ARIOSTE

ROLAND FURIEUX

Traduction nouvelle
PAR
FRANCISQUE REYNARD

TOME TROISIÈME

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

M DCCC LXXX

ROLAND FURIEUX

CHANT XXVI.

Argument. — Le chevalier rencontré sur le lieu où Maugis et Vivian doivent être livrés est Marphise. Les Mayençais, auxquels s’était adjointe une nombreuse troupe de Maures, sont défaits, et les deux prisonniers sont délivrés. Maugis donne la signification des figures sculptées sur la fontaine de Merlin. Survient Hippalque sans Frontin. Roger va avec elle pour le ravoir. Combat entre Mandricard et Marphise, interrompu par Rodomont qui décide Marphise à se rendre au camp d’Agramant. Roger vient à la fontaine, où, par suite de divers incidents, s’élève une querelle entre les guerriers païens. Maugis y met fin en éloignant Doralice par ses enchantements. Les quatre guerriers se dirigent vers Paris.

Il y eut, dans l’antiquité, des dames courtoises qui aimèrent la vertu et non les richesses. De notre temps, elles sont rares celles qui ne mettent pas l’intérêt au-dessus de tout. Aussi, celles qui, dans leur générosité d’âme, n’imitent pas la cupidité du plus grand nombre, méritent-elles d’être heureuses de leur vivant, et éternellement glorifiées après leur mort.

C’est ainsi que Bradamante est digne d’une louange immortelle, elle qui n’aima ni les richesses, ni la puissance, mais la vertu, mais l’âme chevaleresque, mais la haute noblesse de Roger. Elle mérita bien d’avoir pour amant un si valeureux chevalier ; elle mérita surtout qu’il accomplît pour elle des choses dont les siècles à venir devaient s’émerveiller.

Roger, comme il vous a été dit plus haut, s’était mis en route avec les deux chevaliers de la maison de Clermont, — je veux dire avec Aldigier et Richardet — pour aller au secours des deux frères prisonniers. Je vous ai dit aussi qu’ils avaient vu venir à eux un chevalier portant sur ses armes l’oiseau qui se renouvelle de ses propres cendres, et qui est unique au monde.

Le chevalier les ayant aperçus qui se tenaient prêts à combattre, il lui prit envie d’éprouver si leur valeur était égale à leur air martial. «  — Est-il un de vous — dit-il — qui veuille essayer lequel, de lui ou de moi, est le plus vaillant, soit à la lance, soit à l’épée, jusqu’à ce qu’un de nous deux reste en selle après avoir renversé l’autre ? —  »

«  — Je lutterais volontiers avec toi — dit Aldigier — soit que tu voulusses croiser l’épée, soit que tu préférasses rompre une lance ; mais une autre entreprise, dont tu pourras être témoin si tu restes ici, m’empêche d’accepter ta proposition ; loin de pouvoir jouter ensemble, j’ai à peine le temps de te dire ces quelques mots, car nous attendons, au passage, six cents hommes, ou même davantage, contre lesquels nous devons aujourd’hui lutter.

« Pour leur arracher deux des nôtres qu’ils doivent amener ici prisonniers, la pitié et l’affection nous ont conduits en cet endroit. —  » Il poursuivit en racontant les motifs qui les avaient fait venir armés de pied en cap. «  — L’excuse que tu m’opposes est si juste — dit le guerrier — que je ne puis y contredire ; et je vous tiens certainement pour trois chevaliers qui avez peu d’égaux.

« Je désirais échanger avec vous un coup de lance ou deux, pour voir quelle était votre valeur. Mais dès que vous vous proposez de m’en donner la preuve contre d’autres adversaires, cela me suffit, et je ne tiens plus à jouter avec vous. Mais je vous prie de me permettre de joindre aux vôtres mon casque et mon écu. J’espère vous prouver, si je vais avec vous, que je ne suis point indigne d’une telle compagnie. —  »

Je crois m’apercevoir que quelques-uns de mes lecteurs désirent savoir le nom de ce chevalier qui, arrivé près de Roger et de ses amis, s’offrait à eux comme compagnon d’armes dans cette périlleuse entreprise. C’était Marphise, la même qui donna au malheureux Zerbin l’ordre d’accompagner partout Gabrine, la vieille ribaude si ardente à toute espèce de mal.

Les deux chevaliers de Clermont et le brave Roger l’acceptèrent volontiers parmi eux, car ils la prenaient pour un chevalier et non pour une damoiselle, et surtout pour la damoiselle qu’elle était. Peu après, Aldigier aperçut et fit voir à ses compagnons une bannière agitée par le vent, et autour de laquelle force gens étaient groupés.

Quand ces gens furent plus près, et qu’on put mieux distinguer leur costume mauresque, les chevaliers les reconnurent pour des Sarrasins, et virent au milieu d’eux, liés et conduits sur deux petits roussins, les prisonniers qui devaient être échangés contre de l’or. Marphise dit aux autres : «  — Puisque les voilà, qu’attendons-nous pour commencer la fête ? —  »

Roger répondit : «  — Tous les invités ne sont pas encore arrivés ; il en manque une grande partie. C’est un grand bal qui s’apprête, et pour qu’il soit tout à fait solennel, usons de toute notre adresse. Mais les retardataires ne peuvent être loin. —  » A peine ces mots étaient-ils achevés, qu’ils voient les traîtres de Mayence venir de leur côté, comme s’ils étaient prêts à commencer la danse.

Les Mayençais s’avançaient d’un côté, conduisant des mulets chargés d’or, de riches vêtements et d’autres objets précieux. De l’autre côté, au milieu des lances, des épées et des arbalètes, venaient les deux frères, tristes de se voir attendus au passage et d’entendre leur impitoyable ennemi Bertolas traiter de leur livraison avec le capitaine maure.

A la vue du Mayençais, le fils de Beuves, non plus que le fils d’Aymon, ne purent se contenir plus longtemps. Tous deux mettent leur lance en arrêt ; tous deux frappent le traître. L’un lui transperce le ventre et la cuisse, l’autre les deux joues. Sous ces coups, Bertolas tombe. Ainsi puissent périr tous les méchants !

A ce signal, et sans attendre les trompettes, Marphise et Roger s’élancent. La lance de la première, mise en arrêt, ne se relève pas avant d’avoir jeté à terre, l’un après l’autre, trois ennemis. Roger juge digne de son premier coup de lance le païen qui commande aux autres, et l’occit en un tour de main. Du même coup, il en envoie deux autres avec lui aux sombres royaumes.

Cette brusque attaque produisit parmi les deux troupes assaillies une erreur qui causa leur perte. D’un côté, les Mayençais se croient trahis par les Sarrasins ; de l’autre, les Maures traitent les Mayençais d’assassins. S’attaquant à coups de flèches, de lances et d’épées, ils se massacrent entre eux.

Roger se rue tantôt sur une troupe, tantôt sur l’autre ; il terrasse dix, vingt adversaires. La damoiselle en jette çà et là un même nombre par terre, blessés ou morts. Tous ceux que touchent les épées tranchantes tombent de selle. Les casques et les cuirasses n’arrêtent pas plus le fer que, dans un bois, les branches desséchées n’arrêtent le feu.

Si vous vous rappelez avoir jamais vu, ou si l’on vous a raconté ce qui se passe parmi les abeilles, alors que, la discorde s’étant mise dans l’essaim, elles se battent dans les airs et servent de proie à l’avide hirondelle qui se précipite sur elles, vous vous imaginerez facilement ce que devaient être Roger et Marphise parmi ces gens.

Richardet et son cousin ne partageaient pas leurs coups entre les deux troupes ; laissant de côté les Sarrasins, ils ne prenaient garde qu’à ceux de Mayence. Le frère du paladin Renaud joignait une grande force à un grand courage, et la haine qu’il portait aux Mayençais redoublait, en cette circonstance, sa vigueur et son énergie.

Une même haine fait du bâtard de Beuves un lion féroce. De son épée, à laquelle il ne laisse pas une minute de repos, il fend les casques ou les brise comme un œuf. Mais qui donc n’aurait pas senti doubler son audace, qui donc n’aurait pas montré le courage d’Hector, ayant pour compagnons Roger et Marphise, l’élite et la fleur des guerriers ?

Marphise, tout en combattant, jetait souvent les yeux sur ses compagnons ; en voyant les preuves de leur force, elle s’étonnait et s’en réjouissait. Mais ce qui la stupéfiait le plus, et lui paraissait sans égal au monde, c’était la vaillance de Roger. Parfois elle croyait que c’était Mars lui-même descendu du cinquième ciel en cet endroit.

Elle admirait les coups horribles qu’il portait ; elle s’étonnait de ce qu’ils ne tombaient jamais en vain. Il lui semblait que, contre Balisarde, le fer était du carton et non un dur métal. L’épée terrible partageait les cuirasses épaisses, fendait les cavaliers jusqu’à la croupe du cheval, et les jetait de chaque côté sur l’herbe en deux parties égales.

Souvent le même coup d’estoc tuait le cheval avec le maître. Les têtes volaient loin des épaules, et les bustes étaient séparés net des hanches. Parfois, d’un seul coup, cinq combattants, et même plus, étaient fendus en deux ; j’en dirais davantage, si je ne craignais d’être accusé de mensonge ; mais c’est inutile.

Le bon Turpin, qui sait qu’il dit la vérité, laisse croire à chacun ce qui lui plaît, et raconte, au sujet de Roger, des choses si merveilleuses, qu’en les entendant, vous le traiteriez de menteur. De même, chaque guerrier paraît de glace près de Marphise, plus ardente que le feu. Elle n’attire pas moins les regards de Roger, que la haute valeur de celui-ci n’excite sa propre admiration.

Et si elle l’avait comparé à Mars, il l’aurait, de son côté, comparée à Bellone s’il avait su qu’elle était femme. Mais tout, dans l’aspect de sa personne, semblait indiquer le contraire. Une sorte d’émulation s’élève entre eux, au grand détriment de leurs malheureux ennemis, dont la chair, le sang, les nerfs, les os, servent à montrer lequel des deux déploie le plus de force.

L’audace et le courage des quatre champions suffisent à mettre les deux troupes en déroute. Les fuyards ne conservaient que leurs armes de dessous. Heureux ceux dont le cheval était bon coureur, car ce n’était point là le cas d’aller à l’amble ou au trot. Ceux qui n’avaient point de destrier purent s’apercevoir combien le métier des armes est triste à pied.

Le camp, et tout ce qu’il renfermait, demeura au pouvoir des vainqueurs, pas un des gens de pied et des muletiers n’étant restés. Les Mayençais fuyaient d’un côté, les Maures de l’autre, les uns abandonnant leurs prisonniers, les autres leurs trésors. Les quatre chevaliers, la joie sur le visage et dans le cœur, s’empressèrent de délivrer Maugis et Vivian de leurs liens. Les écuyers ne furent pas moins empressés à décharger les mulets.

Outre une bonne quantité d’argenterie, consistant en vases de formes diverses, outre des vêtements de femme richement ornés, des tapisseries d’or et de soie, ouvrées en Flandre et dignes d’appartements royaux, ils trouvèrent une foule d’autres objets précieux, ainsi que des flacons de vin, du pain et des vivres.

Lorsqu’ils ôtèrent leurs casques, ils virent qu’ils avaient été aidés dans leur entreprise par une damoiselle, ainsi qu’ils purent en juger à ses cheveux dorés retombant en boucles, et à sa belle et délicate figure. Ils lui prodiguèrent les marques de respect et la prièrent de ne pas leur cacher le nom qu’elle portait si glorieusement ; et elle, toujours courtoise envers ses amis, ne refusa pas de se faire connaître.

Ils ne peuvent se rassasier de la regarder, se rappelant ce qu’ils lui avaient vu faire pendant la bataille. Pour elle, elle ne voit que Roger, elle ne parle qu’à lui ; elle fait peu de cas des autres. Cependant les serviteurs viennent l’inviter, elle et ses compagnons, à prendre part au repas qu’ils ont préparé près d’une fontaine abritée par un coteau des rayons brûlants du soleil.

C’était une des quatre fontaines que Merlin avait élevées en France. Elle était entourée d’un beau marbre fin, brillant et poli, et plus blanc que le lait. Merlin y avait sculpté des figures avec un art vraiment divin. On aurait dit qu’elles respiraient, et, si la voix ne leur avait fait défaut, qu’elles étaient vivantes.

On y voyait une bête qui paraissait sortir d’une forêt. Son aspect était féroce et haineux. Elle avait les oreilles d’un âne, la tête et les dents d’un loup qu’une grande faim aurait desséché, les pattes d’un lion ; tout le reste du corps était d’un renard. Elle semblait parcourir la France, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre, l’Europe et l’Asie, toute la terre enfin.

Partout elle avait porté la dévastation et la mort chez les nations, s’attaquant aussi bien à la plèbe qu’aux gens de condition élevée. Cependant elle nuisait de préférence aux rois, aux grands seigneurs, aux princes, aux puissants barons. C’était à la cour de Rome qu’elle avait causé le plus de ravages ; elle avait tué des cardinaux et des papes, souillé le siège de Pierre et porté le scandale au sein de la foi.

Il semblait que, devant cette bête horrible, toute muraille, tout rempart touché par elle s’écroulât. Point de cité, de château ou de forteresse qui pût s’en défendre. On la voyait pourtant prétendre aux honneurs divins, adorée qu’elle était par la multitude imbécile, et se vanter d’avoir en sa puissance les clefs du ciel et du ténébreux abîme.

Derrière elle, on voyait s’avancer un chevalier, la tête couronnée du laurier impérial, et accompagné de trois jeunes hommes portant les lis d’or brodés sur leurs vêtements royaux. Recouvert des mêmes insignes, on voyait un lion marcher avec eux contre le monstre. Ils avaient leur nom écrit, qui au-dessus de la tête, qui sur le bord de leur vêtement.

