LOUIS CHADOURNE
Le Pot au Noir
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS — 22, RUE HUYGHENS, 22 — PARIS
Il a été tiré de cet ouvrage :
5 exemplaires sur Papier du Japon
Numérotés à la presse
de 1 à 5
30 exemplaires sur Papier de Hollande
Numérotés à la presse
de 1 à 30
90 exemplaires sur Papier Vergé pur fil des Papeteries Lafuma
Numérotés à la presse
de 1 à 90
325 exemplaires sur Papier d’Alfa
Numérotés à la presse
de 1 à 325
Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.
Copyright 1923 by Albin Michel
DU MÊME AUTEUR
POÉSIE
- Commémoration d’un Mort de Printemps (épuisé).
- L’Amour et le Sablier (La Belle Edition).
PROSE
- Le Maître du Navire, roman (l’Edition Française Illustrée).
- L’Inquiète Adolescence, roman (Albin Michel).
- Terre de Chanaan, roman (Albin Michel).
EN PRÉPARATION
- Le Conquérant du Dernier Jour, nouvelles.
LE POT AU NOIR[1]
[1] Le Pot au noir est le terme employé par les marins pour désigner un centre de dépressions atmosphériques où se forment les cyclones.
I
LA TRAVERSÉE
LE PAQUEBOT
Le paquebot est amarré à quai. Ses flancs goudronnés se dressent comme des falaises. Ses bordages sont laqués de blanc, les cheminées de rouge.
Un paquebot est beaucoup plus accueillant qu’un express. Un express siffle, crache et vous claque la portière au visage ; c’est une personne emportée et rageuse ; il n’aime pas les voyageurs. Le paquebot, lui, a tout son temps ; il n’est ni à une heure, ni même à un jour près. Il sait que la route sera longue, que lorsqu’il aura lentement, en bonne baleine docile, viré de bord sur le large, il lui faudra y aller de son effort, sans répit, sans arrêt, de longs jours à travers les plaines salées, à travers la solitude de la mer. Il sait que ce sera pendant des semaines l’ahan quotidien des machines, la pulsation des bielles et des turbines, le sourd halètement des organes moteurs, le vrombissement des hélices, le rythme de ce cœur profond du navire que l’on sent palpiter à toute heure du jour et de la nuit. Il est calme et patient comme un colosse.
Le train s’agite et fait l’encombrant. Il se préoccupe d’émouvoir les paysages. On a construit pour lui des tas d’œuvres d’art, des ponts, des viaducs, toutes sortes de gares et même des maisons de gardes-barrières pavoisées à fanions rouges. La voiture du docteur attend son bon plaisir. Des fonctionnaires à casquette galonnée le saluent respectueusement. Il abrite ses essoufflements sous de majestueuses marquises. C’est un personnage officiel, insolent, décoratif et assez malpropre.
Le paquebot est un rêveur solitaire. Avec tous ses hublots fermés, il a l’air de cacher son jeu. Montez à bord. Vous verrez ensuite.
C’est un de ces silencieux qui connaissent beaucoup d’histoires, mais qui ne les racontent pas facilement. Seulement, si vous savez vous y prendre, il parlera tout à l’heure, quand on sera seuls. Il n’a pas besoin, sur sa route, de petits drapeaux, de trompettes, de képis brodés, ni de l’admiration béate des vaches en carton — Chocolat Suisse — qui regardent passer les trains, ni de l’obésité contemplative des bouteilles d’oxygénée dont l’ingéniosité mercantile adorne nos voies ferrées. Le paquebot a besoin d’autre chose, d’une seule autre chose : le large.
LA PASSERELLE
Une pointe d’angoisse — un peu de gravité tout au moins — en montant les degrés de la passerelle. Ce petit espace d’eau entre le mur noir du dock et le flanc plus noir encore du navire, c’est une très grande étape de votre vie que vous franchissez en quelques pas, très simplement et peut-être sans vous en douter. Tout à l’heure, ce mince fossé va s’élargir de l’immensité de l’océan.
La terre où vous êtes né, où vous avez grandi, aimé, souffert, qui vous a mûri de sa lumière, et caressé du souffle de ses coteaux, de ses champs et de ses forêts, elle n’est plus qu’une ligne, plus qu’un point, plus rien, de la brume. Vous ne lui appartenez plus ; vous n’appartenez plus à votre maison, à vos livres, à vos habitudes, à cet autre « moi » qui est resté là-bas affaissé, comme un vieux vêtement, sur une chaise, dans la chambre vide. Là-bas, on parle déjà de l’absent. Là-bas, il y aura ce soir un peu plus — un peu trop — de place. Mais, soyez sans crainte, on se tassera vite.
La première leçon du paquebot, elle est de renoncement. Il y a tout un ascétisme du départ. Partir, c’est d’abord se dépouiller. Se dépouiller de sa vie quotidienne : cela c’est assez facile. Mais c’est une satisfaction courte, celle du bureaucrate qui jette ses manchettes tachées d’encre.
Le navire tire sur ses amarres qui gémissent. Une houle venue du large vient rider l’eau lourde du port ; en se retirant elle appelle le paquebot encore retenu par ses câbles et qui pèse, de tout son poids, pour les briser. Ces balancements, le voyageur les éprouve en lui-même. L’inconnu l’appelle, mais le familier le retient. Les amarres tiennent bon, et si le ressac est fort, elles se tendent, elles geignent, mais elles ne peuvent se briser. Il y faudra un grand coup de hache tout net.
La rançon du renoncement, c’est l’amertume. Dès que l’on a renoncé aux êtres, on comprend qu’ils renonceront aussi à vous. Et c’est une pensée désagréable à l’égoïste, lequel renonce mal volontiers aux regrets des autres. Le plus fat est sûr de ne plus être indispensable, et le sentiment de son inutilité met un goût de cendre dans sa bouche. A ce moment-là il faut achever de gravir la passerelle, et sans tourner la tête ; on risquerait de redescendre à terre, pour empêcher les autres de renoncer trop vite.
Il y a encore une dangereuse catégorie de voyageurs : ceux qui au moment du départ escomptent la volupté du retour. Pour toutes sortes de raisons, il vaut mieux éviter cette sorte de gens.
LA CABINE
Une cabine, c’est l’enfer, si l’on est plusieurs ; un paradis, si l’on est seul. A plusieurs, c’est le chaos en miniature, un capharnaüm de trois mètres et l’obligation, les nuits de gros temps, de supporter le mal de mer de son voisin. Mieux vaut n’en point parler.
Mais seul… c’est la couchette blanche, étroite, où l’on dort si bien, d’un de ces sommeils de l’enfance. Laque blanche, nickel, et le hublot rond que l’on voit, par clair de lune, luire au-dessus de sa tête, comme un soleil mort. C’est l’ordre, la netteté, la précision, et cet ascétisme qui convient au voyage. Peu de choses, mais de bonne qualité, tenant la moindre place. Les fermoirs des valises brillent sur le cuir fauve. Les malles sont bien assises, géométriques, massives. Un peu d’eau de Cologne dans l’air. Une spirale de « capstan » !
Et des embruns sur la vitre.
ON LARGUE
L’adieu dans une gare est brutal, comme un soufflet. L’adieu au paquebot est lent ; il a tout le temps de se saturer de désespoir.
Des stewards frénétiques agitent des sonnettes et précipitent sur la passerelle la foule de ceux qui ne partent pas. Maintenant le petit fossé, entre le dock et le bordage, sépare des gens qui peut-être ne se verront plus. La passerelle relevée, cette limite est infranchissable. Celui qui part regarde l’autre comme sur le rivage de l’au-delà. On ne se parle plus, car il faudrait hurler. Mais dans ces deux regards qui se croisent, s’éloignent lentement, lentement, et se perdent, il y a quelque chose de bien plus triste que la mort : l’agonie.
Une image me revient : à l’avant d’un navire immobile, cette femme, debout, ne pouvait se détourner d’une autre figure, debout à l’arrière d’un navire en partance ! C’était sous un ciel dur, dans un port ceinturé de palmiers et de filaos. Une accablante lumière creusait les traits de son visage. Mais elle ne faisait aucun mouvement ; elle ne tendait pas les bras ; elle savait bien que tout était inutile. Elle est restée ainsi, longtemps, dans l’orbe de ma lorgnette, frêle silhouette rose de plus en plus bientôt effacée par la grande courbe des eaux.
D’autres fois on largue pendant la nuit. Les passagers dorment. Dans la confusion du sommeil on a pressenti une vibration profonde, un glissement, des rumeurs de chaînes. Puis soudain une force vous soulève, vous balance, vous laisse retomber : on est parti.
Beaux départs que ceux-là, dans la nuit et dans le silence ! Dérive de tout notre être.
Voyageurs insouciants ou torturés, vous qui ne regrettez rien et vous qui regrettez tout, vous, surtout, les inquiets et les tendres pour qui chaque départ est une nouvelle mort, fermez les yeux et reposez vos têtes sur l’oreiller, bercés par la houle. On prend le large.
DÉPART
Un temps gris d’octobre et une mer calme, une mer couleur d’ardoise, tirant plus sur le violet que sur le bleu. Un ciel couvert de nuages recouvre les bandes d’azur anémié.
