LOUIS CHADOURNE
L’INQUIÈTE ADOLESCENCE
ROMAN
PARIS
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
22, RUE HUYGHENS, 22
DU MÊME AUTEUR
POÉSIE
-
Commémoration d’Un Mort de Printemps
(épuisé). -
l’Amour et le Sablier
(La Belle Édition).
PROSE
-
Le Maître du Navire, roman
(Édition française illustrée) 6e mille.
En préparation :
-
Le Pot-au-Noir
(scènes et figures des Tropiques). - Terre de Chanaan !, roman.
- Le Conquérant du Dernier Jour, nouvelles.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
20 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DU JAPON
NUMÉROTÉS A LA PRESSE
DE 1 A 20
50 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
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DE 1 A 50
100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL
DES PAPETERIES LAFUMA
NUMÉROTÉS
DE 1 A 100
Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays
Copyright by Albin Michel 1920.
L’INQUIÈTE ADOLESCENCE
« Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa douceur. »
(Écritures.)
A LORTAL.
Quelle étrange apparition que la tienne, ce soir d’octobre !
Des années et des années ont passé. Un gouffre me sépare de cette petite figure ; et pourtant elle demeure, dans ma mémoire, nette, découpée sur la grisaille automnale, parmi tant d’autres images à demi effacées.
Adolescence ! Lorsque ma songerie me ramène vers cette aube, il me semble pénétrer dans une forêt encore privée de feuillage, mais où mille forces vertes bourdonnent et s’éveillent. Les arbres sont noirs et nus, mais ils s’étirent avec une langueur avide vers le premier carré d’azur ; la fièvre d’avril macère leurs fibres ; l’écorce craque et s’ouvre sur la tête grasse des bourgeons ; le vent, tour à tour tiède et glacé, émeut les futaies de soupirs, de plaintes, de sanglots, d’une vaste rumeur d’attente et de désir. Et, brusquement, on est pris à la gorge par une odeur étrange, une odeur écœurante et douce, une odeur secrète qui est l’odeur même de l’amour.
Toutes les rumeurs, toutes les sèves de la forêt en éveil, je les retrouve en vous, adolescentes années : cette fièvre qui me brassait le sang, ces rêves d’aventures, ces tristesses, ces désespoirs, la découverte des sons et des parfums, la découverte des nuits — et surtout, à travers la poésie et l’amitié, à travers Dieu lui-même, cette quête obscure de la volupté.
Tout cela, je le retrouve, parvenu au seuil de l’âge mûr ; et quand je me penche sur cette sylve bruissante de ma jeunesse, c’est encore toi que j’aperçois au détour des allées, ô mon compagnon, ô mon ami.
Toi ou ton ombre !
I
Oui, quelle étrange apparition !
Soir d’octobre, soir de rentrée. Des groupes peu bruyants se formaient dans la grande cour déjà noyée d’ombre : des groupes d’anciens qui se savaient chez eux, qui reprenaient leurs habitudes avec une désinvolture un peu méprisante ; les délurés qui avaient déjà choisi leur place à l’étude, la meilleure, la plus proche du poêle ou la plus éloignée du surveillant, celle où l’on peut faire griller des marrons et celle où l’on peut, derrière le bon abri d’un atlas, lire les feuilletons défendus : choisi leur place au dortoir, établi leur année ; déjà affranchis de la famille et des souvenirs de vacances. Ceux-là, c’étaient les forts : leurs parents ne les accompagnaient plus. Sitôt la porte du collège refermée, ils oubliaient la maison, les gâteries, la table. A peine évoquaient-ils une vanité sportive : randonnée à bicyclette, partie de canot. Mais la grande affaire, ce n’était plus le passé ; c’était le nouveau professeur, la nouvelle équipe de football, et si le « pion » serait supportable ou s’il faudrait le « chahuter ». Les adaptés, ceux-là ! Ceux qui ne s’embarrassent pas de mélancolie et de remâcher la cendre des jours qui furent, qui ne thésaurisent pas le passé : déjà des vainqueurs pour la vie, et sifflotant, les mains dans les poches, le regard droit devant eux.
D’autres s’étaient attardés dans les études à ranger leurs pupitres : crayons de couleur, livres recouverts de papier bleu, les « auteurs français » et les classiques latins et grecs, expurgés, dans leurs couvertures de toile grise, marquées du monogramme sacré ; les plaques de chocolat au fond et parfois, une image pieuse ou une photographie de famille. Ils organisaient lentement l’ilôt de solitude, le « home » illusoire, qui les soustrairait à cette détresse : vivre en commun. Puis, résignés, ils sortaient dans le crépuscule, longeaient le préau où luisait du sable frais, rejoignaient les autres dans la cour, en attendant que la cloche sonnât pour le premier repas du soir.
De-ci, de-là, des nouveaux, inquiets et gauches ; quelques-uns, les yeux encore gonflés de larmes : d’autres affectant une hardiesse qui ne trompait personne. Certains unissaient leurs timidités. De plus fins politiques évitaient le risque de se compromettre par des liaisons trop vite ébauchées et qu’il faudrait rompre dès le lendemain, lorsqu’ils connaîtraient mieux ce petit monde aussi divisé que le grand. Les nouveaux n’avaient pas encore l’uniforme : la veste courte de drap bleu à boutons d’or et la casquette à visière basse portant les initiales S. J. (Saint-Julien). On reconnaissait les fils de fermiers, les campagnards, à leurs gros bas de laine, leurs souliers à clous, leurs bérets ou leurs chapeaux de feutre. Les citadins ou les enfants de hobereaux avaient les jambes nues et des cols blancs rabattus sur les vestons anglais. Ils erraient d’un groupe à l’autre, cherchant à se concilier par leurs sourires et leurs approbations la faveur des anciens qui parlaient fort et toisaient les « bleus ».
J’avais déjà le cœur étreint par l’odeur des rentrées : fadeur du goudron et de la peinture fraîche, suintant aux murs du corridor qui luit encore d’un enduit mal sec, aux tables vernies des salles d’étude où l’encrier de porcelaine s’arrondit, blanc comme un œil de nègre. Le monde où je revenais vivre était propre et désespérant : ocre et bitume, ces teintes sans couleur. Aux fenêtres, des vitres dépolies ou des grillages de fer. Et les grandes portes, qui donnaient sur la cour, roulaient avec un bruit de ferraille dont tremblaient les voûtes et qui me fendaient l’âme : mon âme de captif.
Un ciel délicat verdissait dans l’arc de la porte. Au-dessus du préau qui fermait la cour, à l’autre extrémité, je vis les collines sombres et les dernières lueurs des faubourgs. Une frise d’arbres menus incisait le vitrail du crépuscule. La nuit montait de la terre ; elle montait de ma prison. Au premier son de cloche, elle étalerait son filet sur ma vie, sur le collège, sur les jardins et aussi sur les maisons des villes où il y a, autour des lampes, des enfants qui vivent dans la tendresse.
Ces lampes sur la colline ! Chaque soir, leur étoile tremblante et jaune rouvrirait ainsi une plaie secrète.
Une main se posa sur mon épaule.
— Eh bien ! ces vacances ?
— Finies, hélas ! monsieur l’abbé.
— Ne les regrettez pas. Vous rentrez avec de bonnes dispositions, j’espère ! Vous voici maintenant parmi les grands. Il faudra donner l’exemple.
— Vous êtes toujours surveillant des « moyens », monsieur l’abbé ?
— Mais non ! Je vous suis. Je passe chez les « grands ». Et j’en suis heureux. Ainsi je ne vous perdrai pas de vue. Vous savez, Paul, tout l’intérêt que je vous porte. Et vous arrivez à un âge dangereux, un âge où il faut beaucoup travailler et surtout beaucoup prier, voyez-vous ! L’Ennemi est toujours vigilant.
L’abbé Testard avait passé son bras, affectueusement, autour de mon cou. Ma joue frôlait sa soutane qui était de drap fin et qui fleurait le tabac, parfum quelque peu libertin pour la maison. C’était un homme de trente ans, haut en couleur ; un fils de paysan devenu prêtre, robuste, carré d’épaules, le sang à vif aux joues et aux oreilles, le dos puissant. Un visage déjà proche de l’empâtement, des yeux gris, noyés sous un front médiocre.
— J’espère que vous n’avez pas perdu vos habitudes de piété, ces vacances. Avez-vous accompli régulièrement vos devoirs religieux ?… Oui… J’en étais sûr. D’ailleurs, je connais les sentiments de votre famille. Allez ! mon enfant. A tout à l’heure.
Il se pencha sur moi. Je vis luire ses petits yeux.
— Je viendrai, comme autrefois, causer avec vous, le soir. J’aurai soin de votre âme. Je ne veux pas qu’on vous change…
J’éprouvai une gêne inconnue, une sorte d’angoisse. La geôle pesait plus lourdement. L’abbé me quitta avec une tape sur la joue.
