, il donna de l’éperon au coursier qui courait déjà avec rapidité. Son discours terminé, il fit avancer tout doucement ses troupes sous leurs bannières respectives.

Évitant tout bruit, toute rumeur, il fait avancer son armée divisée en trois corps. A Zerbin, qui marche le long du fleuve, il réserve l’honneur d’attaquer le premier les barbares. Il range en arrière les Irlandais dans la plaine. Les cavaliers et les fantassins d’Angleterre, sous les ordres du duc de Lancastre, sont au centre.

Après les avoir tous placés dans la position qu’ils doivent occuper, le paladin chevauche le long de la rive et passe devant avec le brave duc Zerbin et son corps d’armée. Il marche jusqu’à ce qu’il arrive à l’endroit où le roi d’Oran, le roi Sobrin et leurs autres compagnons d’armes gardaient de ce côté la plaine, ayant l’armée d’Espagne à un mille derrière eux.

L’armée chrétienne, qui avait marché avec tant d’ordre et de calme tant qu’elle avait été guidée par le Silence et l’archange, ne put se contenir plus longtemps. A peine eut-elle vu les ennemis, qu’elle poussa un cri immense, et que les trompettes firent retentir l’air de leur son aigu. L’éclatante rumeur montant jusqu’au ciel, s’en alla glacer les os des Sarrasins.

Renaud pousse son destrier en avant de tous les autres et met la lance en arrêt. Il dépasse les Écossais de toute la portée d’un trait, tellement il lui tarde de frapper. De même que parfois un coup de vent arrive, traînant après lui une horrible tempête, ainsi en avant des escadrons, le vaillant chevalier s’en venait éperonnant son coursier Bayard.

A la vue du paladin de France, les Maures donnent des signes d’une véritable angoisse. On voit la lance leur trembler à tous dans la main ; leurs pieds tremblent dans les étriers, et leurs cuisses dans les arçons. Seul le roi Pulian, qui ne sait pas que celui qui s’avance est Renaud, ne change pas de visage. Ne pensant pas trouver si rude résistance, il lance son destrier au galop à la rencontre du chevalier.

Avant de partir, il assure sa lance, rassemble toutes ses forces, puis il excite son destrier des deux éperons à la fois et lui abandonne les rênes. De son côté, le fils d’Aymon, ou plutôt le fils de Mars, déploie sa valeur habituelle, et se montre digne du grand renom que lui ont acquis dans les joutes sa grâce et son habileté.

Les coups furent de part et d’autre résolument portés, et les deux fers frappèrent la tête ; mais ils différèrent en force et en résultat, car l’un des deux chevaliers poursuivit sa course, tandis que l’autre restait mort. Il faut, pour prouver sa valeur, autre chose que mettre avec grâce la lance en arrêt ; il faut aussi que la fortune soit favorable ; sans elle le courage suffit rarement, ou presque jamais.

Le paladin assure de nouveau sa bonne lance, et se précipite vers le roi d’Oran dont le courage est aussi mesquin que sa stature est colossale. Renaud se prépare à lui porter un de ces coups dont il est fait mention, mais il l’atteignit seulement au bas de l’écu. A qui voudrait l’en blâmer, je donnerai pour excuse qu’il ne pouvait atteindre plus haut.

Bien qu’il soit recouvert d’acier, l’écu n’empêche pas la lance de pénétrer d’une palme dans le corps du roi, dont l’âme vile et lâche s’échappe par une grande blessure qu’il a reçue dans le ventre. Son coursier, qui se croyait condamné à porter longtemps encore une si énorme charge, rend en lui-même grâce à Renaud de ce que, par cette rencontre, il lui a épargné une plus longue fatigue.

Sa lance rompue, Renaud fait tourner son destrier avec tant de légèreté, qu’il semble que celui-ci ait des ailes, et se précipite impétueusement là où il voit la foule plus épaisse. Il s’escrime si bien avec Flamberge toute rouge de sang, que les armes qu’elle touche semblent être de verre fragile. Son tranchant, sans être arrêté par la trempe du fer, pénètre jusqu’à la chair vive.

L’épée tranchante ne rencontre que peu d’armures en fer trempé ; mais le plus souvent des boucliers en cuir ou en bois, et des pourpoints usés en drap roulé. Aussi Renaud abat, transperce, déchire, pourfend tous ceux qu’il atteint. Ils ne résistent pas plus à son épée que l’herbe ne résiste à la faux, ou le blé à la tempête.

La première troupe était déjà mise en déroute, quand Zerbin arriva avec l’avant-garde. Le chevalier, la lance en arrêt, accourait à la tête de ses soldats qui suivaient son pennon avec non moins d’ardeur. On aurait dit des loups et des lions prêts à se jeter sur des chèvres ou des moutons.

Dès qu’on fut près de l’ennemi, chaque cavalier fit sentir en même temps l’éperon à son cheval, et en un instant fut franchie la petite distance, le faible intervalle qui existait entre l’une et l’autre armée. On ne vit jamais une plus étrange mêlée ; les Écossais seuls frappaient, tandis que les Sarrasins se laissaient massacrer, comme s’ils eussent été conduits là seulement pour mourir.

Chaque païen semblait plus froid que glace, et chaque Écossais plus ardent que flamme. Les Maures s’imaginaient que chaque chrétien devait avoir le bras de Renaud. Ce voyant, Sobrin fit avancer en toute hâte ses bataillons, sans attendre d’y être invité par un héraut. Sa troupe était la meilleure de l’armée ennemie ; non seulement elle était la mieux commandée, mais la mieux armée et la plus aguerrie.

Elle était composée des soldats les moins mauvais d’Afrique, bien qu’elle ne valût pas encore grand’chose. Dardinel suivait immédiatement avec sa division mal armée et incapable de se battre convenablement. Lui-même avait sur la tête un casque étincelant, et était entièrement couvert de plastrons et de cottes de mailles. La quatrième division, avec laquelle Isolier le suivait, était, je crois, meilleure.

Cependant Trason, le brave duc de Marr, heureux de se trouver dans une telle entreprise, donne le signal à ses cavaliers, et les convie à conquérir à sa suite une gloire éclatante, dès qu’il a vu Isolier et les soldats de Navarre entrer dans la mêlée. Derrière lui, Ariodant, qui vient d’être fait duc d’Albanie, conduit sa troupe au combat.

La rumeur éclatante des trompettes sonores, des timbales et des instruments barbares, jointe au bruit continu des arcs, des frondes, des machines, des roues des chars ; les cris, les gémissements, les lamentations dont il semble que le ciel tout entier retentisse, forment un tumulte effroyable, pareil à celui dont le Nil, près de ses chutes, assourdit les habitants voisins des rives.

Une ombre épaisse, produite par les flèches lancées des deux côtés, obscurcit le ciel ; l’haleine des combattants, la fumée, la sueur, la poussière font dans l’air comme un nuage sombre. Les deux armées se portent tantôt ici, tantôt là ; les uns poursuivent, les autres fuient ; vous verriez souvent le guerrier tomber mort sur l’ennemi qu’il vient de tuer.