Des mots ensoleillés bourdonnent : « West Indies ! » Ces mots, il y a deux jours…
L’estuaire est noyé de brumes épaisses. Vers midi, se lève un soleil d’automne, glorieux pour un départ. Nous longeons des terres mornes, mais dorées de lumière. Cependant, il nous faut stopper encore pour attendre le flux. Pendant la nuit, des coups de sirène nous réveillent.
Le bateau est plein. Il a cette physionomie bien particulière du long courrier des Tropiques ; c’est-à-dire que l’on découvre sur ses planches des figures d’un exotisme inquiétant et que l’on ne rencontre pas ailleurs.
Des personnages de marque, comme il convient : un ambassadeur, un ancien gouverneur des colonies, un évêque colombien, quelques ministres équatoriaux, et tout un clergé sud-américain.
Des têtes de Macaques moustachus, plastronnés de linge blanc, de cravates à brillants. L’un d’eux porte une canne casse-tête. Une négresse de la Guadeloupe, vêtue de toile à raies rouges et blanches, avec un nœud de même étoffe dans ses cheveux laineux. Des mulâtresses, l’une en chandail noir et blanc ; l’autre avec d’énormes boucles d’oreilles d’or vierge ; toutes deux enfarinés de poudre de riz blanche sur leurs peaux jaunes.
Une jolie femme svelte, en manteau marron, promène un vieux bull à museau gris.
Hier soir, alors que nous étions encore en rivière, le paquebot Asie illuminé comme une cathédrale a passé près de nous. Au loin brillaient les feux verts et blancs de Pauillac. Des phares s’allumaient. Les rives se découpaient, très noires, sur un ciel encore rougeâtre.
Asie ! Je songeais à la mélodie de Ravel, au poème de Klingsor : « Et puis je reviendrai conter mon aventure aux curieux de rêve ! »
PREMIÈRES IMAGES
Il y a près du fumoir une carte de navigation sur laquelle on marque le point chaque midi. Le petit drapeau qui symbolise notre navire va s’avancer ainsi chaque jour, au travers de l’Atlantique, que nous prenons dans sa grande largeur.
Sur le pont avant, un nègre joue de l’accordéon, et s’accompagne en claquant de la semelle. Son voisin fait une danse avec les pieds, le torse immobile. L’accordéon joue une vieille rengaine de music-hall.
… Ce matin, nous avons aperçu le cap Finisterre et les côtes d’Espagne. Depuis hier après-midi, le temps est devenu plus chaud. Ce matin, il est radieux. Ciel d’un bleu clair : à l’horizon, quelques nuages nacrés. Le soleil inonde la mer à l’avant du navire. Du linge sèche sur des cordes. Des groupes de soldats sont blancs de lumière. Un grand nègre vêtu de rouge se dresse et tourne sa face vers l’arrière. L’Océan luit d’un bleu sombre. Le sillage du paquebot mousse d’écume. Le soleil joue sur les flocons et sur la crête des petites vagues soulevées par le bateau. D’ailleurs, mer calme. A peine un roulis léger ! Midi : il est difficile de s’arracher à la contemplation de cet énorme cercle bleu et rond qui monte et descend le long du bastingage.
LE TENTATEUR
… Sur le pont, j’installe ma chaise-longue auprès du Tentateur. Le Tentateur est un grand garçon dégingandé qui déplace des millions au bout de son stylographe. Un visage creusé et cireux d’entérite. Il ne boit que du lait. Il tousse. Mais il a d’énormes crédits dans les banques du Tropique. Le bois de rose et la poudre d’or alimentent ses caisses. Le voici étendu au soleil, en pyjama de bure épaisse et encore enveloppé d’une couverture. Quand il se lèvera tout à l’heure, flottant dans son vêtement trop ample pour son corps, un peu voûté, le ventre en dedans, il semblera un grand vautour maigre. Tous les matins il vient s’asseoir ici au lever du soleil.
Il aime la mer.
C’est un faisceau de nerfs d’acier dans la gaine d’un corps usé et débile. Il fut chercheur d’or. La fièvre l’a rongé et la dysenterie lui a corrodé les entrailles. Maintenant il est riche, très riche. Lorsqu’il parle, ses mains maigres et striées de grosses veines vertes ratissent la couverture avec un geste de croupier.
A voix basse, les yeux demi-fermés, étendu sur sa chaise-longue, il dicte à sa dactylo des ordres, des lettres, résout des problèmes compliqués où il est question de connaissements, de cargaisons, de frets et de traités. « Le principe est qu’il ne doit jamais sortir d’argent des caisses, dit-il. Les affaires, c’est un jeu d’échecs : une vente à San-Francisco compense un achat à Trinidad. » Son papier circule dans toutes les parties du monde.
Il aime cette attitude de tigre nonchalant. Le pli des lèvres est incisé cruellement ; le nez grand, courbe ; les yeux enfoncés, des yeux marron, brillants ; le front vaste ; les moustaches ébouriffées.
Le chat joue avec la souris. Le Tentateur aime à jouer avec un homme, un brave bougre confiant ou une canaille, n’importe ! La patte de velours, puis la griffe. Et quel sourire mouillé sous les longues moustaches ! Est-il bon ? Est-il mauvais ? C’est un sadique.
Il écoute Baudelaire, les paupières closes, comme une fine gueule qui hume une liqueur :
« Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses »,
puis il tape sur le ventre des trafiquants… « Moi, je suis socialiste, nom de Dieu ! » crie-t-il pour leur faire peur.
Capable de sympathie, d’amitié et de tendresse. Il n’est pas bien sûr d’avoir jamais été aimé d’une femme. Il raconte volontiers qu’il a été trompé. Il luit parfois dans ses yeux fauves une clarté de mélancolie, pour laquelle il lui sera beaucoup pardonné. Il ment et il bluffe. Pas toujours exprès. C’est un poète. Mais quand il a parlé de la mer, on reste longtemps sans rien dire. Je déteste le Tentateur, c’est certain. Mais je ne suis pas sûr non plus de ne pas l’aimer.
LE BAR
Il est placé tout en haut sur le pont supérieur. Il domine le navire et la rotonde bleue de l’Océan. La nuit il brille de toutes ses vitres dans les ténèbres. L’électricité baigne les tables à tapis vert et les tables en bois ciré. Larges fauteuils de cuir. Acajou et nickel. Le barman est un gros homme noir qui a de la peine à tenir dans son réduit, des étiquettes et des flacons papillotent autour de sa tête crépue.
Il agite son shaker comme un casse-tête. Un léger roulis incline le plan des alcools dans les verres :
« Qu’il est doux dans un bar poli
« Fleurant le rhum et la vanille,
« De naviguer vers les Antilles
« Suçant un Abricot Brandy. »
L’HEURE DU COCKTAIL
C’est l’heure sacrée pour tous ceux qui ont passé le Tropique.
La mer est le long du navire d’un noir bleu pareil au ciel de certaines nuits d’été. Elle s’écarte sous l’étrave avec de longs froissements d’écume. A l’horizon, une ceinture de nuages violets et roses. Le couchant transforme une colonne de fumée en une chevelure de bacchante rousse.
Mais qu’importe cette féerie ! Le cocktail attend.
Deux classes — qui fraternisent — les partisans du punch martiniquais, pour la plupart Français, fonctionnaires, et d’une nuance démocratique. Les partisans du cocktail, une aristocratie, des industriels, des « gens bien ».
Ce soir, je m’attable avec les « punch », les radicaux. Il faut bien employer ce vocabulaire, puisque, après le tafia, il y a la politique. Et les gens des Tropiques, l’alcool ne les saoule pas, mais le reste…
Ils sont quatre autour de la table, quatre qui ne sont jamais ivres. Le plus costaud, c’est Michon, le maître d’armes, vingt-quatre ans de colonies. Il ne prend pas ses repas sans avoir bu préalablement neuf ou dix punchs. Un jour, il en a pris vingt. « Ça coule », dit-il. Un autre réplique : « Sans alcool on est vite flambé dans les pays chauds ». Et un troisième conclut : « Qu’on le veuille ou non, là-bas, il faut boire, vous verrez vite, vous-même ! »
Une demi-heure de conversation et un punch, voilà de quoi vous fixer sur certains points de la vie coloniale.
Tout le monde boit, de la Guadeloupe à Cayenne, et les femmes plus que les hommes. On siffle un bock de tafia, sans sourciller, comme ça : on soulève le coude, on verse dans la bouche ouverte. Le tafia passe. La pomme d’Adam ne bouge même pas. Puis on fait « raah » de la gorge. C’est fini.
On boit à jeun. Cela s’appelle le « décollage » ou bien « décoller le margoulin ».
On boit avec tous et spécialement avec les gendarmes. « Les gendarmes, autrefois, dit le maître d’armes, c’étaient des frères. Aujourd’hui, ce ne sont plus que des gendarmes. Les anciens de la Garde républicaine qui étaient venus là-bas le reconnaissaient bien.