Je traversai la cour, grand rectangle planté de marronniers et qui servait aux récréations du collège tout entier. Derrière moi le bâtiment principal, études, dortoirs, réfectoire ; à ma gauche, les classes, long pavillon d’un seul étage, dont les portes élevées de quelques marches s’ouvraient sur la cour ; au fond, le préau des « grands » et à ma droite, une haute terrasse où bougeaient des feuillages. La nuit tombait. De-ci de-là, aux piliers du préau, des lampes électriques s’allumèrent. La tristesse du lieu s’accrut de ces taches jaunes. L’ombre crépusculaire qui patinait le crépi grisâtre des murailles, effaçait les lignes sévères comme la discipline, élargissait la prison ; cette ombre reculait maintenant vers les collines, se réfugiait là-haut, sur la terrasse des professeurs, asile convoité où il y avait une pelouse, des bosquets de laurier et des tilleuls embaumant aux soirs de juin.
J’étais fait maintenant aux rentrées. Je n’éprouvais plus cette frayeur angoissée du premier soir où je me trouvai, au sortir des bras de ma mère, et les joues encore mouillées de ses larmes, jeté dans cette meute criarde de jeunes garçons inconnus. Je n’avais plus peur des camarades, des taloches sournoises, des farces brutales. J’étais habitué — l’apprentissage avait été dur — à l’hypocrisie, à la violence, aux haines de ce monde d’enfants. Je ne redoutais plus de l’affronter. J’avais appris à rendre les gifles.
Armé, oui ! Mais, désespéré. Devant moi s’ouvrait la série des jours identiques et mornes : se lever avant l’aube, se vêtir à la lumière ; la prière marmonnée dans l’engourdissement du sommeil ; les études sans feu ; les doigts bouffis d’engelures, l’hiver ; les promenades trois par trois dans la boue, sous la pluie ; les camarades imbéciles ou cruels ; le règlement ; la vie sans tendresse, sans fantaisie et surtout sans solitude. Ma gorge se serrait. Les larmes… Mais je les avalais bravement, comme un homme. Et n’ayant pas pleuré, je me mettais à haïr.
Je marchais, les poings crispés dans mes poches. Quelques feuilles mortes, les premières, se froissèrent sous mes pieds.
Un poids s’abattit sur mes épaules. Je fléchis. Contre mon visage, un visage ricanait. Des cheveux en désordre, un nez retroussé, des dents de loup, pointues et blanches dans le hâle des joues.
— Maclas ! Robert !
— Lui-même, mon vieux ! Alors ! Ça ne va pas. T’en as plein le dos, de la boîte. Et moi donc ! Ça me coûtait de rentrer. Pourtant, la maison, ça n’est pas bien drôle, non plus !
— Plus gai qu’ici, tout de même !
— Oui, au fond. Il y a la campagne… J’ai chassé.
— Sans permis !
— Naturellement, imbécile. J’avais un vrai fusil, un Lefaucheux.
— Blagueur !
— Je te le jure. Et puis un bateau à moi, à fond plat. Je posais des filets dans la Dordogne. C’est bon de se laisser descendre, si tu savais !
J’aime Robert Maclas. J’aime aussi son pays que je ne connais pas, et dont il évoque pour moi les falaises roses hérissées de bastions en ruines, la rivière aux lents détours transparents, les champs de tabac vernissés, les maïs pâles. Il me parle des matins de septembre, des prés noyés de brume, des vignes étincelantes de rosée.
Pourtant Robert a été mon ennemi. Quand j’arrivai à Saint-Julien, j’étais doux, timide et trop gras, à ma honte. Robert m’accueillit par une danse du scalp, défit mon nœud Lavallière, m’installa de force sur un char et me fit faire à une allure vertigineuse plusieurs tours que terminèrent un arrêt brusque et ma chute au milieu d’éclats de rires. J’allai pleurer dans un coin de la cour. A partir de ce jour commença pour moi une série d’épreuves et d’humiliations. On ne saura jamais combien une enfance peut être amère. J’étais bafoué dans tous les jeux. Je n’avais pour ami que Regol, un pauvre être au ban de la division. Regol qui était sale, si sale et qui n’avait jamais de mouchoir, Regol le Crasseux. Mes récréations, je les passais, appuyé contre un pilier du préau, me promenant parfois avec mon sordide compagnon. Mais alors les balles de caoutchouc, dont on se sert pour jouer au « chasseur » et qui sont si dures, s’égaraient à dessein dans notre direction. Regol ne pleurait plus depuis longtemps. Il était habitué à tous les mauvais traitements, habitué à être le paria ; il n’entendait plus les injures ; il ne sentait plus les coups. Il vivait en cynique, solitaire et reniflant sa morve. Je pense qu’il s’abêtissait lentement. Pourtant il avait des succès dans sa classe et tenait la corde en mathématiques. Les surveillants ne s’occupaient pas de lui. Il ne se plaignait jamais, ni au supérieur, ni à sa famille. Regol n’était peut-être pas malheureux. Mais les opprimés ont toujours exercé sur moi une lamentable séduction. Regol ne me repoussa pas ; il ne m’aimait d’ailleurs point. Les camarades nous huèrent. Ces premiers mois m’abreuvèrent d’amertume. A douze ans, je pleurais sur moi-même, de pitié. Je voulais mourir.
Un jour, Robert s’approcha de moi. Il était très fort, très souple et conduisait les jeux en vrai sauvage, avec une cruauté joyeuse, dur pour les faibles. En classe, par exemple, un cancre ou presque. C’était lui, l’auteur de tous mes maux. Je le détestais. Il me demanda un service. Nous avions des vers latins en composition. Il était incapable de venir à bout d’un distique. Je lui fournis une bonne douzaine d’hexamètres et de pentamètres. Il en fut touché. A la récréation du soir, il laissa le ballon où il triomphait.
— Merci, me dit-il brusquement. J’aurai une sortie grâce à toi !
Je ne répondis pas.
— Tu m’en veux !
Il me prit la main et attachant sur moi son regard clair :
— Je te demande pardon !
Depuis ce jour, mes malheurs cessèrent. J’eus de nouveaux amis : Toupine, Lupé, Prélussin. J’abandonnai Regol. Ma lâcheté lui fut indifférente. Moi, je ne me la suis jamais pardonnée. L’année suivante, peu de temps avant les vacances de Pâques, Regol est mort d’une méningite. Sa mère est venue chercher le cadavre. Je la rencontrai dans le couloir de l’infirmerie. C’était une dame au visage anguleux et jaune, sous une capote noire, et ses yeux étaient si secs que je plaignais moins le paria d’avoir quitté une pareille maman.
Et voici Toupine !
Toupine est un paysan. C’est le fils d’un meunier. Il est grand, un peu voûté ; son visage est couleur de farine. Il marche les bras ballants et semble toujours porter un sac. Hérédité ! Toupine coupe son pain en petits carrés réguliers qu’il mange à la pointe de son couteau.
— Et ton moulin ? Toupine.
— Il tourne.
C’est un ami de la première heure. Il est lent d’esprit et de manières : il rumine. Je le prends par le bras.
— Tu sais, me confie-t-il, je t’ai rapporté des pommes et des noix fraîches. J’ai aussi un pot de rillettes, tu verras !
En attendant, il me glisse dans la main une poignée de sorbes suries. Toupine est un grenier d’abondance. Son pupitre est bourré de noisettes et il met des nèfles à pourrir dans sa table de nuit. Il est si avare que je connais le prix de ses largesses. Il faut qu’il m’aime pour décrocher ses doigts longs et maigres, des doigts de bossu.
Mais, bientôt, je m’ennuie. J’ai sucé les sorbes. Rien à dire. Toupine, lui, ne sent pas le besoin de parler.
Sur le seuil, j’aperçois Lupé, Prélussin, quelques autres. Vindrac, le « philosophe », s’est arrêté avec eux. Sa casquette est artistement déformée ; une mèche dépasse sur la tempe. Il raconte une histoire en agitant des mains souples. L’ombre, autour de lui, fleure le salon de coiffure. On chuchote. Des rires s’étouffent…
Vindrac m’a fait un salut protecteur ; puis il a couru rejoindre son groupe : d’autres « philos ». Ceux-là ne sont plus astreints à l’uniforme ; ils portent des cravates de foulard et des souliers jaunes. Une aristocratie consciente de sa supériorité, bienveillante. L’un d’eux fume. L’odeur du maryland parvient à nous dans une bouffée de vent qui fait frissonner les marronniers gonflés d’ombre.
Prélussin a été aux bains de mer.
— Mon vieux, des femmes qui se baignaient en maillot, toutes nues, quoi ! Si tu les avais vues quand elles sortaient de l’eau. Figure-toi que j’avais trouvé une cabine…
Prélussin est jaune. De vilaines dents. Des yeux qui brûlent sous des cils charbonneux. On est toujours un peu mal à l’aise auprès de lui.