Au-dessus de l’un d’eux, dont l’épée était plongée jusqu’à la garde dans le ventre de la bête féroce, était écrit : François Ier, de France. A côté de lui, sur le même rang, était Maximilien d’Autriche. L’empereur Charles-Quint avait transpercé de sa lance la gorge du monstre ; l’autre, dont la flèche se voyait fichée dans sa poitrine, était désigné sous le nom d’Henri VIII d’Angleterre.

Le lion, dont les dents étaient enfoncées dans les oreilles du monstre, portait, écrit sur le dos, le chiffre X. Il avait déjà tellement harassé et secoué la bête, que les autres assaillants avaient eu le temps d’arriver. A cette vue, le monde semblait avoir rejeté toute crainte, et, pour racheter leurs vieilles erreurs, des gens de noble race accouraient, non en foule cependant, à l’endroit où la bête expirait.

Les chevaliers et Marphise regardaient, désireux de connaître ceux par qui était mise à mort cette bête qui avait jeté l’épouvante et le deuil en tant de contrées. Bien que leurs noms fussent inscrits sur le marbre, ils ne leur étaient point connus. Ils s’interrogeaient mutuellement, demandant que celui d’entre eux qui connaîtrait cette histoire voulût bien la dire aux autres.

Vivian, se tournant enfin vers Maugis qui les écoutait tous sans rien leur répondre : «  — A toi — dit-il — de nous raconter cette histoire que tu connais, à ce que je vois. Quels sont ces gens qui, à coups de flèches et de lances, ont mis l’animal à mort ? —  » Maugis répondit : «  — C’est une histoire dont aucun auteur n’a pu jusqu’ici avoir connaissance.

« Sachez que ceux dont les noms sont écrits sur ce marbre n’ont pas encore existé en ce monde. Ils vivront seulement dans six cents ans d’ici, pour le grand honneur des siècles futurs. Merlin, le savant enchanteur de Bretagne, construisit cette fontaine, au temps du roi Artus ; il y fit sculpter, par de bons artistes, les événements à venir.

« Cette bête cruelle sortit du fond de l’enfer, à l’époque où des bornes furent posées dans les champs, où l’on commença à se servir de poids et de mesures, et à passer les engagements par écrits. Mais tout d’abord elle n’envahit pas le monde entier. Elle laissa intactes un grand nombre de contrées. De notre temps, elle porte le trouble en beaucoup de pays, s’attaquant au populaire et à la tourbe vile.

« Depuis son apparition, jusqu’au siècle présent, elle a toujours été en augmentant ses ravages, et elle ira les augmentant toujours. Le monstre ira croissant lui-même, pendant un long espace de temps, jusqu’à ce qu’il devienne le plus énorme, le plus horrible de ceux qui aient jamais existé. Python, que les chroniques et les documents nous donnent comme si gigantesque et si épouvantable, n’atteignit jamais la moitié de la taille de celle-ci, et fut loin de l’égaler en perversité et en laideur.

« Elle se livrera à un cruel carnage, et il n’y aura point de contrée où elle ne porte le trouble, le ravage et l’infection. Ce que marque cette sculpture est peu de chose, en comparaison de ses abominables méfaits. Le monde sera déjà enroué de crier merci, quand ceux dont nous venons de lire les noms, qui brillent plus que le rubis, viendront à son secours.

« Celui d’entre eux qui se montrera le plus terrible envers la bête cruelle sera François, le roi des Français. Et il est bien naturel qu’en cette circonstance il l’emporte sur la plupart de ses rivaux, et en laisse peu prendre place à ses côtés, puisque sa splendeur royale et ses autres qualités auront depuis longtemps éclipsé les plus illustres. Ainsi toute autre splendeur s’efface dès que le soleil paraît.

« La première année de son règne glorieux, et la couronne n’étant pas encore bien assurée sur son front, il franchira les Alpes, brisant la résistance de quiconque voudra lui disputer le passage, et justement indigné, dans son cœur généreux, que les hontes infligées à l’armée de France par des pâtres et des montagnards n’aient pas encore été vengées.

« De là, il descendra dans la riche plaine de Lombardie, entouré de la fleur des guerriers de France. Il écrasera tellement l’armée suisse, qu’elle ne songera plus jamais à relever le front. A la grande honte de l’Église, de l’Espagne et de Florence, il s’emparera de la forteresse réputée jusque-là imprenable.

« Pour s’en rendre maître, celle de ses armes qui lui servira le plus sera l’épée illustre avec laquelle il aura d’abord arraché la vie au monstre corrupteur des nations. Devant cette épée, tout étendard fuira ou sera foulé aux pieds. Il n’y aura fossés, remparts, ni murs assez forts pour défendre les cités contre lui.

« Ce prince aura toutes les vertus que doit posséder un empereur victorieux : l’âme du grand César, la prudence du vainqueur de Trasimène et de Trebbia, et la fortune d’Alexandre, sans laquelle toute entreprise s’en irait en fumée et en nuages. Sa libéralité sera telle, que je ne vois personne qui puisse lui être comparé sur ce point. —  »

Ainsi disait Maugis, et son récit inspira aux chevaliers le désir de connaître le nom des autres personnages qui devaient tuer la bête infernale. Parmi les premiers, on lisait le nom d’un Bernard[1], dont Merlin faisait un grand éloge. Par lui — disait Maugis — Bibiena deviendra aussi célèbre que Sienne et que Florence sa voisine.

Personne ne passait avant Sigismond, Jean et Ludovic ; le premier était un Gonzague ; le second, un Salviati ; le troisième, un Aragon. Tous trois se montraient ennemis acharnés du monstre. Il y avait également François de Gonzague, dont le fils Frédéric suivait les traces. Près de lui étaient son beau-frère et son gendre, les seigneurs de Ferrare et d’Urbino.

Fils de l’un d’eux, Guidobalde ne veut pas rester en arrière de son père ni des autres. Accompagné d’Ottobon, de Fiesque et de Sinibald, il donne la chasse à la bête, et tous marchent de front et d’un pas pressé. Louis de Gazoles a plongé dans le cou du monstre le fer encore fumant d’une flèche lancée par l’arc que lui donna Phébus, bien qu’il porte aussi au côté l’épée que Mars lui ceignit lui-même.

Deux Hercule, deux Hippolyte d’Este, un autre Hercule, un autre Hippolyte de Gonzague, un autre Hippolyte de Médicis, suivent les traces du monstre harassé de leur longue poursuite. Julien ne se laisse point dépasser par son fils, ni Ferrante par son frère ; Andrea Doria est prompt à courir sur leurs pas, et Francesco Sforza ne permet à personne de prendre les devants.

Deux d’entre ces personnages, issus du généreux et illustre sang d’Avalos, ont pour insignes un rocher qui, de la tête aux pieds, paraît écraser l’impie Typhée, à la queue de serpent. Aucun ne court avec plus d’empressement que ces deux guerriers à la rencontre de l’horrible monstre. Au bas de l’un est écrit le nom de François de Pescaire, l’invincible ; au bas de l’autre on lit : Alphonse du Guast.

Mais comment ai-je oublié Consalve Ferrante, l’honneur de l’Espagne, tenu en si grande estime, et dont Maugis fit un tel éloge que peu d’entre ces héros auraient pu lui être comparés ? On voyait Guillaume de Montferrat, parmi ceux qui mettaient la bête à mort. Cependant ils étaient peu nombreux, en comparaison de tous ceux qu’elle avait tués ou blessés.

C’est ainsi qu’en honnêtes passe-temps et en joyeuses causeries, après le repas, ils passaient les heures brûlantes du jour, couchés sur de fins tapis, sous les arbres dont la rive était ornée. Maugis et Vivian, afin de protéger le repos de leurs compagnons, veillaient tout autour sous les armes. Soudain ils virent une dame, seule, accourir vers eux en toute hâte.

C’était cette Hippalque à qui Frontin, le bon destrier, avait été ravi par Rodomont. Elle avait, pendant tout le jour précédent, suivi le ravisseur, tantôt le suppliant, tantôt l’accablant d’injures. Mais, n’obtenant aucun résultat, elle avait rebroussé chemin pour aller retrouver Roger dans Aigremont. En route, elle avait appris, je ne sais comment, qu’elle le trouverait en cet endroit avec Richardet.

Et comme elle connaissait bien le lieu, y étant allée d’autres fois, elle s’en vint droit à la fontaine. C’est ainsi qu’elle le rejoignit, comme je viens de vous le dire. Mais, en bonne et rusée messagère, qui sait encore mieux s’acquitter de sa mission qu’on ne lui a dit de le faire, elle fit semblant de ne pas connaître Roger, en le voyant avec le frère de Bradamante.

Elle se dirigea vers Richardet, comme si c’était pour lui qu’elle fût venue, et celui-ci, dès qu’il l’eut reconnue, vint à sa rencontre, et lui demanda où elle allait. Elle, les yeux encore rouges des pleurs qu’elle avait longuement versés, dit en soupirant, mais assez haut pour que ses paroles parvinssent à Roger :

«  — J’emmenais — dit-elle — par la bride, comme me l’avait ordonné ta sœur, un cheval beau et bon à merveille. Ta sœur l’aime beaucoup, et il s’appelle Frontin. Je l’avais conduit déjà plus de trente milles du côté de Marseille, où elle-même devait se rendre au bout de quelques jours, et où elle m’avait dit de l’attendre.

« Je cheminais sans crainte, ne croyant pas que quelqu’un fût assez hardi pour m’enlever ce cheval, quand je lui aurais dit qu’il était à la sœur de Renaud. Mais hier j’ai été détrompée, car un ribaud de Sarrasin me l’a pris. J’ai eu beau lui dire à qui appartenait Frontin, il n’a jamais voulu me le rendre.

« Tout hier et tout aujourd’hui, je l’ai prié, et quand j’ai vu que prières et menaces étaient vaines, je l’ai laissé, après l’avoir accablé de malédictions et d’injures, à peu de distance d’ici, défendant de son mieux le cheval et lui-même contre un guerrier qui lui donne une telle besogne, que j’espère bien ne pas tarder à être vengée. —  »

A ce récit, Roger est soudain sur pieds. Il s’était contenu pour l’écouter jusqu’au bout. Se tournant vers Richardet, il lui demande, pour prix du service qu’il lui a rendu — et cela avec des prières sans fin — de le laisser aller seul avec la dame, jusqu’à ce qu’elle lui ait fait voir le Sarrasin qui lui a enlevé des mains le bon destrier.

Bien qu’il semble peu loyal à Richardet de laisser à un autre le soin de terminer une affaire qui lui incombe, il finit cependant par se rendre aux prières de Roger ; celui-ci prend aussitôt congé de ses compagnons, et s’éloigne avec Hippalque, laissant les chevaliers non pas seulement émerveillés, mais stupéfaits de sa vaillance.

Quand ils furent à une certaine distance, Hippalque lui raconta qu’elle était envoyée vers lui par celle qui portait son image gravée au plus profond du cœur. Et, sans plus feindre, elle lui dit tout ce que sa maîtresse l’avait chargée de dire, ajoutant que si elle avait d’abord parlé d’une autre façon, c’était à cause de la présence de Richardet.

Elle dit que celui qui lui avait pris le destrier avait ajouté d’un air plein d’orgueil : «  — Puisque je sais que le cheval est à Roger, je le prends encore plus volontiers justement à cause de cela. S’il a envie de le ravoir, fais-lui savoir — car je ne tiens pas à le lui cacher — que je suis ce Rodomont, dont la vaillance projette son éclat sur le monde entier. —  »

Roger écoute, et, sur son visage, il montre de quelle indignation son cœur est embrasé. Frontin lui est cher ; de plus, il lui est envoyé par Bradamante, et voilà qu’on le lui enlève avec des paroles de mépris ! Il voit quel déshonneur l’atteindra s’il ne s’empresse de reprendre son cheval à Rodomont et d’en tirer une éclatante vengeance.

La dame conduit Roger sans s’arrêter, désireuse de le mettre face à face avec le païen. Elle arrive à un endroit où la route se divise en deux branches. L’une va vers la plaine, et l’autre sur la montagne. Toutes deux conduisent à la vallée où elle a laissé Rodomont. Le chemin qui prend par la montagne est rude, mais plus court que celui de la plaine ; celui-ci est beaucoup plus long, mais plus facile.

Le désir qui pousse Hippalque de ravoir Frontin et de venger l’offense qu’on lui a faite lui fait choisir le sentier de la montagne, qui doit abréger de beaucoup leur voyage. Pendant ce temps, le roi d’Alger chevauche par l’autre sentier, en compagnie du Tartare et des autres chevaliers dont j’ai parlé plus haut. Comme il suit la route plus facile qui traverse la plaine, il ne peut se rencontrer avec Roger.

Ils ont différé leurs querelles pour porter secours à Agramant. Cela, vous le savez déjà ; Doralice, cause de tous leurs débats, est avec eux. Écoutez maintenant la suite de l’histoire. La route qu’ils suivent conduit droit à la fontaine où Aldigier, Marphise, Richardet, Maugis et Vivian se livrent aux douceurs du repos.

Marphise, cédant aux prières de ses compagnons, avait revêtu des vêtements de femme pris parmi ceux que le traître de Mayence croyait envoyer à Lanfuse. Bien qu’elle se montrât rarement sans son haubert et sans ses autres bonnes armes, elle consentit à les retirer ce jour-là, et, sur leurs prières, elle se laissa voir à eux sous des habits de dame.

Aussitôt que le Tartare voit Marphise, il conçoit l’espérance de la conquérir, et il lui vient à la pensée de la donner à Rodomont, en échange de Doralice ; comme si l’amour pouvait s’accommoder de pareilles façons d’agir ! comme si un amant pouvait vendre ou changer sa dame, et se consoler de sa perte en en prenant une autre !

Donc, pour le pourvoir d’une donzelle en remplacement de celle qu’il lui a enlevée, il conçoit le projet de lui donner Marphise, laquelle lui semble charmante et belle, et digne de devenir la compagne de tout chevalier. Il pense qu’elle lui deviendra tout de suite aussi chère que l’autre. C’est pourquoi, il provoque au combat tous les chevaliers qu’il voit auprès d’elle.