« On dit d’un homme qui boit bien : « C’est un bon tireur ! »
« A la Martinique, quand on boit sur la montagne, cela ne vous fait rien. Mais on est saoul quand on descend dans la plaine. Ainsi l’on voit des types siffler cinq ou six punchs sur la montagne, partir solides, et flageoler à mesure qu’ils descendent.
« Quant aux femmes des canotiers, en Guyane, elles en cachent plus que les hommes. Ceux-ci rapportent toujours des quatre ou cinq cents francs du placer. Puis quand ils remontent, ils en laissent une partie. Alors, tu parles, si elles s’en payent ! »
« Messieurs les coloniaux sont durs pour les « moukères ». Il faut les dresser. Elles ne travaillent pas pour la gloire », déclare Michon avec amertume.
Quand on a bu, on aime à danser. A la Martinique il y a le bal Doudou. Des quatre ou cinq jours de nouba, ça ne leur fait pas peur. Ils n’en mangent pas. « Je n’avais plus de peau aux pieds », dit un danseur de ce mémorable carnaval.
Le soir tombe. La fumée a pris la couleur de l’occident.
Le soleil s’est couché. Des masses bleues et violettes surgissent de la mer et se poussent de tous les points de l’horizon, cernant un vaste espace rose.
NUIT SUR LE DECK
Chaque soir, la Grande Ourse descend un peu plus sur l’horizon. De l’autre côté du monde, de nouvelles étoiles se lèvent. Le navire a deux yeux, l’un vert, l’autre rouge. Au sommet du mât d’avant, un fanal fixe qui semble un astre plus proche et plus jaune. On reste tard étendu sur les chaises-longues. Les risées sifflent à travers les cordages : les lames s’ouvrent sous l’étrave avec des déchirements de soieries et des cascades de pierreries phosphorescentes. L’air qu’on respire fleure de lointaines Florides. Les lampes du deck et de la timonerie sont éteintes. Au-dessus de nous la voie lactée se déroule comme le sillage renversé de notre navire. C’est la nuit que le paquebot raconte ses plus belles histoires. La griserie du voyage envahit tous ces inconnus qu’un destin différent réunit pour les séparer. La splendeur de ces heures est plus émouvante du sentiment qu’elles sont uniques et brèves. L’ivresse de la traversée est amère, comme la saveur des lèvres que le souffle marin a mordues.
PLEIN OCÉAN
Le petit drapeau fiché dans la carte indique le milieu de l’Atlantique. Cette nuit, un orage silencieux. Des averses de feu sur la mer. Un rire blanc éclate, innombrable. L’immensité se referme.
Ce matin, les jeux irisés du soleil sur les lames ; des « raisins de mer » flottent, verts et roux. C’est la mer des Sargasses : l’Atlantide.
AUBE
La chaleur augmente. Les cabines deviennent inhabitables. Il faut laisser le ventilateur fonctionner toute la nuit. Fièvre et soif. Dans cette étuve, brusquement, un souffle venu du hublot vous glace le visage. Baigné de sueur, je n’ai cessé de me rouler et de m’agiter sur ma couchette. Puis je suis monté sur le pont.
Un ciel d’aube. D’énormes continents noirs entourent des mers iridescentes, verdâtres, rose cendré. Au ras de l’horizon, tranchant l’eau sombre, une langue de feu rousse. Une plaie qui s’élargit avec lenteur. Un chaos de gris et de mauve à l’ouest.
Puis la plaie rouge devient un golfe d’or bordé d’Alleghanys énormes et violacés. La lumière monte des eaux. La mer irradie un soleil intérieur. L’Atlantide, engloutie, brûle.
Maintenant une chaîne de montagnes déchiquetée, vallons de feu, crêtes embrasées. Le violet, l’orange, le pourpre brassés en des alliages surnaturels.
Un mirage surgit : des palais, des portiques, des Alpes opalines, des lacs d’un vert si translucide qu’on peut découvrir à travers cette clarté des perspectives étonnamment lointaines et l’autre côté du monde.
Une main de clarté passe sur la mer. Une nappe de substance radieuse, immatérielle, qu’on ne saurait comparer ni à un métal fondu, ni à aucune liqueur : un mouvement argenté, une étendue frissonnante et pâle comme si la surface de l’eau reflétait un second ciel intérieur.
Puis les bords du golfe s’écartent. Un serpent de feu les ourle et les définit en lumière. Soudain, toute cette clarté se rassemble, au foyer d’une lentille, sur un point de l’horizon.
La ligne noire de la mer coupe le golfe, corde tendue. Un rayon fuse, un trait de flamme, la flamme qui jaillirait d’un geyser de platine incandescent. Le vent se lève, froid.
Le soleil sort de l’océan, l’épaule première.
Le feu de misaine est encore allumé et se balance très haut, étoile jaune sur un vaste disque pipermint.
FÊTE A BORD
Messe sur le pont. L’évêque de Colombie parle de la mission purificatrice de la guerre, assisté d’un vicaire mulâtre, dont le coloris naturel se rehausse d’un jaune de cirrhose du plus beau ton : une orange sur un catafalque.
Grâce à la Compagnie Transatlantique, on peut entendre le duo de « Manon » sous le tropique du Cancer. Personne ne niera le progrès. Le ballet d’« Hérodiade » au piano n’est épargné à aucun navigateur. Un médecin militaire est présenté en liberté, dans un dessein lyrique ; il lance la tête en arrière, la bouche en cul de poule, et d’une voix chantante, déclame un sonnet où il est question d’une « femme éternellement morte ». C’est un miracle que son lorgnon ne glisse pas.
Tout le paquebot est là. L’entrepont lui-même a vomi son monde, discrètement.
Beaucoup de demi-sang. Un mulâtre à moustaches policières, le col orné d’une régate blanche épinglée de diamants, coiffé d’une casquette de yachtman, fait les honneurs du bal. Un vieux Ronchonot du bagne, dont les trois galons ne peuvent dissimuler qu’il n’est que garde-chiourme, trogne fleurie d’ivrogne et de belluaire, ronfle, le képi sur les yeux. A bâbord, le pont est solitaire. Par le hublot d’une cabine, on peut voir une négresse en madras rouge, diabolique, traînant à terre et rossant de coups un ravissant gosse blond et bouclé, qui n’ose pas pleurer, de peur que l’on ne vienne.
TOMBOLA
L’eau ridée et crespelée d’écume est d’une transparence immatérielle. A mesure que l’on se rapproche du Tropique les couleurs s’affinent. Toutes les nuances d’azur se confondent. De longues ondulations moirées se propagent de l’horizon jusqu’au navire, des mouvements bleus, une fuite sans fin, des pâleurs qui se foncent, puis se diluent, une substance de genèse amorphe et satinée. Des arcs-en-ciel fusent et s’évanouissent. Le ciel, que parcourent des nuages nacrés, est figé au-dessus de cette palpitation confuse. La surface mouvante de la mer est voilée d’une buée d’or rose à peine perceptible, mais elle atténue et infinise chaque flot. Pas de houle, une vibration colorée, diffuse. On glisse. Le moteur lui-même semble silencieux. Le clou de la journée, c’est le « padre », barbu, décoré et botté, qui a gagné à la tombola une paire de bas de soie et une boîte de poudre de riz.
JUNGLE
Ce soir, le Tentateur est couché dans sa cabine. Il a le visage des mauvais jours. Je vais m’asseoir près de lui. L’odeur chaude de la jungle fermente entre les quatre murs blancs. Pas un souffle d’air par le hublot. Il parle :
« Je n’ai jamais été aussi heureux que dans le Bois. Le Bois, c’est la Jungle de là-bas. J’y ai vécu des heures de fièvre qui valent les plus belles aventures d’amour, — celles que je n’ai pas connues. Vous êtes un civilisé, vous ! vous ignorez les joies de la forêt, les semaines en pirogue sur les fleuves et les rivières, immobile, courbé sous un ciel de plomb, suivant du coin de l’œil le sillage des caïmans, fidèles compagnons de route ; la marche, le sabre à la main, à travers les lianes et les bambous ; le marécage pourri d’insectes où l’on enfonce jusqu’à la ceinture ; la riche puanteur du Bois après la pluie ; le bond de la pirogue sur les rapides fumants ; la rauque mélopée des pagayeurs dans le soir. Vous ne connaissez pas la nuit sur la Jungle, le silence grouillant de menaces obscures, le frôlement mou des vampires et le cri obsédant du crapaud-bœuf. Et surtout vous ne connaissez pas cette ivresse du danger et de la solitude, l’homme colleté avec le Destin et qui le terrasse.
« La Vie ! c’est dans la Jungle que vous sentez son souffle sur la nuque, et non dans votre Europe hystérique et étiolée. Ah ! c’est une forte haleine et qui pue la charogne. La Jungle est un charnier : hommes, bêtes et plantes nourrissent son humus, et toute cette corruption fermente sous la voûte épaisse des feuilles. Que de fois et avec quelle volupté je l’ai humée, cette tiédeur étouffante de la forêt où se confondaient toutes les odeurs de la création ! Deux aromes terribles dominaient, celui de la semence et celui de la mort : sur chaque branche, dans chaque touffe d’herbes tapie dans le taillis de bambous, sous l’ombrage glauque du manguier ou du mancenillier, je les ai flairés comme un chien sur la piste.