Quand une troupe est fatiguée, une autre s’avance aussitôt ; de part et d’autre, le nombre des combattants augmente. Là sont les cavaliers, ici les fantassins. La terre sur laquelle se livre cet assaut est rouge ; l’herbe, auparavant verte, s’est recouverte d’un manteau de sang, et là où s’épanouissaient les fleurs jaunes ou d’azur, gisent les cadavres des hommes et des chevaux.

Zerbin se signale par les plus admirables prouesses qu’ait jamais faites garçon de son âge ; il taille, tue et détruit les païens, qui tombent en foule autour de lui comme la pluie. Ariodant donne de grandes preuves de courage en présence de ses nouveaux sujets, et remplit de terreur et d’admiration les gens de Navarre et de Castille.

Chelinde et Mosco, tous deux bâtards de feu Calabrun, roi d’Aragon, et Calamidor de Barcelone, réputés parmi les plus vaillants, avaient laissé derrière eux leurs étendards ; croyant acquérir une facile gloire en tuant Zerbin, ils avaient fondu sur lui et avaient blessé son destrier au flanc.

Le destrier transpercé de trois coups de lance tombe mort ; mais le brave Zerbin est aussitôt sur pied et se précipite, pour venger son cheval, vers ceux qui le lui ont tué. Il rejoint tout d’abord Mosco, qui est le plus près de lui et qui croit le faire prisonnier ; il le frappe d’un coup de pointe, lui transperce le flanc, et le jette hors de selle, pâle et glacé.

Chelinde, voyant que son frère lui est ravi, accourt plein de fureur sur Zerbin, espérant le renverser sous le choc ; mais celui-ci saisit le coursier par le frein, et le renverse à terre, d’où il ne se relève pas ; il ne mangera plus désormais ni avoine ni foin. Zerbin a frappé si fort que, du même coup de taille, il a occis le cheval et le maître.

Calamidor, effrayé de ce qu’il vient de voir, tourne bride pour fuir en toute hâte ; mais Zerbin lui porte un coup par derrière, en disant : «  — Traître ; attends, attends ! —  » Le coup ne porte pas aussi loin que Zerbin l’espérait à cause de la distance. Il ne peut atteindre le cavalier, mais il frappe le destrier sur la croupe, et le jette à terre.

Son maître abandonne le cheval, et cherche à s’échapper en se traînant sur les pieds et sur les mains ; mais cela lui réussit peu. Le duc de Trason passe par hasard sur lui et l’écrase sous le poids. Ariodant et Lurcanio accourent à l’endroit où Zerbin est entouré d’une foule d’ennemis. Ils amènent avec eux d’autres chevaliers qui prêtent leur aide à Zerbin, jusqu’à ce qu’il ait pu remonter à cheval.

Ariodant faisait tournoyer son glaive, et Artalique et Margan s’en aperçurent trop bien. Étéarque et Casimir sentirent encore davantage la puissance de son bras. Les deux premiers s’enfuirent blessés ; les deux autres restèrent morts sur place. Lurcanio montre sa force ; il frappe, heurte, renverse et tue.

Ne croyez pas, seigneur, que dans la plaine le combat soit moins acharné que près du fleuve, ni que l’armée conduite par le brave duc de Lancastre reste en arrière. Ses troupes attaquent les Espagnols, et de part et d’autre la lutte est pareille ; fantassins, cavaliers et capitaines savent des deux côtés se servir de leurs mains.

En première ligne viennent Oldrade et Fiéramont ; l’un est duc de Glocester, l’autre duc d’York. Avec eux est Richard, comte de Warwick, et l’audacieux Henri, duc de Clarence. Ils ont pour adversaires Mataliste, Follicon, Baricondo et leur suite. Le premier possède Alméria, le second tient Grenade, et Baricondo est maître de Majorque.

Le combat opiniâtre présenta longtemps des chances égales, et l’on n’aurait pu y discerner le moindre avantage d’un côté ou d’autre. On voyait les deux armées avancer et reculer comme les moissons à la brise de mai, ou comme les vagues mobiles qui vont et viennent sur le rivage, sans suivre une même direction. Puis, après s’être quelque temps réjouie de ce jeu sanglant, la Fortune redevint à la fin contraire aux Maures.

Le duc de Glocester fait vider les arçons à Mataliste ; en même temps, Fiéramont renverse Follicon après l’avoir blessé à l’épaule droite ; les deux païens sont faits prisonniers des Anglais. De son côté, Baricondo est tué de la main du duc de Clarence.

Les païens en conçoivent tant d’épouvante et les fidèles tant d’ardeur, que les premiers ne songent qu’à battre en retraite et à fuir en désordre, tandis que les autres gagnent toujours du terrain et ne pensent qu’à tuer et à poursuivre les ennemis. S’il ne leur était pas venu du secours, les Sarrasins auraient été anéantis sur ce point.

Mais Ferragus qui, jusque-là ne s’était pas trop écarté du roi Marsile, voyant fuir les bannières, et l’armée sarrasine à moitié détruite, éperonne son cheval et le pousse à l’endroit où la bataille était le plus acharnée. Il arrive juste à temps pour voir tomber de son destrier, avec la tête fendue, Olympe de la Serre.

C’était un jouvenceau qui, par les doux sons de sa lyre à deux cornes, se faisait fort d’attendrir les cœurs, fussent-ils plus durs que la pierre. Heureux s’il avait su se contenter d’un tel pouvoir, et s’il avait eu en horreur, les boucliers, les arcs, les flèches, les cimeterres et les lances qui le firent mourir si jeune sur la terre de France !

Quand Ferragus le voit tomber, lui qui l’aimait et qui le tenait en grande estime, il ressent de sa perte plus de douleur que de celle de mille autres tués avant lui. Il frappe son meurtrier avec une telle force, qu’il le partage en deux depuis la cime du casque, lui fend le front, les yeux, la figure, jusqu’au milieu de la poitrine, et le jette mort à terre.

Il ne s’arrête pas là ; il brandit son épée en cercle, rompt les casques, brise les cottes de mailles ; marque celui-ci au front, cet autre à la joue ; coupe à l’un la tête, à l’autre le bras ; il répand tant de sang, il tue tant de monde, que la bataille est suspendue en cet endroit, et que la vile multitude épouvantée fuit sans ordre, massacrée et rompue.

Le roi Agramant, désireux de faire preuve de vaillance et de prendre part au carnage, se jette dans la mêlée. Il a près de lui Balivers, Farulant, Prusion, Soridan et Bambirague. Puis vient une multitude de guerriers sans nom, qui feront en ce jour un lac de leur sang répandu. On compterait plus facilement chaque feuille qui tombe quand l’automne dépouille les arbres.

Agramant ayant fait venir des remparts un grand nombre de cavaliers et de fantassins, les envoie en toute hâte, sous les ordres du roi de Fez, sur les derrières de l’armée, pour s’opposer aux gens d’Irlande dont on voyait les bataillons accourir tumultueusement dans le but d’occuper les logements des Sarrasins.