Maugis et Vivian, qui étaient restés armés pour veiller à la sûreté du reste de la troupe, s’élancent du lieu où ils se trouvaient, tous deux prêts au combat et croyant avoir affaire à deux agresseurs. Mais l’Africain, qui n’est pas venu pour cela, ne fait ni un signe ni un mouvement pour leur répondre ; de sorte qu’ils se trouvent en présence d’un seul adversaire.

Vivian arrive le premier ; plein d’ardeur, il met en arrêt sa lourde lance. De son côté, le roi païen, habitué aux vaillantes prouesses, s’en vient à sa rencontre avec une énergie plus grande encore. Tous deux dirigent leur lance là où ils croient que le coup sera plus dangereux. Vivian frappe en vain le casque du païen ; loin de le faire tomber, il ne le fait pas même ployer.

Le roi païen, dont la lance est plus dure, fait voler en éclats l’écu de Vivian, comme s’il eût été de verre, et l’envoie lui-même hors de selle au milieu du pré, parmi les herbes et les fleurs. Maugis survient et tente à son tour l’aventure, désireux de venger son frère. Mais il est si promptement jeté à terre à côté de lui, qu’au lieu de le venger, il doit se contenter de lui tenir compagnie.

Leur autre frère, plus prompt que leur cousin à revêtir ses armes, s’est élancé sur son destrier. Défiant le Sarrasin, il accourt à toute bride à sa rencontre, et brûlant d’ardeur. Sa lance frappe d’un coup retentissant le casque à fine trempe du païen, à un doigt au-dessous de la visière. La lance vole au ciel, rompue en quatre tronçons. Mais le païen n’est pas même ébranlé sous cette botte terrible.

Le païen le frappe au flanc gauche. Le coup est tellement fort, que l’écu et la cuirasse, n’y pouvant résister, s’entr’ouvrent comme une écorce. Le fer cruel transperce la blanche épaule. Aldigier, percé de part en part, ploie sous le coup, et tombe enfin parmi l’herbe et les fleurs, pâle sous ses armes rouges de sang.

Richardet accourt derrière lui plein de rage, sa lance en arrêt, et son aspect montre bien, comme toujours, qu’il est un digne paladin de France. Et il l’eût bien prouvé au païen si les chances fussent restées égales. Mais il n’arrive pas jusqu’à lui, car, sans qu’il y ait de sa faute, son cheval tombe et l’entraîne.

Aucun autre chevalier ne se montrant pour lutter avec le païen, celui-ci pense avoir gagné le prix de la bataille, c’est-à-dire la dame. Il vient à elle, près de la fontaine, et dit : «  — Damoiselle, vous êtes à moi, à moins que quelqu’un ne monte encore en selle pour combattre en votre faveur. Vous ne pouvez vous refuser à le reconnaître, car c’est la loi de la guerre. —  »

Marphise, levant la tête d’un air altier, dit : «  — Tu te trompes beaucoup. Je reconnais que tu dirais vrai, en prétendant que je t’appartiens selon le droit de guerre, si l’un de ceux que tu as jetés à terre eût été mon seigneur ou mon chevalier. Mais je ne suis à aucun d’eux ; je ne suis à personne autre qu’à moi. Donc, c’est à moi-même que celui qui désire m’avoir doit m’enlever.

« Moi aussi, je sais manier l’écu et la lance, et j’ai jeté à terre plus d’un chevalier. —  » Et, se tournant vers les écuyers : «  — Donnez-moi — dit-elle — mes armes et mon destrier. —  » Elle enlève ses vêtements de femme et apparaît en simple chemisette, montrant les beautés et les admirables proportions d’un corps dont chaque partie, si ce n’est le visage, semble appartenir à Mars.

A peine armée, elle ceint son épée, saute légèrement à cheval, le fait caracoler trois ou quatre fois de côté et d’autre, puis, défiant le Sarrasin, elle saisit sa forte lance et commence l’assaut. Telle, dans le camp troyen, devait être Pentésilée[2], combattant contre Achille le Thessalien.

A la terrible rencontre, les deux lances se brisent jusqu’à la poignée, comme verre. Pourtant les adversaires ne plient pas d’un doigt. Marphise, voulant voir si elle ne réussirait pas mieux contre le fier païen en le serrant de plus près, revient sur lui, l’épée à la main.

Le cruel païen, en la voyant rester en selle, blasphème le ciel et les éléments. Elle, qui pensait lui avoir rompu le bouclier, n’apostrophe pas le ciel d’une manière moins courroucée. Déjà l’un et l’autre ont le fer nu en main et martellent de coups leurs armures enchantées. Les armures sont de part et d’autre enchantées, et jamais elles n’en eurent plus besoin qu’en ce jour.

Les hauberts et les cottes de mailles sont d’une si bonne trempe, qu’ils ne peuvent être entamés par l’épée ou la lance. De sorte que l’âpre bataille aurait pu durer tout ce jour et l’autre jour encore, si Rodomont ne s’était jeté au milieu d’eux, et n’avait réprimandé son rival sur le retard qu’il leur occasionnait. «  — Si cependant tu veux batailler à toute force — lui dit-il — achevons la lutte déjà commencée entre nous.

« Nous avons conclu, comme tu sais, une trêve, pour porter secours à notre armée. Nous ne devons, avant d’avoir rempli cette obligation, entreprendre aucune autre bataille ni joute. —  » Ensuite, se tournant avec déférence vers Marphise, il lui montre le messager envoyé par Bradamante, et lui raconte comment il était venu réclamer leur aide.

Puis il la prie de renoncer à cette lutte, ou de la différer et de venir avec eux au secours du fils du roi Trojan. Sa renommée montera ainsi au ciel d’un vol plus rapide que par une querelle d’un moment, dont le seul résultat serait d’entraver un si noble dessein.

Marphise brûlait toujours d’éprouver, l’épée ou la lance à la main, les chevaliers de Charles. Elle n’avait été amenée de si loin en France que par le désir de constater par elle-même si leur éclatante renommée était méritée ou mensongère. Aussitôt qu’elle apprit le grand besoin dans lequel se trouvait Agramant, elle se décida à partir avec Rodomont et Mandricard.

Cependant Roger avait suivi en vain Hippalque par le sentier de la montagne. Arrivé à l’endroit où il croyait trouver Rodomont, il vit que celui-ci était parti par un autre chemin. Pensant qu’il n’était pas loin, et qu’il avait pris le sentier qui conduisait droit à la fontaine, il se lança au grand trot derrière lui, guidé par les traces fraîches, empreintes sur le sol.

Il ordonna à Hippalque de prendre la route de Montauban qui n’était qu’à une journée de marche. Il ne voulut pas qu’elle revînt avec lui à la fontaine, afin de ne pas trop la détourner du droit chemin. Il lui recommanda de dire à Bradamante que s’il n’avait pas eu à recouvrer Frontin, il serait allé à Montauban, ou partout où elle aurait été, prendre de ses nouvelles.

Il lui donna la lettre qu’il avait écrite à Aigremont et qu’il portait sur son sein. Il lui dit encore de vive voix beaucoup d’autres choses, et la chargea de l’excuser auprès de sa dame. Hippalque, ayant bien fixé tout cela dans sa mémoire, prit congé de lui, et fit faire volte-face à son palefroi. La fidèle messagère ne s’arrêta plus qu’elle ne fût arrivée le soir même à Montauban.

Roger suivait en toute hâte le Sarrasin, dont les traces se voyaient tout le long du chemin, mais il ne put le rejoindre que près de la fontaine où il le vit escorté de Mandricard. Les deux guerriers s’étaient promis de ne point s’attaquer pendant la route, jusqu’à ce qu’ils eussent délivré le camp de leur maître, auquel Charles s’apprêtait à imposer le joug.

Arrivé près d’eux, Roger reconnut Frontin, et par là vit sur-le-champ auquel des deux chevaliers il avait à faire. Otant sa lance de dessus l’épaule, il défia l’Africain d’une voix altière. Ce jour-là, Rodomont surpassa Job en patience, car, domptant son orgueil féroce, il refusa le combat que d’habitude il était le premier à chercher avec insistance.

Ce fut la première et la dernière fois que le roi d’Alger refusa le combat. Mais le désir qu’il avait de courir au secours de son roi lui semblait tellement sacré, que, même s’il avait cru tenir Roger entre ses mains aussi facilement que le léopard agile et preste tient le lièvre, il n’aurait pas consenti à s’arrêter le temps d’échanger avec lui un coup d’épée ou deux.

Ajoutez qu’il savait que c’était Roger qui le défiait au combat à cause de Frontin, Roger si fameux qu’il n’y avait pas un autre chevalier qui pût l’égaler en gloire ; Roger dont il avait toujours désiré éprouver, par expérience, la force sous les armes. Pourtant il ne voulut pas accepter le combat avec lui, tellement il avait à cœur de secourir son roi assiégé.

Sans cette circonstance, il aurait fait trois cent milles et plus pour courir au-devant d’une telle rencontre. Mais en ce moment, si Achille lui-même l’avait défié, il n’aurait pas agi autrement que comme vous venez de l’entendre, tant il avait réussi à assoupir la flamme de sa colère. Il raconte à Roger pourquoi il refuse le combat, et le prie de l’aider dans son entreprise.

Ce faisant, il fera ce que doit à son seigneur tout chevalier fidèle. Lorsque le siège sera levé, ils auront toujours bien le temps de vider leur querelle. Roger lui répond : «  — Il me sera facile de différer ce combat jusqu’à ce qu’Agramant ait échappé aux forces de Charles, pourvu que tu me rendes sur-le-champ mon cheval Frontin.

« Si tu veux que je consente à remettre à notre arrivée à la cour de prouver que tu as commis une chose indigne d’un homme brave en enlevant mon cheval à une dame, abandonne Frontin, et mets-le à ma disposition. Ne crois pas qu’autrement j’accepterai de différer entre nous la bataille seulement d’une heure. —  »

Pendant que Roger réclame de l’Africain ou Frontin ou la bataille immédiate, et que celui-ci le renvoie à plus tard et ne veut ni donner le destrier, ni s’arrêter, Mandricard s’avance de son côté, et soulève un nouveau sujet de querelle en voyant que Roger porte sur ses armes l’oiseau qui règne sur tous les autres.

Roger portait, sur champ d’azur, l’aigle blanche qui fut jadis l’emblème glorieux des Troyens. Il avait le droit de la porter, puisqu’il tirait son origine de l’illustre Hector. Mais Mandricard ignorait cela, et ne voulait pas souffrir, car il le considérait comme une grande injure, qu’un autre que lui portât sur son écu l’aigle blanche du fameux Hector.

Mandricard portait également sur ses armes l’oiseau qui ravit Ganymède sur l’Ida. Comment il obtint ces armes pour prix de sa victoire, le jour où il fut victorieux dans le château où il courut de si grands périls[3], cela vous est, je crois, présent à l’esprit avec d’autres histoires. Vous savez également comment la fée lui donna toute la belle armure que Vulcain avait donnée jadis au chevalier troyen.

Mandricard et Roger s’étaient déjà battus une autre fois rien que pour ce motif. Comment ils avaient été séparés par hasard, je n’ai pas à le dire ici. Sachez seulement que, depuis ce moment, ils ne s’étaient pas encore rencontrés. Mandricard, aussitôt qu’il vit l’écu, se mit à pousser des cris hautains et à menacer Roger en lui disant : «  — Je te défie !

« Ce sont mes armoiries que tu portes, téméraire. Ce jour n’est pas le premier où je te l’ai dit. Et tu crois, fou que tu es, que parce que je t’ai épargné une fois, je le supporterai encore aujourd’hui ! Puisque ni les menaces ni les ménagements n’ont pu t’enlever cette folie de la tête, je te montrerai combien c’eût été pour toi un meilleur parti de m’avoir obéi sur-le-champ. —  »

De même que le bois sec et bien échauffé s’enflamme subitement au moindre souffle, ainsi s’allume l’indignation de Roger au premier mot qu’il entend de cette menace. «  — Tu crois — dit-il — m’intimider d’un signe, parce que je suis en contestation avec cet autre. Mais je te montrerai que je suis bon pour arracher à lui Frontin et à toi le bouclier d’Hector.

« Une autre fois, il est vrai, j’en suis venu aux mains avec toi pour ce motif, et il n’y a pas encore longtemps de cela. Mais je me retins alors de te tuer, parce que tu n’avais pas d’épée au flanc. Ce qui n’était qu’une menace va devenir un fait accompli. Cet oiseau blanc t’attirera malheur, car, dès l’antiquité, il sert d’armoiries à ma race ; tu l’as usurpé, et moi je le porte à juste titre. —  »

«  — C’est toi, au contraire, qui as usurpé mes armoiries, —  » répond Mandricard ; et il tire son épée. C’était celle que, peu auparavant, Roland, dans sa folie, avait jetée par la forêt. Le brave Roger, qui ne pouvait en aucune circonstance se départir de sa courtoisie, laissa tomber sa lance sur le chemin, quand il vit que le païen avait tiré l’épée.

En même temps il saisit Balisarde, la bonne épée, et assujettit son écu à son bras. Mais l’Africain pousse son destrier entre les deux adversaires, suivi de Marphise. Les prenant chacun à part, ils les prient de ne point en venir aux mains. Rodomont se plaint que Mandricard ait deux fois rompu le pacte qu’ils ont fait ensemble ;

La première fois, s’imaginant conquérir Marphise, il s’était arrêté pour rompre plus d’une lance. Maintenant, pour disputer à Roger une devise, il montre peu de souci du roi Agramant. «  — Si, cependant — ajoute-t-il — tu veux continuer à agir de cette façon, terminons d’abord notre propre querelle. Elle est plus juste et plus pressée qu’aucune de celles que tu t’es faites depuis.