« Si vous franchissez le seuil de la Jungle, vous toucherez de votre paume le mystère chaud de l’existence.
« Des fruits éclatants pendent aux branches : ils sont empoisonnés. Des fleurs veloutées comme des prunelles et désirables comme des sexes palpitent dans l’ombre ; elles vous tuent.
« Des mouches irisées comme des pierreries vous pourrissent d’ulcères. Les racines de plantes nourricières donnent la mort. La mort infatigable hante cette inépuisable fécondité.
« J’ai vécu sous le Tropique, au cœur fumant de la terre, j’ai parcouru les mers grouillantes de poissons venimeux, de squales et de méduses corrosives, ces mers langoureuses qu’enflent de brusques et sauvages raz de marée ; ces îles où des volcans sommeillent, encapuchonnés de nuages ; ces vastes fleuves dont les limons jaunissent l’Océan.
« Maintenant j’ai choisi une autre Jungle ; mais je regrette la vraie. »
LA DÉSIRADE
Les douze jours de la grande traversée s’achèvent. Douze jours de plein ciel. Journées radieuses sur le pont : somnolences dans le bleu. Un poisson volant pique son clair d’or au creux d’une vague. Une douce hypnose fixe l’esprit. Le monde, autour de nous, est si lisse, si rond qu’on voudrait le caresser avec la paume de la main.
Sur le paquebot, un petit univers se crée qui se déplace suivant la ligne éternelle de l’horizon. Le temps et l’espace sont abolis.
Le paquebot est un royaume d’illusions. La traversée est une magicienne. Les mirages surgissent. Leurs édifices illusoires s’éclairent d’une lumière d’éternité.
Pourquoi la traversée s’achève-t-elle ? Ne glisserait-on pas toute la vie, dans cet azur absolu ?
Et pourtant elle s’achève !
Une longue pellicule grise apparaît à l’horizon ; une mince buée verte, très pâle sur l’eau. Une terre !
La Désirade !
Les navigateurs de jadis t’ont baptisée d’un beau nom, île tant attendue. Mais nous aujourd’hui, nous rêvions d’un désir qui n’atteint pas sa fin, d’un navire qui jamais ne trouve d’escale, d’un voyage sans terme. O Désirade, que nous te désirions peu lorsque sur la mer s’inclinèrent tes pentes couvertes de mancenilliers !
II
ESCALES
GUADELOUPE
Le paquebot, troué de lumières, est fixe dans la nuit de la rade. Tout autour dansent des barques éclairées de chandelles qui brûlent, jaunes, en des cornets de papier huileux. Au fond des barques luisent des fruits, oranges et bananes. Un tumulte de voix et de cris s’élève. C’est un jacassement aigu et inarticulé : le créole. La terre est invisible.
On mord avidement dans les fruits. Les oranges sont acides à faire grincer les dents. Les grues du dock commencent à geindre, et à abattre les palanquées, une par une, toute la nuit et tout le jour qui suivra. Des câbles sifflent. Le paquebot est triste comme une maison qu’on déménage.
Au matin, apparaît une baie lisse, plate, vert sombre sous un soleil déjà dur. Il pleut — une pluie tiède — sans qu’on voie un seul nuage. « C’est un haut pendu », dit-on. Plusieurs fois par jour tombent ainsi des averses ensoleillées.
De grosses autos américaines ronflent sur le quai. Des chauffeurs nègres s’en donnent à cœur joie avec les clacksons. Un grouillement de négresses enturbannées de madras verts, bleus, orange ; l’une d’elles est coiffée d’une tortue.
La ville a l’aspect minable d’une station balnéaire pauvre. Maisons de plâtras et de torchis, peinturlurées de couleurs criardes. Des boutiques de pharmaciens y suintent un spleen provincial.
On boit du coco frais à même la noix, dans un salon orné de meubles américains en bois noirs et tendu de velours vert cru. Il y a des ventilateurs électriques, des phonographes, une pagode en ébène incrustée de nacre et des water-closets faits d’une vieille caisse renversée.
Démarrage dans la lumière crue. A toute allure, la cervelle déchirée par le clackson, le long d’une route défoncée, entre des champs de canne à sucre. Des fusées de boue giclent sous les pneus. Les reins brisés, on franchit des lacs et des fondrières. Des coupeurs de cannes et des porteuses de fruits aux belles nuques, rient sur notre passage, de leurs larges rires blancs. Des nuages gonflés de pluie traînent, très bas. Des vapeurs chaudes montent de la terre. L’étuve.
Un virage brusque. On aborde une rampe à pic. Des deux côtés de la route, une végétation étouffante, des palissades de lianes et de troncs. La lumière ne filtre pas à travers leurs épaisseurs. La teinte vert sombre des feuillages est à la fois éclatante et farouche. Les feuilles des bananiers s’étalent comme d’énormes langues. Des lianes s’enlacent, de tronc à tronc et de branche à branche. Des fleurs saignent, paquets de glandes. Des bouffées de chaleur humide vous lèchent le visage. L’auto fend des zones douces d’odeurs : herbe humide, épices, résine, vanille. Mais on a beau aspirer de tous ses poumons : on manque d’air. Accablement ; sensation d’étouffer dans trop de richesse verte. Le supplice de la serre.
Au flanc d’une montagne boisée, sous des bambous larges comme des cuisses, une piscine chaude. Une grosse dame créole batifole en costume rose dans l’eau verte. Une toute jeune fille fait la planche. Elle tend de petits seins durs et dorés dans la pénombre.
Déjeuner dans un hôtel sans toit, à cheval sur des poutres. Mais il y aura un jour l’eau à tous les étages et peut-être un ascenseur. Un médecin-hôtelier rêve sur les matériaux épars et s’épanche au moment du champagne. Casino, eaux minérales, poker et pianola, à bref délai, pour le plus grand bien du Tropique.
Un « haut pendu » se décroche. Sortie dans des ondées de parfums. Ciel nuageux. Soleil lourd. Paroxysme sensuel. La chaleur coule le long des corps moites, fait bourdonner les oreilles. On rêve de toutes-puissances et de crimes voluptueux. C’est le coup de soleil colonial.
Puis de nouveau à toute vitesse, conduits par un enfant, le long de routes à virages vertigineux, pressés dans la griserie de la vitesse et du danger.
La ville au bord de la mer — de la mer métallique. Le bref couchant rouge. Les nègres rassemblés sur la place, autour de la statue blanchâtre de Schœlcher, libérateur des esclaves. Un cortège débouche, précédé d’un orphéon. Dans la salle basse de l’hôtel de l’Europe (ironie !), sous la lueur tremblante et jaune des lampes, des faces brutales se tendent vers les punchs, lèvres énormes, nez écrasés, dents découvertes ; on boit, on hurle. La politique chauffe le sang. La taverne grouille comme l’entrepont d’un négrier. Les coups de gourdin ne manquent pas, et les épaules pour les recevoir et les bras pour les donner. La nuit tombe, brusque et poisseuse. Les vagues détonent sur le wharf où brûle un feu rouge. Leur rumeur couvre les hurlements des ivrognes. Une détresse venue à pas de loup dans l’ombre, vous agrippe à la gorge… Terreur de vivre, ici. Mais le paquebot illuminé entre en rade.
PAPA VOLCAN
« A la Mâtinique ! Mâtinique ! » Un chauffeur nègre. Des routes à angles aigus, des pentes de toboggan. De nouveau le tourbillon des odeurs, l’ivresse de la vitesse et du vent frais qui fouette.
Des ravins comblés de verdure ; des arbres géants enlacés de lianes ; des dévalements de forêts, palmiers, banyans aux piliers multiples, mancenilliers, arbres à pain, fougères arborescentes. La végétation envahit tout, rampe partout. Des feuillages monstrueux se balancent. Des sources chaudes jaillissent du rocher, ruissellent en cascades vaporeuses. Des « queues-de-loup » rouges et poilues, des crotons pourpres, des orchidées en veilleuse dans la sombre verdure. La route s’enfonce sous un tunnel vert où stagne le parfum d’une terre chaude et fumante. Une vie forcenée palpite sous sa croûte. Les soufrières, casquées de cuivre, menacent au-dessus de l’île.
Voici la montagne Pelée, masquée de brume ; tout le paysage en est assombri. Une lourde nuée révèle la force souterraine. Le rivage verdira où fut la ville dévastée ; les plantes ont follement repoussé ; quelques cases, plus haut, des pentes craquelées de laves, et, plus haut encore, le sombre casque du mont meurtrier.
On pressent le bouillonnement intérieur de cette terre. Une végétation inépuisable surgit d’un sol miné. Dans cette gorge, les grappes de fleurs s’écroulent ; les branches des arbres plongent de nouveau dans la terre pour s’y enraciner. Et toujours des eaux fumantes. Et toujours cet aspect écrasant et farouche, ce signe !
Retour à toute vitesse dans le court crépuscule, dans le demi-jour d’éclipse qui semble présager un cataclysme. Mais les lampes des cases s’allument dans les feuillages et les lucioles étincellent entre les arbres et les haies. On entrevoit dans une lueur jaune une véranda : une femme est étendue ; un homme lit. Les aromes des plantes entrent par tous les côtés dans les maisons ouvertes. Des fleurs luisent, se penchent, lourdes. L’auto glisse, vertigineuse.