Le roi de Fez exécute promptement cet ordre, car tout retard aurait été funeste. Pendant ce temps, le roi Agramant rassemble le reste de ses troupes et les entraîne à la bataille. Il se dirige vers le fleuve, car il lui semble qu’en cet endroit on a besoin de sa présence, un messager du roi Sobrin étant venu demander du secours.

Il conduisait, réunie en une seule troupe, plus de la moitié de son armée. A la seule rumeur produite par cette masse, les Écossais sont terrifiés, et leur frayeur est telle, qu’ils n’écoutent plus la voix de l’honneur et rompent leurs rangs. Zerbin, Lurcanio et Ariodant, restent seuls au milieu de la débâcle pour arrêter l’attaque furieuse des ennemis. Zerbin, qui était à pied, y eût probablement péri, si le brave Renaud ne s’en était aperçu à temps.

Le paladin combattait d’un autre côté, et il avait vu fuir devant lui plus de cent bannières. Dès que lui parvient la fâcheuse nouvelle du grand péril que courait Zerbin, démonté et abandonné par les siens au milieu des gens de Cyrène, il fait faire volte-face à son cheval, et il se dirige rapidement vers l’endroit où il aperçoit les fuyards.

Il arrive à l’endroit où il voit les Écossais revenir en fuyant ; il leur crie : «  — Où allez-vous ? Êtes-vous donc assez lâches pour laisser le champ de bataille à une si vile canaille ? Où sont les dépouilles dont je croyais que vous deviez orner vos églises ? Quelle gloire, quels éloges pensez-vous mériter en abandonnant le fils de votre roi seul et à pied ? —  »

Il prend des mains de son écuyer une énorme lance, et voyant non loin de là Prusion, roi d’Alfarache, il fond sur lui, lui fait vider les arçons et le jette mort sur la plaine. Il couche à terre Agricolte et Bambirague ; puis il blesse grièvement Soridan ; et il l’aurait occis comme les autres, si sa lance avait été plus forte.

Il saisit Flamberge, sa lance s’étant rompue. Il en frappe Serpentin, le chevalier aux étoiles, dont les armes étaient enchantées ; néanmoins le coup l’envoie évanoui hors de selle. C’est ainsi que Renaud fait une place belle et spacieuse autour du prince d’Écosse, ce qui permet à ce dernier de saisir au passage un destrier dont la selle est vide, et d’y monter.

Il était temps, et s’il avait un peu plus tardé, il n’aurait probablement pas pu le faire, car Agramant, Dardinel, Sobrin et le roi Balastro arrivaient tous à la fois. Mais Zerbin, qui a pu se mettre auparavant en selle, fait tournoyer son glaive, envoyant tantôt celui-ci, tantôt celui-là porter en enfer des nouvelles des vivants.

Le brave Renaud, qui s’attaquait toujours de préférence aux plus redoutables, dirige son épée contre le roi Agramant, qui lui paraît beaucoup trop vaillant et hardi — il faisait, en effet, plus de besogne à lui seul que mille autres guerriers — et se précipite sur lui avec Bayard. Il le frappe et le heurte tout à la fois en plein flanc, et le renverse ainsi que son destrier.

Pendant qu’en dehors des murs, la haine, la rage, la fureur poussent les deux armées à s’exterminer dans une si cruelle bataille, Rodomont, dans Paris, égorge la population et brûle les palais et les temples sacrés. Charles, qui combat sur un autre point, ne voit rien de cela et n’en entend point parler. Il est occupé à recevoir dans la ville Odoard et Ariman avec leurs troupes de Bretagne.

Lorsque arrive près de lui un écuyer, la pâleur au visage, et qui peut à peine tirer un souffle de sa poitrine : «  — Hélas ! seigneur, hélas ! — répète-t-il plusieurs fois, avant de pouvoir dire autre chose, — aujourd’hui l’empire romain descend dans la tombe ; le Christ a abandonné aujourd’hui son peuple ; un démon est tombé du ciel pour rendre cette cité à jamais inhabitable.

« Satan, — ce ne peut être un autre que lui, — ruine et détruit la malheureuse cité. Tourne-toi et regarde les tourbillons de fumée produits par la flamme dévastatrice. Écoute la plainte qui retentit jusqu’au ciel et vient confirmer ce que te dit ton serviteur. C’est un seul homme qui, par le fer et le feu, saccage ta belle ville ; et devant lui chacun prend la fuite. —  »

Comme celui qui commence par entendre le tumulte et le battement répété du tocsin, puis aperçoit près de lui, et le touchant presque, l’incendie que chacun connaissait déjà, tel est le roi Charles en apprenant cette nouvelle calamité, et en en recevant de ses propres yeux la confirmation. Il dirige sur-le-champ le gros de ses meilleures troupes vers l’endroit où il entend les cris et la grande rumeur.

Charles appelle à lui le plus qu’il peut de ses paladins et de ses meilleurs guerriers, et fait porter sa bannière vers la place où le païen s’est retiré. Il entend la clameur ; il voit les horribles traces de sa cruauté ; il voit des membres humains épars de tous côtés. Mais en voilà assez pour le moment ; que celui qui volontiers écoute cette belle histoire revienne une autre fois.

CHANT XVII.

Argument. — Charles exhorte ses paladins, et attaque avec eux les ennemis. — Griffon, Origile et Martan arrivent à Damas, à la fête donnée par Norandin. Griffon est vainqueur du tournoi ; Martan y montre une grande couardise, mais il usurpe l’honneur de la victoire, tandis que Griffon ne reçoit que honte et outrages.

Quand nos péchés ont dépassé la mesure du pardon, Dieu, pour prouver que sa justice égale sa miséricorde, confie souvent le pouvoir souverain à des tyrans atroces, à des monstres. Il leur donne la force et le génie du mal. C’est pour cela qu’il mit au monde Marius, Sylla, les deux Néron, Caïus Caligula le Furieux ;

Domitien et le dernier Antonin ; qu’il tira Maximin de la plèbe immonde et basse, et l’éleva à l’empire ; qu’il fit naître à Thèbes Créonte, et donna au peuple d’Agylla Mézence, qui engraissa les sillons de sang humain ; c’est pour cela que, dans des temps moins reculés, il permit que l’Italie devînt la proie des Huns, des Lombards et des Goths.

Que dirai-je d’Attila ? que dirai-je de l’inique Ezzelin da Romano, et de cent autres que Dieu, après de longs siècles de crimes, envoya pour nous punir et nous opprimer ? Et ce n’est pas seulement dans les temps antiques que nous avons de tels exemples ; nous en faisons de nos jours une claire expérience, nous qui, troupeaux inutiles et coupables dès le berceau, avons été donnés en garde aux loups enragés.

Comme si leur faim était trop vite apaisée, et que leur ventre ne pût contenir tant de chair, ceux-ci ont appelé des bois ultramontains d’autres loups plus affamés[7], pour achever de nous dévorer. Les ossements sans sépulture de Trasimène, de Cannes, de Trebia, paraissent peu de chose auprès de ceux qui engraissent les rives et les champs de l’Adda, de la Mella, du Ronco et du Taro.