« C’est à cette condition qu’une trêve a été conclue entre nous d’un commun accord. Quand j’en aurai fini avec toi, je ferai raison à celui-ci au sujet du destrier. Pour toi, si tu sors de mes mains la vie sauve, tu lutteras avec lui pour ton bouclier. Mais je te donnerai, j’espère, une telle besogne, que Roger n’aura plus grand’chose à faire. —  »

«  — Il n’en arrivera pas comme tu penses — répond Mandricard à Rodomont. — C’est moi qui te donnerai plus de besogne que tu ne voudras, et te ferai suer des pieds à la tête. Il me restera encore assez de vigueur — de même que l’eau ne manque jamais à la fontaine — pour tenir tête à Roger, à mille autres avec lui, et à tout l’univers s’il veut lutter contre moi. —  »

La colère et les paroles de défi allaient se multipliant de tous les côtés. L’irritable Mandricard veut combattre en même temps Rodomont et Roger. Celui-ci, qui n’est pas habitué à supporter l’outrage, ne veut plus entendre parler d’accommodement ; il ne respire que bataille et dispute. Marphise va de l’un à l’autre pour rétablir la paix, mais elle ne peut suffire seule à une aussi forte tâche.

Souvent, lorsque le fleuve a franchi ses rives élevées et cherche à se creuser un nouveau lit, le villageois, ardent à défendre contre l’inondation ses verts pâturages et la moisson en laquelle il espère, se morfond à combler tantôt une brèche, tantôt une autre. Pendant qu’il répare le côté qui menace de tomber, il voit sur un autre point céder la digue trop faible, et l’eau se précipiter par-dessus avec plus d’impétuosité.

Ainsi, pendant que Roger, Mandricard et Rodomont sont tous les trois à se disputer, chacun d’eux voulant se montrer le plus vaillant, et prendre l’avantage sur ses compagnons, Marphise s’efforce de les apaiser. Mais elle perd sa fatigue et son temps. A peine a-t-elle réussi à en tirer un hors de la bagarre, qu’elle voit les deux autres recommencer leur querelle avec une colère nouvelle.

Marphise, voulant les mettre d’accord, disait : «  — Seigneurs, écoutez mon conseil. Il convient de remettre toute querelle jusqu’à ce qu’Agramant soit hors de péril. Si personne ne veut céder, je vais me reprendre moi aussi avec Mandricard, et je verrai enfin si, comme il l’a dit, il est assez fort pour me conquérir par les armes.

« Mais si nous devons aller au secours d’Agramant, allons-y sans retard, et qu’entre nous cesse toute contestation. —  » «  — Pour moi, je n’irai pas plus avant — dit Roger — à moins que mon destrier ne me soit rendu. Sans plus de paroles, qu’il me donne mon cheval, ou qu’il le défende contre moi. Je resterai mort ici, ou je retournerai au camp sur mon destrier. —  »

Rodomont lui répond : «  — Obtenir ce dernier résultat ne te sera pas aussi facile que d’obtenir le premier —  » Et il poursuit en disant : «  — Je te préviens que s’il arrive malheur à notre roi, ce sera par ta faute, car pour moi, je suis prêt à faire pour lui ce que je dois. —  » Roger ne s’arrête pas à cette observation ; saisi de fureur, il tire son épée.

Comme un sanglier, il se précipite sur le roi d’Alger, le heurte de l’écu et de l’épaule, l’ébranle et le met dans un tel désordre, qu’il lui fait perdre un étrier. Mandricard lui crie : «  — Roger, diffère cette bataille, ou combats avec moi. —  » Et ce disant, plus cruel, plus félon qu’il ne s’était jamais montré, il frappe Roger sur son casque.

Roger s’incline jusque sur le cou de son destrier. Lorsqu’il veut se relever, il ne peut, car il est atteint par un nouveau coup que lui porte le fils d’Ulien. Si son casque n’eût pas été d’une trempe aussi dure que le diamant, il aurait été fendu jusqu’au menton. Roger, suffoqué, ouvre les deux mains, abandonnant les rênes et son épée.

Son destrier l’emporte à travers la campagne ; derrière lui Balisarde reste à terre. Marphise, qui ce jour même avait été sa compagne d’armes, frémit, et s’indigne de voir qu’un seul soit ainsi attaqué par deux à la fois. La magnanime et vaillante guerrière se dresse contre Mandricard, et, faisant appel à toute sa vigueur, elle le frappe à la tête.

Rodomont se précipite à la poursuite de Roger, et Frontin va lui appartenir comme au vainqueur, si un autre adversaire n’intervient. Mais Richardet, suivi de Vivian, accourt en toute hâte et se jette entre Roger et le Sarrasin. L’un heurte Rodomont, le fait reculer et l’entraîne de force loin de Roger. L’autre, c’est-à-dire Vivian, place sa propre épée dans la main de Roger, qui a déjà repris ses sens.

Aussitôt que le brave Roger est revenu à lui, et qu’il tient l’épée que Vivian lui présente, il n’est pas long à venger son injure. Il fond sur le roi d’Alger, rapide comme le lion débarrassé des cornes du taureau, et qui ne sent plus la douleur. L’indignation, la colère stimulent, fouettent son désir d’une prompte vengeance.

Roger s’abat comme la tempête sur la tête du Sarrasin. S’il avait pu reprendre son épée qui, ainsi que je l’ai dit, lui était échappée des mains dès le commencement de la bataille, par suite de la félonie dont il avait été victime, je crois que la tête de Rodomont n’eût pas été préservée par son casque, bien que ce casque fût l’œuvre du roi qui éleva la tour de Babel pour faire la guerre aux cieux étoilés.

La Discorde, persuadée que ce lieu ne peut plus être que le théâtre de conflits et de risques, et qu’il ne saurait y être conclu ni paix ni trêve, dit à sa sœur qu’elle peut désormais revenir en toute sécurité avec elle auprès de leurs bons petits moines. Laissons-les partir toutes deux, et restons auprès de Roger qui a frappé Rodomont au front.

Le coup de Roger fut porté avec une si grande force, qu’il fit résonner, jusque sur la croupe de Frontin, le casque et la dure cuirasse d’écailles dont le Sarrasin était armé. Lui-même chancela trois ou quatre fois à droite et à gauche, comme s’il allait tomber la tête la première. Il aurait, lui aussi, laissé échapper son épée, si elle n’avait été attachée à sa main.

Cependant Marphise avait fait couler la sueur du front, du visage et de la poitrine de Mandricard qui, de son côté, lui rendait bien la pareille. Mais leurs hauberts, à tous les deux, étaient si parfaits, qu’ils n’avaient pu être entamés sur aucun point, de sorte que les combattants se maintenaient à avantages égaux. Soudain, un écart de son destrier fit que Marphise eut besoin de l’aide de Roger.

Le destrier de Marphise, en voulant tourner trop court, glissa sur l’herbe humide d’une si malheureuse façon, que la guerrière ne put le retenir et qu’il tomba sur le côté droit. Au moment où il cherchait à se relever, il fut heurté en plein flanc par Bride-d’Or, sur lequel s’avançait le païen peu courtois, et forcé de tomber de nouveau.

Roger, voyant la damoiselle par terre et en grand danger, se hâta de la secourir. Il le pouvait d’autant plus facilement que son adversaire, tout étourdi, avait été emporté au loin. Il frappa sur le casque du Tartare un coup terrible qui lui aurait fendu la tête comme un trognon de chou, si Roger avait eu Balisarde en main, ou si Mandricard avait eu sur la tête un autre armet.

Le roi d’Alger cependant, ayant repris ses sens, tourna ses regards tout autour de lui et aperçut Richardet. Se souvenant que c’était lui qui l’avait attaqué et qui avait secouru Roger, il piqua droit à lui, et il allait lui faire payer cher son intervention, si Maugis, avec un grand art et par un nouvel enchantement, n’était venu s’interposer.

Maugis, en fait de maléfices, en savait autant que le plus habile magicien. Bien qu’il n’eût pas avec lui le livre avec lequel il aurait pu arrêter le soleil, il avait parfaitement à l’esprit la formule par laquelle il conjurait d’habitude les démons. Il en envoie un sur-le-champ dans le corps du roussin de Doralice, et le met en fureur.

Avec une seule parole, le frère de Vivian fait entrer un des anges de Minos dans le paisible coursier qui porte sur son dos la fille du roi Stordilan, et celui-ci, qui jamais auparavant ne s’était emporté, et qui avait toujours obéi à la main, fait soudain un saut de trente pieds de long et de seize pieds de haut.

Le saut fut grand, mais non cependant de nature à faire vider la selle à la cavalière. Quand elle se vit en l’air, la donzelle, se tenant pour morte, se mit à crier de toutes ses forces. Le roussin, après ce saut énorme, partit emporté par le diable, avec Doralice qui criait au secours, et d’une course si rapide, qu’une flèche ne l’aurait pas rejoint.

Aux premiers sons de cette voix, le fils d’Ulien quitte la bataille, et pique des deux derrière le palefroi qui s’enfuit furieux, afin de porter secours à la dame. Mandricard en fait autant, sans plus s’occuper de Roger et de Marphise. Sans leur demander ni paix ni trêve, il suit les traces de Rodomont et de Doralice.

Cependant Marphise s’était relevée de terre. Toute ardente d’indignation et de colère, elle croit qu’elle va se venger, mais elle est trompée dans son espoir ; elle aperçoit son ennemi trop loin d’elle. Roger, voyant la bataille se terminer de la sorte, pousse des soupirs qui ressemblent au rugissement d’un lion. Tous deux savent bien qu’avec leurs chevaux ils ne peuvent rejoindre Frontin et Bride-d’Or.

Roger ne veut point lâcher prise avant que ne soit vidée sa querelle avec le roi d’Alger à propos de son cheval ; Marphise ne veut pas laisser le Tartare aller en paix avant de s’être encore mesurée avec lui. Abandonner leur querelle ainsi paraît à l’un et à l’autre une lâcheté. D’un commun accord, ils prennent le parti de suivre les pas de ceux dont ils ont à se plaindre.

Ils les retrouveront dans le camp sarrasin, s’ils ne peuvent les rejoindre avant, car ils savent qu’ils s’y rendent pour faire lever le siège du camp, avant que le roi de France ne s’en soit complètement emparé. Ils s’en vont donc tout droit où ils pensent les rencontrer sans faute. Roger, cependant, ne s’éloigne pas avant d’avoir dit adieu à ses compagnons.

Roger s’approche de l’endroit où le frère de sa belle dame se tient à l’écart, et l’assure de son amitié partout où il sera, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Puis il le prie — et cela avec beaucoup d’adresse — de saluer sa sœur en son nom. Il lui fait cette dernière recommandation avec tant de prudence, qu’il ne donne de soupçon ni à lui ni aux autres.

Puis il prend congé de lui, de Vivian, de Maugis et d’Aldigier qui est blessé. Eux aussi, en souvenir des services rendus, l’assurent de leur reconnaissance éternelle. Quant à Marphise, elle avait tellement à cœur d’aller à Paris, qu’elle avait oublié de dire adieu à ses amis. Mais Maugis et Vivian coururent sur ses pas jusqu’à ce qu’ils pussent la saluer de loin.

Richardet en fit autant. Aldigier, qui gisait à terre, fut forcé, bien contre son gré, de rester. Marphise et Roger prirent le chemin que Rodomont et Mandricard avaient suivi et qui conduisait vers Paris. J’espère, seigneur, vous dire dans l’autre chant les exploits merveilleux et surhumains qu’au grand détriment des guerriers de Charles accomplirent les deux couples dont je vous parle.

CHANT XXVII.

Argument. — Mandricard, Roger, Rodomont et Marphise, suivant les traces de Doralice, arrivent sous les murs de Paris. Ils assaillent l’armée chrétienne et repoussent Charles au dedans des murailles. Cela fait, ils reviennent à leur première querelle. Le roi d’Afrique laisse à Doralice le choix entre Mandricard et Rodomont. Ce dernier est repoussé, et part plein de dépit, dans l’intention de s’en retourner en Afrique ; il loge un soir dans une hôtellerie sur les bords de la Saône.

Souvent les résolutions prises à l’improviste par les dames sont meilleures que celles qu’elles adoptent après avoir longtemps réfléchi. C’est là un don spécial qui leur est propre, parmi tous ceux dont le ciel les a si largement gratifiées. Au contraire, les résolutions des hommes risquent fort de ne pas être bonnes, si une mûre réflexion ne les appuie, ou si on ne les rumine longuement, avec beaucoup de soin et d’application.

La résolution prise par Maugis lui parut bonne, mais elle ne le fut pas en réalité, bien que, comme j’ai dit, elle lui servît à délivrer son cousin Richardet d’un grand péril. Il avait forcé le démon à éloigner Rodomont et le fils du roi Agrican, sans songer qu’ils étaient entraînés vers un lieu où leur présence amènerait la défaite des chrétiens.

S’il avait eu le temps de réfléchir à cela, il est à croire qu’il aurait secouru son cousin sans danger pour la gent chrétienne. Il aurait pu, en effet, ordonner au démon d’emporter la donzelle si loin sur la route du Levant ou du Ponant, qu’on n’en eût plus jamais de nouvelles en France.

De la sorte, ses amants l’auraient suivie, de même qu’ils la suivaient à Paris et en tout autre lieu. Mais, n’ayant pas eu le temps de réfléchir longuement, Maugis ne songea point à cela, et le Malin chassé du ciel, toujours en quête de sang, de carnage et de ruines, prit le chemin par où il espérait apporter le plus vite l’affliction dans l’armée de Charles, son maître ne lui en ayant imposé aucun.

Le palefroi, ayant le démon dans ses flancs, emporta Doralice épouvantée. Fleuves, fossés, bois, marais, ravins ou précipices, rien ne put l’arrêter, jusqu’à ce que, traversant le camp anglo-français, ainsi que l’armée innombrable des ennemis des étendards du Christ, il l’eût remise aux mains de son père, le roi de Grenade.