La nuit vient sur les faubourgs. Une foule bigarrée, des négresses enturbannées d’étoffes éclatantes, portant leurs fardeaux sur la tête et des corbeilles de fruits ; des négrillons aux jambes lisses, des hommes en vêtements blancs, des mulâtresses aux flottantes mousselines, tout un monde de reflets orangés et roses grouillant dans la rue étroite bordée de maisons basses et de haies aux feuilles pourpres dans la brume violette du soir, le soleil rouge déclinant derrière un lac noir, métallique, et, sur le ciel vert translucide, les rameaux énormes d’un arbre : reptiles.
Une vision de rêve et d’opium. Des parfums à pleines narines et cet horrible démon noir qui déclanche son clackson, rauque et déchirant comme un cri de fauve.
On songe à Ceylan et à la Chine. Immense douceur un peu fiévreuse.
Après la catastrophe de Saint-Pierre, des allocations furent longtemps servies aux familles des sinistrés. Les noirs reconnaissants baptisèrent le mont à la fois meurtrier et nourricier : « Papa Volcan ». — « A la Mâtinique ! Mâtinique ».
APOTHÉOSE
L’auto roule à toute allure, chassant de ses roues arrière dans les virages. Le clackson hoquette sans arrêt. Par les trouées de verdure, les grands paysages, de montagnes et de mer, apparaissent, teintés de bleu tendre comme des paysages de France.
Les champs de canne à sucre tout floconneux d’aigrettes blanches. D’énormes fleurs violettes, roses, écarlates dans les feuillages. Et des théories de femmes multicolores, porteuses de corbeilles et de jarres, la nuque bronzée, très droites. L’auto passe. Un éclair blanc sillonne les faces sombres. Et toutes ces possédées hurlent ensemble :
« Vive not’ député ! »
Debout sur le marchepied de la grosse voiture jaune, un politicien mulâtre jette des paroles enflammées. Un rayon de soleil couchant fait étinceler sa mâchoire d’or.
La foule, bariolée comme un tapis d’Orient, s’enfle et se contracte sous le poitrail des chevaux que montent de hauts gendarmes casqués, impassibles, sabre au clair.
Accoudée à son balcon, une jolie créole entourée de ses enfants, regarde, amusée.
Toutes les fenêtres sont fleuries de madras orange et rouges comme de grosses tulipes.
POLITIQUE
C’est un vieux planteur qui parle. Très vieux. Mauvaise vue. De grosses lunettes d’écaille jaune, poil blanc, cheveux ras, des yeux très bleus, un peu noyés.
« Vous ne connaissez pas la « maman-cochon » ? dit-il. C’est bien simple. Ce sont des bulletins de vote qui se décuplent quand on les met dans l’urne… Ah ! ma foi, il y a parfois plus d’électeurs que d’habitants. Mais dame, on ne fait pas le recensement tous les jours.
« La grande chose de ma vie, ajoute-t-il. J’ai réconcilié Matrot le mulâtre avec Dupont le blanc. Dix ans qu’ils se haïssaient. Ils ont fraternisé chez moi, à table.
« Dupont disait à Matrot :
« — Vous souvenez-vous des coups de fusil qu’on tira un jour sur votre maison ? C’est moi qui ai fait cesser le feu, ce jour-là.
« Et Matrot de répliquer :
« — Vous rappelez-vous cette fête où l’on voulait vous faire boire ? Un homme vous avertit de ne pas toucher à votre verre. C’était moi qui vous l’avais envoyé. »
On parle beaucoup de ce Dupont sous les Tropiques.
« Un homme de génie, exclame le vieux planteur. Il a inventé le « blanc libéral ». Il a commencé par conquérir toutes les femmes de couleur. Ah ! il les prend, toutes ! Pour empêcher l’élection d’un conseiller général, son ennemi, il a été tout droit au but. Il a séduit la bonne. Celle-ci, le matin du vote, enleva tous les bulletins qui se trouvaient chez son maître : deux mille environ ! Le pauvre ne fut pas élu… faute de papier. »
Un matin de fête locale, dans un village de l’île, voisin des propriétés de Dupont, une femme qui avait été sa maîtresse, demanda à lui parler : « Mon mari, lui dit-elle, a l’intention de vous empoisonner. Il a préparé un « quinbois » dans une petite fiole qu’il porte sur lui. Je l’ai vu mettre dans sa poche. N’acceptez pas à boire lorsqu’on vous offrira le punch. — Bien ! » dit Dupont. Le soir même la fête battait son plein. Il y eut une retraite aux flambeaux et la foule envahit la grande cour de Dupont, qui fit défoncer quelques barils de tafia et harangua le peuple. L’alcool et les paroles de l’orateur grisèrent la foule qui s’égosillait à hurler « Vive Dupont ! » tandis que roulait le tam-tam.
— Silence ! dit Dupont.
Et la foule, docile, se tut.
— Je suis touché de vos sentiments, continua-t-il. Mais il y a un traître parmi vous.
— C’est impossible, protesta une clameur unanime.
— Si, maintint Dupont, il y a quelqu’un qui veut m’assassiner.
— Qui est-ce ? Nous l’étranglerons.
Le doigt vengeur de Dupont désigna un des noirs, le plus ardent à manifester son indignation.
— Voilà celui qui veut ma mort, articula Dupont.
L’homme se jeta à terre, se frappant la poitrine et jurant que Dupont n’avait pas de plus fidèle serviteur.
— Menteur ! dit Dupont. Le poison est dans ta poche.
Et, d’un bond, saisissant l’homme par sa veste de toile blanche, il plongea rapidement la main dans une poche et retira un petit flacon qu’il exhiba à la foule.
Des hurlements furieux s’élevèrent :
— A mort, l’assassin ! A mort !
Le porteur de philtre n’en menait pas large. Il gémissait : « Pardon, moussié Dupont, pardon ! » s’attendant à être lynché par les partisans de cet admirable leader.
— Maîtrisez votre colère, citoyens et citoyennes, prononça Dupont. Je vais vous montrer que ce malheureux était impuissant à me nuire et que mes sortilèges sont plus forts que les siens.
Ceci dit, il leva très haut le flacon.
— Je vais boire.
— Non, gémit la foule pantelante.
Et Dupont but, puis, méprisant, jeta le flacon vide au criminel prosterné.
— Retire-toi, dit-il. Laissez-le aller, ordonna-t-il à la foule, magnanime.
Puis il claqua de la langue.
Enthousiaste, la horde porta Dupont en triomphe. Les négresses le couvrirent de fleurs et il les embrassa à toute volée. Le bal tam-tam se prolongea toute la nuit, sous des lanternes vénitiennes suspendues aux branches des manguiers et des arbres à pain. Les électeurs étaient ivres et satisfaits ; ils avaient trouvé un grand sorcier. Le grand sorcier se retira avec quelques amis et on aurait pu les entendre rire à se tenir les côtes. La fiole de poison ne contenait que du malaga.
SAINTE-LUCIE
Les cases s’accroupissent entre les langues vertes des bananiers. Des palmes allongent leur reflet sur l’eau d’un canal. La route serpente au bord d’un torrent enfoui sous les bambous et les lianes. La sueur baigne nos fronts. L’air est moite.
Des rues criardes de rires et de disputes. Une humanité violente fermente dans cette touffeur. Des relents de graisse rance et de musc…
Deux petites courtisanes, l’une noire, l’autre mulâtresse, se dandinent dans leurs loques de coton blanc. Elles m’ont dit : « Viens dans notre maison ». Je les ai suivies. C’était une case sur pilotis au fond d’une cour boueuse. Elle mesurait tout au plus trois mètres et n’avait pas de porte. Un rideau haillonneux divisait l’intérieur. Il y avait tout juste la place de s’asseoir sur une caisse. Je ne savais que dire. Elles souriaient. Je leur ai donné des cigarettes et un shilling. Puis j’ai articulé : « Il est tard. Le paquebot va partir. Il faut que je m’en aille ». La mulâtresse secoua la tête, et me prenant par la main, m’entraîna derrière le rideau. Sur une paillasse, un enfant, roulé dans un drap troué, dormait. La femme, sans mot dire, se coucha près du petit être, relevant sa robe… Mais je détournai la tête et repoussai sa main qui m’appelait. Sur le seuil, sa sœur noire guettait, silencieuse, et ne chercha pas à me retenir.
TRINIDAD
« West Indies ! » ai-je murmuré en m’allongeant dans l’auto silencieuse qui m’emporte le long d’une rue étroite bordée de magasins. Et la belle boutique de canning où s’entassent les épices et les tabacs de tous les pays. L’odeur de cannelle et de gingembre. Je pense au début d’un livre de Conrad en achetant des boîtes de capstan, une valise en cuir et une casquette de marin à visière basse. Cette aisance que l’on sent dans une ville où l’on trouve tout. L’air de confort. La fraîcheur du « lemon squash » dans le hall de l’hôtel, tout à l’heure.