Dieu permet que nous soyons châtiés aujourd’hui par des peuples plus coupables que nous peut-être, de nos méfaits, de nos erreurs, de nos vices multipliés à l’infini. Un temps viendra où nous irons à notre tour ravager leurs territoires, si jamais nous devenons meilleurs, et si leurs crimes en arrivent à exciter l’indignation de éternelle Bonté.

Elles devaient sans doute avoir troublé la sérénité de Dieu, ces contrées que les Turcs et les Maures couvraient alors de viols, de meurtres, de rapines et de honte. Mais tous ces maux furent encore aggravés par la fureur de Rodomont. J’ai dit que Charles, dès qu’il eut reçu la nouvelle des ravages causés par lui, était accouru pour l’arrêter.

Il voit les malheureux coupés par morceaux joncher les rues ; les palais brûlés, les temples ruinés, une grande partie de la ville détruite. Jamais on ne vit de si cruels exemples de désolation : «  — Où fuyez-vous, foule épouvantée ? N’en est-il point parmi vous qui ose contempler sa ruine, et qui ne comprenne qu’il ne vous restera plus de refuge si vous abandonnez si lâchement cette cité ?

« Donc, un homme seul, enfermé dans votre ville dont la ceinture de murailles l’empêche de fuir, pourra se retirer sans la moindre égratignure, après vous avoir tous tués ? —  » Ainsi disait Charles, qui, enflammé de colère, ne pouvait supporter une telle honte. Il arrive enfin devant la grande cour du palais, où il voit le païen massacrer son peuple.

Là s’était retirée une grande partie de la population espérant y trouver du secours, car le palais était entouré de fortes murailles et approvisionné de munitions pour une longue défense. Rodomont, fou d’orgueil et de colère, s’était emparé à lui seul de toute la place. Dans son mépris de tels adversaires, il fait d’une main tournoyer son épée, et de l’autre il lance la flamme.

Il frappe les portes élevées et superbes de la royale demeure, et les fait résonner sous ses coups. La foule qui s’y est réfugiée et se croit déjà morte, fait pleuvoir sur lui du haut des remparts les créneaux et les pans de murs. Personne ne regarde à détruire ce beau palais, et les morceaux de bois, les pierres, les tables en marbre, les colonnes et les poutres dorées, qui ont coûté si cher à leurs pères et à leurs ancêtres, tombent tous à la fois.

Le roi d’Alger se tient sur la porte, étincelant sous le clair acier qui lui recouvre la tête et le buste. Ainsi, le serpent sorti des ténèbres, après avoir dépouillé sa vieille peau, et fier de sa nouvelle écaille, se sent redevenu jeune et plus vigoureux que jamais. Il fait vibrer son triple dard, le feu brille dans ses yeux, et, partout où il passe, tous les autres animaux lui font place.

Les rochers, les créneaux, les poutres, les flèches, les arbalètes, et tous les autres objets qui tombent sur le Sarrasin, ne peuvent ralentir sa main sanguinaire, qui ne cesse de secouer, de tailler, de mettre en pièces la grande porte. Il y fait une telle ouverture, qu’on peut facilement voir au travers que la cour est pleine de gens dont le visage est empreint des couleurs de la mort.

On entend retentir, sous les voûtes élevées et spacieuses, les cris et les lamentations des femmes qui se frappent le sein et courent à travers le palais, pâles et gémissantes ; elles embrassent le seuil des appartements et les lits nuptiaux qu’elles devront bientôt abandonner aux barbares. C’est dans ce péril extrême qu’arrive le roi suivi de ses barons.

Charles se tourne vers ces mains robustes qu’il trouvait jadis promptes aux gigantesques travaux : «  — N’êtes-vous pas, — dit-il, — les mêmes qui combattîtes avec moi contre Agolant dans Apremont ? Vos forces sont-elles maintenant si épuisées que vous, qui lui avez arraché la vie, ainsi qu’à Trojan, à Almonte et à cent mille autres, vous deviez redouter aujourd’hui un homme seul, un guerrier de ce sang, de cette race méprisable ?

« Serais-je condamné à voir aujourd’hui en vous moins de courage que je vous en ai vu autrefois ? Montrez à ce chien votre valeur, à ce chien qui dévore les hommes. Un cœur magnanime méprise la mort ; il lui importe peu qu’elle soit tardive ou prompte, pourvu qu’elle soit glorieuse. Mais je ne puis rien craindre avec vous qui m’avez toujours rendu victorieux. —  »

A ces mots, il baisse sa lance et pousse son destrier droit au Sarrasin. En même temps le paladin Ogier, Naymes, Olivier, Avin, Avolio, Othon et Bérenger, qu’on ne peut jamais voir l’un sans l’autre, se précipitent tous ensemble sur Rodomont et le frappent à la poitrine, au flanc, au visage.

Mais pour Dieu, Seigneur, suspendons le récit de ces colères et laissons ces chants de mort. C’est assez parlé, pour le moment, du Sarrasin non moins cruel que redoutable. Il est temps de revenir à Griffon, que j’ai laissé arrivant aux portes de Damas avec la perfide Origile et celui qui, loin d’être son frère, s’était rendu complice de son adultère.

Parmi les plus riches cités du Levant, les plus populeuses et les mieux bâties, on cite Damas, qui s’élève à sept journées de Jérusalem, au sein d’une plaine fertile, abondante, et non moins agréable l’hiver que l’été. Une montagne voisine lui dérobe les premiers rayons de l’aurore naissante.

Deux fleuves aux eaux de cristal traversent la ville, arrosant de leurs canaux multipliés un nombre infini de jardins toujours pleins de fleurs et de verdure. On prétend aussi que les eaux de senteur y sont assez abondantes pour faire tourner des moulins, et que celui qui se promène dans les rues sent l’odeur des parfums s’échapper de toutes les maisons.

La rue principale est entièrement recouverte de tapis aux couleurs variées et éclatantes ; le pavé est jonché d’herbes odoriférantes, et les murs des maisons disparaissent sous un vert feuillage. Chaque porte, chaque fenêtre est ornée de fines draperies, mais plus encore de belles dames aux robes somptueuses et chargées de pierreries.

Dans l’intérieur des portes, le peuple se livre en beaucoup d’endroits à des danses joyeuses, et de beaux chevaux richement caparaçonnés caracolent de leur mieux par les rues. Mais ce qui était le plus beau à voir, c’était le riche cortège des seigneurs, des barons et des vassaux couverts de tout ce que l’Inde et les pays lointains d’Érythrée peuvent fournir de perles, d’or et de pierreries.

Griffon et ses compagnons s’en venaient lentement, admirant de çà, de là, lorsqu’un chevalier les arrêta et les fit monter dans son palais, où, avec la courtoisie en usage à cette époque, il ne les laissa manquer de rien. A peine entrés, il leur fit apprêter un bain, puis d’un air gracieux, il les invita à s’asseoir à une table somptueuse.