Lupé, tout frétillant, me fête comme un jeune chien. Me voici réchauffé, presque gai. On s’anime.
— On va avoir un tennis !
— On ne s’embêtera pas, au cours de physique !
— Un grand congé en novembre, à cause du nouvel évêque !
Le collège nous a repris.
La cour s’était remplie. Tous les internes devaient rentrer avant sept heures. Maintenant la nuit isolait le collège dont les portes se fermeraient bientôt. C’était l’heure où, hier encore, je m’asseyais dans la tiédeur de notre salle à manger, la table mise devant le premier feu d’automne, dont les bûches gardent l’odeur des bois humides, le premier feu qui marque la fin des vacances. Je revis la flamme, son reflet sur le visage de ma mère, la vaisselle du buffet étincelant dans l’ombre.
C’est alors que tu descendis de la terrasse où la nuit se mélangeait aux arbres. Je ne me rappelle plus comment je t’ai abordé. Tu te nommais :
— Lortal ! Jacques Lortal ! Je viens du lycée d’A…
Du lycée ! C’était très rare que l’on vînt du lycée chez nous. Les lycéens, on les disait mal élevés. Nous les enviions secrètement. Ils fumaient. On en voyait dans les cafés, quelques-uns avec des fleurs à la boutonnière de leurs redingotes sombres. Ils lisaient des journaux et des livres à couvertures coloriées. On leur prêtait des aventures. Je connais aussi un lycéen…
Pourtant, tu ne lui ressembles pas. Tu es doux. Un peu grave. Ton vêtement gris est celui d’un homme, d’un homme correct, presque élégant. Tu ne parles pas comme nous. Ta voix est nette, un peu basse.
Tu précises.
— Exactement, j’étais pensionnaire dans une institution libre qui nous conduisait aux cours du lycée.
Prélussin et Lupé, qui sont autour de nous, paraissent satisfaits de cette explication. Ils n’oseraient d’ailleurs la moindre remarque. Ils ont bien senti tout de suite la distance qu’il y a entre toi et nous — gauches, intimidés par ta présence.
Je voudrais te prendre à part, te conduire loin des camarades qui ne peuvent pas te comprendre, des camarades qui ne savent que jouer aux barres ou arrondir leurs thèmes latins. Tu n’es pas comme eux ; tu n’es pas comme moi, non plus. Et pourtant, depuis cinq minutes, je sens qu’il y a entre nous comme un secret. Je m’empresse. Je t’explique le règlement, les professeurs, la classe. Comme toutes ces choses te laissent indifférent ! Tu les connais d’avance. Je vois cela à tes yeux distraits. Je t’ennuie. Mon zèle est une espèce de faute. J’en ai honte et je me tais.
Mais tu m’as souri.
La cloche sonne. Au milieu de la cour, l’abbé Testard frappe dans ses mains pour nous rassembler. La division se range sur deux files, en silence.
Le réfectoire est bruyant. On mange dans l’odeur du bouillon et de la toile cirée, du bout des dents. On parle. Les autres jours on écoutera le lecteur qui ânonnera, recto tono, l’Histoire du Consulat et de l’Empire par Amédée Gabour ou les Mémoires du général baron de Marbot.
Puis, en silence encore, la montée au dortoir. L’odeur du linge frais ; les trois longues rangées de lits aux couvre-pieds rouges. On va mal dormir, cette première nuit. Le lit sera dur, les draps rêches. Et puis il y a ceux qui ronflent, ceux qui grincent des dents et ceux qui gémissent dans leur sommeil. Et toutes ces faces aux yeux clos tournées vers les veilleuses.
La prière. Chacun, à genoux, au pied de son lit. L’un de nous récite les litanies de la Vierge : « Tour d’ivoire, Maison d’or, Arche d’alliance, Étoile du matin. » Et l’oraison finale : « Seigneur, ayez pitié des voyageurs, des malades et des agonisants ! »
Tandis que nous nous relevons, Lortal passe à côté de mon lit. Délibérément, sans souci de l’abbé Testard qui le considère, étonné et sévère, il me tend la main.
— Bonne nuit !
Le surveillant n’a pas osé reprendre Lortal. Pourtant, la règle du silence au dortoir est inviolable. Dans l’orgueil de mon amitié nouvelle, je lance à Testard un regard de bravade.
Et je m’endors, heureux.
II
Le premier jour de l’année scolaire, le lever était un peu retardé. Il faisait clair, lorsque passait dans le couloir le veilleur agitant son aigre sonnette. La plupart des dormeurs étaient éveillés. Les deux surveillants, dont les lits s’abritaient dans des cages de toile, soufflaient dans leurs cuvettes. Les veilleuses pâlissaient. Devançant le réveil, les plus énergiques s’affairaient à leurs valises ; d’autres s’étiraient en soupirant dans la tiédeur des draps.
J’ouvris les yeux. Une angoisse me vint de cette salle commune, de ces inconnus dont la vie désormais était accolée à la mienne, de ces corps qui bougeaient dans l’aube. A l’idée de la vie qu’il fallait reprendre, ma gorge se serrait. J’enfouis mon visage sous les couvertures. Mais il n’était pas d’asile contre cette nécessité de se lever, de s’habiller, de prendre le rang, entre ces murs sans chaleur. Hôpital ou caserne, j’ai retrouvé plus tard ces horribles réveils. Ce premier contact avec la vie m’a longtemps fait souhaiter la mort.
— Debout, paresseux ! me dit l’abbé Testard, en découvrant mon visage.
Il ne semblait pas m’en vouloir de l’incident de la veille. Ses joues étaient rasées de frais, un peu couperosées par l’eau froide.
Des yeux je cherchai Lortal. Je le découvris, nouant sa cravate devant un miroir à main. A la clarté du jour, il me parut de teint bistré. Ses cheveux noirs ondulaient. Je suivais ses mouvements avec curiosité. Je l’admirais. Peut-être sa mère était-elle créole ! Il avait voyagé, sans doute ; traversé les mers, peut-être. Il ne pouvait être du même pays que nous. Qu’y avait-il de commun entre lui et ces paysans rougeauds, ces petits bourgeois suintant l’huile de foie de morue ?
Je m’habillai allégrement dans l’espoir de le rejoindre.
Un fracas de clefs. La porte du dortoir s’ouvrit et le supérieur de Saint-Julien entra en coup de vent, à sa manière. De haute taille, maigre, très droit, la soutane bien tendue sur le torse, l’abbé Fourmeliès marchait d’un pas rapide. Sa face, au menton bleui par quarante ans de rasoir, était modelée, un peu grossièrement peut-être, de traits calmes et sévères. Les joues étaient creuses, le coin de la bouche marqué de rides ; les lèvres, minces. D’autres rides, très fines, plissaient les tempes. Le front, très découvert, le haut du visage étaient patinés d’une teinte gris-brun, sans éclat, pareille à la couleur des chaumes au déclin de l’été. Cet homme était fait pour dominer. Son regard était un coup de sonde aigu et prompt ; le port de la tête, souverain. Sa robuste apparence dissimulait un organisme délabré par des pratiques d’ascète. Je n’ai soupçonné que bien plus tard la détresse physique tapie sous cette impassibilité un peu hautaine. Nous ignorions tout de sa vie, de sa famille. J’appris un jour qu’il avait une sœur et cette nouvelle me causa un étonnement secret. Je ne me le représentais pas en dehors du collège et dépouillé de son rayonnement. Il nous recevait, quand nous l’en priions par un billet, dans un vaste cabinet de travail tapissé de livres. Les ors adoucis des reliures se mêlaient aux reflets de la table et des fauteuils de bois poli, aux jeux de la flamme, l’hiver. Ce lieu m’apparaissait à la fois un tribunal et un asile de volupté spirituelle. Je tremblais, en en franchissant le seuil. Puis, tandis que le supérieur m’interrogeait ou m’entretenait de sa voix brève, aux sifflantes rudes, je souhaitais au fond de mon cœur qu’il me gardât longtemps, longtemps encore, dans cette tiédeur. J’enviais son recueillement, j’enviais sa lampe, ses beaux livres, cette paix solitaire. Bientôt même, je ne voyais plus en lui qu’un pieux épicurien ami du travail et du silence. Combien je me trompais !
L’abbé Fourmeliès passa près de mon lit, sans détourner la tête. J’éprouvais quelque dépit de ce qu’il ne me remarquât point. Mais le supérieur accordait rarement en public une marque d’attention particulière à l’un ou l’autre d’entre nous. Il acheva sa rapide tournée et quelques minutes plus tard nous descendîmes à la chapelle où se célébrait la messe du Saint-Esprit.
Le Veni Creator Spiritus éclata dans l’embrasement des cierges.