Mais nous passons devant un mur gris assez haut. Une porte entre-bâillée laisse voir des grilles. La prison, paraît-il. Il y a même une belle potence.
On pend beaucoup ici, à cause des coolies.
La savane ! Paradoxe helvétique de cette pelouse plaquée de blancs tennis, encadrés de montagnes sombres, où paissent sous les palmiers, les banyans et les manguiers, des vaches innombrables et candides. Sur les bancs, des nurses de toutes les gammes colorées et des enfants, tous blonds. Un pensionnat de filles de couleur. Des Hindous peints en rouge et bleu et leurs femmes au fin visage, le nez percé d’anneaux d’or. Passe un cortège de convicts en toile grise, coiffés d’un bonnet jaune éclatant. Ils portent sur la poitrine en grosses lettres le mot : « Prison » et sont liés par deux avec une chaîne de poignet.
Les maisons ajourées dans les feuillages, avec leurs grappes de flamboyants, les hibiscus et les fleurs de gingembriers. Il y en a de tous les styles, des blanches très simples et d’autres très Riviera. Il y a même un château écossais. Les fenêtres du club sont ouvertes. Au Queenspark on prend le thé en regardant tourner les voitures. Glissent des autos souples. L’une est conduite par une jolie fille blonde, nu-tête. Des éclairs de mousseline et de grands chapeaux clairs.
Le quartier nègre sur la route de Sainte-Anne. De petites cases de bois isolées, pleines de fleurs. Et la ville chinoise, grouillante et basse, où se trament des émeutes.
Mais l’ordre règne à Trinidad. A l’entrée du parc du gouverneur, un policeman noir à cheval, avec son casque blanc à pointe.
Dans une auto, toute une famille hindoue, les femmes aux narines d’or, enveloppées de mousselines violentes.
Johnson me dit : « Ce sont les nouveaux riches de Trinidad, d’anciens coolies arrivés avec les bateaux d’émigrants, devenus millionnaires aujourd’hui. Dernièrement un bateau est parti pour les grandes Indes, emportant huit cents passagers d’entrepont, entassés comme du bétail ; tous, des Hindous qui rentraient. Quelques-uns laissaient dans les banques des dépôts de trente mille dollars… »
A déjeuner, au club. Du poisson exquis et une pinte « half and half » de premier choix.
Johnson et son frère, congestionnés, aimables avec discrétion, sobres de paroles. Un Français vêtu d’un veston kaki, couvert de décorations, gesticule. Il est pédant ; il dit : « Je précise… je pourrais multiplier les exemples… je pourrais citer mille cas… » comme font les gens imprécis et ceux qui sont à court d’arguments. C’est un petit homme noiraud et pétulant. Les Anglais écoutent et boivent.
Il a plu. L’auto glisse entre d’épaisses verdures qui luisent et sentent fort. Cette terre gorgée d’humidité, surchauffée, toujours en fermentation. Des plantations de cacaotiers, leurs branches lourdes de gousses jaunes, rouges, d’énormes œufs de couleur pendus dans l’ombre. Des bois d’orangers. Il n’y a qu’à lever la main pour cueillir une boule d’or. Des ruisseaux bordés de bambous larges et ronds comme des cuisses d’homme. Des villas claires enfouies sous des fleurs, des fleurs d’un éclat sombre, pourpre, violent.
Un planteur vient à nos devants, sur le chemin trempé de boue rouge. C’est un Anglais au visage rond, mouillé de sueur. Il est vêtu d’une chemise ouverte et d’un pantalon de toile. Sa pipe. Son coupe-coupe à la main. Un chapeau de feutre. Des lunettes. Il rit, la main ouverte et tendue vers les cacaotiers lourds de fruits. Ça pousse tout seul.
Le soleil filtre à travers les nuages. Les odeurs montent de la terre en travail. Une orange se détache et tombe, avec un floc, sur un tas de feuilles pourries. Arc-en-ciel.
Le port. Une longue jetée de bois. Le soir tombe, brusque. La lumière baisse rapidement. Il demeure seulement une traînée de lueur entre le ciel et l’eau. Un croissant de lune ne donne qu’une clarté blafarde, diminuée. Un énorme nuage noir étale deux ailes zébrées de rouge. Un arc-en-ciel jaillit de la mer et fend un nuage pourpre. Le ciel bas, étouffant, strié de violet et d’orange. Les navires immobiles, découpés à l’encre de Chine sur fond de cuivre.
Une voile passe sur le crépuscule, comme une main. La fumée du paquebot en rade, tordue, épaisse. Les lampes s’allument sur le quai. L’eau se moire de reflets de sang.
Nous sommes debout sur le wharf, et sur le seuil d’un univers. Quelques errants. Deux jeunes hommes, en casque : deux prospecteurs. Ils vont remonter l’Orénoque jusqu’au Caroni sans doute. Les suivrai-je ? Ils m’invitent. Je refuse, mais il me reste un regret. On échange des cartes. « Mon adresse à Bolivar… Vous devriez gagner San Fernando et de là Caracas, à cheval, sans route, dans la savane. Merveilleux ! — Allons, bonne chance. Au revoir ! » La chaloupe est pleine. Les vêtements blancs se mêlent et se pressent. A la lueur d’une lanterne des négresses passent des paniers d’oranges et de bananes roses. Le feu vert, sur le môle, indique que la route est ouverte…
CLAIR DE LUNE
La mer change : plus agitée, bouillonnante, sombre et mouchetée d’écume. Des colonnes de nuages se dressent sur la transparence verte de grands lacs. Le bref crépuscule.
La lune à son premier croissant éclaire peu, d’une lumière blafarde et rare. Des éclairs au ras de l’horizon. Des flaques blanchâtres. Le couchant semble tout proche ; une traînée rouge avec des superstructures de nuées encre.
La tristesse de ce clair de lune tropical. Où sont les premières nuits chaudes, éclatantes d’astres ? Ici une buée funèbre fume entre le ciel et la mer. On distingue des glissements de nuages plus noirs encore que le ciel. La crinière sombre du paquebot ajoute à ce sinistre amoncellement.
Le croissant brille d’une pauvre clarté voilée sans faire étinceler les flots de goudron. Une atmosphère de suie autour du croissant, un orbe de nuées livides, un immense ovale blanchâtre, maladif.
MOUILLAGE
On dit que nous serons à Demerara cet après-midi. Nous aurions dû arriver ce matin. Mais on a manqué la marée. Au réveil la mer avait encore changé. Elle est maintenant verte et savonneuse. Elle brasse déjà les boues de l’Orénoque.
Ciel nuageux presque blanc. Or étouffe. L’eau à chaque coup d’hélice devient plus trouble, plus épaisse. Elle est zébrée de longues moires. Quand on se penche sur le bastingage, une vapeur brûlante vous monte au visage. De larges taches affleurent des bas-fonds, pareilles à des moisissures grises.
Chaleur visqueuse. Sensation d’huile tiède sur la peau.
Des coulées violettes.
Nous mouillons maintenant dans un immense désert, plat, pâle et triste. La tête est lourde ; les tempes bourdonnent. Nous sommes en vue de la rivière et il faut attendre le flux.
La mer est devenue jaunâtre. Quand on a jeté l’ancre, des traînées de vase ont affleuré, puantes.
Au loin, la terre : une mince ligne d’arbres et de maisons au ras de l’eau. Près de nous, un charbonnier, noir et rouge, balancé entre le ciel et la mer plate. C’est tout.
A l’avant du bateau, deux négresses en peignoir jaune, avec des fleurs rouges dans leurs cheveux : « Voyons ! dit le médecin du bord, nous ne sommes pas en carnaval ». La réverbération de l’étendue lamine les paupières au fer rouge. La mer semble bouillir. Le ciel s’est foncé. Il passe au bleu noir ; marbré de grosses poches blanches, éparpillées. Cette ligne noire : Demerara, l’Amérique. Pas une ombre. Un lent roulis. La calotte de plomb sur le crâne et les tempes.
TERRES LOINTAINES
Les mêmes nuages livides, immobiles sur un ciel orageux d’un bleu gris foncé très fin. La mer de jaunâtre devient grise. Tout le crépuscule tropical tient entre ces deux lèvres pourpres qui bâillent sur l’eau noire.
Demerara ! on ne pourra pas descendre à terre, ce soir. Des appontements sans fin, sur pilotis. Une eau irisée d’essence et de pétrole. Des pirogues montées par des noirs en haillons accostent. Les vendeurs de bananes et les marchands de caïmans empaillés escaladent la passerelle et se ruent sur le pont. Un nègre franchit le bastingage, la tête en avant, le front bandé d’un foulard rouge.
Sur le ciel et la mer glisse un jeu délicat de teintes roses, grises, marron. Tout est plat. Les palmiers, les mâts des vaisseaux et les toits des maisons sortent des eaux lisses.
Un remous sur le pont. Sous les touches électriques émergent des faces luisantes.