Et il leur raconta comment Norandin, roi de Damas et de toute la Syrie, avait invité tous ceux qui, dans le pays et à l’étranger, avaient rang de chevalerie, à venir prendre part aux joutes, lesquelles devaient avoir lieu le lendemain matin sur la place publique. Il ajouta que s’ils avaient autant de valeur que l’annonçait leur fière prestance, ils pourraient en donner la preuve sans aller plus loin.

Bien que Griffon ne fût pas venu pour cela, il accepta l’invitation ; il ne refusait jamais, quand il en avait l’occasion, de montrer son courage. Il interrogea son hôte sur le motif de cette fête. Il lui demanda si c’était une solennité qu’on renouvelait chaque année, ou bien une nouvelle idée du roi pour éprouver la valeur de ses sujets.

Le chevalier répondit : «  — La belle fête se reproduira désormais toutes les quatre lunes. Celle-ci est la première de toutes, et jamais on n’en a encore donné de semblable. Elle est fondée en mémoire de la délivrance de notre roi, dont la vie fut miraculeusement sauvée en un pareil jour, après quatre mois passés dans les angoisses et les pleurs, et la mort devant les yeux.

« Mais, pour vous raconter plus à fond cette histoire, je vous dirai que notre roi, qui s’appelle Norandin, avait, depuis de longues années, le cœur enflammé pour la charmante fille du roi de Chypre, qui surpasse toute autre belle. Ayant fini par l’obtenir pour femme, il s’en revenait avec elle, en compagnie de dames et de chevaliers, et se dirigeait droit vers la Syrie.

« Nous étions déjà loin du port, voguant à pleines voiles sur l’orageuse mer de Carpathes, lorsque nous fûmes assaillis par une si horrible tempête, qu’elle épouvanta notre vieux pilote lui-même. Trois jours et trois nuits nous errâmes sur les ondes menaçantes, poussés de côté et d’autre. Nous abordâmes enfin, harassés de fatigue et les vêtements trempés d’eau, sur une terre aux rives fraîches, aux collines ombreuses et verdoyantes.

« Tout joyeux, nous fîmes déployer les tentes et les courtines entre les arbres ; on apprêta les feux et les cuisines, et des tapis nous servirent de tables. Pendant ce temps, le roi parcourait les vallées voisines et fouillait les parties les plus secrètes du bois, pour voir s’il ne trouverait pas quelques chèvres, quelques daims ou quelques cerfs. Deux serviteurs le suivaient, portant son arc.

« Pendant que, heureux de nous reposer, nous attendions que notre seigneur revînt de la chasse, nous vîmes venir à nous, accourant le long du rivage, l’Ogre, ce terrible monstre. Dieu vous garde, seigneur, de voir jamais de vos yeux la face horrible de l’Ogre ! Il vaut mieux le connaître par ouï-dire que s’en approcher de façon à le voir.

« Rien ne peut lui être comparé, tellement il est long, tellement sa grandeur est démesurée. A la place d’yeux, il a sous le front deux excroissances d’os, semblables à des champignons pour la couleur. Il venait vers nous, comme je vous dis, le long du rivage, et il semblait que c’était une petite montagne qui se mouvait. Il montrait hors de sa gueule deux défenses comme celles du porc ; il avait le museau allongé et le sein plein de bave et de saleté.

« Il vint en courant, tenant son museau comme le chien braque quand il suit une piste. A cette vue, nous nous enfuîmes tous, éperdus, là où nous chassait la peur. Il nous servait de peu qu’il fût aveugle, car, en flairant le sol, il semblait mieux guidé par son odorat que s’il avait vu le jour. Il eût fallu des ailes pour fuir.

« Nous courions de çà, de là ; mais en vain nous essayions de le fuir, il était plus rapide que le vent d’autan. De quarante personnes, à peine dix se sauvèrent à la nage sur le navire. Le monstre aveugle, après avoir saisi les autres, les mit en paquet, les uns sous son bras, les autres sur sa poitrine ; il en remplit également une vaste gibecière qui lui pendait au flanc, comme à un berger.

« Puis il nous emporta dans sa tanière creusée au milieu d’un écueil sur le rivage, et qui était en marbre aussi blanc qu’une feuille de papier sur laquelle il n’y aurait encore rien d’écrit. Là habitait avec lui une matrone au visage accablé de douleur et de deuil. Elle était entourée de dames et de damoiselles de tout âge, de toute condition, les unes laides, les autres belles.

« Tout auprès était une grotte non moins vaste, où l’Ogre renfermait ses troupeaux. Il en avait tellement qu’on ne pouvait les compter. Il les conduisait au pâturage été comme hiver, les sortant et les enfermant lui-même à des heures fixes. Il les avait plutôt comme passe-temps que pour son usage.

« La chair humaine lui semblait meilleure. Il nous le fit bien voir : à peine arrivé dans son antre, il mangea trois d’entre nous, ou plutôt il les engloutit tout vivants. Puis il alla vers la seconde grotte, souleva un grand rocher, en fit sortir le troupeau, à la place duquel il nous enferma, et partit pour le mener selon son habitude au pâturage, en jouant d’un chalumeau qu’il portait au cou.

« Cependant notre prince, de retour sur le rivage, comprend son malheur. Un profond silence règne tout autour de lui ; il retrouve les débris des tentes et des pavillons détruits, brisés en mille pièces ; il ne sait qui peut l’avoir ainsi dépouillé. Plein de crainte, il descend sur le bord de la mer, et voit ses matelots lever en toute hâte les ancres et tendre les voiles.

« Aussitôt qu’ils aperçoivent Norandin sur le rivage, ils envoient une barque pour l’emmener. Mais le prince ayant appris comment l’Ogre était venu le voler, sans penser à autre chose, prend la résolution de le poursuivre partout où il sera. Il éprouve tant de douleur de l’enlèvement de Lucine, qu’il veut la retrouver ou mourir.

« Il se dirige en toute hâte du côté où il voit des traces fraîches sur le sable, et, poussé par sa rage amoureuse, il arrive enfin à la caverne dont je vous ai parlé et où nous attendions, dans une angoisse sans égale, le retour de l’Ogre. Au moindre bruit, il nous semblait qu’il revenait, plus affamé que jamais, pour nous dévorer.

« La fortune voulut que le roi arrivât à la demeure de l’Ogre pendant que la femme de ce dernier s’y trouvait seule sans lui. Dès qu’elle le voit : «  — Fuis, — lui crie-t-elle ; — malheur à toi si l’Ogre t’attrape. —  » «  — Qu’il m’attrape ou non, — répond-il, — qu’il me tue ou que je lui échappe, je n’en serai pas plus malheureux. Ce n’est point parce que je me suis trompé de chemin, mais parce que je désire mourir à côté de mon épouse, que je suis venu ici. —  »

« Puis il lui demande des nouvelles de ceux qui ont été pris par l’Ogre sur le rivage, et avant tous les autres il s’informe de la belle Lucine, si elle est morte, ou si elle est seulement retenue captive. La femme lui parle avec humanité et le rassure. Elle lui dit que Lucine est vivante, et qu’il n’a pas à craindre de la voir mourir, car l’Ogre ne dévore jamais de femme.