Le soleil d’octobre ruisselait dans la gloire irisée des vitraux. La nef vibrait de chants, de lumières, de parfums. Le collège se massait sur les bas côtés ; les petits sur les bancs de droite, les moyens et les grands sur les bancs de gauche. Un chanoine de la cathédrale officiait, assisté de deux diacres en dalmatique. Leurs ornements étincelaient dans le nuage de l’encens. Le supérieur, revêtu d’un surplis de dentelle, s’agenouillait dans le chœur, près de la balustrade ; les professeurs et les surveillants, le long des murs, autour de nous. Le transept de droite était réservé aux familles et aux personnes de la ville. Quelques robes claires étoilaient la foule. Je distinguai ma mère et à ses côtés une jeune femme dont un rayon alluma la chevelure rousse, brusquement, comme une touffe de paille. Cette flamme brûlait d’un or plus chaud que celui des ornements liturgiques, plus éclatant que l’ostensoir, au sommet de l’autel, sous son baldaquin de soie. Je détournai mon regard. Le signal de s’agenouiller claqua. L’office commença.
Chanter était une obligation. Dans ces cérémonies solennelles il n’y avait pas de place pour la prière intérieure. Un rythme nous emportait ; une âme sonore emplissait les voûtes, se substituait à la mienne. J’éprouvais ce jour-là un plaisir assez conscient à me fondre avec la musique. De nos poitrines montait une vague de joie et de supplication. Le Sanctus, Sanctus, Sanctus Deus Sabaoth déferla vers les vitraux dont les gemmes vibraient. Mille feux me traversaient. L’odeur des aromates balancés dans le chœur était exquise et lourde à respirer.
Dans ce tourbillon de vapeurs, de sons et de lumières, des larmes emplissaient mes yeux. Ce fut comme l’ivresse d’un vin bu à jeun, une chaleur bourdonnante, la joie de mon être naissant à un Paradis inconnu. Était-ce le Paradis immatériel, aux pures et froides clartés, du Dieu que nous invoquions ? N’était-ce pas plutôt la première bouffée du Jardin des Délices dont la porte s’entre-bâillait un instant à mon ignorante ferveur, laissant filtrer, à travers les brumes de l’encens, le trouble arome de ses fleurs et de ses fruits : des fleurs et des fruits de la Terre. Mes yeux, embués de pleurs, ne distinguent plus que dans un brouillard les gestes enflammés de l’officiant ; ils n’ont pas vu le calice élevé, le pain céleste rompu. Le vrillement de la clochette courbe mon front machinal. Mais c’est une vague d’amour qui passe au-dessus de moi, plus chaude que l’haleine de juin sur les vergers frémissants et clos.
Quand je relève la tête, la vague est passée. Il se fait un grand vide autour de mon cœur et les chants qui gonflent leur houle ne sont pour moi que silence. Je vois Toupine ânonner sur son livre de prières avec une grimace blafarde. L’abbé Poncebique, l’organiste, se démène ridiculement à l’harmonium et meut sur le clavier ses grands bras de faucheux, comme un mitron brasse sa pâte. Rien ne demeure plus du Paradis entr’ouvert.
Et l’abbé Testard, satisfait de ma bonne tenue pendant l’office, m’adresse en récompense un regard si protecteur que la chapelle est en un instant vide de sa musique, de ses parfums et de mon âme.
A la récréation, je cherchai Lortal. Lupé, Prélussin et quelques autres l’entouraient déjà.
— C’était mieux qu’ici, votre ancienne boîte ? demandait Prélussin.
Je notai que, contre l’usage, personne ne le tutoyait.
Lortal semblait d’un autre monde. Il portait des pantalons dont le pli était exactement marqué, un faux-col blanc et une casquette anglaise. Ses manières avaient une assurance indolente, une « morbidezza » pleine de charme.
— Un vrai pacha, dit quelqu’un.
Le surnom lui resta.
— Oh ! répondit-il à la question de Prélussin, c’était tout autre chose qu’ici, chez le père Sauvalet. Chacun avait sa chambre. On pouvait fumer… à cause des Espagnols !
— Les Espagnols ? interrogea avidement Lupé.
Le concierge m’apportait un billet de parloir :
— Votre mère vous attend, monsieur.
Je dus suivre le bonhomme, un peu dépité de laisser Lortal en proie aux autres. Pour la première fois de ma vie de collégien, je regrettai de quitter la cour.
Dans le parloir, orné de fauteuils de zinc, de bancs verts et d’arbustes en pots, ma mère causait avec une dame qui tenait par la main un jeune garçon d’une dizaine d’années. A mon arrivée, la dame se retourna et je reconnus la rousse de la chapelle.
— Voici mon grand fils, chère amie, dit ma mère.
— Déjà un homme ? fit l’inconnue. En quelle classe entrez-vous, monsieur ?
— En rhétorique, madame.
J’étais rouge, gêné d’être vu en uniforme par cette jeune femme. J’eus honte de ma faiblesse et je la regardai bien en face, presque effrontément, pour me punir. Sous le réseau de la voilette, ses yeux étaient couleur d’algue. Les lèvres étaient si carminées que j’eus envie de rire et qu’il me vint un peu de mépris pour une créature aussi frivole.
— Charles, dit-elle à son fils, voici ton grand camarade Paul Demurs. Il te donnera de bons conseils. Tu l’écouteras.
Puis, avec une inflexion de tendresse qui me toucha :
— Puis-je vous confier mon fils, monsieur ? Il entre au collège pour y faire sa première communion. Il est un peu frêle et n’a jamais connu que la vie de famille. Vous le protégerez. Il vous aimera bien.
Le petit leva les yeux sur moi. Il avait un joli et pâle visage. Il me tendit la main, serra la mienne avec force. J’étais assez fier de mon rôle de protecteur.
— Je vous promets, madame, dis-je, de veiller sur mon petit camarade. Tout le monde lui voudra du bien.
Elle sourit, rassurée.
— Vous allez beaucoup travailler ?
— Beaucoup, fis-je avec pédanterie. Tout le monde sait ce que vaut le baccalauréat. Un pont aux ânes ! Mais il faut le passer !
A peine achevais-je de débiter ma tirade que j’en sentis le ridicule. Mon ton était plus agressif que désinvolte, comme il voulait paraître. Écolier ! Je n’étais qu’un écolier. Elle se moquerait de moi et elle aurait raison. Elle ne verrait pas que, sous le vernis du collège, je cachais un esprit mûr pour la beauté et un cœur passionnément avide d’aimer. Elle ne devinerait pas que je savais par cœur le Lac, de Lamartine, et les Nuits, de Musset, et que j’avais lu Manon Lescaut. Elle ne se rappellerait que cette sotte veste bleue à boutons d’or et mes propos de jeune cuistre.
— Je vous félicite, dit-elle à ma mère. C’est un travailleur. Allons ! je vous laisse. Il faut que je conduise Charles à la lingerie.
Je m’inclinai gravement.
Elle ajouta, en souriant :
— Au revoir ! Je vous apporterai des gâteaux un dimanche.
— Quelle est cette dame ? demandai-je à ma mère.
— Une jeune amie, veuve depuis peu, Mme Jouvelin ; elle m’a promis de venir te voir. Tu seras gentil avec le petit !
Mme Jouvelin a laissé un bien étrange parfum dans ce parloir. Il traîne autour de moi comme une chevelure, entre les arbustes en toile cirée. Jouvelin ! Je n’aime pas son nom. Je baptise la rousse, Nourmahal — en souvenir des Orientales.
Nourmahal ! votre image s’efface un peu, car, malgré mon courage, je ne vous ai pas bien regardée. Je sais pourtant que vous êtes belle. Et vous restez une odeur — l’odeur qui monte des mousselines tièdes en été, lorsqu’on est près des jeunes filles.
Je suis pris dans un tourbillon de souvenirs odorants. Marion, ma bonne, quand j’étais tout petit, je ne voulais pas quitter ses bras, à cause de cette vapeur âcre et douce qu’ils exhalaient. Il y a des femmes qui vous enveloppent d’un nuage fait d’elles-mêmes : on les hume. Et je pense aussi à la buée qui monte des champs lorsque l’orage arrose leur croûte brûlée. Et, quand on ouvrait la porte de l’étable, la nuit, il venait un souffle épais qui étouffait la lanterne : cela aussi sentait la bête vivante. Mon enfance, c’est une gerbe d’odeurs. Quand je mourrai, les bonnes odeurs de ma vie reviendront autour de moi, pour une dernière fête : l’odeur de la miche chaude, l’odeur des châtaigniers en fleur, l’odeur de la rivière à travers les arbres, l’odeur des tilleuls et des seringas de mon jardin, l’odeur des villes que j’ai parcourues — chacune a la sienne propre (Munich sent le caoutchouc brûlé ; Florence, l’iris et l’urine) ; — l’odeur des êtres que j’ai aimés : l’un d’eux sentait le petit pain frais ; l’odeur de Nourmahal ; l’odeur de moi-même, de mon corps adolescent, lorsque, certaines nuits d’été, dans la tiédeur étouffante du dortoir, je respirais mon aisselle avec un plaisir mêlé de honte. Oui, toutes ces bonnes odeurs reflueront, tous ces fantômes parfumés, par milliers, par houles, vers mon lit et je ne sentirai pas l’haleine de la camarde dans l’ombre grésillante de cierges.