Rodomont et le fils d’Agrican la suivirent pendant quelque temps le premier jour, l’apercevant, mais de loin ; puis ils ne tardèrent pas à la perdre de vue, et furent obligés de la suivre à la trace, comme le chien suit le lièvre ou le chevreuil. Ils ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils furent arrivés au camp, où ils apprirent qu’elle était auprès de son père.

Garde-toi, Charles. Voici que s’apprête à tomber sur toi une telle fureur, que je ne te vois pas en sûreté. Tu ne vas pas seulement avoir à faire à ces deux guerriers. Le roi Gradasse s’est levé, ainsi que Sacripant, pour la perte de ton armée. La Fortune, voulant t’éprouver jusqu’au bout, t’enlève en même temps les deux flambeaux de force et de sagesse qui étaient auprès de toi, et tu restes plongé dans les ténèbres.

Je parle de Roland et de Renaud. L’un, tout plein de fureur et de folie, erre nu, par la plaine et par la montagne, à ciel découvert, sous la pluie, le froid et le chaud. L’autre, à peine un peu plus sain d’esprit, t’a quitté au moment où tu avais le plus besoin de son aide. Ne trouvant point Angélique à Paris, il est parti, et il va, cherchant ses traces.

Un vieillard, enchanteur rusé, comme je vous l’ai dit tout d’abord, lui a fait croire, par une fantastique erreur, qu’Angélique s’en allait en compagnie de Roland. Le cœur mordu de la plus grande jalousie que jamais amant ait éprouvée, il vint à Paris. A peine arrivé à la cour, son mauvais destin le fit envoyer en Bretagne.

Après la bataille dont tout l’honneur lui revint, et où il avait réussi à enfermer Agramant dans son camp, il était retourné à Paris. Là, il avait fouillé tous les monastères de femmes, les maisons, les châteaux. Amant infatigable, il aurait trouvé sa maîtresse, si elle avait été dans ces murs. Voyant enfin que ni elle ni Roland ne s’y trouvaient, il partit avec la ferme volonté de les chercher tous les deux.

Il pensa d’abord que Roland jouissait d’elle, au sein des fêtes et des jeux, dans ses châteaux d’Anglante et de Blaye. Il y courut, mais il ne la trouva dans aucun de ces deux endroits. Il retourna alors à Paris, comptant saisir bientôt le paladin à son retour, car il ne pouvait prolonger son absence loin de l’armée sans encourir un blâme sévère.

Renaud séjourna un jour ou deux dans la cité. Puis, Roland ne revenant pas, il reprit ses recherches, tantôt vers Anglante, tantôt vers Blaye, toujours en quête d’apprendre des nouvelles d’Angélique ; chevauchant de nuit et de jour, à la fraîcheur de l’aube ou à l’heure ardente de midi, il fit, sous la lumière du soleil et de la lune, non pas une fois, mais deux cents fois ce chemin.

Mais l’antique ennemi, celui qui poussa Ève à lever la main vers le fruit défendu, jeta un jour ses yeux livides du côté de Charles, et voyant que le brave Renaud était loin de lui, comprenant quel carnage on pouvait faire en ce moment de l’armée des chrétiens, il conduisit vers eux tout ce qu’il y avait de meilleur parmi les chevaliers sarrasins.

Il inspira au roi Gradasse et au brave roi Sacripant, qui étaient devenus compagnons d’armes au sortir du château enchanté d’Atlante, le désir de venir au secours des troupes assiégées d’Agramant, et d’anéantir l’armée de l’empereur Charles. Il les conduisit lui-même par des chemins inconnus qui abrégèrent leur voyage.

Il chargea un des siens de pousser Rodomont et Mandricard sur les traces de Doralice emportée par son camarade. Il en envoya également un autre pour presser Marphise et le vaillant Roger. Toutefois il recommanda à celui qui devait conduire ces deux derniers de retenir un peu la bride, afin qu’ils n’arrivassent pas en même temps que les autres.

Marphise et Roger furent conduits de façon à arriver une demi-heure en retard. L’ange noir, dans son désir d’écraser les chrétiens, prévit que la dispute pour la possession du destrier pourrait bien contrarier ses desseins. Et cette dispute se serait infailliblement renouvelée, si Roger et Rodomont étaient arrivés en même temps.

Les quatre premiers se rencontrèrent ensemble à un endroit d’où ils pouvaient voir les tentes de l’armée assiégée et celles des assiégeants dont le vent agitait les bannières. Ils tinrent un instant conseil, et conclurent qu’ils devaient, en dépit de l’obstacle que leur opposait Charles, secourir le roi Agramant, et le délivrer du cercle où il était enfermé.

Serrés les uns contre les autres, ils s’élancent au beau milieu des logements de l’armée chrétienne, criant : Afrique ! Espagne ! et faisant voir ainsi qu’ils sont païens. On entend par tout le camp retentir le cri : Aux armes, aux armes ! Mais, aux premiers coups, un grand nombre de soldats s’enfuient en déroute avant même d’avoir été attaqués.

L’armée chrétienne, mise sens dessus dessous par ce tumulte, s’agite sans comprendre ce qui se passe. Elle croit d’abord que c’est une des alertes habituelles des Suisses ou des Gascons. Mais comme la plupart des soldats ignorent la vérité, chaque nation se forme en bataille, les unes au son du tambour, les autres au son de la trompette. La rumeur est grande et rebondit jusqu’au ciel.

Le magnanime empereur, entièrement armé, fors la tête, a près de lui ses paladins. Il accourt, et s’informe de ce qui a mis ainsi les escadrons en désordre. Il menace les fuyards et les arrête. Il voit qu’un grand nombre d’entre eux sont blessés au visage et à la poitrine ; d’autres ont la tête et la gorge ruisselantes de sang ; d’autres enfin s’en reviennent avec une main ou un bras coupés.

Il pousse plus avant ; une multitude de guerriers gisent à terre, baignant dans un horrible lac vermeil, formé de leur propre sang. Ni médecin ni magicien ne sauraient les rendre à la vie. Charles voit, cruel spectacle, les têtes, les bras, les jambes, séparés des troncs. Partout, depuis les premières jusqu’aux dernières tentes, il ne rencontre que des morts.

La petite troupe, digne d’une éternelle renommée, avait laissé sur son passage cette longue trace sanglante, comme un témoignage à jamais mémorable pour l’univers. Charles s’avance, contemplant la cruelle boucherie ; plein de stupeur, de colère et d’indignation, il va, pareil à celui dont la maison a été frappée par la foudre, et qui cherche de tous côtés parmi les décombres.

Ce premier secours n’était pas encore arrivé jusqu’aux remparts qui protégeaient le camp du roi africain, lorsque Marphise et l’impétueux Roger survinrent d’un autre côté. Le digne couple, après avoir jeté une fois ou deux les yeux autour de lui, comprit bien vite quel était le plus court chemin pour secourir son souverain assiégé, et s’élança soudain.

Lorsqu’on a mis le feu à la mine, la flamme, libre, ardente, court le long du sillon noir tracé par la poudre, si rapide que l’œil peut à peine la suivre, puis l’on entend le bruit de l’écroulement des durs rochers et des murs épais qui retombent brisés. Tel fut le fracas que produisirent Roger et Marphise en entrant dans la bataille.

De long et de large, ils commencèrent à fendre les têtes, à tailler les bras et les épaules dans ces foules trop lentes à s’enfuir et à leur débarrasser la voie. Quiconque a vu la tempête battre le versant d’une montagne ou d’une vallée, tandis qu’elle épargne l’autre versant, peut se représenter le chemin que les deux guerriers s’ouvrirent à travers tant de gens.

Un grand nombre qui s’étaient dérobés par la fuite aux coups de Rodomont et de ses compagnons rendaient déjà grâce à Dieu qui leur avait octroyé des jambes si promptes et des pieds si agiles. Mais, en venant donner du front et de la poitrine contre Marphise et Roger, ils virent bien, les malheureux, que l’homme, qu’il s’arrête ou qu’il fuie, ne peut éviter sa destinée.

Celui qui échappe à un danger retombe dans un autre, et paye le tribut de chair et d’os. Ainsi le timide renard, croyant s’échapper, tombe avec ses petits dans la bouche du chien, après avoir été chassé de son ancienne tanière par le paysan voisin qui l’a adroitement fait déloger, grâce au feu et à la fumée, du seul endroit où il n’eût rien à craindre.

Marphise et Roger pénètrent dans l’enceinte du camp des Sarrasins. Là, tous ceux qu’ils viennent sauver, les yeux levés au ciel, remercient Dieu de leur arrivée. On n’y a plus peur des paladins ; le plus faible païen en défie un cent, et l’on décide que, sans prendre le moindre repos, on retournera porter le carnage dans leur camp.

Les cornets, les trompettes, les cloches mauresques emplissent le ciel de sons formidables. On voit, dans les airs, trembler aux vents les bannières et les gonfalons. D’un autre côté, les capitaines de Charles rangent auprès des Allemands et des Bretons les troupes de France, d’Italie et d’Angleterre, et la mêlée, âpre et sanglante, recommence.

La force du terrible Rodomont, celle du furieux Mandricard, du brave Roger, source inépuisable de vaillance, du roi Gradasse si fameux dans le monde ; l’intrépide physionomie de Marphise, celle du roi de Circassie à nulle autre seconde, forcèrent le roi de France à regagner Paris aux cris de : Saint Jean et saint Denis !

Ces chevaliers et Marphise déployèrent un élan si invincible, une si admirable puissance, qu’on ne saurait s’en faire une idée, seigneur, loin que cela se puisse décrire. Par là, vous pouvez juger combien de gens furent occis dans cette journée, et quel cruel revers éprouva le roi Charles, d’autant plus que vinrent bientôt à la rescousse Ferragus et plus d’un Maure fameux.

Beaucoup de chrétiens, dans leur empressement à fuir, se noyèrent dans la Seine, car le pont ne pouvait suffire à faire passer une telle multitude. Ayant la mort devant et derrière eux, ils souhaitaient d’avoir des ailes comme Icare. Excepté Ogier et le marquis de Vienne, tous les paladins furent faits prisonniers. Olivier revint blessé sous l’épaule droite ; Ogier, la tête fendue.

Et si, comme Renaud et Roland, Brandimart eût abandonné la partie, Charles, en pleine déroute, aurait été chassé de Paris, si même il avait pu sortir vivant de cette fournaise. Brandimart fit tout son possible pour arrêter les Sarrasins, et quand il se vit impuissant, il céda devant leur furie. Ainsi la Fortune sourit à Agramant qui assiégea Charles une seconde fois.

Les cris et les plaintes des veuves, des enfants orphelins, des vieillards aveugles, s’élevant au-dessus de cette atmosphère morbide, montent jusqu’à l’éternelle sérénité où siège Michel, et lui font voir que le peuple fidèle est la proie des loups et des corbeaux, et que les guerriers de France, d’Angleterre et d’Allemagne couvrent au loin la campagne.

Le visage de l’Ange bienheureux se colore de rougeur. Il lui semble que le souverain Créateur a été mal obéi, et il se plaint d’avoir été trompé, trahi par la Discorde perfide. Il lui avait commandé d’exciter des querelles entre les païens, et ses ordres ont été mal exécutés. A voir le résultat, il semble qu’on a fait tout le contraire de ce qu’il avait ordonné.

Comme un serviteur fidèle qui, doué de plus de zèle que de mémoire, s’aperçoit qu’il a oublié la chose qu’il devait avoir à cœur plus que sa propre vie, et qui s’empresse de réparer son erreur avant que son maître n’en ait connaissance, ainsi l’Ange ne veut point reparaître devant Dieu avant d’avoir rempli sa mission.

Il dirige son vol vers le monastère où il a vu plusieurs autres fois la Discorde. Il la trouve assise au chapitre assemblé pour l’élection des dignitaires. Elle prenait plaisir à voir les bréviaires voler à la tête des moines. L’Ange la saisit par les cheveux, et la roue de coups de pied et de coups de poing.

Il lui rompt sur la tête, sur le dos et sur les bras, le manche d’une croix. La misérable crie merci de toutes ses forces, et embrasse les genoux du divin messager. Michel ne la laisse pas avant de l’avoir chassée devant lui jusque dans le camp du roi d’Afrique. Alors il lui dit : «  — Attends-toi à un traitement pire, si je te vois encore hors de ce camp. —  »

Bien que la Discorde ait le dos et les bras rompus, comme elle craint de se trouver une autre fois sous cette averse de coups, comme elle redoute la fureur de Michel, elle court prendre ses soufflets, et redoublant les feux déjà allumés, en allumant de nouveaux, elle fait jaillir de tous les cœurs un immense incendie de colère.

Elle embrase tellement Rodomont, Mandricard et Roger, qu’à peine les païens victorieux sont-ils délivrés de Charles, les trois chevaliers s’en viennent ensemble devant le roi maure. Ils lui racontent leurs différends ; ils lui en disent la cause et l’objet ; puis ils s’en remettent à lui pour décider lesquels d’entre eux doivent combattre les premiers.

Marphise expose aussi son cas, et dit qu’elle veut finir le combat qu’elle a commencé avec le Tartare. Ayant été provoquée par lui, elle ne veut ni céder son tour à un autre, ni différer le combat d’un jour, d’une heure. Elle insiste vivement pour que la bataille avec le Tartare lui soit accordée avant les autres.

Rodomont n’est pas moins résolu à avoir le premier le champ libre, afin de terminer avec son rival la querelle qu’il a interrompue pour venir au secours du camp africain, et qu’il a dû suspendre jusqu’à ce moment. Roger l’interrompt, et dit qu’il a souffert trop longtemps que Rodomont détienne son destrier, pour qu’il ne se batte pas le premier avec lui.