Tout d’un coup la foule s’ouvre. Un énorme policier noir s’avance, les coudes écartés, vêtu de bleu, casquette à gourmette d’acier, casse-tête à la main. Et derrière lui, lamentable remorque, quatre visages de cire, quatre visages de musée Grévin. Ce sont des forçats évadés repris par la police anglaise. On dit qu’ils ont beaucoup souffert à la geôle de Demerara. L’un est très vieux, vêtu d’une veste de coton ; un autre, petit, barbu, vif, coiffé d’un chapeau mou ; un autre, grand, au visage encadré d’une barbe châtain, menton fuyant, long nez un peu de travers ; un visage faux, triste et hautain. Mais tous ont la même pâleur et les mêmes yeux de fièvre. On les pousse vers l’entrepont. Le petit sourit aux passagers.
L’eau plate et le ciel s’uniformisent. Des lampes s’allument à quai, puis le phare. Immense nappe bleue et grise, avec toujours ces ballots de coton livides dans le ciel. Une barque — la dernière — regagne la rive. Le forçat châtain a le bras tatoué.
CITÉ
Les belles maisons coloniales sur pilotis, toutes blanches, ripolinées, les vérandas ajourées et les bouquets de palmes ! Le hall regorge de marchandises, et il y a des paniers pleins de riches piments rouges. A la « Ice House » on boit du stout frais. Une grande salle sombre ; des arcades blanches dans lesquelles se découpent, balancées, les feuilles des bananiers. Odeur de rhum. Un billard. Des nègres jouent avec des rires éclatants, renversant le torse.
Domimant le billard, une sorte d’estrade ; d’autres noirs jugent les coups, une jambe rejetée par-dessus l’autre.
Dans la rue, des Hindous, pouilleux, vêtus de loques, avec des yeux brûlants et des traits fins. Un grand vieillard à barbe blanche, coiffé d’un turban. Il porte une tunique de coton déchirée et traîne ses pieds nus dans des souliers délacés. C’est un puissant : le grand-maître des Boucheries.
Le long de la route, des Hindous ont allumé des feux. Ils sont tous presque nus, mais en turban. Leurs femmes ont de minces visages incrustés d’or.
Un cocher de fiacre nègre en chapeau haut de forme, livrée bleue et bottes à l’écuyère.
Le parc. Terre rouge. Feuillages gras et grappes d’orchidées.
Des nurses noires et des babies blancs.
LE PADRE
C’est un prêtre barbu, coloré et fort en gueule. Vingt ans de colonie. Les plus mauvais postes.
On étouffe. Personne ne peut dormir, ce soir, dans les cabines. Ma chaise-longue côtoie celle du Padre. Nous voguons de conserve.
Je lui parle des bagnards.
« Des salauds ! Tous des salauds ! Ils m’ont tellement couyonné ! Et surtout ne vous laissez pas faire. Si vous manifestez la moindre pitié, vous êtes la poire. Il n’y en a pas un qui vaille quelque chose. Même ceux qui ne sont pas mauvais, le bagne les marque. D’ailleurs le bagne c’est pour toujours — à cause du « doublage ». Le libéré ne peut quitter la colonie. Il y est attaché, jusqu’à ce qu’il crève, généralement.
« Savez-vous comment on les appelle là-bas, les bagnards ? Les « popotes » ! C’est-il beau, ce nom-là ! Ah ! ils ne s’en font pas, les bougres ! Vous ne les connaissez pas, vous. Laissez donc.
« Vous avez lu Tolstoï. Je vous plains. Moi, j’ai sur le cœur toutes les carottes que ces fainéants m’ont tirées.
« Et quelles mœurs ! Chacun a sa « femme », naturellement. Quant aux cadres, mieux vaut n’en rien dire. Délation partout. MM. les surveillants ne sont pas toujours sévères ; la vertu de leurs épouses est assez bonne, si elle leur permet un supplément de solde. Voyez-moi le retour des choses. Au bagne c’est le forçat qui devient le « miché ».
« Si j’ai rencontré des innocents ! Un seul en vingt ans de Guyane. Un homme avait été assassiné sur la grand’route. Agonisant, il put prononcer un nom, un seul nom, pas un prénom. C’était le nom de deux frères. Le coupable était père de famille. Son frère se laissa condamner pour lui. Huit ans de bagne, plus le doublage, ce qui fait seize. Il avait dix-neuf ans. Il est mort avant la fin de sa peine. Il m’avait raconté son histoire sous le sceau du secret.
« Les différences s’atténuent vite au bagne. Elles se fondent dans une mentalité spéciale, peu à peu, irrévocablement. Il faudrait trier les sujets et pour cela il faudrait à la tête du pénitencier des hommes d’une haute valeur morale. En réalité, on classe les forçats d’après les recommandations, d’après l’argent qu’ils reçoivent de leur famille. C’est comme partout, allez ; comme au collège ou à la caserne. Ceux qui ont été bien recommandés échappent à l’enfer ; on les met infirmiers, employés.
« Une petite histoire pour illustrer cela : celle de J…, de Dijon. Sous-officier dans la marine. Indo-Chine. Fume l’opium. Habitudes de pédérastie. Revient en France pendant un congé. Va à Dijon voir sa fiancée ; devient amoureux du frère de celle-ci, dix-sept ans. Scandale. Les parents rompent avec J… Celui-ci, désespéré, vient sonner un après-midi et demande à voir le jeune homme. Les domestiques refusent de le laisser entrer. Au bruit de la dispute, le jeune homme paraît en haut de l’escalier.
« — Tu ne veux plus me voir ? dit J…
« — Non, répond l’autre.
« — Je ne te verrai donc jamais, jamais plus.
« Et J… tire son revolver, abat le garçon. Vingt ans de bagne.
« Il arrive à Cayenne, pourvu de recommandations. Le respect général l’entoura vite. Fut pris comme commis dans une administration dont le directeur ne vit rien de mieux que de lui confier l’éducation de ses enfants, car J… était d’une bonne famille et avait de l’instruction.
« Les criminels par accident, dites-vous ? Les passionnés ? Ah ! mon pauvre ami, perdus comme les autres. Un homme à la mer. Et puis voilà ! De très rares arrivent à se faire réhabiliter. D’ailleurs on ne réhabilite que ceux dont la famille peut payer les frais du procès. Tenez ! il y avait là-bas, à l’hôpital, un jeune infirmier, un bon garçon, je vous assure. Il m’a raconté comment ça lui était arrivé. Comment il avait tué, quoi !
« C’était un Breton. Il servait à bord d’un voilier. Il revient à Saint-Nazaire après une longue traversée. Tout de suite il pense à aller voir une femme qu’il avait connue et chez qui il avait quelques hardes. Il monte. La femme était au lit et pelait des pommes de terre. Près de la fenêtre était assis dans un fauteuil un homme avec des galons de quartier-maître. L’homme ne bougea pas.
« La femme ricane.
« — C’est bon, fait le marin. Rends-moi mes frusques.
« La femme se lève, assemble les hardes, les jette au matelot. Tombe un portrait d’elle.
« — Je le veux, dit le matelot. Il est à moi.
« La femme fait mine de le déchirer. Le matelot saute sur elle pour le lui arracher. Le quartier-maître vient au secours de la femme et prend le matelot par les épaules. Celui-ci saisit sur la table de nuit le couteau qui servait à peler les pommes de terre et frappe au hasard, derrière lui. La lame rencontre le quartier-maître, à l’aine. L’homme tombe et meurt. Le matelot se retourne et va se constituer prisonnier. Dix ans de bagne.
« Je l’ai fait entrer à l’hôpital. C’était un gars fort doux et qui faisait bien le jardinage. »
La nuit, pour être fort avancée, n’en est pas moins lourde. Malgré la masse de plomb qui nous opprime, malgré l’électricité brutale, le padre, sa pipe froide dans la main, la soutane relevée sur ses jambes velues, ronfle.
PROPOS SUR LE DECK
Ah ! monsieur, parlez-moi des Sénégalais, mais pas des autres nègres. Figurez-vous qu’à la Martinique on a trouvé deux prêtres assassinés. On leur avait enlevé le cœur pour en faire de la poudre.
— Ne laissez jamais tomber à terre un de vos cheveux, votre ennemi pourrait le ramasser et vous préparer un « quinbois ». Si vous faites une observation à votre bonne, elle vous en administrera un dans votre petit déjeuner.
— Moi, je n’aime pas Loti. Je n’ai pas vu Tahiti comme lui. Les Tahitiennes vont à bicyclette, le soir, avec leurs robes flottantes, montées en amazone et portant de grosses boules de papier peintes, qui leur servent de lanternes.
— Pour une Tahitienne, dit le colonel, un homme en vaut un autre. Elle préférera même l’ordonnance au colonel, si le colonel est vieux et l’ordonnance jeune. — Je n’aime pas la peinture de Gauguin, dit un fonctionnaire colonial. Gauguin était un personnage pas propre, qui avait pris les mœurs des Canaques. On a beaucoup volé à sa vente, en particulier une sculpture représentant l’Evêque.