«  — Je puis, — ajoute-t-elle, — t’en servir de preuve, ainsi que toutes celles qui sont avec moi. Jamais l’Ogre ne fait de mal ni à elles ni à moi, pourvu que nous ne cherchions pas à nous échapper de cette caverne. A celles qui tentent de fuir, il se montre impitoyable, et ne les laisse plus jamais en repos. Il les enterre toutes vives, ou bien il les enchaîne, et les expose nues au soleil sur le sable.

« Lorsque aujourd’hui il a amené ici tes compagnons, il n’a point séparé les hommes des femmes, mais il les a tous enfermés pêle-mêle dans cette caverne. Il reconnaîtra bien au nez la différence des sexes. Les dames n’ont point à craindre d’être tuées ; les hommes, au contraire, peuvent s’attendre à une mort certaine ; ses dents avides en dévoreront quatre ou six par jour.

« Je n’ai pas à t’apprendre comment tu pourrais enlever ton épouse d’ici ; contente-toi de savoir que sa vie n’est pas en danger, et qu’elle partagera la bonne et la mauvaise fortune. Mais, au nom de Dieu, va-t’en, mon fils, va-t’en avant que l’Ogre ne te sente et ne te dévore. Aussitôt qu’il revient, il flaire tout autour de lui, et découvrirait jusqu’à une souris, si elle était dans la maison. —  »

« Le roi répondit qu’il ne voulait point partir avant d’avoir revu sa Lucine, et qu’il aimait mieux mourir près d’elle que d’en vivre séparé. Quand la femme de l’Ogre vit que tout ce qu’elle lui disait ne pouvait le détourner de son dessein, elle chercha à l’y aider, et y appliqua toute son industrie, toute son imagination.

« De tout temps on avait tué, dans la grotte, des chèvres, des agneaux et des boucs dont la femme de l’Ogre et ses compagnes faisaient leur nourriture. Plus d’une peau pendait au plafond. Elle prend la dépouille d’un bouc dont les boyaux étaient tout entourés de graisse, et dit au roi de s’en frotter de la tête aux pieds, afin que cette odeur fît disparaître celle qu’il avait auparavant.

« Et quand il lui semble qu’il exhale suffisamment l’odeur que le bouc a l’habitude de répandre, elle le fait entrer dans la peau poilue, laquelle était assez grande pour le recouvrir tout entier. Une fois sous cet étrange déguisement, elle le fait mettre à quatre pattes, et l’entraîne à l’endroit où un rocher énorme fermait l’entrée de la caverne qui lui dérobait le suave et doux visage de sa dame.

« Norandin obéit et se place à l’entrée de la caverne, attendant le retour du troupeau et espérant pouvoir se mêler à lui. Le soir venu, il entend le son du chalumeau avec lequel le féroce berger invitait ses troupeaux à quitter l’humide pâturage et à rentrer au bercail. Enfin il l’aperçoit qui les pousse devant lui.

« Pensez si le cœur dut lui trembler quand il entendit l’Ogre revenir, et quand il vit cette cruelle figure, répandant l’horreur, s’approcher de l’entrée de la caverne ! Mais le dévouement fut plus fort que la crainte. Jugez s’il feignait d’aimer, ou s’il aimait véritablement ! L’Ogre passe devant lui, soulève le rocher, ouvre la grotte, et Norandin entre, mêlé aux brebis et aux chèvres.

« Le troupeau rentré, l’Ogre s’approche de nous après avoir refermé la porte. Il nous flaire tous ; enfin il en choisit deux dont la chair crue est destinée à son souper. Au souvenir de ses hideuses mâchoires, je ne puis m’empêcher encore de trembler et de sentir la sueur couler sur tous mes membres. L’Ogre parti, le roi jette la peau de bouc, et vole dans les bras de sa dame.

« Au lieu de se réjouir à sa vue et de reprendre courage, Lucine en éprouve au contraire de l’ennui et du désespoir ; elle voit son époux enfermé dans un endroit où il doit trouver la mort, sans pouvoir l’empêcher de mourir elle-même. «  — Seigneur — lui disait-elle — dans le malheur qui m’accable, je ne ressentais pas une médiocre joie de ce que tu ne t’étais pas trouvé hier près de nous quand l’Ogre m’a conduite ici.

« Bien qu’il me fût cruel et amer de me trouver exposée à perdre la vie, ce qui est naturel à tous, je n’avais du moins qu’à pleurer sur mon triste sort. Mais maintenant, la pensée que tu dois mourir me rendra ta mort plus douloureuse que la mienne. —  » Elle poursuit en se montrant plus affligée du sort de Norandin que de son propre malheur.

«  — C’est l’espoir de te sauver, toi et tous nos compagnons, qui m’a fait venir ici, — lui dit le roi. — Si je ne puis y parvenir, il vaut mieux que je meure aussi, car je ne puis vivre privé de ta vue, ô mon soleil ! Je pourrai m’en retourner d’ici comme j’y suis venu, et vous viendrez tous avec moi, si vous ne répugnez pas à vous imprégner, ainsi que je l’ai fait, de l’odeur d’un animal infect. —  »

« Puis il nous fait connaître la ruse que la femme de l’Ogre lui a suggérée à lui-même pour tromper l’odorat du monstre, et qui consiste à nous vêtir de peaux pour qu’il nous palpe impunément au sortir de la grotte. Quand chacun de nous eut bien compris, nous tuâmes autant de boucs que nous étions de prisonniers de l’un et de l’autre sexe, en ayant soin de choisir les plus fétides et les plus vieux.

« Nous nous oignîmes le corps de la graisse que nous recueillîmes autour des intestins, et nous nous revêtîmes de leurs peaux hideuses. Pendant ce temps, le jour sortit de sa demeure dorée. Dès que le premier rayon du soleil apparut dans la caverne, le pasteur revint, et, soufflant dans ses roseaux sonores, il appela ses troupeaux dans la campagne.

« Il tenait d’une main la pierre de la grotte pour que nous ne pussions pas sortir en même temps que le troupeau ; il nous saisissait au passage et ne laissait sortir que ceux auxquels il sentait de la peau ou de la laine sur le dos. Hommes et femmes, nous sortions tous par cet étrange chemin, couverts de nos cuirs poilus. L’Ogre ne retint aucun de nous. Lucine venait la dernière, tremblante d’effroi.

« Lucine, soit qu’elle n’eût pas voulu, par répugnance, s’oindre comme nous ; soit que sa démarche fût plus lente ou moins assurée que celle de la bête qu’elle devait imiter ; soit qu’elle eût poussé un cri d’épouvante quand l’Ogre la palpait ; soit enfin que ses cheveux se fussent dénoués, fut reconnue par l’Ogre, je ne saurais bien vous dire comment.

« Nous étions tous si préoccupés de notre propre situation, que nous ne faisions point attention à ce qui pouvait arriver à nos compagnons. Je me retournai au cri poussé par Lucine, et je vis le monstre, qui lui avait déjà arraché la peau de bouc, la renfermer dans la caverne. Pour nous, marchant à quatre pattes sous notre déguisement, nous suivîmes avec le troupeau l’horrible berger, qui nous mena sur une plage agréable, entre de vertes collines.