— Allons ! me dit ma mère… Au revoir, mon cher petit. Travaille bien. N’oublie pas ton gilet de flanelle. Envoie-nous de bonnes places et de bonnes notes. Nous pensons à toi. Je suis triste de te quitter.
Ma mère essuie une larme.
Des paroles bourdonnent en moi :
— Pourquoi me laissez-vous ? Vous ne comprenez pas que j’étouffe entre ces murs, que mon cœur éclate. Vous ne comprenez pas que je grandis, que la vie m’appelle, que tout le jour je suis seul avec sa voix. Vous m’avez donné des maîtres. Ce n’est pas d’eux que j’avais besoin. Vous qui pourriez m’acheminer si doucement vers la vie, pourquoi m’abandonner ! Tant pis ! J’irai seul vers elle. Je lui demanderai tout ce qui m’a été refusé ; je lui demanderai de me rendre tout l’amour que je porte en moi et que vous n’avez pas su capter. Déjà, je suis si loin de vous, par votre faute !
Mais je ne dis rien. A quoi bon ! Ils ne comprendraient pas.
— L’internat est une excellente école pour l’enfant, dit mon père.
— Il n’y a pas d’éducation dans les établissements de l’État, dit ma tante.
La cloche sonne.
Voici l’étude : les plumes brillantes, le buvard frais, les crayons en bois de rose, si tendres. Mon voisin est un nouveau. Il tourne à droite, à gauche des yeux de lapin effarouché, des yeux fuyants et doux. Il semble un peu « fille ». Je l’observe, tandis qu’il déploie une véritable ingéniosité à perdre son temps sans en avoir l’air. De temps en temps il coule un regard de côté vers moi et sourit.
Je profite d’un moment où le surveillant est inattentif pour décocher un coup de règle dans les jambes du nouveau.
— Comment t’appelles-tu ?
Il me glisse un petit carré de papier. Une écriture allongée, assez niaise. Saint-Alyre ! Et il sourit. Il sourit toujours, avec des lèvres si humbles, des yeux si lâches que j’ai envie de le battre.
Lortal lit, renversé sur son banc, les jambes croisées comme un voyageur. Il lit du bout des doigts. Il ne met pas ses pouces dans ses oreilles, comme nous. Son attitude n’est pas celle d’un écolier, mais celle d’un homme qui s’abandonne au plaisir de la lecture, et qui n’en est pas dupe. Quant à l’ouvrage qu’il tient entre ses mains, c’est un classique : je le reconnais. Mais que de choses inconnues de moi il doit y découvrir, pour plisser ainsi les lèvres. Lortal ne travaille pas ; il ne travaillera jamais. C’est un grand seigneur. J’ai honte de mes manchettes de lustrine ; j’ai honte d’avoir eu le prix d’excellence ; honte de ma science et de mon effort devant tant de sagesse indolente. D’ailleurs, que peut-on apprendre dans cette salle d’étude aux vitres dépolies ? Apprendre ! il suffit de se promener ou de pêcher à la ligne. Le soleil, les arbres, l’eau, les blés qui se creusent sous le vent, voilà qui vous apprend quelque chose. Le jardin des racines grecques a-t-il quelque rapport avec le jardin des choses créées ? Il me semble que toute connaissance a un goût, un poids, une odeur comme une chair. Il n’y a qu’à cueillir, à lever le bras dans la fraîcheur des feuilles. L’Éden ! N’était-ce pas le verger de l’esprit ? Le bien et le mal pendaient aux branches de l’arbre comme de gros fruits mûrs. L’arbre n’était certainement pas un pommier, mais un arbre au beau nom, comme le mancenillier, un arbre d’une dangereuse mélancolie. Ses branches effilaient toutes les musiques du monde en éveil. Le serpent balançait un triangle d’émail vert entre deux globes de feu. Ève le regardait avec bienveillance, car il était beau comme un collier. Elle aussi avait envie de mordre dans cette science, pulpe sucrée, lisse comme la peau de ses bras, de sa nuque qui frissonne à l’haleine des jardins célestes. Ève ! Je l’imaginais mal, un peu à la manière d’une statue, neigeuse dans le réseau des feuillages, couronnée d’un croissant roux qui fauchait l’ombre autour d’elle. Mais tant de candeur était d’évocation difficile…
J’ouvris mon Racine expurgé par le R. P. Pons, S. J. Il s’ouvrit sur ce vers :
Mit Claude dans mes bras et Rome à mes genoux.
Mais je savais bien qu’il fallait lire, en dépit du Père :
Mit Claude dans mon lit…
Ève ! L’impératrice ! Le soir empourpre les vitres floconneuses. Saint-Alyre ondule ses boucles avec son porte-plume.
III
L’année scolaire débutait par une retraite de trois jours. Nos maîtres, pour chasser les souvenirs des vacances, nous imposaient la solitude et la méditation. Il était interdit de recevoir des lettres ou des visites. Une discipline spirituelle de tous les instants devait mater les écarts de notre imagination.
Les oreilles bourdonnantes de sermons, de cantiques et de prières, les meilleurs d’entre nous s’exerçaient ainsi, dans le silence de l’étude ou l’ombre de la chapelle, à aiguiser un scalpel qui plus tard trancherait à vif dans leurs bonheurs. Incapables de ces fortes et logiques méditations qu’ont enseignées les saints — austère gymnastique de l’esprit — nous errions à la dérive selon les méandres d’une piété rêveuse, d’une mélancolie dont la volupté émouvait déjà nos fibres les plus intimes. En revanche, nous apprenions à démêler l’écheveau de nos naissantes passions, à scruter les mobiles de nos moindres actes, à reconnaître le péché sous ses formes les plus innocentes. La confession nous révélait l’angoisse du scrupule et la douceur de l’aveu, l’abandon des confidences secrètes. Nous nous interrogions comme des amants qui ne sont pas sûrs de leurs cœurs. Nous surveillions en nous les nuances si changeantes de l’amour divin, et déjà nous en éprouvions les heures brûlantes ou glacées. Celui qui a découvert Dieu demeure altéré de lui ; mais Dieu se dérobe et c’est le supplice de l’attente ; et c’est la sécheresse, l’ennui, le désespoir, tous les tourments de l’autre amour.
Cet entraînement mystique affinait les âmes à l’extrême, en peu de temps. Je revois quelques-uns de ces visages creusés d’extases précoces ; des yeux languissants, des nuques pliées dans l’oraison comme sous une caresse invisible ; quelque chose enfin dans ces adolescents de trop penché, de trop frêle et de trop ardent. Je les revois dans l’ombre de la chapelle ouverte tous les soirs, pendant la récréation, à ceux que rebutaient les jeux et les bourrades. Nous étions quelques-uns à chercher l’île déserte. C’était Tissandier avec son nez mince, ses cheveux filasse, si grand et si voûté pour son âge, qui demeurait agenouillé, les yeux mi-clos, sans un mouvement, sans apercevoir que son livre d’heures était tourné à l’envers ; Bos, courtaud, très brun, un vrai Méridional qui avait toujours des prunelles de fiévreux ; et aussi Toupine, l’efflanqué, le balourd Toupine, qui venait s’asseoir dans la nef obscure, encore parfumée de l’encens matinal. Pourquoi ? Parfois, dans le silence, nous l’entendions croquer discrètement une noisette. Deux cierges brûlaient à l’autel. Les derniers rayons du jour filtraient à travers les vitraux, irisant une boucle, la blancheur d’une main. La porte s’ouvrait. Des rumeurs s’engouffraient, des voix, le claquement du ballon. Puis de nouveau la paix, la paix fraîche du cloître.
Lorsque je me souviens de ces heures et de ces visages, je songe aux plantes que les jardiniers forcent dans les serres, à des lis trop blancs, à des fleurs maladives, à ces tissus éclatants et fragiles qu’un coup de soleil trop vif ou qu’une bise trop âpre fripera !
La retraite commença.
J’aimais ces journées d’où toute occupation profane était bannie. Dans la suite des mois scolaires — file interminable et grise — elles s’ouvraient comme des sous-bois : tunnels de verdure où la lumière danse entre des colonnes d’ombre. Le collège prenait alors quelque douceur ; les camarades étaient moins brutaux ; les maîtres, plus affectueux. Pendant les études, le surveillant n’avait pas à punir : tous étaient absorbés dans une torpeur, faite pour la plupart de piété et de paresse.