VISAGES
Ils sont là, autour de la table, leurs faces sombres montées sur la blancheur bleutée des cols de celluloïd, sanglés dans des vêtements étriqués et strictement européens ; gênés par leurs bottines et plus encore par cette éducation primaire, laïque et obligatoire qu’un gouvernement, ami des lumières, exporte glorieusement dans les plus lointaines jungles. Beaux parleurs, leurs cervelles éclatent de formules : ils éructent les clichés, les lieux communs et les phrases toutes faites, comme des gens gavés de nourritures médiocres. Ils éprouvent à discourir un inlassable bien-être. Leurs gestes sont maniérés ou emphatiques ; leurs paroles sonores et creuses. On songe aux conciliabules des perroquets qui jacassent sur les cimes d’un arbre, le long des fleuves silencieux, au parlement des Bandar-Log dans le feuillage des manguiers.
Ils portent des noms magnifiques : César, Pompée, Alexandre, Socrate, voire plaisants : Cupidon. Mais Cicéron est préposé à la voirie et Titus, gratte-papier.
M. Symphorien revient de France où il a pris ses grades. Le voici avocat. Issu de mélanges compliqués de races, son teint est fort sombre, mais il a la chance d’avoir de la moustache. Il porte lorgnon et faux col, souvent sans cravate. Son bagage est de mots et de dates. S’il comprend mal l’esprit des lois, il en possède au moins la chronologie. Il ne cite pas un décret, sans préciser le jour et le mois de sa promulgation. Son savoir s’étale et se répand avec une ostentation naïve. Ces nouveaux riches oublient vite qu’ils sont de tout récents pauvres. M. Symphorien est pédant. Cependant sa langue n’est pas sûre. Emporté par son élan, il lui arrive de s’écrier « vieillard sénile ! » En revanche, il a pris toutes les intonations de l’orateur européen et l’imitation serait parfaite, s’il n’avalait pas les « r ».
M. Octavian, son vis-à-vis, offre un type plus africain : pommettes saillantes, nez écrasé, cheveux en mousse brune. Il est violent et douceâtre, d’une sentimentalité de portière et d’une susceptibilité pointilleuse. Ses mains sont molles, sans os, avec des ongles roses et des phalanges blanchâtres. Il fredonne volontiers la romance ; le plus souvent répertoire de Mayol ou de Fragson ; parfois des chansons créoles. De cet homme trapu, carré et vigoureux, sort un filet de voix languissante qu’amollit encore un zézaiement. Il est fort comme un bœuf et toujours prêt à faire le coup de poing. Pour un rien, pour un sourire, pour une plaisanterie mal comprise, un voile gris descend sur son visage, une mauvaise lueur flambe dans ses yeux. Ses rancunes sont tenaces et il ne fait pas bon l’avoir comme ennemi. D’un regard jaloux il couve son épouse, d’un ton moins café que lui, grasse, molle et morne, très difficile sur la cuisine. Si quelqu’un risque une gaillardise, elle baisse les yeux, offensée. Hélas ! elle ne peut rougir ! Elle porte toujours des guimpes, des manches très longues et des robes de coutil à carreaux.
Mme Clorinde est enturbannée d’une écharpe rose vif. Son visage luisant au nez recourbé — où diable l’a-t-elle pris ? — s’épanouit de malice. Elle regarde en dessous, courbée sur son assiette, et minaude volontiers d’une bouche en cul de poule. Elle ne manque ni d’esprit, ni d’observation, mais elle arrondit ses phrases, comme un enfant soigne une page d’écriture.
Dans ce cercle de soleils noirs, encadrant la nappe et les assiettes, brille une lune pâle. C’est la face poupine et rosée de M. de Saint-Valery, créole de Bourbon. Il possède un petit nez retroussé, à la manière d’un point d’interrogation à l’envers, une bouche en accent circonflexe et une merveilleuse moustache fine, fine et cosmétiquée dont les pointes s’effilent, symétriquement, vers des yeux d’un bleu fade, — des yeux saillants, noyés d’alcool. M. de Saint-Valery parle peu, mange beaucoup et boit davantage, fume sans arrêt et ne s’étend volontiers que sur le chapitre des fruits et légumes exotiques dont il préconise l’usage. Il prend du ventre et sa panse déjà notable s’orne d’une chaîne d’or et de nombreuses breloques. Il est fonctionnaire lui aussi, quelque part sous les Tropiques. Sa nullité inouïe l’a bien servi dans sa carrière, non moins que les beaux yeux de sa femme, créole de la Jamaïque — ces beaux yeux, deux flambeaux qui brûlent encore sur des ruines. L’oiseau-mouche de jadis s’est mué aujourd’hui en une lourde volaille. Mais M. de Saint-Valery est né coiffé : il a une fille.
RACES
Où sont-ils, ces rêves généreux de la fusion des races, d’un effort commun de l’humanité enfin unie par-dessus les mers et les frontières, d’une participation de toutes les énergies, de tous les enthousiasmes, de toutes les sèves profondes qui sourdent sous les écorces jaunes, blanches ou noires ? Où sont-ils ces rêves d’antan, les rêves d’un univers où toutes les puissances se réaliseraient dans l’amour ?
Je souris en songeant à mes illusions.
Le livre que je lis — c’est un livre de Wells — ajoute encore à mon amertume. Je tombe sur cette page :
« J’avais dû faire un séjour à Londres par une chaleur presque intolérable pour suivre un congrès des races qui m’avait grandement déçu. Je ne sais pas maintenant pourquoi j’avais été déçu, ni jusqu’à quel point cette impression n’avait pas été causée par un état de fatigue générale due au surmenage et à l’étude trop rapide de vastes problèmes. Mais je sais qu’une sorte de désespoir m’envahit, cependant qu’assis je regardais les lourdes platitudes des blancs, l’habileté puérile et calme des Hindous, la rhétorique retentissante et emphatique des noirs. Je ne distinguais plus aucun des germes des réalisations splendides qu’il pouvait y avoir chez ces gens-là et je n’apercevais que trop clairement la vanité, la jalousie, les égoïsmes qui se trouvent si cruellement mis en lumière par le contraste des déclarations altruistes. Cela semblait une entreprise si vaine en présence des préjugés, des vastes intérêts accumulés qui bravent les races ! nous n’avions aucun intérêt commun dans cette conférence, pas une proposition capable de nous maintenir unis. Et cela ressemblait tellement à des bêlements sur le flanc d’une colline… »
La Race !… Je considère autour de moi, sous ce ciel de plomb, les extraordinaires produits du croisement des races blanches, noire et rouge, les demi-blancs, les demi-nègres, les demi-indiens ; le grouillement de mulâtres et de métis dans cette formidable serre tropicale, la fermentation de tous ces sangs mêlés, la gamme de ces peaux, cette faune humaine brassée et rebrassée pendant des siècles, mâtinée de Caraïbes, d’Espagnols, de nègres africains, d’Hindous, de Peaux-Rouges. Et je sens alors la forte réalité de ce mot. De tous ces croisements, depuis le temps où les boucaniers hollandais et espagnols engrossaient les vierges des Iles, qu’est-il sorti, sinon des générations bâtardes et frappées de stérilité intellectuelle ?
Les hommes d’ici n’ont ni l’énergie européenne, ni le raffinement oriental, ni la vitalité africaine. Ce ne sont plus de ces grands enfants doux et cruels, tels les Sénégalais. Ce sont des bâtards, au sang épuisé par trop de mélanges, aptes à s’assimiler les tares et les ridicules de notre civilisation, impuissants à réaliser quelque chose de grand. Danser au son du tam-tam, se parer, cueillir des bananes et des noix de coco, parler politique, voilà les occupations auxquelles ils sont particulièrement propres. Les femmes jacassent, se disputent, ardentes à l’amour et portées à la boisson, plus acharnées que les hommes aux luttes politiques. Ce sont les Bacchantes du suffrage universel, toujours prêtes à déchirer un candidat ou à l’anéantir de caresses. Toute notre idéologie européenne sonne comme un grelot dans ces cervelles qu’elle emplit d’une rumeur confuse. Mais les instincts sont violents ; les désirs et les haines surchauffés, les mains promptes aux coups et au poison.
Colonies lointaines, arrière-provinces où vit un si curieux amalgame de traditions, de sorcellerie et d’école primaire ; peuple puéril et sournois, violent et peureux, hâbleur et discoureur, paresseux et avide ; cités où règnent le mensonge, l’hypocrisie et la délation ; villages de la jungle où l’on rythme sur le tam-tam la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen… Et par-dessus tout cela, la nature tropicale, inépuisable, farouche, meurtrière.
Et pourtant !
Je me souviens de cette figure de médecin, homme de couleur qui avait pris ses diplômes en France, s’était distingué comme chirurgien pendant la guerre, puis était revenu à cette terre lointaine, dont lui-même disait qu’elle était une « terre de mort ». Je me souviens de nos longues causeries, sous la véranda de l’hôpital, de sa poignée de main vigoureuse, de ses paroles fortes et amères, de sa clairvoyance et de son savoir. Je me souviens aussi de sa tristesse, car il souffrait du mal de son peuple. Cette déchéance cuisait à son orgueil d’homme qui s’était fait lui-même et pouvait se prétendre l’égal d’un blanc. Oui, je me souviens de tout cela et ces images sont plus fortes non seulement que les préjugés, mais même que les réalités décevantes et brutales. Cette main qui serra la mienne, au moment du départ, je sens encore sa pression fraternelle.