Pour surcroît d’embarras, le Tartare s’avance à son tour, et nie que Roger ait le moindre droit de porter l’aigle aux ailes blanches. Il est tellement furieux de colère et de rage, qu’il veut, si les trois autres y consentent, vider les querelles d’un seul coup. Et il ne serait pas démenti par les trois autres, si le roi donnait son consentement.

Le roi Agramant, par prières et bonnes raisons, fait tout ce qu’il peut pour ramener la paix entre eux. Enfin, quand il voit qu’ils restent sourds à ses observations et qu’ils ne veulent consentir à aucune paix, à aucune trêve, il leur dit d’attendre au moins qu’il ait assigné à chacun son rang pour combattre, et il pense que le meilleur parti à prendre est de tirer au sort.

Il fait préparer quatre billets ; sur l’un sont écrits les noms de Mandricard et de Rodomont ; sur l’autre ceux de Roger et de Mandricard ; le troisième porte les noms de Rodomont et de Roger ; le quatrième, ceux de Marphise et de Mandricard. Puis, il s’en remet à la décision de l’inconstante déesse. Le premier billet sortant est celui du roi de Sarze et de Mandricard.

Les noms de Mandricard et de Roger viennent en second ; ceux de Roger et de Rodomont sortent après, et le billet qui reste est celui de Marphise et de Mandricard. La dame semble fort contrariée de ce résultat, et Roger ne paraît pas plus content qu’elle. Il connaît la force des deux premiers combattants ; il sait que leur combat peut se terminer de façon qu’il ne reste plus rien à faire ni à lui ni à Marphise.

Non loin de Paris s’étendait un emplacement d’un mille environ de tour. Une chaussée peu élevée l’entourait de toutes parts, comme si c’eût été un amphithéâtre. Un château s’y élevait jadis, mais le fer et la flamme avaient renversé ses murs et ses toits. On peut en voir un semblable sur la route qui va de Parme à Borgo.

Ce fut en cet endroit qu’on établit la lice. On entoura de pieux un espace suffisant, auquel on donna une forme carrée, en ménageant deux portes, selon l’usage. Le jour marqué par le roi pour le combat étant arrivé, et les chevaliers persistant dans leur intention, leurs tentes furent dressées de chaque côté, en dehors des barrières.

Dans la tente qui s’élève du côté du Ponant, se tient le roi d’Alger, à la stature de géant. L’ardent Ferragus et Sacripant lui mettent sur le dos la cuirasse en écailles de serpent. Le roi Gradasse et l’illustre Falsiron sont de l’autre côté de la lice, dans la tente dressée au Levant, occupés à endosser de leurs propres mains les armes troyennes au successeur du roi Agrican.

Le roi d’Afrique, ayant à ses côtés le roi d’Espagne, est assis sur un tribunal spacieux et élevé. Près de lui se tiennent Stordilan et les autres chefs que révère l’armée païenne. Heureux ceux qui peuvent trouver sur la chaussée, ou à la cime des arbres, une place d’où ils dominent la plaine ! Grande est la foule qui de tous côtés ondoie autour de la barrière extérieure.

Près de la reine de Castille, on voit les reines, les princesses et les nobles dames d’Aragon, de Grenade, de Séville et des pays qui confinent aux colonnes de l’Atlantide. Parmi elles est assise la fille de Stordilan. Son vêtement consiste en deux riches draperies, l’une d’un rouge pâle, l’autre verte ; la première semble avoir perdu sa couleur, tellement elle tire sur le blanc.

Marphise porte un vêtement court, convenant à la fois à une dame et à une guerrière. C’est ainsi que le Thermodon dut voir autrefois Hippolyte et ses compagnes[4]. Déjà le héraut portant sur sa cotte d’armes la devise du roi Agramant, est entré dans le camp, pour rappeler le règlement qui défend aux spectateurs de prendre parti, de fait ni de parole, pour l’un des combattants.

La foule épaisse est dans l’attente du combat qu’elle appelle de tout son cœur, et parfois se plaint du retard que mettent à paraître les deux fameux chevaliers. Soudain une grande rumeur qui ne fait que s’accroître s’élève de la tente de Mandricard. Or vous saurez, seigneur, que c’est le vaillant roi de Séricane et le farouche Tartare qui produisent ce tumulte et qui poussent ces cris.

Le roi de Séricane, ayant entièrement armé de ses mains le roi de Tartarie, s’apprêtait à lui attacher au flanc l’épée qui avait jadis appartenu à Roland, lorsqu’il vit, écrit sur le pommeau, le nom de Durandal, et la devise habituelle d’Almonte. Cette épée avait été ravie au malheureux Almonte, aux bords d’une fontaine près d’Aspromonte, par Roland, tout jeune encore.

En la voyant, Gradasse fut convaincu que c’était cette épée si fameuse du seigneur d’Anglante, pour la possession de laquelle il avait équipé la plus grande flotte qui eût jamais quitté le Levant, conquis le royaume de Castille, et vaincu la France peu d’années auparavant. Mais il ne put comprendre par quel hasard Mandricard l’avait actuellement en sa possession.

Il lui demanda si c’était par force ou par traité qu’il l’avait enlevée au comte, où et quand. Mandricard lui dit qu’il avait soutenu une grande bataille avec Roland, pour avoir cette épée, et que celui-ci avait feint d’être fou, « espérant ainsi, ajouta-t-il, dissimuler la peur que lui inspirait la lutte qu’il aurait eue à soutenir contre moi, tant qu’il aurait gardé l’épée. »

Il dit qu’il avait imité le castor qui se coupe lui-même les parties génitales, à l’aspect du chasseur, car il sait qu’on ne le recherche pas pour autre chose. Gradasse ne l’écouta pas jusqu’à la fin ; il dit : «  — Je ne veux la donner ni à toi, ni à d’autres. Pour elle, j’ai dépensé tant d’or, j’ai supporté tant de fatigues, j’ai exterminé tant de gens, qu’elle m’appartient à bon droit.

« Songe à te munir d’une autre épée, car je veux celle-ci, et cela ne doit pas t’étonner. Que Roland soit sage ou fou, j’entends m’en emparer partout où je la retrouve. Toi, tu l’as volée sans témoin sur la route, Moi, je te la disputerai ici. Mon cimeterre te dira mes raisons, et nous irons au jugement dans l’arène.

« Il faut que tu la gagnes avant de t’en servir contre Rodomont. C’est un vieil usage, qu’avant d’affronter la bataille un chevalier doit payer ses armes. —  » «  — Il n’est pas de son plus doux à mon oreille — répondit le Tartare en élevant le front — que d’entendre quelqu’un me défier à la bataille. Mais fais que Rodomont y consente.

« Fais que le roi de Sarze te cède la première place, et se contente pour lui de la seconde, alors tu peux être certain que je te répondrai à toi et à tout autre. —  » Roger s’écria : «  — Je n’entends pas qu’on change rien au pacte qui a été conclu et que le sort soit de nouveau consulté. Que Rodomont descende le premier en champ clos, ou bien que sa querelle ne se vide qu’après la mienne.

« Si le raisonnement de Gradasse doit prévaloir, c’est-à-dire si avant de se servir de ses armes il faut les gagner, tu ne dois pas porter mon aigle aux blanches ailes avant de m’en avoir désarmé. Mais puisque j’ai consenti au traité, je ne veux pas revenir sur ma parole : la seconde bataille sera pour moi, si la première reste acquise au roi d’Alger.

« Si vous troublez en partie l’ordre du combat, je le troublerai totalement, moi. Je n’entends pas te laisser ma devise, si tu ne la disputes pas à moi-même sur-le-champ. —  » «  — Vous seriez Mars l’un et l’autre — répondit Mandricard furieux — que ni l’un ni l’autre vous ne seriez capables de m’empêcher de me servir de la bonne épée, ou de cette noble devise. —  »

Et, poussé par la colère, il s’avance le poing fermé vers le roi de Séricane et lui frappe si rudement la main droite, qu’il lui fait lâcher Durandal. Gradasse, ne s’attendant pas à une telle audace, à une telle folie, est si surpris, qu’il reste tout interdit, et que la bonne épée lui est enlevée.

A un tel affront, son visage s’allume de vergogne et de colère ; on dirait qu’il jette du feu. L’injure lui est d’autant plus sensible, qu’elle lui est faite dans un lieu si public. Affamé de vengeance, il recule d’un pas pour tirer son cimeterre. Mandricard a une telle confiance en lui-même, qu’il défie aussi Roger au combat.

«  — Venez donc tous deux ensemble, et que Rodomont vienne faire le troisième ; viennent l’Afrique, l’Espagne et toute la race humaine ; je ne suis pas homme à baisser jamais le front. —  » Ainsi disant, il fait tournoyer l’épée d’Almonte, assure son écu à son bras, et se dresse, dédaigneux et fier, en face de Gradasse et du brave Roger.

«  — Laisse-moi — disait Gradasse — le soin de guérir celui-ci de sa folie. —  » «  — Pour Dieu — disait Roger — je ne te le laisse pas, car il faut que ce combat soit à moi. Toi, reste en arrière. —  » «  — Restes-y toi-même, —  » criaient-ils tous deux à la fois, ne voulant point se céder le pas. Cependant la bataille s’engagea entre les trois adversaires, et elle aurait abouti à un terrible carnage,

Si plusieurs des assistants ne s’étaient interposés entre ces furieux, et cela un peu trop sans réfléchir, car ils apprirent à leurs dépens ce qu’il en coûte de s’exposer pour sauver les autres. Le monde entier n’aurait pas séparé les combattants, si le fils du fameux Trojan n’était venu, accompagné du roi d’Espagne. A leur aspect, tous s’inclinèrent avec un profond respect.

Agramant se fit exposer la cause de cette nouvelle et si ardente querelle. Puis il s’efforça de faire consentir Gradasse à ce que Mandricard se servît, pour cette journée seulement, de l’épée d’Hector, et jusqu’à ce qu’il eût vidé son grave différend avec Rodomont.

Pendant que le roi Agramant s’étudie à les apaiser, et raisonne tantôt l’un, tantôt l’autre, le bruit d’une nouvelle altercation entre Sacripant et Rodomont s’élève de l’autre tente. Le roi de Circassie, comme il a été dit plus haut, assistait Rodomont. Aidé de Ferragus, il lui avait endossé les armes de son aïeul Nemrod.

Puis ils étaient venus tous ensemble à l’endroit où le destrier mordait son riche frein qu’il couvrait d’écume. Je parle du bon Frontin, au sujet duquel Roger s’était mis si fort en colère. Sacripant, à qui avait été commis le soin d’amener en champ clos un tel chevalier, avait regardé avec soin si le destrier était bien ferré, et s’il était harnaché convenablement.

L’ayant examiné plus attentivement, certains signes particuliers, ses allures sveltes et dégagées, le lui firent reconnaître, sans qu’il pût conserver le moindre doute, pour son destrier Frontalet qui jadis lui était si cher, et pour lequel il avait eu à soutenir autrefois mille querelles. Plus tard, ce destrier lui ayant été volé, il en fut tellement affligé que, pendant longtemps, il ne voulut plus aller qu’à pied.

Brunel le lui avait volé devant Albraca[5], le même jour où il déroba l’anneau à Angélique, le cor et Balisarde à Roland, et l’épée à Marphise. Le même Brunel, de retour en Afrique, avait donné Balisarde et le cheval à Roger, qui avait appelé ce dernier du nom de Frontin.

Quand le roi de Circassie eut reconnu qu’il ne se trompait pas, il se retourna vers le roi d’Alger et lui dit : «  — Sache, seigneur, que c’est là mon cheval. Il m’a été volé à Albraca. Je ne manquerais pas de témoins pour le prouver, mais comme ils sont tous fort loin, si quelqu’un le nie, je suis prêt à soutenir, les armes à la main, la vérité de mes paroles.

« Je suis très content, puisqu’en ces derniers jours nous avons été compagnons d’armes, de te prêter aujourd’hui ce cheval, car je vois bien que tu ne pourrais rien faire sans lui, à condition cependant que tu reconnaîtras par traité qu’il est à moi et que je te l’ai prêté. Autrement, ne pense pas l’avoir, à moins de combattre sur-le-champ avec moi pour sa possession. —  »

Rodomont, qui ne connut jamais de chevalier plus orgueilleux que lui dans le métier des armes, et dont aucun guerrier de l’antiquité n’égala la force et le courage, répondit : «  — Sacripant, tout autre que toi qui oserait me parler de la sorte s’apercevrait bien vite à ses dépens qu’il eût mieux valu pour lui naître muet.

« Mais eu égard à la camaraderie qui, comme tu l’as dit, s’est établie depuis peu entre nous, je me contente de t’avertir de remettre à plus tard cette entreprise, jusqu’à ce que tu aies vu le résultat de la bataille qui va se livrer tout à l’heure entre le Tartare et moi. J’espère, grâce à l’exemple que tu en recevras, que tu me diras de bon cœur : Garde le destrier. —  »

«  — C’est peine perdue que d’être courtois avec toi — dit le Circassien plein de colère et de dédain. — Mais je te dis maintenant plus clair et plus net que tu n’aies plus à compter sur ce destrier. Je t’en empêcherai, moi, tant que ma main pourra soutenir mon épée vengeresse. Et j’y emploierai jusqu’aux ongles et jusqu’aux dents, si je ne peux l’empêcher autrement. —  »

Des paroles, ils en vinrent aux injures, aux cris, aux menaces, à la bataille, qui, excitée par la colère, s’alluma plus vite que la paille ne s’enflamme au contact du feu. Rodomont avait son haubert et tout le reste de ses armes ; Sacripant n’avait ni cuirasse ni cotte de mailles, mais il s’escrimait si bien de son épée, qu’il s’en couvrait tout entier.

La puissance et la férocité de Rodomont, bien qu’infinies, étaient tenues en échec par le coup d’œil et la dextérité qui doublaient les forces de Sacripant. La roue qui écrase le grain ne tourne pas plus vite sur la meule que ne faisait Sacripant, bondissant de çà, de là, partout où il était besoin.