« Là, nous attendons qu’étendu à l’ombre d’un épais feuillage, l’Ogre au nez subtil soit endormi. Alors nous courons, les uns le long de la mer, les autres vers la montagne. Seul Norandin refuse de nous suivre. Il veut retourner avec le troupeau dans la grotte, pour n’en sortir qu’après avoir délivré sa fidèle compagne, ou pour y mourir.

« Quand, au sortir de la caverne, il avait vu Lucine rester seule captive, il fut sur le point, dans sa douleur, de se jeter volontairement dans la gueule de l’Ogre. Il se précipita et courut presque jusque sous son museau, et peu s’en fallut qu’il ne fût broyé par cette meule. Mais l’espérance de tirer encore Lucine de prison le retint au milieu du troupeau.

« Le soir, quand l’Ogre ramena son bétail à la caverne, et qu’il sentit que nous nous étions enfuis, et qu’ainsi il se trouvait privé de sa nourriture, il accusa Lucine d’avoir tout fait et la condamna à être enchaînée à jamais sur une roche nue et élevée. Le roi la voit souffrir à cause de lui ; il se désespère, et ne peut mourir.

« Matin et soir, le malheureux amant peut la voir s’affliger et se plaindre. Mêlé aux chèvres, il va de la grotte à la campagne. Lucine, d’une voix triste et suppliante, le conjure au nom de Dieu de ne pas rester plus longtemps, car il risque sa vie, sans pouvoir lui être d’aucun secours.

« De son côté, la femme de l’Ogre prie le roi de s’en aller ; mais il ne l’écoute pas, il refuse plus que jamais de partir sans Lucine, et s’obstine de plus en plus dans son projet. Il resta dans cette servitude, où le retenaient l’amour et le dévouement, jusqu’à ce que le fils d’Agrican et le roi Gradasse vinrent aborder près du rocher.

« Ils déployèrent tant d’audace, qu’ils réussirent à délivrer la belle Lucine, bien que la tentative fût plus aventureuse que prudente. Puis ils coururent la porter à son père, qui les avait suivis et auquel ils la remirent. Ceci se passa le matin, pendant que Norandin était avec le troupeau dans la caverne, livré à ses tristes pensées.

« Le jour venu, et la porte ayant été ouverte, le roi apprit, — et ce fut la femme de l’Ogre qui le lui raconta, — que sa dame était partie, et comment elle avait été délivrée. Il en rendit grâces à Dieu et jura, puisqu’elle avait échappé à un si misérable sort, de la rejoindre partout où elle serait cachée, à l’aide de son épée, de ses prières ou de ses trésors.

« Plein de joie, il se mêle au troupeau et gagne les verdoyants pâturages. Là, il attend que le monstre se soit allongé sur l’herbe pour dormir à l’ombre ; puis il marche tout le jour et toute la nuit. Sûr enfin que l’Ogre ne peut l’atteindre, il monte à Satalie sur un navire, et arrive en Syrie, il y a maintenant trois mois.

« A Rhodes, à Chypre, par les cités et les châteaux de l’Afrique, de l’Égypte et de la Turquie, le roi fit chercher la belle Lucine. Jusqu’à avant-hier, il n’avait pu retrouver ses traces. Enfin, avant-hier, il reçut de son beau-père la nouvelle que Lucine était arrivée saine et sauve auprès de lui à Nicosie, après avoir lutté contre de nombreux vents contraires.

« C’est en réjouissance de cette bonne nouvelle que notre roi a institué cette belle fête. Il a voulu que toutes les quatre lunes il s’en donnât une semblable, pour rappeler le souvenir des quatre mois qu’il a passés sous des vêtements de peau, au milieu du troupeau de l’Ogre, et pour célébrer l’anniversaire du jour, — et ce sera demain, — où il s’échappa d’un si grand danger.

« Ce que je viens de vous raconter, je l’ai vu en partie, et j’ai entendu raconter le reste par quelqu’un qui avait été témoin de tout, je veux dire par le roi lui-même, qui était resté prisonnier pendant les calendes et les ides, jusqu’à ce qu’il réussît à sortir heureusement de cette lutte. Et si vous en entendez jamais donner une autre version, vous direz à celui qui l’aura faite qu’il est mal instruit. —  » C’est ainsi que le gentilhomme apprit à Griffon la cause mémorable de la fête.

Les chevaliers passèrent une grande partie de la nuit à discourir sur ce sujet, et conclurent que le roi avait montré un grand amour, un beau dévouement et une grande habileté. Puis, après s’être levés de table, ils se retirèrent dans de beaux et bons appartements. Le lendemain matin, au jour serein et clair, ils furent réveillés au bruit de l’allégresse générale.

Les tambours et les trompettes parcourent la ville, appelant les habitants sur la grande place. Dès qu’ils entendent les rues retentir du bruit des chars et des hennissements des chevaux, Griffon endosse ses armes blanches. On en trouverait rarement de pareilles ; la blanche fée les avait trempées de sa propre main, et les avait rendues impénétrables et enchantées.

Le chevalier d’Antioche, plus que tout autre vil, s’arme aussi et lui tient compagnie. Leur hôte prévenant leur avait fait préparer des lances solides et fortes, grosses comme des antennes. Lui-même les accompagne sur la place, escorté de nombreux parents et après avoir mis à leur service des écuyers à cheval et à pied.

Ils arrivèrent sur la place et se tinrent à l’écart, ne voulant point parader dans la lice, mais examiner de leur mieux les beaux enfants de Mars qui arrivaient seuls, ou par groupe de deux ou de trois. Ils portaient des couleurs joyeuses ou tristes, pour indiquer à leur dame l’état de leur cœur ; la façon dont ils portaient leur cimier, ou dont ils avaient fait peindre leur écu, indiquait si l’amour leur était doux ou cruel.

A cette époque, les Syriens avaient coutume de s’armer comme les chevaliers du Ponant. Ils avaient pris probablement cette habitude au voisinage continuel des Français, qui possédaient alors la terre sainte où s’incarna le Dieu tout-puissant, et qu’aujourd’hui les chrétiens, orgueilleux et misérables, laissent, à leur honte, aux mains des chiens d’infidèles.

Alors qu’ils devraient abaisser la lance pour la défense de la sainte Foi, ils la tournent contre leur propre poitrine et détruisent le peu qui reste de ceux qui croient. O vous, gens d’Espagne, vous, gens de France, et vous, Suisses, Allemands, dirigez ailleurs vos pas. Vous avez de plus justes conquêtes à faire, car tous les pays que vous dévastez par ici appartiennent depuis longtemps au Christ.

Si vous voulez qu’on vous prenne pour des chrétiens, ô vous tous qui vous proclamez catholiques, pourquoi tuez-vous des hommes soumis au Christ ? Pourquoi les dépouillez-vous de leurs biens ? Pourquoi ne reprenez-vous pas Jérusalem qui vous a été enlevée par des renégats ? Pourquoi laissez-vous Constantinople et la plus belle partie de l’univers occupées par le Turc immonde ?