Cette année-là, le prédicateur était un Jésuite, le Père Nicklaus. Deux fois par jour pour tout le monde, trois fois pour les premiers communiants, le Père montait en chaire. C’était un homme long et sec, au visage parcheminé. Un lorgnon chevauchait le nez mince et courbe. La voix était belle. Il parlait avec peu de gestes, frappant parfois de la paume le rebord de bois poli. Au sermon du soir, on n’allumait les cierges que pour la bénédiction qui suivait. Le Père parlait alors dans l’ombre ; on distinguait seulement le reflet spectral du surplis, le scintillement furtif des verres. Mais sa voix roulait sous les voûtes, tour à tour suppliante, menaçante, câline, éclatant en brusques éclats ou grondant comme l’orage qui s’éloigne, tranchante, impérieuse et de nouveau onctueuse, insinuante, voilée. Merveilleux comédien du Seigneur ! Il connaissait tous les accents de l’amour et de l’indignation, les inflexions les plus maternelles de la tendresse, les notes graves du justicier. Ce flot de paroles entraînait les plus rebelles, pénétrait les esprits, amollissait les cœurs et, l’office terminé, jetait aux pieds du Père, qui signait leur front d’un pouce jaune et froid, les collégiens pantelants.
Ce soir-là, le P. Nicklaus prit pour texte de son sermon ces paroles farouches :
Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme un sarment ; il séchera et on le jettera au feu et il brûlera !
Péché et damnation ! Quels leviers pour peser sur ces âmes d’enfants et d’adolescents ! Le P. Nicklaus ne se faisait pas faute d’en user.
Des gouffres de feu s’ouvraient à chacun de nos pas. Le péché était partout, précédant le châtiment. Le Maudit avait tendu sur le monde et ses splendeurs un filet où trébuchaient les imprudents, et dont ils n’arrachaient les mailles qu’en déchirant leur chair. Le damné guettait sa proie à toute heure. Malheur à qui ne veillait point ! Si la mort le surprenait, coupable, il roulait dans la géhenne où les supplices ne cessent pas. Une imagerie forcenée matérialisait pour nous les peines qui attendaient notre faiblesse : torrents de poix, cataractes de bitume, citernes de plomb fondu, lacs d’huile bouillante où plongent des grappes de réprouvés. Et des comparaisons, des métaphores, toute une glose de bourreaux, méticuleuse, subtile. Les flammes de l’enfer ne consument pas, mais elles pénètrent toutes les parcelles de la chair damnée ; leur ardeur est plus vive que celle du feu grégeois, qui ronge comme une lèpre les corps où il s’attache ; elles sont à la fois matérielles et immatérielles et l’âme même du pécheur endure cette ardeur épouvantable. Ceux que Dieu a rejetés brûlent et craquent comme des sarments. La soif les tenaille. Et jamais une gorgée d’eau. Jamais ils ne poseront leur langue craquelée sur ces cristaux embués de fraîche vapeur qu’un atroce mirage leur présente. Soif ! Toujours soif ! Recueillez-vous, mes enfants, et imaginez ce que signifient ces mots : toujours soif.
Et, fermant les yeux, nous évoquions des courses torrides, des plaines calcinées, nos pieds brûlés par le sable, sous les javelots de cuivre du soleil, haletant vers d’illusoires palmes…
Dans le silence irrité de mon cœur, je me disais :
— Mensonges ! Mensonges ! Comment la félicité de Dieu n’est-elle pas troublée par ces cris d’angoisse ! Comment Dieu n’entend-il pas les damnés ? Comment la soif des victimes n’altère-t-elle pas Dieu ?
Une révolte crispait mes mains jointes, en songeant à ces saints, à ces tribus d’anges et d’archanges, aux favoris du Seigneur qui n’entendaient pas la clameur de souffrance et de rage, la clameur souterraine des Ardents.
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Cela n’est pas possible ! Vous n’avez pas voulu que la souffrance fût sans fin. Vous n’avez pas voulu que le bonheur fût pour les uns, la douleur pour les autres et que les parts ne fussent jamais changées ! Que serait votre Ciel s’il y avait un Enfer ! Vous ne pourriez y demeurer, Seigneur ! Vous iriez souffrir avec les maudits.
Je suis de cœur avec les damnés. Mais l’éternité m’épouvante. Le P. Nicklaus se plaît à donner le vertige à notre raison. Terrible jeu que de révéler l’infini à un cerveau d’enfant. C’est lui faire faire provision d’angoisse pour la vie. Infini truqué et mélodramatique que celui du Père, mais il suffit à dresser devant nous un mur de ténèbres dont l’ombre s’allongera sur nos jours et sur notre pensée, contre lequel butera notre raison. La voici, tournoyante, affolée, la raison. L’enfant s’aperçoit avec stupeur que son univers vacille. Le prêtre profite du vertige.
Il enfonce en nous cette idée de l’éternité, douloureuse comme une épine : « Essayez de vous représenter, mes enfants, une sphère de diamant aussi grande, mille fois plus grande que la terre. Imaginez qu’un oiseau vienne chaque siècle effleurer d’un coup d’aile ce bloc inaltérable. Essayez d’estimer les milliards et les milliards d’années nécessaires pour que le diamant soit usé par l’aile de l’oiseau. Vous n’y parviendrez pas. Mais à supposer que vous réussissiez à réaliser ce fabuleux total, ces myriades de jours, de mois et d’ans ne seraient rien, pas une minute, pas une seconde, par rapport à l’éternité. »
Sophisme puéril dont je flaire l’artifice. Cependant l’éternité pèse sur moi, suspendue aux voûtes de la chapelle. Elle pèse sur tous ces jeunes fronts que jaunit la flamme des cierges, tandis que, sous le ciel d’octobre, s’incendie le dôme des forêts. Premier contact avec l’infini. Un éclair illumine l’abîme trompeur qui est au delà du temps et de l’espace. L’âme recule, effarée. L’œil vif du Jésuite cherche sur les bancs obscurs les élus, les sensibles que ce frisson marquera pour toujours, en qui s’est plantée la lame empoisonnée de l’angoisse. Ils ne l’arracheront plus, cette lame ! Et combien, des années et des années plus tard, croyant avoir épuisé toute l’enquête humaine, altérés encore de la vieille soif de l’au-delà, reviendront à lui, proie docile : « Mon Père, donnez-nous quelque chose qui ne passe point ! Mon Père, donnez-nous l’éternité ! »
Un geste final de bénédiction s’esquisse sur une fresque embrasée.
Les cierges du chœur s’allument. L’abbé Poncebique a pris sa place à l’harmonium. On chante une prose latine dont j’aime le rythme :
Procul recedant somnia
Et noctium phantasmata
Hostemque nostrum comprime
Ne polluantur corpora.
« Éloigne de nous, Seigneur, les songes et les fantômes des nuits et repousse notre ennemi, afin que nos corps ne connaissent pas la souillure. »
IV
Lortal accomplit tous les devoirs de la retraite avec une gravité qui me surprend. Les bras croisés, les yeux fixés sur le chœur, il chante ou répond aux prières, si correctement pieux que, malgré moi, je murmure : « Pharisien ! ». L’abbé Testard l’observe sans bienveillance. Il se méfie de ce nouveau dont tous les gestes sont mesurés, dont la tenue est irréprochable, mais qui, sous son masque attentif, semble cacher mille pensées étrangères. Cependant Lortal est fort bien en cour. Le Supérieur l’a appelé pendant une récréation et s’est promené avec lui, un moment, la main affectueusement posée sur son épaule. Fourmeliès ne prodigue pas les manifestations d’amitié ; il est avec nous réservé et distant. Aussi, bien que Lortal soit ici depuis trois jours, la considération générale l’entoure. Testard s’en inquiète. Je le devine. Il n’a pas osé m’entretenir de cette amitié nouvelle. Mais il pressent un danger.
Comme nous sortions de la chapelle, Lortal me prit le bras :
— Dites-moi, commença-t-il, — il n’avait pas perdu l’habitude du « vous » — on va nous distribuer les billets de confession. Qui dois-je désigner ? Je n’ai aucune idée de ces choses-là.
Sa moue impertinente me charmait et me gênait tout ensemble.
— L’abbé Testard ? Non. Un peu gros, un peu paysan. Qu’en dites-vous ? Et puis il voudrait me faire moucharder, sans doute ?
— Je ne pense pas, fis-je en rougissant (car Testard avait été mon confesseur).
— Bah ! Vous savez, je n’ai pas confiance. J’ai envie d’aller voir le jésuite. Ils sont toujours polis, doux comme des femmes. Et puis on peut causer avec eux… Je préfère, ajouta-t-il, quelqu’un qui ne soit pas de la maison.
— Mais, objectai-je, le Père n’est là qu’en passant ?