Mais Ferragus, mais Serpentin, prompts à tirer l’épée, se jetèrent entre eux, suivis du roi Grandonio, d’Isolier et de beaucoup d’autres seigneurs de l’armée maure. C’étaient là les rumeurs entendues dans l’autre tente par ceux qui s’efforçaient en vain d’accorder le Tartare avec Roger et le roi de Séricane.

C’est là que fut rapporté au roi Agramant comment, pour un destrier, Rodomont et Sacripant avaient commencé un âpre et rude assaut. Le roi, troublé de tant de discordes, dit à Marsile : «  — Veille ici à ce que la querelle ne s’envenime pas davantage avec ces guerriers, pendant que je vais apaiser l’autre contestation. —  »

Rodomont, voyant le roi son maître, contient son orgueil et fait un pas en arrière. Le roi de Circassie recule avec non moins de respect, à l’arrivée d’Agramant. Celui-ci, d’un air royal, et d’une voix grave et imposante, demande la cause d’une telle colère. Après avoir écouté leurs explications, il cherche à les mettre d’accord, mais il n’y parvient pas.

Le roi de Circassie ne veut pas que le roi d’Alger reste plus longtemps en possession de son destrier, s’il ne condescend à le prier de le lui prêter. Rodomont, orgueilleux comme toujours, lui répond : «  — Ni le ciel, ni toi, ne ferez que je m’abaisse à demander à d’autres ce que je peux avoir par ma seule force. —  »

Le roi demande au Circassien quels droits il a sur le cheval, et comment il lui fut enlevé. Sacripant lui rapporte le fait de point en point, et il ne peut s’empêcher de rougir, en racontant que le subtil larron, l’ayant surpris dans une rêverie profonde, avait soulevé sa selle sur quatre piquets et lui avait enlevé le destrier nu, sous lui.

Marphise était accourue aux cris, avec les autres. Aussitôt qu’elle entendit parler du vol du cheval, son visage se troubla. Elle se souvint qu’elle-même avait perdu son épée ce jour-là, et elle reconnut le destrier qu’elle avait vu s’enfuir loin d’elle comme s’il avait eu des ailes. Elle reconnut aussi le bon roi Sacripant, ce qu’elle n’avait pas fait jusque-là.

Ceux qui l’entouraient, et qui avaient souvent entendu Brunel se vanter de ce mauvais tour, commencèrent à se tourner vers ce dernier, et indiquaient par leurs gestes que c’était bien lui en effet. Marphise, soupçonneuse, s’informa aux uns et aux autres de ses voisins, et put enfin acquérir la certitude que celui qui lui avait ravi son épée était Brunel.

Elle apprit que, pour le récompenser de ce larcin, pour lequel il aurait mérité qu’on lui passât une corde bien graissée autour du cou, le roi Agramant l’avait élevé au trône de Tingitane, exemple assez étrange. Marphise, rappelant sa vieille indignation, résolut de se venger sur-le-champ, et de punir les railleries et les injures que Brunel lui avait adressées sur la route, après lui avoir dérobé son épée.

Elle se fit lacer son casque par son écuyer, car elle avait déjà sur elle le reste de ses armes. Je ne crois pas que, dans toute sa vie, elle ait été vue plus de dix fois sans son haubert, du jour où, brûlant de s’illustrer, elle se décida à l’endosser. Le casque en tête, elle se dirigea vers les gradins les plus élevés, où Brunel était assis au milieu des premiers seigneurs de la cour.

A peine arrivée près de lui, elle le saisit en pleine poitrine, et l’enleva aussi facilement que l’aigle rapace enlève un poulet dans ses serres crochues. Elle le porta ainsi jusqu’à l’endroit où le fils du roi Trojan cherchait à apaiser la dispute. Brunel, se voyant en de si mauvaises mains, ne cessait de pleurer et de demander merci.

Par-dessus la rumeur, le vacarme, les cris dont tout le camp était pour ainsi dire partout rempli, le bruit que faisait Brunel qui faisait appel tantôt à la pitié, tantôt au secours des assistants, s’entendait si fort, qu’à ses plaintes, à ses hurlements, les soldats accoururent de tous côtés. Arrivée devant le roi d’Afrique, Marphise, l’air altier, lui parla de cette façon :

«  — Je veux pendre par le col, de mes propres mains, ce larron, ton vassal, parce que le jour même qu’il enleva le cheval de celui-ci, il me vola mon épée. Et si quelqu’un prétend que je ne dis pas la vérité, qu’il s’avance et prononce un seul mot ; en ta présence, je soutiendrai qu’il en a menti et que je fais selon mon devoir.

« Mais comme on pourrait peut-être me reprocher d’avoir choisi pour accomplir cet acte de justice le moment où ceux-ci, les plus fameux parmi tes chevaliers, sont tous engagés dans de graves querelles, je consens à retarder de trois jours la pendaison. Pendant ce temps, vienne qui voudra à son secours. Après ce délai, si personne n’est venu me l’arracher des mains, je le servirai en pâture à mille oiseaux joyeux.

« A trois lieues d’ici, dans cette tour qui s’élève sur la lisière d’un petit bois, je me retire sans autre compagnie qu’une de mes damoiselles et qu’un valet. S’il se trouve quelqu’un d’assez hardi pour vouloir m’enlever ce larron, qu’il vienne, c’est là que je l’attendrai. —  » Ainsi elle dit, et sans attendre de réponse, elle prend sur-le-champ le chemin du château dont elle avait parlé.

Elle place Brunel devant elle, sur le cou du destrier ; le misérable, qu’elle tient par les cheveux, pleure et crie, et appelle par leur nom tous ceux dont il espère du secours. Agramant reste tellement confus de toutes ces complications, qu’il ne voit plus comment il pourra les faire cesser. Ce à quoi il est le plus sensible, c’est que Marphise lui ait ainsi enlevé Brunel.

Non qu’il l’estime, ou qu’il ait de l’amitié pour lui ; il y a longtemps au contraire qu’il le hait profondément. Souvent il lui est venu à la pensée de le faire pendre, depuis que l’anneau lui a été enlevé. Mais l’acte de Marphise lui semble injurieux pour lui, et son visage s’enflamme de vergogne. Il veut en toute hâte la poursuivre lui-même, et en tirer la plus éclatante vengeance.

Mais le roi Sobrin, qui est présent, le dissuade de ce projet, en lui disant que ce serait peu convenable à la majesté royale. Quand bien même il aurait la ferme espérance, la certitude de revenir victorieux, il en recueillerait plus de blâme que d’honneur, car on ne manquerait pas de dire qu’il aurait vaincu une femme.

Il recueillerait peu d’honneur, et courrait un grand danger en engageant la bataille avec elle. Le meilleur conseil qu’il puisse lui donner est de laisser pendre Brunel. Et quand il n’aurait qu’à faire un signe de tête pour l’arracher au nœud coulant, il ne devrait pas faire ce signe, afin de ne pas s’opposer à ce que la justice ait son cours.

«  — Si tu veux avoir satisfaction sur ce point — disait-il — tu peux envoyer à Marphise quelqu’un qui lui promette de ta part que la corde sera mise autour du cou du larron, ce qui lui donnera satisfaction à elle-même. Et si elle s’obstine à se refuser de te le livrer, respecte son désir ; car il ne faut pas que ton amitié protège Brunel ni aucun autre voleur. —  »

Le roi Agramant se rendit volontiers au raisonnement discret et sage de Sobrin. Il laissa Marphise tranquille, et ne permit pas que personne allât lui faire outrage. Il ne voulut pas non plus envoyer vers elle. Il s’y résigna, Dieu sait avec quel effort, afin de pouvoir apaiser de plus graves querelles et de purger son camp de toutes ces rumeurs.

La folle Discorde rit de tout cela, car elle ne craint plus que désormais paix ni trêve puisse se conclure. Elle court de çà, de là, dans tout le camp, sans prendre un seul instant de repos. L’Orgueil l’accompagne en dansant de joie, et porte aussi au feu le bois et la nourriture. Leur cri de triomphe monte jusqu’au royaume céleste, et porte à Michel le témoignage de leur victoire.

A cette voix retentissante, à cet horrible cri, Paris trembla et les eaux de la Seine se troublèrent. Le son retentit jusqu’à la forêt des Ardennes, où, de terreur, toutes les bêtes désertèrent leur tanière. Les Alpes, les Cévennes, les rivages de Blaye, d’Arles et de Rouen l’entendirent, ainsi que le Rhône, la Saône, la Garonne et le Rhin. Les mères en serrèrent leurs enfants sur leur sein.

Ils sont cinq chevaliers qui ont résolu de vider leur querelle chacun le premier, et leurs prétentions sont tellement enchevêtrées l’une dans l’autre, qu’Apollon lui même ne s’en tirerait pas. Le roi Agramant commence par essayer de débrouiller la première altercation qui s’est élevée entre le roi de Tartarie et l’Africain, au sujet de la fille du roi Stordilan.

Le roi Agramant court de celui-ci à celui-là, pour les mettre d’accord ; il parle à plusieurs reprises à chacun, comme un souverain animé par la justice, comme un frère dévoué. Mais il les trouve tous les deux sourds à tous ses raisonnements, indomptables et rebelles à l’idée que la dame, cause de leur différend, doive rester à l’un au détriment de l’autre.

Il s’avise à la fin d’un moyen qui lui paraît le meilleur et qui en effet satisfait les deux amants ; c’est de donner pour mari à la belle dame celui qu’elle choisira elle-même. Quand elle aura prononcé, on ne pourra plus revenir en arrière, ni passer outre. Le compromis plaît à l’un et à l’autre, car chacun d’eux espère que le choix lui sera favorable.

Le roi de Sarze aimait Doralice bien longtemps avant Mandricard, et celle-ci lui avait accordé toutes les faveurs permises à une dame honnête. Il se flatte que le choix qui peut le rendre heureux tombera sur lui. Il n’est pas seul à concevoir cette croyance, car toute l’armée sarrasine pense comme lui.

Chacun connaissait les exploits qu’il avait déjà accomplis pour elle dans les joutes, dans les tournois, dans les combats. Tous disent qu’en acceptant un tel arrangement Mandricard s’abuse et se trompe. Mais celui-ci, qui a passé plus d’un bon moment en tête-à-tête avec Doralice, pendant que le soleil était caché sous terre, et qui sait les chances certaines qu’il a en main, se rit du vain jugement du populaire.

Les deux illustres rivaux ratifient leur convention entre les mains du roi, puis on va trouver la donzelle, et elle, abaissant ses yeux pleins de vergogne, avoue que c’est le Tartare qui lui est le plus cher. Tous restent stupéfaits, et Rodomont en est si étonné, si éperdu, qu’il n’ose lever le front.

Mais quand la colère a chassé cette honte qui lui a envahi le visage, il traite la décision d’injuste et de non avenue. Saisissant son épée qui pend à son côté, il s’écrie, en présence du roi et des autres, qu’il entend que ce soit elle qui gagne sa cause ou la lui fasse perdre, et non l’arbitrage d’une femme légère, toujours portée vers ce qu’elle doit faire le moins.

Mandricard est déjà debout, disant : «  — Qu’il en soit comme tu voudras. Avant que ton navire entre au port, il aura à parcourir une longue traite sur l’Océan. —  » Mais Agramant donne tort à Rodomont et déclare qu’il ne peut plus appeler Mandricard au combat pour cette querelle. Il fait ainsi tomber sa fureur.

Rodomont, qui se voit en un même jour atteint d’un double affront devant tous ces seigneurs, l’un venant de son roi auquel il doit céder par respect, l’autre venant de sa dame, ne veut pas rester un instant de plus dans ces lieux. Parmi ses nombreux serviteurs, il se contente d’en prendre deux avec lui, et il s’éloigne des logements mauresques.

De même que le taureau, obligé d’abandonner la génisse au vainqueur, s’éloigne plein de dépit, fuit loin des pâturages, et cherche dans les forêts et sur les rives les plus solitaires les endroits arides qu’il ne cesse de faire retentir jour et nuit de ses mugissements, sans pouvoir calmer l’amoureuse rage ; ainsi, terrassé par sa grande douleur, s’éloigne le roi d’Alger, renié par sa dame.

Roger veut tout d’abord le suivre, pour lui reprendre son bon destrier, en vue duquel il a déjà revêtu ses armes. Mais il se souvient de Mandricard avec qui il doit se battre. Il laisse donc aller Rodomont, et revient sur ses pas, afin d’entrer dans la lice avec le Tartare, avant que le roi de Séricane n’y descende lui-même vider sa querelle au sujet de Durandal.

Se voir enlever Frontin sous ses yeux et ne pouvoir l’empêcher lui est fort pénible, mais il est fermement résolu à reconquérir son cheval, dès qu’il aura mis fin à son entreprise avec Mandricard. Quant à Sacripant, qui n’est pas retenu par un engagement comme Roger, et qui n’a pas autre chose à faire, il s’élance sur les traces de Rodomont.

Et il l’aurait eu bientôt rejoint, sans une aventure imprévue qui se présenta sur son chemin et qui, le retenant jusqu’au soir, lui fit perdre les traces qu’il suivait. Il vit une dame qui était tombée dans la Seine et qui allait y périr, s’il ne lui avait pas aussitôt porté secours. Il sauta dans l’eau et l’en retira.

Puis, quand il voulut remonter en selle, il s’aperçut que son destrier ne l’avait pas attendu, et il dut le poursuivre jusqu’au soir, car le malin cheval ne se laissa point prendre facilement. Il parvint enfin à le rattraper ; mais alors il ne put revenir au sentier dont il s’était fort écarté. Il erra par monts et par vaux plus de deux cents milles avant de retrouver Rodomont.

Quand il le retrouva, il y eut bataille, au grand désavantage de Sacripant. Je ne dirai pas, pour le moment, comment il perdit son cheval et comment il fut fait prisonnier ; j’ai à vous raconter auparavant avec quel dépit, avec quelle colère contre sa dame et contre le roi Agramant, Rodomont s’était éloigné du camp, et ce qu’il dit contre l’une et contre l’autre.