N’as-tu pas, ô Espagne, l’Afrique pour voisine, et ne t’a-t-elle pas fait subir plus de maux que l’Italie ? Cependant, pour dévaster notre malheureux pays, tu renonces à ce qui devrait être pour toi la première et la plus belle des entreprises ! Et toi, Italie, sentine infecte de tous les vices, tu dors ivre, et tu ne rougis pas de te voir devenue l’esclave tantôt d’une nation, tantôt d’une autre, qui toutes te furent asservies.

Si la crainte de mourir de faim dans tes tanières, ô Suisse, t’amène en Lombardie, et te fait chercher parmi nous quelqu’un qui te donne du pain ou qui te délivre de ta misère en te menant à la mort, sache que les Turcs et leurs immenses richesses ne sont pas loin. Chasse-les d’Europe, ou déloge-les tout au moins de la Grèce : ainsi tu pourras te rasseoir, ou tomber avec plus de gloire.

Ce que je te dis, je le dis aussi à l’Allemand ton voisin. En Turquie sont les richesses que Constantin transporta de Rome. Il y porta ce qu’il y avait de meilleur, et il lui fit don du reste. Le Pactole et l’Hermus, d’où l’on extrait l’or fin, la Migdonie, la Lydie et tout ce riche pays que tant d’historiens ont rendu célèbre, ne sont pas trop éloignés pour que vous ne puissiez y aller, si cela vous plaît.

Et toi, grand Léon, sur lequel pèse le poids lourd des clefs du ciel, ne laisse pas l’Italie se plonger ainsi dans le sommeil, puisque tu as la main dans ses cheveux. Tu es le Pasteur, et Dieu t’a donné la houlette à porter ; il t’a nommé d’un nom redoutable, afin que tu rugisses, et que tu étendes les bras pour défendre le troupeau des loups.

Mais, d’une pensée à une autre, comment me suis-je laissé entraîner si loin du chemin que je suivais ? Je ne crois cependant pas m’en être tellement écarté que je ne sache le retrouver encore. Je disais donc qu’en Syrie on avait l’habitude de s’armer comme les Français de cette époque ; de sorte que la place de Damas resplendissait de chevaliers portant casques et cuirasses.

Du haut de leurs balcons, les belles dames jettent sur les jouteurs des fleurs jaunes et vermeilles, pendant que ceux-ci, au son des trompettes, font tourner et caracoler leurs chevaux. Chacun, qu’il monte bien ou mal, tient à se faire voir, et donne de l’éperon. Les uns sont applaudis, les autres prêtent à rire et se font huer par derrière.

Le prix de la joute consistait en une armure qui avait été donnée au roi quelques jours auparavant, et qu’un marchand revenant d’Arménie avait trouvée par hasard sur la route. Le roi avait ajouté à ces armes une soubreveste d’un fort beau tissu et ornée de tant de perles, de pierreries et d’or, qu’elle valait plusieurs trésors à elle seule.

Si le roi avait connu la valeur de l’armure qu’il avait entre les mains, il l’aurait estimée bien au-dessus de toutes les autres, et ne l’aurait pas offerte comme prix de la joute, quelque libéral, quelque généreux qu’il fût. Il serait trop long de vous dire ici par qui elle avait été si dédaigneusement laissée au milieu de la route, à la merci du premier passant.

Je vous raconterai cela plus loin ; j’aime mieux vous parler maintenant de Griffon. A son arrivée, plus d’une lance avait déjà été rompue, plus d’un coup de pointe ou de taille avait été donné. Huit des plus chers et des plus fidèles amis du roi avaient formé une association. C’étaient tous de jeunes seigneurs fort habiles sous les armes, et de familles illustres.

Ils devaient, pendant tout un jour, tenir en champ clos contre tous ceux qui se présenteraient, d’abord avec une lance, puis avec l’épée et la masse, jusqu’à ce qu’il plût au roi de faire cesser le jeu. Il arrivait bien parfois que les cuirasses étaient traversées dans ces jeux, où l’on se battait avec autant d’ardeur que s’il se fût agi d’ennemis mortels. Il est vrai que le roi pouvait séparer les combattants quand il voulait.

Le chevalier d’Antioche, homme sans jugement — le couard se nommait Martan — comme s’il eût, au contact de Griffon, acquis la force de ce dernier, entre avec audace dans la lice ; puis, se retirant dans un coin, il attend la fin d’une belle joute engagée entre deux chevaliers.

Le sire de Séleucie, un des huit qui devaient soutenir la lutte, combattait en ce moment contre Ombrun. Il le frappe au beau milieu du visage d’un tel coup de pointe, qu’il l’étend mort. Ce fut pour tous grand’pitié, car on le tenait pour bon chevalier. Non seulement on l’estimait pour son courage, mais on n’en aurait pas trouvé de plus courtois dans tout le pays.

Ce voyant, Martan eut peur qu’il ne lui arrivât pareil sort. Revenant à sa nature première, il commença à songer comment il pourrait fuir. Griffon, qui se tenait près de lui et en prenait soin, le pousse, après l’avoir encouragé par ses paroles et ses gestes, contre un gentil guerrier qui s’était avancé dans l’arène ; comme le chien qu’on pousse contre le loup,

Et qui s’approche derrière lui à dix ou vingt pas, puis s’arrête et regarde, en aboyant, son adversaire qui fait grincer ses dents menaçantes, et dont un horrible feu embrase les yeux : ainsi le lâche Martan, en présence de tous ces princes et de cette vaillante noblesse, évite la rencontre, et fait volte-face à droite.

Il eût pu en rejeter la faute sur son cheval qui aurait porté tout le poids de l’excuse ; mais à la façon dont il se servit de son épée, Démosthènes lui-même aurait renoncé à le défendre. Il semble qu’il est armé de carton et non de fer, tellement il craint d’être blessé par le moindre coup. Enfin il prend la fuite, troublant l’ordre de la fête, au milieu des éclats de rire de la foule.

Les applaudissements ironiques, les huées de la populace s’élèvent derrière lui. Comme le loup pourchassé, Martan se réfugie en toute hâte dans son logement. Griffon est resté dans la lice. Il lui semble que la honte de son compagnon rejaillit sur lui et le souille. Il voudrait être au milieu des flammes, plutôt que de se trouver en un lieu semblable.

Le feu de la colère, qui lui embrase le cœur, envahit son visage, comme si toute cette honte était sienne. Il voit que le peuple s’attend à ce que ses actes porteront la même marque que ceux de son compagnon. Il faut donc que son courage apparaisse plus clair que la flamme d’une lampe, car s’il bronche d’un pouce, d’un doigt, on dira, sous l’influence de la mauvaise impression, qu’il a reculé de six brasses.

Déjà Griffon, qui avait peu l’habitude d’hésiter sous les armes, tenait sa lance appuyée sur la cuisse. Il pousse son cheval à toute bride, et après un léger temps de galop il abaisse la lance et en porte un coup formidable au baron de Sidonie, qui roule à terre. Chacun se lève étonné, car on s’attendait à un résultat tout contraire.