— Eh bien, je choisirai Fourmeliès ensuite ; il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints.
J’admirai ce trait. Le choix du confesseur avait une importance que je devinais à la façon dont Lortal affirmait sa décision. Lortal me parut un profond politique sous cette apparence d’ironie et de nonchalance. Par cette manœuvre, il s’attirait à la fois le respect des surveillants et la considération des élèves, car l’abbé Fourmeliès était admiré et craint. Les médiocres n’osaient pas affronter sa direction ; les timides, comme moi, hésitaient à l’importuner de leurs vétilles de conscience. Mais Lortal avait l’audace d’un esprit supérieur et ne redoutait pas de passer, chaque semaine, le seuil du fameux cabinet. Il se mettait d’un coup au-dessus du commun. Il assurait son indépendance. La qualité de son intelligence et la multiplicité de ses occupations détournaient le supérieur de la surveillance tatillonne que les maîtres subalternes exerçaient sur nous. D’autre part je devinai que la sympathie de Fourmeliès irait vite à cet étrange garçon.
— C’est un bon choix, approuvai-je.
— Pour moi, reprit-il, tout cela n’a que fort peu d’importance. L’essentiel est d’avoir la paix.
— Sans doute, fis-je légèrement interloqué. Étiez-vous aussi astreints à choisir un directeur, dans votre ancien collège ?
Il sourit.
— Grâce à Dieu ! Non. Le père Sauvalet ne s’occupait guère de nous mener à confesse. La messe, le dimanche, et c’était tout. On sortait deux fois par semaine avec nos correspondants. Les Espagnols sortaient seuls. Ils pouvaient aussi fumer dans le jardin, car il n’y avait pas une cour comme ici, mais un parc avec des arbres et des bancs.
— Pardon, interrompis-je, qui étaient ces Espagnols ?
— Des fils de famille ! Ils faisaient l’orgueil et la fortune du père Sauvalet. Quand les uns partaient, d’autres arrivaient. Je n’ai jamais su pourquoi. Des gaillards, vous savez ! Si vous aviez vu Juan de Carcamo ou Andreas Acevado y Meneses, vêtus de noir — et quelle coupe ! — s’approcher de la Table de Communion, les jours de fête ! Tous les bourgeois de la ville les lorgnaient. Souples, visages maigres, couleur d’olive, cheveux plaqués. Très beaux vraiment. Et si graves, si recueillis, les bras croisés ! Ils édifiaient tout le monde, les femmes surtout ! Tous les soirs, naturellement, ils sautaient le mur. Sauvalet le savait, mais bast ! Il se rattrapait avec les factures de vaisselle cassée qu’on lui apportait le lendemain. C’était un homme qui connaissait son métier d’éducateur.
Le scandale sort de la bouche de Lortal. J’écoute. A mesure qu’il parle, un travail se fait en moi. Je ne sais rien de lui, sinon que sa voix est ironique, lointaine, que ses paroles ont une saveur amère et délectable. Le sens même de ses mots importe peu ; ce qui résonne si étrangement dans mon cœur, c’est leur accent : je ne sais quoi qui fait plaisir et peine, je ne sais quoi de coupable.
Lortal m’explique les raisons de l’amitié que lui témoigne Fourmeliès.
— Il a beaucoup connu mon oncle Joachim de Los, celui qui est devenu mon tuteur à la mort de mon père. Ils ont été très liés pendant leur jeunesse.
Il s’arrête un instant, songeur, puis reprend :
— Un homme étonnant que Joachim. Mon meilleur ami ! Je sortais chez lui deux fois par semaine. Il possédait à A… une maison, un peu en dehors de la ville, avec une vérandah et un jardin sombre entre des murs très hauts et dont les allées n’étaient jamais ratissées. Il y avait des rosiers sauvages et aussi des plantes exotiques dont les feuilles étaient hérissées de piquants, des plantes pareilles à des bêtes grasses et sournoises. Les soirs d’été, le jardin de Joachim sentait si fort qu’on se serait cru dans une cuve de parfums. On n’entendait plus que les grillons et les crapauds. Mon oncle vivait en sauvage. Il recevait très peu — presque jamais d’hommes, mais il a eu chez lui quelques belles créatures…
— Des créatures ?
— Oui. Des femmes, quoi ! Cela scandalisait les bonnes gens. Mais mon oncle ne se souciait pas de l’opinion. Les vieux messieurs nommaient sa maison la Folie de Los. Pauvre Folie ! Elle est vendue, maintenant…
— Tu voyais, toi, les femmes qui venaient chez ton oncle ?
— Naturellement. Il ne les cachait pas. C’est Elsa Brünner qui m’a fait fumer ma première cigarette. La grande pianiste, tu sais. Elle avait des bandeaux noirs, les bras toujours nus et un grain de beauté sur l’épaule. Si tu l’avais entendue !
Comme je voudrais l’avoir entendue ! Et j’imagine le salon de la Folie, les fenêtres ouvertes sur le jardin, l’odeur nocturne des roses, la nuque et les bras nus de la femme, la blancheur du clavier. Lortal l’avait-il embrassée ?
Ces vacances, j’avais embrassé Léa, une bonne de ma mère, qui venait le soir m’emprunter des livres. Je lui prêtais Manon Lescaut et Paul et Virginie pour lui donner des idées ! Elle était belle et portait le foulard des Bordelaises. Elle se penchait sur mon épaule pour lire les passages que je lui indiquais comme les plus émouvants. Un soir, je posai mes lèvres sur son cou dont le velours frôlait ma nuque. Elle se sauva en riant, tandis que je demeurais, dévoré de honte et mourant du désir de la suivre.
Un trouble m’envahissait à suivre la démarche des femmes, le mouvement de leurs bras et de leurs jambes, l’ondulation de leurs bustes. Leurs gestes avaient des significations secrètes, révélant le mystère des corps, juste assez pour me désespérer.
Et puis j’étais jaloux de toutes — même des inconnues. L’idée qu’une femme pouvait se déshabiller devant un homme me révoltait. Toute image trop vive me causait une souffrance. J’éprouvais parfois le désir d’être pris entre des bras dont je n’imaginais même pas à quel point ils peuvent être doux. Mais que souhaiter de plus ? Pourtant il y avait autre chose que je pressentais dans cette inquiétude et ce déchirement.
Et cette envie folle de me cacher dans le cabinet de toilette de la cousine Nelly ? L’idée d’apercevoir Nelly dévêtue me causait un vertige. Comment concilier tout cela ?
Lortal remuait en moi, par la seule évocation de la musicienne au crépuscule, mille choses ardentes et tristes que je ne pouvais approfondir. Je me sentis auprès de lui, tout d’un coup, si pauvre, si humble, si abandonné, que je glissai mon bras sous le sien.
Il me regarda avec une surprise vite réprimée, mais qui ne m’échappa point. Gêné, je cherchais à dégager mon bras. Il le retint. Pour ce mouvement, je lui aurais donné, en cette minute, ma vie.
— Vous étiez heureux, là-bas, lui dis-je. Comme vous allez vous ennuyer ici !
Il ne répondit pas.
Après quelques instants de silence :
— Allez-vous voir le jésuite, décidément ? questionna-t-il.
— Demain, oui. Et vous ?
— Parbleu ! s’exclama-t-il. Il faut bien faire comme tout le monde !
Son rire frôlait le sacrilège.
Une question m’étranglait. Je fus brave.
— Lortal, dis-je, avez-vous la foi !
— Drôle de question ! répondit-il. La foi ! Tout le monde a une foi ! Me prenez-vous pour un hypocrite ?
— Oh ! non, protestai-je. Je vous ai demandé cela parce que vous me semblez parfois tellement plus intelligent que moi, tellement plus sûr… Je voudrais tant savoir ! Moi, je cherche… je cherche…
— Quoi donc ?
— Quelque chose à aimer, à aimer d’une façon terrible… ne faire plus qu’un avec cette chose… tout oublier pour elle… s’oublier soi-même…
Et je m’enfuis, pour qu’il ne vît pas mon trouble et surtout pour ne pas entendre de sa bouche des paroles de désolation.
V
Le P. Nicklaus était assis sur une chaise de paille. Auprès de lui un prie-Dieu pour les pénitents. Le parquet soigneusement ciré luisait sous la lumière blanche que tamisaient les rideaux. Au mur, un crucifix, une photographie de Léon XIII, un bénitier avec une branche de buis sèche.
Le visage jaunissant du Père se détachait entre la soutane noire et le mur blanchi à la chaux. Les yeux se fermaient à demi sous le lorgnon, laissant filtrer un regard très doux et très aigu qui me pénétra comme une lame, dès mon entrée dans la pièce. Je me dirigeai vers le prie-Dieu et me mis à genoux. Le Père posa sa main sur mon épaule.