Partout où passait le dolent Sarrasin, il embrasait l’air de ses soupirs enflammés. Écho, touché de pitié, lui répondait parfois, caché sous les roches creuses. «  — O cœur de la femme — disait-il — comme tu changes vite, comme tu portes facilement ta foi à de nouveaux amants ! Infortuné, malheureux qui croit en toi !

« Ni le long servage, ni le grand amour dont tu as eu mille preuves manifestes, n’ont pu retenir ton cœur, ou faire au moins qu’il ne changeât pas si promptement. Ce n’est point parce que je te parais inférieur à Mandricard que tu me délaisses ; je ne puis trouver d’autre raison à mon infortune, sinon que tu es femme.

« O sexe plein de scélératesse, je crois que Nature et Dieu t’ont mis au monde pour punir d’une faute grave l’homme qui, sans toi, aurait vécu heureux. C’est aussi dans cette intention qu’ont été créés le serpent funeste, le loup et l’ours ; c’est pour cela que l’air est fécond en mouches, en guêpes, en taons, et que l’herbe et l’ivraie croissent parmi les blés.

« Pourquoi la mère Nature n’a-t-elle pas fait en sorte que l’homme pût naître sans toi, comme la culture fait produire au poirier, au sorbier, au pommier des arbres semblables à chacun d’eux ? Mais la Nature même ne peut rien faire avec mesure. Si je songe au nom dont on la nomme, je vois qu’elle ne peut rien faire de parfait, puisqu’on la représente comme une femme.

« Ne soyez donc pas si fières et si orgueilleuses, ô femmes, en disant que l’homme est votre fils, car de l’épine naissent aussi les roses, et le lis éclôt sur une herbe fétide. Insupportables, vaniteuses, hautaines ; sans amour, sans foi, sans raison ; téméraires, cruelles, iniques, ingrates, vous êtes nées pour l’éternelle pestilence du monde. —  »

Tout en proférant ces reproches, et une infinité d’autres, le roi de Sarze cheminait, prodiguant tantôt à voix basse, tantôt sur un ton qui s’entendait au loin, les injures et le blâme au sexe féminin. Il avait certainement tort, car pour une ou deux femmes qui se trouvent être mauvaises, il faut croire qu’il y en a cent de bonnes.

Pour moi, bien que, parmi toutes celles que j’ai aimées jusqu’ici, je n’en aie pas trouvé une seule fidèle, je ne voudrais pas dire qu’elles sont toutes ingrates et perfides. J’aime mieux en rejeter la faute sur mon destin cruel. De nos jours, il y a beaucoup de femmes, et il y en a eu encore davantage avant nous, qui ne donnent et n’ont donné aucun sujet de reproches à l’homme. Mais la Fortune a voulu que, s’il y en a une mauvaise entre cent, je devienne sa proie.

Cependant je veux tellement chercher, avant que je meure ou que mes cheveux blanchissent davantage, qu’un jour peut-être je pourrai dire que j’en ai rencontré une qui m’a gardé sa foi. Si cela m’arrive — et je n’en ai pas perdu l’espoir — je ne me lasserai jamais de la glorifier de mon mieux, par mes paroles et par mes écrits, en vers et en prose.

Le Sarrasin n’avait pas moins d’indignation contre son roi que contre la donzelle. Et à cet égard, il déraisonnait encore en jetant sur Agramant autant de blâme que sur Doralice. Il souhaite voir un tel désastre, une telle tempête se déchaîner sur son royaume, que, dans toute l’Afrique, il ne reste pas debout pierre sur pierre.

Il souhaite qu’Agramant, chassé de son royaume, vive misérable et mendiant, dans les tourments et les luttes ; et que ce soit lui, Rodomont, qui vienne ensuite lui rendre tout ce qu’il a perdu, et le replace sur le trône de ses ancêtres. Il lui montrera ainsi ce qu’on peut attendre d’un serviteur fidèle ; il lui fera voir qu’un ami véritable, qu’il ait raison ou tort, doit être soutenu quand même il aurait tout le monde contre lui.

Ainsi, songeant tantôt à son roi, tantôt à sa dame, le Sarrasin chevauche à grandes journées, le cœur plein de trouble. Il ne s’arrête pas, et accorde peu de repos à Frontin. Le jour suivant, ou l’autre après, il se trouve sur les bords de la Saône. De là, il compte s’acheminer droit vers la mer de Provence, afin de s’embarquer pour rejoindre son royaume en Afrique.

L’une et l’autre rive du fleuve était couverte de barques et de petits navires qui amenaient, de divers pays, des vivres pour l’armée. De Paris, jusqu’aux doux rivages d’Aigues-Mortes et aux frontières d’Espagne, toute la campagne à main droite était en effet au pouvoir des Maures.

Les vivres, transbordés hors des navires, étaient chargés sur des chars et des mules, et conduits sous bonne escorte, à partir du point que les barques ne pouvaient dépasser. Les rives étaient encombrées de troupeaux immenses amenés de contrées lointaines. Leurs conducteurs logeaient chaque soir dans de nombreuses hôtelleries, établies le long de la rivière.

Le roi d’Alger, surpris par la nuit noire et épaisse, accepta l’invitation d’un hôtelier de l’endroit qui l’engagea à descendre chez lui. Après avoir pris soin de son destrier, il s’assit devant une table chargée de mets variés, où on lui servit des vins de Corse et de Grèce, car si le Sarrazin mangeait à la mauresque, il voulait boire à la française.

L’hôte, par la bonne chère et par son visage le plus gracieux, s’efforçait de faire honneur à Rodomont, dont l’aspect lui fit tout de suite comprendre qu’il avait à faire à un homme illustre et rempli de vaillance. Mais celui-ci, dont l’esprit et le cœur étaient ce soir bien loin — car, malgré lui, il songeait toujours à sa dame — ne disait mot.

Le brave hôtelier, l’un des plus avisés qui se fussent jamais vus en France, et qui avait su préserver son auberge et ses biens au milieu de tous ces étrangers ennemis, avait fait appel à plusieurs de ses parents, qui s’étaient empressés de venir l’aider à servir ses pratiques. Aucun d’entre eux n’osait parler, voyant le Sarrasin muet et pensif.

De pensée en pensée, le païen avait laissé son esprit errer bien loin de lui, le visage incliné vers la terre. Enfin, après avoir longtemps gardé le silence, il leva les yeux, soupira comme s’il sortait d’un profond sommeil, se secoua brusquement, et ses regards tombèrent sur l’hôte et sa famille.

Rompant alors le silence, avec un air plus doux et un visage moins troublé, il demanda à l’hôte et aux autres assistants si quelqu’un d’entre eux avait femme. Comme il lui fut répondu que l’hôte, ainsi que tous les autres, étaient mariés, il leur demanda de nouveau s’ils croyaient que leur femme leur fût fidèle.

Excepté l’hôte, tous répondirent qu’ils croyaient posséder des épouses et chastes et fidèles. L’hôte dit : «  — Chacun, en cette affaire, croit ce qui lui plaît. Pour moi, je sais que vous vous trompez. Votre crédulité vous aveugle tellement, que j’estime qu’aucun de vous n’a sa raison. Je suis certain que c’est aussi l’avis de ce seigneur, à moins qu’il ne veuille vous faire prendre pour noir ce qui est blanc.

« De même que le phénix est seul de son espèce, il n’y a pas deux femmes fidèles au monde. C’est pourquoi il n’y a qu’un homme qui puisse se dire exempt des tromperies de son épouse. Chacun s’imagine être cet heureux mortel ; chacun pense avoir cueilli la palme. Comment est-il possible que tout le monde ait cette chance, puisqu’elle ne peut être que le lot d’un seul ?

« Je suis tombé moi-même autrefois dans l’erreur où vous êtes, à savoir qu’il existe plus d’une épouse chaste. Mais un gentilhomme de Venise, que ma bonne fortune conduisit ici, me tira d’erreur en me citant de nombreux exemples. Il s’appelait Jean-François Valerio, et son nom n’est jamais sorti de ma mémoire.

« Il connaissait toutes les ruses dont les femmes légitimes et les maîtresses usent d’habitude. Outre sa propre expérience, il savait là-dessus une foule d’histoires modernes et anciennes, par lesquelles il me démontra bien vite que, pauvres ou riches, il n’y en eut jamais de pudiques, ajoutant que si quelques-unes avaient passé pour plus chastes que les autres, c’est qu’elles avaient été plus habiles à se cacher.

« Parmi toutes les histoires qu’il me conta — et il m’en dit tant que je ne pourrais m’en rappeler le tiers — il en est une qui s’est gravée dans ma tête plus profondément qu’une inscription sur le marbre. Quiconque l’entendrait serait convaincu, comme je le fus et comme je le suis encore, de la scélératesse des femmes. Si cela ne vous déplaît point de l’écouter, seigneur, je vais vous la dire pour les confondre. —  »

Le Sarrasin répondit : «  — Quel plus grand plaisir, quel plus grand soulagement pourrais-tu me causer en ce moment, que de me dire une histoire, de me donner un exemple qui vienne confirmer ma propre opinion ? Pour que je puisse mieux t’écouter, et pour que tu racontes plus à ton aise, assieds-toi vis-à-vis de moi, que je te voie en face. —  » Mais je vous dirai dans le chant qui suit ce que l’hôte fit entendre à Rodomont.

CHANT XXVIII.

Argument. — L’hôtelier conte à Rodomont l’histoire de Joconde. Rodomont, ayant changé son premier dessein d’aller en Afrique, s’arrête dans une petite chapelle abandonnée où arrive Isabelle avec l’ermite, conduisant les restes mortels de Zerbin. Le païen veut détourner Isabelle de la résolution qu’elle a prise de se retirer du monde, et s’impatiente des remontrances de l’ermite.

Dames — et vous qui avez les dames en estime — pour Dieu ! ne prêtez pas l’oreille à cette histoire que l’hôte s’apprête à raconter pour déverser sur vous le mépris, l’infamie et le blâme. Une langue si vile ne saurait pas plus vous salir que vous glorifier. C’est du reste une vieille habitude de la part du vulgaire ignorant, de gloser sur chacun, et de parler le plus de ce qu’il comprend le moins.

Laissez ce chant ; mon histoire peut aller sans lui et n’en sera pas moins claire. Turpin l’ayant mis, j’ai cru devoir le mettre aussi, non par malveillance ou jalousie. Car je vous aime ; outre que ma bouche vous l’a déjà dit — et vous savez que je ne fus jamais avare d’éloges pour vous — je vous en ai donné mille preuves. Je vous ai montré que je suis, et que je ne puis être que tout à vous.

Celles qui voudront peuvent donc passer trois ou quatre pages sans les lire. Quant à celles qui tiendront à les connaître, elles feront bien de ne pas leur accorder plus de créance qu’on n’en accorde d’ordinaire aux fables ou à de vaines sornettes. Mais revenons à notre récit. Quand il eut vu le chevalier, en face duquel il s’était assis, prêt à l’écouter, l’hôtelier commença ainsi son histoire :

«  — Astolphe, roi des Lombards, auquel son frère laissa le trône pour se faire moine, fut, dans sa jeunesse, doué d’une telle beauté, que peu d’hommes l’égalèrent sur ce point. Le pinceau d’Appelles, de Zeuxis, ou de tout autre peintre plus illustre, en admettant qu’il y en ait eu, aurait eu de la peine à peindre un visage aussi parfait. Il était beau et paraissait tel à tout le monde, mais bien plus encore à lui-même.

« Il s’estimait si fort, non pas tant à cause du rang suprême grâce auquel tous les autres étaient ses inférieurs, ni parce que le nombre de ses sujets et ses grandes richesses en faisaient le roi le plus puissant de tous ses voisins, mais parce qu’il l’emportait sur tous en prestance et en beauté. Il était heureux, quand il s’entendait louer à ce sujet, comme de la chose qu’on écoute le plus volontiers.

« Parmi tous ses courtisans, il y en avait un qui lui était plus particulièrement cher. C’était un chevalier romain nommé Fausto Latini, avec lequel il admirait souvent la beauté de son visage ou de sa main. Lui ayant un jour demandé s’il avait jamais vu, de près ou de loin, un autre homme aussi beau et aussi bien fait, il en obtint une réponse tout opposée à celle qu’il attendait.

«  — J’avoue — lui répondit Fausto — d’après ce que je vois et ce que j’entends dire à chacun, que tu as peu de rivaux au monde pour la beauté, et même, ces rivaux, je les réduis à un seul, c’est un mien frère, nommé Joconde. Excepté lui, je crois qu’en effet tu surpasses de beaucoup tous les autres hommes en beauté. Mais pour celui-là, non seulement il t’égale, mais il te dépasse. —  »

« La chose parut impossible au roi qui, jusqu’alors, avait tenu la palme. Il eut un immense désir de connaître le jeune homme dont on lui faisait un tel éloge. Il fit si bien auprès de Fausto, qu’il l’amena à lui promettre de faire venir son frère à la cour, bien que Fausto pensât que ce ne serait pas sans peine qu’il pourrait l’y décider, et il en dit la raison au roi.

« Son frère était un homme qui n’avait jamais de sa vie mis les pieds hors de Rome, ayant vécu tranquille et sans soucis, du bien que la fortune lui avait concédé. Il n’avait ni diminué ni accru le patrimoine que son père lui avait laissé en héritage, et aller à Pavie lui semblait un plus long voyage qu’à tout autre aller au Tanaüs.

« La difficulté serait plus grande encore pour le séparer de sa femme, à laquelle il était lié par un amour tel que ce qu’elle ne voulait pas, il lui aurait été impossible de le vouloir. Cependant, pour obéir à son seigneur, il lui dit qu’il irait trouver son frère, et qu’il ferait tout ce qu’il pourrait. Le roi ajouta à ses prières de telles offres, de tels dons, qu’il lui ôta toute possibilité de refuser.