Dans cette chambre austère, il me semblait tout à coup être transporté à des milliers de lieues du collège et du monde. J’avais soigneusement préparé ma confession et tout en observant une scrupuleuse exactitude dans mon examen de conscience, je concevais quelque vanité d’exposer à un homme aussi réputé que le P. Nicklaus les raffinements de mes états d’âme et mes critiques quant au dogme. Le jésuite ne me considérerait certes pas comme un pénitent ordinaire. Les questions que je lui poserais lui montreraient ma subtilité d’intelligence. Et voici qu’à peine introduit dans cette cellule j’oubliais tout. Ce regard qui s’attachait sur moi perçait jusqu’au fond de mon cœur. Je n’osais le soutenir, tant l’impression de ma nudité morale était pénible. Cet homme connaissait mes élans, mes rêves, mes désespoirs. Comme tout cela devait lui paraître misérable, mesquin ! Je m’humiliai, et, pour cacher ma confusion, j’enfouis mon visage dans mes mains.
Il les écarta doucement.
— Mon enfant, me dit-il, avant que je vous écoute en confesseur, voulez-vous que nous parlions en amis ?
Sa voix n’est plus celle que j’ai entendue à la chapelle, voix d’orateur ou de comédien, si souple, si chaude.
Il parle bas. C’est un souffle qui glisse entre ses lèvres minces, à peine entr’ouvertes.
— Demurs, Paul Demurs, n’est-ce pas ? Je connais vos parents. Eh bien, Paul, en quelle classe êtes-vous ?
— En première, mon Père.
— Nous disions autrefois en rhétorique ! Et vous suivez l’enseignement classique : latin, grec ?
— Oui, mon Père.
J’ajoute, déjà prêt aux confidences :
— Je n’ai de goût que pour les lettres.
Le Père sourit. Il s’en doutait.
— Elles sont l’ornement de notre vie. Mais il ne faut pas chercher dans les livres une simple délectation de l’esprit. Le jeu de l’intelligence est un jeu aussi vain et plus dangereux que les grossiers divertissements de la multitude. Si Dieu vous a fait le don si précieux de discerner et d’aimer la beauté dans les œuvres des hommes, n’en mésusez pas. Souvenez-vous que Dieu est le Beau suprême et que tout ce qui ne le reflète pas est mensonge, faux brillant, fruit plein de cendre.
Il s’arrêta. Une pendule marquait l’heure dans le silence blanc. Une boiserie craqua.
— Vous aimez beaucoup la lecture ? reprit-il.
— Oui, mon Père. Passionnément !
— Quel mot dans votre bouche, mon enfant ! J’espère que vous le prononcez sans en connaître encore le sens.
Je balbutiai :
— C’est-à-dire, mon Père… C’est mon plus grand plaisir, voilà…
— Bien, bien…
Son regard était d’une impénétrable douceur.
— Et que lisez-vous de préférence ?
— Les poètes.
— Virgile ? Horace ?… Non, on ne sait plus le latin aujourd’hui. Racine, sans doute ?…
— Lamartine.
— Lamartine ! Oui, il a écrit le Crucifix. Il lui sera beaucoup pardonné, car il a beaucoup aimé. Mais je redoute pour vous cette influence, mon enfant. La poésie de Lamartine est bien souvent inspirée par des attachements impurs. Le plus grave, c’est que cette impureté s’y dissimule sous les apparences les plus nobles, que la passion (il insista sur ce mot) s’y exprime avec des accents célestes, que l’amour de la créature, amour coupable et désordonné, s’y exalte au point d’égaler en ferveur les débordements de l’amour divin. Oui, confusion bien dangereuse, pour vous…
Sa voix traîne un peu sur le « vous ». Il remit sur mon épaule la main qu’il avait retirée tout à l’heure.
J’éprouvai un sentiment étrange au contact de ce prêtre immobile dans sa robe noire, de cet inconnu dont les paroles trouvaient en moi une résonance si profonde. De nouveau, la différence m’apparut entre le personnage qui, la veille encore, déclamait dans la chaire et ce confesseur attentif dont je devinais que, lui aussi, il avait dû traverser tant de choses mystérieuses, se pencher sur tant d’êtres, écouter tant de confidences. Et comme il devait bien parler aux femmes ! Bizarre association, je songeai à Lortal. La voix du Père avait un pouvoir semblable, un pouvoir d’envoûtement. Monotone, elle vous enveloppait d’une torpeur attendrie où les larmes étaient prêtes à jaillir. Elle ouvrait les portes d’un monde où la charité et le repentir s’épanchent comme des sources. Celle de Lortal aussi ouvrait un monde… un autre. Je m’abandonnai à cette caresse intérieure.
— Oui, mon enfant, disait le Père, je ne vous ai vu que quelques instants et cependant je vous connais. J’ai pénétré le fond de votre cœur. Il est pur, ce cœur ; il est vibrant et généreux ; il s’ouvre à tous les appels ; il voudrait contenir le monde ; il voudrait battre à se rompre, épuiser toute la force de son sang. Il vous semble que vous n’aimerez jamais assez, ni assez fort, ni assez d’êtres. Vous portez en vous le besoin de vous donner. Vous allez comme le lévite qui marche à l’offrande et présente les corbeilles, votre cœur nu exposé sur vos mains. Mon pauvre enfant, que de dangers vous menacent sur la route !
Il a deviné cette force qui me travaille ; il a exprimé l’indéfinissable qui vit en moi. J’éprouve un orgueil qu’il ait lu tout cela. En même temps, il m’attendrit sur moi-même. Et je suis là, dans ses mains, docile, prêt à tous les aveux…
— Avez-vous toujours été très pieux ?
— Je crois que oui, mon Père. Autrefois, si j’avais de la peine, je me réfugiais toujours à la chapelle.
— Dieu était pour vous un ami. Vous lui parliez. Il vous répondait. Votre premier ami, n’est-ce pas ? En avez-vous eu d’autres ? Non. Rien que des camarades ? Vous ne vous confiez à personne… C’est de l’orgueil, cela. Une cause de votre tristesse. Les humbles sont joyeux. Mais Dieu n’est-il plus une consolation pour vous ?
Je n’ose répondre.
— Dites moi tout, Paul, car je puis tout entendre. Il vous semble parfois que Dieu s’éloigne de votre cœur, qu’il remonte là-haut, dans les lieux inaccessibles. Lui parti, il ne reste en vous que froideur, inquiétude, désespoir peut-être. L’acedia, disaient les Pères.
Je baisse la tête.
— Je m’en doutais. C’est un grand signe que de s’ennuyer de Dieu — peut-être même un signe d’élection, ajouta-t-il avec une inflexion insinuante.
— Et votre foi, votre foi d’enfant ? La foi de votre première communion, l’avez-vous gardée ? Avez-vous des doutes ? Votre raison vous tend-elle des pièges ? Avez-vous perdu la certitude du cœur ?
— Non, mon Père. Mais il se fait de grands changements en moi-même. Je ne les comprends pas bien. Autrefois, je priais et je trouvais l’apaisement. J’étais un enfant, aussitôt bercé, aussitôt consolé. Je ne désirais pas autre chose que cette paix. La discipline elle-même ne m’était pas pénible. Aujourd’hui…
— Parlez sans crainte.
— Aujourd’hui, — pardonnez-moi si je blasphème, — la prière ne me satisfait plus. Je suis inquiet, altéré de choses lointaines. J’étouffe dans ces murs où j’ai vécu. Il me semble qu’il y a au delà un univers plein de secrets et qui m’attend…
— Et plein d’amertume. Bientôt vous aborderez la vie et vous verrez, vous que Dieu a marqué pour être à part du troupeau. Vous verrez, quand vous serez parmi les hommes ! En attendant, l’esprit du monde s’empare de vous. Il vous éloigne de ce sanctuaire où vous veniez vous blottir près du Christ. Il suscite, dans la brume de votre imagination, des mirages : tout cela doit être à toi, murmure-t-il. Tout cela : poussière et cendre !
Il réfléchit ; puis, plus près de moi :
— Ne vous semble-t-il pas qu’il se lève en vous comme une force ? Si ! — Vous vous sentez vigoureux, avide, rayonnant d’énergie, prêt à forcer tous les vergers de la terre. Puis, le jour suivant, la force vous abandonne ; vous tombez dans une morne langueur ; un voile recouvre le monde. Non, il n’y aura rien pour vous des splendeurs entrevues ; vous ne serez jamais heureux, jamais aimé…
— Oh ! Oui, mon Père, jamais aimé, jamais aimé… m’écriai-je, bouleversé par une description aussi exacte.
Le Père sourit. Nous parlions presque joue à joue. Je distinguai chaque ride de son visage, les veines de ses tempes, tout le détail des traits : les lèvres minces, le nez busqué, le front large et barré de deux sillons. Une flamme brûle dans ses yeux, glisse entre les cils, comme la lueur d’une lampe à travers des persiennes bien closes.